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 La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]

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Dun Eyr
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MessageSujet: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mar 21 Déc 2010 - 23:07

Les premières lueurs de l’aube baignaient à peine la rade de Port-Sybrondil, que l’Ocre-Navire de Dun Eyr, emporté par la barre de l’Amiral Thori-Korun, filait déjà sur les flots de la Mer Olienne. Un bon vent s’était levé dans la nuit – et s’il se maintenait, le long périple de nos Nains en Exil avait bon espoir de prendre fin sous quelques jours.
Nelen. Quelques cailloux au milieu de la grande mare des canards.
Et Dun Eyr avait risqué plus d’une fois sa carcasse pour atteindre les rivages de ces ilots marins. Le havre aurait intérêt à être à la hauteur des espérances du Petit Peuple.
Quant aux habitants du havre promis… il devait bien rester quelques haches dans les cales du Navire.
Les Nains sont diplomates.

A peine un jour et une nuit à Sybrondil, le temps de renflouer les soutes de nombre de sangliers prêts à la broche, et voilà que la nef s’en était retournée au ballotement des flots. Et avec des Nains à son bord, encore.
Il était grand-temps que toute cette odyssée finisse. Les Nains ne sont pas faits pour une odyssée – encore moins une odyssée sur le dos de l’océan – et leurs bottes de houliers s’accordent mal d’un bastingage de bois pour toute rocaille de sol.
Un Nain avait même été pris à jouer de la pioche dans le gaillard arrière, ce qui résumait bien toute l’atmosphère du bord. Et Dun Eyr ne tenait pas particulièrement à poursuivre l’aventure à dos de dauphin, aussi mieux valait-il pour tous – et la santé mentale des Nains en premier lieu – que la terre pointe le bout de ses falaises à l’horizon, et que l'Ocre-Navire y accoste sans voie d'eau dans sa coque.
Mais Dun Eyr, quant à lui, se sentait quelque peu étranger à l’agitation ambiante – et quelques maraudeurs nocturnes sybrondilois auront bien compris pourquoi. Son esprit dansait bien au-delà de la houle grisâtre et rosissante sous le timide Soleillon.

A moins qu’une légion de pirates ne surgît à l’instant d’un recoin de mer, ou qu’une folle tempête ne dévastât les flots depuis les bas-fonds jusqu’aux écumes, Dun Eyr et les siens auraient bon espoir de parvenir sains et saufs à leur port. Une poignée de ces Nains maritimes, comme acceptant leur nouvelle condition de bon cœur, avaient taillé quelques copeaux de bois pour s’en servir de franches cannes à pêche.
Les poissons n’étaient pas tout à fait leur manne, on le devine – mais l’estomac d’un Nain s’accommode bien à tout une fois qu’il est vide, même à la pierre ou aux Gobelins.
Mais les croisières idylliques ne sont pas le lot des Nains, pas plus que taquiner la morue côtière n’est un dévore-temps du Petit Peuple.

Fort heureusement, il est des Nains qui savent hurler, bondir, se démener sur le pont, baver et écumer de frayeur, pour s’écrouler raides de terreur contre un bastingage vermoulu. Kardun était de ceux-là, et tous les pêcheurs jaillirent à la rescousse du blafard Nain qui gisait en sueur sur le haut-pont.
Les Nains ne connaissent pas la peur, jamais. Ou presque – ce forgeron tétanisé le démontrait à l’instant.

Lirgan le Moqueur sait entremêler les fils du destin avec ironie – et trente Nains sur un bateau forment un admirable théâtre pour le Divin Ciseleur.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mer 22 Déc 2010 - 20:28

Au plus profond des nuages, l'Oiseau se trouvait prisonnier. Drôle d'oiseau que cet être herculéen aux lointaines allures de dragon, cette créature aux ailes immenses et à la queue de loup. Ainsi Xanthe se débattait-il au cœur de la blancheur, égaré, hésitant. Il avait perdu jusqu'à la direction du ciel et de la terre, perdu l'esprit dans ces cieux outrageusement vastes, enivrants, et pourtant si oppressants.

Franchir l'océan s'avérait d'une difficulté bien supérieure à tout ce que le Démon pressentait. Depuis deux jours déjà, le groupe d'oiseaux qui lui servait de guide avait quitté la portée de son regard, comme celle de son odorat. Ce furent deux jours sans halte ni repos. Xanthe était éreinté. Il sentait s'éteindre peu à peu la vigueur de ses ailes, le sel marin enflammait sa gorge.
Se laissant choir, ailes déployées, il esquissa quelque courbe aérienne. En l'espace d'un instant, il effleurait sa propre ombre à la surface de la mer, soulevant des gerbes d'eau sur son passage. Mais il ne fallait pas qu'il plongeât. Sans quoi, ses ailes trempées, à l'image de celle des hérons, devraient être longuement et soigneusement séchées au soleil.

Ce fût alors que se fit entendre le cri des mouettes au loin. La poupe d'un navire fendait fièrement les vagues.

Xanthe plongea.

Sous la surface, tout différait. Les formes se courbaient, les couleurs viraient au pourpre, et le monde se mouvait au rythme des ondulations des ailes du Démon, devenues soudain mille fois plus légères. Xanthe gardait les yeux ouverts, deux yeux d'un bleu perçant dont la lueur attirait quelques poissons solitaires aux allures de prospecteurs de carnaval.

Le Démon jaillit de l'eau. Il s'était effrayé. Il ne voulait pas mourir. Juste, peut-être, tuer le temps, oublier jusqu'à son existence même, au travers de cette occupation du corps et de l'esprit qu'était le vol contraint par la peur d'y rester...
Cependant, ses ailes alourdies avaient changé de camp, se faisant le chancre d'une mort brutale et précipitée. Telles deux fardeaux, elles maintenaient inexorablement un Démon paniqué à quelques mètres au-dessus de la surface verdâtre de la mer.

Il se dirigea sans hésitation aucune vers ledit navire, ignorant sûrement de ce qui se trouvait à son bord. Ses deux pattes postérieures de fauve, serties de puissantes griffes, tombèrent lourdement sur le bois vermoulu du pont. Haut de près de deux mètres, Xanthe se pencha aussitôt pour se mettre à la hauteur de la petite créature qui lui faisait face, laquelle bondit en arrière, hurlante.
Xanthe à son tour lâcha un grondement rauque. Comment aurait-il pu ne pas reconnaître ce nanesque bipède, cet humanoïde trapu à la carrure taurine ?

D'un mouvement ample, il étendit ses ailes humides, étirant par-là même son ombre sur l'assemblée de nains affluants. Xanthe n'avait visiblement pas perdu le sens des priorités. Malgré cela, il reconnaissait la menace que représentaient les nains, et le mouvement réflexe que certains eurent - à savoir, dégainer leur arme - acheva de faire sauter ses défenses.

La créature se rua sur le premier nain. D'un geste brusque, Xanthe le propulsa en arrière. Le malheureux bascula par-dessus le bastingage. Sur quoi, le Démon bondit pour venir s'agripper au proche mât, qu'il entreprit aussitôt d'escalader, toutes griffes dehors. Tout là-haut se trouvait une hune d'osier tressé, abritant la vigie. Il en tombait des fragments de pierre, et le bruit du métal contre le roc résonnait à intervalle régulier. Xanthe n'hésita pas. Essoufflé, il s'agrippa à la nacelle, et sa tête pointa par-dessus le rebord.


Dernière édition par Xanthe le Dim 26 Déc 2010 - 13:31, édité 1 fois
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Jeu 23 Déc 2010 - 12:12

Qu’une tempête déferle, et Dun Eyr l’aurait admis. Qu’un volcan aquatique fasse écumer les flots à gros bouillons, passe encore.
Mais pour ceci, il faudrait un grand sourire des destinées.

La vaste créature avait rejoint la vigie du Navire, arrachant les cordages et lacérant quelques voilures, et le Nain de garde qui y voulut résister fut happé par les serres, et jaillit par-dessus bord jusqu’à la mer. Le nid-de-pie de la caravelle, pour l’occurrence, s’était fait nid-de-démon.
Des ignominies des cavernes, et quelques délabrements de la nature, voilà ce que Dun Eyr avait pu croiser au détour de quelques chemins déjà. De vastes bêtes, fauves, difformes, et hurlant de leur trachée percée avant que de s’ébouler sur les combattants ; des serres pour la peau, une gorge pour le sang.
Mais quant à celle-ci, c’était fort différent et, de la longue gueule affinée aux vastes ailes déployées sur le Navire, ce n’était pas la simple force brute d’un ours adjoint du don de vol, mais quelque intelligence d’une race au-delà des animaux de prairie. Tortueuse et puissante, mais certes intelligente.

Ce qui ne changeait rien.
L’ennemi ne s’en trouvait que plus redoutable.

Se retournant sur les Nains médusés, Dun Eyr retrouva une contenance et lança quelques ordres à la cantonade, bousculant des fessiers du plat de la botte pour obtenir célérité.

– Cordages à la mer, remontez les noyés. Thori-Korun, aux arbalètes ! Vous autres, les filins, les grappins !

Une corde eut tôt fait de jaillir par-dessus le bastingage, et l’on remonta de cette lourde pêche les deux Nains plus ou moins noyés et effrayés – effrayés par la bête, bien sûr, mais effrayés par leur plongée dans l’eau avant toute chose. Les Nains n’auraient jamais dû s’improviser Navigateurs.
Quelques lourdes arbalètes passèrent de main en main, une dizaine de filins gorgés de sel furent amenés au pied du mât, et sous le vigie oscillante se regroupèrent les trente Nains en une rude carapace de cordes et de carreaux, tous visages hissés vers la Bête.

Douze arbalètes et douze grappins de rude acier, et soixante poignes de Nains pour manier les armes contre le Démon, c’était là toute l’armée que Dun Eyr put réunir contre la Bête à son bord. Ce n’étaient certes pas les Légions du Septentrion, et nombre de Sénéchaux auraient laissé aller leurs rires devant cette petite foule bariolée, mais du haut de sa tourelle, l’adversaire semblait quant à lui bien éprouvé, et il ne jaillissait pas inlassablement pour dévorer les Nanesques matelots.
Un oiseau égaré sur les flots. Un très, très grand oiseau, mais bel et bien un oiseau.

– Arbalétiers, visez au ventre et à la gorge ! lança Thori-Korun en épaulant sa cracheuse de mort.

Douze pointe d'acier dans le corps, et l'escogriffe plongerait à l'à-pic pour rejoindre les poissons – qui n'auraient jamais connu telle nourriture de toute leur marine existence. Et les Nains mouilleraient à Nelen ce soir. A peine noterait-on ce petit incident dans les carnets du bord.
Mais d'un sursaut, Dun Eyr leva le poing et lança à ses compagnons :

– Arbalètes au pied ! Grappins, arrêtez !

Dans le tumulte et l’effusion, deux carreaux jaillirent pourtant vers les cieux, mais s’abîmèrent au loin – et du seul crochet qui bondit vers la nacelle, il alla s’empêtrer dans les cordages mêlés du grand-mât.
De quelques pas, Dun Eyr se dégagea de la foule, et vint plus près encore sous la vigie qui craquait dans les airs. Le Démon, sur son haut-bord, semblait se tordre la gorge à tenter d’apercevoir le Nain tout au-dessous de lui.

Une sombre créature dans des terres éventrées au soleil, soit ; mais qu’ici, sur la mer sans ride, déferlent soudain les vastes ailes de l’invocation, pas un ivrogne d’Almia n’aurait misé sa chopine sur cela.

Un mois d’errance, un mois de doute, un Temple éventré par les fous. Et aujourd’hui, dans la claire aube des Oliens…

Lirgan.
Le Dieu Moqueur, revenu de ses abysses.

Genou à terre, Dun Eyr se prosterna sous l’espar vacillant, et derrière lui les Nains en firent de même, tandis que tourbillonnait le vent sur les ailes du Ciseleur.

– Seigneur Lirgan.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Dim 26 Déc 2010 - 14:01

Provisoirement abrité dans la hune, son précédent occupant jeté par-dessus bord - avec un peu de chance était-il allé crever quelque tonneau de mousseuse, sur le pont - Xanthe se tenait prostré. L'agacement dû à sa situation, exacerbé par la faim, tordait son museau félin, lui donnant l'air passablement frustré. Il fallut qu'un trait fusât tout près de lui pour qu'il cédât, se relevant brusquement. Le vent frappait sa peau cuivrée, plaquant sur elle le fin pelage. Ainsi avantagé, Xanthe évoquait bien d'avantage quelque impressionnante statue antique, sortie tout droit de l'imaginaire puissant et débridé d'un grand artiste, qu'une simple créature de chair, aussi forte fût-elle.

Sans se préoccuper plus avant du facétieux souffle céleste, Xanthe se pencha, les oreilles attentives au moindre sifflement. Une soixantaine de pieds plus bas s'agitait une masse confuse de nains.

Pourtant, Xanthe le reconnut aussitôt. Il était celui qui hurlait le plus fort, celui qui, d'un seul geste, faisait se mouvoir tous les autres. Sa pilosité n'avait d'égale que l'épaisseur des pièces d'acier et de cuir qui recouvraient partiellement son corps. Certes, il se trouvait être épaulé, secondé plutôt, mais il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait du chef.

Une rafale de vent marin, salé, pesant et chargé de fragrances de poissons en décomposition vint frapper les narines du Démon. L'heure était venue de quitter le nid. D'ailleurs, les nains, tout en bas, ne venaient-ils pas de cesser tout mouvement ? Ce subit constat déstabilisa Xanthe. Il fallut que lui parviennent deux mots, les deux derniers mots que prononça le chef. Depuis bien longtemps, nul vocable n'avait fait sens dans l'esprit de Xanthe. Et pourtant. L'un des deux le heurta. Il le reconnut. Seigneur ? Pourquoi donc ? Qui, plutôt ? Prononcé par le chef, il ne pouvait se rapporter à lui-même. Quelque autre puissance se trouvait-elle en ces lieux ? N'y tenant plus, Xanthe se tendit, jaillissant hors de la gabie d'osier.
Il étendit ses ailes, un instant étincelantes sous la cascade de soleil, et déjà les replia. Ses griffes vinrent se ficher dans le sol. Le Démon se tenait debout, faisant face, de toute sa hauteur, aux créatures prostrées.
Cette posture ne lui avait d'ailleurs pas échappé. Pourtant, sa signification lui paraissait encore trouble. Il aurait volontiers opté pour ce que lui suggérait son instinct, à savoir qu'il se serait agi d'une posture de soumission. Mais cette explication n'avait rien de satisfaisant, dans la mesure où, ayant fui, ayant été ensuite la cible de traits d'arbalètes, rien ne justifiait que les créatures ennemies se soumissent maintenant. Non, à la vérité, ce ne présentait pas la moindre logique pour le Démon. Quant à la notion d'adoration, il n'avait jamais réussi à l'intégrer, à la faire sienne, et sûrement demeurerait-elle encore longtemps une tâche floue du comportement bipède, reléguée en tant que telle dans quelque recoin obscur de son esprit.
Une autre pensée frappa tout à coup le Démon. Et s'il s'agissait d'une ruse à son encontre, d'un piège ? Réprimant un grondement, Xanthe franchit d'une enjambée la moitié de la distance qui le séparait de Dun. Ses griffes antérieures, celles de ses presque-mains, luisaient comme autant de poignards acérés. La tension monta sensiblement, bien que le nain se trouvait encore être immobile. Ce fût alors que le grondement jaillit de la gorge de Xanthe, le prenant lui-même au dépourvu. Car il ne s'agissait pas d'un bruit de bête, d'un bruit sauvage.

« Pourquoi ? »

Simple, naïf, une question d'enfant. Parfaitement articulée aussi, car Xanthe n'avait rien oublié de son apprentissage des langages de bipèdes avec la demi-elfe au loup. Il venait avec surprise de réveiller ses mots endormis, redécouvrant par-là même la plus puissante de toutes ses capacités, et la plus enivrante aussi.

Il recula d'un pas. Ce fut non sans une certaine réserve, relevée de méfiance, qu'il demanda encore, d'une voix un ton plus basse :

« Manger ? »
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Lun 27 Déc 2010 - 1:47

Lorsque les Cinq Héros des Nains abandonnèrent le bon argile de cette terre pour d’autres territoires, plus lumineux ceux-là, ils laissèrent dans leur sillage quelques obscures prophéties, et d’autres amalgames de sentences que les siècles s’étaient depuis lors chargés d’enterrer au plus profond des mémoires. Mais n’est pas Dun Eyr qui veut, et s’il n’est plus qu’un unique crâne qui renferme les antiques paroles de Lirgan sur en ces basses-contrées, et se souvienne des mots oubliés, c’est bien ce Haut-Prêtre de Nain.
« Redescendra sans choir, de ses cimes le sire, et écacheur avant qu’autre. »
Bien sûr, lorsque les petites rêveries de Dun Eyr simulaient le Grand Retour – une bonne chopine aidant à l’imagination – cela se produisait entre les vastes arcanes du Temple, sous les colossaux piliers ciselés de Kirgan l’Elégante. Mais au reste, que le Temple ait été réduit à quelques cendres ensanglantées, et que ce soit le sommet d’un grand-mât que le Moqueur ait choisi pour se manifester à ses fidèles, entre la houle et le ressac de l’océan, sur la voile d’une caravelle ballotée – alors soit ; peu importaient les détails, par la Sainte-Barbe.

Manger ?...
Avait-il bien dit « Manger » ?
Dun Eyr dut bien avouer qu’il était un petit peu perplexe face au Ciseleur qui gargouillait de l’estomac. Ce n’était pas tout à fait grandiose – mais soit, Lirgan était, après tout, un Nain, un solide Courtes-Pattes du Petit Peuple, et la ripaille demeurait une valeur pour les Héros de l'ancien âge.

C’était une bonne chose que le Navire ait dévalisé les étalages du marché de Sybrondil – et que quelques Nains aient été braconner la forêt domaniale pour en extirper quelques cervidés aux jarrets fort tendres sous la dent.
Et, se retournant sur le Nanesque équipage :

– Que l’on aille ressortir de la cave les sangliers, les marcassins, l’ours rôti et les quelques daims que vous avez abattus dans les bois. Et vous autres, Nains, apprêtez vos cannes à pêche, et arrachez-moi quelques dorades et un bon dauphin à tout le garde-manger de l’Océan. Bombance pour le Seigneur Lirgan !

Que l’on aille demander à un fier Nain qu’il vous vide son cellier, et c’est à grands revers de maillets qu’il viendra accueillir la demande – car les Nains se rapprochent par quelques aspects des ours du Nord, mis à part que c’est toute l’année que leur grenier à vivres se trouve rempli jusqu’aux entournures, comme s’ils hibernaient du printemps au printemps.
Mais il y avait là exception – car le pillard de réserves n’était autre qu’un Dieu.
Et un Dieu aux serres fort affûtées, encore.

L’escadron des Nains cuisiniers ne fut pas long à revenir des profondeurs de la cale, et rapporta en procession plus de réserves qu’il n’en aurait fallu à une citadelle de bonne taille pour tenir un siège de trois longs mois – mais les Nains sont voraces de la mâchoire, et ils voguaient vers Nelen pour y vivre, aussi avaient-ils alourdis les flancs du Navire de toute la faune des forêts côtières, ou presque.
Les monceaux de mets furent abattus sur le ponton supérieur, tout à côté des vastes ailes du Démon – qu’aucun Nain, quelque brave qu’il fût, n’osait tout à fait approcher – et même Dun Eyr eut quelques sursauts de crainte, lorsqu’il se prosterna aux pieds de la Bête pour lui présenter les vastes abats encore frais et fort rouges.

Kardun, quant à lui, revenu de par-dessus-bord, tentait de racheter sa couardise aux yeux du Grand Lirgan, et avait approché le tison d’une torchère qui flambait encore dans la nuit finissante, pour embraser quelques cordages bien secs sur le bastingage, à quelques pas de Dun Eyr et du Ciseleur Incarné, et cela fournissait un petit foyer sur lequel rôtir les mets.
La flamme jaillit fort vite, et bien bleue en son cœur, trop faible toutefois pour incendier le ponton et saborder le Navire – mais quand bien même, quel prix dérisoire qu’un Navire qui flambe et trente Nains à la mer, pour que le Seigneur Lirgan fasse bonne chère et agréable pitance ?

Le Haut-Prêtre, quant à lui, retranché de l'autre côté de la dune de viande et de la joyeuse flamme, contemplait tous sourcils levés les grandes griffes de l'Incarnation, et ses vastes ailes fouettant le brise de l'aurore.
Quel étrange Ciseleur que celui-ci – Moqueur jusque dans ses apparitions, ainsi donc ?
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Lun 27 Déc 2010 - 22:01

Guettant la moindre menace dans les réactions du nain, Xanthe s'attacha à comprendre ses paroles. Rien que de très intéressant, semblait-il, pas d'insultes, de "sus !" ou autre "abattez-le". Seul ce "Seigneur Lirgan", qui de toute évidence se trouvait être son nouveau nom. Mais Xanthe ne pouvait encore croire être réellement craint et respecté des êtres qui lui faisaient face. Même lorsqu'arrivèrent les mets, il ne sut trop s'il pouvait en toute sécurité s'en emparer.
Toutefois, lorsque le chef se plaça une nouvelle fois en position de vulnérabilité afin de lui présenter la nourriture, et ce faisant permit à Xanthe de sentir la crainte qu'il exhalait, le Démon écarta toute tergiversation impropre à la créature qu'il était. Avec une délicatesse inattendue, il se saisit de morceaux de viande, l'un après l'autre, qu'il découpait lentement en fines lamelles. Ces dernières tombaient dans son gosier pour y disparaître sans que rien ne se vît, pas le moindre mouvement de la gorge, encore moins des mâchoires.
Puis un autre nain, celui qui secondait le chef, donna naissance à un feu. Aussitôt, Xanthe interrompit son geste, se figeant tel le marbre. Ses oreilles velues s'orientèrent en direction de la source de la fumée âcre qui s'en prenait fougueusement à ses poumons.
Pourquoi pas, après tout ?
Le Démon jeta dans les flammes un demi-cerf. Il repoussa sans hésitation l'envie piquante d'y placer aussi quelque nain. Un instant plus tard, il tirait du feu la bête enflammée. Il semblait presque qu'il avait oublié le public qui l'entourait, tant son attention paraissait concentrée sur la chair, et l'assemblée discrète.
Mais il n'en était rien.
Lorsque le Démon, parfaitement rassasié, s'éleva vers le ciel, ce fut pour aussitôt esquisser quelque suspecte arabesque. Un observateur extérieur aurait certainement assuré que le Démon avait bien faillit fondre sur un nain, tel un oiseau de proie. En effet, Xanthe mourait d'envie de tirer parti de la présente situation pour se venger auprès de la gente nanesque. Il n'avait qu'un désir, c'était de voir le faciès barbu de son premier tortionnaire grimacer de colère, de cette rage qu'induit l'impuissance lorsqu'elle est alliée à la haine. Cependant, il ne le savait que trop bien, ce nain-ci, ce visage du passé, ne se trouvait point en ces lieux.
Et, d'autre part, la situation était un poil plus complexe. Complexe... Xanthe mâchonna un instant ce mot, le triturant, tâchant de lui faire cracher son jus. "Complexe" ? Quand l'avait-on employé face à lui pour la dernière fois ? N'était-il pas indissociable d'un autre nom ? "Dieux", peut-être ? Dieux... Un second casse-tête. Quoique.
Tout à coup, Xanthe lâcha un cri.
Toujours, il effectuait des rondes aériennes au-dessus de la caravelle, son ombre glissant tantôt sur le pont de bois, tantôt sur les flots.
Il venait de se souvenir de ce que signifiait "Lirgan".
Une nouvelle fois, les griffes de Xanthe rencontrèrent le bois du pont.

S'il était Lirgan, alors il lui fallait creuser, façonner, tailler, telle la créature dite dieu qu'il avait jadis vu représentée dans quelque amas de feuilles. Qui plus est, Xanthe désirait se battre. Il avait accepté d'apprendre à sublimer son agressivité naturelle, pour la seule raison que le simple massacre d'une créature ne lui apportait pas la moindre satisfaction. Aussi avait-il admis la nécessité de combattre à armes égales, à savoir avec les armes de l'ennemi. Or, ledit ennemi n'était-il pas un Nain ?

Aussi fut-ce sans hésitation que le Démon s'approcha de Dun, totalement ignorant de ce à quoi il allait se confronter, sûr de lui pourtant.
Face au nain, il s'accroupit, afin que son regard d'un bleu de glace, enflammé, rencontrât le sien. A cet instant seulement s'aperçut-il que du petit être se dégageait quelque chose d'impressionnant, une aura indéfinissable - Xanthe n'en eut que davantage envie de l'affronter. Tendant son bras, il appuya la pointe d'une griffe contre le torse cuirassé du nain.

« Moi, et toi. Sculptons. »

Qu'on ne trouvât pas, a priori, de blocs de roche sur un petit navire ? Il l'ignorait parfaitement.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mar 28 Déc 2010 - 17:22

Sculptons ?...

Ce n’est donc pas pour rien qu’il est nommé « Le Moqueur ».

Voilà que voguaient trente Nains à douze mille lieues de leur patrie de montagnes, embarqués dans la plus folle équipée que l’on ait vue dans les chroniques du Petit Peuple, mouillant leur barbe non plus dans la chopine moussue mais dans la houle de tempête, tandis que sur les larges cuirs et mailles des pionniers venait s’abattre un sel marin bien inconnu de ces fendeurs de pierraille. Ils bataillaient contre les vents et les marées, jetant quelques regards tantôt affolés à ce plat pays qui n’était certes pas le leur. Ce grand horizon bleu, ras et moutonnant comme seul l’Océan le sait faire, cela manquait des hautes-cimes de leur enfance. L’on oublie pas un siècle de montagnes en quelques jours de roulis assoupissant.
En rade de Sybrondil, six Nains avaient laissé là le ravitaillement en ours et cerfs pour prendre les chaloupes à la dérobée, et s’en aller dans le port excaver un peu de pavé. Avant cela, déjà, sur les pourtours de l’Ydril, l’un des mineurs avait plongé à pic pour creuser les hauts-fonds – et c’était à renfort de grappins que les braves Nains avaient repêché leur fou de compère. Que n’auraient-ils pas donné pour la bonne odeur de la roche, et quelques coups redoublés sur une pierre ?

Et voici que Lirgan voulait, céans, sculpter.
Du bois, de la charpente, quelques copeaux de pierreries, les très maigres réserves de pierre défilèrent en l’instant dans l’esprit perplexe de Dun Eyr. Peu de choses sauraient satisfaire le sieur Lirgan ; car un navire n’est pas tout à fait une mine de granit, et il y manque quelques petites bagatelles que l’on trouve habituellement sous la montagne – des pierre de taille, pour ne citer que cela.
Jouer du burin sur la barbaque, voilà bien la moins inconvenante des hypothèses – mais quel Ciseleur ferait gravure sur des entrailles de sanglier ?
Il y eut un grand silence sur la nef – et tous les esprits de Nain erraient à la recherche d’une échappatoire à cette requête de divine nature.

Déjà, le court Kardun s’avançait de trois pas, et inclinait la nuque devant le Seigneur Lirgan – car à tout prendre, œuvrer sur le cadavre d’un Nain plutôt que sur des tripes d’ours, voilà qui saurait peut-être contenter le Moqueur aux vastes griffes.
Mais d’une poussée, Dun Eyr rejeta en arrière l’adepte résigné et tira de ses besaces les tablettes runiques. Invoquer la force du Dieu dans l’ombre même de celui-ci, cela n’était pas pour réjouir notre Nain – la magie est une féroce carnassière, qui tempête au pourtour de ses seigneurs – et pourtant nul marin du Petit Peuple ne mourrait pour officier de pierre. Et s’il le désirait, Lirgan cueillerait la carcasse de son plus fervent suivant, le Haut-Prêtre.
Traçant la lourde Rune du Sculpteur, Dun Eyr jeta une dernière œillade au suzerain de ses pouvoirs, rassembla la force de ses petits poignets – et d’un trait, écacha l’insigne.
Et ce fut fort étrange pour lui, car pas un frémissement, pas un ondoiement parmi les arcanes ne vint surprendre son esprit et son stylet. Lirgan ne faisait pas même trembler la nappe des puissances.

Mais troubles de zélateurs mis à part, le sortilège avait œuvré comme en de plus banales occasions.
Et l’esprit de Dun Eyr aurait tout loisir de retourner l’énigme de l’incarnation un autre soir, car sur le bastingage s’était durcie la viande, écornée la tripaille, et de grands abats de pierre alourdissaient maintenant la nef, abaissant la flottaison de cette caravelle convoyeuse-de-Dieu.

Et, reprenant en cela son Seigneur et Maître, Dun Eyr rejeta sa barbe en arrière et lança :

– Alors, sculptons.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mer 29 Déc 2010 - 23:25

Bien droit, debout sur le pont, ses deux bras musculeux croisés sur son large torse, le Démon patientait. Nul nain, semblait-il, n'était prêt à lui apporter ce que supposait sa requête. D'ailleurs, n'attendait-il pas toujours une réponse ? Cependant, les visages tantôt perplexes, tantôt dépités des créatures qui lui faisaient face ne minaient en rien sa confiance.
Voici que l'un des nains, le second, s'approchait de lui, tête basse. Que cela pouvait-il bien signifier ? S'il avait franchi encore un mètre, Xanthe l'aurait fauché, sans nul doute. Fort heureusement pour la petite créature velue, le chef l'écarta d'une bourrade. Dun détenait la solution, au plus profond de son esprit.
A vrai dire, Xanthe ignorait parfaitement dans quelle partie du corps du nain se trouvait ladite solution. Il n'entendait guère de chose à la magie. Aussi ne s'interrogea-t-il nullement quant à la provenance du matériau : tout ce qui comptait à ses yeux, c'était qu'il fût là.
L'écho que fit le chef à ses paroles sonna comme un gong à ses oreilles félines. Retroussant les babines, il s'approcha de l'un des deux blocs.

Le silencieux face à face avec le roc ne dura quelques instants. A pas lents, Xanthe en avait fait le tour, scrutant le moindre creux, la plus discrète des arêtes.
Ce fut sans transition qu'il passa à l'attaque. Ses griffes et ses crocs heurtèrent le matériau trop dur avec un bruit mat. Xanthe ne lâcha pourtant pas prise, traînant ses outils naturels sur la surface perlée afin de la creuser.
Lorsque l'horrible crissement prit fin, seuls de minces sillons ornaient la pierre. Xanthe ne marqua pas une seconde d'hésitation. Il réitéra l'opération, s'aidant maintenant de son poids, tout entier sur le bloc, les muscles arqués.
Rapidement, il ne manqua pas de constater que celui de ses doigts qui avait été remplacé par une longue lame de métal entaillait davantage le corps cristallisé que la corne naturelle de ses griffes, aussi dure fût-elle - dès lors, il usa plus encore de ce nouvel outil.

Lorsque, plusieurs heures plus tard, le monolithe eut adopté une forme ovoïde, Xanthe haletait, les oreilles en feu, les muscles noués, engourdis. Pas un instant il n'avait jeté un regard sur le travail de son adversaire, le Nain sculpteur, comme s'il pressentait que leurs deux œuvres seraient diamétralement opposées, et donc ne pourraient en rien être comparées - pour l'heure, du moins. Car le Démon ne désespérait pas. Pour la toute première fois, il se livrait aux plaisirs de l'Art. L'Art à l'état brut, pourrait-on même ajouter, que ce fût par moquerie ou non.
Xanthe crachait la force naturelle qui l'abrasait, et peu lui importait de ne pas posséder la dureté d'un burin d'acier ni la technique, que l'on prend des décennies à acquérir. Et, lorsque, attentif à l'extrême, il traçait d'une seule griffe des lignes et des courbes dont lui seul percevait l'aboutissement, peu lui importait que son doigt ne dessinât pas ce qu'il imaginait, que les proportions fussent au-delà de toute réalité. Lorsque ses yeux d'un bleu mordant glissaient sur les traits maladroits, lui savait ce qu'il se cachait derrière.

La nuit chuta avec douceur sur la mer paisible. Elle enveloppa le navire à la manière d'une mère qui se saisit de son enfant. Nul nuage ne se présentait à l'horizon - quant à la lune, elle brillait, parfaitement ronde et dorée, solitaire. Un souffle frais courait sur le pont, et avec lui, telle une saveur, le lointain parfum des terres. C'était une nuit à faire soupirer de nostalgie n'importe quel marin chevronné.

Mais Xanthe n'en avait cure. Il ne voyait plus que l'immense œuf de roc inégalement taillé qui se tenait face à lui, et n'abritait plus qu'un désir : le recouvrir de tout ce que lui, Xanthe, contenait. Il parvenait à la fin. Combien de temps s'était-il écoulé ? Il n'aurait su le dire. Il n'aurait pas même été en mesure d'affirmer que cette nuit était la première nuit qu'il passait sur ce navire.

Lorsque Xanthe recula, il déploya ses ailes. Deux battements furent suffisants pour écarter toute la poussière et les éclats qui gisaient là. La pierre demeurait, luisante sous la cascade de lumière lunaire, telle une maladroite esquisse d'œuvre - pourtant achevée. Les dessins qui l'ornaient représentaient cent personnages, ou peut-être dix personnages différents, dans dix situations différentes, il eut été difficile de le dire. On distinguait notamment un nain armé d'un fouet, un minuscule Démon prostré qui ressemblait étonnamment à un enfant humain, mais aussi d'immenses Démons dotés de quatre bras. L'un de ces Démons était représenté sous une montagne, au sein d'une sorte de cavité dans laquelle gisait un chaos indescriptible. Il faisait face à l'observateur extérieur, ses bras et ses ailes déployés traversant les limites de la cavité, deux immenses trous à la place des yeux. Sûrement était-il le détail le plus impressionnant dans le complexe fouillis des motifs qui couvraient l'œuf.
Dans un tout petit recoin se trouvait un bateau vu du ciel, et sur ce navire, des amas de chair, et des petits êtres.

Xanthe pivota vers Dun. Il plissa légèrement les yeux, dans l'attente expectative d'une réaction.
Le Démon tremblait - oh, si peu. Sûrement était-ce de fatigue.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Dim 2 Jan 2011 - 3:17

De la dentelle-de-pierre, de la poussière de météore, voilà ce que tentait de faire naître Dun Eyr au fil de son burin. Car que diable, il ne s’agissait plus en ce jour de batailler contre un maigre lithomaniaque de Rodmin, ou un quelconque architecte ivre des bas-fonds d’Almis ; mais bien de rivaliser de génie face à son Dieu. De la créature au créateur, cela promettait une belle lutte sous les étoiles qui déjà s’annonçaient.

Le Haut-Prêtre, dès que le Seigneur se fut arrogé la moitié du granit, s’empara de ce qui lui était échu et se détourna fermement de son Maître et Dieu. Comment ciseler, comment œuvrer sur le flanc de la roche lorsque sous ses yeux s’affermirait la splendeur du Moqueur ? Qu’elle serait risible, qu’elle serait pitoyable, l’ébauche brouillonne du Haut-Prêtre aux doigts gourds lorsque les ailes du Seigneur souffleraient la poussière et les éclats hors de son accomplissement. Pas un Nain au monde n’aurait défié son Dieu dans les arcanes propres de celui-ci. Aurait-on vu un guerrier chargeant contre la cuirasse de Mogar le Porte-Ravages, ou bien encore un bâtisseur élevant son fortin face aux citadelles de marbre de Rodmin l’Abrupt ? C’aurait été bien impensable.
Mais voilà, à cette heure, tandis que déjà filait le Soleil vers son ponant, le Nain s’affairait autour de son copeau de rocaille, faisant bondir de moulinets en revers, et de coups en caresses, sur la pierre son ciseau. La viande durcie en roche se révélait rude sous le tranchant, ardue à éperonner de sa marque, et le Haut-Prêtre peinait à grosses gouttes alors que s’évasait lentement, laborieusement, le bloc barbare sous ses effleurements redoublés. Ce n’était là que le gros-œuvre, l’abattage ; pourtant, jusqu’aux noires heures de la nuit, le Nain sua à chaudes eaux pour modeler le brut rocher.

Aussi, dès que la Lune fut à filer vers les astres, et rejoignit sa consœur nouvellement émergée du Voile, le Nain cracha par-dessus bord, dévora un jarret de cerf que ses compagnons avaient pour lui apprêté – quelques mets furent craintivement déposés aux côtés du Seigneur, mais les vit-il seulement ? – et derechef refit emprise sur son ciseau. Il ne savait pas même ce à quoi il pouvait œuvrer, et cela n’avait jamais bien importé pour son esprit – animal, Nain, paysage ou bien forteresse, qu’importait ? C’était l’appel de Lirgan qui bondissait, qui dansait dans ses veines, lui insufflant une tempête toute rocheuse sous les devers du crâne, et tout juste assez de souffle pour haleter encore entre deux encoches à la roche. Mais que le Seigneur fût si près, qu’il étendît ses longues membranes à trois pas à peine du Nain, voilà qui faisait de ses mains des funambules de ciselage.
Au reste, qu’espérait notre Dun Eyr ? Croyait-il défaire le Moqueur sur ses propres bastions et contreforts ? En avait-il quelque lueur ? Non, trois fois non, jamais le Haut-Prêtre ne songea le moindre instant à passer et dépasser son Empereur d’Esquisse. Mais œuvrer, avec science, avec patience, dans l’ombre du solaire faiseur-de-joies, voilà bien qui saurait contenter notre brave Nain improvisé matelot. Un œillade du Démon, peut-être un sourire de ses mâchoires, c’était tout l’or de Kirgan pour ce Haut-Prêtre saisi à l’improviste en son ocre navire.

Combien d’heures, de jours ou de nuits, défilèrent sous les voiles de la nef ancrée à ses sculpteurs, voilà ce à quoi nul hormis l’Océan ne saurait répondre. Les Nains eux-mêmes, d’ordinaires si heureux à retrouver un souriant polochon, ou bien même une couche dans la pierre bienveillante, se relayaient autour des deux bretteurs du burin pour contempler cet exploit des ciseleurs. Et quand bien même l’un des compagnons, vaincu par l’épuisement, s’en allait rêver de pierres ouvragées dans l’entrepont aux couchettes, ce n’était guère bien longtemps, et vite il reparaissait autour de l’arène des façonneurs.
Quant aux deux combattants, ils ne songèrent pas un instant au délassement – leurs mains, au reste, l’auraient refusé.
Et, lentement, prenaient forme les chefs-d’œuvre.

Mais à tout infini la fin est promise, et un jour – un soir, une aurore ? – le Nain rejeta burins et ciseaux à la mer, les vieux outils chauffés et tordus s’en allant en paix au fond des eaux. Derrière lui, le choc de la griffe sur la pierre avait cessé depuis quelque trois minutes.
Et vint l’instant où ils se retournèrent.

Le Démon, sous les cieux du jour et de la nuit, avait ouvragé son roc comme seul lui l’aurait su faire, et c’était une folie aux angles ronds, aux creux gonflés et rebondis comme chair, et qui exhalait bon les douceurs du Sud marin et de ses poètes un peu enivrés de sel. C’était rude, encore bombé, comme inachevé – mais cent ou mille personnages déployaient leurs statures dans le théâtre de roche, des Nains et des Démons, et d’autres créatures encore plus sombres ou incongrues.
Le Nain, quant à lui, était de l’école du Nord. Sa coupe était franche, droite et fine, ciselée comme baltique. Des entailles de pierre, des écheveaux de granit, voilà ce qui hors des vagues s’étendait sous son ciseau, d’innombrables arabesques aux teintes de basalte. Une émotion, une splendeur, une grâce embrasées par la rigueur de ses montagnes lointaines, et qui respiraient bon les tunnels sombres et les citadelles cyclopéennes. C’était de la plus pure lignée du Temple de Lirgan – et son maître, feu le Vieux Khor-Thor, aurait été fier de son disciple passé ciseleur.

Et les Nains, quant à eux, furent fort perplexes.
Jamais, jamais de mémoire de montagne, l’on avait vu paraître une œuvre approximant – même de loin – la grande et ronde tragédie qu’offrait au ciel et au ressac le Démon. Si inhabituel, si flamboyant, était-ce donc l’empreinte du Dieu ? Et fallait-il qu’il fût bien céleste, et eux fort terrestres, pour que l’œuvre leur semblât rude et grossière, au moins un peu ? Tandis que tout à côté s’étalait la baroque rigueur du Haut-Prêtre, qui n’était qu’aboutissement de sa grande tradition, et déjà les Nains sentaient bien davantage la fougue du Moqueur, son insaisissable esprit, dans cette découpe si changeante.
Certes, la production du Nain avait quelques effluves de Rodmin l’Immobile, et semblait sous certains tours, plus un éperon de basalte qu’un volute du Ciseleur, mais ceci mis à part… était-ce là tout ce que savait dépeindre le Dieu ?

Quelques-uns semblaient quelque peu dépités, d’autres fortement déçus. Et Dun Eyr lui-même…
Pourtant, illumination soudaine ou idée jaillie de son esprit, le Haut-Prêtre s’agenouilla devant l’œuvre du Démon, et à sa suite le firent tous les matelots. Pour honorer leur souverain sous les cieux.

Puis, une fois relevé, Dun Eyr s’adressa à ses frères de quelques paroles :

– Disparaissez pour maintenait, allez rattraper votre repos dérobé par cette longue nuit. Les vents sont tombés, nous repartirons lorsque le nouveau crépuscule les ramènera.

Et, tandis même que se dispersait vers les cales le troupeau des Nains hébétés de sommeil, Dun Eyr fit volte-face sur le Seigneur, et lui murmura avec respect :

– Veuillez me suivre à la poupe du navire, l’air y est plus calme, et les oreilles moins indiscrètes. Si vos quelques organes permettent de deviser, pour le moins.

Et Dun Eyr ne tremblait presque plus – oh, tout de même un peu… – lorsqu’il lança sa demande au rival de ciselage.

Car il savait que le Démon n’était point le Seigneur Lirgan tant espéré.
Mais ce fut toujours avec déférence que le Nain parla au mystérieux visiteur de leur navire.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Dim 9 Jan 2011 - 22:06

[Mes excuses, c'est un peu rapide.]



Tous scrutaient l'œuf. Leurs sourcils et leur nez se froncèrent, leurs paupières se plissèrent, jusqu'à leur respiration qui ralentit quelque peu. Xanthe observait chaque visage, l'un après l'autre, sans parvenir à interpréter ces expressions inhabituelles, qui n'appartenaient pas à des domaines assez bien définis. Nul ne prononçât mot. Sûrement le fossé qui séparait le Démon et les petites créatures bipèdes était-il en cet instant à son paroxysme.

Le chef, seul, initia un mouvement que Xanthe savait toutefois manquer de naturel. Sur quoi les nains se dispersèrent, tels des enfants que l'on libère après une longue attente, tâchant presque d'oublier ce qu'ils venaient d'endurer et ce pour quoi ils l'avaient enduré, l'objet de leur déception, afin d'emplir leur esprit fraîchement libéré de saines préoccupations une once plus terre-à-terre.

Le regard de Xanthe ne tomba pas immédiatement sur le dernier restant, Dun. En effet, lorsque le Démon s'était retourné vers la petite foule des spectateurs, le désir de connaître la réaction de ceux qui l'entouraient concernant le résultat de son travail surpassait tout autre sentiment, y compris même sa curiosité. Aussi, dès lors que le poids de l'appréhension fut ôté de sa poitrine, Xanthe se tourna vers l'œuvre du sculpteur Nain.

Alors qu'il se sentait vide de toute chose, fraîchement débarrassé qu'il était de tous ses tourments, la pierre ouvragée exerça aussitôt sur lui un attrait fort puissant, sinon irrésistible. Dun parla, Xanthe sembla ne pas l'avoir entendu. S'approchant de la pierre sombre, il tendit ses presque-doigts malmenés pour effleurer délicatement sa surface râpeuse. De ses mains, il épousa les courbes, aussi bien que les pointes en fer de lance. Une lueur curieuse brillait au fond de ses prunelles bleues, lueur de convoitise peut-être, ou bien plus encore, qui eut pu le dire ?

Xanthe se retourna enfin vers le nain. Le vent s'était levé, et il balayait maintenant le pont, glissant sur les deux corps esseulés dans la nuit. A la crête des vagues naissait une écume blanche, d'une teinte mate, presque grasse. La mer laiteuse s'agitait, recrachant tantôt de sombres masses d'algues. A la lueur des lanternes, on ne distinguait que de vagues reflets sur l'eau, et il était bien impossible de savoir où cette dernière pouvait bien se trouver.
Une vague goulue vint se fracasser sur la bastingage, avant de se retirer en léchant le bois. Ses gargouillement sonores signèrent le départ de Xanthe en direction de ladite poupe, sur les traces du Nain, qui avait pris les devants. De manière assez compréhensible, Xanthe ignorant parfaitement ce qu'était une poupe, il n'aurait de toute façon pas bougé avant d'obtenir davantage de précisions.

Bien que quelque peu réticent à l'idée de pénétrer dans le ventre du bâtiment de bois, le Démon franchit le seuil, se courbant afin de ne point heurter le plafond. Il en sortit rapidement de l'autre côté, faisant front aux longs sillons baveux que laissait la caravelle dans son sillage.

Face au nain, Xanthe n'attendit guère plus. Il exprima sobrement son désir de se remplir, de nourrir son être vide, avec toute la naïveté dont il était capable.

« Je voudrais savoir sculpter. »

La dernière note de la phrase resta en suspens.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Ven 14 Jan 2011 - 16:02

La Lune avait étiré ses longues lèvres laiteuses sur le linceul de monde, et la mer semblait doucement s’assoupir entre les vaguelettes et les remous, apaisée par le grand sourire de l’Astre – qui, au-derrière, souriait à sa sœur jumelle, le Nouvelle Lune émergée des profondeurs du voile, l’Astrolithe. Parfois, comme des serpents, quelques vaguelettes d’écume venaient blanchir la courbure des voiles, mais rien qui fût autre qu’une talonnade rieuse sur le gros dos de l’Océan.
Là-dessus, Dun Eyr laissait planer son vieux regard fatigué, épuisé qu’il était par les heures de sculpture fébrile – mais plus encore par tous ces grands mouvements solaires, ces endormissements galactiques et ces colères astrales, qui faisaient que le monde peu à peu s’enfouissait sous la croûte. Les longues pendules du destin avaient frappé le heurtoir des Nains – combien de temps encore les crocs de la fatalité laisseraient-ils à ces quelques peuplades, ces petites tribus isolées qui s’étaient proclamées civilisations ?
Quelques boules de roche, et une langue de feu, voilà qui vous ravagerait les sottes prétentions des Immenses.

La rocaille, la poussière de cobalt, les flammes du diamant épuré, voici bien ce qui avait depuis les premiers âges bercé le cœur de notre Nain. Son foyer était là où tonnait la frappe de la masse sur le marbre.
Quelques illuminés, parfois, avaient fait halte à Kirgan – du temps des Grandes Pierres – et conté que leur âme demeurait avec la flottile des bateaux ; que les portes de la terre leur étaient insupportables. En un mot, qu’ils vivaient dans le sel et le vent.
Les Nains avaient fort ri – et cette histoire devait encore tourner dans leurs tombes de basalte.
Dun Eyr, l’espace d’un instant, aurait affalé les grand-voiles pour demeurer plus longtemps en mer. Mieux encore, il aurait renvoyé la mâture dans les flammes, pour s’assurer que jamais un imbécile de ses frères n’irait reposer l’ombre d’une botte sur la terre.
Ou alors, il aurait plongé. Les Nains pouvaient bien s’immoler pour des idoles, peu importait à cette heure.
Enfin, Dun Eyr aurait été en mer.

Et l’Usurpateur, qu’en faire ?
Cet escogriffe de Démon, le renvoyer sur le sol et la roche ? Lui glisser chair en bouche pour qu’il reprenne ses forces, et haro sur les nuages ? A un âge, Dun Eyr aurait sacrifié le monstre à son Dieu, l’aurait incendié sous la coupe de Lirgan.
Mais sacrifier des vivants pour le Dieu d’une peuplade décimée, ç’aurait été trop d’ironie, même pour le Moqueur.
Lorsque l’on manie la hache et le ciseau depuis douze décennies, il n’est plus beaucoup de raisons de tuer les innocents.

Alors, avec un regain de torpeur, Dun Eyr contempla le Démon, la Bête, le Dieu.
Non pas ses ailes, ses vastes griffes mordant le vent, ni même ses yeux de braise qui luisaient comme joyaux dans la nuit. Non, tout cela, c’était une tunique, et beaucoup de fard – un fard de Démon, certes, mais un fard toujours.
Et qu’y avait-il à voir sur cette face d’Animal ?
La gueule fuyante, les ailes dépliées sur un trop petit corps, et une griffe arrachée pour un peu de ferraille. Et cela vous menaçait trente Nains du haut d’un mât, Démon superbe, Dieu Incarné sous les astres furieux ?

Dun Eyr rognait sa trouille depuis des mois, terrifié d’être le dernier d’entre tous, d’avoir détourné les barrages de la mort lorsque tous ses frères y avaient laissé armes et âmes ; mais la bestiole poilue, qu’était-elle de mieux que lui ?
Deux bons couards.

Le Nain se multipliait en courbettes pour l’once d’acceptation de quelques Humains dévergondés – et le Démon jamais sur les terres ne serait admis.
Des parias. Ceux de la race qui court sans halte.

La sculpture est affaire de bannis.


Où trouver de la pierraille de taille sur une telle caravelle, cela fut toujours le dilemme du Nain. L’enjeu d’empoignades sur tout le pont, des soutes à l’artimon, pour arracher un copeau de rocaille à fissurer du bout de l’ongle.
Bien sûr, il y avait des voies moins saines, bien sûr la pierre savait revenir à ses heures ; le tout était de la convoquer.
Le Haut-Prêtre l’avait toujours évité, mais désormais… Quoi donc ! Les Lunes étaient trop belles pour ne pas chatouiller les frontières de ce monde.

Les Runes arrachées à la nuit, les ciselages sur la peau, tout cela fut la secrète cérémonie d’un Nain qui ruminait les colères de son Dieu – on aurait parlé mort, il aurait répondu ennui. Le stylet voleta sur le cuir du Nain, y grava quelques lettres dans sa chair durcie par les mines, et s’en fut en abandonnant ses cicatrices rougissantes.
Les veines chantèrent à petits bouillons, et coule, coule le rubis.

Mais ce sang-là n’était pas rouge ; il avait la brune rudesse de la roche, le grand fronton du granit. Et, sur le pont, il accoucha de quelques fragments de montagne.

Le Nain, en sang, paume appuyée sur sa veine encore battante, murmura d’outre-nuit :

– Sculpte. Avec splendeur.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Ven 21 Jan 2011 - 23:05

Nul n'avait été jamais été si seul que l'avait été Xanthe, qu'il ne l'était encore en cet instant. Son âme de créature issue de Nature se convulsait, prisonnière d'un esprit tiraillé, lui-même limité par un corps pataud, et si lourd. Xanthe, ses pieds posés sur le bois rugueux du pont, suspendu entre ciel et terre, pris en otage par le navire et sa propre faiblesse physique, portait le poids de sa finitude. De son inutilité. Était-il lâche, fuyait-il ? Non pas : il errait. Avait-il peur ? Non plus, pourtant, il tremblait.

La finitude n'est-elle pas marquée par l'imperfection radicale de n'être pas Dieu ?
Aussi Xanthe était-il imparfait.

Ses derniers mots n'avaient été un ordre, mais une demande. Xanthe lui-même ignorait la raison de ce désir nouveau d'apprendre. Le Démon s'était certes toujours montré curieux, mais c'était là bien différent. Au travers de l'art, il visait à une toute autre forme de perfection.
Que nul ne prétendît pourtant qu'en Xanthe, la Nature reculait. Bien au contraire, elle l'embrasait, et nourrissait le feu de son désir.

Un violent frisson ébranla les ailes du Démon, qu'il déplia dans un brusque claquement. Ses yeux ne se détachaient pas du Nain, et la fixité de son regard était telle que la Créature semblait vouloir le dévorer.
Telle un écho, une subite bourrasque de vent gonfla les voilures fatiguées. Quelques cordages heurtèrent mâts et bastingage avec fracas, tandis que le navire oscillait.

Ce fut alors que l'odeur du sang heurta le Démon, comme l'eut fait le cuir mordant d'un fouet.
Ces effluves ne s'apparentaient en rien à celles qui s'échappaient des bêtes éventrées. Ce sang-là possédait une franchise fauve et rance, une force inaccoutumée, à vous tarir la bouche et vous enflammer la gorge.
Xanthe, d'un geste rapide, effleura la peau souillée du nain de l'extrémité d'un doigt, avant de reculer d'un bond, rétablissant la distance. Il porta le sang frais à ses crocs, le goûta sans nulle hésitation, ignorant de tout ce que ce geste pouvait laisser entrevoir, ignorant même de la violence qui pouvait en émaner.
Dans l'obscurité, les yeux du Démon brillaient, telles deux perles incandescentes.
Il s'y refléta bientôt la lueur lunaire du granite, pierre de taille à nulle autre pareille.
Xanthe respirait l'odeur de la magie à celle du nain mêlée, indissociables, enivrantes. Il n'avait aucune notion de puanteur. Cette magie-là puait-elle ? Un large sourire fendit la gueule du Démon, découvrant deux rangées de crocs acérés.

Xanthe se rapprocha à nouveau du nain. Sans hâte, il se saisit des outils qui pendaient à sa ceinture. Puis il inspira profondément, et débuta son travail.
Il va sans dire qu'au début, les objets s'échappaient de ses mains maladroites. Avec persévérance, il s'en saisissait à nouveau. Quoique éreinté, la Créature obéit. Il sculpta. Et avec splendeur.

Le temps fuyait, et le souffle de la vie du Démon, qu'enfantait le néant de son être, allait en s'amenuisant. Dans le ciel passèrent sûrement quelques étoiles filantes.
Lorsque Xanthe acheva son travail, il n'était plus le même être. Il avait abandonné un pan de lui-même, pour le remplacer aussitôt par un pan de celui du Nain, au travers de sa seconde œuvre. Laquelle différait radicalement de l'ovoïde, tenant désormais bien davantage de la nanesque sculpture, sans pourtant s'apparenter à quelque imitation.
Cette œuvre-ci évoquait un torrent, sa force brute, ses tranchants. Elle méritait d'être appelée par son nom, cette sculpture, l'œuvre du Démon des Marais.

Lequel Démon s'accrochait maintenant lamentablement à la pierre pour ne pas tomber. Il semblait l'ombre de ce qu'il était une semaine auparavant. Une semaine, ou plus encore ? Il n'aurait su le dire. Toujours est-il que sa vulnérabilité faisait peine à voir. Il eut été si facile de le jeter à la mer. Il aurait coulé telle une pierre.

Pourtant, une flamme brûlait encore en son cœur, et ses ailes battaient lentement, puissantes toujours.
Xanthe releva les yeux, cherchant le Nain du regard. Le souvenir de silhouettes trapues défila devant ses yeux presque éteints. Il n'en voulait cependant qu'une seule, nette malgré le brouillard qui dominait son esprit.
Enfin, il l'aperçut. Le battement de ses ailes s'accéléra quelque peu.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mer 9 Mar 2011 - 14:18

Les brises avaient couru sur le monde, sur les flots.
Dun Eyr n’aurait jamais dû faire cela.

Encore que, lorsque roula le sang sur la brèche du ponton, lorsque les cascades pourpres s’en furent venues à danser par-delà l’onde, le Nain sentait follement battre à ses poignets les tempêtes de sa chair ; encore, à l’instant suivant, ce fut tout son cœur que les crocs de Démon étreignirent avec la force d’un fléau. La magie de la roche était parmi les Nains le plus puissant des artifices, et elle faisait durement ruisseler ses puissances dans l’âme du Haut-Prêtre. Quelques odeurs de souffre, de fureur de roche parvinrent, du lointain, aux naseaux de notre Nain, qui déjà étendait ses pognes tailladées jusqu’au rouge, pour trouver appui au rebord d’un bastingage houleux.
Voilà que la Grande Ombre, que la Bête avait saisi entre ses griffes de corne, et ce long doigt d’acier, les petites coulées du Ciseleur ; et qu’entre ses serres, courait la pierreuse rocaille encore meuble et tiède sous les vents. Quelques caillots avaient filé à la lèvre du Démon, et roulé dans sa gorge d’ombre ; une tenaille à la peau du Nain.

Puis vint l’heure de la taille, et les longues phalanges de la Créature, comme légions de basalte, allaient ciseler la chair de la chair, le joyau charnel du Nain au bord de limbes. Entailles, marques et zébrures, estacades ou estafilades sur le roc, tout bondissait à grands remous sur la carcasse du Nain, pour venir lui heurter les os et le sang, avec la douceur des buffles au combat.
Ces outils qui s’abattaient, qui jaillissaient, étaient ceux-là même de Dun Eyr ; quelle plaisanterie, quelle irrévérence de Lirgan le Magnifique, qui s’en allait buriner le corps de son Serviteur en offrant ses artefacts à la main étrangère – à la griffe de l’Autre.
Puis vint l’heure de la déchirure.

Les Nains de l’alentour avaient reparu ; des heures comme des siècles, passées sous la cale de bois, cela vous aiguisait une curiosité à l’épreuve des Démons.
C’était là un fort intriguant spectacle pour nos Frères de la Montagne. Tandis que les océans prenaient plaisir à faire voler leurs écumes, et que le Nain et que le Démon recevaient quelques embruns pour glacer leurs suées, la petite troupe des matelots de Kirgan – ces incongrus chevaucheurs de l’onde – contemplaient, muets, l’œuvre du Sculpteur aux longues-griffes, qui extirpait la beauté à la force du croc, comme mineur à sa mine, tandis que sur le devers chancelait notre bon Dun Eyr, exsangue jusqu’aux paupières, le sang battant aux narines.
Le Moqueur jouait à pincer les cordes de la vie.
Vite, vite les Nains s’affairèrent auprès de leur Guide sur les mers, tentant de soutenir le petit Dun Eyr titubant à son parapet. Oh, bien sûr, nul n’aurait songé à bafouer les sorts et chants de Lirgan, et ils ne s’aventuraient guère à approximer le Nain et la Bête plus que de raison – mais ce fut avec empressement, et un soupçon de panique, que le Petit Peuple balloté sur les flots alla mettre à sac les reliquats de la cuisine de pont, et vider les derniers bocaux de provision sybrondilienne. Il n’y avait là que du frugal, du bœuf et du poisson, et de ces horribles baies juteuses qui poussaient au rivage ; mais ce fut sur ces petits encas de mangeur-de-racines, que nos Nains confectionnèrent plats et plateaux de nourriture pour refaire vigueur à leur compagnon défaillant. L’un d’entre eux, d’une main légère, portait même les petites bouchées aux lèvres de son camarade tremblotant.
Et l’on laissa un vaste plateau confus, tout à portée du Démon, ignorant bien de quoi pouvaient déjeuner ces bestioles-là.

Contre toute attente, dans ce recoin de la grande mare sous les ténèbres, au beau milieu du temps qui avait laissé échapper son cours, la rude magie opéra. C’était prodige de Nain, force arrachée dans la douleur, beauté dégagée à la force de l’épaule ; mais nul ne douta un instant, que le grand-œuvre s’était fait.

Il y avait, en façade de tout ceci, la sculpture arrachée aux pierres-de-sang. C’était un bien bel objet, aiguisé dans sa conception, taillé de griffe de maître ; l’Ecole du dieu-sous-la-Montagne, du temps de Kirgan encore debout, n’aurait guère fait mieux.
Mais, si un badaud de pirate vous aurait dit là que c’était une statuette bien jolie, et qu’elle se vendrait fort cher sur les places secrètes des colporteurs de l’Art, il n’aurait rien compris à la merveille éclose sous ces cieux.
Car, entre les coups portés à la roche de Nain, avait glissé vers la Bête un grand éclat de Dun Eyr – et celui-ci, en échange d’un peu d’âme, reçut les battements du Démon.

Tout tambourinait par-devers les flots. Le Nain, grelotant à son bord ; le Démon, vacillant à l’alentour ; les étoiles, qui se murmuraient de bouche à oreille le nouveau tour du Moqueur.
A peine relevé, à peine remis sur ses pieds – mais les yeux encore vitreux de ses péripéties – Dun Eyr tituba de trois pas vers le Démon son frère, et s’effondra entre ses pattes griffues.


Quelques gouttelettes continuaient de dégoutter du poignet, et roulaient, roulaient sur le bois.
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Xanthe
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MessageSujet: Re: La dernière boutade du Moqueur [PV | Xanthe]   Mar 26 Avr 2011 - 20:57

Ses ailes immenses frémissaient au rythme des battements de son cœur. Jadis d'un noir plus profond encore qu'onyx ou ébène, les plumes, en cet instant, paraissaient de fine membrane tendues, improbables éphémères. A la flamme d'une aube ensanglanté, l'être paraissait diaphane.
Xanthe, le Démon, perdait pied dans la réalité.
Autour de lui gisaient, éparpillés, autant d'éclats de roc que la mer comptait d'épaves, et ces éclats avaient la brillance du sang. S'ils resplendissaient tel le fer acéré de la Faux, cela ne pouvait s'expliquer que par l'imminence de l'ouverture, à quelque pauvre âme égarée dans les limbes, des portes du Royaume de Tyra.

Un instant dévoilée dans le tourment d'un univers trouble, une silhouette vacillante apparut au Démon. Il n'eut pas besoin de le reconnaître ; il ne voyait plus que lui. Toute les autres créatures, et avec elles leurs gestes fébriles, leur chaleur, leur fièvre et leur effarement, avaient été transposées dans un ailleurs inaccessible au Démon.
Ce dernier cilla, poils et plumes collés par la sueur contre sa peau brûlante, dont il se dégageait une odeur salée et âcre, comme celle de la mer dans les criques où s'accumulent les algues. L'océan prélevait sa dîme sur le Démon égaré, semblait-il, et le marquait à son tour.
Les paupières lourdes du Démon s'abattirent sur ses prunelles vitreuses. Lorsqu'elles se relevèrent, le Nain se tenait là. Et Xanthe eut la certitude de ce que le sang qu'il manquait à la petite créature était celui-là même qui maculait le sol, mêlé au sien propre. Il sut que son âme s'était librement faite prisonnière d'une roche qui était l'Autre, et comprit que l'art qui s'écoulait en lui-même pour imprégner chacune de ses fibres naissait de cette même roche, de ce sang, de cet être noble dont se jouait le Destin.
Le pied mal assuré du Nain claqua une fois encore contre les planches rugueuses. En une époque passée, il s'en serait fallu de peu pour que Xanthe ne fuît. Aujourd'hui, cependant, tout était différent, et la créature ne chercha pas même à contrecarrer la force qui la poussait en avant. Xanthe se sentait proprement déchiré, coupé en deux morceaux que l'on aurait jeté, l'un au feu, l'autre aux flots. Il ne lui tardait plus que d'une chose : rétablir le lien qui tenait jadis les deux bouts de son âme l'un contre l'autre, filer et tisser avec soin, pour regagner l'assurance qu'on ne le briserait plus.
Il accueillit le Nain entre ses bras épuisés et les referma le plus solidement qu'il pût. C'était bien peu, et ses muscles lui semblaient hurler au plus infime mouvement - l'être poussa un gémissement plaintif, trop bien conscient de sa faiblesse.
Cependant, peu à peu, sa frayeur refluait. Non seulement il oubliait la douleur, mais plus encore, il se sentait terrasser la solitude. Le Nain était là, entre ses pattes, vulnérable - plus proche que jamais.

Plus proche encore, lorsque le Démon se ramassa et bondit vers l'horizon. Déployant ses ailes d'un coup sec, sa carcasse fut brusquement secouée. Puis les majestueux mouvements ralentirent, lissés, tels une onde sur un voile de soie liquide.
Xanthe s'élevait vers le soleil, le Nain trapu tout contre lui, confiant comme il l'avait rarement été. Ivre aussi, de fatigue, ivre de liberté.

Le Démon vrilla à la verticale, éparpillant un vol migratoire de huppes dans de frénétiques froissement d'ailes affolés. Il traversa longuement les nuages, affrontant cet univers blanc que bien peu connaissaient. Les magnifiques volutes blanches, lorsque le Démon creva la surface face à l'immensité bleue, s'avérèrent vierge de tout habitant céleste. Le Démon facétieux s'établit un instant en maître des lieux, au gré de vents tourmentés.
Nulle peur ne l'habitait. Son cœur battait au rythme de celui du Nain, et il aurait eu honte d'en sentir la vitesse s'accroître.
Puis l'instant prit fin. A cinq mille pieds au-dessus de la mer, le Démon replia ses ailes.
Ils redescendaient.
En une chute taillée d'une seule pièce.
Et volaient derrière eux les plumes noires de ses ailes.

Leurs deux corps sifflaient interminablement. Jusqu'à ce que Xanthe se dépliât à nouveau. L'arrêt fut brutal, les griffes du Démon frôlèrent le bois du pont.
Ce fut pourtant avec une infinie délicatesse que la créature déposa son hôte. Pour lui, elle eut encore un regard.
Mais Xanthe n'attendit guère.
Qu'il chancelât, tremblât, cela n'importait pas. Il prit son envol, encore. Au-dessus du navire, bien loin, caché par les nuages, il tournoierait. Désormais, le Nain savait où il se trouverait. Là-haut, juste au-dessus de lui. Jamais loin, sans être vraiment près pourtant.

Une chose demeurait certaine : Xanthe redescendrait voir le Nain. Et si quelque souffrance frappait ce dernier, il serait là aussi.
Quelle créature donc peut-elle vivre sans son âme ?



Fin du Rp pour Xanthe ~
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