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 Les crocs de la misère [Katalina]

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Chadden Charis
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MessageSujet: Les crocs de la misère [Katalina]   Ven 21 Jan 2011 - 21:41

~ Omnia - The wylde Hunt ~





Si belle et opulente soit-elle, toute cité recèle ses zones d'ombre.


Il est la plaie cachée dans le ventre de chaque ville. Il est cette enclave où la lumière elle-même semble se faire sinueuse et furtive. Plus encore qu'une frontière, plus encore que l'aurait été une démarcation quelconque et rassurante - remparts, portiques, palissades - il s'annonce dans le regard de ses habitants.

Ce regard dur et rentré.
Cette marque qui ravage les visages, qu'ils soient jeunes ou anciens. Celle de la pauvreté dans ce qu'elle a de plus évident et de plus sauvage.

Le quartier des traîne-misère, des tire-laines, des coupe-gorges. Où les rues sont tortueuses et les façades penchées comme le seraient les frondaisons d'une futaie. Où la lumière glisse sur les pavés écornés, pareille à une fine pellicule d'huile qui refuserait de sécher. Ce quartier qui fait dire, aux gens des campagnes, que la Grande Ville est une putain, qu'elle ne roule des hanches et ne vous aguiche que pour mieux vous faire oublier la vermine tapie sous ses jupons.

Cet endroit, en somme, où il ne fait pas bon s'aventurer quand on est femme, quand on est seule, vêtue d'atours un tant soit peu plus honorables que la guenille et quand, manifestement, l'on ne sait pas tout à fait où l'on va.


Voici déjà quelque temps que les rumeurs de la ville s'étaient assourdies ; quelque temps, également, que la tiédeur du soleil d'automne ne suffisait plus à réchauffer la pénombre. Aux éclats de voix des marchands avaient succédé les petits pas pressés des passants ; et au grincement rassurant des enseignes celui, plus discret, des loquets que l'on tire. Une poignée de regards, d'abord, l'avait suivie tandis qu'elle cheminait toujours plus avant dans le territoire des pauvres. Ni curieux, ni amènes, mais tantôt amers et tantôt courroucés ; on avait claqué de la langue sur son passage mais nul, encore, ne l'avait touchée.

Toutefois, si ceux-ci avaient eu la sagesse de ne rien tenter contre la blanche voyageuse - sachant à quelles représailles ils s'exposaient dans le cas où ils estourbiraient le mauvais ruffian - d'autres, en revanche, n'allaient pas tarder à répondre à ce qu'ils considéraient comme une provocation. C'était comme de lâcher une oiselle au milieu de chiens affamés : l'appel de la faim sera toujours plus fort que la raison.

Que l'on suive attentivement, à présent. Une est l'oiselle ; des chiens, il y en aura trois.


Un.

Premier fut cet homme qui avait mis ses pas dans ceux de la pâle pèlerine depuis un moment déjà. Ni trop loin, ni trop près, derrière, il avançait à sa mesure ; peut-être même qu'il la suivait depuis qu'elle avait quitté la grand'foule. Assez discret au demeurant, son pas n'en était pas moins régulier et lourd. A chaque choc de la semelle contre le pavé, du métal tintillait. Gling. Gling. Acier ? Fourreau ? Boucles, peut-être ? Quoi que ce fut, cela résonnait, dans l'écho des ruelles semi-désertes, comme un petit carillon. Sans jamais se rapprocher, mais sans jamais s'éteindre.

Deux.

Second se laissa d'abord dépasser par la voyageuse. Forme pelotonnée contre une paroi comme il y en avait tant en cet endroit, assise à même le sol, silencieuse là où d'autres murmuraient des prières ou tendaient la main pour quémander et supplier. Tapi dans ses guêtres, il attendit que le carillon de Premier se rapproche puis, à son tour, se redressa. Bientôt, son pas - plus alerte et plus souple - trouva le rythme de Premier et ils furent deux à suivre la route de la femme en blanc.

Trois.

Troisième se détacha de l'ombre d'un porche pour calquer sa démarche sur celle des deux précédents. Le son de ses pieds était ténu, très léger - évoquant celui d'une femme ou bien d'un homme fluet - et il était accompagné d'un bruissement liquide, comme de l'étoffe frottant la pierre, frr-frr - probablement une cape, ou un manteau long. Trottinant d'abord, il - ou elle - allongea la foulée et rejoignit enfin le carillon de Premier.

Trois chiens derrière l'oiselle. Trois prédateurs haletant dans l'ombre de leur proie, n'attendant qu'un geste, un signe, pour lancer la curée.


Quatre.


Contrairement aux trois autres, Quatrième vint par l'avant. Il apportait avec lui une odeur de pluie et de peau de mouton, et sa foulée, ample, régulière, était accompagnée du tap-clac sonore d'un bâton de bois heurtant le sol. Il ne dégageait pas l'agressivité latente de Premier, de Second ou de Troisième. Probablement n'était-ce là qu'un badaud de plus ; il croiserait les chasseurs et leur proie en rentrant la tête dans les épaules et en feignant de ne rien voir, avec la lâcheté prudente de ceux qui ne veulent pas d'ennuis.

Tap-clac. Le bâton était proche, déjà. De fait, il rejoignit l'oiselle avant les chiens. Passa sur le flanc. Et, d'un coup d'épaule aussi soudain qu'imprévu, rejeta sans douceur la voyageuse contre un mur.

Le temps d'arrêt marqué par les trois chasseurs fut assez court, mais suffisant. Déjà, la perche de bois ne martelait plus innocemment les pavés ; elle sifflait dans l'air et grondait comme une aile de dragon. Et le dragon tournoya, s'abattit, frappa.


Trois.

Les premiers assauts avaient atteint Second avant qu'il n'ait le temps de réagir, si l'on en croyait le cri étouffé qu'il venait de pousser et sa respiration qui couinait, rauque ; voyant cela, Troisième jura - sa voix était bel et bien celle d'une femme - avant de tourner les talons et de détaler sans demander son reste. Le sort de ses deux compères n'était de toute évidence pas son problème et, bientôt, le frr-frr-frr effréné de sa cape, phalène affolé, s'évanouit à l'angle d'une ruelle.

Deux.

Premier grogna quelque chose. Il y eut un petit sifflement, le chuintement caractéristique d'un couteau que l'on tire de sa gaine ; le bruit de carillon s'affola. De l'aiguille, Premier voulait tâter du dragon - mais son acier ne trancha que le vent. En retour, l'arme de Quatrième vrombit, précise, violente. Le crâne de son adversaire, en heurtant la paroi sous le choc de l'assaut, fit un bruit atroce de branche brisée.

Un.

Ne resta plus que Second, qui avait eu le temps d'une ou deux respirations pour se reprendre. Une ou deux respirations qui auraient pu être profitables mais qu'il gaspilla dans une bordée d'injures. Fouettant une dernière fois l'air - et celui-ci, dans la force de son déplacement, gifla les cheveux de la voyageuse - le bâton trouva son ventre, lui coupa le souffle et le cloua à terre où il resta à geindre et à tousser.

L'entièreté de l'affrontement - violent, brutal, sans fard - n'avait pris qu'une poignée de secondes et, déjà, Quatrième se penchait vers sa seule victime encore consciente. Entre deux happements d'air, Second, apparemment maintenu dos contre les pavés, vitupérait.


- Ton nom ? fit la voix de Quatrième.
- ... te f'rai bouffer tes tripes, fils de chienne, foutre sang-de-putain, et me f'rai un collier avec tes...
- Oui, reprit l'autre, paisible. Tu es Elred, qui se fait appeler le Charognard à cause de ses dents qu'il a taillées en pointe. Ta bravoure aussi aurait eu besoin d'affûtage. Dommage de ne pas en avoir profité."


Un autre choc, un nouveau bruit d'os rompu. Le vagissement strident que poussa Second pour exprimer sa douleur s'interrompit net lorsque le bâton l'embrassa une dernière fois. Plus de chiens pour l'oiselle. Plus de chasseurs pour la proie. Fin de l'acte.


Quittant des yeux la pulpe sanguinolente à laquelle son dernier coup avait réduit la bouche du nommé Elred, Quatrième - Chadden - inspecta rapidement les environs. Une ou deux silhouettes s'étaient risquées dans la ruelle mais, à la vue des deux corps étendus, avaient préféré tourner les talons. Mieux vaudrait toutefois ne pas s'attarder plus que de nécessaire.

D'avantage méfiants, les yeux gris sautèrent vers la voyageuse aux habits clairs, cette imprudente qu'il avait - pensait-il - indirectement tirée d'un mauvais pas - si tant fût qu'elle n'eût pas déjà quitté les lieux. Et, tout en se penchant pour fouiller le corps inanimé d'Elred, le jeune sang-mêlé s'attarda à jauger du bout du regard cette étrange femme, à la présence si incongrue et déplacée en de tels quartiers.


- Ce n'est pas un endroit pour les gens comme vous, dit-il enfin, sans interrompre sa besogne. Vous devriez partir. Les rues animées ne sont pas très loin. Il suffit de longer par la gauche, de compter cent pas et de tourner le premier angle. Il n'y a rien pour vous ici."


Aux aguets toutefois, Chadden. Le sang encore vif de son bref combat, guettant signe et mouvement, tendu, vigilant, prêt. Des fois que, par exemple, la pâle pèlerine ait la mauvaise idée d'en appeler à la garde là où ce genre de cris ne fait qu'attirer d'autres ennuis.

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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Lun 24 Jan 2011 - 5:08

Qu’avait poussé Katalina à se perdre jusque dans les bas-fonds d’Erac ? Rien, car perdue, elle ne l’était pas. Elle aurait pu sans peine, et à tout moment, rebrousser chemin et retrouver sa route. Elle savait la direction à prendre pour rejoindre le château du duc, et pourtant chaque pas était un peu plus de distance qui la séparait de la vénérable et austère bâtisse. Il n’y avait pas, cependant, une foulée qui fut plus efficace que les autres, car aucune ne la rapprocha de sa destination. Sans doute parce que pour destination, elle n’avait qu’une réminiscence, un souvenir déjà pâle, un rêve plus que réel mais effacé par le ressac du réveil. Aussi, tendant l’oreille à ces symphonies qu’elle était la seule à entendre, elle guettait. Peut-être, au détour d’une ruelle, trouverait-elle un écho à sa mémoire dépossédée.

Elle était déjà venue, plusieurs fois, mais jamais aussi longtemps. Ce qui avait été jusqu’alors une courte apparition était devenu une excursion téméraire. Qu’importait, ce jour là, l’odeur de la crasse, de la sueur et de l’eau stagnante, qu’importait la boue maculant les premiers ourlés de sa robe, qu’importait enfin le malaise qui lui nouait l’estomac. Car les doigts de la Gardienne caressaient l’Histoire.

Les murs racontaient leur récit, et il n’était pas que malheur, tristesse et rancœur. Sur cette place, on avait ri, dans ces ruelles, on avait espéré, à l’ombre de ce chêne, on avait avoué quelques amours secret ; comme partout ailleurs. On avait tué, aussi, pour un quignon de pain sinon moins. La loi du talion résonnait dans les cœurs et les consciences, et ne laissait que peu de place à celle, plus lointaine et moins réelle, du Roi. Oui, Trystan était un fils d’Erac, mais pas de cet Erac là. Jamais.

Parfois, Katalina devait lever le bras, et les couleurs s’estompaient à nouveau. Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, la Gardienne retrouvait les ténèbres sans regrets. Ce n’était pas comme si voir ne lui manquait pas, bien au contraire. Il lui suffisait de tenir sa fille dans ses bras pour haïr ses yeux aveugles. Mais elle se souvenait de ce qu’était contempler le monde tel qu’il était, et c’était autrement différent de se tordre le cou pour jeter un regard derrière son épaule.

Il était jeune, pas encore tout à fait homme mais définitivement plus enfant. Il n’avait pas de visage et ses contours étaient flous. Il n’était qu’un souvenir oublié, un stigmate emprisonné dans la pierre mais banni des consciences. Peut-être n’y avait-il jamais eu sa place. Il avait vécu toute sa vie sous le joug d’un autre. Sa mère, d’abord, qui l’avait élevée, puis son frère qui l’avait employé. Il y avait eu ensuite l’employeur de son frère, quand ce dernier était mort. Jusqu’à ce que finalement lui aussi meurt, tué par une seconde d’hésitation. Au moment où la lame avait traversé sa gorge, il s’était dit qu’il avait trouvé là une bonne façon de partir. Et tant pis si la fillette qu’il avait épargné avait été celle qui l’avait perdue, il ne pouvait pas dire qu’il ne l’avait pas mérité.

A la violence se mêlait la noblesse, au larcin le sacrifice et à la honte le courage. Fascinée, Katalina se contentait d’avancer, de ruelles en ruelles, d’histoires en histoires, de surprises en surprises. Ce n’était pas le rêve, c’en était même loin, mais la Gardienne découvrait une réalité qu’elle avait été à cent lieues d’imaginer, et comme le lecteur avide de découvrir le point final, elle cherchait sa chute, peu importe la forme qu’elle prendrait. Aperçu fugace des premières pierres d’Erac ou bien toile brumeuse des ombres s’épanouissant sous le Voile ; à moins qu’il ne s’agît au fond que d’une énième confirmation de ce qu’elle avait appris à la pointe de ses tourments.

Rien n’était jamais simple.

Les trois traine-misères qui collaient à son pas le découvriraient à leur dépends. Distraite, Katalina l’était sans aucun doute. Elle vagabondait entre visions sapientes et ténèbres latentes, se laissait parfois submerger, mais jamais longtemps, et elle n’avait pas été longue à comprendre qu’elle était suivie. Grâce à ses dons, dans un premier temps, et puis son ouïe avait su, à son tour, les accueillir.

Cling. Cling. Frr-frr. Encore et encore. Elle avait continué sa route, néanmoins. Parce qu’elle était Katalina, Gardienne de Tyra, et que trop souvent d’autres avaient décidé pour elle du chemin qu’empruntaient ses pas. Ceux-là n’y parviendraient pas, et aucun autre après eux.

Elle était libre, à nouveau. Plus peut-être qu’avant, quoiqu’on avait paré ses menues épaules d’un manteau plus lourd à porter.

Partout, même au Chaudron, on fêtait la fête de la vie. Il n’y avait pas un visage d’enfant qui n’eut pas son sourire. En écho, et même si quelques années la séparait des réjouissances, Katalina sourit. Bientôt, leur avait-on répété, on leur distribuerait des friandises, des pommes surtout, mais aussi quelques réglisses achetés à prix d’or. Un barde était venu, et… Sans qu’elle ne comprît comment, la serramiroise fut projetée contre le mur qu’elle effleurait. Elle avait bien cru entendre quelqu’un venir, mais ses sens ne l’avaient pas alertée. Avant de s’appuyer lourdement contre les briques, il y eut une seconde durant laquelle elle effleura le bâton de son agresseur. La scène s’imposa d’elle-même. Le marteau frappait le métal rougeoyant, sous l’œil attentif de l’enfant. Jusqu’à ce qu’à l’arrivée d’un autre homme. Il s’appelait Créon, et son regard était le même que les autres ; ses paroles aussi. Il n’oublierait jamais la réaction du vieil homme, ce faiseur de merveilles, qui du feu et du fer tirait l’art.

Où qu'il croit qu'on trouve l'or, sinon dans la merde et la fange ? Laisse-moi te dire une bonne chose. Y'a pas besoin d'être né dans la boue pour finir chez les porcs. Oublie jamais ça, p'tiot.

Si la situation avait été différente, Katalina aurait sans doute répété ces quelques mots, mais alors qu’elle commençait à peine à se redresse, elle l’entendit. Tap clac. Une fois, deux, trois peut-être, elle perdit bien vite le compte. On se battait, et elle ne comprenait plus. Aussi s’ouvrit-elle à ce qu’elle avait gagné à y perdre, ce don si terrible qui l’avait entraîné jusqu’aux confins des Terres Stériles ; prête à frapper, mais pas à l'aveugle. Parce que plus jamais, elle ne se laisserait maltraiter.

Le silence, pourtant, revint bien vite, et le calme avec lui. Sans rien baisser de sa garde, Katalina se redressa tout à fait, et fit quelques pas en avant. Vers ce quatrième, celui qui jamais, avait-elle pensé, ne l’attaquerait. Elle se détendit cependant quand il lui indiqua comment revenir à des croisées plus paisibles et se permit même un sourire.

« Je sais. »

La voix sonnait comme assurée. Gardant son regard rivé sur un point qui n’existait pas, entre Chadden – elle connaissait son nom et peut-être un peu plus – et le mur opposé, elle épousseta doucement ses manches, comme si cela avait une quelconque importance.

« Pourquoi ? »

Un mot, un seul, mais il n’était pas un fils des discours. Il était d'acier, et l’acier parlait le plus simple des langages, celui de l’honnêteté. On ne pouvait pas mentir à une lame, on ne pouvait pas tromper une lance, on ne pouvait feindre devant la masse levée. Aussi Katalina ne feindrait pas.


Dernière édition par Katalina le Lun 24 Jan 2011 - 19:45, édité 1 fois
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Lun 24 Jan 2011 - 19:30

~ Atlantis OST - Pretress ~





- Je sais."


Ah, ce regard qu'il lui avait alors jeté ! Ce "je sais", dans sa simplicité, résonnait comme une provocation ou une insulte. Etait-ce à dire qu'elle avait voulu sciemment poser ses pas par ici ? Et pour y trouver quoi ? Les yeux durs et gris se plissèrent d'avantage. Ils arpentèrent une nouvelle fois la silhouette de la pèlerine et montèrent à son visage, s'y rivèrent, en quête de la moindre trace de mensonge, de duperie, ou d'orgueil effronté qui eût pu expliquer l'assurance de la femme. En fait d'orgueil, ils n'y trouvèrent qu'une forme étrange de sérénité. Le regard de la serramiroise scrutait le vide et brûlait comme une étoile morte.

Sur un frisson, le jeune bâtard retint la réplique acerbe qu'il s'apprêtait à lancer. Ce n'était pas tout à fait de la crainte, encore moins de la peur, ni même une forme quelconque d'intimidation. Un malaise indéfinissable, un quelque chose qu'il flairait de loin sans parvenir tout à fait à le cerner. La stature, ce calme et cette paix presque hors du temps - sans qu'il puisse se l'expliquer, Chadden vit ressurgir à fleur de souvenir l'un de ces vieux contes que seuls connaissent les bardes et les vieillards. L'histoire de Mémoire sous forme humaine, qui à force de courir après le passé des mortels en a oublié jusqu'à son nom.


Elle n'est plus que Mémoire, et Mémoire a toujours faim.


C'était stupide, sans doute, de faire le rapprochement entre une vieille histoire et ce pâle fantôme fait femme. Chadden baissa les yeux, revenant de plain-pied dans le réel en fixant le corps du Charognard - qu'il avait déjà en grande partie dépouillé de ses biens, et qui remuait parfois de manière spasmodique sous sa paume. Pillard détroussant un autre pillard. Quoi de plus ordinaire ?

Vint alors le Pourquoi.

Tirant un petit couteau de chasse hors de sa ceinture, le sang-mêlé s'attachait désormais à faire sauter les maigres richesses cousues à l'intérieur des habits d'Elred. Chaque petite pochette de tissu, chaque petit sequin rejoignait rapidement le butin entreposé dans sa besace, en ayant à peine le temps de luire à la lumière. Il garda le silence, un long moment.

Pourquoi ?
Il y avait mille et une questions sous ce mot en apparence innocent. Mille et une strates et mille et une réponses possibles.

Pourquoi avoir combattu ? Pourquoi piller sa victime ? Pourquoi la laisser aller, elle ?
Ou bien était-ce là un pourquoi plus profond, et par là même plus dérangeant ?

Pourquoi se battre ? Pourquoi ici ? Pourquoi être ?

Pour le sang versé, peut-être ; pour les larmes et les regrets.
Pour les mains qui se tendent et les poings qui se serrent.
Pour l'oublié, le banni, le perdu.
Pour le fer né de la fange.

Pour le père de sa mère.

Chaque réponse était la bonne, mais pas tout à fait. Non, décidément, pourquoi n'était pas une question à laquelle il pouvait se permettre de répondre ; et ce fut à cause de cela qu'il décida plutôt d'expliquer le pour qui. Et si Chadden n'était certes pas un homme de discours, en revanche, il savait parfois se faire conteur.


- Dans les faubourgs proches d'ici, à moins d'une lieue de la Grand'Ville, vit une mère, et ses trois enfants. Ils cultivent la terre et revendent le produit de ses entrailles pour subvenir tant bien que mal à leurs besoins. Le fils creuse les sillons, la puînée sème, la benjamine récolte. Clac, fit une sangle d'Elred en cédant à la morsure du couteau. Genou en terre, le bâtard poursuivait sa besogne ; et sa voix, lente, s'élevait, comme détachée, comme hors de ses propres mots, simple vaisseau du récit qu'il offrait à la pèlerine. Cette saison-là, sous la chape de l'éclipse, le fruit de leur travail a été bien mince mais ils espèrent que la vente sera suffisante à leur fournir de quoi survivre tous les trois. La mère envoie le fils et la plus jeune de ses filles à la ville, au marché, avec leur récolte, pour qu'ils s'occupent d'en tirer un bon prix."


Il marqua un temps. Sa main s'en alla étreindre la mâchoire brisée du Charognard, le forçant à ouvrir grand sa bouche ensanglantée ; et là où la pointe du couteau, tantôt, se faufilait entre cuir et étoffe, elle se mit désormais à fouiller les gencives en faisant patiemment sauter chaque dent hors de son châssis de chair. Elred se contorsionna, piaula des cris tétanisés par la douleur - mais jamais ne parvint à combattre l'emprise ferme de son tourmenteur.


- La benjamine est heureuse, c'est la première fois qu'elle va à la ville. Pour l'occasion, elle met une robe qu'elle trouve très belle, de lin roui et blanchi par ses propres mains. Elle n'est pas aussi belle que la vôtre, non, mais c'est tout de même une jolie robe. Bruit d'ivoire des dents roulant sur les pavés. Elle se rend à la Grand'Ville avec son frère. Tous deux parviennent à vendre l'entièreté de leur travail, et leur salaire, sinon correct, semble suffisant. Mais la disette est proche ces temps derniers, et les marchés, par conséquent, deviennent parfois le théâtre de nombreux chahuts. C'est lors de l'un d'entre eux que le frère perd sa soeur de vue. Elle, elle se perd tout à fait."


Et le couteau sans répit fouillait, et les dents sautaient comme ces osselets avec lesquels s'amusent les jeunes enfants.


- Ils sont quatre à la trouver. Ils prennent son panier et le salaire de son labeur. Ils la molestent, la défigurent, et enfin lui crèvent les deux yeux. C'est le frère, après un temps, qui finit par la retrouver. Il n'aura pu reconnaître sa soeur qu'à la jolie robe qu'elle portait. Un silence. Le couteau a cessé sa macabre récolte. Elle dira, plus tard, en détail ce qui lui est arrivé. Elle parlera d'un homme surtout, et dira de lui qu'il avait la démarche d'un renard, et les dents pointues d'un renard. Puis elle cessera de parler. Sans doute ne parlera-t-elle plus jamais."


Un autre silence passa.


- J'étais sous leur toit, debout près de la table, et le frère nourrissait sa soeur assise à côté de l'âtre, comme on nourrit les très petits enfants. Pendant ce temps, la mère elle-même me racontait tout ceci, et sa voix était neutre et éteinte, et c'était encore pire que si elle s'était mise à hurler. Elle a répété son histoire, deux, trois fois. Puis elle n'a plus eu assez de mots. Alors, elle s'est levée, s'est approchée de sa fille, et lui a fait tourner son visage vers moi."


Des paroles simples, assenées sans pitié aucune. Sur cette dernière vision, Chadden se tut. En contemplant la bouche béante et rougie de sa victime, il se sentit, soudain, terriblement fatigué. Ses yeux se relevèrent, accrochèrent les fins entrelacs sur la robe de la serramiroise. Peut-être fut-ce d'avoir côtoyé de près l'opulence de Scylla ; ou peut-être les pourquoi qui grondaient encore loin sous son crâne, peut-être fut-ce simplement la fatigue, oui : quelque chose agrippa et fit se serrer sa poitrine et son poing - presque pas.

Quand il reprit la parole, sa voix vibrait en-dedans, sourde et contenue. Et c'était de la détresse. Et c'était de la colère.


- Qu'est-ce que - qu'est-ce que cela peut bien signifier, pour vous ? Êtes-vous de ces affamés toujours en quête d'un conte qui puisse les faire sourire ou frémir, ou bien s'agit-il là d'une nouvelle distraction ? Ce ne seront pour vous que des histoires, de ces histoires que l'on écoute volontiers mais auxquelles on ne croit jamais tout à fait. Tout au plus vous tireront-elles une vague seconde d'apitoiement. Ces choses-là, elles ne se racontent pas. Elles se passent de mots. Vous ne pouvez pas... Vous ne... Vous ne..."


Il relâcha le souffle de sa tirade sur une petite expiration, brève et excédée ; et comme il n'avait lui-même plus assez de mots, et ne disposait d'aucun visage martyrisé à présenter à la pèlerine qui de toute façon n'en aurait rien vu, il balaya simplement l'air de la main, d'un geste las.


- Ca suffit. Un filet de voix, un murmure. Partez, maintenant, s'il vous plaît. Laissez-nous en paix."

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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mer 26 Jan 2011 - 19:08

Trois mots. Elle n’avait prononcé que trois mots, et pour réponses avait obtenu un silence et une histoire, tous deux longs. Jadis, ouvrir la bouche aurait suffit à faire pleuvoir protestations et mépris, il semblait que les choses avaient bien changé. Elle avait changé, il aurait été futile de le dénigrer.

Elle regrettait seulement de ne pas pouvoir l’observer, comme elle l’avait si souvent fait avec d’autres. Ce qu’un homme voulait cacher, avait-elle rapidement appris, son corps le trahissait toujours. Le rictus d’une lèvre, le haussement d’une épaule, la crispation d’un poing… Ce n’était toujours qu’une question de temps. En dernier recours, il y avait toujours les yeux, que bien des artistes louaient comme le puits de l’âme mortelle. La vérité était là, cachée sous un vernis de lyrisme, et force avait été de constater qu’il y avait des regards qui ne se feignaient pas. Le cœur battant la chamade, la frasque d’un verbe bafouillé, la candeur et la félicité ne seraient jamais que figures pâles face au véritable regard énamouré. On pouvait maquiller leur absence mais jamais feindre leur présence pour qui savait regarder.

Katalina avait su, mais face au silence de Chadden, elle était désarmée ; Tyra n’était pas Arcamenel, elle n’était pas Aerandir, et avait encore tant de chemin à parcourir.

Malgré tout, elle n’insista pas. S’il le voulait, il répondrait, insister n’aurait pour effet que précipiter sa fuite et étrangement, elle ne le voulait pas. Peut-être à cause des images qui dansaient toujours dans sa tête, ces instants volés à un passé qui ne lui appartenait pas mais qui, déjà, la fascinaient. L’histoire du sang-mêlé était si éloignée de la sienne… comme s’ils étaient nés et avaient grandi dans des mondes totalement différentes, deux réalités qui se rejoignaient, l’espace d’un fragment de vie.

« Dans les faubourgs proches d'ici.. » Refoulant le passé, la Gardienne porta son attention sur le récit que lui offrait le vagabond. Attentive, elle ne fit pas mine de l’interrompre, aurait presque pu n’être qu’une statue figée dans le temps. Mais elle était bien vivante et le sang dévalait toujours ses veines, tant et si bien que le conte initialement léger put le glacer à loisir ; ou peut-être les gémissements étouffés du Charognard furent-ils les vrais coupables, elle n’aurait su le dire. Elle ne l’arrêta pas, ni dans son récit, ni dans sa sordide besogne ; qu’elle ne comprit qu’avec un temps de retard. Un mot, un seul, lui vint. Cruauté. L’acier s’était émoussé, semblait-il. Il ne tranchait plus, il broyait et déchirait et la mort qu’il offrait n’était pas douce, n’était pas clémente ou pire, n’était pas. Les paroles succédaient aux cris, les gémissements étouffaient les cris et les paroles revenaient finalement. Imperturbable, Chadden continuait son récit et Katalina aurait juré qu’un autre devait faire acte de torture. Aurait préféré, aussi, cela l’aurait rendu moins terrible. Quelles limites trouvaient un homme capable d’arracher chaque dent d’un autre avec un tel détachement ?

Le conte continuait, et la benjamine se perdait. Le serramiroise, dès lors, avait compris, ce qui ne l’empêchait pas d’écouter. Œil pour œil, dent pour dent, disait le talion. Le sang-mêlé avait préféré travestir la formule, volant les dents pour les yeux sacrifiés. Il y avait là une forme de justice, sans l’ombre d’un doute.

Les mots qui suivirent, par contre, n’en contenaient aucune. Il n’y avait que de la colère et le besoin de la déverser sur quelqu’un, quelque chose, n’importe quoi. Et Katalina était ce n’importe quoi, bien que son seul tort fût d’avoir marché dans la mauvaise ruelle et d’avoir manqué croiser les mauvaises personnes. Peut-être sa question méritait-elle châtiment, peut-être avait-elle été trop curieuse. Mais pourquoi y répondre, en ce cas ?

« De tous les êtres qui marchent sous le ciel, serais-tu le seul à être doué d’empathie ? Ou bien mes vêtements suffisent-ils à m’en priver ? »

Si, à l’égale du demi-elfe, la Gardienne travestissait ses accusations derrière de rhétoriques questions, elle n’y mêlait aucune colère. Que Chadden souffrît de la vision d’un visage ravagé, elle pouvait le comprendre, qu’il cherchât un coupable tout autant. Néanmoins, le coupable était à ses pieds, incapable de bouger, la mâchoire à jamais sacrifiée sur l’autel d’une vengeance consumée ; à moins qu’il n’en eut pas fini, bien entendu.

« D’aucune dirait que, femme, je suis plus apte que toi à comprendre sa douleur » , ajouta-t-elle avec une certaine douceur, son ton démontrant qu’elle n’en croyait rien.

Elle avait un de ces regards qu’on ne pouvait feindre, et le N mille fois maudit la brûlait, si bien qu’elle ramenât contre le tissu sa main, sans réfléchir ; le corps la trahissait. Elle avait beau être libérée du souvenir de Nhilantar, les souvenirs eux restaient. Laissant retomber son bras le long de son corps, elle tourna finalement la tête, ramenant son regard sur celui qui sans doute croyait l’avoir sauvée. Ses yeux, quoiqu’aveugles, trouvèrent les siens.

« Je m’appelle Katalina, se présenta-t-elle, et je resterai, pour ta paix. Ce n’est pas de solitude dont tu as besoin. Tu n’aurais pas tant parlé, sinon. »

Dialogue de sourds que celui des gris qui s’opposèrent sans réellement se voir. Finalement, ce fut la Gardienne qui détourna les yeux la première. L’aperçu qu’elle avait eu des prunelles du sang-mêlé suffisait, les imaginer ne les rendaient pas plus simple à soutenir. Il avait les yeux de ceux qui avaient trop vu, pour trop peu d’années. Mais était-ce surprenant ? L’acier était ainsi, il fallait le forger, et les expériences de la vie étaient une forge de première qualité. Elle en savait quelque chose. N’était-elle pas forgée, elle aussi ?

L’Elda comme brasier, la bassesse d’un père comme artisan et le regard divin comme trempe, l’art était là, le résultat aussi, sous le regard d’un bâtard courroucé.

« Si j’arrive à te convaincre de ma bonne foi, m’amèneras-tu auprès d’elle ? » demanda-t-elle après un léger silence.
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mer 26 Jan 2011 - 22:03

~ Faun - Königin ~





Pour être tout à fait sincère, Chadden avait tout d'abord supposé que l'histoire, dans sa vérité sordide et crue, allait, sinon faire fuir, tout du moins décourager son interlocutrice de poursuivre l'échange plus avant. Mais elle s'était figée. Et de toute son attention l'avait honoré tandis qu'il narrait l'affaire qui le menait ici, à voler des dents de renard sur un homme qui n'en avait ni la ruse, ni la finesse.

L'odeur du sang montait tout autour, mêlée à l'air poisseux, et faisait tressaillir ses sens. D'autres charognards ne tarderaient sans doute pas à s'aventurer dans la ruelle, et Chadden estimait avoir assez fait étalage de violence pour cette fois. Dardant des regards aigus autour de lui, d'une façade à l'autre, depuis les angles jusqu'aux toits, il rassembla tous les crocs arrachés de sa victime pour en faire un petit tas ivoire et sang, aussi répugnant que pathétique.


« De tous les êtres qui marchent sous le ciel, serais-tu le seul à être doué d’empathie ? Ou bien mes vêtements suffisent-ils à m’en priver ? D’aucune dirait que, femme, je suis plus apte que toi à comprendre sa douleur. »


Le bâtard secoua la tête. Elle ne comprenait pas. Bien sûr qu'elle ne comprenait pas. Son élan de véhémence, si peu en accord avec la carapace d'insensibilité qu'il endossait d'ordinaire, était déjà retombé. En lieu et place de la colère demeurait quelque chose qui avait le goût de l'amertume, de la honte et de l'inachevé.


- Il n'y a pas d'empathie, lâcha-t-il finalement. Ca n'existe pas, l'empathie."


Les dents raclèrent au sol tandis qu'il les attrapait pour les ranger à l'intérieur d'une petite bourse de cuir, tirée de ses affaires à cet effet.


- Mais il est une nette différence entre la main qui se contente de flatter la réalité, et celle qui en subit tous les jours la morsure."


Et pourtant. Quand Chadden releva de nouveau les yeux, l'autre, de toute sa calme hauteur, lui présentait un spectacle nouveau. Ce bras replié, presque pudique, sur une douleur qu'elle taisait de sa bouche mais hurlait du corps en entier. L'empreinte dans le regard mort, la trace, la marque. Il se pouvait, oui, il se pouvait qu'au-delà de la fine broderie cette femme eût quelque blessure à voiler - une vraie plaie, s'entendait, non l'une de ces écorchures dont se plaignaient souvent les Grandes Gens. Et de sa dignité elle se faisait un manteau ; tant et si bien que Chadden, lorsque l'étrangère baissa les yeux, détourna aussi les siens.


- Mon nom, en ville, est Araid, murmura-t-il après cela. L'Absent. Ce n'est pas le nom que je porte dans les campagnes. Puis il ajouta, avec un sursaut de défiance : Certains mondes ne sont pas faits pour se croiser, et moins encore pour se rejoindre."


Mais ce que Katalina - puisque tel était son nom - avait éveillé comme échos en parlant de solitude et de paix, il ne le dit pas.


- Ce n'est pas ma vengeance. Il n'y a pas de haine en moi. Le bâtard s'était relevé. Sans daigner achever Elred qui se tordait mollement au sol encore, il marcha à l'autre homme inanimé, palpa son pouls, et n'insista pas d'avantage. Des histoires comme celle-ci, je pourrais en conter cent. Et cent autres. Et encore cent autres. Et ce ne serait rien, non. Ce ne serait rien."


Face à elle, à présent. Entre eux, de l'un à l'autre : quelques pas, un corps étendu, et des pavés sanglants. L'oeil gris errait sans se poser tout à fait. Longuement, il chercha les mots.


- La mère m'a offert le toit de sa grange et un bol de gruau. J'ai entendu son histoire, et j'ai vu le cri figé sur le visage de sa fille. Et ce n'était pas "regarde" ; c'était "fais quelque chose". Il eut un signe de tête, bien qu'inutile, vers le Charognard. Je ne suis que l'instrument d'une colère qui n'est pas la mienne. Je paie simplement le prix pour une nuit et un peu de soupe. Une part de l'argent que j'ai pris sera à elle, et les dents du bourreau de sa fille apaiseront sa colère. Ce n'est pas ma vengeance, répéta-t-il. Alors quoi ? Que feriez-vous, si je vous menais à elle, à eux ? Vous seriez sincère, peut-être, vous offririez un peu de compassion, sans doute. Mais les cent, et cent, et cent autres encore ? Tendez la main à tous. Ou ne la tendez pas."


Il n'y a pas de haine en moi, avait dit Chadden. C'était vrai, oui ; sur la révolte des premiers jours - lorsqu'il avait décidé de mettre son acier au service de ceux qui n'en ont pas - s'était déposé un voile gris et las, de ces fines pellicules de rouille et de poussière qui finissent par ternir même le plus acéré des éclats. Pas de haine, plus de colère. Peut-être même plus de compassion, au fond. Juste le devoir.

En vérité non, l'acier n'était pas émoussé. Il avait simplement oublié de se souvenir qu'il avait été chair et sang, au début, lui aussi. Et si parfois, comme tantôt, un sursaut amenait à la surface l'une de ces étincelles de fureur et de détresse, ce n'était que pour retourner presque aussitôt à l'oubli.


Le devoir. Rien d'autre. Ou si peu.


Ils étaient beaux cependant, ces yeux morts et tranquilles. Beaux et poignants comme des souvenirs d'étoiles. Et ce fut cela, au final, qui le retint de ne pas tout simplement tourner les talons et de ne pas laisser la pèlerine à ses espoirs compatissants. Car s'il n'avait pas tacitement accepté la proposition de Katalina, il ne l'avait pas totalement déclinée non plus.



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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Sam 12 Fév 2011 - 23:16

« Tu as dû beaucoup voir et beaucoup faire, pour penser pouvoir juger de ce qui est et n'est pas », remarqua simplement la Gardienne alors que Chadden affirmait l'empathie inexistante.

Katalina était bien placée, quant à elle, pour savoir qu'il se trompait. Mais elle ne pouvait pas lui en vouloir, car elle-même avait longtemps été tenté de le croire. Elle avait évolué dans un monde de dupes et de faux semblants, avec pour seule certitude sa propre valeur, et n'aurait jamais pensé avant de rencontrer Aerandir qu'il existât un être qui pourrait lire en elle au delà de ce qu'elle voulait bien montrer. Un être qui, d'un regard aussi aveugle que celui qu'elle abordait désormais, avait su percer ses défenses et la révéler telle qu'elle était. Elle aurait pu lui dire, bien entendu, elle aurait pu affirmer son erreur et valoriser sa propre expérience, mais il ne l'aurait pas écouté. Il était trop ancré dans ses certitudes. Il était difficile d'ouvrir les yeux à ceux qui pensaient avoir tout vu.

« Et si je te disais que mon monde n'est pas celui que tu crois, Chadden ? interrogea-t-elle en usant sciemment de son véritable prénom, en irait-il autrement ? »

Il avait terminé sa sinistre besogne, Katalina imaginait qu'il avait récupéré les dents, mais n'avait aucun moyen d'en être sûr. La vermine gisait toujours, pas mort, mais pour combien de temps ? Si ses plaies ne s'infectaient pas, si aucun traîne misère ne se décidait pas à l'achever, peut-être survivrait-il. A cette question, la Serramiroise n'avait aucune réponse, il ne revenait pas à Tyra de percer les voiles fluctuants de l'avenir. Elle aurait pu l'achever, bien entendu, il aurait suffit de le souhaiter, mais elle ne fit rien, se contentant d'écouter la fin de l'histoire du sang-mêlé. Quand il eut terminé, elle sourit, mais sans joie.

« Depuis combien de temps as-tu baissé les bras ? » demanda-t-elle sans malice, sans ironie non plus. « Il est aisé d'échouer quand la tâche est impossible. » Il était, aussi, plus simple d'accepter l'échec. Les excuses ne manquaient pas, pour se dédouaner. « Peut-être tenterai-je d'apaiser sa peine, ou bien peut-être ne ferai-je rien. Peut-être ne me remarquera-t-elle même pas. Je ne le sais pas encore. »

Il attendait sûrement réponse plus précise, mais elle ne pouvait décemment pas lui en fournir une qui le satisfasse sans lui mentir ou se mentir elle-même. Elle découvrait encore ce qu'elle était devenue, et se laissait guider plus qu'elle ne prévoyait où ses pas la mèneraient et ce qu'elle ferait sur le chemin qu'elle décidait d'emprunter. Mais cela, pouvait-elle l'expliquer ? Elle savait bien que non, il était des choses qui ne se disaient pas, des choses qui se vivaient ou qui restaient ignorées à jamais.

Ils ne le savaient que trop, tous les deux

D'une certaine façon, et sans savoir réellement pourquoi, elle se sentait proche de ce sang-mêlé usé par le monde et ses déboires. Elle pensait comprendre. Bien entendu, son histoire était bien plus courte et bien plus égoïste, elle en avait conscience. L'un empêchait pas l'autre, cependant, chaque expérience était unique, mais il n'était pas impossible d'y trouver des points de convergence. L'un comme l'autre avaient dû ployer l'échine, une fois dans leur vie, face à quelque chose de terrible et d'inéluctable.

« Avec ou sans toi, je finirai par la trouver, ajouta-t-elle, épargne moi la peine de longues heures de recherches. » Elle marqua une légère pause, le temps d'esquisser un fin sourire. « Et tu pourras veiller sur elle, au cas où je me révèlerai plus dangereuse que ce que pourrait laisser supposer ma frêle silhouette. »

Elle savait de quelle terre il avait été tiré, quelle main l'avait forgé et quel force le guidait, mais lui, que savait-il, sinon qu'elle cachait autant qu'elle disait ? Rien, absolument rien. Un nom, qu'il ne connaissait pas, une histoire qu'il ne pouvait deviner. Il avait mis une inconnue sur la voie qui menait à sa protégée, et son devoir lui dicterait d'assumer ses actes. Il l'accompagnerait.

Elle voulait le croire.


Dernière édition par Katalina le Dim 27 Fév 2011 - 21:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Dim 13 Fév 2011 - 16:04

~ Sequentia - Leikr elds ok ísa (Chanson du Feu et de la Glace) ~






Beaucoup voir, beaucoup faire... Suffisamment, aurait-il répondu s’il en avait eu le courage – au lieu de quoi le jeune bâtard se fendit d’un vague haussement d’épaules. Se justifier, argumenter, se défendre n’étaient plus des jeux auxquels il se prêtait avec la même ardeur qu’autrefois ; et même, autrefois déjà, il préférait laisser parler ses mains et ses actes plutôt que sa langue. Question de culture.

En revanche, si Katalina désirait le faire réagir en l’appelant par son vrai nom, ce fut une belle réussite. Le geste de Chadden, mené vers sa gibecière, s’immobilisa. Ses épaules tressaillirent, son échine se fit roide. Il eut une inspiration, sèche et coupée, se tourna tout à fait pour dévisager son interlocutrice d’un regard si froid et si perçant que, n’en doutons pas, même aveugle, elle dut en ressentir la morsure.


Qui es-tu... ?


La question ne franchit pas ses lèvres même si tout dans son attitude criait sa soudaine défiance, de nouveau à vif. Ah ! La pèlerine avait pourtant presque réussi à apaiser le jeune bâtard, lorsqu’elle se voulait conciliante ; mais à présent, l’animal sauvage qu’il était montrait les crocs.

Sourcils froncés, Chadden laissa quelques secondes passer. Quelques secondes que la femme meubla d’autres remarques plutôt acerbes dans l’absolu mais, que ce fût la manière dont elle amenait le sujet, ou cette façon toujours très paisible de s’adresser à lui, il ne les prit pas de trop comme de nouvelles provocations. Il y avait suffisamment à faire, déjà, avec les soupçons soulevés par l’usage de son nom.

Elle ne pouvait pas l’avoir entendu à l’instant ; aucun des trois larrons qu’il avait affrontés ne le connaissait, et lui-même ne s’était pas présenté. Ne restait qu’une seule supposition : la rumeur. On savait qui il était, dans les campagnes – le vagabond de la Péninsule, l’Ire du Pauvre comme certains moqueurs l’avait appelé. Peut-être, à l’instar de ce qu’il avait saisi au détour de l’une ou l’autre conversations des courtisans en Scylla, la rumeur avait-elle enflé par endroits jusqu’à atteindre des oreilles moins boueuses que celles des paysans. C’était là chose plausible. Probable. La tension qui vibrait dans le corps du jeune sang-mêlé retomba sensiblement.

Le qui es-tu passa au second plan.


- Je n’ai jamais baissé les bras, répondit-il enfin sur un ton toutefois un peu plus cassant. Je ne serais pas ici si tel était le cas, à faire ce que je fais. Puisque vous connaissez mon nom, vous devez savoir que je ne compte pas abandonner mes devoirs. »


On en revenait toujours au devoir, finalement.


Réajustant sa pelisse de sorte à ce qu’elle masque, par ses larges pans de fourrure, la garde et le fourreau de ses deux armes, Chadden se recomposa une allure d’innocent berger. Malgré le sang qui tachait encore – parmi les éclats de boue – l’extrémité du bâton. Et malgré ses yeux qui lançaient des éclairs.


- Ne me menacez pas, gronda-t-il. Je ne vous crains pas. »


Quelques pas vers l’arrière. Le tap-clac du bâton résonna contre les pavés, en écho. Et, tandis qu’au-delà de la ruelle croissait et refluait l’agitation rassurante de la cité, Chadden considéra la pèlerine aveugle d’un oeil plus perplexe, par en-dessous, puis soupira.


- Marcher jusque là-bas prendra une bonne heure. J’irai à une allure régulière, mais vous serez capable de me suivre, je suppose. »


Sans attendre de réponse, il pivota sur ses talons. La cadence du bâton, fanal sonore, s’éloigna quelque peu. Vérifiant d’un seul regard par dessus son épaule que l’aveugle le suivait bel et bien, Chadden s’enfonça une nouvelle fois dans le dédale tortueux de la ville.


Ils allèrent ainsi pendant quelque temps. Le silence moite des bas-quartiers laissa place à d’autres rumeurs, plus honnêtes que les chuchotements de tantôt. D’autres pas martelèrent les pavés à leur côté, fendus de temps en temps par les sabots impérieux de quelque cavalier pressé par une course urgente. Ils évitèrent toutefois les quartiers marchands, louvoyèrent loin de la foule. Toujours le bâton résonnait. Et c’était là la seule accroche que Chadden offrait à l’aveugle – mais une accroche qui ne la trahit pas, tout le long que dura leur chemin.

Un air moins chargé d’effluves fouetta finalement le visage de Katalina. Un air qui présageait de plus amples espaces après le resserrement des ruelles et le moutonnement des passants. Le sol se fit de terre, et le chant du bâton s’en ressentit dans sa cadence. L’on croisa quelques charrettes aux essieux fatigués, et un ou deux ovins qui bêlaient d’égarement.

Régulier depuis le départ ainsi qu’il l’en avait averti, le jeune bâtard n’allongea guère la foulée. Et, à présent que le tumulte de la cité se faisait lentement oublier dans leur dos, il desserrait les dents, accompagnant le rythme de son bâton d’un chant presque murmuré, accordé à son souffle, ainsi que le font la plupart des voyageurs habitués aux longs voyages. Et ce chant, porté par la voix grave, joignait à la mélancolie de son air des propos étranges, à la fois anciens et familiers.

L'étoile d'Espoir vola
- Alors, je suis né -
Loin de ma poitrine,
Haut, elle vola.
Ne se posa nulle part
Pour pouvoir se reposer.

Sur le siège des Puissances
Je m'assis neuf journées.
De là, je fus emporté à cheval.
Le soleil des sorcières
Luisait sinistrement
Parmi les nuées d'un ciel lourd de pluie.

Du dehors et du dedans
Il me semblait aller
Par les sept mondes de victoire.
En haut et en bas
Je cherchais un chemin meilleur
Où les routes me seraient faciles.


Haut était le soleil au-dessus d’eux, comme au-dessus de toutes les routes. Le ventre des nuages laissait de grandes empreintes d’ombre qui glissaient sur la campagne environnante. L’on perçut bientôt, plus en avant, de nouveaux éclats de voix, de bois, de métal. Quelques rires d’enfants aussi, et l’aboi d’un ou de plusieurs chiens. Sous leurs pieds, la terre battue alterna avec l’herbe et la boue, jusqu’à abandonner tout à fait l’aspect des routes fréquentées pour lui préférer de multiples sentiers et chemins.


De l'ouest je vis
Voler le dragon d'Espoir.
Il tomba sur le chemin.
Mais il secouait les ailes
Si amplement, me sembla-t-il,
Que terre et ciel se brisaient.

Du sud je vis venir
Le Cerf du Soleil ;
Ils étaient deux à le conduire par les rênes.
Ses pieds reposaient sur terre,
Mais ses cornes touchaient le ciel.

Du Nord je vis
Chevaucher les fils des nuits sans lune.
A sept en tout.
A pleines cornes
Ils buvaient l'hydromel
De la source éternelle.


Chadden s’interrompit ; le bâton se stoppa. Près de deux heures s’étaient écoulées depuis leur échappée hors de la ruelle et, à présent, c’était un petit bourg de masures au toit d’ardoise et de chaume qui faisait face au jeune bâtard et à son « invitée ».


Une ribambelles d’enfants pieds nus, aux mollets sales, se pressa en riant et criant autour de Katalina. On la dévisageait avec gaillardise pour les uns, émerveillement pour les autres. Les plus hardis venaient tirer la frange de sa robe, d’autres se risquaient à mendier timidement. Ce n’était pas tous les jours qu’un si petit village était honoré par une visite aussi atypique... Les adultes, pour leur part, se montrèrent plus défiants. Des questions furent posées à Chadden qui répondit par deux ou trois mots, ne satisfaisant qu’à moitié ses interlocuteurs. On se méfiait : c’était évident. L’aveugle put peut-être même entendre quelques justifications à son endroit, de jeunes hommes ou de femmes qui clamaient être de bons sujets et avoir payé toutes les dîmes dues aux seigneurs locaux. L’attroupement grandissant risquait de poser problème ; aussi Chadden saisit-il cavalièrement sa compagne de voyage par une manche, un bras, ou un poignet, afin de l’entraîner sans violence – mais fermement – un peu plus loin.

Passant outre les quelques maisonnées sur le seuil desquelles des vieillards pelotonnés les suivaient du regard, nos deux voyageurs se rapprochèrent des champs. Du moins, des quelques lopins de terre cultivés tant bien que mal par les familles du bourg. Là, à quelques pas de la clôture, jouxtant une grange aux dimensions honorables, se blottissait une petite demeure de bois et de torchis. Appuyé contre l’un de ses murs se tenait un jeune homme, qui redressa le dos à leur approche.


- Aye, fit Chadden. C’est fait. »


Son vis-à-vis, qui devait être le fils aîné de l’histoire, répondit d’un soupir puis d’un grincement de dents. Deux regards dévièrent vers Katalina.


- Elle ? La voix était assez rustre, mais plus lasse que soupçonneuse.
- Elle sait ce qu’il s’est passé. Chadden s’appuya sur son bâton en dévisageant l’étrangère, et se demanda brièvement s’il avait bel et bien pris la bonne décision en l’emmenant avec lui. Les yeux morts le firent une nouvelle fois frissonner, sans qu’il s’explique bien pourquoi. ... Et elle estime avoir quelque chose à lui apporter. »


Au ton guère convaincu du bâtard, l’homme renifla. S’avança quelque peu jusqu’à la pèlerine, poussa un bref juron en constatant de sa cécité, et demeura ainsi quelques instants, incertain.


- ... Vous êtes qui, pour de vrai, ‘Dame ? L’agressivité de la demande fut tempérée par la prudence latente que tout homme du peuple apprenait à contrôler en présence de bourgeois – ou de supposés tels. Ma mère, al’ est d’dans, mais j’pouvons point vous laisser entrer si j’on savons point le pourquoi. »
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Dim 27 Fév 2011 - 23:12

« Dangereuse ou non, je ne te veux aucun mal, Araid. »

La voix se voulait douce et apaisante, comme si Chadden avait été un animal acculé, qu’il convenait de rassurer. Il disait ne pas la craindre, mais même aveugle, Katalina pouvait deviner la tension qui nouait ses épaules. L’appeler par son prénom avait porté ses fruits, elle lui avait arraché une autre réaction qu’un simple hochement d’épaules.

Ils marchèrent. Avec régularité, le bâton du sang-mêlé frappait le sol. Inconsciemment, la Gardienne cala son rythme sur ce métronome. Elle avait d’autres moyens de suivre son guide, mais le son du bois rencontrant la pierre dure des pavés avait quelque chose d’apaisant, de rassurant même, et c’était en toute confiance qu’elle le suivait. Tap. Un pas. Clap. Un autre. Ils marchaient ainsi, de concert malgré les quelques mètres qui les séparaient. Parfaitement silencieuse, Katalina tâchait de mémoriser le chemin qu’ils empruntaient, exercice rendu difficile par sa cécité mais elle voulait pouvoir retrouver le château d’Erac seule. Elle ne savait absolument pas ce qui résulterait de sa rencontre avec la victime du Charognard. Elle aurait voulu pouvoir affirmer qu’elle saurait l’apaiser, mais il n’en était rien et elle ne mentirait ni à Chadden ni à elle-même ; encore moins à la jeune fille qu’elle venait voir, qui ne le méritait pas. Peut-être le vagabond serait-il déçu, peut-être l’abandonnerait-il à son sort.

Ils quittèrent l’étreinte – rassurante pour les uns, oppressantes pour les autres – de la cité et ce fut comme si on retirait à Chadden un fardeau qu’il n’en pouvait plus de porter. Nul besoin d’être une Gardienne pour s’en rendre compte, le chant qui s’éleva en salutation des campagnes retrouvées se suffisait à lui-même. Surprise, Katalina écouta, oubliant presque ce qui motivait leur marche. Il était étrange, ce chant, beau et triste à la fois. La serramiroise se laissa imprégner par les paroles, si bien qu’à ses épaules fut épargné la fatigue du voyage. Force était de constater que le sang-mêlé avait une belle voix, quand il ne s’en servait pas pour maintenir le monde entier loin de lui.

La bulle de calme qui les avait accompagnés durant tout le voyage éclata avec le rire d’un enfant, rapidement rejoint par celui de ses compères. Malgré elle, Katalina sourit, fissurant ainsi le masque d’impassibilité qu’elle s’était forgée. Elle accueillit cette ribambelle avec bonne humeur, caressant les chevelures de ceux qui s’approchaient assez, sans jamais que son regard mort ne quittât la silhouette de son guide. Bien vite, à l’innocence de l’enfant succéda la méfiance de l’adulte, et si les rires claironnants ne se turent pas, se mêlèrent à eux quelques murmures hostiles. Une fois encore, elle ne dit rien, ni surprise ni effrayée.

La poigne pressante de Chadden l’arracha à ce brouhaha, lui rappelant au passage la raison de sa venue. Elle se laissa entraînée, laissant derrière elle les rires et se préparant à rencontrer l’horreur.

« Mon père me nomma Katalina et je suis née au Nord. » Elle n’avait rien laissé paraître, n’avait même pas tressailli quand le frère avait lâché ses jurons. « Quant au pourquoi, j’ai bien peur de ne pouvoir répondre précisément avant d’avoir vu ta sœur. J’ai quelques dons qui pourront peut-être apaiser ses tourments, mais je n’oserai en jurer à la légère. »

Elle tourna son regard aveugle vers Chadden ; se tenant ainsi droite et fière, elle semblait presque le jauger. Il se méfiait encore, elle le savait, il se cachait encore, protégé derrière ces murailles qu’il s’était érigé avec le temps. Elle esquissa un demi-sourire, vide de joie ou de satisfaction. Il était comme un Roi piégé dans son propre château, assiégé par une armée supérieure en nombre, étouffé dans ces murs qui le gardaient en vie.

« Je ne suis qu’une femme touchée par la détresse d’une autre femme, et j’apporte l’espoir d’apaiser ses souffrances. Me reprocherez-vous cela ? »

Elle ne s’adressait plus au frère ou à Chadden, elle s’adressait aux deux, à tous, et de sa voix émanait une assurance palpable. Il se méfiait, elle les défait, et à ce jeu là, elle pensait pouvoir gagner. Elle attendait, avec un calme non feint, qu’un cédât et parlât. Avec lenteur, elle tourna la tête, jusqu’à qu’elle « regardât » la grange. Elle l’entendait d’ici, l’âme brisée chantait sa peine, exactement comme Katalina l’avait imaginé. Son cœur se serra, et elle en oublia les deux gardiens. Avec lenteur, elle recommença à marcher. Elle n’avait besoin d’aucun guide, pas plus d’une quelconque bénédiction. Elle agissait seulement ainsi qu’elle le devait.
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mar 1 Mar 2011 - 18:00

~ WOW OST - Argent Tournament ~







Dans cet entre-deux délicat, il ne suffisait que de quelques mots pour faire basculer l'attitude de ces gens d'un extrême à l'autre. En écoutant la brève - et très simple - plaidoirie de la pèlerine, Chadden sentit sa poitrine se serrer ; ses phalanges se crispèrent d'autant plus sur la hampe de son bâton. Son pressentiment, pour mauvais qu'il fût, ne se trouva hélas pas démenti.


Car aux oreilles du paysan - du frère, de l'aîné - les propos de Katalina trouvèrent un écho qu'elle n'avait peut-être pas prémédité. Ce fut la mention de "don" qui le crispa tout d'abord ; et l'apaisement proposé ensuite, plus qu'ambigu, fit passer son attitude de simplement circonspecte à clairement hostile.

En vérité, par quelque étrange coïncidence, les propos tenus par l'étrangère aveugle amenèrent autant le paysan que le bâtard à la même conclusion. "Sorcière", soufflèrent leurs murmures et, avec une coordination tout à fait involontaire qui eût pu être comique dans d'autres circonstances, ils se mordirent brièvement tous deux la pulpe du pouce gauche, dans un geste que certains gens de campagne connaissent bien pour l'utiliser fréquemment face au mauvais sort.


Ici, au lieu de tourner sa colère croissante vers la noble femme, ce fut le sang-mêlé qui devint proie des accusations de l'autre homme.


- Quoi tu nous as amené là, bougre ? grondait-il, menaçant. Une sorceleuse ? C'est-y l'mauvais oeil qu'tu veux mener sur not'toit ? »


Contrarié, Chadden ne répliqua guère. Ne savait plus que croire, de son instinct intimidé ou de la superstition qui mettait ses propres nerfs à rude épreuve. S'en voulait, de fait et de plus en plus, d'avoir accepté de conduire la pèlerine jusqu'ici. Il aurait du le savoir ! Il aurait du le comprendre, depuis les menaces voilées qu'elle avait proférées jusqu'à l'obscure sapience qui lui avait permis de l'appeler par son véritable nom. Que dia lui était-il passé par la tête pour qu'il en vienne à céder à une étrangère ?


- Eh ! »


L'exclamation alarmée du paysan le fit tressaillir. Machinalement, ses muscles s'étaient contractés et sa prise sur le bâton s'était faite plus dure, dans l'attente d'un affrontement qu'il présageait inévitable ; mais, voyant que l'invitée indésirable s'avançait sans plus faire grand cas d'eux deux, le frère s'était détourné vers cette dernière, prêt à l'intercepter.


- J'on vous défends de... »


Toutefois... La main qui se posa sur Katalina ne fut pas celle de l'homme. Et en cette main ne fut ni menace, ni violence, ni hostilité. C'était une main fanée et vieillie, hors de l'encadrement de la demeure, qui s'empara de celle de la pèlerine avec tranquillité, fermeté et une certaine forme de douceur. La voix éraillée qui accompagna le geste doucha sur le champ l'agitation des deux jeunes hommes.


- Ca suffit. On tirait petitement Katalina vers l'intérieur de la demeure, invitation. Viens, mon enfant. Y me reste du gruau, qu'est encore chaud. Viens, viens t'assoir. »


La mère, puisqu'il s'agissait bien d'elle, avait elle aussi entendu les propos de la pèlerine. Et si les deux hommes, forgés chacun par une vie de lutte et de soupçons, n'y avaient lu que menace, elle, en revanche, s'était laissée convaincre par une promesse de réconfort et d'empathie. Maîtresse en sa demeure, ni son fils, ni le bâtard, ne remirent sa décision en cause - et ce fut d'un geste maternel et paisible que la vieille femme guida son invitée jusqu'aux bancs de bois où elle pourrait s'installer.


Petite, la masure, de toit bas et dépenaillé, n'offrait en guise de logis que cette pièce unique pourvue d'un ameublement aussi simple que rustre. Deux bancs, une table de bois épais, quelques jarres dans la paille qui jonchait le sol. Là, dans l'angle, un petit autel à la simplicité poignante où trônaient, icônes-reines, deux figurines représentant Néera et Tyra. Au fond, près de l'étroite cheminée où crépitaient encore quelques cendres, un tabouret à trois pieds ; sur ce tabouret, la forme emmitouflée et prostrée d'une jeune femme, tournée vers le feu, cheveux en rideau devant son visage. Un peigne de bois pendait dans sa main.

Ce fut vers cette fille silencieuse et immobile que la vieillarde se dirigea, après avoir déposé face à Katalina le bol de gruau promis. Avec une délicatesse tremblante, la vieille main saisit la jeune paume, entremêlant ses doigts à ceux serrés sur le peigne et, patiente, se mit à passer les dents de bois dans la chevelure de l'enfant qui ne l'était plus tant.


- On m'appelle la vieil'Ada, souffla l'hôte après un moment. Et voici Emma, ma fille. L'Amédée, que t'avons vu à l'entrée, et qu'est mon fils, l'est point méchant. Faut point li en vouloir. Inlassable, la main peignait les cheveux de sa fille. J'on suis touchée qu't'avois fait c'chemin por nous. »


Elle ne dit rien d'autre, même si la fragilité de sa voix criait sa demande. C'était à l'étrangère, à présent, d'expliciter son offre.

Quant aux deux hommes, postés de part et d'autre du seuil - mi-soupçonneux mi-penauds - ils eurent la sagesse de ne pas s'interposer et demeurèrent ainsi, à écouter l'échange de la pèlerine et de la vieillarde. L'on savait encore, dans certains villages, respecter la loi des Anciens et ni Amédée, ni Chadden, n'allaient remettre celle-ci en cause.

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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Sam 5 Mar 2011 - 2:36

Ils pouvaient s’offusquer, geindre, gémir, protester même. Qu’importait ! L’attention de la Gardienne était ailleurs, désormais. Ses oreilles bourdonnaient, mais pas à cause de leur méfiance. Qu’ils la méprisassent tout leur saoul, ils en avaient bien le droit. Elle était, de fait, tout ce qu’ils avaient à craindre. Une sorceleuse, avait dit l’aîné. Si le pauvre hère avait su, jamais sans doute n’aurait-il osé. D’une certaine façon, elle était cette mort qu’il craignait tant. Cette ombre qui planait, fantôme silencieux mais pas moins oppressant, autour de sa sœur bafouée. Cette possibilité que malgré les soins, malgré l’amour dans laquelle ils la berçaient, elle succombât à ses blessures. Eux ne voyaient au mieux qu’une charlatane, au pire qu’une ensorceleuse dont il fallait se garder. Elle n’était ni l’une, ni l’autre, elle était à la fois beaucoup moins et beaucoup plus. Pour eux, elle serait simplement Katalina, une femme venue de nulle part et auréolée des mystères qu’elle dévoilait au compte-goutte.

Elle accueillit la main de l’aînée sans surprise, tendit même la sienne pour aller à sa rencontre. Car quoique bercée par ce qu’elle était la seule à pouvoir entendre, elle n’en était pas moins attentive à ce qui l’entourait. Sur un visage qu’elle voulait bienveillant, elle peignit un sourire et inclina légèrement la tête en signe de respect. Conciliante, la Gardienne se laissa entraîner sans rien dire jusqu’à ce que, finalement, on l’invita à s’assoir. Après avoir tâtonné du bout des doigts, afin de s’assurer de la présence du banc et de son orientation, elle s’exécuta souplement, toujours en silence. Désormais protégée de l’extérieur par les murs étrangement rassurants de la grange, plus rien ne séparait Katalina du requiem. Car c’était bien ce qu’elle entendait depuis son arrivée, ni plus ni moins qu’une mélopée de mort ; et malgré elle, la Gardienne le ressentait comme un appel à en finir, et la supplique était d’autant plus terrible qu’elle provenait de l’âme d’une enfant.

Cela expliquait-il sa présence en ces lieux ? Après tout, rien ne prédestinait Katalina à s’enfoncer si en avant dans la campagne eracienne, la journée s’annonçait comme toutes celles qui l’avaient précédée. Etait-elle la réponse à ce désespoir ? Elle n’aurait pu en jurer, mais le temps avait appris à la Gardienne que le hasard était rarement ce qu’il prétendait être, et derrière la chance, la fortune ou le mauvais œil se cachaient trop souvent quelques puissances insidieuses. De là à dire que les mortels n’étaient qu’autant de pantins s’agitant au grès de fils invisibles, il n’y avait qu’un pas qu’elle ne franchirait pas, mais elle avait perdu ses illusions. Et Emma, car tel était son nom, tout autant.

Délaissant le gruau qu’elle n’avait, de fait, pas touché, elle se releva avec douceur et esquissa les quelques pas qui la séparaient d’Ada et de son enfant. Sans plus de cérémonie, elle mit un genoux à terre, puis deux, ne se souciant aucunement de l’effet que pourrait avoir la poussière et la crasse sur le devant de sa robe. Une main se leva, qui ne tremblait pas, qui n’hésitait pas non plus, et la paume tendue caressa le front d’Emma comme s’il s’agissait de la chose la plus précieuse et la plus fragile qui fut. A nouveau, Katalina sourit, mais ses lèvres n’exprimaient aucune joie et dans son regard mort brillait une lueur qui ne trompait pas.

La douleur explosa. La Gardienne avait cru connaître la souffrance, au Puy. Elle avait cru goûté au pire quand le drow l’avait prise, manquant plusieurs fois de la noyer pour son amusement, ou bien quand il l’avait poussé jusqu’au bord de l’épuisement et bien au-delà de ses limites. Mais cette douleur là était différente, toute aussi terrible et par quelques aspects bien plus inéluctables. Katalina avait cru mourir à l’est, mais de fait Nhilantar avait su administrer ses tortures. Là, il ne s’agissait plus de torture, il ne s’agissait plus de maintenir en vie. Il s’agissait d’un massacre, pur et simple, et chaque pouce de sa peau, chaque fibre de son corps semblait à vif.

Contrairement à ses précédentes visions, Katalina ne retrouvait pas la vue. Il n’y avait que ténèbres et douleurs. Elle était même incapable de deviner si les yeux avaient été volés, elle sentait bien quelque chose de chaud et de poisseux sur son visage, mais le sang venait peut-être d’ailleurs. Peut-être fermait-elle seulement les yeux, sans possibilité de les rouvrir.


Son visage s’était figé, hors du temps et privé de toutes émotions, donnant à ses traits sans âge une dureté emprunte de fatalité. La Gardienne savait, désormais, ce qu’avait vécu Emma. Avec lenteur, elle tourna la tête, jusqu’à ce que ses yeux morts ne se figeassent sur Chadden, et c’était comme s’ils tentaient de lui dire quelque chose. Avec douceur, les doigts jusqu’alors immobiles entamèrent une caresse, mais elle ne put achever son geste : sous sa peau se dessinait lentement la creux d’une plaie encore vive. Retirant sa main malgré elle, elle soupira et se redressa.

« Ada, prépare quelques affaires, toi et Emma m’accompagnez. » La voix avait retenti avec force d’autorité et d’assurance, tant et si bien qu’il pouvait sembler difficile de la contredire. Katalina était née noble, elle avait pris l’habitude d’être obéie, par sa maisonnée d’abord, puis par ses employés. Ce jour là, ce n’était pas la noble qui parlait mais la Gardienne. « Chadden nous accompagnera et assurera notre sécurité. »

La serramiroise ne disait pas tout. En réalité, elle disait peu, trop sans doute mais comment apprendre à une mère que sa fille mourrait à petit feu, étouffée par une violence qu’elle ne pouvait supporter ? Katalina pouvait faire quelque chose. Elle pouvait apaiser ses souffrances. Pour lui offrir un nouveau départ ou une mort plus douce, elle n’en savait rien, mais l’un et l’autre valaient la peine qu’elle agisse.

« Nous n’avons que peu de temps. Vous devez posséder une charrette ? Nous l’utiliserons, Emma ne peut pas marcher et nous devons la ménager. »
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Sam 5 Mar 2011 - 20:39

~ Gjallarhorn - I riden sa (Ye ride so carefully) ~






Sur le pas de porte, toute opposition oubliée pour un temps, Amédée et Chadden échangèrent un regard. Le spectacle de cette femme vêtue de pâle, sereine et assurée, ainsi agenouillée devant la vieillarde et son enfant, avait quelque chose non pas d'irréel mais de puissant, de symbolique, et d'inespéré. Il n'y avait finalement rien de déplacé à la présence de Katalina dans les murs étroits de la masure. L'enfant, la femme, l'aïeule. Tout semblait en place. Tout était comme il se devait d'être.

Ada stoppa son geste. La main noueuse resta emmêlée aux doigts de sa fille, sans qu'elle ne fît un mouvement pour empêcher Katalina de toucher cette dernière. La peau d'Emma brûlait, tant par le fait des flammes que des souvenirs que la pèlerine appelait à elle. Aussi nets, crus et précis que les balafres qui défiguraient à jamais celle qui avait été – il y avait peu de temps encore – une jeune fille souriante et jolie. Celle-là, dans l'écorce meurtrie qui lui tenait désormais lieu d'enveloppe charnelle, survivait comme une bougie mourante. Loin. Enfermée. Blottie et tremblante, crucifiée d'horreur, pelotonnée en elle-même et refusant d'en sortir. L'Emma de chair ne bronchait pas sous les doigts infiniment caressants, infiniment compatissants, de Katalina ; mais son âme, loin à l'intérieur, poussa une longue plainte.

Alors Ada comprit. Avec cette acuité propre aux vieilles personnes, sans qu'il ne fût besoin de mots, de preuves ou d'autres gestes, elle sut. Et, lentement, ses doigts se fermèrent d'avantage sur ceux de sa fille – mais le regard qu'elle porta à Katalina ne fut teinté ni de peur, ni de crainte, ni de dégoût.


- Oui. Tu es bien celle que j'attendais », dit-elle avec lenteur, et dans la voix éraillée ne transparurent alors que sérénité et respect.


L'ordre de Katalina s'annonça ensuite. En contrepoint du silence des deux hommes, Ada renchérit.


- Faites comme la Dame le dit. Amédée, va don' chercher l'Andrin. Chadden t'aidera à l'préparer et à l'atteler. J'on compte sur toi por garder le foyer tant qu'il faudra. »


S'ils étaient loin d'approcher de la vérité, et loin de la compréhension d'Ada, les deux jeunes hommes sentaient bien qu'il se passait là quelque chose d'important ; sans protester, ils libérèrent le seuil pour obtempérer à la demande de la vieillarde. Avant d'emboîter le pas au paysan, Chadden marqua un temps face au regard que lui lançait Katalina ; finalement, secouant la tête, il sortit à son tour – en se demandant brièvement pourquoi, malgré la chaleur toute proche des flammes et le confinement moite de la masure, il s'était senti à ce point glacé.

Ada rassembla quelques effets, silencieuse. Lorsque cela fut fait – et les dits effets tenaient dans un maigre baluchon, guère d'avantage – elle couvrit son enfant d'un grand châle, depuis ses cheveux jusqu'à ses épaules et, lui tenant avec douceur la main, l'aida à se redresser. Aucune parole ne fut prononcée, ni pour l'enfant, ni pour la pèlerine qui, probablement, les suivrait toutes deux au-dehors ; ne resta dans la petite pièce, à la fin, que le bol de gruau encore tiède, abandonné.


Dehors attendaient les deux hommes, la petite charrette familiale, et l'Andrin : un petit âne solide et bien bâti. De ces bêtes placides à la présence rassurante, et aux flancs qui sentaient le chaud. On fit monter Emma, puis Ada se hissa ; les essieux grincèrent. A Chadden fut laissé le licol. Katalina, pour sa part, marcherait à côté et ouvrirait la voie, puisque telle était sa volonté. Le bâtard échangea quelques derniers mots avec Amédée, de brèves paroles ; il y eut le son d'une bourse qui passait d'une main à l'autre ; enfin, cahin-caha, le petit cortège quitta bravement les limites du village selon le chemin que Katalina ouvrait pour lui. Les pas de Chadden n'hésitèrent pas une seule fois en foulant la suite de la pèlerine : la solennité d'Ada mettait sa méfiance en laisse. Il suivrait.


Les rumeurs du petit bourg, avec les appels des adultes, l'aboi des chiens et le rire insouciant des enfants décrurent lentement derrière eux. Pendant un moment, pour tout accompagnement de leur voyage, il n'y eut que ce silence ponctué du grincement des essieux et de leurs tressautements quand la charrette rencontrait quelque ornière. Mais après un temps de route, la voix usée d'Ada s'éleva, chanta. Et c'était un fredonnement ancien, triste et paisible, sur un air que Katalina reconnaîtrait peut-être ; un air que Chadden reprit bientôt en écho, machinalement tout d'abord, puis avec plus de conviction – comme s'il retrouvait par ce biais un peu de tranquillité d'esprit.


- Courbée, j'étais assise, longtemps, je déclinai ; j'étais tant ardente à vivre. Mais cela fut décidé : parcourus sont les chemins de qui doit mourir.
- Les chaînes de la Mort, rudement attachées, à mes flancs m'enserrèrent. Je voulus les rompre ; mais elles étaient solides. Libre, il est facile d'aller.
- Seule, je savais comme de toutes parts les chagrins me gonflaient. Les vierges de Tyra – qui me font frissonner – chaque soir m'invitaient chez elles.
- Je vis le Soleil – véritable étoile du jour – sombrer dans le monde du vacarme. Mais j'entendais d'autre part les grilles de la Mort sinistrement grincer.
- Je vis le Soleil marqué de lettres sanglantes ; j'avais alors presque quitté ce monde. Puissant il me parut, de bien des façons, plus que jamais auparavant.
- Je vis le Soleil ; et devant lui je m'inclinai pour la suprême fois dans ce monde périssable.
- Je vis le Soleil, il rayonnait tant que je crus perdre sens. Mais les flots de la mer mugissaient de l'autre côté, tout mêlés de sang.
- Je vis le Soleil d'un regard vacillant, atterré et angoissé, car mon coeur était tout réduit en éclats.
- Je vis le Soleil, rarement plus affligée ; j'avais alors presque quitté ce monde. Ma langue était comme du bois, et au-dehors j'avais froid.
- Je vis le Soleil ; et depuis, plus jamais après ce triste jour, car les eaux des montagnes se refermèrent sur moi ; mais moi, je disparus, appelé loin des tourments.

L'étoile d'Espoir vola
– Alors, je suis née –
Loin de ma poitrine,
Haut, elle vola.
Ne se posa nulle part
Pour pouvoir se reposer. »



Il fallut se taire, car désormais la Grand'Ville se dressait devant eux. Erac et son agitation, sa fierté imposante. Au-delà de ses portes ronronnait la foule, incessante ; au-delà des murailles était l'objectif, quel qu'il pût être, vers lequel Katalina les avait patiemment guidés.
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mer 23 Mar 2011 - 18:57

Malgré la poussière qui accrochait sa robe, malgré la fatigue qui étreignait ses jambes, malgré ses doutes quant au sort d’Emma, Katalina restait égale à elle-même, comme si rien ne pouvait l’atteindre. La réalité était tout autre, mais comme l’avait si justement affirmé Chadden quelques heures plus tôt, ce n’était pas sa compassion qui aiderait l’enfant maltraitée. Ada, de même, n’était plus à la recherche de paroles réconfortantes. Amédée avait souhaité la vengeance et le sang-mêlé qui guidait désormais l’improbable convoi jusqu’à Erac l’avait exhaussé, mais la doyenne aspirait à autre chose. La mère ne pouvait supporter, non : ne pouvait accepter l’état de sa fille et Katalina ne pouvait que comprendre. Elle avait Katialyne.

Imaginer son enfant dans une situation similaire à celle que vivait Emma lui était difficile ; après tout, Katyaline n’en avait pas encore terminé avec sa première année. Mais malgré tout, elle s’interrogeait : quelle aurait été sa réaction ? Aurait-elle cherché vengeance ou bien aurait-elle tout tenté pour défaire ce qui avait été fait ? La question resta sans réponse jusqu’à se qu’elle se rendît à l’évidence : elle n’en savait rien et priait pour ne jamais savoir.

La distraction qu’offrirent Ada et Chadden fut la bienvenue. S’arrachant à ses sombres ruminations, elle prêta l’oreille à leur chant. Il n’était ni joyeux ni entrainant, mais Katalina devait lui reconnaître beauté et solennité. Sans plus se torturer inutilement, elle se contenta de profiter du don que lui faisait les deux chanteurs improvisés. Si bien que quand les voix se turent, laissant la musique mourir avec elles, elle regretta l’imminence de la fin de leur voyage. Quand ils eurent franchi les portes de la ville, Katalina dut de nouveau composer avec cette symphonie si particulière qu’était la Voix des Morts et ses compagnons de voyage purent voir sa légère distraction inscrite sur son visage.

« Les comptoirs Noblegriffon, annonça-t-elle à Chadden avant d’ajouter, avec un temps de retard : la Grande Place du marché, près du château ducal. »

Elle n’avait, alors, jamais prononcé son nom. Nombreux étaient ceux qui connaissait les comptoirs Noblegriffon, bien moins nombreux ceux qui savaient qu’ils appartenaient à une noble serramiroise. La noblesse de sa maison avait cédé le pas à sa nouvelle richesse et on la considérait bien souvent bourgeoise plus que noble. Il s’agissait là de son plus grand regret, car si elle avait rendu gloire et prospérité, elle avait perdu le respect et admiration. Une victoire en demi-teinte, une défaite pour Katalina qui ne se satisfaisait jamais de l’inachevé. Quelques années supplémentaires, elle n’aurait eu besoin de rien de plus, quelques mois même. Hélas ! Il y en avait eu pour décider autrement.

« Il n’y aura pas de problème », ajouta-t-elle afin de calmer les éventuelles protestations. On ne rentrait pas dans un de ses comptoirs comme dans un moulin, il n’aurait pas été étonnant de les voir s’offusquer, craindre des représailles peut-être. Ils avaient certes compris qu’elle n’était pas n’importe qui, mais de là à savoir qui.

Ce fut Valerian qui se chargea de les accueillir. Reconnaissant son employeuse du premier coup d’œil – chose dont il n’avait pas toujours été capable par le passé –, il s’empressa de la saluer d’une élégante révérence, avant de se redresser et de lancer un regard bien moins amène vers ceux qui la suivaient.

« Vous revoir est toujours un plaisir, ma Dame », affirma-t-il avec entrain. « Je vois qu’une fois encore, vous nous ramenez de la compagnie.
- Faites préparer les appartements dont j’use habituellement, ces deux femmes s’y installeront pour quelques temps. » Elle connaissait assez Valerian, désormais, pour composer avec son arrogance naturelle. Lors l’un de ses passages, déjà, elle avait ramené une adolescente qui en savait un peu trop pour être tout à fait honnête et il n’avait pas cherché à dissimuler son dédain. Qu’importait pour la Gardienne, tant qu’il faisait son travail. Elle tourna son regard aveugle vers Chadden, marquant une pause le temps de réfléchir. « Je dois pouvoir trouver de quoi vous loger, mais vous préférez peut-être vous débrouiller par vos propres moyens. »

Préférant ne rien répondre, Valerian acquiesça simplement sans se soucier de la cécité de Katalina avant de s’éclipser. Se tournant vers Ada, elle balaya la pièce d’un large signe de main, ne montrant rien précisément.

« Je ne suis pas venue depuis longtemps, mais il doit y avoir quelques chaises libres. Faites donc assoir Emma. »
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Lun 28 Mar 2011 - 21:39

~ The Moon And The Nightspirit - Csillagnász ~







Au creux irréguliers des ornières et aux remous boueux des chemins succédait la symphonie pavée de la ville. Et l'on vit le petit cortège fendre patiemment la foule aux portes avant de s'aventurer dans de nouvelles artères. L'errance ne dura pas avant que leur guide, du haut de sa sereine cécité, n'annonce leur destination.


Les comptoirs Noblegriffon, hein ? Que dia voulait-elle leur montrer là-bas ? Aidant distraitement Ada à diriger son sobre attelage, Chadden fronça les sourcils. La lumière ne se fit pas jour immédiatement dans son esprit - et qui l'en blâmerait, après tout ? Perplexe, le bâtard se demanda un instant quelle manigance la pèlerine préparait à leur endroit, et de quel marchandage allait-elle se faire l'arbitre. Il guetta bien, brièvement, quelque indice sur le visage de la vieillarde mais n'y vit rien d'autre qu'une calme résolution - ainsi qu'il en était depuis le début de leur voyage. Seul la jeune Emma, emmitouflée dans son châle, ne montrait rien.

Il fallut la présence de Valerian, et les quelques propos échangés, pour qu'il comprenne enfin. Sa poitrine se gonfla, son souffle se bloqua un instant, suspendu entre stupéfaction et colère ; mais Ada, silencieuse depuis la fin du chant, leva tranquillement la main. A cet ordre silencieux, le bâtard se plia une fois de plus. Toutefois, lorsque Katalina - de Noblegriffon, fallait-il sûrement ajouter - passa le seuil de sa propriété, Chadden répondit à l'arrogance de l'intendant par un long regard froid et acéré, où perçait la fureur jusqu'ici contenue et qui continuait, fallacieuse, à s'accumuler.

On aida l'Ada et l'Emma à descendre à terre, sans doute, et quelqu'un dut se charger de leur cher petit âne ainsi que de la charrette abîmée. Chadden regretta de ne pas pouvoir y veiller alors qu'il emboîtait le pas à tout ce petit monde, plus ou moins à contrecoeur - il ne répondit d'ailleurs que par le silence à la dernière demande de Katalina. Mais lorsque Valerian, tournant les talons, les abandonna en compagnie de la Dame, et lorsque cette dernière, donnant sa dernière injonction, commença à être obéie sans protestation par la vieille Ada et sa fille, la colère ne put être retenue d'avantage. Et ce fut contre l'aïeule qu'elle explosa.


- Ca suffit. Expliquez-moi ! Les deux paumes du bâtard se fermèrent sur les épaules maigres et fragiles de la vieille femme, qui tressaillit brièvement. Pourquoi obéir ? Pourquoi elle ? Qu'est-elle ? Que dia pensez-vous qu'elle puisse faire pour vous ? »


Il feulait presque, sur la fin. Relâchant l'Ada aussi brutalement qu'il l'avait saisie, le bâtard fit quelques pas souples dans la pièce, qu'il s'était contenté de balayer des yeux - oh, à peine. Les yeux en question, gris orage, se plantèrent sur Katalina.
Chat sauvage.


- Qu'est-ce que vous leur avez promis ?! »


La voix sifflait, plus douce, mais menaçante. Une voix scorpion. Il marcha encore, droit sur elle, la pèlerine, l'étrangère, la bourgeoise, la Noblegriffon et, sans déférence, sans retenue mais avec cette franchise propre aux gens du grand air, planta un index accusateur sur le front de son hôte.


- Qui - êtes - vous ? » gronda enfin Chadden en détachant chaque mot, supportant de face le regard aveugle comme s'il y cherchait la moindre étincelle de vérité.


Derrière, l'Ada menait paisiblement sa fille jusqu'à une chaise comme demandé, apparemment peu troublée par l'éclat soudain du bâtard ou par la scène qui se jouait à quelques pas. L'Emma se blottit, recroquevillée sur elle-même, avant que ne se ferment autour de ses épaules les bras noueux de sa mère. Aux frémissements qui couraient comme des ondes le long de l'échine du sang-mêlé répondit bientôt le murmure rassurant de l'aïeule, à sa fille seule adressé, coupé du reste du monde.


Tension. Apaisement.
Un fragile équilibre, qu'il suffirait d'un rien pour briser.
Et en cela, les prochaines paroles de Katalina allaient sûrement s'avérer cruciales.
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Jeu 14 Avr 2011 - 21:35

La réaction violente surprit la Gardienne, qui marqua une seconde d'hésitation, se retournant vers l'éclat de voix. Finalement, le sang-mêlé cédait à sa colère et à sa frustration. Cela en faisait sans doute trop pour lui, il ne semblait en effet pas du genre à se contenter de seulement obéir. Il lui fallait comprendre, assimiler, participer et dès l'instant où son chemin avait croisé celui de Katalina, il n'avait plus rien fait de cela. Avec méfiance, il l'avait conduite jusqu'à la jeune Emma ; sans doute le regrettait-il, désormais.

« Les Filles et Fils de mes Frères et Sœurs ne sont-ils plus que des pions qu'il te faille manipuler pour parvenir à tes fins, aussi louables soient-elles ? »
A cette question, la Gardienne ne sut que répondre. Je suis ce que l'on a fait de moi, finit-elle par répliquer. Aucune réponse ne vint, seulement un silence amusé. Sa pensée, de fait, n'était guère satisfaisante et sonnait trop comme une vaine tentative de se justifier. Certes, elle avait changé, énormément. L'acharnée négociante que rien n'arrêtait avait laissé place à une personne mystérieuse, aux paroles trop souvent sibyllines et incomplètes. Une charlatan – ainsi qu'elle se serait elle-même nommée jadis – trop occupée à cultiver ses secrets. Regrettait-elle, cependant ? Souhaitait-elle revenir en arrière ? Retrouver la vue, perdre ces pouvoirs qu'elle n'avait jamais demandé, retirer ce manteau que le Jeu des Cinq lui avait imposé ? Là réponse, cette fois-ci, était évidente.

Chadden, de son côté, ne semblait pas vouloir se calmer. Après le premier éclat, il avait continué et si Katalina ne s'était pas décidée à agir directement, elle était sur le point de le faire quand il changea brusquement de cible. Elle ne put le voir, mais qu'importait, les yeux ici étaient inutiles. Elle ne put s'empêcher de frémir légèrement, quand son doigt se posa sur son front. Pas parce qu'il avait fait montre de violence, pas parce qu'elle le savait capable d'arracher les dents d'un homme presque évanoui sans sourciller. Elle frémit car elle ne s'y attendait pas, tout simplement, car sa vue à jamais ravie n'avait pas pu la prévenir. Elle se reprit vite, cependant, trop habituée à feindre. Les questions de Chadden étaient légitimes, elle le reconnaissait sans peine ; tout du moins la seconde, la première était une accusation à peine voilée, comme si la Gardienne cherchait à arracher quelque chose à Ada et à sa fille. À la place du vagabond, la jeune femme qu'elle avait été du temps de Merwyn de Serramire aurait sans doute réagit de même.

« Je n'ai rien promis, Chadden, sinon d'essayer d'apaiser les souffrances d'Emma. » Elle marqua un temps d'arrêt, tournant la tête en direction des deux femmes d'Erac. « Au moins ai-je désormais la confirmation que hausser la voix inutilement en sa présence ne l'aide pas. » On aurait pu croire qu'elle réprimandait un enfant capricieux venant de commettre une énième bêtise, mais le ton était extrêmement sérieux. Elle n'avait pas imposé le voyage jusqu'à Erac à Emma pour la malmener d'avantage. « Elle a d'ailleurs besoin de repos. Ada, quand Valerian reviendra, dites-lui de vous guider jusqu'à votre chance. Quant à toi – son regard revint sur Chadden – suis-moi, nous serons plus à l'aise à l'extérieur pour continuer cette conversation. »

Et, sans attendre de réponse, elle se détourna du jeune homme bouillonnant. Retrouvant sans une hésitation le chemin de la porte, elle en franchit le seuil, certaine d'être suivie et en effet, il suivait. Loin de s'arrêter à quelques mètres de la bâtisse, elle continua jusqu'à avoir atteint ce qui devait être peu ou prou le centre de la place.

« Qui suis-je ? » répéta-t-elle finalement. « J'ai une question à te poser, moi aussi. Pourquoi seulement maintenant ? Nombreuses furent les occasions où ton interrogation se justifiait. Quand je t'ai demandé de me conduire jusqu'à Emma, par exemple. »

Elle se retourna pour lui faire face et comme peu d'aveugles savaient le faire, elle planta son regard dans le sien. Elle connaissait son histoire, tout du moins l'essentiel et alors qu'il lui demandait la sienne, elle louvoyait. Elle attendit sa réponse, puis se décida à lui donner la sienne.

« Je suis Katalina Noblegriffon, fille de Noah Noblegriffon et Miravia Noblegriffon. Je suis née avec le devoir de réaliser les ambitions de mon père et rendre à mon nom sa gloire passée. J'ai dédié ma vie à cet unique objectif. Pour certain, j'y suis parvenu, pour d'autre je n'ai fait qu'achever la noblesse des Noblegriffon pour en faire des bourgeois. Puissants, reconnus et respectés, mais des bourgeois tout de même, sans gloire ni noblesse. » Elle marqua une pause, comme elle savait si bien le faire, puis reprit d'une voix calme. « Tu as beaucoup voyager, moi aussi. Tu ne comptes plus tes rencontres, tout comme moi. On t'a longtemps méprisé pour ce que tu étais, un sang-mêlé malingre et faible, on m'a décrié parce que j'étais une femme qui tentait de jouer le rôle d'un homme. Sommes-nous si différents ? »
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Lun 25 Avr 2011 - 16:31

~ Oblivion OST - Wings of Kynareth ~







Il suivit, oui. De guerre lasse, plutôt que par réelle volonté, réelle conviction. Depuis le début de tout ceci, Chadden n'avait guère eu le choix de la route à emprunter et s'il pouvait manifester quelque désir propre, ce n'était qu'à travers ce genre de rébellion.

Mais la colère s'était tue, pour un temps. Et tandis que la berceuse murmurée entre les vieilles lèvres s'éloignait dans son dos, et à mesure que les angles et les murs le séparaient de la seule attache qu'il conservait avec son monde à lui - celui des petits et des humbles - , Chadden, la foulée ample à la suite de la pèlerine, ruminait son propre silence.

Ils étaient dehors quand la femme du nom de Katalina consentit enfin à s'arrêter et à lui faire face.

Comme de bien entendu, ses paroles étaient claires, calmes, et portaient avec elles cette espèce de douceur distante dont elle ne semblait pas pouvoir se départir. Celle qui subjuguait les instincts du bâtard à la manière de ces bêtes qui n'ont besoin que d'un certain timbre de voix pour, docilement, s'apaiser. Et il en était conscient, oui. Et peut-être était-ce là aussi la cause de sa furieuse frustration.

Nombreuses avaient été les occasions, oui. Plusieurs fois il aurait pu tout arrêter, l'abandonner, dédaigner la main tendue. Garder porte close, perdre le chemin du village. Ada aurait eu son dû, l'or et les dents. Emma n'aurait pas été arrachée à ses fantômes. Tout, sans doute, eût été plus simple s'il avait fait d'autres choix qui n'impliquent guère la pèlerine ; et pourtant il avait chaque fois consenti à mêler ses pas aux siens.
Parce que... Parce que...


- ... Parce que j'espérais », laissa-t-il finalement tomber, sur un murmure amer.


L'aveugle avait vrillé ses prunelles mortes aux siennes. Pour la seconde fois en peu de temps, Chadden se sentit petit, et détourna les yeux.


- J'espérais, reprit-il. Que quelqu'un puisse faire mieux. Mieux que moi. Qu'Ada retrouve sa sérénité. Qu'Emma retrouve un visage. J'espérais un miracle. »


Et il releva aussitôt la tête, sourcils froncés, comme pour la défier de tourner ses derniers propos en dérision. Et son ton vibra de nouveau, de tant de choses contenues qu'elles s'étranglaient parfois, s'entremêlaient, se bousculaient.


- Mais tu n'as pas joué franc jeu, ni avec moi, ni avec elles. Tu n'as pas dit ce que tu comptais faire et tu ne le dis toujours pas. Tu te voiles. Tu te masques. Nous ne sommes pas différents, toi et moi ? Oh, si, nous le sommes, sur un point essentiel. Moi je ne triche pas. Toi... Toi... Il y a quelque chose qui ment, à l'intérieur. Quelque chose qui se cache. Quelque chose de faux. »


Il avança alors, d'un pas puis de deux, après cette tirade qui n'avait curieusement rien du reproche mais tenait plutôt d'une vague tristesse - presque de pitié. Proche enfin, à nouveau, sa main se leva. Elle ne vint pas frapper, saisir, ni même pointer, accusatrice, comme elle l'avait précédemment fait. Non. La paume attrapa la paume, sans violence. Et - puisque Chadden, jamais, n'avait su faire totalement confiance aux mots, et parce que l'aveugle y serait plus sensible qu'à toute autre chose, pensait-il - il mena la paume de la pèlerine jusqu'à sa propre poitrine. Jusqu'au coeur. Jusqu'au pouls battant, vibrant à travers chairs et tissus.


De ces gestes spontanés qui semblaient ne pas faire sens, et qui cependant signifiaient beaucoup.


- Je ne triche pas, répéta-t-il avec plus de douceur, la laissant - à moins qu'elle ne se retire - appréhender la force et la franchise de son sang de bâtard. Peux-tu en dire autant ? »
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mar 26 Avr 2011 - 19:05

Il l'avait finalement dit, accentuant le dernier mot comme s'il s'agissait d'un pus mortel dont il fallait à tout pris se débarrasser. Cette fois-ci, Katalina ne sourit pas, ne pencha pas plus la tête. Elle ne broncha pas, le laissant continuer. Il avait espéré, disait-il, un miracle. Comment lui avouer qu'elle était venue, elle, dans l'espoir d'en réaliser un ? Certes, elle était une Gardienne, mais pas une guérisseuse. Elle pouvait toucher l'âme, mais le corps, en était-elle capable ? Pouvait-elle défaire ce qui avait été fait de la pointe de la dague ? Renouer les chairs tranchées ? La réponse n'était pas simple, elle était oui, elle était non. Tout dépendait, en réalité, de bien plus de détails que ne pouvaient l'accepter Chadden Charis. Il y avait un prix à payer, pour toute chose. Un lourd tribut parfois, une bagatelle ou un sacrifice impensable. Dans tous les cas, rien ne se faisait à la légère. Rien ne se promettait à la légère et surtout pas un miracle.

Pourtant, même en sachant cela, même en étant intimement persuadée d'avoir agis pour le mieux, les paroles du sang-mêlé lui firent mal. Son ignorance, telle était sa plus terrible arme. L'accusait-il de tricher ? Bien entendu, elle trichait ! Et s'il y avait une chose dont elle était certaine, c'était bien qu'il agirait exactement de la même façon à sa place. Elle trichait et tricherait encore, parce qu'elle n'était pas qu'une Gardienne, parce qu'elle savait que cette information divulguée, bien trop nombreux étaient ceux qui ne voyaient pas au-delà. Alors elle préférait être la Pèlerine, nimbée de mystère mais néanmoins accessible. Assez pour être approchée, assez pour qu'on saisisse son poignet, assez pour qu'on aposa sa main sur une poitrine battante de vie. Aurait-il osé, s'il avait su ? Elle ne broncha pas, non, n'opposa pas la moindre résistance.

« Parfois, on ne feint pas par plaisir », répondit-elle à sa question ; et sa voix était empreinte d'une tristesse qu'elle n'avait pas souhaité trahir. « Juge-moi sur ce que je fais, Chadden, pas sur ce que tu crains de me voir accomplir. »

Cette faiblesse dévoilée, elle se drapa à nouveau, redevint la distante Katalina au visage impénétrable. Ses traits étaient marqués par son passage en Anaëh. Elle ne se souvenait plus comment, mais la magie des lieux avait glissé sur son visage, jusqu'à les imprégner. Chadden aurait pu voir en elle une sœur de sang, porteuse tout comme lui de l'héritage sylvain, quoiqu'à un moindre niveau. De ce visage sans âge, elle savait se faire un masque.

« Savoir. Comprendre. Est-ce si important ? Tu espères un miracle, mais un miracle ne se comprend pas. Il se reçoit. Un miracle ne se promet pas. Il est le fruit improbable d'un combat perdu d'avance. Voilà la vérité, Chadden. Tu me demandes de faire une promesse que je ne suis pas certaine de tenir. » Elle marqua une pause, puis soupira. « Moi aussi, j'espère un miracle. Ada de même. Elle se moque des promesses et des paroles vaines et tu devrais en faire autant. »

Sans plus un mot, elle récupéra son bras. De nouveau séparée du bâtard, elle se mura dans le silence. Ses paroles avaient peu de chance d'apaiser le sang-mêlé, elle le savait mais, au fond, qu'importait. Il n'était plus la pièce maîtresse de la pièce qui se jouait. L'important était le bien-être de la jeune Emma.

Sans plus rien ajouter, elle le contourna et se remit en marche, vers ses comptoirs. « Tu peux rester, si tu le désires. » Il y avait toujours un prix à payer. Comment avouer qu'elle avait peur de celui qui l'attendait peut-être au bout du chemin qu'elle empruntait.
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Mer 27 Avr 2011 - 21:10

~ The Village OST - The Gravel Road ~








- Mais, hoqueta-t-il, mais justement. Jusqu'à présent, tu n'as rien fait. »


Ses épaules s'affaissèrent sensiblement. Ce n'était pas tout à fait vrai, et il le savait. Katalina avait tout de même eut la générosité de se déplacer, la gentillesse suffisante à toucher Ada pour qu'elle veuille bien lui confier son sort et celui de son enfant, la bonté, enfin, de bien vouloir les héberger toutes deux. Rien ne forçait la Pèlerine à tant d'altruisme, et le bâtard aurait du le reconnaître. Demeurait pourtant, hélas, ce sentiment profond de frustration. Cette attente indicible, l'attente d'un geste qui transcenderait les possibles et qu'il croyait promis dans les demi-mots de l'aveugle.

Mais à quoi bon. Elle n'en dirait rien. Peut-être qu'elle ne mentait pas, en fin de compte. Peut-être qu'elle avançait à tâtons autant en chair qu'en esprit, et qu'elle se laissait guider par l'intuition du moment. Comme seuls savent le faire les enfants ou les fous. Etait-ce à dire que lui, Chadden, avait mis le destin de ses protégés dans les mains d'une démente ?

De nouveau, l'oeil-acier glissa sur la silhouette de la Noblegriffon jusqu'à s'arrêter sur ses lèvres - car elle parlait, à nouveau. Et à nouveau, il ne parvenait plus à la suivre ni à la cerner. Elle se jouait tant de ses attentes, de ses espoirs comme de ses reproches, que c'en était presque admirable. La main portée au front, Chadden se massa les tempes, et soupira. A quoi bon, oui.


- Je ne veux pas être de ceux qui se laissent porter par le courant, murmura-t-il de guerre lasse. Surtout lorsque le dit courant ne sait pas lui-même où il va. »


Une pause. Un peu plus morne - car il commençait à penser que faire assaut de questions avec son interlocutrice ne le mènerait à rien - Chadden se détourna, observant la place à présent que Katalina avait ramené sa main à elle. D'un geste machinal, il alla à son tour toucher son propre coeur, et écouta son pouls vibrer dans sa paume comme si cela pouvait le rassurer, l'apaiser, le conseiller.


- Ada n'a plus d'espoir. Emma n'a plus assez d'esprit pour en avoir. Fais donc ce que tu as à faire, Noblegriffon - ou qui que tu sois. Mon avis à ce sujet ne changera pas. »


Il avait envie de faire montre de fierté, une fois de plus. L'envie de crâner pour se défendre de l'incertitude qu'elle faisait naître en lui chaque fois qu'elle daignait prendre la parole.


- Rester si je le désire ? Claquement de mâchoires. Le fait est que je resterai, quand bien même toi tu ne le désirerais pas. »


Froissement. L'odeur de cuir et de peau de mouton s'éloigna quelque peu, ses pas aussi. Tourné vers la demeure frappée du sceau des Noblegriffon, Chadden coula cependant un dernier regard vers la pèlerine. C'était à elle, cette fois, de le suivre, ce dont il ne doutait pas qu'elle fasse. Car c'était sur son territoire à elle que tout se jouerait désormais.
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Dim 8 Mai 2011 - 0:11

Sans surprise, sans un mot non plus, Katalina avait suivi Chadden jusque dans sa propre demeure. À leur retour, la bâtisse était calme : Ada et Emma avait rejoint leur chambre, la petite était épuisée par le voyage et si la mère était plus loquace, elle n'en était pas moins éprouvée. Sans doute l'aînée ne s'était-elle fait aucun souci sur l'issue de la discussion ; peut-être s'en était-elle moquée, aussi. Après tout, elle n'était pas venue jusqu'entre les murs de la cité ducale pour jouir du confort offert par la Dame Noblegriffon. Le soulagement qu'elle se refusait à quémander mais qu'elle espérait tant, voilà la motivation qui avait nourri chacun de ses pas.

De nouveau chez elle, Katalina se détendit très légèrement. Elle tourna son regard aveugle vers Chadden, qui devait s'étonner de la disparition de ses deux protégées. Ses yeux exprimèrent-ils de la colère ? Son visage trahit-il son inquiétude ? La Gardienne n'en sut jamais rien et ne s'en soucia pas plus.

« Mon hospitalité ne t'intéressant pas... Je n'ai plus qu'à te souhaiter la bonne nuit », déclara avec calme la maîtresse de maison. Sans même attendre une réponse, Katalina tourna le dos au sang-mêlé et avec l'art que seule maîtrisait réellement la femme, elle le planta là. À peine daigna-t-elle lui lâcher une dernière phrase, pleine de mystère. « Reviens demain, peut-être un miracle aura-t-il eu lieu. »

Déjà, elle disparaissait derrière une porte. Qu'importait la réaction de Chadden – il n'y aurait rien eu d'étonnant à le vouloir la suivre, après tout – les événements tournèrent en sa « défaveur ». Comme venu de nulle part, Valerian se retrouva dans son dos et posa une main sur l'épaule du sang-mêlé. Dans son regard, il y avait certes un relent de mépris, mais plus encore brillait la curiosité. Il était un de ces hommes qui désirait tout savoir, tout comprendre, pour mieux prévoir, mieux anticiper. Il n'était même pas question de pouvoir, ou tout du moins pas au sens qu'on l'entendait généralement. Certes, il aimait diriger, il aimait l'or, mais plus encore il aimait disséquer un être, intellectuellement parlant.

« Dis-moi, l'ami. J'ai une question. »

*
« Calme-toi, Emma. »

Agenouillée à même le sol, Katalina caressait doucement les cheveux de la demoiselle. Entièrement immergée dans un bain creusé à même le sol, l'Eracienne s'agitait, comme craignant de se noyer. Selon les instructions de la Gardienne, on l'avait vêtue d'un linge blanc, afin de préserver sa pudeur, puis on l'avait plongée dans l'eau fraîche. Très vite, le vêtement s'était lové avec paresse contre le corps secoué de légers frissonnements, mais qu'importait car elles s'étaient très vite retrouvées seules. Depuis, Katalina s'échinait à la calmer, avec la voix tout autant que les gestes. Quand elle la sentit assez détendue pour la suite, elle se pencha en avant. Elle arrêta son visage à quelques centimètres de l'oreille droite de la jeune femme et plongea ses mains dans l'eau, de chaque côté de son corps.

Alors elle libéra son pouvoir.

Presque instantanément, les larmes inondèrent ses joues. Si Emma ne l'imitait pas, c'était uniquement parce qu'elle n'en avait plus la force. Il fallut quelques secondes à la Gardienne pour se maîtriser, pour accueillir ces sentiments qui n'étaient pas les siens sans se retrouver submerger. Quand elle avait effleuré la peau de la martyre, elle avait goûté à l'horreur en s'appropriant ses souvenirs, mais ce n'était rien comparé à ce qu'elle vivait actuellement. Elle avait parlé d'un prix à payer, elle n'avait pas menti. Pour apaiser, elle devait partager. Pour soigner, elle devait souffrir. Rien n'était simple, rien ne tombait du ciel, quand il s'agissait des tourments d'une âme.

« Je suis là, Emma. À moi, tu n'as rien à cacher. Laisse libre court à ta douleur... »

La nuit promettait d'être longue. Si Chadden ne les interrompait pas, Katalina ne s'arrêterait qu'au petit matin. Elle serait épuisé, certes, mais Emma aurait entamé sa renaissance.

*
Mais qui aurait pu prévoir la réaction de Chadden ? Si Valerian n'était pas intervenu, sans doute aurait-il foncé à la suite de Katalina, afin d'en savoir plus. Mais voilà, l'Eracien était intervenu.

« Qu'est-ce que la Gardienne de Tyra peut bien te trouver ? »
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Chadden Charis
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MessageSujet: Re: Les crocs de la misère [Katalina]   Dim 8 Mai 2011 - 17:16

~ Faun - Das Tor ~







Emma se noyait.


Ce n'était pas tant l'eau qui l'entourait, qui brassait son visage de ses mille mains froides, et qui la tenait sous son emprise mouvante quelle que fût la vigueur avec laquelle elle aurait tenté de se débattre.

Ce n'était pas tant cet air qu'elle tentait de happer et qui, se bloquant en noeuds dans sa gorge, lui faisait cruellement défaut quand elle aurait voulu appeler à l'aide ; cet air qui l'avait trahie lorsque, des siècles plus tôt - ou peut-être était-ce hier - le corps de ces hommes s'était fait rempart entre elle et la liberté.

Ce n'était pas tant la douleur ; douleur, cette amie fidèle qui irradiait comme un soleil au niveau d'yeux qu'elle n'avait plus, et qui faisait gonfler des vers dans la chair de son visage. La douleur, elle s'y était raccrochée, plus qu'à toute autre chose. Douleur était le fanal de ses ténèbres. Douleur était la serre cruelle qui retenait encore son esprit chevillé à son corps, et qui ronronnait sous son apparente apathie.

C'était les mains de cette étrangère dans l'eau qui l'entourait. C'était le souffle contre son tympan. C'était cette voix, et ces larmes qu'elle sentait ruisseler sur des joues qui ne lui appartenaient pas. C'était l'onde, familière et brutale, qui avait fait voler Douleur en éclats.

Elle s'était débattue tout d'abord, oui ; qui ne l'aurait pas fait ? Puis, frissonnante, elle s'était laissée aller. Et elle s'était mise à pleurer. Et elle s'était mise à parler.

Des flots de paroles s'échappaient de ses lèvres, des flots incessants, ininterrompus. Ils disaient la détresse, ils disaient la colère, ils disaient la peur, ils disaient le chagrin. Ils étaient sons seuls, parfois mots, rarement phrases entières. Comme le sel des larmes, la parole s'épanchait sous le pouvoir de la Gardienne. Se faisait prière. Demande. Supplique. Elle brisait un silence trop longtemps tenu, trahissait l'explosion d'une âme qui n'avait attendu que cet instant pour se libérer, enfin.


Emma volait en éclats. Mais Emma se reconstruirait.



~*~



- Qu'est-ce que la Gardienne de Tyra peut bien te trouver ? »


Le geste de Chadden, main levée pour repousser sans ménagement celle qui venait de se poser sur son épaule alors même que, vindicatif, il tentait d'emboîter le pas à la Pèlerine qu'elle le veuille ou non, se stoppa. Se figea. La main du bâtard retomba contre son flanc ; tournant les talons pour faire face à Valerian, il le considéra.


- La Gardienne de Tyra ? reprit-il lentement, sourcils froncés et la lèvre retroussée sur un rictus incrédule. De quoi est-ce que tu parles ? »


Puis la lumière se fit. Il n'y eut pas à attendre pour que Chadden comprenne ; les signes, jusqu'ici, avaient été assez clairs. Le malaise ressenti en présence de l'aveugle, ses propos sibyllins, la résignation de l'aïeule. Il l'avait su, lui aussi, dès le départ, au fond. L'avait su, mais avait refusé d'y croire.

Soudain beaucoup plus pâle, le souffle court, Chadden recula d'un pas puis de deux, fixant toujours Valerian comme s'il attendait le sourire, le rire qui trahirait la plaisanterie, ou n'importe quoi d'autre qui eût pu le convaincre de son erreur d'interprétation. Il sursauta, quand son dos rencontra la paroi derrière lui. Et se souvint - en un éclair - de son voeu de protection vis à vis d'Ada et d'Emma. A quel sort les avait-ils livrées ?

Une exclamation étouffée plus tard - urgence, affolement, terreur mêlés - Chadden faisait volte-face et, repoussant avec violence Valerian si celui-ci tentait de le retenir, courut follement dans la direction prise un peu plus tôt par la Gardienne. Quelques instants après, il se ruait dans la pièce où Emma, sous veille de la Pèlerine, ruisselait de larmes et de paroles.


Mais Chadden ne dépassa pas le seuil.


A peine eut-il poussé le battant qu'il lui fallut s'y raccrocher. Pris de violents vertiges, le bâtard laissa ses jambes se dérober sous lui et, lentement, glissa à genoux, une main toujours crispée sur la tranche de la porte. L'oeil gris, saisi de crainte, se posa sur la scène ; mais il ne dit rien, et ne tenta rien de plus. Qu'aurait-il pu faire, de toute façon ? Qu'aurait-il pu tenter, inconscient qu'il était, face à une Déesse ?

Comment avait-il même pu oser la regarder en face ? Tremblant, Chadden courba la nuque. Après le désarroi affolé venait la peur, une peur puissante, paralysante, révérencieuse. Cette peur le laissa silencieux et prostré, sans plus se permettre de lever le visage vers la Pèlerine et l'Emma en pleine confession. Un long moment, rien d'autre que la logorrhée de l'Eracienne et la respiration erratique du bâtard ne percèrent le silence.

Puis le bâtard parut retrouver l'usage de la parole. Mais ce ne fut là qu'un murmure sourd et ténu.


- Je... vous demande... pardon. Il déglutit. Je ne voulais... pas vous offenser, Maîtresse. »
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