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 Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]

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Laëssya
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MessageSujet: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Dim 24 Juil 2011 - 20:53

    A travers les ruelles balayées par le vent et la pluie, la jeune femme courait à en perdre haleine. Elle s’enfonçait d’avantage dans ce sombre labyrinthe que formaient les taudis de ce quartier malfamé de Sharas. Ses pas martelaient le sol où la fange avait recouvert les pavés défoncés de la chaussée, éclaboussant sa robe dont elle soulevait l’ourlet. Un geste vain, qui, s’il lui permettait de courir un peu plus vite, ne ferait que retarder l’inévitable. Personne dans les rues pour lui venir en aide, personne pour lui prêter main forte. Si elle ne s’arrêtait ne serait-ce qu’un instant pour demander l’asile, ou qu’on la cachât, elle se ferait immédiatement rattraper. Alors elle courait, fuyant dans les venelles obscures, jetant de temps à autre quelques coups d’œil effrayés derrière son épaule.

    Pourtant, rien dans la nuitée ne lui avait laissé présager une telle mésaventure. Comme toujours, elle avait retrouvé son second lieu de travail, après une journée aussi longue qu’harassante qui avait amené une soirée du même acabit. Les Dessous de la Couronne avait presque vu ses portes exploser sous la pression du monde qui tenait tant à rentrer ; les gens affluaient dans cet établissement dont la réputation n’était plus à faire, dépassant de bien loin les espérances de son créateur. Si les pires canailles pouvaient s’essayer à une vulgaire parodie des jeux de l’amour, il en allait de même avec certaines riches personnes, bourgeois ou nobles de leur condition, dont l’aisance financière ne pouvait aucunement subvenir à leurs désirs charnels s’ils demeuraient seuls. Si certains osaient se livrer ostensiblement à la dépravation la plus totale en compagnie aussi charmante que vénale, d’autres s’affublaient d’un masque ou d’un voile permettant de dissimuler leurs augustes traits à toutes ces catins à la langue bien pendue. Et les jeunes femmes telles que Laëssya n’avaient d’aucune façon le droit de retirer cette vêture à ceux qui prenaient le bon soin de garder leur identité secrète. Les Dessous de la Couronne était un établissement respectable qui tenait à préserver l’anonymat de ses clients, mais bien d’avantage encore leur fidélité.

    La jeune femme était passée de chambre en chambre, échangeant simplement l’usage de son corps contre quelques piécettes dont s’emparait aussitôt Tarja une fois qu’elle passait la porte. Depuis qu’elle s’était engagée comme courtisane dans ce lieu où se mélangeaient les odeurs des sécrétions humaines et celles des fleurs séchées dont on jonchait le sol, Laëssya n’avait encore jamais vu la vieille mégère à la beauté fanée entrer dans une chambre avec un homme – où une femme, ces premiers étant loin d’avoir le monopole de la perversion. Il lui sembla que sa seule utilité se résumait à collecter la moitié des fonds gagnés par les autres filles, et elle lui rappelait à chaque fois sa présence et son obligation en l'attrapant au poignet, comme l’avait fait son premier client. Laëssya se demandait ce que Tarja espérait à travers ce geste; si lors de ses premières nuits, ce contact n’avait cessé de la faire frémir, ce qui amusait la mégère tout en assurant son emprise sur la courtisane, cette dernière avait désormais franchi bien des étapes et n’y voyait là qu’un geste possessif envers les piécettes qu’elle allait récupérées. Geste qui commençait fortement à l’agacer. Elle n’était plus la jeune fille effarouchée encore traumatisée de son outrage que l’on effraie par un simple toucher. Sans quoi, elle aurait été mise à la porte depuis longtemps.

    Une fois que la nuit fut bien avancée, que les clients furent rassasiés de leurs désirs charnels, ou trop emplis d’alcool pour se lever eux-mêmes - ou lever autre chose - de leur canapé défoncé dans lesquels ils étaient affalés, Laëssya fut autorisée à sortir du lupanar. Quittant la clarté de la lueur tamisée émanant de la lanterne rouge située au-dessus de l’entrée, elle se glissa dans la nuit, vers sa chambre et son lit qui l’attendaient.

    Elle marchait d’un pas vif, rentrant vainement la tête dans ses épaules dévoilées, comme si cela pouvait lui éviter d’être mouillée par la pluie battante, lorsque d’autres pas raclèrent derrière elle. N’y prêtant pas vraiment attention, la jeune femme continua son chemin à travers les épaisses constructions de pierres qui semblaient aspirer toute source de lumière, déambulant dans ces rues qu’elle connaissait si bien. Les bruits de bottes s’intensifièrent, les pas s’allongèrent en même temps que les siens. Les humeurs visqueuses de la peur ne tardèrent pas à se faire sentir, et imposèrent leur étreinte glaciale lorsqu’elle tourna la tête pour constater qu’on la suivait bel et bien. Un groupe de trois hommes dépenaillés et crasseux la guettaient du regard. Ils ne semblaient pas en excellente condition physique, loin de là, mais elle doutait de pouvoir leur offrir la moindre résistance s’ils en venaient à l’approcher.

    La jeune femme ne savait pas quelle était leur intention, s’ils la voulaient elle, où s’ils s’intéressaient à la somme qu’elle avait gagnée ce soir. Elle ne savait pas même s’ils étaient au courant de ce qu’elle possédait. Ce dont elle était certaine, c’est qu’à partir du moment où elle avait tourné la tête en leur direction, ils s’étaient mis à courir vers elle. Aussi, dans la panique infligée ept-Charset: ISO-8859-1,utf-8;q=eux fonçant vers elle, avait-elle fait de même.
    C’était la première fois que ça lui arrivait, qu’en rentrant des Dessous de la Couronne, elle se fît poursuivre. Laëssya avait quelque fois entendu parler d’un pauvre hère sans abri et battu à mort pour les trois piécettes qu’il avait mendiées de jour, ou d’une jeune prostituée violentée à plusieurs reprises dès la tombée de la nuit. Mais elle n’avait jamais aperçu les signes avant-coureurs. Il fallait bien une première fois à tout.

    Et là, elle courait pathétiquement, oubliant tout sens de l’orientation. Elle ne craignait pas pour sa vie, mais pour son corps. Si la courtisane avait l’habitude que l’on abusât de son corps dans l’établissement qu’elle fréquentait, il n’en allait pas de même quant à son autre vie, celle de serveuse. Elle prenait bien garde, et s’y voyait même obligée, à distinguer les deux périodes de sa vie, et jamais l’une ne devait empiéter sur l’autre, sans quoi elle redeviendrait la parodie de vie qu’elle avait été, l’épave humaine qui errait lamentablement dans l’auberge les jours suivant son viol. Si elle avait réussi à faire abstraction de ce dernier, au prix de bien des sacrifices, elle ne tenait pas à ce qu’un second détruisît tous ses efforts perpétués jusqu’à ce jour pour se débarrasser de ses hantises.

    Elle ne savait plus où elle était. A travers le brouillard opaque de la pluie qui tombait, ruisselant sur sa peau, voilant son regard, elle avait compté sur le hasard pour guider ses pas. Quand bien même elle serait parvenue jusqu’à son auberge, le temps qu’elle ouvrât la porte aurait permis à ses poursuivant de l’attraper. Dans la panique, il semblait que l’on mettait toujours deux fois plus de temps à effectuer une chose précise que d’ordinaire. Et ils auraient su où elle logeait, et auraient continué à la harceler. Mais était-ce une bien meilleure situation que de se retrouver perdue, seule, dans un endroit inconnu ?

    Elle n’eut pas le temps de méditer sur la question, qu’elle sentit une main agripper sa chevelure cuivrée et humide en même temps que parvenait à ses oreilles le souffle d’une respiration rauque. Brutalement tirée en arrière, elle lâcha un cri dont l’écho alla se répercuter sur les parois lisses des bâtiments aux alentours, avant d’atterrir entre les bras d’un de ses poursuivants.

    « T’es rapide ma mignonne, mais tu pensais pouvoir nous échapper comme ça ? Voyons voir ce que tu possèdes. »

    Ses faibles tentatives pour se dégager n’eurent pour effet que de faire ricaner l’homme qui l’entravait, tandis que ses comparses l’entourèrent. Ils la fouillèrent et ne tardèrent pas à trouver la somme qu’elle avait gagné de ses mains – et pas uniquement de ses mains, la délestant de ses poches. Les trois acolytes semblèrent ravis, avant que le premier ne se rendît compte de ce qu’il avait entre les bras. Il la déshabilla du regard, avant d’entreprendre une fouille bien plus poussée que la première, allant chercher dans des endroits incongrus sous le tissu de la jeune femme. Alors que des mains crasseuses s’infiltraient sous ses vêtements, commençant à les défaire tout en révélant chaque fois d’avantage de chair blanche et encore inexplorée depuis quelques dizaines de minutes déjà, Laëssya chercha à appeler à l’aide. Tentative qui se retrouva immédiatement étouffée dans l’œuf quand l’une de ces mains aventureuses vint se plaquer contre la bouche, l’empêchant par la même occasion de respirer. L’idée de cette peau couverte d’immondices contre son visage lui donna la nausée, et elle essaya de s’y soustraire en projetant sa tête à gauche et à droite, refusant ce contacte écœurant. Une légère ouverture s’offrit à elle, et Laëssya n’eut pas d’autre choix que de mordre violement dans un doigt qui s’était légèrement décollé des autres, à moitié glissé entre ses lèvres.

    L’homme jura, retirant sa main, avant de la frapper brutalement au visage. La puissance du coup l’arracha des griffes des deux autres, plutôt occupés à se défaire de leurs chausses ou à pétrir ses courbes plutôt que de les retenir contre eux. Laëssya s’écroula à terre, désarticulée, et son crâne heurta tout aussi violement le sol. Une sourde et imposante douleur enveloppa le monde dans lequel elle se trouvait, lui voilant les yeux.

    « Idiot ! Mais qu’est-ce que t’as foutu ! Regarde, elle bouge même plus à présent ! C’aurait été tellement plus amusant si elle avait tenté de se débattre !
    - Ça change pas grand-chose à son usage. Puis si t’en veux pas, écarte-toi ; moi, j’crois que même morte, j’me la fais. »

    Alors qu’on la retournait sur le dos, et que, d’un coup de pied, ses jambes furent écartées, la jeune femme sombra dans les ténèbres.


Dernière édition par Laëssya le Mar 26 Juil 2011 - 9:26, édité 1 fois
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Lun 25 Juil 2011 - 17:57

    « Je t'avais bien dit que c'était un vrai merdier, ce quartier. J'ai les bottes trempées. J'te préviens, la prochaine fois, c'est les bleus qui s'y collent ! »

    Le garde bougonnait tout son soûl, se grattant la barbe d'un air renfrogné, son nez fièrement dressé dans l'air humide de la soirée qui s'annonçait longue pour les deux soldats olysséens. Comme toujours, les rondes étaient une tradition de mise dans la région, et surtout à Sharas, où l'on aimait rassurer le nobliaud et la veuve par la présence constante d'une sécurité dans les ruelles les plus inhospitalières. Mais force était de constater que les rues qui abritaient les poules aux oeufs d'or de la prositution et du marché noir en tout genre étaient les moins appréciées et les moins défendues par la noble garde d'Olyssea. Ainsi, si les somptueux hotels particuliers et les délicieuses allées commerçantes voyaient fleurir de jour comme de nuit des gardes aux mises flamboyantes, les venelles plus sombres et plus glauques, elles, ne connaissaient bientôt plus que les rats comme passants nocturnes.

    Et pourtant, ce soir là, ils étaient là, tous les deux, deux solides gaillards au parler rudimentaire, leur courage et la paie de la fin du mois motivant plus que jamais leur envie de boucler leur promenade de santé crépusculaire.
    Le collègue répliqua d'un bref rire aigre, une fumée légère s'échappant de ses lèvres ; le froid faisait son office.

    « C'est ca, pour les ramasser à la pelle ? T'sais bien qu'ils sont mieux à ép'lucher les blettes qu'à défendre le gueux... »

    Avec cynisme il haussa les épaules, continuant de marcher d'un pas morne. Il ne se passerait rien ce soir, du moins le pensait-il. Les voyous savaient déjà qu'ils rôdaient et qu'il valait mieux se planquer plutôt que de sortir le nez pour aller boire de la piquette et jouer au Kjall dans un bouge quelconque. Les putains, elles, rentraient chez elles, la peur au ventre de croiser qui que ce soit. Les autres ? Ils crevaient dans le caniveau, ou patientaient que les ombres qui veillaient au grain et à la bonne vie du peuple se soient détournées une bonne fois pour toutes pour reprendre là où ils en étaient.

    Une fois de plus, le plus petit maugréa, reniflant bruyamment.

    « Rah putain ... Y pleut. »

    Ils tournèrent, décidant d'emprunter des voies d'accès moins connues du peuple et plus sûres pour eux, tandis que l'étroit chemin où une dalle sur trois manquait déboucha bien rapidement sur une place abandonné cerné de funestes bicoques aux étages aussi solides que des brindilles d'herbes.
    Tout ici sentait la gloire passée, la vieille pierre sale et les carreaux brisés évoquant un ancien lieu autrefois propice aux marchés, courru des jeunes filles et des preux damoiseaux. La fontaine centrale avait été sévèrement démolie, vestige d'un passé qui était maintenant en proie au troc plus ou moins légal et aux pillages réguliers des pauvres hères qui y vivaient.

    Et au beau milieu de cet agréable panorama cosmopolite, gisait un corps quasiment dénudé, trois hommes s'attelant à défaire leurs haillons pour pouvoir pleinement profiter des plaisirs d'une chaire dérobée de manière fort peu conventionnelle.

    « Eh ! EH, VOUS ! »

    « Merde, cassons-nous ! »

    Les deux gardes s'approchèrent au pas de course, épées tirées au clair, tandis que déjà, le premier des trois roublards filait au pas de course, sa jeunesse lui ayant sûrement fait faire dans le caleçon avant même d'avoir pris connaissance de la nature du danger qui les menaçait. Les deux autres, un peu plus enivrés, bêtes, ou dangereux - ou les trois à la fois -, restèrent campés là, l'un attrapant la pauvre chose inconsciente, l'installant sèchement sur son épaule boueuse.

    Le plus massif s'avança, conquérant, tendant les bras comme en signe de paix, les mots qui s'extirpaient de sa bouche ne se conformant pourtant pas vraiment à quelque chose de pacifique, bien au contraire. Il brailla, dévoilant ses chicots pourris et son verbe faramineux.

    « On l'a trouvée en premier, chasse gardée, bande de p'tits merdeux ! Allez donc en chercher une aut' ! »

    Le second, un peu plus angoissé et conscient soudainement que la tournure des évènements prenait un sombre virage pour eux, tenta de bégayer des excuses qui ne firent que l'enfoncer aux yeux de la garde, ses pieds reculant progressivement d'un pas ou deux, maladroitement, serrant le corps de l'enfant assoupie contre lui comme un précieux bien.

    « Ouais, t'façon, elle est morte ... Pis c'est pas une fine fleur, hein, t'sais. Z'avez qu'à aller au bordel, avec tous les sous qu'z'avez, nan ? »

    Le garde barbu fut le premier à entamer les hostilités, envoyant un coup de poing magistral à son compère, qui, chancelant, manqua sa contre-attaque en raison de son ébriété. Il fut cependant trop lent pour reprendre une constance, son corps rapidement et violemment poussé contre les débris de pierre de la fontaine, qu'il percuta de plein fouet dans une pluie d'insultes au raffinement certain.

    « Ecoute moi bien mon p'tit gars. Nous compare pas à toi et ton sale petit porc de copain, parce que sinon, c'qui va se passer, c'est que tu risques de finir tes vieux jours plus vite que prévu, et qu'demain, ce sera toi qui s'ra pendu en place publique, alors tu vas t'barrer vite fait, compris ? »

    L'autre garde, lui, menaçait de sa lame celui qui gardait en otage la proie de leurs envies lubriques, lâchant avec une acidité pesante un dernier avertissement.

    « Si tu la lâches pas, j'vais t'faire passer le goût de violer une gourgandine, et tu tiens trop à tes roubignolles pour vouloir vérifier ça, non ? »

    Un silence répondit à la menace. Et puis, sans prévenir, le garde bondit sur lui et l'envoya mordre la poussière d'un coup du plat sur le crâne, l'autre reculant sous le choc, ses mains malgré tout agrippés au corps dénudé. Un genou fut fraîchement asséné aux bijoux de famille, tandis que le garde l'empoignait pour plaquer sa lame contre sa gorge. Déconfit, hagard et pantelant sous la douleur infligée, la jeune fille glissa au sol avec lenteur, ses bras la reposant avec une délicatesse qu'elle n'aurait sans doute jamais connu si les deux n'étaient pas intervenu.

    « On voulait rien lui faire ! »

    « Barre-toi, dégage ! »

    Un coup de pied lui fut décoché tandis que le second garde s'occupait à son tour de faire déguerpir le collègue du malfrat. Les deux ne demandèrent pas leur reste et prirent leurs jambes à leur cou sous une pluie torentielle, tandis que le garde barbu se pencha sur le corps de la créature qui lentement reprenait conscience.

    « Hé bah, mam'zelle. Ca va ? »

    « T'as d'ces questions cons. Elle va pas bien la môme, r'garde là. Bon, comment qu'vous vous appelez ? Vous les connaissiez, les individus, là-bas ? 'Vous ont volé que'qu'chose ? »
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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mar 26 Juil 2011 - 9:20

    A la surface de sa conscience, quelques vestiges de bruits épars résonnaient encore. Laëssya ne voulait pas se réveiller. Elle savait que rien de bon ne l’attendait en haut, préférant demeurer dans les limbes de l’inconscience, loin de toute perception des abominations qui l’attendaient à son réveil. Elle s’enfonça volontairement plus profond, au-delà de son égarement, cherchant à atteindre un endroit où elle ne serait plus reliée à son corps souillé. Elle chercha à atteindre un rêve, un souvenir aussi fugace fut-il, où elle était heureuse. La jeune femme recula dans le temps, explora ses souvenirs diffus et brumeux, sans pour autant trouver l’objet de ses besoins. En réalité, trop peu de souvenirs furent assez emplis d’allégresse pour la maintenir dans cet état illusoire, cette protection qui la soustrayait aux assauts de la réalité. Sa vie semblait n’être qu’un enchevêtrement de misérables fragments d’existence tous aussi décousus et lamentables les uns que les autres.

    Peu à peu, elle perdit contact avec cet océan noir qui l’engluait agréablement, avec ce néant dans lequel elle s’était noyée, et dans lequel elle retrouvait pourtant pied. Le froid apaisant, l’absence de sensation refluèrent tandis qu’un goût âcre lui remontait dans la gorge. L’air frémit douloureusement dans ses poumons quand sa joue déjà bien endolorie heurta quelque chose d’humide, ce qui la ramena à la cruelle réalité.

    La pluie tombait toujours, diluvienne, sur le monde. Les trombes d’eau qui cisaillaient le ciel noirci d’épais nuages zébraient sa vue, occultant sa vue d’un voile liquide qui goutait à ses cils. Les yeux mi-clos, elle tentait bien tant que mal de percevoir l’univers qui tanguait autour d’elle. Des paroles furent lancées avec véhémence, mais, aussi glissantes et insaisissables que les flots divins qui semblaient vouloir noyer le monde, elles ne purent trouver d’attache dans son esprit encore égaré, et leur signification se perdit. Laëssya crut discerner une autre voix beaucoup plus proche qui résonna à ses oreilles, mais semblait approuver la première ; mais comment pouvait-elle en être certaine ? Sans qu’elle pût le voir et encore moins l’expliquer, à moins qu’elle n’eût perdu toute mémoire visuelle, la jeune femme perçut qu’un coup venait d’être distribué, toute notion de cupidité oubliée, et que peu après, un corps chut dans un tohu-bohu de pierres tombant les unes sur les autres.

    Inconsciemment, Laëssya tenta de se rattraper à quelque chose dans le vide qui l’entourait, et ses mains s’agrippèrent à un tissu détrempé. Ses sens revinrent en même temps que sa vue, et elle constata qu’elle se trouvait à présent sur l’épaule d’un de ces rustres qui l’avaient poursuive. Une odeur de vinasse, de chien mouillé et de sueur rance que la pluie ne parvenait pas à évincer lui assaillit les narines. La pauvre victime qu’elle était ferma les yeux, tentant de se soustraire à ce flot d’émotions et de perceptions qui la balayèrent, et il lui fut tout aussi inconcevable de remarquer que le monde, même dans ses plus obscures noirceurs, continuait de tourner sur lui-même. Les affres de la nausée de tardèrent pas à soulever de leurs goûts immondes l’estomac de la jeune femme, se mêlant à celui du sang, ce liquide carmin dont l’âcreté lui était restée en travers de la gorge.

    Après une manifestation intense de sa volonté pour ouvrir les paupières, il se trouva que, se retrouvant en travers d’une épaisse épaule et la tête sur une omoplate, à l’extrême opposé du théâtre des évènements, ce fut son fessier agréablement rebondi et partiellement révélé par sa robe arrachée qui s’était vu attribuer la meilleur place pour suivre le déroulement de la scène sur le point de s’enchaîner. Passive, et totalement incapable du moindre mouvement dans l’anémie qui la guettait, Laëssya ne put, sans voir ce qu’il se passait, que sentir le rustre qui se pliait en deux après un coup des plus honorables particulièrement bien placé, et ce juste avant qu’on la déposât au sol dans un mouvement tellement empli de douceur qu’il en devenait attendrissant.
    Cette fois-ci, les paroles proférées furent parfaitement audibles et intelligibles pour la gisante encore en vie, propos qui ordonnait à ces gredins de déguerpir sur le champ ; agissement dans lequel ils excellèrent.

    Alors que, allongée au sol, son regard se perdait dans les abîmes noirs et célestes qui continuaient de pleurer sur sa condition, un visage barbu s’offrit à sa vue en lui posant une question qui, aussi anxieuse et sincère fut-elle, battit des records de pertinences. Ce que ne manqua pas de lui faire remarquer le second garde, elle venait de le découvrir, qui avait prêté main-forte au premier. Devant l’avalanche de question qui lui tomba sur la tête, la courtisane eut l’audace de tenter de se redresser. Loin de lui remettre les idées en place, ce geste en apparence inoffensif les lui mélangea d’autant plus fortement que le mouvement perpétuel de rotation qui s’effectuait autour d’elle s’intensifia. Elle aurait probablement défailli si l’un des deux gardes ne l’avait pas soutenue en lui agrippant les épaules, lui permettant de se mettre en position assise en lui relevant le buste. Mouvement qui lui dénuda la poitrine, qu’elle couvrit immédiatement de son corset devenu trop ouvert et trop ample après que les lacets, au dos et permettant la fermeture, ne fussent également arrachés. La jeune femme prit le temps de rassembler ses esprits avant de prendre la parole.

    « Je… Je vous remercie de votre intervention, Messieurs. Il est indéniable que sans vous… »

    Elle ne put poursuivre sa phrase alors que le ton de sa voix s’amenuisait, comme si elle répugnait à prononcer la souillure qui l’avait guettée. La serveuse espéra également qu’au travers sa condition de courtisane, ses deux nouveaux protecteurs n’y verraient pas là une marque d’hypocrisie venant de sa part. Si vendre son corps pour subvenir à ses propres besoins était une chose, se faire outrager dans un lieu inconnu en était une autre, radicalement différente. Une main plaquée en permanence contre ses seins qui se mouvaient imperceptiblement au rythme d’une respiration difficile, Laëssya se releva, non pas sans l’aide de ses gardes du corps qui lui furent d’une grande aide. Le monde tanguait toujours, bien qu’un peu moins, alors qu’elle réussît à se stabiliser sur ses pieds. En se passant une main sur le visage, elle constata qu’elle allait probablement hériter d’un vilain bleu sur la joue, et en retirant la main de l’arrière de son crâne, que du sang mal coagulé se mêlait à la boue maculant ses doigts.
    Elle ne réagit même pas à cette idée ; que pouvait-elle y faire de toute façon ? Elle se contenta de répondre aux trois questions posées.

    « Je m’appelle Laëssya… J’ai plus de parent…Je n’ai aucun nom de famille à vous fournir. » Elle se demanda l’espace d’un instant si elle devait mentionner le fait qu’elle logeait depuis sa plus tendre enfance dans l’auberge où elle travailler de jour, et si elle devait par cette même occasion fournir le nom de son patron. Mais cela ne consistait qu’à se répandre en paroles tout aussi inutiles que longues et laborieuses à prononcer dans son état, et de plus, en quoi cela avancerait-il les deux hommes ?

    « Je ne connaissais pas ces trois hommes… Quand ils ont découvert que je les avais vu, ils m’ont poursuivie, m’suis enfuie mais ils m’ont rattrapée. Pis ils m’ont volé la somme que j’ai gagné… en travaillant. J’ai pas compté combien y’avait. »

    Laëssya se questionnait également sur le bien-fondé de ces trois questions. Ils n’allaient certainement pas lui rendre l’argent qui lui avait été volé, probablement pas poursuivre les trois hommes qui l’avaient agressée – et de toute façon, d’autres prendraient leur place – et son prénom devait bien peu les importer. Elle demeura au milieu de ses deux sauveurs, livide, l’esprit encore embrouillé par les chocs aussi physiques qu’émotionnels, et attendit, incertaine, la suite des évènements.
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mer 27 Juil 2011 - 13:16

    Encore une gosse abandonnée à un bordel, ce fut la pensée commune aux deux gardes dont le regard s'éteignit. Sharas abritait le jour et la nuit en son sein, et la pauvre Laëssya était une preuve vivante de ce que le sublime port pouvait cacher de plus noir. La redressant par leurs poignes assurées, les deux gardes ne se permirent aucun regard mal placé, comme s'ils étaient étrangement habitués à une telle farce cynique, les comparses ne lui offrant cependant aucun rempart visuel pour masquer sa nudité partielle - à vrai dire ils n'avaient rien sous leurs mains calleuses pour protéger la petite -. Tandis que l'un s'assurait aux alentours qu'aucun autre individu mal intentionné ne rôdait encore dans les parages de la vieille place, l'autre, qui posait toujours les questions les plus pertinentes du duo "de choc", accorda un regard qui se voulut rassurant. Ils ne pouvaient pas lui promettre grand chose, simplement de la raccompagner chez elle sans encombre - c'était le minimum, si elle ne voulait pas risquer de faire des heures supplémentaires involontaires -.

    Dans le froid portuaire, le plus grand des deux sauveurs de ces dames bougonna à l'adresse de la dénommée Laëssya.

    « Bon, on va vous ram'ner à vot' maison. Pis c'est tout c'qu'on peut faire ... Désolée ma p'tite. »

    Courir après les fuyards, qui étaient déjà loin, à n'en pas douter, ca ne se faisait que dans les belles histoires de bardes. Aucun garde ne prendrait le risque d'aller s'enfoncer plus loin dans les venelles les plus infréquentables où les malfrats régnaient en bons petits maîtres de leurs territoires souillés, même et surtout pas pour si peu d'argent - car une catin ne gagnait sûrement pas des mirettes, du moins, pas assez pour motiver une telle folie ! -. Les trois brigands se feraient donc la part belle ce soir avec un butin pécunier. Demandant à la jeune femme de les guider jusqu'à son chez-soi, les deux soldats l'amenèrent sous une pluie battante qui avait décidé de durer toute la nuit jusqu'à l'entrée de ce qui ressemblait à une auberge ...

    Ou plutôt, aux restes d'une auberge dans un état des plus critiques.

    Car le bâtiment n'avait plus exactement l'allure que lui connaissait la jeune enfant rousse. Les braises encore scintillantes léchaient le bois noirci de la porte défoncée, tandis qu'une épaisse fumée âcre annonçait dans le ciel assombri les fins d'un incendie. Une bagarre qui avait sûrement tourné à l'incident ; les vitres avaient été fracassées, et de ce que le garde barbu aperçut en s'approchant, des tables et des chaises avaient été renversées, brisées, et l'intérieur n'était pas bien plus reluisant. Il y avait eu du grabuge, et il était difficile de savoir si les propriétaires ou qui que ce soit s'en était sorti indemne, mais à vrai dire, au vu du calme entourant les lieux vandalisés, il semblait que l'endroit n'avait souffert d'aucun mort.

    « Z'êtes sûrs que c'est là ? ... »


    Un léger malaise s'installa, les deux gardes échangeant un regard d'incompréhension. Soit cette môme avait une capacité incroyable à se foutre dans la merde, et de multiples agresseurs lui en voulaient pour une telle liste de raisons qu'après un viol et un vol, une destruction en règle de son habitat s'était imposé à leur esprit décidément bien rancunier ; ou alors, la gamine s'était trompée d'endroit. Mais au vu de la décomposition qu'affichait son visage abasourdi, la nouvelle se confirma pour les deux soldats ; en voilà une qui n'avait plus de toit au dessus de sa tête, et plus de vêtements pour le lendemain. C'était beaucoup en une seule nuit, et surtout pour une aussi jeune gamine. Catin ou pas, leur devoir de gardes bonhommes s'imposa à eux, et le barbu finit par trouver une solution qu'il lança avec un ton bourru, brisant l'atmosphère pesante.

    « Y a bin une solution. On vous met au cachot pour la nuit, mais seul'ment cette nuit ! 'Peut pas vous garder bin longtemps, 'savez, m'zelle. »

    « Mais au moins vous s'rez au chaud et pis z'aurez d'quoi boire et manger pour un r'pas. »

    A vrai dire, nos deux sharasiens étaient déconfits. L'un, parce que cette gamine qu'ils venaient de sauver aurait pu avoir l'âge de sa fille, et qu'en la voyant ainsi, il ne pouvait accepter ou même tolérer l'idée de passer outre et d'abandonner la môme devant le triste sort, et se coucher sur ses deux oreilles sans culpabiliser. L'autre, parce qu'il songeait avec une certaine naïveté - dont faisaient encore preuve une bien trop petite quantité de gardes - que c'était leur rôle de défendre les victimes des crapuleries et des fourberies des bas-quartiers, et qu'au moins, ça faisait d'eux des gens un peu plus honnêtes et meilleurs que tous ces foutus enfoirés.

    Guettant l'accord de la jeune fille, les deux gardes l'observèrent, l'un penaud, l'autre songeant et accordant à la jeune femme un petit moment pour récupérer d'éventuelles affaires si elle le souhaitait, tout en sachant qu'elle irait accompagnée, parce qu'on n'était toujours trop imprudents, et puis que jamais deux dangers sans trois ; un bâtiment aussi mal en point pouvait encore contenir son lot de mauvaises surprises. C'était à elle de choisir entre la peste et le choléra ; le genre de dilemmes dont on se passerait bien.
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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Jeu 28 Juil 2011 - 9:25


    La « ramener à sa maison ». C’était assurément ce qui pourrait se faire de mieux en cette triste soirée un peu trop riche en évènement au goût de la jeune femme. Elle fut reconnaissante aux deux gardes de détourner les yeux lorsque son bustier délassé s’affaissa ; non pas qu’elle eût pour habitude d’être prude, mais l’idée que ceux qui venait de la sauver pussent la reluquer aurait relégué leur sauvetage à une autre tentative de viol. Ou presque. Une fois remise debout non sans l’aide des deux hommes, et qu’elle eût répondu à leurs questions, elle tenta de faire quelques pas. D’abord chancelante, la tête toujours bourdonnante, Laëssya s’accrocha au bras du grand barbu, tentant tant bien que mal de retrouver un équilibre précaire. Elle n’avait jamais mis les pieds sur un navire, mais était certaine que les sensations que l’on y ressentait étaient en tout point semblable avec celles qu’elle vivait actuellement. Après quelques pas qui auraient fait rire les ivrognes dont elle avait la charge, la jeune femme réussit à se tenir debout avec d’avantage de dignité que lors de ses premiers essais.
    Arriva alors la fâcheuse question de savoir où elle vivait.

    « Je loge dans une auberge, mais je ne sais pas du tout où on est ici… »

    La course qu’elle avait menée lors de sa fuite éperdue l’avait probablement conduite dans les fin fonds de Sharas, dans des lieux où il ne valait mieux pas trainer la nuit. Pour la première fois depuis qu’elle avait repris connaissance, la jeune femme balaya l’endroit de son regard émeraude qui brillait faiblement. Probablement les restes d’une ancienne place, d’après ce qu’elle voyait : de vieux étalages de bois miteux disposés autour d’une fontaine centrale où seul le temps qui s’y écoulait encore avait fortement détérioré les jointures et les pierres. Une place qui avait dû connaître l’affluence des jours de marché, la bonne humeur matinale des badauds s’en allant acheter quelques provisions, le tohu-bohu ambiant qui y régnait, ponctué des cris des marchands vendant leurs fournitures étalées sur de petits bancs, ou encore des hurlements d’indignations de quelques bourgeois qui venaient de se rendre compte que les cordons de leur bourse avaient été coupés. Un endroit qui n’était plus que l’ombre de lui-même, et d’avantage encore alors que la pluie ne cessait de tomber lugubrement sur les maigres vestiges d’une époque révolue.

    « Peut-être que si on avance un peu, je pourrais retrouver un endroit familier. »

    Que faire d’autre, de toute façon ? Ils ne pouvaient pas décemment rester là à espérer un signe divin leur ordonnant de prendre telle direction. Aussi revinrent-ils sur leur pas, arpentant dans le sens inverse le chemin que Laëssya avait emprunté lors de sa vaine tentative pour échapper à ses poursuivants. Elle s’avançait un peu au hasard, ne parvenant plus à se remémorer les endroits précis qu’elle avait traversés, s’en remettant à une chance qu’elle n’avait pas eue tout au long de la soirée. Finalement, par une coïncidence qui n’en était pas une, Laëssya parcourant les ruelles de la citée depuis fort longtemps, le petit groupe arriva à l’intersection de ce que la jeune femme reconnut comme étant une grande artère centrale de Sharas, une rue bondée d’activité de jour. Pourtant, en cette nuit noire et pluvieuse, rares étaient ceux qui s’y risquaient, et les trois personnes rencontrèrent peu de gens assez téméraire pour se tremper au-dehors sans être sûr de pouvoir rentrer en pleine santé. Les passants qu’ils croisaient leur jetaient des regards curieux, soupçonneux, se demandant bien ce qu’une jeune fille aussi mal vêtue pouvait bien faire en compagnie de deux gardes qui semblaient l’encadrer de près, de peur qu’elle ne s’échappât. Ou alors ils le savaient que trop bien, et dévisageaient les deux hommes, comme si cette simple scrutation pouvait leur permettre d’en apprendre d’avantage sur la conscience d’esprit de deux gardes peu scrupuleux désirant s’offrir les services d’une prostituée.

    Cependant la jeune femme s’en fichait éperdument. Elle avait l’habitude de ce genre de regard peu élogieux qu’elle attirait en permanence, regard qu’elle avait elle-même jetée dans sa jeunesse. Attentions peu valorisantes de bourgeois vaniteux qui la regardait avec condescendance, et dont l’hypocrisie n’était plus à prouver dès lors qu’ils courraient dans l’une de ces maisons de passe telles les Dessous de la Couronne, en prenant bien soin de se masquer le visage dans le but de préserver leur noble et vertueuse identité. Et surtout, elle bien d’autres choses la préoccupaient.

    Dans les ruelles sinueuses, toujours en mauvaise posture vestimentaire, Laëssya se demandait comment allait réagir Albrecht, le patron de l’auberge dans laquelle elle vivait, lorsqu’il découvrirait que deux gardes avaient escorté la jeune femme jusqu’à son propre établissement. Il était possible qu’il pensât qu’elle avait joué les troubles fêtes, établissant un véritable capharnaüm dans un autre endroit, et que, dans la mesure où elle n’avait peut-être pas prit d’argent sur elle, il revenait à son employeur de payer les pots cassés. Il fallait toujours quelqu’un pour payer ou pour demander le moindre dédommagement, ainsi allait la société dans laquelle ils vivaient. Encore que, se disait Laëssya, il n’était pas même au courant de l’endroit où elle travaillait la nuit ; il s’en fichait complétement sortait en ces heures vespérales pourvu qu’elle rentrait à la bonne heure en étant capable d’assurer le service le lendemain. Il était donc possible que, fidèle à lui-même, il observerait la scène avec un détachement total. Ou même qu’il serait encore en train de dormir alors même qu’elle se glisserait dans son propre lit, et que les deux hommes s’en iraient rejoindre le leur.

    Elle espérait également que son apparence physique n’en avait pas trop pâtie. C’était de ça dont elle avait véritablement peur. La moindre petite blessure bénigne pouvait se transformer en une plaie suppurante en l’absence de soin, et elle n’avait pas les moyens de s’en payer. Une dent de travers, et il en serait fini de ses sourires enjôleurs qui fidélisaient le client lors de l’apport de la boisson commandée. Une bosse, un gros bleu, et elle pouvait dire au revoir à son air angélique et innocent qu’affectionnaient tant les hommes lors de soirées aux Dessous de la Couronne. Il lui faudrait attendre la régression de ces éventuelles ecchymoses tout en espérant qu’il ne resterait pas de cicatrice visible.
    Et elle pouvait s’en inquiéter. Lorsqu’elle s’était relevée, la courtisane avait vérifié qu’elle n’avait rien de casser, et avait retiré de ce rapide l’examen une possible blessure à la joue, après le choc sur les pavés, et une autre à l’arrière le crâne, d’où s’écoulait son sang qui avait rendu poisseux ses cheveux. Qu’Albrecht se fût endormi ou non lorsqu’elle rentrerait, il était certain qu’au lendemain matin il serait mis au courant de ses meurtrissures, tandis que de son côté, la jeune femme n’aurait eu aucun moyen de constater les dégâts occasionnés, ne possédant guère de miroir.
    L’espace d’un instant, Laëssya se surprit à songer à demander aux deux gardes l’état de ses blessures, si elles se voyaient tant que ça sur son visage. Puis, secouant imperceptiblement la tête, elle rejeta ces pensées puériles. Elle ne voulait pas paraître aux yeux de ses sauveurs comme une petite pimbêche imbue d’elle-même ; il ne lui restait qu’un peu de dignité, et tenait à la conserver. En outre, l’obscurité qui régnait dans ces venelles ténébreuses ne permettait en rien un examen approfondi de ses blessures, et d’ici le lendemain, leur apparence aurait probablement empiré si elle en avait effectivement. Une obscurité qui s’éclaira soudainement d’une lueur rouge orangé, alors qu’ils approchaient des restes d’un bâtiment qui avait pris feu plus tôt dans la soirée.

    Laëssya s’arrêta net. Plongée dans ses interrogations qui la taraudaient, elle ne s’était pas rendue compte qu’elle venait d’arriver à l’auberge. Le flot incessant de ses pensées tournoyantes venait d’être à l’instant balayé par la vision qui accabla son regard. Un violent frisson l’envahit, tandis qu’elle demeurait là, bouche bée d’incompréhension.
    L’auberge avait été totalement dévastée par un incendie. D’énormes langues de feu avaient laissé des trainées noirâtres sur les murs, emportant tout sur leur passage. Les flammes avaient voracement dévoré les poutres de l’édifice, l’affaiblissant d’avantage à chaque seconde, jusqu’à ce que le poids de l’étage eût raison de la structure du bâtiment, qui s’était alors en partie effondré sur lui-même.
    La question du garde n’obtient qu’une réponse muette de la part de la jeune femme, qui venait, hébétée, d’avancer de trois pas vers son ancien foyer. Alors que des cendres se déposèrent sur sa peau, apportées par un vent sifflant, la cruelle vérité s’imposa peu à peu à elle.

    Elle venait de tout perdre. Tout perdre.

    Elle n’avait jamais eu grand-chose ; à vrai dire, presque rien, si ce n’était deux ou trois vêtements passablement usés, quelques sous, un lit et un toit. Mais jamais ce maigre confort matériel ne lui avait paru aussi important depuis qu’elle venait de soudainement constater sa disparition. Un vide se creusa douloureusement en elle, alors que ses derniers espoirs partissent également en fumée lorsqu’elle s’approcha d’une fenêtre dont la vitre avait éclaté. Inutile de songer à ramasser le moindre objet à l’intérieur, il n’y demeurait plus rien de récupérable.

    Brisée, peut-être défigurée, sans abri, Laëssya était devenue en cette soirée pluvieuse une véritable moins que rien, parjure de la société. Comment cela était-il arrivé, elle n’en savait rien. Le mal était fait, aussi soudainement que le ciel lui était tombé sur la tête. Sans son métier de serveuse, elle allait devoir se prostituer jour et nuit pour tenter de survivre dans la rue, sans aucun refuge, à la merci du moindre passant quelque peu entreprenant. Sans abri, sans un toit pour l’abriter, la pluie et les intempéries qu’elle subirait auront bien vite fait de faner sa jeunesse, ses vêtements s’abreuveraient de la puanteur des égouts, et elle n’attirerait bientôt que le dégoût des passants qui la chasseront loin des artères principales de Sharas. Elle ne manquera pas de se faire jeter des Dessous de la Couronne, et ne sera plus bonne qu’à se faire besogner par des mendiants crasseux et puant la maladie, sans être certaine d’obtenir la moindre compensation en retour. Un avenir radieux pour une jeune femme de dix-neuf ans, qui au bout de trois sans en paraîtrait le double.

    L’un des gardes la ramena sur terre en proposant une bien maigre alternative. La conduire au cachot en attendant de trouver mieux. Laëssya se tourna vers les deux hommes dont le visage déconfit ne devait être qu’une pâle réflexion de l’expression que le sien devait leur offrir. Au cachot pour une nuit, avec un repas. De quoi retarder d’un seul jour tout un engrenage qui la poursuivra pour les dix ans à venir, avant qu’elle ne meure d’une dizaine de maladie récoltées sur les lépreux de la ville, qui la pourrirait de l’intérieur.

    « Je me demande si je ne devrais pas mettre fin à mes jours tout de suite, leur avoua-t-elle d’une voix d’où suintait le désespoir. Ou encore si je ne devrais pas agresser un passant et me faire volontairement prendre, afin d’être conduite au cachot et d’y rester là plus longtemps qu’une simple nuit. »

    Elle releva alors son regard, et croisa celui du garde barbu, où elle put y lire à la fois la consternation, mais également le refus de ses paroles. Cela aurait signifié la non-reconnaissance de leur aide, le rejet de leur secours alors même qu’elle avait été sur le point de se faire outrager. Si les trois gredins avaient été armés, alors les deux gardes qui l’avaient secourue auraient vainement risqué leur vie. Cela ne changeait rien à ce qu’elle ressentait actuellement, son existence lui paraissant déjà condamnée, mais ces deux hommes ne méritaient pas d’entendre ça après ce qu’ils avaient fait pour elle. Si elle devait mettre fin à ses jours, alors elle devrait attendre d’être hors de vue, qu’ils la croient peut-être pas en sécurité, mais qu’ils aient au moins le sentiment d’avoir bien accompli leur travail en faisant le maximum pour elle. Vaincue, Laëssya haussa les épaules, prête à les suivre.

    « Pourquoi pas… Allez-y, je vous suis. »
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Ven 29 Juil 2011 - 17:20

    Le désespoir qui peignait le visage de la gosse faisait peine à voir et aurait sûrement fendu le coeur de bien des durs à cuire. Pour autant, les solutions ne pleuvaient pas, et la bonté avait ses limites face à la réalité crue de la situation. On ne pouvait pas grand chose face aux malfrats et à leurs intentions, tout au plus parvenait-on à les contrer sans s'assurer que le lendemain serait plus sûr et plus sain.

    Face à l'injustice, la rouquine lança, inconsciente à cause du drame et terriblement démoralisée, qu'après tout, son sort n'était plus tant important ; préférer la mort à la survie était signe d'un abandon bien compréhensible mais peu cautionnable, surtout aux yeux des deux gardes qui renchérirent de sitôt, rappelant à l'ordre la demoiselle. Certes, la mésaventure était aussi grande que fâcheuse, mais ainsi baisser les bras n'était pas digne ! La vie avait ses difficultés qu'on cherchait souvent à éviter ou à déguiser, mais de la fuite ne découlait jamais rien de bon.

    Ainsi les deux bons bougres se chargèrent de prendre la route du domaine sharasien de la baronne elle-même, les prisonniers y séjournant non-loin dans une enceinte de pierre aussi austère que ce qu'ils méritaient, en attendant leurs sentences, voire leure éventuelle mort en place publique. L'ambiance n'y serait pas reluisante et l'on n'y festoyait guère, mais au moins Laëssya y aurait plus de confort qu'en pleine rue accompagnée par les clochards des quartiers des bordels. Pendant la route, qui fut aussi silencieuse que l'atmosphère et le temps le leur permettait, de nombreux regards s'échangèrent entre nos deux hommes, qui sans que la gamine le comprenne encore, éludaient déjà leur plan. La pluie s'était un peu adoucie, et ce fut un temps mitigé bien que grelotant qui les accueillit face aux imposantes portes surveillées que franchirent les gardes, le barbu intimant à la jeune femme de ne plus dire mot à partir du moment où ils pénètreraient dans l'enceinte. Il fallait laisser les gardes "faire". La prise sur chacun de ses bras se raffermit sans qu'on ne lui expliqua pourquoi, et elle fut traînée sous les yeux des veilleurs avec une rudesse nuancée, histoire de donner le "change".

    Si au début, le petit manège échappa sans doute clairement à la pauvre belle de jour, qui se demandait à quoi pouvaient bien s'échiner les deux bonshommes, leur entrée dans l'enceinte et le vestibule des cachots lui éclaircit l'esprit lorsqu'elle put capter les paroles de l'aîné qui composait leur trio hétérogène. S'adressant à l'un de leurs collègues, un jeune sot qui semblait frôler l'assoupissement, accoudé à son bureau de fortune chichement éclairé, le garde déclama de son verbe cru et sec la raison de leur présence.

    « On en ramène une aut' ! Une voleuse, prise la main dans l'sac avec les sous et tout et tout ! L'tavernier l'avait d'jà vu rôder aut'fois. »

    Si Laëssya céda à la panique, le barbu lui fit bien vite signe d'un coup de coude relevant davantage de la prévention que de la punition qu'il ne fallait pas s'inquiéter : le mensonge faisait partie de la mascarade. Ici, n'importe qui ne pouvait pas prétexter à demander l'asile, surtout pour plusieurs jours éventuels. Bizarrement, il fallait croire qu'à Sharas, les fraudeurs et les truands étaient parfois mieux lotis que les honnêtes gueux. Ecarquillant les yeux de stupeur et de fatigue, le jeunot frotta ses mirettes et griffonna quelque chose sur le parchemin face à lui.

    « Bah, à c't'heure ? .. Bon ... Mettez-là dans un cachot libre, on s'en occupera d'main ... C'est quoi son nom ? L'est pas dang'reuse au moins ? »

    « Laëssya qu'elle dit. Et d'puis quand t'as peur des fem'lettes toi ? F'rait pas d'mal à une mouche, celle-ci, 'mord juste un peu. »

    Le barbu ricana devant la moue sceptique du geôlier, qui leur fit signe d'attendre tandis qu'il se levait mollement pour déverouiller la grille qui les séparait des petites "chambrées".

    Traversant le couloir sans un mot, les deux gardes finirent par s'arrêter devant une geôle vidée de tout habitant, et l'ouvrant, ils libérèrent la jeune femme de leur "étreinte", le barbu faisant mine de grogner après elle quelques injonctions habituelles. Pendant ce temps-là, son camarade marmonna à l'attention de la rousse.

    « On r'viendra d'main vous faire sortir sans ennuis, z'inquiétez pas. En attendant, dormez. L'jour qu'arrive s'ra pas des plus r'posants. »

    Lui adressant tous deux un maigre sourire en guise de réconfort, les deux gardes finirent par abandonner la prisonnière qu'elle était temporairement devenue, seule face à une paillasse qui trônait dans un coin , faisant face à une petite cuve crasseuse oubliée là, dont l'odeur ne semblait pas évoquer les roses printanières.

    La nuit allait être courte.

    ---

    Le lendemain matin, ce furent les timides rayons d'un soleil étouffé par un manteau nuageux qui vinrent cueillir Laëssya à son réveil. Un brouet et une petite miche de pain avaient été déposés à l'entrée de sa geôle, et face à elle, un pensionnaire au visage plutôt creusé lorgnait avec une avidité malsaine son repas frugal. Le geôlier, toujours le même jeune homme que la veille, avait abandonné son bureau pour administrer une correction matinale de bon aloi à un prisonnier apparemment peu scrupuleux qui avait "chié sur ses chausses". Un éveil tout en délicatesse qui ne manqua pas de tinter aux douces oreilles de Laëssya.
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Sam 30 Juil 2011 - 7:06

    Après ses dernières paroles, les gardes acquiescèrent en silence, et ils reprirent leur chemin. Cette fois-ci, ce ne fut plus la jeune femme qui mena la marche, mais les deux hommes, qui savaient bien mieux qu’elle le chemin le plus direct pour se rendre aux cachots. Non pas que Laëssya ignorât leur position, mais la prison faisant corps avec le château, ce n’était pas vraiment un endroit qu’elle avait pour habitude de fréquenter. Autour de la demeure de la baronne se rassemblait la grande majorité des maisons bourgeoises dont les occupants n’appréciaient généralement guère la présence d’une souillon au bas de leurs murs. Se drapant comme toujours dans leur noble hypocrisie, ces vaniteuses et suffisantes personnes chassaient à coups de pieds les mendiants et autres prostituées de leurs rues, demandant aimablement à ces dernières de retourner dans leur lupanar où ils pourraient les rejoindre tout naturellement et sans aucun scrupule une fois la nuit tombée.

    La pluie torrentielle qui s’était désormais quelque peu tarie avait inondé les égouts mal entretenus, et les caniveaux centraux tout aussi mal desservis inondaient les venelles, les obligeant à longer les murs des masures. Pas le moindre mot ne fut échangé au cours de cette lugubre procession qui menait une jeune femme derrière les barreaux, coupable d’avoir été la victime d’un bien mauvais sort. Elle pouvait toujours faire marche arrière, refuser cette proposition qui, au plus elle y réfléchissait, au plus lui paraissait louche. C’était bien la première fois qu’elle entendait parler d’une telle histoire. Aller volontairement au cachot pour avoir la belle vie, ou du moins, un peu de répit. En aurait-elle vraiment ? Elle n’y avait pas songé au premier abord, mais pour que la solution de ses anges gardiens fût envisageable, il fallait qu’elle obtînt une cellule pour elle seule. Si elle était lâchée dans une cellule commune, alors le viol qu’avaient empêché les deux gardes lui aurait paru comme étant salutaire aux regards de ce qui l’attendait durant toute une nuit en compagnie de voleurs, de meurtriers ou autres brigands en tout genre.

    Et qu’en était-il du gardien de la prison, normalement chargé de veiller au rationnement et à la sécurité de chacun ? Pouvait-on attendre de lui qu’il fût un homme de parole et de confiance ? Pour un peu qu’il eût conscience de la supériorité que lui conférait son rôle, et qu’un soupçon de perversion eût corrompu son âme, les cachots deviendrait probablement le pire endroit dans lequel passer une nuit, et peut-être pas qu’une. Laëssya frissonna, et ce ne fut pas seulement à cause du froid que lui procuraient le reste de ses vêtements trempés, lorsqu’elle repensa à quelques histoires que l’on lui avait contées, des histoires où de simples badauds qui avaient commis une simple faute ressortaient de leur geôle squelettiques, invalides ou mutilés, et où de jeunes femmes de sa condition en revenaient totalement brisées, ayant reçu les pires obscénités que l’être humain ait pu imaginer. En effet, pour peu que le gardien soit de petite morale en plus d’être peu scrupuleux, pourquoi la prison deviendrait-elle un gage de sécurité pour des criminels, pourquoi la loi s’appliquerait-elle pour ceux qui ne la respectaient pas ? Il aurait ainsi tout le loisir de sévir selon son bon vouloir, obtenant tout ce qu’il désirait sans qu’on puisse lui faire le moindre reproche – et encore fallait-il qu’un tiers fût la pour constater de ses agissements.
    D’ailleurs, la courtisane se concentrait essentiellement sur le geôlier, mais pourquoi les deux hommes qui l’accompagnaient ne seraient-ils pas de mèche avec le premier ? A gagner la confiance de jeunes filles naïves de son genre, qui ne pensaient guère à ce qu’un garde pût être aussi sournois, et à leur proposer comme protection un cachot pour la nuit ? Et une fois qu’elles étaient derrière les barreaux, le masque paternel de ces messieurs tombait immédiatement, révélant leur vrai visage.

    Laëssya, la tête baissée tout en faisant attention où elle mettait les pieds, frissonna de nouveau. Il lui sembla qu’elle devenait paranoïaque, qu’elle se faisait toute une histoire sur ces deux gardes qui souhaitaient peut-être et tout simplement pouvoir se coucher en ayant la confortable et appréciable impression d’avoir bien rempli leur devoir. Pour une fois qu’on lui tendait la main, pourquoi rechignait-elle tant à refuser cette aide ? Justement, il suffisait d’une fois pour que tout bascule. Se pouvait-il que ces hommes aient tout planifié depuis le départ ? Qu’ils aient risqué leur vie pour profiter d’une innocente en toute tranquillité, et que la destruction de son auberge se fût révélée comme étant une aubaine qui crédibilisait d’avantage leur discours ? Se pouvait-il que l’homme fût aussi retord et machiavélique pour assouvir ses désirs ? Assurément que oui, et, travaillant aux Dessous de la Couronne, s’abaissant à réaliser les fantasmes les plus secrets et les plus inavoués d’hommes à l’esprit totalement ravagé, elle était bien placée pour le savoir.

    Cependant, elle n’eut pas le loisir de méditer d’avantage sur cette flopée de question qui ne cessait d’accroître sa peur à mesure qu’elle y songeait. Alors que les abords de la prison furent en vue, le barbu ordonna à Laëssia de ne plus prononcer un seul mot. Ordre qu’elle ne put respecter, une protestation franchissant ses lèvres au moment où les deux gardes, qui venaient de l’encadrer, l’avait chacun prise fermement par un bras, l’empêchant de retenir son bustier qui avait chu à nouveau. Mouvement qui provoqua chez le plus âgé des gardes une grimace mécontente et agacée, expression qui transcendait nettement avec la patience et la pitié qu’il avait toujours arborées. Alors que le second garde entravait toujours l’un des bras de la jeune femme, le barbu autorisa sèchement cette dernière à remonter le vêtement et à le maintenir, tandis qu’il l’empoigna brutalement par l’épaule et par le coude avant de la tirer en avant. Une promenade qui contrasta fortement avec la précédente, alors qu’elle se faisait désormais malmener par ses anciens anges gardiens d’habitude si attentionnés.

    Le petit groupe franchit les lourdes et imposantes portes de bois renforcé, pénétrant dans l’antichambre de la prison. Là, somnolant sur son bureau, se trouvait un jeune homme qui avait peut-être son âge, et qui mit un certain temps avant de réagir à leur entrée. Il écarquilla les yeux, dévisagea les deux hommes, et surtout la prisonnière quand l’un de ces derniers prétexta qu’elle n’était qu’une simple voleuse qu’ils avaient attrapée alors qu’elle était en train de commettre son larcin. L’ancienne serveuse se douta que ce prétendu gardien devait être un nouveau formé sur le tas lorsqu’il s’empara avec maladresse de son registre pour y noter quelque chose, et qu’il s’arrêta son geste en plein mouvement, avant de demander le nom de la jeune femme, et, plus étrange, si elle pouvait présenter une quelconque menace. Comme si une jeune prostituée entourée de trois gardes, dont deux avaient mis en déroute une bande de gredins, et qui plaquait presque pudiquement son vêtement défait contre sa poitrine, pouvait être dangereuse ! En dépit de tous les évènements tragiques de la soirée, Laëssya fut sur le point d’émettre un rire sans joie, immédiatement étouffé dans l’oeuf par le coup de coude du barbu, qui répondit au jeunot. Réponse qui, d’ailleurs, fit froncer les sourcils de la rouquine, qui trouva encore le moyen de se vexer de la remarque de l’homme, pensant qu’il faisait allusion à l’une des erreurs de débutante, mais ô combien douloureuses pour ces Messieurs, dans son métier de courtisane.

    Le veilleur afficha un air dubitatif avant de finalement aller leur ouvrir la grille grâce au trousseau de clefs que lui seul possédait. Etant donné sa vivacité naturelle, il semblait aisé pour un prisonnier que de sortir de la prison, pour peu qu’il eût les bonnes cartes en main. Laëssya se demandait si les deux gardes qui l’avaient accompagnée tout au long de cette soirée pensaient de même, mais alors qu’elle leur jetait quelques regards en douce dans le but d’étudier l’expression de leur visage, elle ne put déceler le moindre signe qui trahissait leur désapprobation. Peu importait, si les choses tournaient mal pour elle, il était toujours intéressant et réconfortant d’avoir remarqué une telle chose.
    Le trio s’engagea dans les réseaux souterrains de l’édifice, le barbu jouant toujours la comédie, au même titre que son comparse, ne ménageant pas une pauvre Laëssya qui se retrouvait presque ballotée entre ces deux brutes. Finalement, ils s’arrêtèrent devant une cellule vide, au grand soulagement de la courtisane. Alors que le barbu s’attaquait à la serrure capricieuse et grinçante de la grille, le second garde souffla quelques encouragements à la jeune femme, encouragements qui n’eurent pas l’effet escompté. Probablement à cause de la fatigue et de cette soirée la plus agitée qu’elle n’ait jamais connue, elle réagit à la dernière phrase avec un temps de retard, au moment où le pas des deux acolytes s’évanouissait dans le couloir. Qu’entendait-il par « Le jour qui arrive ne sera pas des plus reposants » ? Voulait-il dire qu’une fois ce répit accordé, elle serait livrée à elle-même, ou bien qu’elle devrait répondre des accusations que le barbu avait fournies pour lui permettre d’obtenir une place de premier choix dans la prison de Sharas ?

    Son cœur s’était soudainement mis à battre la chamade alors qu’elle prenait pleine conscience de ce que cela signifiait. Elle avait été désignée comme étant une voleuse, et pour peu qu’elle fut effectivement reconnue comme telle, il était probable que l’on lui coupât une main. Ce n’était vraiment pas prévu dans le contrat ! Un toit contre une main, voilà qui s’avérait être un marché des plus stupides qui fussent. Ca ne pouvait pas être possible, ça ne pouvait pas être aussi gros. Bien sûr que non, n’avait-il pas dit qu’ils viendraient la faire sortir de là sans aucun ennui ? Par les cinq, que son esprit pouvait partir en vrille lorsqu’elle était en état d’alerte, ou dans une situation totalement étrangère. Cela dit, restait à savoir la façon dont on viendrait la tirer de là, sans faire de grabuge.

    Laëssya s’occupa alors à faire le tour de ses nouveaux appartements, ce qui fut fait en l’espace d’une quinzaine de pas, après avoir évité la partie sensible des lieux ou demeurait ce qui devait être le pot de chambre. Visiblement, l’objet fortement usité n’avait pas été vidé depuis quelques temps déjà, vu l’odeur qui s’en dégageait.
    A présent laissée à elle seule, sans rien à faire, elle se mit à grelotter. Ses cheveux étaient trempés, et il en allait de même en ce qui concernait sa robe arrachés et son bustier détaché, qui, lorsqu’elle en essora le tissu, laissèrent tomber quelques fines gouttelettes. Il était étrange de constater, que noyé sous la pluie, le corps et les vêtements dégoulinant, le froid éprouvait des difficultés à nous atteindre, alors que, dès que l’on mettait un pied au sec, la pellicule d’eau maintenue par notre vêture, et qui avait été jusqu’alors un bouclier contre ledit froid, semblait tout à coup jouer le jeu de ce dernier, nous faisant claquer des dents. C’est ce que ressentait actuellement la jeune femme, qui s’imagina alors quitter les lambeaux de tissu qui osaient encore prétendre à leur qualité de vêtement. Cependant, l’eau provenant du dernier déluge qui s’était abattu sur Sharas avait infiltré les sols et les roches, et les murs de sa prison dont l’isolation était des plus douteuses suintaient de petites perles translucides qui nourrissaient une mousse verte et envahissante. Dans cette atmosphère grasse et emplie d’humidité, la jeune femme doutait fortement que son accoutrement pût sécher, et le retirer pouvait dans sa cellule inviter à tords quelques que gardiens qui se laissaient guider par leurs pulsions. La seule chose qu’elle pût faire pour améliorer l’état de ses vêtements fut d’arracher une longue bande de tissu en provenance de sa robe, laissant entr’apercevoir une longue jambe bien fuselée, et de nouer cette bande autour de sa poitrine tout en plaquant son corset contre cette dernière. Elle s’assura que le tout tenait bon, et retrouva par la même occasion l’usage de son autre main.

    Elle constata par la suite l’état de la paillasse, qui s’avéra être toute aussi humide que ses vêtements, avec en plus une vieille odeur de moisissure qui lui assaillit les narines. Haussant les épaules, et ne se montrant pas trop capricieuse, Laëssya s’y coucha, attendant que le sommeil ne la prenne. Comme si s’allonger avait été la clef déverrouillant la porte de son esprit, une multitude de pensées vint l’assiéger. Les images de sa soirée tumultueuse défilèrent dans sa tête sans qu’elle fût en mesure de les arrêter, diverses émotions la submergèrent sans qu’elle pût les contenir. Longtemps elle batailla contre ces myriades de questions qui s’imposèrent quant à son futur, avant de finalement sombrer dans le sommeil.

    ***

    La clarté de l’astre diurne vint la réveiller, en même temps que des cris et des injonctions lancés à pleine voix, lesquels ricochaient en écho contre les murs des galeries de l’édifice. Il lui sembla que ce fut là la voix du fougueux geôlier de la veille, aussi s’étonna-t-elle de la véhémence de ses propos vis-à-vis de l’image qu’elle conservait de lui. La prisonnière crut comprendre qu’un prisonnier s’était fait dessus, ou qu’il avait eu l’idée tout aussi géniale de balancer sa matière fécale sur le gardien, s’attribuant de ce fait ses foudres ô combien méritées. Elle n’était pas sûre de la bonne version, et à vrai dire, s’en fichait.

    La jeune femme avait fait un drôle de rêve. Un Drow se tenait dans la cellule juste en face d’elle, et n’avait pas cessé de la provoquer en l’insultant. Il s’était alors aussitôt tu en entendant des gens arrivant tout près de leurs geôles. Ces personnes-là n’étaient pas autres que la Baronne d’Odyssea, accompagnée de plusieurs gardes, qui devaient s’enfuir après que sa descendance eût été éliminée par de mystérieux assassins. Plus curieux encore, la seule issue possible était en réalité un passage secret se trouvant justement dans le fond de la cellule de Laëssya, qui s’était immédiatement réveillée après que l’on eût actionné le mécanisme.
    Encore déroutée par ce rêve des plus curieux, l’ancienne serveuse prétexta que son cerveau avait été rudement dérangé par les coups qu’elle s’était prise la veille, et qu’il lui faudrait rapidement aller voir un guérisseur sous peine de vivre à nouveau une crise d’inspiration et d’imagination tout aussi aberrantes qu’oniriques.

    Se levant de sa paillasse, un crouton de pain rassis et un bouillon froid attirèrent son regard. Une seconde plus tard, son ventre émit un concert de protestation qui lui sembla raisonner dans toute la prison. Depuis combien de temps n’avait-elle pas mangé ? La jeune femme se jeta sur sa pitance.
    Au même instant, elle se sentit curieusement observée. Alors qu’elle releva la tête, elle se retrouva nez à nez avec un visage émacié qui la fixait d’un regard obnubilé.
    Laëssya sursauta à la vue d’un tel spectacle aussi surprenant et inattendu qu’il lui rappelait étrangement son rêve – bien qu’elle ne sût pas si elle avait affaire à un Drow ou non. Avait-elle fait un rêve prémonitoire ?!
    Toutefois, elle reprit rapidement le contrôle d’elle-même, quoique bien agacée de s’être fait laisser surprendre aussi facilement. L’autre semblait regarder avec une envie insatiable le pain qu’elle s’apprêtait à manger. Peut-être que le pauvre n’avait pas eu sa ration, ou qu’il n’avait pas eu à manger depuis bien plus longtemps qu’elle. Cela dit, cette pensée n’améliora pas son humeur devenue massacrante.

    « T’as faim ? demanda-t-elle alors que l’autre acquiesçait vigoureusement de la tête. Ben moi aussi ! »

    Et sur cette entrefaite, la courtisane croqua à pleine dents le morceau de pain rassis, qui, bien que dur, ne put résister à la voracité de sa prédatrice. Le bouillon ne tarda pas à suivre, bouillon grâce auquel Laëssya constata qu’elle avait attrapé un vilain mal de gorge, ce qui n’était pas étonnant vu l’endroit dans lequel elle avait dormi, et l’état de ses vêtements qui semblaient presque toujours aussi humides.
    Elle espéra que son mal n’empire pas. Encore un souhait qui se mêlait à une dizaine d’autres, dont certains prendraient peut-être forme dans un avenir proche…

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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mer 3 Aoû 2011 - 22:13

    Le brouhaha qui avait sorti de son sommeil Laëssya était un raffut proche de ceux qu’on peut contempler quand toute la famille prépare et attend avec une grande impatience l’oncle revenu après une expédition aventureuse. La seule différence, mais pas la moins notable, était que dans une prison, on se réjouit rarement d’une visite quelconque, car la seule qu’on y attend est celle du bourreau.

    Ainsi, les prisonniers se remuaient comme des lions en cage parce qu’ils soupçonnaient que la mort ou la punition qui les attendait servilement était proche, beaucoup plus proche qu’ils ne l’auraient imaginé. Loin de connaître les innombrables angoisses qui se bousculaient aux portes de l’esprit de la captive et de ses congénères, le jeune geôlier était en réalité à des années lumières de la vérité à ce sujet. A vrai dire, peut-être s’en serait-il tout autant moqué : les excès de zèle n’étaient jamais trop mal vus quand on débutait dans le métier. Et puis, il s’agirait de faire bonne impression, en exposant comme de magnifiques proies de chasse, l’étendue et la variété de la vermine qui osait s’en prendre aux bonnes gens olysséennes !

    Car aujourd’hui était un jour spécial, un jour bien particulier et tout à fait impromptu : le jour d’une visite exceptionnelle aux prisonniers de la baronne elle-même. Si cette dernière n’avait jusqu’ici encore jamais honoré la présence de ses geôles, cette erreur avait consenti à être rapidement réparée : et au lointain, le grattement des balais frottant le sol et les derniers coups de chiffon pour rendre le passage de la Louve aussi propre qu’une allée de promenade champêtre résonnait.

    Les prisonniers, eux, ne comprenaient pas vraiment ce qui se tramerait bientôt. Tout ce qu’on savait, c’était que les plus dangereux avaient été soigneusement enchaînés, et qu’on avait bien huilé les serrures pour éviter un fâcheux et déplorable incident. Des gestes qui bientôt en firent ricaner certains, qui crièrent ouvertement comme des animaux en cage quelques quolibets à l’attention des nettoyeurs.

    « Bordel de merde, tenez vous à carreaux bande d’imbéciles ! La baronne d’Olyssea elle-même vient en personne, alors si j’étais vous, je me tiendrais bien, histoire d’espérer s’en sortir ! »

    Les derniers mots furent les plus alléchants aux yeux de certains habitants de cellules, qui songèrent immédiatement au miracle que la toute jeune baronne puisse décider de venir les voir pour en libérer quelques chanceux de leurs crimes et de leurs atrocités. Cette gamine était sûrement bercée des illusions modernes qui pensaient bien faire en donnant une nouvelle chance aux récidivistes. La nouvelle, à défaut d’avoir effrayé ou même apaisé les prisonniers, les avaient au contraire excités comme des puces ; et bien qu’un calme relatif s’installa, chacun pensait à sa tactique pour attirer la pitié et le regard sur soi.

    Bientôt, une petite cohorte de pas, certains martiaux et rythmés dans un ensemble harmonieux, et d’autres plus lents et gracieux, s’approcha, résonnant contre les pierres encore fraîches de l’ondée nocturne. Les portes s’ouvrirent, et une voix masculine annonça la pléthore de titres dont on avait affublés la jeune Clélia d’Olyssea suite à sa montée au pouvoir.

    La baronne apparut donc sous les yeux qu’on devinait déjà médusés de Laëssya, et d’autres qui déjà s’étaient pendus à leurs barreaux pour l’apercevoir, comme un affamé espérant saisir une miette au passage. Et la voilà, la jeune enfant – qui semblait beaucoup moins enthousiaste et chaleureuse que ce qu’on décrivait dans de nombreuses envolées lyriques -, sobrement apprêtée, qui passe les premières geôles en s’arrêtant, avec une lenteur à la fois mécanique oppressante, sous les yeux perplexes et les mines tendues des geôliers qui s’étaient attroupés, patientant qu’on leur explique la raison d’un tel déplacement. Car rien ne semblait encore avoir été mis en lumière, et l’étrange manège de la noble les rendait muets comme des carpes. Seul le geste de la tête de la demoiselle, qui généralement était signe de dénégation, à l’ordre du garde pourpre le plus proche d’elle, signifiait clairement aux yeux de tous, que l’intérêt de sa visite n’était pas pour ce prisonnier-là.

    Alors que la baronne s’approchait de la cellule accolée cette de Laëssya, une bruyante toux, suivi d’un claquement de porte et d’un pas de course métallique brisa l’étrange cérémonie. Le garde barbu, essoufflé comme un bœuf, celui-là même qui avait mené la jeune prostituée ici, se trouvait là, rougeaud et pantelant. Mais il fut d’autant plus désarçonné quand tout le troupeau affairé là se retourna vers lui, notamment la baronne elle-même, qui posa sur lui un œil partagé entre l’étonnement et l’irritation.

    « Eh bien ? Que se passe t-il ? Une urgence ? »

    Le garde, incapable d’articuler trois mots sans être pris d’une toux, tentait vainement d’apaiser la situation avec de grands gestes maladroits. De honte et décidé à briller en ce glorieux jour, le geôlier zêlé se lança à sa « rescousse ».

    « Ce n’est rien, rien de grave, tout va bien, son Honneur aura tout le temps pour cela plus tard » Et il se tourna vers le garde à bout de souffle, l’accusant d’une petite réflexion marmonnée mais audible qui se voulut reproche « La baronne va peut-être gracier un prisonnier et toi tu … »

    « Gracier ? »

    Un froid soudain interrompit le jeune insolent. Il n’avait apparemment pas murmuré assez bas.

    « Je ne suis pas venue pour gracier qui que ce soit ; j’espère qu’aucun d’entre vous ici présent n’a eu la naïveté de laisser enfler une pareille sottise. Ce serait une erreur bien inconvenante. »

    Le ton était bien éloigné des chatoyantes sonorités dont la jeune femme savait faire preuve dans les réceptions et les cérémonies de la noblesse ; ici, les hommes face à elle étaient des fauteurs de troubles, des malfrats et des voleurs qui ne méritaient guère sa piété ou sa douceur. Face au cynisme latent des paroles de la baronne, le jeune homme se prit d’une passion brusque pour la contemplation du sol inégal sans mot dire – hors de question d’avouer sa bévue ! -. Le garde barbu, lui, n’avait cependant rien perdu de son malaise, qui transpirait à travers son visage. Il était clair pour lui que le regard transperçant de son Honneur allait comprendre en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire le pourquoi du comment. Elle semblait éternellement au courant de tout, et ca, ca lui foutait les jetons.

    « Eh bien, j’attends. Quelle est la raison de votre présence ? »

    « Je … M’dame la baronne, il se trouve que hier, en f’sant un tour de patrouille dans les bas quartiers, on a trouvé une pauv’ fille-là qui s’faisait agresser par des types, trois sal…brigands qui z’étaient ! Z’avaient pas de bonnes intentions, M’dame la baronne. Alors vous savez, après les avoir chassé, comme y z’ont fui, on a voulu raccompagner la môme, mais … »

    Et l’histoire fut contée mot pour mot, dans des détails assez explicites et concis, l’accent du garde prenant le pas sur sa timidité et son angoisse de finir en bouillie sous le regard bleuté de la noble. Une noble qui demeura silencieuse du début à la fin, ses sourcils se fronçant de temps à autre lorsqu’un terme survenait.

    Dans un silence de plomb, les gardes pourpres guettèrent la réaction de la jeune femme. Passive, elle finit par soupirer. Apparemment, rien ne se déroulerait comme prévu ce matin.

    « Soit. Où est-elle ? »

    Plus vite ce serait fini, mieux ce serait ! Le garde montra du menton la geôle jouxtant celle dont on s’occupait. S’avançant dans cette direction-là, Clélia put ainsi constater la présence d’une jeune femme rousse, aussi débraillée que mal en point, et apparemment affamée – elle avait vidé l’entièreté du bol de l’infect brouet – qui les observait là. Elle, placée en animal de foire à la merci du regard d’une quinzaine de bonhommes, ne devait guère apprécier cette venue, bien que la seule présence féminine face à elle fut la seule dont elle devait s’occuper, pour son bien et pour espérer s’en tirer à bon compte.

    D’une voix calme et néanmoins inflexible, l’interrogatoire commença par une anodine question.

    « C’est donc vrai, ce qu’il s’est dit là ? »

    Les dires du garde n’avaient souffert d’aucune déformation : le seul fait était qu’il n’avait pas osé mentionner ce que Laëssya était ; une catin. La réaction de la baronne n’aurait sûrement pas été des plus enjouées, pas en tout cas beaucoup plus que si la rouquine s’était avérée être une vraie voleuse. En lieu et place de l’amputation d’une main, c’était la privation de toute estime, tout respect et toute dignité qui auraient attendu la « prisonnière », chose à laquelle le garde n’avait pu se résoudre. Il croisa les doigts pour qu’elle sache mentir sans faiblir face au bleu sombre des yeux qui la guettaient.

    « Quel est ton nom ? Tu as un métier ? Qu’est-ce que tu sais faire de tes dix doigts, si tu n’es pas une voleuse ? »

    Ces questions-là attendaient des réponses qui pouvaient tout à fait changer la donne, en bien ou en mal.
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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Sam 6 Aoû 2011 - 10:29

    Ayant terminé d’ingurgité le maigre contenu de sa gamelle, contenu qui était loin de l’avoir rassasiée, la jeune femme se trouva subitement sans rien avoir à faire d’autre que de patienter. S’asseyant maladroitement sur le sol, écartant les pans de sa robe qui partaient en lambeaux tout en ignorant les cris de protestation de son estomac presque tout aussi vide que la veille, elle porta son regard à travers les barreaux de fer noirs, uniques rempart entre elle et une liberté qu’elle n’était plus certaine de pouvoir apprécier. A quel moment ses gardiens allaient-ils arriver pour la sortir de là ? Ne l’avaient-ils pas déjà oubliée ? Plusieurs questions du même acabit la harcelaient, d’autant plus qu’elle avait dès lors tout le temps pour y réfléchir. Et Laëssya ne parvenait pas à trancher quant à ce qui pouvait lui arriver de mieux : rester enfermée en ce lieu délaissé par chacun ou avoir l’occasion de sortir de ces murs où l’humidité suintait ? En vérité, qu’elle restât ou non dans sa geôle, les diverses maladies arpentant ce monde auraient un jour ou l’autre raison de son corps affaibli.

    « Mais… mais t’es qui toi ? Eh la nouvelle, là, montre-moi un peu ta tête ! »

    Laëssya, d’avantage par réflexe que par volonté d’obéir, tourna ses yeux en direction de la voix qui venait de l’interpeller, pour découvrir juste à gauche de la cellule d’en face, celle où résidait le jeune prisonnier qui n’avait cessé de la regarder manger, un visage dégoûtant passé entre deux barreaux. Lorsqu’elle croisa son regard, contemplant les poches de graisse et le double menton qui ornaient délicatement les traits de l’inconnu, l’expression de ce dernier sembla soudain s’éclairer alors qu’il poussait un long sifflement admiratif.

    « Eh bien ! D’où tu sors ma jolie ?! C’quoi ton p’tit nom, t’en as bien un, non ? »

    L’intéressée crut sentir alors tous les regards de la prison pivoter vers elle, des regards curieux, lubriques ; d’autres visages se penchaient par-delà leurs barreaux pour tenter d’apercevoir ce qui paraissait attirer l’attention de chacun, de constater par eux-mêmes la nouvelle attraction du jour. Et pour cause, il s’agissait là d’une femme ! L’ancienne courtisane en déduisit que, vu l’intérêt général qu’elle suscitait, il ne devait pas y avoir beaucoup de représentantes de son sexe dans ce lieu malfamé.

    « Eh, j’te cause ! T’es muette ou c’est l’habitude d’avoir la bouche pleine qui t’empêche de parler ? On veut voir comment t’es foutue, lança-t-il alors que d’autres hochaient la tête en signe d’acquiescement, un grand sourire aux lèvres. Allez, vas-y, fais pas non plus ta p’tite timide ! Enlève un peu ta robe, qu’on voit c’qui y’a en d’sous ! »

    Ce à quoi Laëssya répondit silencieusement et lentement par un geste des plus éloquents, provoquant de grands éclats de rire gras provenant de la gorge du rustaud qui l’était tout autant, chose étonnante, pensa la jeune femme après avoir jeté un coup d’œil aux restes de la maigre pitance que l’on lui avait servie.

    « T’sais ma belle, si y’avait pas eu ces grilles, j’me serai fait un plaisir de t’aider à mettre ton doigt là où j’pense, et pas que ton doigt d’ailleurs ! J’ai un truc assez encombrant à trimballer entre mes jambes, j’chui sûr qu’y’t’ferait plaisir.
    - Nan mais j’crois que t’as pas bien compris, j’faisais juste référence à la taille du « truc que tu trimballes entre tes jambes », à ton deuxième cerveau, si tu préfères. Laisse tomber, mon « grand », tu m’servirais à rien. »

    Des sifflements accueillirent ces paroles, sifflements et rires moqueurs à l’encontre du rustre qui venait de se faire momentanément clouer le bec par la petite nouvelle. Il ne s’en démonta pas pour autant, riant avec les autres une fois l’étonnement passé, non sans rétorquer que la petiote savait utiliser sa langue, et qu’il aurait bien voulu confirmer cette hypothèse lui-même.
    L’ancienne serveuse préféra abandonner, tournant ostensiblement le dos à son soupirant tout en ignorant les remarques douteuses de ses acolytes. Elle avait fait preuve de par ses dernières paroles pour le moins acides d’une certaine lourdeur, en plus d’un manque de subtilité affligeant, mais pour avoir travaillé pendant un certain temps dans un lupanar, elle savait que cette sorte d’humour était la plus efficace auprès de ces Messieurs. Il fallait simplement se mettre au niveau de ceux que la nature avait le moins gâté.
    Elle avait beau se retrouver seule en compagnie de dizaine de détenus dépouillés de toute morale, ces derniers ne l’effrayaient pas, tant qu’il ne s’agissait que de joutes orales et que les barreaux la protégeaient. Ce qu’elle appréciait moins, c’est qu’elle n’avait aucune idée de la suite des évènements. N’ayant rien à faire d’autre, la jeune femme prit son mal en patience.

    Laëssya prit alors conscience du tohu-bohu ambiant qui l’entourait. Personne ne tenait en place, tout le monde s’invectivait, les jurons fusaient, de même que les tentatives du jeune gardien pour rétablir un semblant d’ordre dans ce vacarme tumultueux. Tentatives exprimées sur un ton qui, s’il s’y mêlaient l’énervement et l’irritation, trahissait la juvénilité du jeunot, et également une rage teintée d’exaspération pour ne pas parvenir à se faire entendre comme il l’aurait vraiment fallu.
    Il régnait en effet dans cette prison une tension malsaine et électrique, comme s’il un drame allait s’y dérouler. Chacun pressentait, sous à la surface de leur inconscient, que quelque chose ferait son entrée en jeu, sans qu’aucun ne pût mettre le doigt dessus. Sombre présage, ambiance orageuse sans cesse alimentée par les vociférations du gardien… Personne ne savait de quoi il en retournait, et derrière l’inconnu se cachait bien souvent l’ombre de la peur, planante, guettant une première victime à l’imagination débordante, ou une seconde qui avait bien des raisons d’éprouver ce sentiment viscéral. Lesquels, surtout en ce lieu bondé de rustres où la loi du plus fort faisait son office, ne manqueraient pas de cacher leur ressenti derrière le masque de l’agressivité, les rendant ainsi intenables.

    La crainte était pourtant la vieille amie de n’importe quel prisonnier, une amie aussi retorse que perverse ; devant le manque d’activité, à travers cette attente harassante et indécise, elle conseillait sournoisement, emplissant la tête de ses proies d’atrocités. On ne pouvait pas faire autrement que d’y réfléchir, d’embourber ses pensées dans sa masse visqueuse et possessive, et le simple fait penser à la peur revenait à multiplier ses effets par deux.

    Laëssya, pour n’être jamais entrée dans un tel lieu où elle n’avait pas sa place, ne connaissait pas grand-chose au système pénitencier. Mais elle en avait suffisamment entendu parler pour savoir que les procédures administratives, s’il y en avait, étaient rarement menées jusqu’au bout, et gisaient en tas de paperasse sur un bureau qui n’avait plus vu son possesseur depuis bien longtemps. Ainsi, certains détenus qui avaient pris pour dix mois écopaient en réalité de plusieurs années, quand on ne les laissait tout simplement pas moisir jusqu’à ce que la mort les emportât. Ce n’était qu’alors que l’on reprenait la pile dont la taille avait doublé, recherchant le nom du défunt pour s’apercevoir avec un étonnement certain que le tribunal n’était garni que d’incompétents, ayant laissé pourrir dans une oubliette un brave homme dont l’innocence, après qu’il eût purger deux fois sa peine, n’était plus à démontrer.
    En attendant, les oubliés de l’honorable populace attendait avec une crainte croissante le jour où on les libérerait, mais non pas sans leur avoir ôté une partie de leur corps. Ils vivaient ainsi au jour le jour, dans cette peur insondable qui les rongeait peu à peu, patientant difficilement, jusqu’au moment où l’on viendrait les extirper de leur trou à rat.

    Et ce moment était peut-être enfin venu pour certains. La jeune femme, perdue dans cet univers ténébreux peuplé des rebus de la société, pouvait voir de sa cellule des visages grimaçants et crasseux se presser contre leur barreaux, tentant d’apercevoir ce qui pouvait provoquer toute cette agitation que le gardien attisait. Au passage de ce dernier, certains lui lançaient des insultes à la figure, de temps à autre accompagnées de quelques expectorations bien consistantes, d’autres reculaient prudemment, tandis que le veilleur écrasait les doigts agrippés aux grilles des plus récalcitrants, usant d’une longue tige métallique.
    Soudain, et n’en pouvant plus, le jeunot cracha le morceau, annonçant avec panache l’arrivée pressante de la baronne d’Olyssea.

    Un calme soudain s’empara de toutes les cellules. L’on put entendre le frottement des balais sur le sol accidenté, les éclaboussures des seaux dont le contenu se rependait à terre, le lointain bruissement des chiffons finissant de lustrer les serrures et les barreaux des dernières geôles.
    La tension s’était envolée, laissant place à de nouveaux doutes, de nouveaux espoirs, et des murmures dubitatifs quant à cette récente annonce. Les paroles du gardien furent répétées à voix basse, courant de cellule en cellule afin que ceux qui n’avaient pas tout compris de la teneur de ses propos fussent certain de l’évènement à venir.
    Ainsi, ce n’était pas pour faire appliquer la très juste justice que l’on sonnât le branle-bas de combat. A l’idée de garder encore quelques temps leurs bras et leurs mains, les crapules sentirent leur cœur s’alléger, le fardeau de la crainte laissant place à un nouveau lendemain, à des esquisses d’avenir plus radieux que celui qu’ils avaient présagé.

    La jeune captive malgré elle n’avait jamais eu l’occasion d’apercevoir la baronne d’Olyssea, aussi fut-elle étonnée lorsqu’elle entendit dire qu’il s’agissait d’une jeune femme de quelques années son aînée, aussi blonde que séduisante. Le portrait ainsi tiré était bien loin de celui imaginé par Laëssya, qui aurait plutôt vu en cette châtelaine une dame d’une quarantaine d’années, le regard dur, les cheveux grisonnant, le port impérial et solennel.
    Depuis que la nouvelle baronne avait fait main-basse sur le trône d’Olyssea, la vie semblait suivre son petit bonhomme de chemin plus aisément que d’ordinaire pour la populace qui avait encore bien à l’esprit les ravages de la guerre civile, ainsi que ses effets dévastateurs.

    « La baronne ?! La nouvelle baronne, ici ? demanda un idiot qui semblait ne toujours pas avoir compris de quoi il en retournait.
    - Ouais, crétin, t’sais bien, la gamine qu’y est montée au pouvoir après la guerre civile qu’y a ravagé l’pays !
    - Ravagé, c’t’un bien grand mot, ‘fallait juste savoir d’quel côté s’foutre, renchérit un gredin dont la geôle était mitoyenne avec celle de Laëssya. J’me rappellerais toujours de c’t’époque où tu pouvais faire vider les poches d’tous ces foutus marchands qui s’aventuraient seuls en dehors des villes ! Par les cinq, on savait s’amuser à ce temps-là ! Mais d’puis qu’elle est sur l’trône…
    - Bizarre, d’ailleurs, non ? Y m’semble que c’était pas vraiment à elle que d’y monter d’sus. C’était pas plutôt à l’autre conseiller, Wicktruc, là, de d’venir l’baron ?
    - Ben si, mais t’sais bien comment ça marche, dans les « hautes sphères » ! Et vas-y que j’te tire dans les pattes, et vas-y que j’te fous du poison dans ton vin. Et c’est nous qu’on fout en cage, bha ouais ! J’chui sûr qu’elle mérite autant sa place ici qu’nous, la p’tit baronne ; Wicktruc, elle l’a dégagé sans scrupule, c’moi qui t’le dis.
    - En attendant, c’qui est fait est fait, rétorqua une autre voix à la philosophie réfléchie. Elle est d’venue baronne, et on pourra pas y faire grand-chose. Et pis, j’chui pas là d’aussi longtemps qu’vous, et j’peux vous dire qu’l’pays va un peu mieux qu’avant, déjà.
    - C’pas difficile, après une famine et la guerre, si on r’prend bien les choses en main. ‘Fin, malgré tout, l’est pas encore très bien connue, j’crois. ‘Faut encore qu’elle fasse ses preuves, qu’elle s’fasse bien voir du peuple.
    - Tu penses qu’c’est pour ça qu’elle va v’nir ici ?
    - Ben, c’est possible. T’as entendu l’gardien d’t’à l’heure ? P’t’être qu’elle va en libérer un ou deux d’nous pour faire bonne impression, genre elle est généreuse et tout. T’sais, c’est quand même important pour eux, l’image et la réputation.
    - Mais non, t’sais bien comment elles sont, ces gentes dames ! Farouche en public, mais quand c’t’en privé… C’plus la même chose ! La baronne va en fait’ v’nir pour l’Gran’Fred, hein ouais mon gros ? »

    S’en suivit alors une dizaine de rires gras qui éclatèrent en même temps, après que le « Gran’Fred » eût effectué quelques gestes aussi obscènes qu’éloquents dans une scène où il se montrait particulièrement à son avantage.
    Laëssya ignora cette dernière remarque, mais garda en tête le reste de la conversation. Elle n’avait jamais prêté attention aux rumeurs qui concernaient la noblesse, rumeurs qui la dépassaient et qui n’avaient de toute façon pas beaucoup d’influence sur sa pauvre vie. Elle laissait là ce petit jeu à d’autres, plaçant entièrement sa confiance dans ces célèbres inconnus qui régissaient l’existence de la populace dont ils avaient la charge. Et quand bien même cette dernière ne serait pas d’accord avec les décisions prises, que pouvait-elle bien y faire ?
    Cela ne l’empêcha pas cependant de se demander d’où tous ces prisonniers tenaient-ils de tels rumeurs, si la plupart était fondée ou non. Certains d’entre eux, selon leurs dires, avaient été capturés pendant la guerre civile qui avait ravagé la baronnie quelques années auparavant. Laëssya songea que passer autant de temps enfermée la rendrait complétement folle, et elle se demanda également comment ces hommes avaient-ils fait pour tenir le coup jusque-là.

    Des pas se firent bientôt entendre, et le brouhaha coutumier s’évanouit, laissant place à un silence presque solennel. Le martèlement des bottes se fit de plus en plus imposant alors que chacun se tordait la tête à travers les barreaux, dans l’espoir d’apercevoir en premier la noble dame qui venait leur rendre cette visite des plus inattendues.
    Alors ils la virent. La baronne d’Olyssea avançait droit vers eux, l’air impérial, entourée de plusieurs gardes veillant à sa sécurité personnelle.
    Si Laëssya nourrissait quelques doutes quant au physique de la noble, ayant toujours l’image d’une vieille mégère revêche, sa perplexité fut balayée par ce qu’elle vit, et jamais elle ne pourrait plus douter que cette jeune femme ne fût pas de noble ascendance.
    Tout dans son maintien trahissait ses origines et son éducation. Le menton haut, le visage souverain, elle respirait la suffisance. Ses yeux d’un bleu d’encre balayaient l’infâme paysage qui l’entourait, ne laissant derrière qu’un malaise général, comme si, quoi que l’on pût faire, un détail imperceptible la mécontentait. En dépit de ses traits doux qui semblaient avoir été ciselé dans l’innocence même, une tension palpable régnait autour d’elle, un climat d’insécurité qui ne laissait personne de marbre.

    La baronne déambulait lentement au milieu de toutes ces geôles, leur prêtant à chacune, ainsi qu’à leur détenu, un regard impassible mais scrutateur, comme si elle était à la recherche d’un individu uniquement connu par sa noble personne. Les gardes et les gardiens qui la suivaient semblaient pour le moins méfiants, sur le qui-vive, s’attendant probablement au pire. Les regards dérobés qu’ils s’échangeaient en disait long sur leur état d’esprit, ainsi que sur la quantité d’informations que l’on avait bien voulue leur faire parvenir. Tout comme les prisonniers qui observaient avec intérêt les agissements de la châtelaine, ils ne savaient rien sur le pourquoi de sa présence en ce lieu.
    Les prisonniers, qui avaient déjà vu de loin la baronne et qui avaient compté sur sa jeunesse et sa crédulité pour avoir une chance d’être libéré par un acte de générosité, venaient de comprendre à quel point ils s’étaient trompés ; cela se voyait à leur mine déconfite et à leur visage qui se décomposait au fur et à mesure que la noble s’avançait dans la prison sans n’avoir toujours pipé mot.

    La jeune femme s’était arrêtée juste à côté de la cellule de Laëssya quand un râle vint briser le silence de plomb, suivit d’un nouveau bruit de bottes martelant le sol, annonçant la venue, hâtive, d’un nouveau garde qui ne fut pas autre que le barbu ayant sauvé la courtisane. Une fois qu’il fut arrivé près de la geôle de sa protégée, l’ange gardien parut se rendre compte avec une seconde de retard de la présence de la noble pourtant juste devant lui, entourée d’une aura aussi froide que charismatique.
    Tandis qu’il reprenait son souffle, tout penaud et rougeâtre, la baronne tourna son regard implacable en sa direction, et, levant un sourcil interrogateur, lui demanda quelle était la raison de tout ce remue-ménage.
    Toutefois, le pauvre homme, après une course exténuante qu’il ne devait pas avoir l’habitude de faire tous les jours, se retrouva dans l’incapacité d’exprimer le moindre mot ; aussi fut-ce le gardien qui tenta de sauver les meubles. A ceci près que son intervention envenima les choses, ainsi que la tension qui devint soudainement glaciale, lorsqu’il prit à part son comparse pour émettre quelques conjectures quant à la présence de la dame. Conjectures qui se révélèrent être totalement fausses.

    Les dernières paroles de la baronne exprimées sur un ton cassant et qui n’admettait aucune réplique, non content de contester la grâce prétendument accordée, achevèrent également de décomposer les visages des prisonniers. Si certains avaient encore l’infime espoir de retrouver la liberté sur un coup du destin ou de tête de la noble dame, il fut immédiatement brisé et relégué au rang de simple utopie.
    Après ces deux phrases qui firent des ravages au sein des rustres de la prison, plus personne n’osa prendre la parole, et encore moins ceux qui se retrouvèrent au centre de l’attention, comme l’étaient le jeunot et le barbu. Ce dernier n’en menait vraiment pas large lorsque la châtelaine lui redemanda à nouveau la raison de sa présence.
    Et le garde conta tout, de l’agression dont il avait sauvé Laëssya à sa mise au cachot, de son plein gré, en passant par leur découverte des restes calcinés de l’auberge. Toujours aussi loquace, la baronne garda le silence, et seul l’expression de son visage, qui changeait, bien que rarement, au fil du récit, permit de savoir qu’elle le suivait avec une certaine attention. Lorsque l’ange gardien de la courtisane eût terminé son histoire, le silence reprit son droit avant d’être brisé à nouveau par la baronne, qui tenait à ce qu’on l’amène face à la victime de toute cette tragédie.

    On la conduisit alors juste devant la geôle située à côté de celle où elle s’était trouvée quelques secondes auparavant, lui permettant d’étudier de son regard azur une Laëssya en piteux état, et qui attendait avec une certaine appréhension la suite des évènements. Cette dernière se trouva tout à fait à son désavantage lorsqu’elle prit conscience de la vêture de la noble, qui, bien qu’elle demeurât sobre, valait bien dix mois de salaire de par la finesse de l’étoffe. Non contente de se retrouver derrière des barreaux, l’ancienne serveuse dont le ventre ne cessait de grogner en dépit de la peur n’était habillée que d’une vulgaire parodie de robe en lambeau et d’un morceau de tissu pour tenir son corsage. Et la voilà qui se retrouvait en face de la personne la plus importante de la contrée, plus mal accoutrée qu’elle ne l’avait jamais été dans sa vie ! Ce n’était assurément pas ce qui avait été initialement prévu.

    S’en suivit alors quatre questions, auxquelles une réponse était exigée. Laëssya se demanda quel était le bien-fondé de ces interrogations qui ne concernaient absolument pas celle qui les avait posées. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui de savoir son prénom, à quoi cela l’avancerait-il de connaître son savoir-faire ? Et pourtant, alors que tous les regards étaient tournés vers elle, ayant focalisé l’attention de chacun, elle devait fournir les renseignements demandés.
    Pourtant, alors qu’elle se préparait à y répondre, une pensée insolite lui traversa l’esprit au moment où elle croisa le regard de la baronne. Ces yeux-là avaient-ils déjà été cernés d’un masque ? La baronne était-elle l’une de ces nobles qui fréquentaient assidument les Dessous de la Couronne ?
    Bien malgré elle, la courtisane fronça les sourcils, se demandant d’où pouvaient bien lui venir de pareilles interrogations ; aussi détourna-t-elle ses yeux émeraude et en croisa deux nouveaux, ceux du barbu.

    Des yeux emplis de pitié, mais également de crainte. Des yeux dont les paupières étaient légèrement crispées et abaissées dans une prière muette, se plongeant dans ceux de Laëssya qui observait le visage contracté de l’homme.
    Oui, il avait dit la vérité. Mais il en avait également occulté une partie, qui était bien trop cruelle pour n’être qu’un détail que l’on oubliait de mentionner. S’il n’avait rien dit sur la condition de la jeune femme, c’est qu’il y avait une bonne raison à cela ; elle pouvait le lire dans le regard de son sauveur.

    « Oui, M’da… Oui Madame, se reprit-elle aussitôt, c’est bien la vérité. »

    Elle était en présence d’une noble, de la baronne d’Olyssea, il n’était pas question de s’adresser à elle comme elle l’avait fait à ces pervers qui n’avaient cessé de la reluquer, et ce depuis qu’ils l’avaient remarquée. Si ce phrasé lent et décomposé n’était pas des plus usités dans le milieu social de l’ancienne servante, et ne lui venait pas spontanément, cette dernière pouvait tout de même mobiliser assez de volonté pour s’exprimer comme il se doit à une personne du rang de son interlocutrice.

    « Je m’appelle Laëssya, et quant à ce que je suis capable de faire, et bien… »

    Inutile de mentionner ce qu’elle savait précisément faire à l’aide de ses dix doigts dans son métier de courtisane, ni qu’elle en était justement une à ses heures perdues. Elle risquerait de se faire rabrouer une fois de plus, comme lorsqu’elle trainait dans les riches ruelles, au pied des maisons bourgeoises. Non, la baronne d’Olyssea n’était pas du genre à fricoter dans un lupanar. Mais quelle serait sa réaction, si elle apprenait qu’elle avait affaire à une catin ? Lui tournerait-elle le dos, allant vaquer à d’autres occupations plus reluisantes ? Ordonnerait-elle qu’on la laisse enfermée dans ce lieu putride, quand bien même le barbu ne manquerait pas de lui rappeler ce qui avait été prévu ?
    Elle était au centre de l’attention de toute la prison, aussi si elle faisait part de son second travail, tout le monde serait au courant. Et si la baronne décidait qu’elle restât ici, alors Laëssya ne donnait pas cher de sa peau.
    Si les détenus n’étaient pour la plus grande partie qu’une bande d’assassins ou de voleurs, peut-être y en avait-il qui rechigneraient à assouvir leur désir en usant d’une femme non consentante. Mais s’ils apprenaient qu’elle était une catin, alors il y avait des chances pour que bon nombre d’entre eux se mettent à revoir leur jugement. Une catin ne servait qu’à ça, et peut-être même que le jeune gardien cesserait de faire du zèle et y mettrait du sien, avant de la confier au bon soin des autres détenus dans le but de calmer un peu les ardeurs de chacun. En effet, il n’y avait pas de scrupule à avoir lorsque l’on agissait de cette façon-là puisqu’il était impossible de violer une prostituée dans la mesure où elles étaient toujours consentantes ?
    Le viol ne devenait alors qu’une notion inventée par ces dernières pour faire croire que les hommes leur volaient ce qu’elles avaient en quantité inépuisable.
    Non, il valait mieux qu’elle ne s’en tienne qu’à sa condition de serveuse, en mettant toutes les chances de son côté pour espérer sortir de ce trou à rat.

    « J’étais serveuse avant que l’on ne brulât l’auberge où je travaillais. Je sais ainsi porter des plateaux, faire à manger, faire le ménage et la vaisselle, faire les comptes – il paraît que je suis rapide pour rendre la monnaie – ou tenir à jour un registre, tant que les mots sont bien écrits et pas compliqués à déchiffrer. J’étais une bonne serveuse, Madame, je faisais toujours ce que l’on me disait de faire, et j’attirais également les clients en m’assurant de leur fidélité. »

    Si au début la jeune femme avait baissé les yeux, ne parvenant pas à soutenir le regard inquisiteur de la femme la plus puissante de la baronnie, elle avait finalement relevé la tête. Elle s’exprimait en contemplant la noble d’un regard perdu, voilé, alors que les souvenirs remontaient à la surface en même temps que ses paroles franchissaient ses lèvres. Des pensées et des images encore très présentes dans son esprit, mais qui seraient condamnées à ne rester que des souvenirs, son futur étant désormais annihilé.

    « J’imagine que vous savez bien comment cela fonctionne, Madame la Baronne, avec la finesse de vos traits et la blancheur de votre peau, je ne doute pas vous pouvez faire tourner la tête de n’importe lequel de ces ruffians qui vous tournent autour.
    Un petit sourire en coin, une petite moue boudeuse, un battement de sourcil, un coup d’œil aguicheur, et cela suffit pour qu’ils vous mangent dans la main. Sans oublier les vêtements adéquats, que je sais coudre ou ravauder, les parfums pour les ensorceler, un peu de fard et de khôl, une coiffure pour vous grandir ou simplement pour compléter l’admirable tableau que vous leur offrez… Et ils reviendront. Ils revenaient tout le temps à l’auberge… »
    Laëssya parut sortir de sa torpeur, sursautant légèrement avant de se rendre compte qu’elle s’était fortement éloignée de la question posée.
    « Oui donc… Je pense que je sais me montrer serviable et faire en sorte que l’on m’apprécie. Si ce n’est les endroits les plus dangereux, je connais très bien Sharas… Voilà, je sais faire toutes ces choses-là. »

    Mais à quoi bon, pensa-t-elle en son for intérieur.


Citation :

Ca fait un peu long, je m'en excuse, je ne pensais pas faire plus long que mon précédant poste lorsque j'ai rédigé les premières lignes... et puis c'est venu tout seul. Promis, je vais essayer de me calmer par la suite.
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mar 23 Aoû 2011 - 14:47

    L'obscurité bleutée soutint avec une attention presque opressante ce qu'elle voyait là.

    La geôle poisseuse et insalubre abritait une créature contrastant quelque peu avec tout ce qu'on pouvait trouver là. Si les prisonnières n'étaient pas des exceptions dans le système carcéral et que les criminels pouvaient parfois se retrouver affublés d'une terminaison féminine, il n'était néanmoins pas impossible de retrouver entre quatre murs des jeunes filles qui, sous l'apparence de pauvres innocentes victimes de la bavure, cachaient avec plus ou moins de facilités leurs réelles natures. Les femmes n'étaient pas forcément, contrairement à ce qu'on pensait docilement, les prisonnières de meilleure compagnie ; on n'avait pas idée à quel point une femme pouvait être sanglante et grossière si elle y mettait du sien.

    Ces yeux-là, ceux de la femme qu'on avait à tort pris pour une gamine qui éprouverait de la pitié pour le premier voleur qu'elle verrait, cachaient sûrement eux aussi leur vraie nature. Qui pouvait bien discerner tout ce qu'ils contenaient de secrets d'alcôve et de cachotteries insoupçonnées ?

    Il était vrai que les rumeurs étaient nombreuses et fournies au sujet de la baronne. Parenté avec un traître à la courronne, femme aux sombres desseins, manipulatrice par essence, issue du sexe faible mais néanmoins rongé par l'ambition qu'on connait tous à la femme, et entre autres, perdue dans des penchants de déviances dissolues et inavouables. Le monde de la noblesse ne serait-il donc pas si transparent et honnête qu'il le laissait penser ? Laëssya pouvait tout à loisir chercher à prêcher le faux pour savoir le vrai, tout bruit de cour ne se révélait, finalement, jamais totalement infondé, ni totalement certain.

    Et la putain d'énoncer ce qu'elle savait faire. Pour une banale voleuse, les talents ne manquaient pas. Mais ils manquaient cruellement d'intérêt. Pour autant, le visage imperturbable de la Louve ne souffrait d'aucun ennui, d'aucun agacement. Il inspirait simplement une neutralité si brute qu'elle en évoquait une froideur quelque peu malsaine, communiquant à ceux qui l'entouraient un léger malaise. Peu émue par la tristesse criante qui étincelait dans le regard béant de Laëssya, insensible à ses frusques pitoyables, elle était plantée là, littéralement statufiée.

    La tirade de l'ancienne serveuse aurait pu ainsi tranquillement poursuivre son cours sans que rien n'interpelle qui que ce soit ; mais c'était sans compter sans le lyrisme soudain que lui inspirait, sans aucun doute ! la beauté baronniale. Si les gardes au début ne dirent mot, leurs sourcils se froncèrent cependant, se joignant à une surprise générale où personne ne comprenait clairement quel était le petit manège de la jeune enfant - pensait-elle naïvement amadouer Clélia d'Olyssea par le compliment ? Non, elle n'oserait jamais ! La sotte ! -. Si les mâles et les geôliers ricanaient intérieurement d'une tentative aussi pathétique, on ne pouvait pas dire qu'il en était de même pour la blonde demoiselle. Pas un sourire, pas un rire, rien. C'était tout juste si elle avait un peu écarquillé les yeux, ou plissé ses lèvres dans une moue suspecte. Aucun geste de la main ne vint esquisser un indice, un signe la trahissant de ses ressentis.

    Les derniers mots s'étirèrent dans l'atmosphère tendue des prisons sharasiennes, pour finalement disparaître dans un silence qui en disait long. Et soudain ...

    « Soit. J'en ai assez entendu. »

    La sentence semblait sans appel. Laëssya n'allait sûrement pas ressortir de sa cage poisseuse avant un moment, et ce serait sûrement dans un état bien piteux. Alors que la jeune baronne lui adressa un regard dépourvu de tout commentaire expliquant sa déclaration, ses lèvres s'arquèrent finalement pour donner naissance à l'augure qui guettait la pauvrette ... Mais seul le garde pourpre le plus proche d'elle put entendre ce qu'elle lui confiait, le murmure à peine audible porté comme une confession des plus secrètes et des plus singulières.

    Toute l'attention qui jusque là avait entièrement reposé sur les dires de Laëssya retombait avec une telle violence que le soulagement d'être abandonnée brusquement de tous ces regards angoissants fut bien trop court : être l'objet de foire pour être si rapidement délaissé ne présageait sûrement rien de bien positif. Et sans plus attendre, la noble silhouette se détourna sans autre forme de procès, n'adressant que des regards à la volée aux cellules suivantes, comme si la noble avait été dissipée dans sa mystérieuse tâche. Pour autant, l'on n'entendit quasiment presque plus aucun son sortir de sa bouche, comme si l'échange avec la jeune prostituée lui avait fait perdre l'envie d'en savoir davantage sur qui que ce soit dans ces sombres couloirs. Le garde barbu quitta lui aussi la pièce, impuissant et désemparé. Plus personne, il n'y eut bientôt plus personne pour lui faire face, la petite prostituée se retrouvant bien vite seule, noyée dans l'obscurité des barreaux de fer.

    Le bruit des pas s'estompa, léger, léger, disparaissant au détour du couloir, la nuée des ombres devenant points, puis tâches évanescentes quittant l'oeil des prisonniers qu'on sentait se détendre doucement, tout doucement. Et lorsque le premier juron fut timidement lâché dans le calme ambiant, d'autres suivirent ... Et tout reprit son cours, tranquillement. Alors quoi, tout ça pour ça ?

    Ce ne fut qu'au retour du geôlier qu'une voix s'adressa à nouveau à la rouquine, la tirant de sa torpeur avec une sécheresse déplorable.

    « Lève-toi, et enfile ça. Et surtout, pas d'questions. C'est clair ? »

    Le jeune gaillard lui lança ce qui avait l'air d'une toile de jute grossière, mais qui était en réalité une cape de facture médiocre, mais qui avait au moins le mérite de l'habiller de manière bien plus commode. Une fois vêtue, deux nouveaux gardes se présentèrent à la suite du geôlier, qui leur intima si bassement que Laëssya ne put rien entendre, les ordres à suivre. On ouvrit la porte qui grinça pour l'occasion, et l'on empoigna la jeune captive sans plus de ménagements que s'il s'était agi d'un cageot de pommes. Voilà qui n'était pas pour la réjouir, mais le fait qu'elle quittait la prison valait sûrement ce traitement un poil désagréable. La question qui demeurait était maintenant : où allait-elle ?

    Qu'elle le demande n'aurait servi à rien ; les deux gaillards qui l'accompagnaient, ou plutôt qui la menaient rapidement hors des geôles pour déboucher sur l'arrière de ce qui ressemblait à un sentier bien propret, n'avaient aucunement envie d'engager la conversation. Muets comme des tombes et aussi austères que les lieux qu'ils venaient de quitter, ces deux là n'inspiraient pas la même confiance que la jeune fille aurait pu éprouver pour ses sauveteurs de la veille. On ne choisissait pas les gardes pour leur bonhomie, surtout pas ceux qui composaient l'élite de la Louve, c'était un fait avéré.

    Leurs pieds les menèrent alors sur une vue improbable, que n'avait sûrement jamais pu admiré auparavant Laëssya ; un imposant manoir, aux larges fenêtres qui se gorgeaient de la tiède lumière grisâtre du ciel et aux lourdes balustrades de pierre, déployait une volée de marches claires comme une langue râpeuse et intimidante qui n'attendait plus qu'une chose : engloutir les trois invités pour ne plus jamais les recracher. Si la demeure dégageait une élégance dénuée de toute fantaisie bruyante et tapageuse, elle avait pour autant quelque chose de démesuré dans l'apparence, comme si les proportions de chaque escalier, chaque tableau, chaque pavé au sol étaient bien trop gigantesques pour que tout cela ait été réalisé à mains humaines.

    Ils traversèrent ainsi sans mot dire le vestibule, accueillis par les regards perplexes des soldats et de deux servantes, ainsi que le rire de pervenche d'une jeune femme à la mise d'un rose pimpant. Pas le temps de s'attarder que déjà ils empruntaient des couloirs, et des passages, et tant de chemin que la tête de n'importe quel badaud ainsi bringuebalé en aurait eu le tournis. Et finalement, ils se retrouvèrent face à une porte d'une largeur tout à fait commune à celles qu'on pouvait trouver ici, aux boiseries sculptées - on pouvait même y distinguer les nervures de chaque feuille qui y avait été marquetée avec une minutie folle -. Trois coups secs furent frappés avec une douceur dont on n'avait pas vraiment fait preuve pour Laëssya, et une voix, tout à fait reconnaissable, y répondit.

    La porte s'ouvrit, et une main ferme poussa Laëssya, qui franchit de son non-gré le pas du bureau - car c'en était un - pour s'y retrouver au centre. Le pan de bois se referma aussi sec, et puis plus rien.

    La pièce était surprenante. En effet, les murs, aussi hauts qu'ils pouvaient être, étaient tous couverts d'étagères sombres où reposaient de si nombreux livres qu'il était vraisemblablement impossible que chaque prédécesseur ait pu tous les lire. A moins qu'ils ne masquaient au sein de leur fausse reliure des armes empoisonnées, ou des diamants de la taille d'un pouce ? L'imagination était libre de laisser naître ce qu'on voulait : les tranches des livres formaient une chatoyante et attirante harmonie, savamment éclairée par la baie qui se trouvait dans le dos du bureau de bois massif, où trônaient tout autour quelque siège bien matelassé, aux bras de bois ciselés de griffes.

    Mais ce n'était ni le mobilier, ni les tentures, ni même l'agréable senteur qui flottait dans l'air qui marquerait le plus la jeune sharasienne. Non, car quelle ne pouvait être sa surprise de voir face à elle, plus proche que jamais encore elle n'avait pu l'être, la Louve d'Olyssea en personne !

    Nonchalamment assise dans le fauteuil le plus enjolivé du bureau - et aussi le plus confortable, par logique -, elle observa la jeune Laëssya, avant qu'un étrange sourire - qui n'avait en soi rien de rassurant ou d'aimable - ne se peigne sur ses lèvres, et qu'elle finisse par rompre le silence, personnage devenu récurrent, d'une voix qu'aucun prisonnier n'avait entendu tout à l'heure ; un timbre charmant et flûté.

    « Eh bien, assieds-toi. »

    S'asseoir ? Devant elle ? Oh bon sang, n'y avait-il pas là un piège ? Cette sensation désagréable qui enveloppait chaque fait et geste de la douce Louve avait un côté assez stressant, comme si rien n'était laissé au hasard, et que le moindre mot pouvait se retourner contre elle. Mais comment pouvait-on imaginer se méfier d'aussi jolie demoiselle ? Non, il n'y avait rien à craindre. Elle avait quitté les rustres, les violeurs et les tueurs pour se retrouver entre les serres de la baronne ; et ce n'était, bizarrement, pas aussi réjouissant qu'on pouvait l'imaginer.
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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Ven 26 Aoû 2011 - 14:47

    Tout au long du discours de l’ancienne serveuse, la baronne n’avait pas esquissé le moindre mouvement, ni trahi le moindre sentiment. Elle s’était contentée de fixer son regard azur sur Laëssya, imperturbable, la laissant faire étalage du peu de connaissance qu’elle avait engrangée au cours de sa misérable vie.
    Ses dernières paroles venaient de s’étioler dans l’espace confiné de la prison, se répercutant faiblement sur les pierres grisâtres et humides qui constituaient la voûte et les murs de sa cellule, avant de laisser la place à un silence aussi lourd que pesant. La tension était palpable, inquiétante, même si rien n’indiquait une menace immédiate. Mais si la femme la plus puissante d’Olysséa demeurait totalement stoïque vis-à-vis des propos de la prisonnière, elle laissait derrière elle une impression d’insécurité, comme si son impassibilité pouvait tout à coup se muer en un courroux destructeur.

    Personne ne pipait mot, tous les regards étaient rivés sur cette scène des plus insolites, où une noble questionnait dans un lieu qui l’était tout autant une prostituée sur ses diverses compétences et talents. Mais à quelle fin ? La concernée ne cessait de se poser cette question, d’autant plus que bon nombre de sourcils se froncèrent tout autour d’elle. Avait-elle dit une absurdité ? Quelque chose de mal qui aurait pu lui porter préjudice, si par hasard elle venait d’offenser profondément la baronne par une parole aussi involontaire que malencontreuse ? Pourvu que non, insulter une personne d’un rang tellement supérieur au sien était l’une des pires choses parmi le peu de possibilités et de choix que cette prison lui permettait de faire. Et certainement pas celle qui l’autoriserait à sortir de cet endroit cent fois plus malfamé que l’auberge où la jeune femme avait servi et les Dessous de la Couronne réunis.

    Le regard smaragdin de Laëssya virevoltait de visage en visage, cherchant à deviner l’objet de ces regards sceptiques. L’inquiétude était en train de s’instiller en elle, quand un chuchotement à peine audible rompit le silence. La courtisane ne put saisir l’intégralité de ce qui venait de se dire, mais à travers les bribes éparses de mots échangées entre un prisonnier et son voisin de cellule, elle crut comprendre que selon eux, le compliment dont elle venait de gratifier la Louve semblait être tombé à plat, ce qui n’était guère étonnant au vu la médiocrité de la flagornerie.
    Ce fut au tour de l’ancienne serveuse de froncer les sourcils. Une flagornerie ? S’il était vrai qu’elle avait un tant soit peu complimenté la baronne, ce n’était pas dans le but de s’attirer ses faveurs, mais bien de pouvoir enchaîner sur d’autres talents annexes qu’elle possédait. Certes, elle n’avait absolument aucune idée des tenants et aboutissants quant à la question que lui avait posée Clélia d’Olyssea, mais autant mettre toutes les chances de son côté en lui faisant part de ses qualités dans le but de lui prouver haut et fort que sa présence en ces lieux douteux ne résultait que d’un terrible malentendu. Non, elle n’était pas une voleuse, et oui, elle valait mieux que la plupart de ces souteneurs et autres malandrins qui croupissaient dans leur ergastule tout aussi crasseux et immondes que ceux qui les occupaient. Si ces derniers se retrouvaient là pour une bonne raison, elle, de son côté, n’avait rien fait pour le mériter, si ce n’était d’avoir été coupable d’être la victime d’un mauvais sort incroyablement tenace et hasardeux.

    Après ce flot de pensées, l’inquiétude de la jeune femme se transforma en une légère détermination qui lui redonna du baume au cœur, lui permettant de poser de nouveau son regard sur la Louve tout en guettant sa réaction. Qu’allait-elle donc bien pouvoir décider ? Laëssya espérait qu’elle allait avoir réponses à ses interrogations, et peut-être même sortir de sa geôle suite aux propos du barbu attestant de son innocence. Pourtant, la phrase qui arriva claqua sèchement aux oreilles de la prisonnière, douchant ses espoirs et sa combativité fraîchement acquise. La baronne venait enfin de sortir de son mutisme en usant d’une intonation péremptoire qui ne laissait aucune place au moindre sentiment de pitié. Mais qu’avait espérer la jeune femme ainsi que les autres détenus enfermés dans leur cellule ? La Louve avait donné le ton dès sa première apparition en leur infâme compagnie, de par sa mine austère et son port impérial qui n’admettait aucune compassion, contrairement à ce qu’ils s’étaient attendus.

    Enfin, la noble personne qui leur avait fait grâce de son auguste présence se tourna en direction d’un de ses gardes et lui murmura d’obscures paroles. Laëssya, et même les autres soldats ainsi que les captifs, eurent beau tendre l’oreille, s’escrimant à comprendre, sans le montrer ouvertement, la teneur des propos de Clélia, pas le moindre mot leur fut convenablement entendu pour laisser échapper un quelconque sens, une quelconque indication quant aux messes-basses de cette dernière. Le garde, fortuné d’avoir été ainsi le confident de sa Dame, hocha la tête avant de suivre celle à qui il obéissait, ayant elle-même tourné les talons pour se diriger vers la sortie de la prison. Elle laissa plantés là tous les coupe-jarrets et autres brigands qui peuplaient ses geôles, sans autre forme de procès, tandis qu’ils la regardaient s’en aller, emmenant avec son altière personne les illusions d’une liberté tant espérées.

    La tension se relâcha soudainement, alors que les derniers échos des derniers bruits de pas retentissaient au loin. Des premières insultes fusèrent sur cette gamine dont les flatulences sortaient de bien plus haut que l’endroit d’où elles provenaient d’habitude, et qui n’avait pas daigné porter son regard sur tel ou tel homme de bien qui proférait ces invectives. Et par conséquence, de leurs accorder le droit tant mérité de quitter ces murs de pierre.
    Si les regards avaient été tournés en direction de la Louve qui quittait ce saint endroit, ils ne tardèrent pas à revenir sur Laëssya. Cette dernière sentait toutes ces paires d’yeux qui la scrutaient, cherchant à deviner ce qu’elle pensait, quel avait pu être l’impact de ses paroles sur la baronne d’Olyssea. D’autres la regardaient sommairement, finissant par l’oublier rapidement, alors que d’autres encore la fixaient avec une véhémente hostilité, comme si elle leur avait ravi volontairement leur indépendance, ou ce qui leur était le plus cher. La prostituée n’échappa pas non plus aux camouflets, lesquels décrivant de façon offensante à quel point son joli petit minois – et pas que - avait dû plaire à la baronne, et également qu’elles feraient tellement la paire, toutes les deux, à tel point qu’il faudrait qu’elles repassent en ces lieux pour gratifier ces gentilshommes d’un spectacle qui n’avait de place que dans leur imagination débridée.

    Cependant, la jeune femme, bien qu’étant la cible de tous ces quolibets, garda la tête haute et les ignora superbement. Ils pouvaient jaser tout leur saoul, cela ne resterait que des mots. Ces barreaux qui la cloîtraient dans sa geôle l’isolaient non seulement du monde extérieur, mais aussi des intentions belliqueuses, ou autres, de ces rustres qui avaient pour nom voisin de cellule et dont elle se fichait éperdument.
    Laëssya finit par se rassoir, et attendit elle ne savait quoi. Toute cette histoire semblait n’être qu’une énorme farce aussi risible que pathétique, à tel point que si un dramaturge tenait à la présenter sur scène, elle ne doutait pas de la teneur des réprimandes et des boutades virulentes dont il ferait l’objet.
    Mais qu’avait-elle fait pour avoir atterri dans la situation lamentable dans laquelle elle se trouvait ?
    Son auberge avait pris feu. S’agissait-il que d’un simple accident dont les conséquences n’avaient pas pu être maîtrisées ? Ou bien des petits crétins l’avaient-ils incendiée volontairement ? Voilà qui aurait été cocasse, qu’elle se retrouvât en prison à leur place, et par leur faute. Elle s’imagina que d’un seul coup, le geôlier amenait trois canailles, les parquant dans un cachot en annonçant à tous qu’ils méritaient bien leur place en un tel lieu pour avoir détruit un commerce intentionnellement par les flammes. Que ferait-elle ? Les invectiverait-t-elle à défaut de pouvoir leur trancher la gorge avec ses dents ? Très probablement, bien que cela n‘altérerait en rien ni le passé, ni ses ennuis actuels.

    Ses pensées s’égarèrent tout naturellement vers Albrecht. Laëssya se demanda s’il avait survécu à l’incendie. C’était possible, à vrai dire, à moins que l’on eût déjà emmené les corps calcinés, aucun cadavre n’avait été trouvé dans les environs. Où se trouvait-il en ce moment même ? Que pouvait-il faire en cette matinée qui s’annonçait bien moins pluvieuse que la vieille ? Par ego, elle espéra qu’il se demandait également où pouvait bien se trouver sa serveuse, qu’il espérait qu’elle eut survécu à ce tragique incident qui avait réduit en cendre non seulement son commerce, mais également ses perspectives d’avenir.
    Ce qui était certain, c’était que jamais il n’aurait pensé que la jeune femme se retrouverait derrière les barreaux, bien qu’elle ne fût en rien coupable de quoi que ce soit. Pis encore, elle l’avait décidé en toute connaissance de cause. A ceci près que si tout s’était déroulé comme prévu, elle n‘aurait plus été dans sa geôle, mais bien en liberté dans la rue à l’heure qu’il était.

    Le temps passa lentement, acculée au fond de sa cellule, jusqu’à ce que l’on vînt la chercher. Le geôlier se présenta à Laëssya sans ambages, ne lui balançant qu’une toile de chiffon au visage en même temps qu’une série de directives à suivre en guise de salutation. Lorsqu’elle réceptionna le morceau de toile, elle s’aperçut avec suspicion qu’il s’agissait en réalité d’une cape, assez grande pour couvrir son corps et ses frusques en piteux état. Quel était le but de cette manœuvre ? Elle jeta un coup d’œil en direction du jeunot qui s’emblait s’impatienter de son inaction, comme si la réflexion ne convenait guère à une gueuse de son genre. Quoi qu’il en fût, la jeune femme se drapa dans ce nouveau vêtement, alors que deux gardes venaient de faire leur apparition derrière la grille. Cette dernière grinça lorsque le geôlier la déverrouilla et l’ouvrit, tirant de leur torpeur certains détenus qui trouvèrent là une énième occasion de passer le temps.

    Les deux nouveaux venus s’emparèrent sans ménagement d’une Laëssya qui eut à peine le temps de se demander ce qui lui arrivait, avant de se faire prestement trainer en dehors de sa geôle. Lui offrait-on enfin la possibilité de sortir de cet endroit ? Le garde barbu avait-il enfin réussi à négocier sa liberté ? Mais si oui, qu’en était-il de la présence de ses deux gardiens, qui l’escortaient comme l’on escorterait un criminel vers la potence ? Lorsqu’ils passèrent devant un autre cachot, le captif railleur d’il y avait deux heures tint à lui confirmer son hypothèse selon laquelle le visage de la putain qu’elle était finirait entre les nobles cuisses de la baronne. Sinon, continua-t-il, que pouvait bien justifier la présence de la garde personnelle de la Louve ?

    Voilà qui rendit perplexe ladite putain, qui laissait échapper de temps à autres des grognements de douleur suite à l’empoignade peu courtoises des deux gorilles qui l’escortaient. Non pas que les activités supposées de la baronne la troublaient, cela ne regardait qu’elle – à moins que le prisonnier eût raison - mais que ce fut ses propres gardes qui vinrent la chercher était bien plus préoccupant. Encore que, réflexion faite, se disait la jeune femme, l’on n’aurait sûrement pas quémandé ces soldats pour lui couper la main ou pour la conduire vers un semblant de tribunal où elle n’avait de toute façon pas lieu d’être.
    Néanmoins, il lui restait impossible de présager ce qu’il allait de passer, et qu’y avait-il de pire que l’incertitude ?

    Le chemin emprunté ne fut pas le même que celui de la veille, et pour cause, au lieu de la mener jusqu’à la ville proprement dite, on l’emmena en direction de l’arrière de la prison. Une grande parcelle de terre s’offrit à leur vue, vierge de toute habitation, un grand terrain sur lequel demeurait un petit bois. L’endroit était fort paisible, et non content de contraster agréablement avec l’environnement putride de la prison, il permettait également de masquer la vue de cette dernière en la remplaçant par un paysage clairsemé d’arbres et de végétation. A mesure qu’ils s’enfonçaient silencieusement sur ce petit sentier bien entretenu, les bruits de Sharas se faisaient de plus en plus imprécis, de plus en plus lointains. Nul doute que cet endroit devait être un havre de paix pour quiconque souhaitait y passer du temps… Ou vouloir se débarrasser d’une personne en toute tranquillité

    Soudainement, après un détour du sentier, Laëssya se retrouva devant une imposante demeure dont l’ombre invisible projetée par le soleil dissimulé par les lourds nuages menaçait de l’étouffer par sa noirceur et sa taille toute aussi gigantesque. Le corps de logis, orné d’immenses fenêtres dont les vitres auraient coûté plusieurs années de « travail » à la jeune femme, était constitué par de grosses pierres blanches habilement taillées, qui apportait une certaine majesté à l’édifice. De nombreux balcons et balustrades agrémentaient ostensiblement ce dernier de leur prodigalité et de leurs sculptures sobres mais non moins élégantes, au même titre que les deux ailes qui s’étendaient de part et d’autre du bâtiment central. Alors que le petit groupe gravissait l’impressionnant perron, l’ancienne serveuse se dit que jamais elle ne reverrait pareille bâtisse d’aussi près.

    L’un des deux gardes, sans lâcher sa proie, entreprit d’ouvrir une lourde porte en bois massif, qui pivota sur d’énormes gonds capables de supporter son poids, avant de se faire avaler volontairement par les tonnes de pierre qui les dominaient.
    Si l’extérieur faisait montre d’une certaine richesse, il en allait bien autrement de l’intérieur. Tout n’était qu’étalage de richesses en tout genre, une exubérance de somptuosité qui manquait de faire tourner de l’œil à la pauvresse qui se trouvait en ces lieux argenteux. Laëssya posait son regard partout où elle le pouvait, engloutissant de ses yeux ébahis les meubles, les tapisseries, les tableaux, les miroirs, à tel point qu’elle se faisait littéralement porter par les deux soldats. Ses jambes semblaient ne plus vouloir avancer mais plutôt rester dans chacune des pièces qu’ils franchissaient, afin d’admirer de plus près chaque nouvelle trouvaille qui la ravissaient.

    Bon nombre de domestiques regardèrent la souillon que trainaient les deux gardes. Des regards suspicieux de soldats aux regards choqués des servantes, chacun la regardait passer avec sa propre opinion, bien souvent négative. Mais la prostituée s’en fichait éperdument, pourvu qu’on la laissât tranquille à observer ce luxe si banal pour une baronne, mais tellement ahurissant pour une jeune femme des rues.
    Après moult détours, après une foultitude d’entrées et de sorties de pièces et de couloirs qui n’en finissaient plus, le petit groupe mit un terme à son épopée architecturale en s’arrêtant devant une porte finement ouvragée d’or et de sculpture. Soit les nobles avaient le chic pour jeter l’argent qu’ils avaient à profusion par les fenêtres, soit leur vanité et leur suffisance n’avaient plus aucun égal. Le même garde qui avait ouvert la lourde porte de l’entrée tapa trois petits coup à celle qui se trouvait devant les yeux de la captive, toujours tenue à bras-le-corps. Une voix, apparemment féminine, y répondit, et l’on ouvrit la porte avant de pousser sans ménagement Laëssya dans la nouvelle pièce.

    Si la porte se referma aussitôt derrière elle, la jeune femme n’y prête guère attention. Une fois de plus, elle se retrouvait dans ce genre d’endroit d’où suintaient le luxe et l’opulence, mais d’un goût tout autre que ceux qu’elle venait de parcourir. De lourdes étagères d’ébène se dressaient vers le plafond, regorgeantes de livres et d’ouvrages aux couvertures dorées et reliées de cuir. Si la courtisane savait déchiffrer certains écrits, bien qu’au prix d’une intense concentration, elle se sentait étouffée au milieu de cet amas de connaissances. Un bureau tout aussi gigantesque trônait au bout de la pièce, juste au-devant d’une baie fenêtrée qui laissait filtrer des torrents de lumière pâle dans la bibliothèque.

    Alors que Laëssya frictionnait ses pauvres bras perclus de crampes et de fourmis, elle en revint à la voix qu’elle avait entendue au-travers de la porte. Et celle qui lui avait permis d’entrer n’était pas autre que la baronne d’Olyssea en personne, celle-là même qui l’avait questionnée quelques heures auparavant. Cette dernière, adossée confortablement dans un fauteuil qui n’avait rien à envier au reste de la pièce, regarda paisiblement celle qu’elle avait faite amener se remettre de ses émotions. Ce dont l’ancienne serveuse avait du mal à faire. Et pour cause, elle, une simple prostituée, se retrouver en tête à tête avec la femme la plus puissante de la région après l’avoir rencontrée derrière les barreaux d’un cachot… Il y avait de quoi être déconcerté.

    Un petit sourire naquit sur les lèvres de la Louvre, un sourire bien plus retord qu’aimable, comme si la jeune femme qui se trouvait en face d’elle allait être l’objet d’une bien mauvaise farce. Et ce fut d’une voix avenante qu’elle proposa à une Laëssya quelque peu perdue de s’assoir sur l’un des fauteuils qui se tenait devant le bureau. Etre en présence d’une telle femme n’avait rien de rassurant pour la courtisane, et cette première lui intimait, avec une voix chaleureuse qui contrastait étrangement avec l’expression inquiétante de son visage, ou encore avec le ton qu’elle avait adopté dans la prison, à se rapprocher d’avantage de son auguste personne.
    Il était vrai qu’après avoir été malmenée depuis la prison jusqu’à cette pièce, la captive ne demandait qu’à se reposer dans l’un de ces sièges qui paraissaient diablement confortable. Mais sa misérable personne se demandait si elle en était seulement digne, d’autant plus qu’elle ne manquerait pas de salir le tissu au prix exorbitant à cause des lambeaux boueux de sa robe. Mais qui était-elle pour refuser ainsi l’invitation de la Louve qui aurait très bien pu la faire exécuter sur le champ ? Mieux valait la contenter en lui obéissant, même si cela n’était qu’un grossier piège et que cela fasse passer la courtisane pour une imbécile, plutôt que de fournir un prétexte à la baronne pour trancher la tête d’une souillon qui se donnait des airs de princesse en occultant sa directive.

    Aussi Laëssya remercia-t-elle la baronne d’une voix tendue pour sa sollicitude, avant de s’assoir sur le premier fauteuil qui vint, prenant bien garde à ce que ce fut la cape donnée par le geôlier et non sa robe qui entra en contact avec l’assise.
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Dim 28 Aoû 2011 - 22:11

    La jeune fille s’assit docilement, craintive que la moindre désobéissance lui eut valu de se faire couper la tête aussi sec. Un sourire mutin déforma ses lèvres brièvement, puis la baronne reprit une attitude plus sereine et aussi plus détendue, donnant à cet entretien une dimension surréaliste d’un échange des plus banals et communs, sans enjeux, sans risques ni pour l’une ni pour l’autre. Ce qui était partiellement vrai, puisqu’à l’heure actuelle, la seule qui sentait son ventre se nouer et sa gorge la serrer n’était certainement pas la dirigeante olysséenne, qui croisa les bras sur sa poitrine, observant dans une attitude de quasi-dévisagement la proie qu’elle avait alors devant elle.

    Sûrement se délectait-elle de sentir la tension et la peur tendre l’entièreté du corps déjà suffisamment malmené de la pauvre Laëssya.

    Prenant enfin la parole, la douce damoiselle brisa le calme étouffant de la pièce.

    « Bon. Au vu de tout ce que j’ai pu entendre de ta part ... Il est évident qu’on ne peut te remettre dans la geôle que tu as quitté. »

    Un soulagement lisible suivit la déclaration baronniale, qui avait donc été convaincue de l’innocence et de la véracité de l’histoire malheureuse qu’avait subi Laëssya. On ne la prenait pas pour une voleuse, c’était déjà ça de pris. Mais bien vite, l’espoir de sortir du domaine sans encombres comme si ‘rien ne s’était passé’ s’évapora à la contradiction qu’impliqua la poursuite de la tirade de la Louve.

    « Cependant, te relâcher dans la nature n’est pas une meilleure idée. Il se trouve que le garde m’a conté quelque ... détail que tu as omis. »

    L’angoisse grimpa de quelques crans. Avait-elle été dénoncée par le garde ? Que lui ferait-on subir en sachant sa véritable nature ? Tout était possible. La baronne ne laissait rien deviner, et pourtant, il était aussi évident que logique que jamais une noble n’aurait toléré qu’une fille de joie lui fasse face, lui adresse la parole, ou même la regarde droit dans les yeux sans se faire souffleter sur le champ.

    L’annonce fut néanmoins sans appel et tomba abruptement, le timbre de voix de la noble dame se voilant quelque peu, comme si elle eut été contrariée d’avoir été pareillement dupée.

    « Je sais que tu es une prostituée. »

    La nouvelle ne la mettait pas en joie, les yeux sombres de son doux visage étincelant d’un calme qui laissait couver une étrange impression. Plus d’une personne de son rang aurait éclaté de colère, fait sortir l’impudente sur le champ au mieux et ejecté à coups de pied du domaine sharassien ; au pire, aurait-elle subi moult sévices, moqueries et tortures avant qu’on ne la jette en patûre aux soldats les moins scrupuleux de la garde. Pourtant, ce ne fut pas l’expression d’une femme froide et prête à laisser aller ses élans de sadisme les plus purs se déchaîner sur le corps de la pauvre hère, mais plutôt l’incarnation incroyable d’une femme étonnamment compréhensive et douce, très douce, trop peut-être – mais qui pourrait se méfier d’une telle empathie vibrant dans sa voix ? -.

    « Je ne peux, évidemment, imaginer à quel point ta vie a du être une constante douleur. Vivre ainsi aux dépends du plaisir malsain et sadique des hommes aux déviances les plus inavouables ... » Le silence qu’elle laissa flotter théâtralement appuyait douloureusement, faisant ressurgir les réminiscences de souvenirs peu agréables pour Laëssya. « Et qui plus est, parfois même, de gens d’un rang tellement supérieur au tien ! Une véritable humiliation. Injustifiée, il est vrai. Après tout, ce n’est pas parce que tu n’as jamais eu d’éducation que tu ne mériterais pas une chance, qu’on ne pourrait pas te tendre une main secourable et pleine de bonté. »

    Ces paroles en demi-teinte avaient tout de la compassion entière et sincère, et pourtant, on ne pouvait pas avoir la certitude que derrière ces mots et ces tournures mielleuses, ne se cachait pas un brin de fausseté ou d’intention judicieusement calculée.

    Et rapidement, les jérémiades furent abandonnées pour un comportement plus sec et moins sentimental, sa voix reprenant des sonorités quasi-ludiques, comme une mère adressant à son enfant un choix cornélien.

    « C’est pourquoi je te propose un petit marché, que je suis sûre, tu prendras en considération avec un minimum de sérieux. »

    Marchander ? En voilà une idée des plus dangereuses, qui plaçait la catin dans un cercle vicieux – elle ne pouvait pas faire d’offense à la baronne, mais qu’allait-elle donc devoir ainsi sacrifier pour pouvoir mériter sa liberté ? Tout était à craindre. -

    « C’est un travail comme un autre que je t’offre d’occuper. Tu es nourrie et logée. Tu n’auras à obéir à personne ... A part à moi. En tant que future dame de compagnie, c’est la moindre des choses. »

    Camériste, c’était donc la possibilité qui s’offrait à elle. Une chance inouïe, à la fois rêvée par une foultitude de jeunes filles bien plus loties et charmantes qu’elles, mais en même temps tellement incroyable qu’il fallait forcément imaginer qu’une contrepartie obscure se cache dans cette idyllique proposition. Plus question de se déshonorer chaque soir et de vendre son corps, le travail, le milieu, la situation, tout serait honnête et différent.

    « Bien sûr, si tu acceptes, tu suivras une période d’apprentissage, ca va de soi. » Un petit rire flûté ponctua sa phrase, pointe d’orgueil dans une attitude ingénue au possible. « Mais si tu refuses ... A vrai dire, je doute que tu sois assez stupide pour penser à cela, mais si c’est le cas, eh bien tu retourneras à ta vie d’avant. »

    Qui aurait été assez sot pour refuser ? Qui aurait pu préférer redevenir une catin manipulée au gré des volontés lubriques, tant masculines que féminines ? C’était faire endurer à sa dignité un calvaire sans nom, une honte inavouable qu’on ne pouvait pas panser éternellement par un déni. On en souffrait, jusqu’à s’en suicider, comme le faisaient souvent les catins lorsque passé un certain âge, la vie ne leur avait offert que désillusions et cruelles vérités sur le genre humain dans son vice le plus poussé.

    D’une voix qui ne souffrait d’aucune envie de perdre son temps, Clélia finit par conclure avec un calme olympien.

    « Je ne pense pas que ce choix te demande énormément de réflexion. »

    La phrase était claire de sens : la réponse était exigée sur le champ. Laëssya avait-elle vraiment le choix, le temps et les arguments pour mesurer tout ce que sa future et hypothétique condition impliquerait, dans le bon comme dans le mauvais sens ? Il était certain que non, et pourtant. L’impatience de la baronne n’était pas à mettre à l’épreuve.

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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mar 30 Aoû 2011 - 17:21

    Versatile, c’était le moins que l’on pût dire pour qualifier la baronne, cette femme dotée d’un énorme pouvoir, et qui se trouvait en ce moment même devant la lie de la société. Laëssya se remémora son ton froid, son attitude altière et impérieuse dans la prison. Un comportement qui cherchait à prouver son statut tellement supérieur à tous les vauriens qui croupissaient dans leur geôle, à leur montrer que d’un geste, d’un simple mouvement de doigt, elle pouvait leur rendre leur liberté, aussi bien à l’extérieur de la prison que dans la mort. Et voilà que d’un seul coup, quand elle se trouvait en tête-à-tête avec l’un de ces captifs, dans son propre bureau, la Louve se montrait courtoise, invitant celle qu’elle recevait à venir se caller confortablement dans l’un de ces riches fauteuils. Lunatique, vraiment.

    Et pour cause, lorsque la courtisane se fût assise, redoutant une fourbe manigance de la part de sa vis-à-vis, cette dernière avait simplement souri. Un sourire plaisantin. Avait-elle perçu le doute qui s’était instillé dans les entrailles de la jeune femme ? S’était-elle amusée à nourrir les peurs de l’ancienne serveuse dans le simple but de la voir hésiter sur une simple injonction ? Elle en était fortement capable. Mais le sourire avait laissé la place à son habituel stoïcisme qui ne laissait rien paraître de ses émotions. Valait-il mieux savoir qu’elle s’amusait de son indécision, ou ne rien savoir de ce qu’elle pouvait penser ?

    Toujours fut-il que la baronne rompit le silence précaire de la salle, annonçant qu’étant donné les circonstances, l’on ne pouvait pas remettre Laëssya dans la prison d’où elle venait.
    Bonne nouvelle ? Probablement, cette dernière se douta bien que l’on ne l’avait pas faite amener ici simplement pour lui dire de repartir dans sa cellule, à moins que la Louve soit particulièrement sadique au point de vouloir lui laisser encore un peu d’espoir avant d’annihiler toutes ses perspectives d’avenir. Conjecture somme toute assez peu plausible. Ainsi donc, la noble avait été convaincue de ce que ses gardes et la courtisane lui avaient rapporté. Mais Laëssya présageait quelque chose d’autre. Cette rencontre insolite avec la femme la plus puissante de la baronnie n’était sûrement pas fortuite. Assise bien au fond du fauteuil, la jeune femme appréciait le moelleux incomparable du dossier après une vie de misère et une nuitée passée à même le sol, au fond d’une geôle, tandis que ses doigts ne pouvaient s’empêcher de caresser le fin grain du bois qui formait les accoudoirs. Il lui était cependant impossible de regarder la Louve bien en face, droit dans les yeux. Son autorité naturelle détonnait d’autant plus qu’elle se trouvait parfaitement à l’aise dans cette environnement qui, s’il était luxueux et coutumier, incommodait la courtisane. Et cette sensation ne put que s’accroître d’avantage lorsque la baronne embraya sur un point qui pouvait être fâcheux.

    Elle savait que le garde avait occulté le détail. Elle savait qu’elle était en réalité une prostituée.
    Si la Louve semblait quelque peu irritée d’avoir été un tant soit peu flouée, il en était de même pour la jeune femme qui se trouvait devant elle. Allons bon, quelle était cette mascarade ? Comment était-elle au courant si personne ne lui avait rien dit ? Ce qui était vraisemblablement impossible, quelqu’un avait dû parler, une personne qui devait être au courant. Et hormis le barbu et le second garde qui lui avait prêté main forte, qui avait pu être mis au fait ses déviances professionnelles ? Les yeux fulminants, Laëssya se demanda le but de toute cette hypocrisie. A quoi cela rimait-il, que le garde l’eût suppliée du regard pour ne pas qu’elle révélât son autre côté, si c’était pour finalement tout dévoiler à la baronne, dans son dos ? Le barbu semblait pourtant tellement sincère. A moins que ce ne fût son collègue ? Il était vrai que depuis la nuit dernière, ce dernier n’avait pas fait sa réapparition. Seul le plus âgé des deux avait veillé à ce que la jeune femme se portât bien, du moins, aussi bien que l’on pouvait le faire lorsque l’on était enfermée dans une cellule suintant l’humidité et la crasse. Le second aurait-il, quant à lui, profité de l’occasion pour bien se faire voir auprès de la baronne, en annonçant ce que le barbu et la courtisane avaient cherché à lui dissimulé ? Et ce au détriment de son collègue avec lequel il semblait qu’il s’entendait bien ? Laëssya espéra de tout cœur que rien n’arriverait de compromettant au barbu, que l’on ne le châtierait pas pour avoir tenté de la protéger. Surtout pour un ait aussi dérisoire.

    En vérité, bien que la baronne pût se sentir dupée, Laëssya n’avait jamais menti, ni tenté de lui faire face. On lui avait simplement posé une question, et elle avait répondu en conséquence. Etait-ce vrai, ce qu’avait affirmé le garde ? Oui, ça l’était. Et s’il avait mentionné le fait qu’elle était une prostituée ? Ca l’aurait été également. En revanche, si ce détail avait été mêlé à la question, et qu’elle l’avait nié, alors là, et seulement là aurait-elle menti.
    La détenue osa croiser les yeux de la Louve, et le regard rendu fut sombre, comme courroucé, quand bien même son visage resta impassible.
    Et alors, que cela pouvait-il bien lui faire, qu’elle fût ce qu’elle fût ? La mâchoire crispée, la jeune femme se retenait de lui faire part de ses impressions, ce qui l’aurait immanquablement expédiée d’où elle venait, ou pire encore. Mais cela n’empêcha pas ses pensées d’attiser de la rancœur qu’elle nourrissait à l’égard de ces nobles qui vivaient paisiblement leur petite vie dans le luxe et le confort, complètement isolé de la réalité de la majorité de leur propre population, et des filles comme elle qui n’avaient plus d’autres choix que de vendre leur corps.

    Oui, que cela pouvait-il lui faire ? Pourquoi ce regard dédaigneux ? Croyait-elle qu’elle l’avait fait par simple plaisir, juste pour s’amuser un peu dans sa morne vie ? La baronne ne savait strictement rien ne cette vie-là, et elle se permettait par ce regard de la juger sans autre forme de procès que ce qu’elle avait ouïe dire des courtisanes, et ce, assurément, par tous ces nobles hypocrites qui méprisaient ces dernières mais ne se gênaient pas pour leur rendre une petite visite sur un coup de tête. Ou d’autre chose. L’on devait bien rigoler, dans les hautes sphères, à imaginer les pires sévices à pratiquer sur ces jeunes femmes qu’ils ne reverraient de toute façon jamais. Peut-être même y avait-il certains paris, à celui qui imaginerait la pire perversité, et qui la réaliserait sur ces gourgandines qui, disait-on, ne demandaient que ça.
    Laëssya se rendit compte que ses doigts serraient violemment les accoudoirs sculptés du fauteuil dans lequel elle se tenait, et que son regard haineux, bien que perdu dans le vague suite à toutes ses pensées humiliantes auxquelles se mêlaient des souvenirs qu’elle préférait effacer, était braqué sur l’imposant bureau d’ébène de la Louve.

    Cependant, les propos suivant de la baronne la déstabilisèrent, lui faisant momentanément oublier sa rage qu’elle contenait à grand peine. Et en un sens, cela lui évita de commettre l’irréparable.
    Que la Louve fît preuve de compassion, voilà qui était aussi inattendu qu’intriguant, et qui confortait l’opinion qu’elle avait d’elle quant à la versatilité. Avait-elle un cœur, ou cela n’était-il qu’un perfide manège auquel elle se livrait par cruauté ? Cependant, bien qu’elle manquât d’expérience en ce qui concernait l’étiquette, la vulgaire prostituée qu’elle était reconnu bien là un trait d’esprit que l’on ne pouvait attribuer qu’à l’aristocratie. Réussir à faire preuve de compassion tout en marquant que d’avantage l’écart entre la noble personne qu’ils incarnaient et le misérable qui se trouvait en face d’eux. Non, ce n’était pas de la pitié, mais bien de la condescendance, de la vanité, de la suffisance, de l’arrogance, de l’orgueil, et toute autre attitude ou sentiment qui pouvait s’y refléter.
    Evidemment que Clélia ne pouvait imaginer ses tourments. Evidemment qu’elle ne savait rien de l’angoisse ressentie lors de l’entrée dans la chambre, savoir leur sexe, leur nombre, leur âge, leur degré de perversion ainsi que les différentes maladies qu’ils pouvaient véhiculer, et qui parfois, ne se voyaient que trop. Evidemment qu’elle ne pouvait pas non plus avoir conscience de ses états d’âme alors même qu’elle en ressortait, l’esprit vide, tentant de faire abstraction de tout ce qui s’était passé, mais néanmoins sans que demeurassent l’amertume, le chagrin, la haine, le dégoût, la délusion, tous ces sentiments mélangés en un seul ressentiment, mais lequel ne parvenant pas à égaler la certitude que tout recommencerait cinq minutes plus tard.
    La phrase selon laquelle une pauvre hère comme elle ne pouvait être la victime de son manque d’éducation la fit cependant tiquer. Où la baronne voulait-elle en venir ? Quand bien même avait-on disposé d’une bonne éducation, sans argent ou sans titre, l’on avait autant de perspective d’avenir que le gueux qui dormait dans la fange. Faisait-elle finalement fi de sa condition de prostituée, comme elle avait aimé le lui rappeler ?

    Un marché, c’étant donc ça. Un marché que la Louve avait énoncé avec un ton qui n’avait plus rien à voir avec celui empreint d’une pitié probablement simulée, mais qui seyait bien mieux à son regard froid et sévère. La baronne marqua une pose, et en profita pour détailler l’expression de la jeune femme qu’elle avait sous les yeux.
    Pourquoi s’embarrasser d’une telle proposition quand cette femme pouvait exiger ce qu’elle voulait d’elle par l’autorité dont elle avait légitimement la charge ? Pourquoi donner l’occasion d’un choix à la souillon dont la valeur monétaire, et encore moins sentimentale, ne valait probablement même pas le fauteuil sur lequel elle était assise ?
    Laëssya n’allait certainement pas s’en plaindre. Si cette option n’était peut-être pas transcendante, au moins lui laissait-elle le droit d’influencer un tant soit peu les décisions que l’on aura prises pour elle.

    Et à la Louve de lui proposer d’être sa dame de compagnie.

    La concernée cilla, et manqua de se retrouver bouche bée devant une telle proposition, ne parvenant qu’à se rattraper au dernier instant. Mais si elle réussit à se contenir de justesse de verser dans l’expressionnisme extrême, et qui lui aurait donné un air stupide, l’éclat de ses yeux émeraude trahissaient la cogitation de son esprit. Bien qu’elle fût à proprement dit assommée par la soudaine nouvelle, Laëssya tenta de rassembler ses pensées en essayant d’imaginer tout ce que cela incluait.

    Premièrement, l’indépendance. Etre sous les ordres directs d’une telle personnalité empêcherait quiconque de l’employer à son bon vouloir. Finies, ces heures sombres passées à servir des clients hargneux de son manque d’empressement, ou de ses fuites face à leurs mains baladeuses. Terminée, cette époque où elle devait de dévêtir et courber l’échine devant et pour la volonté et le désir d’autrui. Désormais, elle ne le ferait que pour une seule et unique femme, qui, si elle devait être tout de même assez retorse, ne devait pas égaler ou surpasser la perversion des mâles qu’elle avait eût pour habitude de fréquenter. Du moins l’ancienne serveuse le souhaitait-elle.

    Elle fréquenterait également la haute noblesse, et rien qu’à cette idée, la tête lui tournait-elle déjà. Si elle n’avait jamais prêté une grande attention à ce monde qu’elle n’avait jamais espéré côtoyer, ni même jamais approcher, voilà que cette proposition ravivait la curiosité et l’intérêt qu’elle ne leur avait jamais portés. Elle serait ainsi nourrie, logée, blanchie, et elle pourrait arpenter presque à loisir cette immense demeure que ses yeux n’avaient pas encore eut l’occasion d’observer à satiété.
    La Louve, en dépit de ses précédentes paroles, exigeait une réponse sur le champ. Laëssya ne put s’empêcher de se demander pourquoi elle, pourquoi fut-ce elle qui eût été choisie pour un tel rôle. Pourquoi avoir dégoté une catin croupissant dans une geôle pour en faire une camériste ? Elle doutait que Clélia se montrât charitable suite à l’histoire de la courtisane. Voulait-elle faire preuve de sa noble compassion ? Une hypothèse qui sonnait étrangement après son refus, et même son irritation, lorsque l’idée avait été lancée qu’elle n’avait rendu que visite aux captifs pour en gracier un ou deux. Finalement, n’était-ce pas ce qu’elle était en train de faire à l’instant même ?

    Au fond, peu importait. Laëssya méditait toutefois sur ses compétences ; si elle parvenait à s’occuper d’elle-même, à se rendre belle et présentable, et à le faire très bien, il y avait tout un fossé entre habiller une putain et une baronne, d’autant plus que par désintérêt et en en ayant vu aucune, si ce n’était la Louve en ce jour, elle avait bien peu d’images représentatives de la haute noblesse. Mais Clélia ne lui avait-elle pas dit qu’un apprentissage lui serait fourni ?

    Cette dernière attendait par ailleurs une réponse immédiate, sans laisser le temps à la courtisane de peser le pour et le contre. Mais en effet, y avait-il vraiment une raison de refuser cette offre ô combien généreuse ? Elle qui avait pensé au suicide peu après que les gardes ne l’eussent amenée devant son auberge détruite, voilà qu’un avenir tout tracé lui était offert, quand bien même cela paraissait-il trop beau pour qu’il ne soit tout blanc. Non, elle ne pouvait pas rejeter la faveur de la Louve.

    « Eh bien…Je ne puis refuser une telle offre…Oui… J’accepte, tout naturellement » répondit-elle, encore quelque peu bouleversée par cette révélation.
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Jeu 22 Sep 2011 - 19:48

    L’affront d’un refus aurait sûrement été bien cher payé, Laëssya le devinait ; aussi avait-elle eu la sagesse, ou plutôt même tout simplement le bon sens d’accepter. Ce n’était pas tous les jours qu’on proposait à une roturière – surtout ce genre de roturières ... – pareil travail. Elle allait vivre dans les tentures de soies et connaître le bonheur des douceurs de la cour olysséenne.

    Du moins, le rêvait-elle idylliquement – et un peu trop rapidement -.

    Un sourire satisfait s’enclencha sur les lèvres de la baronne avant même que Laëssya n’achève d’accepter. Même pour une si petite chose en apparence, il y avait toujours de quoi exprimer une certaine confiance en soi. Maintenant que la catin était de son côté, sa présence, ses talents, mais surtout le geste qu’elle avait fait envers elle jouaient totalement en la faveur de la Louve, qui n’oubliait jamais tôt ou tard de réclamer le dû de ses faveurs.

    Se redressant sur son fauteuil pour prendre une position plus altière, la blonde créature ne s’égara pourtant pas, et bien vite le sourire qui parcourut sa bouche, un brin carnassier, disparut pour laisser le retour à la mine sévère et préoccupée. D’une voix soudainement désintéressée, comme si le jouet qu’elle avait entre ses mains avait brutalement perdu tout attrait, elle finit par retourner à ses papiers, sans prendre la peine de poser ses yeux obscurs sur la silhouette frêle et tendue par l’appréhension et l’excitation.

    « Sors, à présent, et dis au garde de te conduire aux appartements d’Alodie. »

    Puis plus rien, le mutisme dans lequel la baronne replongea fut aussi religieux que cassant. Des questions ? Si tant est que la rousse en avait eu, sa minute privilégiée avec la plus haute instance de tout Olyssea venait de prendre fin, et ce n’était certainement pas une pauvresse de son rang qui aurait pu exiger davantage. Pour l’heure, son sort était à nouveau confié en d’autres mains, des mains inconnues qui à défaut de la rassurer, ne seraient sans doute pas aussi menaçantes que celles, douces et diaphanes, de la Louve.

    Sortie du bureau, la jeune femme fut menée sur un rythme martial soutenu dans un nouveau dédale de couloirs qui succédèrent à quelque passage baigné de lumière, où un bruit lointain de rires, de chants et de discussions s’écoulaient avec la légèreté d’une cascade d’eau, les tintements flûtés provenant finalement des deux larges portes closes qu’on apercevait au fond du couloir qu’ils traversaient.

    Une fois atteintes, ces dernières s’ouvrirent pour laisser passer Laëssya, et lui offrir l’imprenable vue fugace de ce qui serait sûrement son destin.

    Ce fut d’abord l’odorat qui se retrouva brusquement transporté dans un monde totalement différent, soudain et contrasté. Alors que jusqu’ici, seul l’odeur croupissante des prisons avait laissé place aux effluves confinées et neutres du domaine et de ses mille et un corridors, le boudoir sautait aux narines de la jeune enfant avec une vivacité aussi florale qu’explosive ; c’était comme si on avait fracassé au sol une collection de parfums, tous aussi bavards les uns que les autres. Plaisant jusqu’à l’écoeurement.

    A l’odeur s’ajoutait la vision digne d’un tableau, reflet d’un miroir exemplaire. Assises là, sirotant leurs tasses avec l’élégance la plus épatante qui soit pour quelqu’un qui ne faisait que boire un breuvage quelconque fleuri, rivalisant toutes de robes, de coiffures et d’apparats aussi sophistiqués qu’extravagants, superflus, ou même proprement ostentatoires, ce qui pouvait s’apparenter à la crème de la crème de la compagnie baronniale prenait sagement le thé, discutant de telle rumeur ou de tel évènement à venir qui serait prétexte à se faire bien voir et à être la plus irréprochable des caméristes.

    Mais de tous ces faciès jeunes poudrés par l’orgueil et la fierté, celui qui attisait toutes les attentions et dominait de loin cette foule fougueuse et passionnée était celui de la plus âgée de toutes ces damoiselles, une silhouette de taille somme toute imposante, dont chaque trait semblait avoir été taillé, en dépit de l’âge, par le plus minutieux des sculpteurs. Les yeux clairs sautèrent du garde à la sauvageonne rousse, alors que d’un pas souple elle quittait la table pour rejoindre l’étrange duo, sa démarche témoignant également d’une finesse toute en retenue.

    Baissant la voix, le timbre grave qui s’écoula trancha par sa froideur légère.

    « Eh bien de quoi s’agit-il ? »


    Le garde pourpre s’approcha à son tour, murmurant à voix basse à la seule et unique adresse de cette étrange femme les tenants et les aboutissants de leur présence. L’unique réaction de l’inconnue frappée par la grâce – une drôle de malédiction olysséenne qui ne touchait sûrement que la noblesse ! – ne fit que froncer des sourcils, ses lèvres se plissant d’une certaine irritation qu’elle fit cependant bien vite disparaître de son visage. Alors que le garde abandonnait enfin Laëssya dans la cage aux oiseaux tapageurs, la dite camériste, qui portait le doux nom d’Alodie. C’était, à vrai dire, la plus ancienne, la plus expérimentée, et la plus émérite des dames de compagnie de la cour olysséenne, et sûrement la seule capable de relever le défi que lui imputait à l’improviste la baronne. Sous le regard rapidement détourné de la conversation par la curiosité que représentait l’étrangère de toute la tablée, Laëssya fit bientôt face à un ordre un peu incommodant.

    « Ah, je vois je vois. Bon, approche-toi. Eh bien, quelle tenue, retire cette cape, on dirait un sac de pommes blettes. »

    Devant les regards pincés et les mines moqueuses qui imposaient à l’énergumène aux cheveux roux une pression suffisante pour céder, Laëssya n’avait pas d’autre choix que de commencer à faire tomber le bas et le haut, ou tout du moins, le jute grossier qui la couvrait. Mais à peine le soupçon d’un cou et l’esquisse fébrile d’un sein furent-ils aperçu qu’un concert de cris d’effroi et de pouffements à demi masqués par pléthores d’éventails dépliés sèchement brisa l’étouffant silence.

    « Mais qu’est-ce que ... Par les Cinq, bon sang ! Remets-vite cette horreur ! »


    La mine interdite, l’aînée du troupeau jacassant plus fort que jamais bondit sèchement, empoignant la cape de jute de ses propres mains pour aussitôt la refermer avec une rapidité brusque.

    « On n’a pas idée du nombre de souillons qui accueillent Olyssea ! »
    , ricana une jeune femme aux yeux narquois et au sourire habilement ombré par une main finement manucurée.

    Alodie jeta un coup d’œil en sa direction que Laëssya ne put percevoir, mais qui eut cependant l’effet secourable de faire taire l’agitation ambiante, faisant progressivement renaître un calme encore tout fragilisé de l’arrivée d’un si étrange petit caneton. Montrant la porte à la nouvelle arrivante d’un petit geste vif du menton, la noble femme lui intima par ce geste d’en prendre la direction s’en discuter. Une fois sorties de l’oppressante pièce, ce fut la camériste qui reprit les rennes, passant devant.

    « Suis-moi. »

    Cette fois-ci, les deux femmes n’eurent à franchir qu’une poignée de mètres avant d’arriver dans une autre pièce, cette fois-ci vide de tout personnage incongru, où trônait l’habituel mobilier de bonne facture de ces chambres qui ne servaient jamais. Sans perdre de temps, Alodie se dirigea vers l’un des placards de bois sombre, et l’ouvrit, en sortant bientôt quelques frusques qui étonnamment, n’avaient pas vraiment l’allure habituelle de ceux qu’on offrait aux dames de compagnie ... Loin de la belle robe dessinée dans l’esprit de la belle de jour, on lui tendait une chemise de coton blanc, un long jupon, et un corset des plus simplets. Rien de bien extraordinaire, presque une tenue de servante ...

    « J’imagine que tu n’as jamais servi qui que ce soit... Aucune seigneurie, jamais d’expérience ... Mais à quoi joue donc son Honneur, c’est à se le demander ... Tiens, enfile-ça et vite, tu as du pain sur la planche. »

    Refermant le placard à la volée, Alodie se retourna pour s’éloigner, jetant un coup d’œil par delà la vitre de la baie, ses iris s’égarant sur les reliefs des parterres.

    « Parce que crois-moi, pour te faire une place, même minime ici, il ne faut pas seulement surmonter ce qui te dégoûte un peu ou faire les choses simplement, non ... Il faut écraser la difficulté, être la meilleure là où les autres ne seraient que très bons, et faire en sorte que ce minois disgracieux sache satisfaire la moindre des attentes de son Honneur, de telle sorte qu’elle n’ait rien à dire, tout juste à respirer et apprécier. »

    Si le vague sentiment d’être mise à rude épreuve et sévèrement jugée n’avait pas encore pris possession des entrailles de la roturière, c’était maintenant chose faite. Epinglant de nouveau son attention et son regard imperturbable sur Laësya, elle poursuivit, laconique.

    « Et cette tâche sera d’autant plus dure pour toi, évidemment. Mais assez dit, tu as comme je le rappelais, du pain sur la planche : car avant de pouvoir t’occuper de la Baronne elle-même, il faut savoir faire briller les choses les plus élémentaires ... Comme des latrines, par exemple. »

    Balivernes. On l’avait aussi grassement débauchée pour plonger ses mains dans les défections et l’urine ?! C’était ça, la « belle vie à la cour » ? Il y avait là quelque chose qui sentait l’entourloupe, ou le bizutage.

    « Le nécessaire se trouvera à ta disposition sur place. Ne reviens me voir ici que quand tout sera impeccable, à chaque étage et à chaque aile du domaine. Je viendrai vérifier, et j’ose espérer que tu sauras par cette tâche, me convaincre de toute ta motivation. »

    Sur ses bonnes paroles, la femme se détourna de Laëssya, l’abandonnant dans la chambre sans rien ajouter d’autre qu’un simple regard lourd de sens quant à l’éventualité où la jeune apprentie refuserait d’obéir. Alodie retournait sûrement dans le cocon cotonneux des boudoirs du domaine.
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Laëssya
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Jeu 29 Sep 2011 - 18:36



    Toujours ce même petit sourire, à la fois charmant, mystérieux et peu amène. L’on ne pouvait jamais savoir ce que pensait la baronne, ce qu’elle prévoyait de faire, ou, dans ce cas-là, si elle se gaussait silencieusement de la situation dans laquelle elle avait plongé Laëssya, sachant d’avance que contrairement à ce que pouvait penser la nouvelle recrue, sa vie serait loin d’être rose. Ledit sourire ne tarda pas à disparaître pour laisser la place à une expression de concentration, comme si devait se substituer à ce futile intermède des préoccupations d’une toute autre importance. Ce qui mit un point final à l’entretien, après que la Louve lui eût ordonné de demander au garde de la conduire dans les appartements d’une certaine Alodie.

    A ce stade de la partie, une quelconque intervention de la part de la courtisane aurait été déplacée, voir malvenue. Et quand bien même certaines questions se seraient imposées à son esprit, Laëssya songeait qu’elle pourrait les poser à Dame Alodie ; il y avait forcément une raison à ce que l’on envoyât la jeune femme chez elle, elle que cette dernière fut placée en période d’apprentissage ne devait pas y être étranger. Qui mieux qu’une éventuelle tutrice pourrait-elle lui fournir les réponses demandées ?
    Aussi la nouvelle camériste hocha-t-elle la tête en signe d’acquiescement mué, tout en s’inclinant bien bas devant celle qui était désormais sa maîtresse, avant de tourner les talons et de prendre congé de ce majestueux bureau et de sa propriétaire qui l’était tout autant.

    Une fois qu’elle eût refermé la porte, Laëssya demanda à ce que le garde la conduisît chez ladite Alodie. Et, bien que ce fut évident, une fois qu’elle eût spécifié que l’ordre émanait directement de la maîtresse de céans, l’homme obéit à sa demande. Ce qui pouvait paraître banal pour la Louve l’était beaucoup moins pour la rouquine, qui se sentit étrangement puissante lorsque le soldat se mit en mouvement. Jusqu’où allait la limite de ses pouvoirs ? En avait-elle vraiment acquis, ou s’agissait-il simplement d’une simple formalité, aussi évidente que l’obtention du sel lorsqu’on le demande à table ? Mais peut-être ne devait-elle pas trop réfléchir à la question de peur que cette exquise sensation ne s’évanouisse, et puis, quelque part, la personne qui venait de s’exécuter n’était pas autre que l’une de celles qui la chassait à coup de pied lorsqu’elle voyait trainer la catin trop près des maisons bourgeoises.

    Laëssya arrêta en effet d’y penser au moment où elle constata que le garde, de son grand pas, avait pris de l’avance sur sa jeune personne. Une fois de plus, comme si elle ne l’avait pas assez fait d’une fois, la courtisane fut menée au-travers du bâtiment, parmi une foultitude de couloirs et de pièces. Si on l’avait lâchée là en plein milieu, et ordonné de retourner au bureau de la Louve, nul doute qu’elle en aurait été incapable. Le bâtiment, déjà immense vu de l’extérieur, semblait avoir doublé de volume une fois que l’on s’aventurait à l’intérieur, errant au gré des corridors et des grandes galeries. Cependant, au plus elle avançait dans le sillage de l’homme qui lui indiquait le chemin, sans toutefois porter d’avantage d’attention à celle qu’il escortait, au plus un flot de parole continu se faisait entendre, un léger brouhaha émanant d’une lointaine pièce. Ce ne fut que lorsqu’ils pénétrèrent dans un long couloir que la jeune femme en détermina l’origine, un probable salon, tout au bout, protégé par deux grandes portes semblables à celles qui condamnaient l’entrée du bureau de la baronne d’Olyssea.

    Le garde, arrivé devant ces dernières légèrement avant Laëssya, les ouvrit, et alors les paroles jusque-là emmêlées et confuses devinrent aussi limpide que la clarté et la luminosité de l’endroit. L’on parlait de tout et de n’importe quoi, de banalités, de frivolités, mais surtout, l’on se tut lorsque la nouvelle venue fit son apparition dans ce monde avec lequel elle n’avait rien en commun. Dans ce lieu aussi riche que ceux précédemment parcourus, un cénacle de jeunes femmes élégantes et distinguées buvaient paisiblement quelques infusions de plantes aux noms aussi extravagants qu’inconnus pour l’ancienne serveuse. Sous les plaisanteries et les mines accortes et courtoises qu’elles s’échangeaient de bonne guerre, entre-elles, se percevaient les effluves d’une rude émulation, et ce au-travers de leur vêture tout aussi disparate que dispendieuse. Ce n’était qu’un méli-mélo d’un ensemble de jupons hétéroclites, de tissus et de volants aux couleurs criantes, de parures et de falbalas distinguées mais excessives ; toutes s’affublaient de la sorte de façon à être la plus originale possible, à être celle que l’on remarquerait au plus vite. A tel point que, pour certaines d’entre elles, leur accoutrement tournait au ridicule, mais il semblait qu’elles n’en avaient cure.

    Au milieu de toutes ces dames poudrées et maquillées s’en trouvait une autre, bien plus âgée. Encore très élégante en dépit de ses nombreux printemps, elle semblait aussi être la plus raisonnable de tout ce petit groupe, en plus d’en être la tête pensante. Celle-ci se dirigea vers le garde qui lui murmura tout bas de quoi il en répondait lorsqu’elle exigea qu’on lui explique le pourquoi de leur présence. Bien que Laëssya tendît l’oreille, elle ne put rien percevoir du rapide échange qui eut lieu ; seule une expression interdite et quelque peu indisposée sur le visage de la femme fut visible. Il y avait décidément beaucoup de messe-basses dans cette maisonnée, même pour des faits qui coulaient de source et qui ne méritaient certainement pas une telle discrétion. Cependant, le visage tiré de celle qui devait être dame Alodie n’était somme toute pas très rassurant.

    Le garde la laissa plantée là, repartant vers une destination que lui seul connaissait, tandis que Laëssya pénétra véritablement dans la pièce, accompagnée de la vieille camériste. Assurément, elle détonnait dans ce milieu somptueux, au milieu de toutes ces couleurs, alors qu’elle n’était que pauvrement vêtue d’une cape grise et miséreuse. Esseulée au centre de l’attroupement, elle fut auscultée du regard sous toutes les coutures, bien au-delà de la bienséance qui, aux yeux de toutes ces jeunes femmes, ne devait sûrement pas s’appliquer à une gueuse de son acabit.
    La putain connaissait ce sentiment, cette sensation d’être ainsi dévisagée, pour l’avoir vécu toute sa vie durant, et il restait toujours aussi désagréable et déconcertant quand tout ceci ne résultait pas d’une bonne attention. Seulement, c’était à force de l’expérimenter que l’on commençait à en réduire ses effets néfastes sur son propre comportement, à éviter de se sentir gênée, de baisser le regard, de rougir, ou encore de sans cesse déplacer le poids de son corps sur une jambe, puis sur l’autre. Après avoir subi le même sort de la part de mâles qui ne faisaient que la considérer d’un regard lubrique, allant jusqu’à pousser leur expertise en tâtant à leur aise une chaire pour laquelle ils n’avaient pas encore payé, faire face à ces observations et à ces chuchotements indignés de ces dames qui ne tenteraient sûrement pas d’abuser d’elle était surmontable, bien que toujours malplaisant.

    Laëssya, immobile et se tenant bien droite, laissa jaspiner ces pimbêches tout leur saoul, se contentant de croiser impassiblement les regards pour mieux s’imprégner des différents visages, qui se froncèrent imperceptiblement lorsque les yeux smaragdins de la damoiselle rencontrèrent ceux des caméristes. Alodie lui demanda alors de retirer sa cape, qui recouvrait le corps et les vestiges de la robe de la jeune femme, sous prétexte que cela la rendait grossière à ses yeux, ce qui ne seyait guère à une future dame de compagnie. Etant donné l’état de la pauvre fille, qu’elle eût ou non ladite cape ne changeait rien à son apparence crasseuse. Qu’on lui donnât un bain, en revanche, et qu’on la couvrît de vêtements soyeux mais plus sobres que ceux des autres caméristes, et nul doute que Laëssya serait bien plus resplendissantes et jolie que ces dernières. Ne manquerait plus qu’un maintien gracieux et élégant, en plus d’apprendre lesdites bonnes manières si spécifiques à la cours, choses qu’elle apprendrait sur le tas, et elle serait parfaite.

    Mais toutes ces conditions étant bien loin d’être remplies, ne restait d’elle qu’une misérable apparence, quand bien même l’on pût y trouver un certain charme à son authenticité. Ne pouvant refuser face à pareille pression, Laëssya entreprit de retirer cette fameuse cape. Le haut tomba, un cou fut dévoilé, puis, le petit cordon ceinturant sa poitrine s’étant rompu, un sein fut dénudé. Aussitôt, ce fut le branle-bas de combat. Des cris d’indignation fusèrent en même temps que des hurlements de scandale devant une telle atteinte à la pudeur, des mains se plaquèrent sur des bouches grandes ouvertes d’effroi, des pieds reculèrent d’un pas et des éventails se déplièrent au même titre que l’aurait fait un paon intimidé devant ce qu’il craignait le plus. Tout cela pour un simple sein dénudé ?

    Si toutes étaient bouche bée, la nouvelle atourneuse l’était également, bien que pour des raisons différentes. Elle contemplait, atterrée, le spectacle qui s’offrait à elle. Les yeux écarquillés devant une telle futilité, les bras ballant le long du corps, ne sachant plus quoi en faire, et les lèvres grandes ouvertes, à moitié entre l’effarement, l’ébahissement et le rictus moqueur, elle ne savait plus quoi penser. Ce fut Dame Alodie qui reprit la situation en main, en même temps que la cape délaissée, pour recouvrir ce qui les effrayait le plus.

    « On n’a pas idée du nombre de souillons qui accueillent Olyssea ! » commenta, sarcastique, une autre de ces mijaurées.
    « Ni du nombre de pimbêches que peut contenir cette région en son sein, railla Laëssya. Oh, excusez-moi de ce blasphème, continua-t-elle lorsqu’elle s’aperçut que certaines de ces dernières s’apprêtaient à se planquer derrières les canapés alors que la terreur les gagnait de nouveau. Promis, je ne mentionnerai plus l’objet de vos cauchemars. »

    La matrone leur décocha à toutes les deux un regard noir, avant de signaler à la courtisane une porte qu’elle ferait mieux d’emprunter sur le champ. Ce qu’elle fit, quittant ce beau monde, précédée par Alodie, laquelle lui intima de la suivre.
    Elles arrivèrent rapidement, après avoir traversé deux trois petits couloirs toujours aussi bien meublés, devant un placard, que la camériste ouvrit. Là, elle lui tendit de nouveaux vêtements tout neuf, pourtant bien différent de ceux portés par les autres jeunes femmes, qu’elle enfila tout de suite après avoir quitté ses haillons, tandis qu’Alodie avait pris le soin de détourner son prude regard.

    S’en suivit un petit discours, expliquant plus ou moins à quoi Laëssya devait s’en tenir, quel serait son rôle en tant que camériste ; une brève introduction sur ce que, par un coup de tête de la Louve, elle allait devenir. La jeune femme écouta, attentive, jusqu’au moment où Alodie laissa sèchement tomber que sa première tâche serait de nettoyer les latrines.

    « Par les cin… Par le ciel ! » se reprit de justesse la rouquine, de peur de plonger la gouvernante dans une crise d’apoplexie, si par malheur elle n’avait pas assez appuyé sur le… sur la dix-septième lettre de l’alphabet.

    Non, elle ne rêvait pas, et oui, elle avait bien entendu. Il lui fallait récurer les toilettes pour pouvoir aspirer à ce qu’elle devait être. Un tel ordre venait-il de la Louve, du garde qui l’avait accompagnée, ou bien directement de l’esprit d’Alodie ? N’y avait-il pas des serviteurs déjà chargés de faire ce genre de travail, plutôt que de confier tout ceci au bon soin d’une pauvre fille comme elle ? Certes, elle avait déjà bien faire pire que cela, mais elle ne s’attendait sûrement pas à ce qu’on lui demandât ce genre de corvée. Qui plus est, faire chaque étage des deux ailes du bâtiment, alors que, étant donné la superficie de l’édifice et son dédale de couloirs, la jeune femme était certaine de s’y perdre.

    Alodie venait justement de disparaître, prenant juste le soin de décocher à une Laëssya désemparée un regard des plus sévères. Il semblait qu’elle n’avait pas le choix. Celle-ci regarda autour d’elle, essayant de trouver le moindre endroit susceptible de dissimuler quelque latrines aux regards indiscrets. N’en trouvant pas, elle décida de changer d’étage.


Dernière édition par Laëssya le Jeu 29 Sep 2011 - 18:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Jeu 29 Sep 2011 - 18:36



    Depuis combien de temps la jeune femme était-elle en train de briquer ces lieux d’aisance, qui, pour le moment, ne l’était certainement pas pour elle ? Laëssya ne le savait point. Combien de latrines était-elle parvenue à assainir ? Elle ne le savait pas d’avantage. En revanche, elle avait fortement conscience de son dos fourbu, de ses bras douloureux, et de ses mains tellement crispées que le simple fait d’écarter les doigts la faisait souffrir.
    En vérité, ce n’était pas que les latrines fussent réellement sales. Bien que, par nature, les immondices en eurent maculé une bonne partie, elles ne le furent pas d’avantage de ce que l’on pouvait penser d’un tel endroit. Peut-être même bien moins.

    Oui, il devait forcément y avoir une pelletée de serviteurs autrement plus qualifiés qu’elle pour ce genre de pensum. Non content de récurer plus vite qu’elle ne le faisait, ils s’en occupaient également avec bien plus de compétence et d’habitude, laissant l’endroit parfaitement propre. Le contraire eut été étonnant ; l’idée que la Louve pût habiter dans la crasse et dans une air infestée par les défections et l’urine, plus particulièrement par temps de grande chaleur, semblait complètement invraisemblable dès que l’on avait pris connaissance de la personnalité et du caractère de cette dernière. Et le bref entretien que Laëssya obtînt avec la personnalité la plus éminente d’Olyssea l’avait, à défaut de tout lui révéler sur la noble, convaincue qu’elle n’était pas femme à repousser l’hygiène au dernier rang de ses préoccupations.

    Non, le véritable problème était la taille du bâtiment. Si, observé de l’extérieur, le manoir paraissait immense, il n’en résultait là que d’un savant effet d’optique visant à impressionner les différents visiteurs qui s’y aventuraient, mais pas dans le sens où l’on pourrait le prendre. La bâtisse était tout simplement gigantesque. Et à la pauvre Laëssya de le parcourir dans son intégralité, du moins autant qu’elle le pût, sans délaisser le moindre étage ou la moindre chambre susceptible d’abriter une quelconque latrine. Et c’était bien le nombre important de lieu d’aisance qui l’avait obligée à répéter un nombre de fois tout aussi important les mêmes gestes et les mêmes mouvements. Frotter, brosser, récurer, laver, l’ancienne serveuse n’en pouvait plus.

    Ses jambes n’étaient pas non plus épargnées par ces aller-retour incessants entre les différentes ailes du manoir. Fatiguée, harassée, elle continuait cependant son dur labeur, habituée qu’elle était à surmonter les épreuves les plus inconfortables, ce qui ne les rendait pas agréables pour autant, loin de là. Laëssya demandait ainsi poliment son chemin à différents gardes, serviteurs, ou à toute autre personne qui croisait son chemin. Si certains ou certaines la regardaient de haut, lui informant sèchement ou sur un ton condescendant la direction à suivre pour trouver son chemin ou une latrine, d’autres, bien plus amicaux, profitaient de cette petite interlude pour souffler un peu, et ainsi engager la conversation.
    Parler naturellement et avec franchise à des gens qui n’étaient pas pédants faisait grand bien à la nouvelle camériste, qui retrouvait là une jovialité sincère comme elle avait pu en avoir dans sa vie d’autrefois. On lui demandait ainsi son prénom, d’où elle venait –bien qu’elle ne mentionnât jamais son travail nocturne-, si elle était nouvelle par ici. Cela lui permettait ainsi de connaître de nouveaux visages qu’elle serait amenée à fréquenter d’avantage, de nouvelles personnes, et que ces dernières sussent qui elle était également.

    La fin de la journée arriva, et le soleil déclina tandis que la lune pointait le bout de son nez. Enfin la jeune femme avait-elle terminé. Soulagée tout autant que percluse de courbatures qui ne se feraient ressentir que dans une ou deux journées vraiment, Laëssya déposa sa brosse et son torchon dans un petit placard de la latrine qu’elle venait de nettoyer. Si elle avait pu garder une grande partie de ses affaires immaculée, il n’en demeura pas moins que suite à de petits incidents comparables à la brosse effleurant avec légèreté le tablier de la rouquine, quelques traces douteuses se fussent déposées sur le vêtement. L’odeur devait également avoir imprégné les tissus et sa peau à force d’y avoir été mêlés, et la courtisane, épuisée, ne demandait rien d’autre qu’un bon bain, ou le minimum requis pour se débarrasser de toutes ces inconvenances.

    Alodie n’avait-elle pas dit qu’elle viendrait vérifier qu’elle avait parfaitement suivit les ordres ? Dans tous les cas, la mégère restait introuvable, et n’avait donné aucune consigne à la jeune femme.
    Indécise, elle erra dans les couloirs, espérant qu’on ne la trouve ou que quelqu’un puisse lui dire quoi faire.



Dernière édition par Laëssya le Dim 6 Nov 2011 - 20:58, édité 1 fois
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Clélia d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Dim 6 Nov 2011 - 20:08

    Le reste de la journée, s’il avait été éprouvant et dans l’ensemble, d’une ingratitude totale pour Laëssya, s’était écoulé avec la paresse habituelle qui envoûtait les appartements des dames de compagnie ; on joua, on ria, on plaisanta sur quelques menus bruits de cour, le tout dans un chaos de rires de gorge et d’éventails ... qui éventaient. Les visages, aussi souriants que crispés après tant d’efforts zygomatiques, finirent tous par, de grâce et d’un simulacre de fatigue, disparaître pour convoler vers un repos de courte durée – on ne commérait jamais assez -.

    Alodie vit donc bien rapidement partir les dernières pies les moins pressées de quitter l’étouffante bonbonnière dans laquelle les dames avaient passé une après-midi à brasser élégamment l’air, dans l’art le plus pur des caméristes. Pour autant, toutes n’étaient pas libérées de leurs obligations ; restait la dernière petite trouvaille baronniale, celle dont le pourquoi du comment échappait encore grandement Alodie, qui avait vu ici et dompté bien de nombreuses têtes se voulant « fortes et indépendantes ». Disciplinant les plus rebelles et jouant avec la volonté et la motivation des plus ennuyées, travaillant au corps les plus sottes et poussant à l’effort constant les moins jolies, il s’agissait pour elle de former, plus que des femmes d’esprit en accord avec leur rang, un véritable corps d’élite de la bienséance et de la beauté médiane. Une tâche qui sonnait presque comme un plan militaire, et que la baronne s’amusait en ce moment même à balayer en invitant une petite souillon sans demander l’avis de qui que ce soit.

    La Louve faisait ce qu’elle voulait et c’était tant mieux ; pourtant, si la ‘camériste-en-chef’ ne voyait pas d’un bon œil ces libertés excessives et extravagantes fleurir à tout bout de champ, elle se devait de reconnaître, tandis que d’un bon pas elle arpentait à présent les couloirs, inspectant chaque latrine trouvable, le sens de la propreté et de l’obéissance de la nouvelle recrue. En voilà une qui, si la tâche n’était pour le moins pas glorieuse, n’avait pas décidé d’en faire à sa tête et qui avait tout simplement fait ce qu’on lui avait demandé.

    L’inspection continua, tranquillement, Alodie ne manquant pas de veiller au détail. Force fut de concéder que la dite ‘Laëssya’ avait fait le travail correctement. Cependant elle demeurait introuvable ... Jusqu’à ce qu’une effluve vint piquer le nez de notre dame de compagnie, qui eut l’ombre d’un sourire cynique. Il suffirait de repérer la pauvrette à l’odeur.

    Et ce fut donc à l’angle de deux couloirs que la femme retrouva l’apprentie, apparemment en moins bon état que les pièces qu’elle s’était échinée à récurer. Ayant arboré de nouveau le masque imperturbable et pincé, Alodie croisa les bras sur sa poitrine, posant un regard vif et clairvoyant sur le visage trahissant d’une certaine accumulation d’angoisse et d’épuisement de l’ancienne catin.

    « Eh bien. Pour une petite de la rue, on peut dire que tu as de la réserve. »

    Ce serait le seul compliment offert à la jeune rouquine, et grand bien lui en fasse de s’en contenter. Car après une pause, la camériste reprit.

    « Cela dit, il serait plutôt l’heure d’aller te changer et de te restaurer aux cuisines. Tu n’es certainement pas présentable ce soir. Qui plus est, un brin de toilette ne sera pas de refus, n’est-ce pas. »

    Sans laisser le temps de répondre, d’affirmer ou de renchérir, elle poursuivit.

    « Je vais t’accompagner dans ce qui sera ta chambre. Il y aura tout ce qu’il te faut, rien de plus, rien de moins. Suis-moi. »

    Le trajet fut étonnamment court. A peine un escalier et une dizaine de mètres plus tard, on arrivait à un couloir un peu plus étroit mais coquet, ou de larges baies éclairaient les murs fraîchement débarrassées de lourdes tapisseries évoquant une grandeur et une décadence des fêlons passés par là. Poussant une porte, la dame de compagnie fit signe à Laëssya de rentrer, s’engouffrant après elle dans la petite pièce où la toute jeune fille passerait sûrement bien peu de temps.

    C’était un endroit de taille certes petit pour une dame de compagnie de ce nom, mais pourtant la surface demeurait plus que convenable. Une armoire ouvragée trônaît là, quelques mobiliers, tout aussi anciens et lustrés, avaient été organisés de telle sorte que le moins de place possible soit perdu. Le lit, qui plus que jamais avait l’air d’être aussi moelleux et douillet après cette fourbe journée, tendait des bras cotonneux à Laëssya. A l’écart du reste, une cuve remplie d’eau avait été prévue, ainsi que le nécessaire pour prendre un bain des plus urgents et « détoxifiants » - c’était le mot -.

    Pour autant, toutes ces apparitions positives furent quelque peu assombries par les dernières sentences d’Alodie.

    « Une fois ton repas pris, tu aideras aux cuisines pour le dîner. Quand on te l’aura signifié, et seulement à ce moment, tu pourras aller te reposer. Demain, dès le lever du soleil, il faudra te tenir prête : la journée va être longue, très longue. La ponctualité est une qualité très importante, si ce n’est l’une des premières à apprendre en tant que future camériste. Il y a beaucoup, voire tout à faire avec toi. Alors la moindre seconde a sa valeur. »

    Sur ces termes aussi enjoués que possible – Alodie n’était pas quelqu’un connu pour son expansivité et sa chaleur humaine naturelle -, la femme esquissa un petit mouvement de tête en guise de salut, et s’éclipsa de la chambre, laissant Laëssya en paix avec elle-même pour un petit moment.



[Infiniment désolée du retard. Honte à moi :/.]
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MessageSujet: Re: Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]   Mar 8 Nov 2011 - 20:56

    La jeune femme errait çà et là, les pieds trainants et les bras ballants, quêtant l’honorable camériste qui répondait au nom d’Alodie. Dans son sillage, une trainée rousse ravissante, mais aussi et surtout une odeur écœurante qui émanait de son tablier à la couleur douteuse ; autant de remugles et d’exhalaisons qui faisaient grimacer toute personne croisant sa route. Si au début de son labeur elle avait pu converser de temps à autres avec quelques accorts personnages, Laëssya ne recevait plus que des réponses évasives et brèves, invitant à ce qu’elle décampât le plus rapidement possible, dès lors qu’elle demandait si l’on n’eût pas vu passer la mégère.

    Ce fut finalement cette dernière qui la trouva au détour d’un des ombreux couloirs de ce véritable dédale, et l’expression affichée sur son visage fut aussi éloquente que celle qu’elle avait eu coutume d’observer. S’en détacha nonobstant un petit compliment qui, s’il en était un, eût très bien pu passer pour une raillerie, et l’ancienne courtisane fronça imperceptiblement les sourcils. Depuis quand les filles de la rue n’étaient-elles pas courageuses et volontaires ? Probablement bien plus que toutes ces pimbêches qui dégoisaient à longueur de journée sur des platitudes, tout en étant affalées sur de moelleux coussins en buvant le thé. Ah, comment elle eût apprécié de voir toutes ces mijaurées, gentes en habits et sades en façons, en train d’effectuer la tâche qui avait été la sienne, trimant sec et dur en tentant, en vain, de présager le tissu de leur robe. Mais à quoi bon s’attarder sur les hypothèses d’un travail déjà effectué ?

    Et ce fut au contraire avec un grand soulagement, tandis que son visage s’illuminait, qu’elle accueillit les propos d’Alodie. Enfin, elle allait recevoir ce à quoi elle aspirait depuis deux jours déjà. Qu’eût-elle donné pour un simple bain, des habits propres, et ne serait-ce qu’un frugal repas ? Une journée de labeur passée dans les latrines, peut-être, et ce en étant restée toute la nuit sans dormir avec pour seule vêture des tissus humides et boueux. Il semblait en tout cas qu’elle venait de passer avec succès cette première épreuve, ce qu’elle jugea tout à fait normal. Ne manquait plus qu’on l’admonestât, après la journée la plus longue de son existence, pour une tâche qui n’avait pas été exécuté tel que certains l’eussent souhaité, alors qu’elle avait donné le meilleur d’elle-même.

    Laëssya venait de recevoir l’attribution officielle d’une chambre dans la grande demeure de la baronne, et ce fut vers cette pièce, guidée par l’impérieuse dame d’atour, qu’elle se dirigea. Si le chemin fut très court, il se déroula en silence, permettant à la rouquine de s’évader un peu. Comment s’agencerait sa propre chambre ? Oh, il était certain qu’elle ne serait à l’image de la richesse du bâtiment, loin de là, mais elle pouvait toutefois espérer qu’elle fût mieux que le cagibi dans lequel elle vivait lorsqu’elle travaillait comme serveuse. La réponse ne tarda pas à lui apparaître.

    Après avoir traversé un couloir qui devait appartenir à l’aile des serviteurs, dépouillée de toute opulence, la dame d’atours ainsi que celle qui la suivait de près parvinrent dans une pièce tellement plus grande que le placard à balais dont Laëssya avait l’habitude. Plusieurs meubles venaient orner la chambre d’un beau et vénérable bois brillant, permettant à la jeune femme de ranger un tant soit peu ses maigres possessions plutôt que de les laisser trainer en bout de lit dans son ancienne vie. Mieux encore, loin du vieux grabat encastré contre un mur, un véritable matelas l’attendait, ainsi que de véritables couettes qui sentaient bon le propre –contrairement à elle.

    Le regard de la rouquine convergea en direction de la bassine que lui désigna vaguement Alodie, et ses yeux pétillèrent de plaisir. La mégère annonça alors que cette journée éternelle n’était pas achevée ; en effet, si tôt qu’elle se serait restaurée –nouvelle étincelle dans le regard- et lavée, il lui faudrait aller aider en cuisine pour le dîner de, peut-être, la baronne Clélia d’Olysséa, ou de ses serviteurs et autres dames de compagnie d’un rang hautement plus élevé que le sien. Si Laëssya savait cuisiner, elle se demandait comment se déroulait les tâches culinaires dans un tel lieu ; travailler seul pour servir de simple voyageur n’avait rien de semblable au fait de travailler en équipe pour une vingtaine de personnes, si ce n’était plus. Quoi qu’il en fût, et bien qu’elle semblât quelque peu chagrinée de ne pas pouvoir prendre immédiatement un repos qu’elle jugeait mérité, l’idée de pouvoir se sustenter aussi bien que celle de se laver n’entacha guère le moral de la servante, haut plus en en dépit de sa fatigue.

    Alodie avait-elle à peine salué la jeune fille d’un sec hochement de la tête et tourné les talons que celle-ci se déshabilla avec une prestesse inégalable, rejetant au loin son accoutrement puant qui ne pourrait être purifié que par le jeu, et entra dans la bassine. Le contact de l’eau glacée mordant sa peau opaline la fit autant claquer des dents qu’elle raffermit ses muscles et chassa subitement la fatigue qui l’engourdissait. Serrant les dents, contrôlant ce claquement intempestif en même temps qu’elle prenait une grande respiration, la jeune femme hésita, avant de plonger entièrement la tête dans l’eau. Ce geste sembla la foudroyer sur place, elle autant que son cerveau, et si des restes de fatigue subsistaient encore, elle fut certaine d’en être débarrassée après que la froideur de l’eau se fût violement attaquée à son crâne et à ses oreilles.
    Elle entreprit alors de se laver, frottant sa peau et ses cheveux au savon, griffant ses chairs à l’aide de ses ongles, tant et si bien que de longues traces rougeâtres apparurent bientôt sur son corps, mais que n’eût-elle pas fait pour s’affranchir de ces remugles en provenance des latrines ?
    Enfin, tremblante, grelottante, mais finalement propre, la jeune femme sortit de l’eau, et s’enroula avec hâte dans une grande serviette, un luxe qu’elle n’avait jamais possédé jusqu’alors.

    Une petite dizaine de minute plus tard, ce fut une Laëssya resplendissante qui sortit de sa chambre, le regard vif, les pommettes rouges après ce bain glacé, et les cheveux encore humides qui marquèrent légèrement le dos des vêtements sentant bon le frais. Pourvu que ses prochaines activités dans la cuisine ne s’avéreraient pas trop salissantes et ne l’enfumeraient pas non plus, elle, ses cheveux et le tissu de sa vêture. Si elle avait pris un grand plaisir à enfin se laver, en dépit de l’eau glaciale, un seul et unique bain lui convenait parfaitement.

    Après avoir demandé son chemin, elle parvint rapidement dans la, ou plutôt les cuisines, très grandes salles dans lesquelles s’activaient plusieurs dizaines de personnes, et moitié moins de marmites. Pour cette première fois, l’on ne lui confia pas de tâches difficiles. Se pliant aux exigences de certains, Laëssya alla chercher du bois pour les fourneaux, s’occupa du contenu de certaines marmites en le remuant pour ne pas que le fond ne brûlât, apporta des plats et des assiettes devant lesquels elle s’extasia au vu de la finesse des gravures et de l’argent qu’elle tenait entre les mains. Elle continua en triant des aliments, en épluchant des légumes, en coupant des fruits –et elle ne put s’empêcher de chaparder un ou deux morceaux, appréciant le goût unique de ce qu’elle n’avait jamais gouté-, mit le couvert, et enfin, apporta les plats bien préparés à table.

    Ce ne fut qu’une fois toutes ces tâches effectuées qu’elle fut enfin autorisée à se retirer pour aller se coucher, et la rouquine regagna hâtivement sa chambre, prête à tester le moelleux de son matelas. Demain, lui avait dit Alodie, elle devrait être réveillée aux premières lueurs de l’aube ; une nouvelle journée commencerait, et avec elle, une nouvelle vie.
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Rencontre avec un imprévu. [Clélia d'Olysséa]
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