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 Rive | Farren

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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Rive | Farren   Ven 9 Nov 2012 - 14:34

Rive

    Huitième ennéade du Karfias de la septième année du onzième cycle.


    C'était comme se réveiller d'un long et pénible cauchemar dont Katalina sortait groggy et perdue. Recroquevillée contre le bois frais de la charrette qui la conduisait jusqu'à Nefir, elle n'avait plus ouvert la bouche depuis la matinée ; le cahot tranquille du véhicule la gardait dans un état de semi-conscience qui faisait défiler le paysage bien plus vite que le pas régulier de la mule. Aux tentatives maladroites du brave commerçant ambulant qui avait généreusement accepté de lui faire une place entre les ballots qui cachaient sa marchandise d'entamer la conversation, elle avait répondu avec un silence pesant si bien que le malheureux avait vite renoncé à l'idée de comprendre d'où venait cette femme étrange et ce qu'elle pouvait bien aller chercher dans un endroit comme Rive.
    Atteindre Nisétis n'avait pas été de tout repos ; rejoindre l'Ithrii'Vaan n'avait pas été plus aisé, loin s'en fallait. Finalement rattrapée par la fatigue et la faiblesse de sa constitution, la Gardienne avait accepté de bonne grâce les repas servis par son bienfaiteur. Halren — c'était son nom — était un homme bon et simple comme il en existait un peu partout dans la Péninsule. Toujours de bonne humeur et prompte à aider son prochain, il n'en demeurait pas moins vif et possédait un esprit aiguisé. S'il avait pris sous son aile cette femme aveugle dont il ne savait rien, c'était par pitié et compassion mais ses manières l'avaient rapidement convaincues qu'elle n'était pas si désœuvrée qu'elle pouvait le laisser croire. Toujours était-il qu'entre les deux compères, l'entente était bonne à défaut d'être cordiale. Si Katalina était reconnaissante de la gentillesse de son compagnon de voyage et si elle faisait un effort pour se montrer agréable le temps des repas, elle avait perdu l'habitude des rapports humains et rien ne lui venait naturellement.
    Finalement, ils atteignirent Nefir sans encombre, après avoir traversé quelques bourgs qui firent douter Katalina d'être vraiment dans la bonne direction. Elle gardait d'Erac un souvenir de vieilles pierres, aux gens simples ; ce qu'elle trouvait dans la méconnue contrée de Rive lui semblait plus brut. La région possédait définitivement son propre caractère, que l'Eraçon n'avait jamais su réellement gommer. Mais qu'importait, car pour une raison dont elle ignorait encore tout, c'était bien à Nefir qu'elle devait se rendre.


    Neuvième ennéade du Karfias de la septième année du onzième cycle.


    Grâce à l'or qu'elle avait récupéré — pour ne pas dire volé — dans le premier comptoir Noblegriffon qu'elle avait croisé en revenant dans la Péninsule, Katalina avait pu jeter son dévolu sur une auberge abordable de Nefir. L'établissement était propre et relativement calme, le tenancier était un homme colérique qu'il valait mieux éviter de contrarier. Ancien mercenaire, il tenait sa clientèle d'une main de fer et évitait ainsi beaucoup de débordements. Ceux qui provoquaient trop de problèmes étaient poliment priés de s'en aller ou, si le mal était déjà fait, interdit de séjour. Il avait toisé la Gardienne un long moment alors que cette dernière lui demandait une chambre pour une durée indéterminée — il se méfiait des voyageurs qui s'installaient trop longtemps chez lui — avant de grommeler qu'elle pouvait bien faire ce qu'elle voulait tant qu'elle ne faisait pas de problème. Et qu'elle payait, avant-il ajouté alors qu'une servante avait commencé à guider l'infirme.
    Neuf jours étaient passés, durant lesquels elle n'avait fait qu'attendre. Elle quittait l'auberge au petit matin, errait dans les ruelles de la ville jusqu'au coucher du soleil et retrouvait son lit le temps de laisser au sol le loisir de reconquérir les cieux. Ne pas savoir ce qu'elle cherchait était particulièrement désagréable, mais ce n'était pas son unique sujet de préoccupation.
    Depuis les événements de Nisétis, rien n'avait réellement changé et pourtant, tout lui apparaissait incroyablement différent. La première « révolution » était sans doute la plus importante : pour la première fois depuis plus de six ans, Katalina avait l'impression d'être seule maîtresse de son corps. Jamais Tyra n'avait été si distante qu'en cette ultime ennéade de l'été. La laissant seule la journée, il semblait à la Gardienne que la Déesse ne s'intéressait à elle que lors de ses nuits et encore... tout était tellement flou qu'à chaque fois, elle ignorait si elle avait simplement rêvé ou si la Voilée s'était réellement adressée à elle. Sa présence dans l'Eraçon sauvage s'expliquait d'ailleurs par l'une de ces apparitions qui n'en étaient pas une. Si, dans un premier temps, la serramiroise s'était sentie désemparée, comme abandonnée après tant d'années sacrifiées, le fait était qu'elle était rapidement sentie... libérée. Alors qu'elle s'était bridée instinctivement dès l'instant où ses yeux avaient embrassé les ténèbres, se refusant peu à peu la moindre pensée pour mieux se prémunir de cette incroyable regard qu'était celui du divin, elle avait l'impression de s'ouvrir à nouveau à un monde qu'elle avait cru oublier. Bien entendu, réapprendre à vivre ne se faisait pas une journée, pas plus qu'en une ennéade. Surtout quand rien n'était véritablement révolu. Aveugle, Katalina l'était toujours et ses visions ne s'étaient pas apaisées. Le passé continuait à se substituer aux présent, lui offrant les images des disparus en un concert qui tenait plus du capharnaüm que du chant. Mais il lui semblait, sans qu'elle eut osé encore confronter ce sentiment à la réalité, que ses pouvoirs allaient en s'amenuisant. Véritable déchéance ou faiblesse passagère, elle n'en avait aucune idée mais elle se surprenait à ne rien regretter.
    Finalement, alors qu'elle avait abandonné tout espoir d'apprendre quelque chose, que ce fût de la bouche des badauds qu'elle croisait ou des murmures sibyllins de la Déesse, elle surprit des brides d'une conversation qui attira pleinement toute son attention. « Tu as eu vent des racontars du Lockrive ? Y en a pour dire qu'un wagyl a été aperçu là bas à plusieurs reprises. Mais c'est toujours quelqu'un qui l'a dit à quelqu'un, tu vois. »
    Le serpent était-il la clef de tous les mystères ?
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Farren de Lockrive
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Mer 14 Nov 2012 - 16:22

Ce jour là, il ne pleuvait pas.

Un Soleil timide éclairait paresseusement l’ardoise des toits néfirains, entrecoupé par des lourds nuages moutonneux. Il faisait bon. Pour un de ces eraciens du moins. La vie continuait au dehors, dans ce chaos de fourmis s’évertuant à la tache et, là-bas, derrière ces murailles grises, l’océan de verdure semblait engloutir les maigres taches de couleurs, champs de pastelles et troupeaux paisibles. Farren posa sa main contre le verre de la fenêtre, espérant, à n’en point douter, calmer son malaise au contact de la fraicheur du matériau. Mais rien, son âme ne s’apaisait pas, c’eût été trop simple.

Il aurait préféré qu’il pleuve.

Se sentir moins seul, isolé, dans ce jour. Moins mal peut être. De sombres pensées traversaient son esprit depuis longtemps déjà. Remords peut être d’un passé qu’il n’avait pas souhaité, qu’il rejetait toujours plus loin, plus profondément dans les méandres de son esprit. Remords qui ne cessaient cependant de refaire surface, toujours plus vite, toujours plus violemment. Il entendait les cris, il entendait les pleurs. Etait-il, lui aussi, devenue un monstre ? La rage l’avait aveuglé. Etait-ce donc là la volonté de Selei ? Devait-il épancher sa soif de vengeance ? Las, la colère avait disparue, elle ne laissait place qu’à un immense vide. Sans réponse…
Au moins, égoïstement, si le monde n’avait qu’affiché un visage triste et froid, à son image... Mais rien.

Ce jour là, il ne pleuvait pas.

La voix de Guéric vint perturber ses rêveries maussades. Malgré le peu de discrétion du jeune homme, Farren, absent, n’avait pas entendue sa démarche lourde. Se retournant pour mieux voir le jeune guerrier, le seigneur de Rive poussa un petit soupir, comme chassant ses mauvais songes.

« - Talméor ?
- Qu’y a-t-il Guéric ?
- Les hommes sont prêt messire, nous partons lorsque vous le désirerez. »

Farren s’en retourna alors à la contemplation de la vue. Restant immobile, comme interdit, Guéric semblait attendre une réponse mais, bien vite, ne voyant pas son seigneur esquisser la moindre parole, il se retira, après une légère révérence.
Lockrive… Après plusieurs ennéades passées dans le castel de Nefir, Farren avait exprimé le besoin de rentrer dans sa demeure familiale. Sa vraie terre. Bien que l’air de la capitale rivoise avait pour plaire après ces nombreux jours passé dans le Lyron, les embruns et le sel de Lockrive lui manquait. Terriblement. Il savait le fief entre bonne mains, le Mèstre était un homme de poigne. A Nefir, tout allait trop vite, beaucoup trop vite. Farren se sentait engloutir par la fonction, qui, définitivement, ne semblait pas être pour lui. A l’image de cette ville…
Déjà on le raillait. Ellyrick, ce fief qui s’était toujours montré plus sceptique à l’égard du jeune seigneur. On lui reprochait sa fougue toute juvénile et son attachement si enraciné dans les vieux cultes. En effet, Lockrive demeurait un repaire de vieux mystiques pour les gens de ce pays proche du Lyron. Vestiges d’une culture désuète… Alors, la défaite, dans une campagne inutile et superflue, avait renforcé leur arrogance, et on ne se cachait plus pour exprimer son sentiment.

Un soupir vint se percuter sur la vitre froide. Farren posa un regard éteint sur la pièce ombragée de tentures et de tapis. Il se perdit un instant dans l’immensité d’une toile. Un ciel de brume et Néera… Grande et imposante d’innocence, angelot joufflue et rieur, elle semblait transpercer d’un œil interrogateur le pauvre hère. Il ne pu soutenir ce regard plus longtemps. Finalement, comme pour lui répondre, il barbouilla dans un souffle…

« Oui, nous rentrons… »
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Jeu 15 Nov 2012 - 10:11

    Les doigts de Katalina glissaient sur le bois poli sans vraiment chercher à deviner la forme de statuette. Elle était fatiguée. Fatiguée de ne pas comprendre ce qui était en train de lui arriver. Fatiguée d'errer dans une cité dont elle ne connaissait réellement que le nom. Fatiguée de voir son sommeil entrecouper de rêves sibyllins qui la privaient de tout repos. Fatiguée, enfin, d'essayer de comprendre ce que tentait de lui dire cette vieille femme qui, sortie de nulle part, avait placé d'autorité son bibelot dans les mains de la serramiroise. Depuis son arrivée, la Gardienne s'était retrouvée confrontée plusieurs fois à ce dialecte étrange que semblaient parler les gens de Rive mais c'était bien la première qu'elle peinait autant à suivre. Jusqu'alors, il lui avait suffit de hausser un sourcil interrogateur pour que son interlocuteur ne se forçât à utiliser la langue de Diantra. Malheureusement, l'aînée n'avait pas semblé pas particulièrement réceptive aux insinuations de Katalina, si bien que cette dernier avait tout simplement abandonné et se contentait désormais de subir son charabia. La vendeuse itinérante — si elle l'était bien, Katalina n'en était même pas certaine — usait du parler du Roi mais ne pouvait s'empêcher d'y introduire des mots de son patois, parfois même plusieurs. Pour couronner le tout, elle mangeait certaines syllabes.
    « Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle abruptement alors que ses doigts se figeaient et le bois sous sa peau lui semblait soudainement brûlant.
    — C'que j'ai dit, ma ... ? J'commence à croire qu'tu m'as ... pas écoutée. » On aurait dit une mère réprimant sa fille trop facilement distraite ; loin de s'en attendrir, Katalina résista à grand peine à l'envie de la secouer pour lui arracher une réponse. « C'que j'ai dit... J'ai dit que t'cherches ... réponses. Qu'ça s'voit. Comme el'nez au milieu d'ma figure... 'Fin, c'l'expression, quoi. »
    Sans vraiment de patience, la vieille femme saisit la main de Katalina — celle qui tenait déjà la statuette — et le bois s'enfonça douloureusement dans sa paume alors que les doigts noueux de l'ancêtre serrait sa victime avec une force surprenante pour son âge. Sans autre forme de procès, elle tira littéralement la Gardienne à sa suite ; Gardienne qui n'apprécia que moyennement le traitement mais s'interdit de réagir. Elle avait enfin l'impression d'avancer et, même si chaque parole de son interlocutrice ne faisait qu'épaissir un peu plus le brouillard dans lequel elle s'était égarée, elle ne perdait pas espoir qu'à la fin, le soleil vint chasser les brumes et lui montrer la voie. Malheureusement, elle se rendit compte que la clairvoyance n'était pas pour tout de suite quand son genou heurta durement un étal.
    « Là. Tends l'bras. Et choisis. »
    Foudroyant de son regard aveugle sa tortionnaire, Katalina prit le temps de se masser son articulation douloureuse avant de s'exécuter. Ses doigts rencontrèrent rapidement un bois froid qu'elle devina le même que celui de la petite statuette et elle ne put retenir son étonnement. « À quoi joues-tu, vieille femme ?
    — ... soient les jeunes. Fais c'que j'dis. Prends. » Avec humeur, la Gardienne de Tyra tâcha d'oublier la rivoise pour se concentrer, comme elle le lui avait demandé, sur ce qu'il y avait en face d'elle. D'abord, il n'y eut rien sinon des ténèbres qui n'avait jamais semblé aussi oppressante. Décidant d'employer les grands moyens, Katalina régula sa respiration, inspirant et expirant toujours plus lentement. Après quelques secondes, elle avait retrouvé son calme et se trouvait dans un état proche de la méditation elfique, cet art qui était, d'une certaine façon, le dernier cadeau d'Aerandir. Ses doigts glissèrent sans la moindre sur l'étal jusqu'à trouver ce qu'ils cherchaient. Une statuette.



    La ville sur le rocher. Katalina n'avait pas attendu pour se mettre en route, elle avait même abandonné ses quelques affaires derrière elle. Seule comptait la ville sur le rocher dont lui avait parlé la vieille femme. La chouette autour du cou, elle s'était mis en route pour aller là où les Dieux parlent aux Hommes. La Gardienne devait trouver les filles de Lwar et leur montrer la chouette ; elles comprendraient, lui avait-elle affirmé. Katalina voulait bien le croire. Elle devait le croire.
    Parce qu'à l'instant où elle avait touché l'or blanc de la statuette, la Voix des Morts s'était tue.



    Il fallut trois jours à Katalina pour rejoindre Lockrive, grâce au concours d'un voyageur aimable qui avait accepté de la prendre sur son cheval. La chevauchée n'avait guère été agréable, surtout que le jeune homme plein de fougue n'avait eu de cesse de tenter de séduire l'aveugle. La Gardienne avait subi en silence et ses doigts n'avaient cessé de jouer avec la chouette. Pourquoi avait-il fallu qu'elle choisît celle la entre toutes ? Et pourquoi, à l'instant où ses doigts s'en étaient saisi, la premier don de Tyra avait cessé de chanter à ses oreilles ? La serramiroise n'était pas certaine de savoir ce que cela voulait dire, elle avait imaginé mille scénarii mais aucun ne convenaient réellement. Était-elle mourante ? La Voilée se préparait peut-être à l'accueillir en son Royaume. Alors, Lockrive serait la dernière ville qu'elle rejoindrait. C'était peut-être mieux ainsi. À trois heures à cheval de leur destination, son compagnon de voyage avait prétexté la tombée du jour pour justifier une halte pour la nuit et Katalina l'avait laissé faire, avant de l'abandonner dès qu'il eut le dos tourné. Elle ne pouvait pas simplement pas attendre. Alors elle avait marché, toute la nuit, pour atteindre la cite au petit matin.
    Elle erra dans Lockrive comme elle l'avait fait à Nefir et ce fut finalement exténuée qu'elle se présenta aux portes de ce qu'on lui avait affirmé être le temple de Lwar.
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Farren de Lockrive
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Mar 27 Nov 2012 - 23:06

La route fut sans saveur…
Se retournant une dernière fois, Farren se perdit un temps dans la contemplation de la citée, vaste rotonde perdue dans l’immensité herbeuse. Verrue de pierre bouillonnant de bruit et d’agitation. Il inspira. Déjà l’odeur crasse de l’Homme s’effaçait, laissant place aux vents boisées chargés d’humidité. Un soupir. Et, d’un mouvement du pied, sa monture reprit la route, une route sans saveur.

Bientôt, il fût en vue de la citée des falaises, sa citée. Il était rentré. Bien que bref, la lassitude du voyage se lisait sur les traits tirés de son escorte. Pourtant, malgré quelques légères courbatures, Farren se senti de nouveau respirer, comme plus libre, à la simple vue de ce décors familier. Il faisait presque bon, on n’entendait pas encore la rumeur citadine. La tendre mélodie de quelques oiseaux se faisait échos parmi les arbres de l’épaisse forêt à sa droite et l’œil aguerrie d’un chasseur aurait décelé des ombres furtives s’échappant derrière les buissons épais en bonds graciles.
Soudain, tel un de ces saltimbanques prit de panique là, derrière le rideau lourd, dans l’obscurité invisible des coulisses, juste avant son entrée en scène, le jeune seigneur sentit comme une boule désagréable se loger dans un coin de son estomac. Soudain, il appréhendait.
Sentait-il montré digne de son nom ? De son peuple ? De sa charge ?
Chassant bien vite la brume qui obscurcissait son âme, Farren tacha de ne plus penser. Se bercer du doux chant du vent, encore, un peu. Se faire engloutir par ce tableau de gris et d’eau, d’ombres ternes et de timides lumières, et la ville là, devant ses yeux, dernier rempart avant l’Eris ravageur, la fin de la terre, dernier rempart avant la Mort. Une nouvelle scène commençait, et le spectacle n’attendait pas.

Son entrée se fît sans fracas et tumultes, loin des dramaturgies exquises et des tragédies grandioses. La compagnie fendait, de leurs montures, la foule calmement, naturellement, une eau paisible contournant le rocher. Bien vite, il traversa les rues, ne prêtant, que par un sourire timide, attention aux regards écarquillés et aux légères exclamations joyeuses. Rien. Rien ne semblait s’être passé. La Guerre, la Famine, la Nuit, tout se voilait déjà dans le nuage du souvenir. Son peuple lui pardonnait-il si tôt ses erreurs ?
Les portes du pont, ultime étape. Derrière le portique ouvragé de granit sombre, immense massif de maçonnerie d’où perçaient deux tours carrées, derrière, le pont. Longue langue de pierre battue par la fureur de l’eau et du vent, il demeurait le seul et unique passage vers le rocher du Serpent. Loq Naer. Son château.

A peine eut-il franchi l’enceinte qu’on l’assaillait. Hubert, bien sûr, gesticulait de sa grâce porcine tout autour du seigneur, mouche obèse attirée par le miel souverain. Mais Farren ne l’écoutait pas. A peine eut-il entendu son bourdonnement sourd de complaintes. Il descendit de cheval et avança. Le frère n’en avait pourtant pas finit de son ballet grotesque et, bien que son maitre ne faiblissait pas son pas, osa poser une main sur son épaule pour le retenir un peu. L’effet fût immédiat. Le seigneur stoppa net, sans un mot et imposa de sa stature un lourd silence. Confus et embêté, le brave moine ne pouvait plus que s’enliser en un charabia de mots, un capharnaüm de pensée. D’un regard impérieux, Farren fit taire le flot agité qui s’étrangla dans un glapissement sec. Penaud, les mains entrecroisées et la tête basse, le bon Hubert s’en tenu donc là, laissant échapper cette proie décidemment trop grosse pour ses appétits.
Et Farren repris donc sa marche, dépassant la personne d’un mèstre Giovanni qui n’avait lâché mot jusque là, observant d’un œil sévère mais insondable la scène. Déjà quelques pas derrière le vieux marchand, le jeune homme grogna un « Laissez-moi seul » entre ses dents.

Seul. C’est bien ce qu’il était à présent. Seul, devant le tombeau familial, devant la statue triomphante du Colosse, de son sang. Seul face à son propre échec. Lentement, presque avec tendresse, il posa une main, calleuse d’avoir vécu de l’acier, contre le cœur de pierre, plongeant son regard vers l’au-delà, là où le ciel rencontrait l’océan, là où Selei lui-même allait mourir chaque jours, l’horizon…


Un voile sombre s’abattait sur le ciel. Combien de temps était-il resté là ? Des heures peut-être. Un vent glacé accompagnait le crépuscule grisâtre. S’arrachant au tapis d’herbe de la colline, Farren se redressa, hébété, comme sortant d’un songe. Quand s’était-il allongé ? Avait-il dormi ? Tout restait confus, embrouillé. Les vestiges d’un rêve, son Rêve, lui lassait un goût pâteux au palais. Un goût qu’il ne connaissait que trop bien. Il partit.

Lockrive était de ces, bien rares désormais, citées où le culte envers les dieux de Rive gardait une importance capitale pour ses habitants. Aussi, de part son relatif isolement et sa grande histoire, la ville se retrouva être l’un des derniers, et plus importants, centre religieux du Croissant, derniers bastions de l’ancienne croyance. Il était, donc, bien naturel d’y retrouver tout un quartier consacré aux cultes. Alazg Tieg. La Maison des Dieux, s’étendait au Nord de la citée. Imposant complexe de temples, de réfectoires, auberges à pèlerins et habitations religieuses ou laïques pour une ville sommes toute modeste, l’endroit ne tolérait aucun édifices des Cinq, si bien qu’il présentait pour beaucoup, dont notre bon Frère Hubert, le visage de l’horreur païen.

Supportant avec une compréhensible aisance, le plaid typique des guerriers aux couleurs de Lockrive sur ses épaules, une ombre avançait dans le froid des rues étroites. La nuit n’était pas tout à fait tombée que déjà on allumait quelques torches devant les auberges et hôpitaux. Au détour d’une ruelle, il l’aperçu enfin… Le temple de Lwar. Serrant un peu plus la chouette d’argent qu’il tenait au creux de sa paume, le jeune homme se décida à entrer.
Une forte odeur d’encens entêtante vint percuter ses narines, alors qu’il entrait dans l’antichambre du temple. Une douce lueur berçait l’endroit et bien vite, une prêtresse, au regard autant usé que son visage était sillonné de rides, vint à se sa rencontre. Il n’eut pas à parler, les mots étaient inutiles. On prit l’épée qu’il gardait au côté. Puis, La prêtresse le guida vers un bac d’eau d’où coulait une légère fontaine. Farren plongea ses mains dans l’eau glacée avant de se rincer le visage. Ainsi purifié, il pouvait à présent passer derrière un lourd rideau pourpre, dans la grande salle. La pièce était basse, il régnait une atmosphère claustrophobique, plongé dans une obscurité quasi profonde, la pièce circulaire, entourée de bancs, s’articulait autour d’un feu étouffé, d’où ne transparaissaient que les braises. Jamais Farren n’était venu remercier la déesse nocturne pour ses bienfaits. Elle l’avait sauvé. Honteux de son ingratitude, le jeune homme avait décidé de se faire pardonner.
La pièce ne s’embarrassait que de trois ou quatre croyants en méditation. Farren pris place sur le banc de pierre et entama sa prière, la chouette d’Erwan entre ses mains croisées. Il était temps d’en finir avec son arrogante confiance, il était temps de faire preuve d’humilité. Sa prière achevée, il voulu faire une offrande, comme il était coutume en Rive. Lwar n’acceptait que des êtres du sexe féminin pour la servir, aussi chercha-t-il du regard une femme susceptible de l’aider. Là, à quelques mètres de lui, une jeune femme semblait plongée dans ses pensées. Le regard vide, elle demeurait immobile. Croyant de prime abord à une des disciples de Lwar, Farren s’approcha. Hélas, il comprit son erreur lorsqu’une autre femme sembla lui parler en présentant quelques reliefs gravés de chouette en bois sans que celle-ci ne réagisse. En rivois, il vint chuchoter à la prêtresse quelques mots, avant d’échanger deux reliefs contre des pièces. Solennellement, il les jeta sur les braises, avant de s’assoir non loin de l’étrange femme immobile.

« Vous n’êtes pas d’ici n’est ce pas ? Il n’y a que les étrangers pour ne pas parler rivois dans cette ville. »

Laissa-t-il échapper dans un murmure, le regard braqué vers les petites statuettes de bois, lentement, doucement, dévorées par les flammes…
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Lun 10 Déc 2012 - 12:41

    Comme si elles avaient été alertée de sa venue, deux prêtresses étaient venues à la rencontre de Katalina quand celle-ci s'était présentée, épuisée, aux portes de la maison de Lwar. D'abord méfiante, la Gardienne avait rapidement rendu les armes et cessé d'essayer de comprendre. Elle était arrivée au bon endroit, tout son être en était persuadé. Était-ce la fin d'un voyage dont elle ne saisissait pas encore le sens ou bien une simple étape jalonnant un chemin qui ne devait pas avoir de fin ? Katalina n'en savait rien. Les prêtresses la pressèrent un temps de question mais devant l'apathie de leur invitée, elles comprirent qu'ils ne servaient à rien d'insister et la laissèrent au bon soin d'une matrone qui lui força à prendre un bain — bienvenu, l'eau chaude dénoua son dos douloureux et apaisa corps et esprit — avant de lui donner des vêtements propres. Une heure plus tard, Katalina dormait d'un sommeil réparateur qu'elle n'avait pas connu depuis depuis trop longtemps.

    Armée de son seul bâton de marche, Katalina errait dans les couloirs du temple de Lwar. Elle s'était réveillée avant l'aube, peu habituée qu'elle était des longues nuits de sommeil ; rarement elle en avait connu d'aussi reposante, néanmoins, et c'était l'esprit apaisé qu'elle pouvait profiter du calme du temple. Ses questions restaient inchangées, elle ignorait toujours ce qui lui arrivait exactement. Elle perdait peu à peu tout ce qui faisait d'elle une Gardienne, jusqu'à la possibilité de tendre l'oreille et de L'entendre, mais n'avait aucune idée des raisons de sa déchéance. Car il était vain, désormais, de penser le contraire. Mémoire n'était plus, elle était morte à Nisétis, balayée par les premières larmes de Katalina depuis la mort d'Aerandir. Néanmoins, elle restait persuadée que Tyra ne l'avait pas abandonnée — pas encore, ne cessait-elle de penser et un frisson secouait choque fois son échine — et si elle s'était égarée à Lockrive, c'était bien parce qu'elle y avait été guidée. La Voilée devait avoir une dernière tâche à lui confier, à moins qu'elle ne cherchât à la mettre à l'épreuve avant de l'investirr à nouveau. Et Katalina de se demander quel scénario gagnait sa préférence.
    Les vieilles pierres étaient malheureusement avares de réponses si bien que la serramiroise fut finalement heureuse de tomber sur deux filles de Lwar. Elle allait pour leur parler quand ces dernières la saisirent par le poignet et la tirèrent à leur suite. Surprise, Katalina se força pourtant au calme et concentra toute son attention sur ses pieds. Fort heureusement, ses « guides » furent assez prévenantes pour lui indiquer les obstacles qui parsemèrent leur route.

    Une voix plus grave que les précédentes tira la Gardienne de sa méditation qui, surprise de cet événement inattendu, s'extirpa de l'état second dans lequel elle s'était plongé. En apparence, cependant, rien ne l'indiqua : elle garda le même visage distant et n'esquissa pas le moindre mouvement. Elle ne savait pas combien de temps elle avait été « absente », mais devant son incapacité à comprendre la moitié des paroles de ses « professeurs », Katalina s'était réfugiée dans cet exercice particulier qu'affectionnait tant les elfes. Il était impressionnant de constater ses progrès, d'ailleurs. Elle se souvenait de ses premières tentatives — se souvenir, un verbe dont elle avait oublié la saveur et dont elle redécouvrait les mille et une subtilités — et d'une, en particulier, où durant laquelle elle s'était tout simplement endormi. Le réveil avait été des plus atroces, tant la position n'avait pas été naturelle. L'heure n'était pas, cependant, à la mélancolie et il y avait un homme qui attendait une réponse.
    « Je ne suis pas d'ici, non. Je ne suis pas d'ailleurs non plus, » répondit-elle d'une voix douce. Elle parlait lentement et son interlocuteur dut peut-être tendre l'oreille pour saisir complètement sa réponse. Dans ce lieu dont elle ignorait presque tout, elle faisait montre d'un respect non feint et ne pas en troubler la quiétude en était une démonstration. « Je suis perdue et à la recherche d'un chemin à suivre. » Ses doigts caressèrent la surface polie de la statuette de chouette que lui avait donné la vieille dame. Elle la posa devant elle, bec tourné vers son visage. La lumière se refléta un instant sur l'argent et illumina son visage. « Et toi, es-tu de ceux qui posent des questions ou qui donnent des réponses ? »
    Jadis, Katalina avait cru les avoir toutes. Force était de constater son erreur, dans la douleur et l'incertitude.
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Farren de Lockrive
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Mar 15 Jan 2013 - 0:44

Une douleur atroce vint tirer Gireg de sa torpeur. Le vieil homme, allongé sur un vulgaire lit, une toile poussiéreuse étirée sur un cadre de bois, se plia en deux avant de crier sa douleur dans une toux monstrueuse. Bien vite, une pauvre femme, toute affolée, accourue vers le pauvre hère, épongeant son front d’un linge humide pour tenter de calmer son mal. Le vieil homme, quelques loques sur le dos pour seuls vêtements, s’en retourna à sa demi-inconscience. A l’hôpital du Temple, pauvres et vieillards venaient mourir en paix, loin du fracas de la ville, cachés derrière les pierres épaisses du temple. Entre les couches de fortunes, quelques gosses de rues, la mine sale et la goutte au nez, slalomaient, se pourchassant armés de branches dans un jeu d’enfants presque candide. Mais ici, plus rien n’était innocent.
Ici, les cris et les rires juvéniles s’entremêlaient l’odeur de la mort et des râles de la maladie. Ici, on priait Lwar, comme Oolon, Faroll comme Wagyl. On célébrait la vie, on pleurait la mort. Cachés derrière les pierres du temple…

"Je ne sais plus si j’ai les bonnes réponses…"

Un long silence avait précédé ces mots, sortis dans un souffle. Ce n’était qu’un regard éteint qui se posait à présent sur ses mains, comme si, en suivant le tracé sinueux des creux de ses paumes, la rugosité de sa peau, il aurait pu trouver une quelconque trace, un chemin à suivre. Peut être parce qu’elle n’était qu’une étrangère, extérieur aux problèmes de son monde, Farren se permit enfin à montrer ses faiblesses, son doute. Pauvre écrivain devant un parchemin nu, il demeurait là, seul, devant à l’immensité de la tache à accomplir. La fatigue mordait son enthousiasme premier, sa fougue juvénile. Peut être se rendait-il enfin compte du poids qui s’entachait à ses épaules. Peut être mûrissait-il… Enfin. Son peuple attendait une grande figure, un chef fort, comme jadis, cette période reculée où il avançait seul face au monde, face aux Dieux et face aux Hommes. Un temps fantasmé où Farren voyait un peuple unis et fier. Maitre de son destin.
Mais pour l’heure, profitant du silence de l’obscurité, le jeune seigneur se permit à n’être qu’un homme…

"Quoi de mieux, pour des êtres perdus, que le temple de la Nuit."

Il avait murmuré ses mots, presqu’à lui-même, relevant la douce ironie de sa situation. Dehors, dans les ruelles étroites et glacées, le voile de la Nocturne devait être tombé. Son lourd manteau de ténèbres enveloppait le monde. Libre à nouveau, Qoqmar parcourait la terre dans une course endiablée, inspirant les premiers dormeurs, de rêves, d’ambitions, de cauchemars. L’âme du rivois se blottissait dans ce manteaux d’étoiles, cherchant dans la chaleur glacée de la déesse, le réconfort maternelle. Il se prit à lever les yeux, observant sans vraiment voir, la silhouette de la jeune femme. Stoïque et figée, des long fils d’ébènes encadraient son visage fermé. Un temps, il se prit à y voir un avatar même de la déesse, avant qu’une autre vision ne percute sa rétine, comme en surimpression. Une chevelure de neige… Un décor verdâtre d’eau croupie. Et puis rien, le silence et la pénombre du temple. Si les dieux lui avaient envoyé un message, il n’en saisissait pas le sens.

Les épaules basses, il soupira un petit nuage brumeux…

"Il est temps pour moi de vous laissez, ma dame. N’ayez crainte des sœurs, elles sont la bonté même. Que la Guérisseuse vous guide."

Sur ces quelques mots chuchotés comme un secret, il se leva. L’instant n’avait finalement était que peu de choses, peu de bruits pour beaucoup de silence, mais pourtant. Pourtant, pour Farren, aucun moment n’avait été plus crucial que cette prière depuis des jours, des mois peut être. La vie n’était-elle pas constituer que d’éphémères rencontres, fragiles papillons ballotés au gré des vents ? Son regard étincelait d’une nouvelle certitude. Sortant de la pénombre du doute, il plongeait dans l’ébène de la nuit.
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Jeu 17 Jan 2013 - 19:35

    Avant qu'elle n'ait pu esquisser un geste pour le retenir, l'inconnu s'en était déjà allé et Katalina se retrouva à nouveau seule avec ses propres doutes. Il resterait un anonyme, une simple voix qui un temps avait peuplé son obscurité. Avant de s'effacer, elle aussi. Il n'avait même pas de nom et de son histoire, elle ne savait rien. Il aurait pu n'être qu'un songe, une invention de son esprit fatigué ; loin d'être idiote, cette possibilité lui arracha un frisson désagréable et elle le chassa de ses pensées. De nouveau seule avec elle-même, elle se remit en quête d'une réponse qu'elle savait désormais hors de sa portée sans toutefois oser de l'admettre. Le temps sembla s'allonger puis s'arrêter tout à fait, les bruits moururent d'eux-même et le silence l'enveloppa. Il n'y avait plus de cris, désormais, plus de gémissements non plus. Il n'y avait que ce mutisme horrible derrière lequel Elle s'était murée. Les paroles de l'inconnu lui revinrent en mémoire et elle murmura, plusieurs minutes après son départ : « La nuit... la nuit n'a pas de fin. » Prisonnière d'une chaire faible et meurtrie, trahie par un esprit embrumé et impuissant, Katalina Noblegriffon prit soudainement conscience que sa déchéance ne devait pas avoir de fin et elle se sentit plus seule que jamais. Une main se posa sur son épaule.
    « Elles veulent parler. » La voix était douce. Peut-être une enfant, songea la Gardienne. Elle n'esquissa pas le moindre geste qui pouvait laisser penser qu'elle avait entendu et les doigts raffermirent leur prise, hésitant encore. « 'Devez venir... M'dame, » ajouta-t-elle comme si un peu de politesse forcée pouvait la tirer de sa transe. Lentement, très lentement, Katalina opina du chef avant de se remettre sur pied. Ce simple effort l'épuisa mais elle ne chercha pas à lutter. « Mon bâton, lâcha-t-elle, tendant distraitement la main. Sa gorge était sèche, elle ne se souvenait plus de la dernière fois où elle avait pu boire un peu. Le bois froid trouva ses doigts et elle s'en saisit, murmurant un vague remerciement avant de se laisser guider. Sa guide, peut-être rassurée de la voir marcher sans aide, tenta de lui expliquer ce qui était en train de se passer mais son aînée ne tenta même pas de se concentrer sur ses paroles, s'interrogeant simplement sur la personne qu'elle pouvait être. Elle l'avait touchée, elle existait donc. Du moins apparaissait-elle plus réelle que l'homme qui n'était qu'une voix. Mais de son histoire, des épreuves qu'elle avait traversées, des malheurs et des joies qu'elle avait connus, Katalina était parfaitement ignorante. Jadis peuplées de fantômes, ses ténèbres n'étaient désormais que du noir, rien que du noir. Alors elle tentait de deviner, elle écoutait le ton plus que les paroles, elle s'intéressait à l'accent et elle regrettait de ne pouvoir connaître les mimiques. Un homme se trahissait plus sûrement par ses gestes que par ses discours, elle l'avait su un jour, tout comme elle avait su lire les mouvements d'une main ou le tremblement d'un genoux. Le temple n'était pas très grand, il ne leur fallut pas deux minutes pour parcourir le chemin qu'elles avaient à faire ; quand finalement une main saisit son bras et l'enfant lui dit de s'arrêter, elle n'était guère plus avancée. Elle savait juste que la petite demoiselle n'avait pas vécu à Rive toute sa vie. Le temps effaçait l'accent de Diantra, mais il demeurait des traces, suffisantes pour que la serramiroise pût la comprendre.
    Les prêtresses de la Guérisseuse ne savaient pas qui elle était, apprit-elle, mais elles désiraient l'aider. Elle parla avec trois d'entre elles, l'enfant servant d'intermédiaire. Erac n'était pas si loin, mais telle était la réalité de la Péninsule : on y changeait de langue dès qu'on parcourait plus de dix lieues. Elle avait rarement été confrontée à ce problème, la noblesse restait de fait unie par une éducation qui lui permettait d'échanger d'un coin à l'autre des terres du Roi dans des parlers qui se ressemblaient assez pour que l'on crut qu'ils ne faisaient qu'un. Les Trois, comme les surnomma rapidement Katalina, avaient décidé que si Lockrive devait être le lieu où tout serait expliqué, alors elle devait connaître un minimum les coutumes et les légendes de Rive. D'abord peu encline à se laisser instruire, la Gardienne finit par se laisser convaincre. Oubliant un temps sa propre perdition, elle jeta son regard aveugle sur un peuple dont elle n'aurait jamais pu deviner la complexité. Ce fut ainsi qu'elle apprit l'existence de Wagyl ; elle n'était pas sans ignorer l'existence de la créature mythologique, mais elle n'aurait jamais cru qu'il y en aurait pour l'élever au rang de Dieu des Dieux, maître de la mort et du temps. Il y avait un temple, ici même à Lockrive, et elle comprit qu'il lui faudrait s'y rendre.
    Quand finalement, elle quitta les Trois et l'enfant, le manteau de Lwar avait recouvert les terres depuis longtemps, chassant Selei du ciel. C'était du moins ce que pensaient les rivois et, pour ce que Katalina en savait, peut-être avaient-ils raisons. S'il y avait une chose qu'elle avait appris, c'était bien que rien n'était aussi simple qu'on le pensait. Les Cinq n'étaient pas cinq, ils étaient des milliers de visages, des milliers de noms, Elle était Éris, Othar était Uriz. Peut-être le terrible Wagyl n'était-il qu'un autre avatar de la Voilée. À moins qu'il ne fut autre chose. Elle ne le lui aurait jamais dit. La nuit fut courte, entrecoupée de rêves où elle se jetait dans la gueule d'un Wagyl grand comme le monde. Au petit matin, elle fut encore une fois la première levée, du moins le crut-elle un temps, jusqu'à découvrir l'enfant qui l'attendait sagement. Elle n'allait pas s'en plaindre, elle avait de toute façon besoin d'un guide. « Conduis-moi chez les prêtres du Wagyl. »
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Mer 20 Fév 2013 - 23:54

Les desseins des dieux ne sont que mystères pour les mortels. Parfois, on en viendrait même à croire qu’ils ne le savent pas eux-mêmes. Lwar semblait avoir entendu la prière du jeune seigneur, car en cette nuit sans lune, il reçut le repos. Du tissu du manteau de la déesse, Qoqmar, le dieu canin des songes, vint à lui dans ses rêves, lui inspirant quelques idées, doux murmures caressant l’âme.

Et, à l’aube de ce jour nouveau, il avait l’esprit clair.


Lorsqu’il ouvrit la porte de sa modeste masure, nichée dans le creux d’une ruelle étroite, une petite brise vint caresser la barbe éparse rongeant son menton et ses joues. Il leva des yeux noisette vers le ciel, un sourire de malice coincé contre ses lèvres. Du moins, le peu de ciel visible, large fleuve d’azur délavé serpentant entre les encorbellements des étages. Une belle journée s’offrait à la vue d’Oengus. Il le sentait. Ses pas franchissaient les mètres le séparant de l’atelier alors que fumait dans l’air l’odeur âpre de la matinée. Quelques ruelles à dépasser, et bien vite, son point de chute vint à sa vue. Sans se presser, d’un pas tremblotant mais déterminé, le vieil homme gagnait son lieu de travail. Le seuil franchi, laissant, comme toujours, l’écho de la vieille porte de bois grinçante dans l’air, il n’eut guère à attendre longtemps avant d’entendre les grommellements si familiers de ce vieux grigou d’Iosef.

« Encore en retard… » Lâcha-t-il entre ses dents, dans le langage de Rive.

Sa réflexion n’eut pour réponse qu’un petit rire amusé. Voilà bien des années que les deux hommes se côtoyaient. Voilà bien des années qu’ils avaient appris à concilier les caractères contraires, les rituels. A présent, ils s’en amusaient. Lentement, le brave Gus, comme on l’aimait à l’appeler, se dirigea vers les bassines, commençant la préparation des encres. Si ses mains, malheureusement meurtries par l’âge, tremblaient, le geste était d’une précision sans égale, comme si, en toutes ces années, l’homme avait appris à s’adapter avec l’handicap au point de l’effacer.
Comme à son habitude, il jeta un coup d’œil vers son compagnon qui, assis à même le sol, devant un feu, les yeux clos, semblait méditer. Il observa quelques instants son ami, comme s’il le voyait pour la première fois. L’homme était plus jeune que lui, de sa chevelure blanche, taillée court, s’échappaient encore quelques mèches plus sombres, le tout retombant en cascade effleurant ses épaules. Les rides de la concentration intense faisaient se soulever ses sourcils broussailleux, dans une pose assez comique. Des lèvres fines entamaient des litanies silencieuses. La scène, quotidienne, ressemblait à un ballet extrêmement codifié. Les mouvements étaient clairs, presque mécaniques. Encore une de ces innombrables journées…

…Quoique…

Le pauvre Oengus se retrouva désemparé.
Voilà bien des heures que l’on se disputait devant lui, sans qu’il ne puisse dire un mot. Des heures qu’il était là, lui et son camarade Iosef, attendant patiemment, pris au piège d’un spectacle des plus saisissants. Devant eux s’étalait la scène où deux groupes de personnages s’entretuaient en phrases cinglantes. Émergent des troupes, deux acteurs semblaient se placer plus en lumière. D’un côté, voilà la vieille prêtresse de Lwar, une cape immaculée couvrant ses épaules, alors que l’affrontait en face, un homme imposant de taille. Transpirant d’autorité austère, le dit-homme arborait une bure des plus simples, d’une couleur grisonnante et fade, non teinte, et un regard méprisant à l’endroit de la petite vieille. Non ! Il n’en était pas question ! De quel droit cette étrangère aurait-elle donc accès au privilège de la Marque ? Telle était la nature de ce débat houleux qui n’en finissait pas. Et Oengus, tenant son livre d’incantations ne savait que faire. Comme son ami, qui n’osait ouvrir la bouche, il restait là, fixe et immobile, interdit. Le ton graduellement montait, et l’on aurait pu faire de ces mots une drôle de mélodie. Une mélodie furieuse et emportée qui résonnait contre les pierres du temple de Wagyl.

« Elle doit le faire. »

D’une phrase, d’une seule, vint le silence. Les querelleurs se tournèrent tous vers la voix qui émergeait de l’obscurité d’une pile. Il avait parlé en diantrais et c’était bien le premier à employer cette langue. Il avança lentement et, lorsque la lueur du jour, transperçant les carreaux colorés des verrières, vint percuter sa face… Un seul mot vint à l’esprit… Talmeor.
Le visage fermé du prêtre du dieu Serpent se liquéfia.
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MessageSujet: Re: Rive | Farren   Mer 13 Mar 2013 - 23:02

      Katalina avait cru connaître la souffrance, jusqu'au plus profond de sa chair. Lorsque Nhilantar avait gravé sa triste marque au creux de ses seins et répandu sur la plaie sanguinolente le sol mordant, elle avait souffert. Lorsque les épines d'aciers du miroir d'Arcam avait lacéré ses chairs, lui faisant perdre pour plusieurs ennéades l'usage de ses mains, elle avait souffert. Lorsqu'Elle avait prit possession de son corps et l'avait poussé jusqu'à ses limites et au delà, elle avait souffert. Lorsque le feu mordant de Tebirahc avait brûlé ses chairs et l'épée véloces déchiré son côté, elle avait souffert. La douleur, avait-elle pensé, était une vieille compagne qu'elle n'avait jamais réussi à chasser vraiment, malgré tous ses pouvoirs. Aussi quand on avait écarté le tissu de sa robe elle n'avait pas frémit. Résignée, elle avait incliné la tête et fermé des yeux qui ne pouvaient voir.
      Puis l'aiguille avait percé la peau et sa chair avait hurlé son supplice.
      Le choc fut si violent que ses muscles se tétanisèrent, l'empêchant par la même occasion de se débattre. Les paroles de l'enfant lui revinrent alors en mémoire et elle fut forcée d'admettre que son récit ne rendait pas honneur à l'épreuve. Ses dents marquèrent le cuir qu'on avait placé dans sa bouche et très bien, elle fit son possible pour ne penser qu'à lui et à son goût, désagréable au possible. Ses joues s'imbibèrent de larme qu'elle se refusa à combattre, mais ce fut la seule faiblesse qu'elle s'autorisa ; ses membres restèrent quant à eux immobiles, quoique agités de violents tremblements. Elle n'avait plus conscience de son environnement, n'entendait pas cet homme qui, à côté d'elle, murmurait ses incantations. Puis, les ténèbres s'effacèrent lentement, baignées de lumière.
      Le monde n'était que douleur. L'herbe sous ses pieds était douleur. Les nuages dans le ciel étaient douleur. Les arbres qui l'entouraient étaient douleur. Entourée de souffrance, Katalina suffoquait. Titubant, la Gardienne embrasa la scène du regard, dans un réflexe quasi-oublié. Ses yeux ne manquaient rien du spectacle et elle se refusait à les cligner, comme si ce simple geste pouvait la replonger dans la nuit noire. La serramiroise prit alors conscience d'un poids sur ses épaules et, alors qu'elle allait porter les mains à son cou, les anneaux du serpent se refermèrent tel un étau terrible autour de sa gorge. Les yeux rubis du monstre s'imposèrent dans son champ de vision et elle sentit son cœur manquer un battement : voilà des années qu'elle n'avait pas vu ce compagnon là. Hypnotisée par le regard reptilien, elle s'apaisa doucement, comme autrefois au Puy, lorsque l'épuisement, la peur et la fièvre la faisaient délirer. Lentement, il glissa sur ses épaules pour finalement, dans un geste d'une sauvagerie rare, fondre sur son dos. Toute la douleur du monde, toute autour d'elle, se focalisa alors là où l'aiguille tordait ses chairs, la ramenant au présent.
      Elle les entendait, soudainement, les murmures étouffés. Combien étaient-ils à la regarder subir leur épreuve ? Son dos pulsait violemment, tant qu'elle se demandait si elle serait jamais capable de se redresser. Il lui semblait que la caresse de l'air était plus terrible que le pire coup d'épée, que son épiderme s'étirait et se compressait, dans un même mouvement impossible. Elle tenta de reprendre sa respiration mais comprit bien vite qu'elle en était incapable.
      Elle volait. Son corps flottait dans l'air, au dessus du monde. La douleur semblait soudainement lointaine, mais elle ne parvenait pas à s'en réjouir. Puis, elle prit conscience de l'air qui fouettait son visage et comprit : elle ne volait pas, elle tombait. Ouvrant les yeux, elle vit les falaises en face d'elle qui défilaient à toute vitesse. Un regard vers le bas lui apprit qu'elle se précipitait dans les bras de l'océan. Au moment de l'impact, elle voulut crier.
      En sentant le morceau de cuir glisser hors de sa bouche, Katalina referma violemment sa mâchoire, se surprenant d'avoir été capable de la desserrer. Elle était incapable de dire depuis combien de temps durait son supplice, elle aurait affirmé qu'il avait commencé des siècles de cela et priait pour qu'il s'arrêtât bientôt. Peine perdue, il lui sembla que la fine tige de métale s'enfonçait plus profondément encore. Était-ce du sang, qui coulant sur son dos ? À moins que ce ne fut de la sueur.
      Elle retrouvait, non sans surprise, les galeries sombres du Royaume. Le regard hagard, elle tenta de se repérer mais c'était peine perdue : l'espace, pas plus que le temps, n'avait aucun sens ici bas. Tout était changeant, sans consistance, comme un rêve. Peut-être était-ce le cas, peut-être le monde souterrain était-il Son rêve ; Katalina n'en savait rien, et pour l'heure, s'en moquait. Avec difficulté, elle commença à progresser, s'aidant des parois rocheuses quand ses jambes ne pouvaient plus la porter. Elle erra ce qui lui semblait être une éternité, tombant plusieurs fois à genoux, vaincu par une nouvelle vague de souffrance. Il lui semblait que des flammes dévoraient son dos, que du feu liquide courait dans ses veines.
      Finalement, elle la trouva, cette terrible salle dans laquelle elle n'était venue qu'une fois. Elle La trouva, en son centre, comme elle s'y attendait. Elle se traîna à ses pieds, rampant presque tant ses membres flanchaient. Levant le regard, elle La regarda et se vit telle qu'elle devait être... Si différente de la dernière fois. Elle admira sa maigreur presque malsaine, ses cheveux trop long, son regard éteint. Et elle comprit. Doucement, Elle lui caressa la joue, mais il n'y avait aucune douceur dans son geste. « N'oublie jamais, toujours tu seras mienne. »

      Et ce fut tout.
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