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 Chasser les corneilles [Arsinoé]

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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Chasser les corneilles [Arsinoé]   Dim 21 Avr 2013 - 19:25

Il ne leur avait pas fallu plus de deux journées pour apercevoir les terres langecines ; pas plus de deux jours d’un voyage paisible au milieu de champs de chanvres et de villages pittoresques accrochés à quelques pitons rocheux ; pas plus de deux jours d’une ferveur populaire qui s’apaisait à mesure que la compagnie s’approchait de l’Est ; pas plus de deux jours d’une promenade qui avait permis aux deux seigneurs de ressasser leurs voyages anciens et leurs espérances nouvelles, leurs doutes communs et leurs éclats de rire. On comptait derrière les chevaux du Baron et de la Marquise, des trouvères et des gardes ; des dames-tisseuses et des marchands ; des cracheurs de feu et d’autres saltimbanques aux parures chamarrées ; et quelques ambassadeurs aussi, de bonne foi. Lorsqu’à Merval, le Baron n’avait reçu de nouvelles de Jeanne, il envoya quelques de ses hommes par avance afin qu’ils pussent s’enquérir de la situation et voilà qu’après deux jours de déambulation sur des routes sableuses, il ne les avait pas vus de retour. Pourtant, il n’y avait de grande inquiétude à avoir, ou du moins le Baron l’espérait-il.

Quoi qu’il s’était passé, les seigneurs auraient leurs réponses dans peu de temps car déjà ils pouvaient déjà sentir la bouillonnante Langehack, toute proche. Plus proche encore était un bourg, sans grandes prétentions sinon celle d’être au centre d’une lande fertile et de se tenir à l’ombre d’un donjon en bel état et ce fut la première vision qu’eut la coterie en mettant le pied dans les terres ducales. Cléophas respira l’air ; cet air vieux et si plein de souvenirs et il pria la Marquise de le rejoindre et tous deux ils galopèrent en avant de leur suite, vers la ville. Il semblait au Baron qu’elle n’avait rien de changé, qu’elle était aussi belle que dans ses souvenirs à la seule exception que la vigne s’était lovée jusqu’en haut des murets qui gardaient les habitants des bandits qui rodaient dans les alentours. Dans les rues, les échoppes avaient les couleurs de Merval et le donjon, encore fier et le regard tourné vers la mer arborait fièrement sur ses murs la pourpre et le griffon.

« Ma Dame, voici Corvall, demeure de mes aïeux et surtout la seule véritable maison que j’aie eue et qui me vit naître. Nous y ferons étape pour la soirée et nous partirons demain vers Langehack. Il ne nous faudra pas grand temps pour rallier la capitale et y saluer la Duchesse. »

La promesse fut tenue et ils dînèrent dans le bourg. Ce dernier n’avait ni l’envergure ni la curieuse majesté de Merval et c’est ainsi que les gardes durent trouver le sommeil au-delà des murs tandis qu’à l’intérieur du château la Marquise et le Baron s’entretenaient au son des cors et des flûtes qui résonnaient dans la cour. Le festin fut maigre, seulement fait de quelques tourtes de faisans et de volailles aux cerises mais il était juste de penser que ni Cléophas ni Arsinoé n’étaient en grand appétit. Les mélodies s’étaient tues dehors et le feu n’avait plus été alimenté depuis quelques temps déjà quand il prit au Baron l’idée de sortir marcher, accompagné de son hôte. Non sans rire, ils se frayèrent un passage entre les corps ivres des gardes et des troubadours pour rejoindre un grand pré qui surplombait la lande, et trouver là quelques des membres de la maison de Corvall, discutant à la lumière de quelques flambeaux. Après avoir baisé la main de la Dame et offert au Baron les honneurs qui lui étaient dus, ils proposèrent aux seigneurs de se rafraîchir avec un breuvage mêlant le jus d’oranges sanguines à du vin blanc et de la glace qui, de l’aveu des apothicaires, pouvait garder un homme éveillé au long de la nuit. Passées les amabilités, le Baron fit s’asseoir la Marquise et tout en trempant ses lèvres dans sa coupe, il lui parlait de son pays.

« Corvall est une petite ville lorsqu’on la compare à Leliande ou Brévise et pourtant je m’y sens presque mieux que n’importe où en Langehack. Ici, les gens vivent du commerce, du tissu et de la terre pour beaucoup. Ici même il y avait autrefois une grande plantation d’oliviers, de ce que me disaient mes aïeux, qui avait poussée spontanément après que le premier donjon eut-été rasé. C’est le siège de ma famille depuis plusieurs générations. Vous devez être au fait des quelques troubles qui opposèrent le duché au pouvoir royal et la lignée de Merval ne manqua pas d’y être impliquée, à son échelle bien entendu. En tout état de cause, c’est vers cette période que le premier des Corvall –Adamas- s’installa ici, sous l’égide des ducs. La branche aînée des Merval, celle qui vît naître Morgause et Eulalie continua de régner sur Merval tandis que la nôtre resta ici et se forgea un fief solide, dans le calme et la discrétion. Pensez, ma Dame, que je n’avais connu Eulalie que deux fois, dans ma jeunesse ; et c’est à cet endroit même que l’on vînt m’annoncer son départ et avec elle celui de la branche aînée de Merval. Notre famille a longuement été ancrée dans cette terre langecine. A vrai dire, pas un Baron de Merval ne naquit ailleurs que dans ce duché, hormis le prince Clavel…mais il avait un prétexte valable. C’est lui qui vint depuis l’Estrévent pour s’installer sur ces côtes. Soyons justes, nous aimons à nous revendiquer du même sang mais il est probable que ce ne soit plus le cas depuis des siècles. La première lignée de Merval, celle de Clavel et des princes pharétans régna longtemps sur cette terre mais lorsque les pentiens souhaitèrent asseoir leur autorité, les pharétans résistèrent, brièvement certes mais assez farouchement pour que notre arbre perdit bien de ses héritiers en un été. Après cela, les maisons se succédèrent avec toujours pour chef un héritier éloigné de celle de Clavel. Mais comme je vous l’ai dit, les troubles qui opposèrent Langehack au Roi éradiquèrent ce qui restait de pharétan dans nos veines et nous ne le sommes plus que par…esprit, dirais-je. Enfin, à défaut de nous avoir laissé leur sang, ils nous auront laissé leur flamme. »

Sur ces mots, il se tut et laissa à la Marquise le soin de parler de ses terres et de ses ancêtres et la Lune fut haute et rouge lorsqu’ils décidèrent de retourner à leurs appartements respectifs. Nul besoin de dire que la nuit fut courte et le réveil brutal pour l’un et l’autre mais les paysages bucoliques de Langehack suffirent à gommer la fatigue et ses ravages du visage des deux seigneurs. Grandes bannières en tête, le cortège avançait doucement dans la campagne bercé par le chant des trouvères, dont les voix n’avaient pas été épargnées par la force du vin semblait-il au Baron. La ferveur du peuple mervalois semblait bien loin à Langehack ; les routes étrangement délestées de leur lot habituel de caravanes et d’autres pèlerins ; et les regards d’ordinaire pleins de joie et de richesse laissaient place à quelques yeux torves ici et là. N’étaient le Soleil et les prés, ils auraient pu se croire en plein Erac.

Cette étrange impression cessa pourtant lorsqu’ils arrivèrent sur le seuil de la capitale, bien après que le Soleil ne fût descendu à l’ouest. Le Baron n’avait pas souhaité ralentir ce voyage déjà trop long et comptait sur l’hospitalité de sa suzeraine. Les gardes ne dirent rien lorsqu’ils virent s’approcher les bannières de Merval et celles de Sainte Berthilde pour ce qu’il était désormais évident dans toutes les têtes que la Marquise était devenue l’épouse du Régent mais la surprise fut toute autre lorsqu’ils arrivèrent devant le château des Ducs de Langehack. Le cerf et le griffon, dans la nuit, frissonnaient malgré les quelques torches et l’accueil qu’on leur fit ne fut pas destiné à les réchauffer. Les inquiétudes et les doutes aussitôt ressurgirent dans l’esprit des deux seigneurs, le son des violes noyé par un lourd silence et l’attente insupportable surtout.

« Ma Dame, je pense qu’il serait de circonstance que vous vous fassiez aujourd’hui adresser comme l’épouse du Régent et comme Marquise plutôt que comme simple invitée. Ce ne sont peut-être que des mots griffonnés sur un papier mais mon instinct de lettré me fait sentir que nous aurons besoin d’encre pour espérer entrer dans le palais. De beaucoup, d’encre. »

Les mots furent chuchotés à une oreille attentive ; et à elle seulement. Les torches flambaient toujours légèrement et les yeux du Baron tout autant. On aurait presque pu entendre une corneille crier, quelque part.
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Arsinoé d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Chasser les corneilles [Arsinoé]   Sam 8 Juin 2013 - 22:25

C'était sans heurts que l'on avait traversé ce dernier confluent de la Shanae, le faubourg des tanneurs le jouxtant, et même la première enceinte de la cité. Occupant la grand-route dans toute sa largeur, cette belle coterie à laquelle nul hôtel ne saurait suffire rallia aussitôt la cinquième et dernière porte de Langehack, donnant sur ce que l'on n'hésiterait pas à décrire comme une basse-cour en des terres moins ensoleillées. À la tête de la colonne, la dame Arsinoé n'avait de songes que pour son dos endoloris, promenant son regard dans les ombres de la ville l'environnant, qui privée de ses appâts par cette nouvelle lune lui semblait décidément bien lugubre. Atteignant la porte, construction massive de fer et de bois, on prit soin de brandir haut oriflammes et torches, que le guet leur ouvre prestement la voie. On attendit ainsi une longue minute, puis deux, sans jamais entrevoir le moindre signe de vie en haut du rempart, seulement une lueur dansante émanant de la tour de garde, au travers une meurtrière qui parfois s’obscurcissait. L'inquiétude la gagnant, elle prit à cœur les bons mots de messire de Corvall, s’avançant seule au devant de la troupe flanquée seulement d'un chevalier qu'elle ne connaissait que par la robustesse de ses poumons, le brave entreprenant d'éveiller à coups de cor ces sentinelles atones, et l'ensemble du chastel avec.

Ouvrez ! Au nom du roy !

Et enfin, les Langecins répondirent à leurs appels. On entendit la herse se lever, puis un des battants s'entrouvrir pour laisser passer une poignée d'homme montés. La dame les laissa s'approcher, restant coi pendant que son homme lige déclamait ses titres. L'inconnu se présenta à son tour, « Messire Guiche de Tall, chevalier de ces terres au service de la duchesse de Langehack, Jeanne de Sephren. Le château est clôt ma dame, et sa mesnie affligée se repose aussi bien qu'elle le peut. »

« Par ma foi monseigneur, dit-elle au chevalier, l'air est moult froid et je crains qu'il ne geloit sous peu. C'est oyant de la terrible affliction frappant votre maîtresse et ressoignant sa vie que j'entrepris ce périple, et s'il avint que nous parvînmes à notre but plus tard que je l'eut imaginé, ou plus tôt, n'y voyez la moindre malveillance. Vous conviendrez assez vite de la gentille courtoisie de mes compagnons, et qu'il serait chose cruel que de nous forcer à se retraire. Voyez bel ami, conclut-elle en brandissant son poing gauche et le sceau du marquisat qui y trônait, c'est au nom du roy et de son régent mon époux que j'escompte m'entretenir auprès de la duchesse, et je porterai à jamais son hospitalité en mon cœur. »

Paroles qui s'avérèrent vaines, l'homme demeurant en retrait et trop loin des flammes pour qu'elle puisse sonder son visage et ses intentions, se contentant de soutenir un instant sa main en faisant mine d’examiner la chevalière. « Revenez demain au levé du soleil, que mon père le sénéchal et notre bon bouteiller puissent s’apprêter à accommoder si grande route. Sachez qu'il n'est d'intentions si louables ou de rang si haut que je puisse consentir à troubler le repos de son altesse, que les dieux n'ont encore jugé bon de libérer du mal. »

Déçue, l'Olyssea s'en retourna à son ami le baron, l'assurant qu'elle s'était durement exploitée à faire fléchir cœur de pierre, et qu'il leur faudrait sommeiller autre part. L’hôtel que ce dernier possédait sur les berges du lac Albano les préserva d'humiliations plus cuisantes encore, bien que la plus grande part de leurs suites furent pour ainsi dire laissées à leurs propres moyens. La demeure, d'une grossière humilité pour une de si bon sang, était toutefois dotée de lits parfaitement convenable, l’entraînant dans un sommeil sans songe une fois son visage recouvert de verdâtres onguents de jouvence.


*****

Le soleil revint, et avec lui le taciturne messire Guiche, qui accompagné d'une dizaine d'hommes d'armes se proposa d'accompagner ces nobles gens et leurs proches au palais ducal. Bien heureux de franchir le maudis portail, ils furent conduit à la salle d'apparat où les attendait le maître du chastel le vicomte Guilhem de Tall. Conversant avec le seigneur, on ne pouvait que remarquer le trône vacant en bout de la salle, trop vaste pour être ainsi désertée. Enquérant au sujet de la duchesse, elle pouvait lire sur les traits rudes du sénéchal l'empreinte d'un profond chagrin. « Je ne sais quel mal s'est emparé de la douce enfant monseigneur, dit-elle alors. je ne peux que proposer les services de mon mage et alchimiste ci-présent, faisant signe audit Scylléen de s'avancer.

S’arrêtant un instant sur l’apparence oisive et adipeuse du sorcier, Guilhem se retourna vers son interlocutrice et expliqua d'un regard voilé que « Notre Collège s'y exploite depuis les premiers vents d'automne ma dame, je crains qu'un mage de plus ou de moins n'y fasse rien. Il ne nous reste qu'à placer notre fiance en les dieux, et de préserver au mieux son domaine en ce faisant. Votre douce intention lui sera portée en de jours meilleurs monseigneur d'Angleroy, car entrementes que nous parlementons ici nombreux sont ceux qui oncques ne ce sont souciés du sort de leur suzeraine. Certains je sens fol large, et je crains que notre dame se retrouve sous peu embesognée grandement. »

La sexte étant passée, le vicomte proposa aux deux jeunes gens de se joindre à lui à l'occasion de la cérémonie en l'honneur de leur Mère la Damedieu propre à ce jour d'Elenwë, après quoi l'on disnerait longuement et bien. Aussi traversa t-on une partie de ce palais tentaculaire qui s'était tant mélancolié depuis son premier et dernier séjour lors du règne droit et faste d'Arathor, passant non loin des chambres où sa dernière fille demeurait recluse. Se tenait là un attroupement d'hommes de sciences, conversant inquiets et agités des humeurs de leur patiente. Les rites Pentiens accomplis, chacun priant avec insistance la salvation de la maîtresse du céans, ils furent conduit à une salle voisine où une vingtaine de place étaient apprêtées. Les rejoignirent Crispin Delray, recteur du Collège à l'oeil biaiseux, ainsi que la délicieuse Isilie de Brévise qui prit place à la gauche de Cléophas.

Sans doute était-ce une sobre affaire au regard des us Langecins, chose n'étant pas pour déplaire à la dame Arsinoé qui s’accommodait mal de la morosité ambiante, et ne souhaitait que regagner Edelys et celui qu'elle aimait de tout son cœur parfaitement. L'alcool faisait guise de conversation, le bouteiller s'assurant qu'aucune coupe ne demeure longtemps sèche. Loin du maussade vicomte, Crispin et le Scylléen conversaient de la nature de l'affliction, sombres divagations que la marquise écoutait d'une oreille. En proie à des maux de têtes qu'aggravaient le ménestrel peu habile, la jeune mère s'excusa un instant, obtenant répit au gré d'une alcôve, fermant les yeux et s'abandonnant à l'asthénie. Cette tranquillité fut soudainement brisée par une voix qu'elle ne reconnaissait pas.

« La duchesse n'est plus, et ce depuis que les flots de Tari se saisirent d'elle sous le soleil d'été. »


ouvrant brusquement ses paupières, elle ne vit qu'un faciès imberbe qu'elle ne reconnaissait pas plus, ses yeux verts brillant d'une lueur fiévreuse. Interloquée, elle ferma à nouveau les yeux et laissa sa tête s'affaler contre le moellon rose. Par un miracle l'intrus détala, et la dame regagna furtive la salle et son festin. Appelant Mélisande, elle lui glissa aussi discrètement qu'elle le put la troublante révélation, chargeant la damoiselle d'en informer le baron. Cela fait, elle s'excusa à nouveau et pria son hôte de lui accorder la jouissance d'une promenade, ce à quoi il consentit distraitement.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Chasser les corneilles [Arsinoé]   Dim 9 Juin 2013 - 20:48

Rien. Rien. Le néant, le doute puis, rien. Pour une seconde, une seule seconde, une si furtive seconde, le Baron cessa de penser. Mélisande lui avait à l’oreille chuchoté quelques mots et le sourire crispé qui marquait son visage laissa la place à un masque de froideur et de suspicion. Sa main, d’ordinaire froide, était moite. Son regard, d’ordinaire posé, ne cessait de scruter chacun des hommes qui se tenaient à la table. Les bardes et leurs chants se mêlèrent au vacarme des voix langecines et le tout ne sembla plus pour le Baron qu’un insupportable sifflement. Il ne put discerner que les portes, au loin, refermées. Il ne put se rappeler que de son arme, abandonnée sur une table. Et ces hommes si souriants aux voix si mielleuses qui derrière leurs relents sucrés cachaient la plus profonde amertume. Oh, que cette seconde, furtive, semblait une éternité ! Cléophas inspira profondément et d’une raideur jamais vue, se releva. Il ne sourit à personne, n’inclina pas même la tête et suivant le mot d’Arsinoé lui indiqua par la voie des pupilles, la porte derrière eux. Et Cléophas marchait, il marchait avec cette porte face à lui ; il marchait et il n’abandonnait pas des sens le reste de la compagnie derrière eux ; il marchait et il fixait ce mur de bois qui se tenait entre lui et la sortie ; il marchait et humait l’air si lourd et chargé de malveillance ; il marchait et il ne pouvait s’empêcher de penser à Arsinoé à son côté ; il marchait et il se dit qu’il aurait mieux valu rester à Corvall ; il marchait et ne pouvait quitter de l’œil un de ces gardes flanqué contre la porte ; il marchait…mais il ne fallut qu’une seconde. Et une voix métallique qui fit craquer l’air.

« Merval ! »

A cet instant où tout semblait immobile, la lumière verdâtre des vitraux éclairant faiblement les visages blêmes de leurs hôtes, son sang se figea. Le souffle arrêté, il se demanda un instant s’il eut mieux valu ouvrir la porte à grands coups, mais il se retourna stoïque et pâle laissant Arsinoé prisonnière de ses sueurs. Cette longue seconde, cette sanglante seconde et le sourire narquois des gardes fit naître le long de ses vertèbres un frisson de mort. Son regard croisa celui des sombres officiers et leurs lèvres entrouvertes laissaient comme pendre une sentence terrible. L’un cachait ses dents jaunies derrière un calice ; un autre les exposait dans un rictus macabre. Ils savaient. Guilhem était immobile, là, sur les marches du trône, tout enveloppé dans sa superbe rogue et ses mots résonnèrent comme le tocsin qui annonce l’incendie.

« Rejoignez-nous à dîner. »

Le Baron ne répondit rien à cela et se contenta d’ouvrir les portes à grande volée et de quitter le palais avec Arsinoé derrière lui, quittant les lieux aussi rapidement que deux voleurs, le visage rougi par une haine honteuse. Il ne dit mot de tout le chemin et pria simplement la marquise de bien vouloir le suivre sans questions, sachant pourtant bien qu’elles devaient en avoir une dizaine qui se pressaient au bord de ses lèvres. Passée une demi-heure de détours de venelles en cours dissimulées, le Baron fit son entrée dans un hôtel à la devanture toute recouverte d’ocre. Au-dessus de la porte avait été peint un hippocampe bleu, les fenêtres fumées laissaient à peine entrevoir quel complot pouvait se tramer au-dedans de la bâtisse mais le Baron semblait familier de cet endroit. Son poing cogna cinq fois ; cinq fois rythmées contre la porte qui s’ouvrit aussitôt pour laisser entrevoir une grande salle plongée dans un clair-obscur apaisant. Malgré l’odeur de suie et de soufre qui embaumait la pièce, la marquise concéda à y entrer, mal-à-l’aise. Elle y vit un petit homme de stature plutôt robuste quoiqu’il fût chauve et édenté tout engoncé dans son petit habit de velours cramoisi qui semblait trop serré pour lui et laissait apparaître ci-et-là une couture et un peu de gras. Ce dernier, laissant apparaître dans un sourire le néant qui lui servait de dentition, s’empressa de lui servir de quoi la rafraîchir et une chaise confortable au fond de la salle.

S’ensuivit alors une attente, durant laquelle le Baron se contenta de reprendre son souffle, ses esprits et chuchoter quelques mots à l’obèse farfadet qui tout ce temps s’affairait à raviver le feu dans l’âtre et secouer les tapisseries. Le Baron vit que son amie allait s’endormir des fatigues de la journée quand ils entendirent un craquement venir de l’étage supérieur ; puis une chausse de taffetas gris posée sur une des marches de l’escalier, suivie d’une seconde, puis enfin de toute une grande robe du même qui recouvrait une silhouette frêle à en juger par la main qui glissait le long de la rambarde. L’homme se révéla âgé, sa barbe et ses cheveux ayant pris la couleur de la neige mais ses yeux pétillaient de malice et son sourire, du moins, était intact. Il s’inclina avec déférence devant la marquise et embrassa chaudement le Baron. Ce fut enfin que Cléophas s’expliqua à Arsinoé, comme soulagé.

« Ma Dame, j’espère que vous me pardonnerez cette escapade empressée et ce long silence mais je n’aurais pas voulu vous vendre trop d’espoirs avant d’avoir la certitude que ceux-ci n’en seraient justement pas. La nouvelle, cette…terrible nouvelle nécessitait en réponse d’officieuses actions et je suis venu ici avec la volonté d’en finir avec cette macabre affaire. Mon vieil ami Anaste est rompu aux usages langecins. C’est un homme bon et érudit, plus érudit que moi et sa main a en cette ville de nombreux pantins qui pourront nous aider dans notre entreprise. Si ce que vous avez appris et vrai et je ne doute pas que ce le soit, nous devrons agir avec promptitude car j’ai comme le sentiment que ces officiers de la duchesse savent le but où nous prétendons atteindre. Sans chef, Langehack n’est rien et les troubles qui secouent le royaume sont suffisants pour que nous ne souhaitions pas que cette région devienne à son tour un véritable brasier. Par Néera…pensaient-ils que cette affaire se serait étouffée ? Voilà des mois entiers que la duchesse n’avait donné signe de vie, combien de temps encore auraient-ils fait croire à cette mascarade ? Des traîtres. Ce sont des traîtres et je ne doute pas que l’heure arrive vite à laquelle ils prendront à la force des armes et des conspirations le trône ducal. Malheureusement, mon autorité à ses limites et elles s’éprouvent ici. Je ne puis rien faire de physique et malgré les preuves que nous avons, tirer l’épée contre ces hommes serait tirer l’épée contre l’autorité spirituelle de mon suzerain et je ne saurais me rendre coupable de félonie. Mais vous, Arsinoé, vous êtes dame-régente : si nous envoyons tous deux une lettre à votre époux, alors pourra-t-il prendre les mesures nécessaires. Anaste, à ma souvenance, a quelques personnes du palais à sa solde ; de la sorte il pourra garder un œil sur les agissements de cet officier. Non ! Arsinoé, nous irons à Diantra, vous et moi et là nous dévoilerons l’affaire. Ci-fait, nous n’aurons plus qu’à attendre que tout se déroule comme prévu. Je prendrai tout de même le soin d’envoyer la lettre, quoique nous ayons sûrement des chances de devancer les messagers. Reposez-vous, ma Dame, en attendant que tout soit apprêté. Cet endroit est un havre de sûreté et nombreuses sont les chambres qui je pense seront à votre convenance. Il en est qui jouxtent les jardins, à l’arrière de l’hôtel. Laissez-vous bercer par vos rêves et le repos salvateur ; je vous ferai réveiller lorsque nous serons prêts à partir vers la capitale. »

Arsinoé émit quelques avis et ils discutèrent encore afin de bien savoir ce qui allait être dit et fait quant au palais et aux officiers de la duchesse. Lorsque les doutes d’Arsinoé furent dissipés, le Baron lui baisa la main et la laissa aux soins de l’édenté qui la mena jusqu’à des quartiers confortables où elle put enfin se délasser et ne penser à rien. Cléophas et Anaste quant à eux ne s’arrêtèrent point et ils parlèrent et dans la salle, de nombreux hommes aux regards torves ou clairs ; éphèbes comme poilus ; visages inconnus ou familiers vus aux palais se succédèrent et le vieillard fit montre de tout son art. Le soir était déjà bien avancé quand on vint annoncer au Baron que tout le cortège qui allait remonter jusqu’à la capitale avait été rassemblé à l’extérieur de la cité et à cette nouvelle, il acquiesça et prit une plume et un parchemin qui traînait. Il y griffonna quelques mots, le scella de son sceau et le fit envoyer à Diantra. Enfin, il se couvrit d’un manteau de fourrure qui allait le protéger de la fraîcheur des nuits langecines et il fit éveiller, doucement, la marquise qui fut conduite jusqu’à un palanquin feutré. Cléophas remercia Anaste d’une accolade et lui glissa deux mots à l’oreille, qui firent sourire ce dernier. Dans la nuit à peine éclairée par les torches, le Baron sur son cheval traînait sa pelisse rouge de venelles en venelles jusqu’à la grande coterie qui toute scintillante de ses tambourins, de ses luths et de ses lanternons les attendaient, la marquise et lui, pour prendre le chemin d’une Diantra certaine et d’une vérité, peut-être.

« A son Altesse Aetius d’Ivrey, Comte de Scylla, Sénéchal du Royaume et Baillistre du Roy Eliam Ier, vicomte de Marcalm et régent de Nelen,

Mon Seigneur. Je vous écris dans la plus grande urgence depuis le fief de feue la Dame de Sephren. Votre épouse et moi, ici pour rendre visite à une connaissance commune avons découvert dans l’horreur que cette jeune fille, promise à un grand destin, a trouvé la mort dans de mystérieuses circonstances. Malgré notre volonté, il nous est impossible de tirer la vérité de cette affaire car nous sommes bloqués dans notre entreprise par une foule de conspirateurs ; ceux-là mêmes qui prêtèrent serment à leur duchesse et qui sont sans doute responsables de son trépas. C’est à cet effet que j’en appelle à votre autorité de régent pour que vous légitimiez l’extinction de cette cour de vautours qui menacent la paix du Roy, déjà si fragile, que nous puissions solennellement porter le deuil de la duchesse Jeanne de Sephren, punir les traîtres et les félons et rétablir un nouveau duc sur le trône de Langehack. Pour ces raisons, je vous en prie mon Seigneur, agissez avec la plus grande sagesse et rapidité.

Ainsi parlent d’une seule voix Cléophas d’Angleroy, baron de Merval et Arsinoé d’Olyssëa, marquise de Sainte Berthilde, comtesse de Scylla baronne d’Olyssëa et dame-régente du Royaume »
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