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 Le passé façonne le futur

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May'Inil Baenrahel
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MessageSujet: Le passé façonne le futur   Lun 25 Nov 2013 - 23:47

« Vous voulez vraiment y aller ?
-Moi ? Je préférerais m'arracher la peau avec les ongles. Mais Lui semble y tenir, et je préfère encore ne pas le contrarier. »

May'Inil entendit clairement les soupirs résignés autour du bureau. Elle avait fait demandé Draven et deux de ses employés habitués à gérer ses déplacements, ainsi qu'une carte. Une grande carte. Et précise. Et pourtant elle avait faillis ne pas suffire à sa tâche. Rive. Un bout de territoire humain au bord de l'Eris. Plusieurs centaines lieues l'en séparait, une mer et un royaume qui haïssait cordialement son espèce. Et, étrangement, elle n'était pas vraiment inquiète. Arcam lui avait dit qu'il veillerait à sa sécurité. Non pas que le dieu soit bienveillant par nature, mais elle l'imaginait mal se déployer ainsi simplement pour l'abandonner en plein milieu des humains, alors qu'il n'avait même pas encore eu un mois pour s'en amuser. Même si cela avait été fugace et avait brûlé son esprit et sa vision comme un fer chauffé au rouge, elle avait entraperçus sa vraie nature. Elle savait qu'il tiendrait parole, cette fois au moins. D'une certaine manière, il la tenait toujours. Elle était simplement sujette à... interprétation. Elle ne doutait pas de souffrir encore de ses ruses, mais elle ne craignait pas de mourir. De toute façons, imaginait-elle, elle ne pourrait pas être plus blessée encore que par cet handicap, qu'elle traînait.

Hors donc, suivant les instructions que le dieu lui transmettait lors de ses rêves, elle embarqua sur un bateau à destination de la péninsule, un territoire nommé Etherna et qui, d'après Draven et les autres, était ce que l'on pouvait avoir de plus proche de sa destination. Ensuite, elle serait seule pour aller à Rive et en revenir, deux hommes, des demi-drow peut typés, avaient pour mission de l'attendre au port, avec une récompense suffisante pour s'assurer leur loyauté à la clé. Elle-même n'emmenait que le minimum de richesses, pour ne pas attirer l'attention. Elle s'était grimée en paysanne, ce qui lui en avait déjà coûté et pour la première fois elle s'estimait heureuse de ne pouvoir voir son reflet dans le miroir, puis avait quitté sa résidence à la faveur de la nuit, sans Draven.
Celui-ci restait au manoir et devait participer à la crédibilité du mensonge qui la disait en grande conversation spirituelle avec Isten et en profonde méditation. Mensonge qu'elle s'était assurer de faire relayer par ses plus fidèles associés au temple, notamment son second qui avait déjà comblé la majeure partie des tâches où elle manquait depuis son incident. Il n'avait pas été trop coûteux, mais avait exigé d'elle qu'elle lui donne toutes les explications qu'il aviserait nécessaire à son retour. Elle n'allait plus pouvoir se cacher très longtemps. Elle s'y préparait depuis le début mais s'estimait, s'estimerait toujours d'après elle, incapable d'affronter cette épreuve. Elle n'avait encore aucune idée de ce que lui réservait Arcam, qui pouffait de rire dans son palais de miroirs, observant les essais futiles et les sursauts de rébellion de son jouet comme un enfant regarderait une fourmi sous la loupe. Le voyage fut aussi contraignant que l'on put l'imaginer, contrainte à voyager dans des conditions désagréables, bien que le commun les qualifiait davantage de normal, et de supporter la présence de ces deux gardes du corps qui essayaient d'être aussi banals que possibles mais, elle le percevait au silence qui les entourait comme une bulle, n'y parvenaient guère.

Finalement on l'informa que le bateau était enfin arrivé à destination. L'un de ses gardes vint la réveiller, alors qu'elle avait péniblement réussit à s'endormir dans un des hamacs, pour l'une de ses rares nuits sans rêves perturbants. Il la secoua doucement par l'épaule puis, retira vivement sa main et se figea. Elle le sentait qu'il l'observait. Elle se releva un peu.

« Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?
-Euh... vous... c'est bien vous ?
-Évidemment que c'est moi, qui d'autre ?
-C'est que  vous... vous ressemblez à une humaine. »

Il avait glissé ces derniers mots tout bas, pour ne pas attirer l'attention des passagers alentours désormais qu'ils étaient en péninsule. Mais, plus que ses paroles, elle perçut, aussi clairement que si on les lui avait écrit en fil d'or sous les yeux, ses pensées, qu'elle pouvait résumer facilement ''Vous êtes moche, vieille et repoussante.'' Elle n'eut porta d'instinct ses mains au visage mais ne sentit rien sous ses doigts. Seulement une énergie magique qui la parcourait et ne provenait pas d'elle. Évidemment, Arcam n'avait aucun pouvoir sur le monde physique, il se contentait d'influencer les esprits. ''Salaud.'' pensa-t-elle tandis que, du fond de son esprit, semblait s'élever un ricanement satisfait.
Les journées suivantes furent désagréables. Le voyage en lui-même était éprouvant, obligée de se servir d'une canne pour marcher sans s'écrouler à la moindre pierre sur laquelle butait son pied, de demander la direction aux paysans et de se nourri d'infâme gruau dans quelques auberges. Tout cela aurait été supportable, si dans sa facétie, le dieu aux deux visages ne lui avait pas fait don d'un présent très particulier : les pensées des gens se sur-imprimaient toujours sur leurs paroles, les occultant même parfois. Non seulement il lui devenait très difficile de suivre une conversation, mais les pensées étaient toutes identiques. Elle les répugnaient, leur inspirait la pitié ou le dégoût, quand ce n'était la peur, la peur de ce qu'ils pouvaient devenir. Son orgueil était meurtrit un peu plus à chaque conversation. C'était, elle n'en doutait pas, le but. Mais elle n'allait pas se lamenter sur son sort, elle ne lui ferait pas ce plaisir. Il lui vint à l'esprit que c'était sans doute précisément parce qu'elle ne s'avouerait pas vaincue qu'elle en devenait intéressante, mais elle rejeta cette hypothèse trop terrifiante, qui rendait tout beaucoup trop vain, et se concentra sur sa longue marche. Sa seule satisfaction fut de constaté qu'au moins, il tenait sa promesse : même les brigands, qui n'arrivaient pas plus à lui cache leur nature que leur pensées, la dédaignaient et la laissaient passer sans encombre. C'était insultant, elle valait cent fois plus d'or que n'importe quel autre personne qui empruntait ces routes caillouteuses et irrégulières.

Finalement elle parvint à Rive, ou Lockrive. Elle ne savait pas exactement et n'avait guère la tête à s'y intéresser. Elle pouvait sentir depuis un moment déjà le vent marin et les cris des oiseaux côtiers. La ville devait se dresser au bord de l'eau, ou d'une falaise. On sentait, dans l'odeur de sel et dans le vent, la puissance de l'Eris. Pour qui était habitué aux collines de l'Ithri'Vaan et à la mer Olienne, elle sentait quelque chose de sauvage, de dangereux dans son environnement. Elle continua son chemin en se montrant plus attentive aux sons, aux odeurs. Elle pénétra dans la ville elle-même. Bien qu'elle ne bourdonnait pas comme Sol'Dorn, la différence avec la campagne était perceptible même pour la prêtresse aveugle. Elle mit un certain temps à réussir à obtenir autre chose que des bougonnements et des insultes des habitants du cru. N'ayant aucun idée de qui elle devait chercher, elle avait décidé de prendre la direction la plus logique lorsqu'on avait un dieu dans la tête : le temple. Elle réussit à en obtenir une direction vague, qu'elle affina en redemandant régulièrement son chemin. Parfois il lui semblait distinguer le bruit d'un crachat et sentir quelque chose d'humide atterrir sur ses chaussures en bandages, qui avaient déjà beaucoup souffert de ce voyage.
Elle réussit à trouver l'entrée d'un temple qui, si elle avait bien compris les indications, était celui, ou plutôt l'un de ceux, qui occupait une grande place. Ils ne vénéraient pas les Cinq en ces lieux, ou alors sous des noms qui lui étaient totalement inconnus, cela elle l'avait compris. Si elle avait eu ses yeux, du temps et la force de volonté, elle se serait sans doute grandement intéressé à cette culture. En l’occurrence, elle n'en avait cure. Elle entra à l'intérieur, essayant de se montrer aussi discrète que possible malgré son handicap flagrant, à la manière dont elle se servait du bâton pour tâtonner au tour d'elle et garder l'équilibre. Si certains furent étonnés de voir cette vieille femme, aux rides si nombreuses que l'on se demandait si elle était encore en vie mais aux mouvements étrangement souples malgré leur manque de précision, ils ne le firent pas remarquer, pour le moment du moins. Elle distinguait des voix d'hommes, essentiellement, et comme d'habitude leurs pensées. Grâce à celles-ci elle reconnut facilement les prêtres et évita d'aller les déranger. Elle avait fait une bonne partie de la salle lorsqu'elle entendit quelques murmures de méditation non loin d'elle. La chose aurait été parfaitement banale, si les murmures en question n'avaient pas été exempts de toutes pensées. Rien. Simplement les paroles. C'était d'un dénuement devenus si rare et bienfaiteur que cela la frappa comme un coup de fouet. Légèrement revigoré, elle s'approcha de ce qui était le plus probablement, à sa voix, une femme. N guise de salutations, elle murmura à moitié pour elle-même :

« C'est vous  non ? Il  ne perçoit pas vos pensées, ça ne peut-être que vous qu'il m'a envoyé voir. »

Outre les paroles incohérentes, il y eut une légère, quasiment imperceptible pour qui ne l'aurait pas cherché, décharge de magie à l'intention de la femme qui méditait. Cette magie portait la signature, assez facilement reconnaissable pour ceux qui avaient eu la chance, ou plutôt le malheur, de s'y retrouver confronté, qu'un dieu se trouvait là également.
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Mar 26 Nov 2013 - 15:48

L’ouroboros était glacé. Parfaitement silencieuse, l’aveugle laissait sa peau lui apprendre ce que ses yeux ne pouvaient lui dire.  La statuette se découvrait, tandis qu’elle suivait du bout des doigts le travail du sculpteur. Elle savait la petite œuvre d’art parfait reflet du serpent qui lui dévorait le dos. Si bien que chaque fois qu’elle en abandonnait une aux flammes, elle avait l’impression de renoncer à une petite fraction d’elle-même.


La vie sous la protection de Wagyl n’était qu’un long fleuve tranquille, à peine perturbé par le mépris des prêtres à son égard. Ils lui imposaient le bandeau pour cacher ses yeux morts et lui interdisaient de passer les portes du temple. Pour le reste, il la laissait en paix ce qui lui laissait tout le temps de méditer sous l’Œil du Serpent. Nombreux étaient ceux qui la pensaient prisonnière, elle était en réalité libérée du joug pesant de la vieille et de prétendus projets de Lwar à son égard. Meavh ne s’était pas réfugiée à Loqriv pour devenir un pion sur un échiquier dont elle ignorait les bords et de la maison de Lwar, elle ne regrettait que la bienveillance d’Aislinn. L’enfant lui manquait mais pas une fois son nom n’avait franchi ses lèvres. Ses paroles s’étaient d’ailleurs faites rares, jusqu’à disparaître tout à fait. Le matin, un novice la réveillait et lui bandait les yeux. Elle se laissait ensuite guider par son vieux bâton, récupérait plusieurs statuettes, s’asseyait face à un brasero et égrenait les offrandes jusqu’à ce qu’on la reconduisît à sa cellule.


En silence. Seule. En paix.


Avec un recul inédit, l’ancienne Gardienne avait jeté un regard acéré sur ses vies passées. Elle avait songé avec une tendresse sincère aux ambitions de la Noblegriffon, terriblement consciente de l’empreinte de son père jusque dans les couleurs vives dont elle avait fait la spécialité de ses tenues. L’homme l’avait façonnée toute sa vie, elle l’avait toujours su mais sans véritablement soupçonner à quel point il avait réussi. Elle ne s’était pas arrêtée à ces jeunes années, cependant. Sous les crépitements du bois en proie aux flammes, elle était retournée dans les ténèbres d’Elda et elle avait affronté la folie de son bourreau, jusqu’à finalement la comprendre. Elle avait compris de la même façon qu’à l’instant où sa route avait croisé celle d’Aerandir, des fils invisibles s’étaient noués au bout de ses doigts ; de l’amour qu’elle avait cru ressentir pour le sang-mêlé jusqu’à l’enfant qu’elle avait porté sans jamais pouvoir connaître, tout n’avait été que notes jouées sur la partition du Prisonnier. Elle n’avait été qu’une distraction, rien de plus, un battement de cil dans la vie de l’immortel qui s’en était bien vite lassé. Qu’importait, car ensuite Mémoire était née. Forte, déterminée, dévouée aussi. Mais surtout cruelle et sans limite. Pendant des années, elle avait été l’instrument implacable de la volonté d’une autre. Elle avait affronté les lamentations de ses victimes, cessant de blâmer la voilée pour enfin en assumer toute la responsabilité. De la même façon, elle avait regardé la Pèlerine telle qu’elle avait vraiment été : orgueilleuse, aveuglée par sa propre envie de s’inscrire à nouveau dans un monde dont elle s’était senti rejetée.


La statuette avait un défaut. Le canif avait tremblé et l’hésitation tordait le cou du Dieu qu’il représentait. Ce n’était pas grand chose, l’œil se serait sans aucun doute laissé tromper mais pas les doigts de Meavh. Ce n’était guère étonnant, ils en avaient tenu tellement d’autres. Eux aussi s’en retrouvaient marqués, comme la chair de son dos, comme le creux de ses seins et la peau de ses mains, comme les muscles de ses hanches et de ses côtés. Avec douceur, l’aveugle le reposa devant elle et retira de ses robes un autre spécimen, qu’elle palpa de la même façon. Celui là aussi était imparfait, la queue était inachevée, il manquait un délié. Elle le jeta pourtant devant elle et il perça le rideau des flammes avant d’échouer contre la braise ; il joignit son discret chant de cygne au canon des autres. Dans un murmure étouffé, elle sacrifia au rituel la prière séculaire.


Elle n’avait pas fini qu’un bâton qui frappait sans délicatesse le sol trahit une approche. Au tintement dont Meavh était familière se joignit une voix qu’elle ne connaissait pas ; elle était chargée d’un accent que l’on ne trouvait pas à Rive, d’autant plus qu’elle ne parlait pas la langue des ancêtres.


« Mes pensées ? » répéta-t-elle presque naïvement avant de se figer.


Elle avait été le réceptacle d’une Déesse assez longtemps pour que son corps se fût tout entier imprégné de magie. Si elle demeurait pour l’heure incapable d’en user comme jadis, elle n’en restait pas moins sensible à certaines de ses manifestations et celle-ci était à sa directe intention. Elle la perçut comme une mélodie, un chant dont elle ne connaissait que trop bien les paroles. L’abîme s’étendait au-delà de ses pieds et il suffisait d’un pas pour y plonger.


« Que me veut le Prisonnier ? » demanda-t-elle avec fatalité.


Sa voix ne tremblait pas mais ses doigts cherchèrent l’ouroboros qu'ils avaient laissé de côté. Dans son dos, Wagyl serra ses anneaux et pour la première fois peut-être, la morsure céruléenne était la bienvenue.



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May'Inil Baenrahel
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Sam 30 Nov 2013 - 22:50

May'Inil se dit d'abord qu'elle avait été stupide. Éreintée par son voyage, elle s'était adressé à la femme comme un voyageur du désert trop heureux de retrouver la civilisation. Elle avait dus être parfaitement incompréhensible, et passer pour une folle ou peu s'en fallait. Mais son interlocutrice ne sembla pas lui en tenir compte, et comprit le message qu'il lui était adressé bien vite. Le Prisonnier. C'était, du point de vue de May'Inil, un qualificatif bien peu approprié pour le Dieu aux Mille Visages. Il ne lui semblait guère prisonnier de grand chose, et pourtant il était vrai que ses capacités à modifier le monde physique semblaient bien maigres en comparaison de ce que pouvaient se permettre ses frères et sœurs. C'était même pour ça, paraissait-il, qu'il avait envoyé ses créatures parcourir le monde. Arcam plus que n'importe quel autre dieu avait besoin d'esprits ouverts pour exercer son influence. Ils étaient comme autant de portes ouvertes dans sa cellule.

« Oh, lui rien, pour autant que je le sache... Ce qui ne vous aide pas beaucoup, je suis contrainte de le reconnaître. »

Comment savoir ce que pouvait vouloir son nouveau maître à cette femme, après tout. Elle ne voyait pas ses pensées, mais était-ce parce qu'Arcam ne le voulait pas, ou parce qu'il ne pouvait pas les lui montrer ? Si cette deuxième hypothèse se révélait juste, comment pouvait-elle affirmer qu'il ne voulait aucun mal à l'autre femme. Quoique, elle l'envisageait mal se venger aussi bassement qu'en envoyant un espèce d'assassin ou en l'attaquant directement. Il était plus insidieux, plus sournois et plus lent. Il savourait ses victoires et ses plaisirs comme un esthète. Du moins était-ce ainsi qu'elle le percevait. Mais il était aussi impatient et irritable qu'un gosse. Difficile de faire la part des choses face à un être aussi profond et pourtant simple.

« Il m'a simplement... disons demandé, de venir vous voir. J'espérais que vous pourriez en savoir plus sur les raisons d'une telle demande et vu ce que vous semblez savoir, je ne pense pas m'être trompé.
Vous l'avez déjà... côtoyé ? »


Le mot avait été choisis avec un certain soin. Il était difficile de mettre les mots sur une relation telle que celle-ci. Une relation entre un simple mortel et une déité. Elle était à la fois extrêmement fusionnelle, tant que chaque jour donnait un peu plus l'impression à May'Inil que jamais elle ne pourrait se détacher du dieu, et à côté de cela il était quasiment impossible pour le vaisseau de prétendre à la compréhension de son capitaine. Elle n'était, pour ainsi dire, qu'un réceptacle conscient de sa propre existence.
Mais elle apprenait petit à petit. Et si Arcam se jouait de ses sens, il ne pouvait -au moins se figurait-elle- totalement les estomper. Depuis qu'elle était devenus une telle réserve de magie -malheureusement inaccessible- May'Inil voyait ses sens magiques des plus perturbés, mais elle s'y habituait petit à petit. Et si elle n'était sûr de rien, il lui semblait qu'elle n'était pas la seule, aux alentours, à posséder une quelconque affinité avec l'Art. De là à supposer que cela émanait de l'autre femme, il n'y avait qu'un pas qu'elle se décida à franchir.

« Peut-être pourrions-nous continuer cette discussion ailleurs ? » Sa voix était plus basse : « Il n'est peut-être pas nécessaire que tous ici entendent. »
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Lun 17 Fév 2014 - 19:11

Chaque mot de l’inconnue était une raison de plus pour Meavh de se tendre et elle n’y manqua pas. Son visage, qui avait vu un sourcil s’arquer aux premiers instants, s’était rapidement rembruni et elle toisait désormais, de son regard aveugle, la vilaine corneille qui croassait à ses oreilles ses mauvais présages.


En face d’elle se tenait une femme dont elle ignorait tout et devinait bien peu. Enrubannée de mystères par un maître moqueur, elle évoquait à l’humaine un pantin guidé par quelques fils invisibles et une main habile ; cette impuissance à commander sa propre vie, l’ancienne Gardienne ne la connaissait que trop bien. Elle-même avait dû danser, bien malgré elle, les pas qu’on avait préparés pour elle. Le Prisonnier — et il agissait sans doute ainsi à dessein — ne faisait que lui renvoyer à la figure leur histoire commune. Sous ses doigts, le bois froid résistait à l’assaut digital, mais cela n’empêchait pas sa main de trembler. L’ouroboros constituait un bien maigre rempart face aux mille visages de la déité et même le Wagyl encré s’effaçait devant ce fantôme du passé.


« Pourquoi ? murmura-t-elle entre ses dents serrées. Pourquoi maintenant ? »


La question ne s’adressait ni à la chair ni au sang ; d'autant plus que, et Meavh n’en doutait plus, la femme était un nouvel instrument. Cette douloureuse découverte effaçait encore un peu le portrait de son Aerandir, que les ans et l’avènement d’Elystrel avaient déjà bien terni. Peut-être surprise par une réponse qu’elle n’attendait pas, mais très certainement pressée de se soustraire aux regards et oreilles indiscrètes d’un temple qui n’était pas le sien, le vaisseau lui proposa l’isolement. Si Meavh s’était, ces dernières années, souvent sentie seule, ce n’était pas pour s’enfermer à nouveau dans les pièges tendus du Prisonnier.


« Non, » asséna-t-elle et, lovée dans un ton ferme, la colère sourdait. « Nous ne le pouvons pas. Je suis lasse de tes jeux, malade de tes tromperies. Cette fois, je ne danserai pas. »


Il était là, elle le savait : adossé à une conscience déchirée, il contemplait au travers d’yeux qui ne voyaient pas — les mêmes que les miens, pensa la déchue — son ancien trophée. Se délectait-il ? Elle aurait voulu s’assurer que non, elle en était malheureusement persuadée. Malgré sa bravade, elle ne faisait que s’agiter au rythme de la partition qu’il avait imaginée pour elle. Cette idée alimenta sa colère.


Au même moment, le rire cristallin d’un bébé perça le voile de sa retenue. Sa voix raisonna alors comme un couperet, plus forte sans doute qu’elle ne l’aurait souhaité. « Qu’as-tu fait de ma fille, Prisonnier ? L’as-tu sacrifié, elle aussi, en même temps que son Père que tu disais aimer ? »


Qu’importait qu’il fût un Dieu ; elle était certes mortelle, mais libérée. Il n’y avait plus aucune chaîne pour la retenir et elle ouvrait les bras au supplice qu’il lui promettait. Puisse-il être bref, pria-t-elle en pensée.



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May'Inil Baenrahel
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Dim 16 Mar 2014 - 0:31

May'Inil fut complètement prise au dépourvue par le comportement de la femme en face d'elle, qui se mettait presque à l'agresser et la drow n'avait nul besoin de magie pour percevoir la colère qui affleuraient dans ses paroles. Une colère qui n'était pas dirigée contre elle, mais contre celui qui l'avait guidé ici. Cette femme ne s'intéressait même pas à sa présence, tout ce qu'elle voyait, tout ce à quoi elle s'adressait, c'était à Arcam. Lequel restait totalement muet, du reste, mais elle n'en était aucunement surprise. La femme parlait de sa fille et de son ancien mari, sans doute. Elle était incompréhensible. Et, naturellement, le grand responsable de toute cette histoire se faisait prier.
May'Inil soupira. Elle avait traversée la moitié de la Péninsule, grimée en vieillarde, loqueteuse, supportant le mépris des gens, pour obéir aux commandements d'un dieu capricieux et rencontrer une femme qui pouvait aussi bien parler aux statues, pour les résultats qu'elle obtiendrait à interpeller ainsi la source de ses malheurs. Elle commençait à en avoir marre. Marre de n'être qu'un vulgaire pion. Qu'un dieu méprise ses interventions, elle pouvait le supporter. Qu'il lui donne des ordres, elle pouvait le supporter. Qu'il la traîne dans la boue et la rabaisse, elle pouvait -à grand peine- le supporter. Mais lorsque le traitement venait de ses semblables, sa patience, déjà non  existante, arrivait à son terme. Lorsqu'elle s'adressa à la femme, sa voix n'était plus à moitié suppliante et hésitante, elle était plus assurée, plus tranchante, plus dure. C'était son orgueil brisé qui saisissait l'occasion pour donner de la voix :

« Vous espérez sincèrement qu'il vous réponde ? Vous l'avez côtoyer et n'avez toujours pas compris que plus on le cherche plus il se cache ? »

C'était l'une des première choses qu'elle avait apprises : Arcam ne répondait quasiment jamais lorsqu'on le lui demandait. En revanche il adorait intervenir quand on aurait préféré le tenir à l'écart. Tant et si bien qu'elle avait finis par le considérer comme un impondérable et évitait de trop penser à ses interventions. Elle n'en espérait plus et ne les craignait guère davantage. Elle se contentait de s'y adapter au mieux possible. Ses demandes étaient par contre bien plus gênantes, car le dieu refusait qu'on lui dise non et détestait toutes formes d'attente. Et parfois elles aboutissaient sur un long chemin de croix comme celui qu'elle venait de faire. Tout ça pour se retrouver face à quelqu'un qui agressait un dieu qui n'y accordait de toute façons aucune forme d'importance.

« Vous n'allez faire que l'amuser un peu plus. Je ne sais pas où est votre fille, je ne sais même pas de qui vous parlez. »

Le ton était plus compatissant. Elle avait été mère, l'était encore techniquement mais cela faisait longtemps que son fils était plus à même de se défendre qu'elle-même et donc qu'elle ne s'inquiétait pas trop pour lui. Et bien qu'elle n'eut jamais à l'affronter, elle pouvait tenter d'imaginer ce que l'on ressentait à ainsi perdre son enfant.

« Qui êtes-vous ? Vous le connaissez, vous n'êtes pas... intouchée oserais-je dire, je vois bien qu'il vous a laissé une trace... Je ne prend aucun plaisir à vous tourmenter, mais si vous connaissez ma situation vous devinez que je n'ai pas vraiment le choix. »
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Katalina Noblegriffon
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Lun 28 Avr 2014 - 9:58

Meavh était une plaie ouverte. Béante. Suintante. Mortelle. Elle s’était crue guérie, elle avait eu tort. L’air chargé de sel de Loqriv, la présence silencieuse du Wagyl, les attentions d’Aislinn ; rien de ce qu’elle avait trouvé à Riv ne pouvait effacer ce qui avait été. Elle avait été mère et ne l’était plus. J’aurai tellement voulu pouvoir oublier… Oh, Katyaline, pardonne-moi… gémit-elle intérieurement.


« L’amuser ? » répéta-t-elle doucement ; c’était à peine si elle entendit sa question, il n’y avait donc aucune chance que l’inconnue fît mieux qu’elle. Elle ne s’en soucia pas, cependant, et continua à peine plus fort : « n’est-ce pas là ce que j’ai toujours fait ? L’amuser… »


Lentement, son index glissait le long de l’une des fines lignes qui parcouraient la peau de ses avant-bras et de ses mains. Elle avait posé son regard sur son miroir. Elle avait soulevé le voile et entrevu l’avenir. Il avait fait couler son sang, elle portait effectivement sa marque, mais sans doute avait-elle sous-estimé son prix, alors. Et Aerandir ? avait-il su ? Elle craignait connaître la réponse, tant elle n’avait rien ignoré, à la fin, de son égoïsme. Le sang-mêlé lui avait ravi sa vie, mais elle l’avait aimée, désespérément, parce qu’il avait repoussé les ténèbres.


La colère était retombée. Avec elle, c’était la force de l’ancienne gardienne qui s’envolait, alors que s’ouvrait à ses pieds un gouffre dont elle ne pouvait ignorer les chants de sirène. La rage avait toujours été son salut ; la traitresse ne lui serait néanmoins d’aucune aide ce jour-là. « Je suis Meavh… Andall. » Elle se mentait à elle-même. Elle n’était pas Meavh, pas plus qu’elle n’avait été Katalina. Elle était Mémoire et aurait dû le rester. Elle soupira. « Elle s’appelait Katyaline. »


Distraitement, elle fouilla dans ses robes et en sortit une petite statuette. Le bois était froid sous ses doigts. Se détournant de son bourreau, Meavh tourna son regard aveugle vers l’imposante figure du Wagyl qui trônait par-dessus le braséro.


« Je n’ai rien à te dire. Si vraiment, il veut quelque chose de moi, il faudra qu’il me l’arrache. Que tu me l’arraches pour lui. Si cela devait arriver, sache que… » Elle se tût et poussa un nouveau soupir. « Je te pardonnerai. De la même façon que j’ai pardonné à Aerandir. » Lui avait-on offert pareille grâce, du temps où elle exécutait la volonté d’une autre sans jamais la questionner ? Elle en doutait ; mais c’était uniquement parce qu’ils n’avaient pas su. Elle ne pouvait ignorer les fils invisibles qui rattachaient l’inconnue à plus grand qu’elle. « Peut-être, un jour, les gardiens cesseront-ils d’être. Peut-être un jour serons-nous enfin libres » murmura-t-elle.



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May'Inil Baenrahel
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MessageSujet: Re: Le passé façonne le futur   Dim 4 Mai 2014 - 21:55

May'Inil se tut tandis que l'autre marmonnait Qu'est-ce qu'elle pouvait faire ? La harceler de questions ? elle n'y prêtait même pas attention. Et elle était en pleine Péninsule, sous l'apparence d'une vieille femme inoffensive. Pourquoi lui avait-il ordonné de venir jusqu'ici, harceler cette femme visiblement tourmentée ? Puisqu'il ne daignait pas s'expliquer sur son but, elle n'avait plus rien à faire là. Et alors que le silence s'installait confortablement entre elles, la prêtresse se senti obliger de dire quelque chose avant de partir :

« Je ne connais pas de Katyaline. Désolée. »

Et elle fit demi-tour et marcha à pas tranquille vers là où elle percevait l'air du dehors. Tout du moins elle l'avait voulus. Au lieu de ça son corps ne bougea pas. Elle essaya de remuer un doigt mais rien ne lui obéit. Elle connaissait cette sensation, celle d'être devenue spectatrice de son propre corps. Elle l'avait déjà éprouvé une fois. Son monde ne se réduisait plus qu'à ses sens -ceux qui fonctionnaient encore-.
Elle bougea vite et souplement, quelque chose qu'elle n'aurait pus faire depuis qu'elle avait perdus la vie, et s'assit en tailleur à même le sol. Lorsque ses mâchoires bougèrent, la voix qui en sortit avait des accents lointains, enchanteurs. On pouvait presque entendre le pincement des cordes et le souffle délicats des flûtes l'accompagner. Elle vous forçait à l'écouter quand bien même vous auriez résister avec toute la volonté du monde :

« Bonjour Katalina. Ça faisait longtemps. Au moins... » De lointains sons de cor semblèrent faire le décompte : « Neuf ans. Je ne compte pas Elystrel, ce n'était pas aussi... intime. Comme le temps file, on ne le voit pas passer. J'ai l'impression que c'était encore hier que je me prélassais à Naelis. Enfin, de mon point de vue c'est le cas. Le temps n'est pas un problème. »

Il se tut un instant. May'Inil enrageait silencieusement, recluse dans son esprit. Elle enrageait d'autant plus qu'il ne faisait rien. Rien d'autre que de dire quelques mots. Ne pouvait-il pas se contenter de prendre possession d'un des prêtre autour d'eux pour ce genre de besognes ? Il était obligé de la traîner à travers la moitié du monde ? L'idée qu'il se fichait pas mal de la femme lui vint alors. Il n'avait peut-être cherché là qu'un prétexte.

« Tu veux être libre hein ? Tu crois que j'ai besoin d'un gardien pour agir ? Bon, pour ce genre de conversation oui, c'est vrai. Mais tous les mortels dansent encore au rythme de mes chants. Vous vous croyez intelligents, vous pensez avoir votre libre-arbitre. Idiots. Vous n'avez pas plus de libertés que le rat qui se bat en permanence pour sa survie. Vos besoins, vos buts sont différents, et votre esprit vous permet de créer des concepts comme le devoir, la justice, le Bien...
« Mais peu importe. Tu m'accusais d'avoir sacrifié ton enfant et son géniteur. Sache que je n'ai sacrifié personne. Aerandir ne m'amusait plus alors je l'ai 'libéré', pour ce que ça veut dire. Je n'ai rien à voir avec sa disparition. »
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