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 Cesser d'attendre.

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MessageSujet: Cesser d'attendre.   Mer 27 Aoû 2014 - 18:14


8ème ennéade.
Désappointé.

Lorsque le comte d’Ydril lui avait laissé comprendre qu’il ne remettrait jamais la main sur la Roseraie, il était resté perplexe, puis penaud. L’orgueil piqué au vif, il ne dit pas un mot sur le chemin du retour. Dans leur grande sagesse, les missédois avaient décidé de longer la côte sybronde puis d’obliquer par Scylla. Mû par l’envie autant que par sa cuisante déception, Viktor s’était demandé s’il avait intérêt à réitérer sa demande auprès du chancelier-baron, Cléophas d’Angleroy lequel avait laissé en suspens la question lors de leur dernière entrevue…

L’idée lui passa très vite.

Pourtant, quand après avoir traversé le delta, les salines et les chaos de grès de la côte de sel, il fut en vue des murailles ambrées de Merval, le doute se mit à bouillonner en lui comme le saindoux dans le ragoût. Derrière les vignes rampantes et les sphinges décapitées ; derrière les tours crénelées et les bannières pourpres ; derrière l’horizon mirifique il crut voir une grande rose flotter et s’offrir à lui : il ne lui en fallut pas plus.

La coterie dolente clopina jusqu’à la Porte-aux-Lions et entra dans la cité. Ce fut la première fois que Viktor s’aventurait au-dedans de l’enceinte mervaloise et ce qu’il y vit fut loin de le mettre à l’aise. Ecrasé par le soleil et les effluves capiteux qu’exhalaient les temples et les demeures de maître, le baron manqua rebrousser chemin mais l’attraction de la Roseraie était trop forte. Il lui fallait tenter une dernière fois. Rien qu’une dernière fois. Il avait tant marché, tant bataillé, tant essuyé de revers…que renoncer maintenant aurait été une erreur qui se serait révélée douloureuse.

Aussi il avança tout le long des murailles et se présenta aux portes du Palais. Là on le fit desceller et déposer les armes et tel l’invité de marque qu’il était, il fut pompeusement mené au Porphyrion. Dans la grande salle l’attendait le Chambellan, qui gérait le Palais au nom de Cléophas. L’homme aux allures d’aigrefin s’avança vers Viktor, le salua cérémonieusement et l’invita à deviser dans une salle plus intime. Derrière le trône se cachait une salle circulaire, au mur percé d’une meurtrière. Le rayon de soleil déversait sa lueur sur les artefacts de pouvoir déposés sur un autel et dans le clair-obscur on devinait deux chaises curiales. Hespérion invita Viktor à s’y asseoir et lui offrit quelques rafraîchissements de bon augure. Enfin à l’aise et après l’échange de courtoisies coutumier, Viktor prit une grande inspiration.

Et c’est qu’il fut inspiré.

Le sourire aux lèvres, Viktor accepta même de traverser un nuage d’encens. Il venait de recevoir les honneurs et dans les replis de son pourpoint il partait avec un décret scellé par le Gryffon dans lequel était stipulé l’instipulable, déclaré l’indéclarable, avoué l’inavouable. Le baron serrait le parchemin de toutes ses forces et n’avait qu’une hâte : l’exposer dans la grande bibliothèque, le montrer à sa bonne amie qui pendant des années avait partagé sa déception de n’avoir pas ajouté la Roseraie à la carte de ses conquêtes. La justice finalement avait été rétablie et il lui sembla que la Couronne n’était pas la grande pécheresse que tout le monde croyait. La troupe guillerette s’aventura dans les faubourgs de Merval, traversa l’Adémore-au-lent-court et continua sur la Route-aux-Aigles son chemin vers Missède. La patrie mère leur manquait.  La patrie mère lui manquait. Viktor avait toujours rechigné à quitter sa terre ne voyageant que lorsque le devoir l’appelait.

Pourtant, ces derniers temps avaient été mouvementés pour le seigneur-sédentaire. Jamais il n’aurait imaginé tant voyager : par Diantra, par Ydril et par le pays du Roi. Mais lorsqu’il baissait les yeux vers son parchemin ses lèvres ne pouvaient s’empêcher de s’étirer, ses tripes de vrombir et dans l’estomac : des papillons. Chaque pas maintenant le rapprochait de son idéal de paix, celle de l’esprit et du cœur. Décidément, ce chancelier lui apparaissait de bonne volonté et bien que sa dernière rencontre avec lui datât d’il y a dis et fût placée sous de tristes augures, le dénouement lui était heureux. Et inespéré. Le voyage passa vite. Viktor et ses hommes traversèrent des horizons semés de blé blond et de vignes et attinrent sans effort la brèche d’Azémilcée qui ouvrait un passage clair vers la Missédie. Ce fut là que Viktor fit une pause, bien méritée après une ascension difficile. Là qu’il mit pied à terre avec ses hommes et qu’ils s’assirent sur les roches nues. Là, dans l’ombre de tours en ruine qu’il sortir d’un coffret le cadeau personnel du chambellan. Il n’avait qu’à le regarder pour en être ébloui, qu’à le sentir pour en être enivré. Cet immense chou à la crème citronnée, finement glacé dans un sirop de rose le faisait saliver : il n’attendit pas.

Comme pour la Roseraie, il succomba.

La délicieuse crème envahissait sa gorge et son œsophage, embaumait ses cavités nasales et excitait ses papilles. Les délicats arômes de rose faisaient rosir ses joues tandis que l’acidité des agrumes lui titillait les sinus. Décidément, les Mervalois savaient faire autre chose que de la pomme et de la poix. Sans attendre il en croqua une seconde bouchée. Puis une troisième. Puis une quatrième. Une cinquième encore qui s’agglutinait aux autres dans sa gorge. Il mastiquait avec application, mais rapidement. Il déglutissait régulièrement, mais pas suffisamment. Tant et si bien que la sixième bouchée coinça.

Et l’inconcevable fut conçu.

Viktor avait porté ses mains à sa gorge dans un geste tristement comique. Ses joues gonflées viraient à l’écarlate tandis que ses tempes bleuissaient. Ses yeux, injectés de tout ce que son corps pouvait secréter de peur étaient presque exorbités et malgré l’extraordinaire sensibilité dont il faisait preuve à ce moment, il n’arrivait pas à distinguer les silhouettes qui s’agitaient toutes autour de lui. Les deux hommes qui l’accompagnaient allèrent quérir l’aide des gardes mervalois qui se tenaient à l’entrée de la brèche si bien que le Missédois, tout rougi de crème au citron se retrouva seul dans sa profonde, si profonde détresse. Dans un gargarisme avorté, les effluves de rose se répandirent sur le sol, là où il avait laissé choir le parchemin. La Roseraie était là, noyée dans une flaque de crème pâtissière, de mucus et de sucs. Tandis qu’il s’affala sur les graviers le bleu de son visage vira de la peur au dégoût. Alors que ses fidèles sous-fifres déblatéraient toujours avec les gardes mervalois, une silhouette mince s’approcha de lui et tendit une main bienveillante.  

Viktor n’eut que le temps de voir la bague de l’aigrefin s’emparer de la Roseraie.

***
**
*
Le corps fut rapatrié à Missède. Les gardes de Merval étaient arrivés trop tard et découvrirent le cadavre indigo et gonflé du baron gisant sur au sol, une main tendue dans le vide. A peine la nouvelle parvint-elle au Palais de Merval que le chambellan offrit ses vœux à l’épouse dolente ainsi qu’une partie des dépenses liées à l’organisation des funérailles. La bonne amie refusa dignement mais lorsque le corps parut elle ne le supporta guère.

Dans un sursaut de rage, elle se frappa la poitrine, s’arracha quelques cheveux et voulant courir au-devant du cortège funèbre elle trébucha dans l’escalier. Son cou ne lui pardonna pas. Dans sa mansuétude, Néera lui offrit de respirer encore. Juste assez pour voir débarouler sur elle une tapisserie, ses embrasses, et un buste de marbre emporté par le tout.

La chute ne fut pas belle à voir.

Lorsque les gardes arrivèrent dans le hall, ils y trouvèrent le cadavre de Kathleen, la douce épouse du plus doux encore Viktor. On convint de couvrir les cadavres d’un drap opaque, de les enterrer loin du Palais et de les exposer au public sous le couvert de masques mortuaires hâtivement sculptés. Les funérailles furent sobres et intimes : dans ses dernières années, le baron de Missède avait perdu tous ses soutiens en s’étant écarté de la politique et avait perdu en la Couronne son dernier soutien lorsqu’il décida de rejoindre le clan des félons. En bon voisin, le chambellan de Merval y assista et s’assura que les procédures fussent bien menées, et le cadavre mît en terre.

Il lui sembla que le cycle des jours était superbement ironique.

HRP:
 

_________________
Ombre fugace
Maître de ton destin

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