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 Retour en terre natale.

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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Retour en terre natale.   Mer 28 Jan 2015 - 1:04

« Serafein, nous arrivons. »
Etait-ce de la joie que tu ressentais en entendant ses paroles ? Ou simplement un soulagement si intense qu’il en faisait vibrer toutes les membranes de ton corps ? Tu ne pouvais plus compter les jours ni les nuits durant lesquelles tes pensées se retournaient vers ce pays – ton pays. Tu ne pouvais non plus compter les mois et les années que tu avais passés loin de ses côtes, de ses vaux ; loin de ses tours argentines et de ses hameaux de chaume. Tu ne pouvais plus compter maintenant que tu étais devant le fait accompli. Depuis ta cabine pourtant, tu ne voyais pas grand-chose mais tu savais que tu étais proche. L’horizon se couvrait de voiles pourpres et de nefs ventrues, le ciel s’engrossait de volées de mouettes, la ligne des bas nuages hérissée de mâts et de pavillons multicolores. N’importe quel marin du monde savait ce que cela signifiait : cette eau calme sillonnée de bâtiments colorés et paisibles, cet embrun parfumé des senteurs des pinèdes et des jardins de lavande qui s’étalaient, languissants, le long de la côte – pas un loup de mer qui n’ignore que Merval était proche. Que Merval attendait.

Que Merval t’attendait.

Depuis le pont supérieur elle t’apparaissait dans toute sa superbe. Au-delà de la forêt de mats et de pavillons et d’espars, au-delà de la foule des nefs et des caraques toutes vernies et enduites de naphte, le front de mer dévoile telle une odalisque ses blanches façades. Derrière s’enfoncent dans la ville une multitude de rues en pente, traçant dans les champs de tuiles des sillons d’obscurité ; de cette obscurité rassurante et chaleureuse rappelant plus les grandes cités de l’Oliyan plutôt que les quartiers malfamés de Diantra. Les trois ports de Merval sont dominés par le Pic de Clavel débordant telle une presqu’île dans les eaux abritées du port. Son relief abrupt toise l’arsenal dont les lourds remparts s’accrochent à ses pieds ainsi que l’ensemble de la ville basse. La roche y est à vif, comme si le piton venait d’être excavé d’une masse rocheuse et ses pans d’un ocre éclatant soutiennent le feu de Clavel, entretenu jour et nuit en offrande aux déités et qui sert de phare aux navires en approche. A l’ouest, presque englouti dans l’interminable marée de cheminées et de flèches qui ornent les toits de la ville, le grand temple des Cinq exhibe fièrement son dôme de cuivre, dominant de toute sa masse la place d’Angleroy et les nombreux dômes colorés des halles, d’où Merval tire toute sa richesse. Ce quartier s’enfonce profondément dans la ville, comme le lierre grimpant sur une façade, son lacis de venelles se fondant dans les artères plus larges de la ville haute. Là où les rues se faisaient plus larges, on pouvait deviner les restes des anciens remparts, aussi massifs qu’ils étaient invisibles depuis la côte. Ça et là, les créneaux sortaient leurs têtes, les portes et les herses renvoyaient la lumière d’un Soleil toujours trop haut ; tous se cachaient à l’ombre des glycines et des grandes dames qu’ils devaient garder. Car derrière cette cité ventrue et nonchalante, le marbre s’élance vers le ciel comme autant de geysers – les nobles marchands de Merval, les familles patriciennes et les tenants du Palais, les bourgeois du pays de Thaar et les négociants d’Estrévent rivalisent de faste en une éruption de clochers, de beffrois, de tours, de flèches et de dômes tous plus extravagants et brillants les uns que les autres comme pour montrer à l’ancien Prince de Merval l’étendue de leurs vertus.

Prince que tu étais, tu n’avais d’yeux pour ces coquetteries architecturales. Tu n’avais cure des vitraux qui étincelaient comme des paillettes d’arc-en-ciel dans l’horizon de Merval ; tu n’avais cure de ces dômes trop ornés ni de ces balcons où se lovaient la rose et le lilas en une synergie savoureuse. Non. Tu n’avais d’yeux que pour lui, trônant simplement au-dessus de cette ville criante et fière. Il apparaissait comme taillé dans la nacre la plus pure, ses fines murailles flottant presque sur le rocher sur lequel elles étaient posées. Sur chaque pignon le Gryffon flottait aux vents, surveillant en contrebas les bois d’olivier et de laurier-rose qui s’accrochaient aux fenêtres du palais – ton palais.

Merval n’était pas seulement une ville marchande, elle était l’épicentre de toute une vallée battant au rythme des allers et retours des galéasses vers le pays de Thaar. Elle était la capitale d’un pays fantôme, momifié dans chacune de ses arches, de ses tours, de ses temples et de ses monuments. Elle était ta maison, celle qui t’avait vu naître dans la clandestinité. Elle était ta femme, celle qui t’avait consolé lorsque tes nuits étaient agitées. Elle était ta mère, qui t’avait nourri de son sein. Elle était ta maîtresse, qui occupait tes songes et empestait tes pensées. Elle était ta sœur, que tu avais maltraitée. Ta fille, que tu allais protéger. Oh, chaque mervalois avait une histoire à partager au sujet de cette cité. Pas un qui n’ait eu de relation avec elle. Cette enclave de liberté dans un royaume esclave de mœurs hypocrites déchaînait les passions des hommes, hypnotisés par ses courbes sensuelles et ses yeux plus scintillants que des joyaux.

Mais toi, tu voyais à travers son jeu et cette femme insoumise était devenue tienne, fidèle malgré tes infidélités, heureuse en dépit de tes malheurs, accueillante en dépit de tes sorties. Ses longs bras d’albâtre s’enserraient autour du port de Turque comme pour t’embrasser et toi, petit enfant soumis aux fluides qui s’excitaient dans ton corps, tu te laissais faire. Subrepticement, elle t’avait eu, toi l’enfant terrible du palais de Diantra, avec les mêmes charmes qu’aux premiers jours. Elle t’invitait, luxuriante et toi, tu n’opposais aucune résistance. Peu à peu, les fragrances spectrales de myrte, de nard et de curcuma envahissaient tes narines et tes poumons – tu ne pouvais plus respirer, tu te noyais dans ce débordement de vice, la salive te montant à la bouche. Tu savourais ton retour, tu savourais ses étreintes de jeune éperdue, tu savourais ses gâteries et toutes les surprises qu’elle t’avait réservées. Tu n’avais pas besoin de les voir pour savoir ce qu’elles étaient. Merval, tu la connaissais.

Les yeux encore fermés, les pores de tout ton corps ouvert tu flottais. Le vent titillait le lobe de tes oreilles et les mèches de tes cheveux, le Soleil léchait doucement tes pommettes et ton front. Tes mains tremblaient sur le bastingage usé par l’iode et tu sentais la gaze de tes bandages suinter sous la chaleur. Mais peu importait. Ce moment, aucune douleur, aucune goutte de sang, aucune guerre, aucun ennemi ; aucun trouble aucune mort imminente, aucune femme, aucun homme ; aucune couronne, aucun sceptre ; aucune richesse, aucune ruine ; aucun châtiment ; rien, rien, rien, pas même les Dieux ne t’auraient volé ce moment. Tu le savourais avec chacune de tes papilles, avec chacun de tes poils hérissés sur tes bras, avec chaque parcelle de ton corps jusque tes cils vrillant sous la chaude brise venue du Sud. La clameur des négociants et des galériens et de ton peuple en liesse se fondait dans le chant des mouettes et des goélands, dans celui des marins abreuvés de litanies à la Mer-Mère. Jusqu’au plus profond de ta moelle, tu t’enivrais de la pulsation invisible de cette cité rayonnante.

Vint le temps de descendre.

En dépit de la modestie de ton bâtiment, une foule immense t’attendait sur le port et dans les rues qui s’étiraient vers le palais. On jeta la passerelle, tes gardes descendirent avant toi comme une escorte cabossée. Et toi, tu cheminais encore fébrile sur ce pont de bois souple qui t’empêchait de te noyer dans les eaux troubles du port de Turque. Quelle fin ç’aurait été… Sur le quai, la foule en liesse avait arboré ses plus belles couleurs. Les clochers faisaient vibrer toute la ville, depuis les cours des temples on entendait sonner les conques, les nobles marchands retiraient leurs coiffes et les femmes faisaient révérence. Quelques femmes agitaient depuis leurs balcons des branches de mimosa qu’elles jetèrent sur ton chemin vers le Palais. On te fit monter dans une litière et tous les notables de la ville formèrent autour de toi l’escorte la plus digne qu’ait vu le Langecin. « Le retour du fils prodigue » pensais-tu, alors que la plèbe criait « Serafein ! » à tue-tête. Comme un oasis au milieu d’un désert, le silence du palais fut accueilli comme une libération. Les vénérables Silentiaires s’inclinaient bassement à ton passage. La route était sinueuse jusqu’au Porphyrion, mais entre les tentures pourpres de ton véhicule, tu voyais se profiler sous un autre jour la ville et ses apparats. Là, sur la plus haute colline de la cité tu n’entendais rien que le chant des mésanges et le gazouillis des fontaines.

Ca, et la voix réconfortante de ton ami. Hespérion, vomi d’entre les morts.
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MessageSujet: Re: Retour en terre natale.   Mer 28 Jan 2015 - 20:35

A côté de toi, Hespérion discutait de formalités administratives avec un des hommes du palais. Il n’avait pas cessé d’aller çà et là, de régler mille et mille affaires en tous genres depuis ton arrivée. Et même maintenant, alors qu’il avait consenti à s’asseoir il continuait à gesticuler dans tous les sens comme un circassien aguerri, son accent éclaboussant les murs et les dalles comme autant de gouttelettes de sang. Cela te fit sourire, tu avais comme retrouvé la voix de ta mère après un long voyage – de ces mères expansives, abusives parfois, qui s’épanchent en foultitude de récits insignifiants et de gestes d’affection.

Un éclair de douleur parcourut  tout ton bras. Le physicien t’avait prévenu, la gaze s’était accrochée à ta plaie, il faudrait déchirer l’épiderme pour la retirer. Ce qui restait de ton bras n’était franchement pas beau à regarder, encore moins à sentir. A vif, suintante ; elle dégoulinait de pus comme un gâteau imbibé de liqueur à ceci près que ta plaie n’était pas appétissante. Dans un geste général de pitié, les pages alentour détournèrent la tête ou se cachaient discrètement le nez tant l’odeur était putride. Les tiennes de narines s’étaient accoutumées à la puanteur majestueuse de ce souvenir vivant de Diantra – mais tes yeux brûlaient toujours chaque fois que l’on devait retirer les bandes brunâtres. Le rituel qui suivit t’était devenu familier : dans la pièce on fit sonner des clochettes, un page à la voix claire entonna un cantique censé favoriser la guérison tandis que le physicien au visage masqué s’approchait avec de nouvelles bandes passées dans un mélange d’eau de rose et de vinaigre. C’était un homme âgé, ses yeux de cobalt cachés par des sourcils broussailleux. Malgré son apparence frêle, ses gestes étaient précis, sa poigne ferme ; aussi quand il commença à essorer les bandelettes un nouveau frisson de douleur parcourut ton corps des orteils jusqu’au plus fin de tes cheveux.

Ces gouttes innocentes, claires comme l’ambroisie étaient le pire acide qu’on pût appliquer sur une plaie et pourtant, certains en Merval buvaient de ce mélange au plus fort de l’été. Désaltérant qu’ils disaient. Pour toi, elles étaient plutôt l’instrument de torture le mieux déguisé qui ait été inventé. Dans peu de temps, elles t’arracheraient, ces bandes cotonneuses, des râles de douleur que tu étoufferais dans un accès de dignité. Tes mâchoires se crispaient déjà, tes mains moites collant aux draps de ta couche. Et Hespérion qui continuait de raconter comment il avait découvert dans une auberge berthildoise la meilleure liqueur de prune qu’il lui ait été donné de goûter.

« Veuillez m’excuser Messire, du mal que je vais vous faire. »
A ta surprise, il reposa les bandelettes sur un plateau de cuivre pour se saisir d’un bol rempli d’un onguent brun et odorant.
« Cela aidera à cicatriser la plaie. »


Il se saisit d’une cuillère qu’il plongea dans le mélange, plus visqueux que la poix. Et là, toute douleur que tu avais connue te parut insignifiante. Tandis qu’il l’appliquait méticuleusement sur ta chair meurtrie, tu pouvais sentir ton épiderme bouillir et crier comme le charbon sur le feu. Le cataplasme collait à ta peau comme le feu grégeois et t’arrachait des cris d’agonie. Imperturbable, le page continuait à chanter ses cantiques, les prêtres agitaient leurs clochettes et le prêtre de donner l’ordre à ses assistants de te retenir sur le lit. Dans ses yeux tu pouvais voir l’étendue de son chagrin alors qu’il t’infligeait cette torture. Ses lèvres plissées murmuraient quelque chose que tu n’arrivais à entendre, perdu dans le brouhaha des carillons, des psaumes et d’Hespérion. La douleur n’était pas lancinante mais aigue, de ces douleurs qui surviennent lorsqu’un ongle se décolle brusquement, qu’une lame nous frôle l’os subitement. « C’est bientôt fini » te disais-tu pour te donner du courage, mais jamais n’a-t-on ainsi traité les Hommes, tu le savais. Ton dos était détrempé de sueur, ton estomac était au bord de tes lèvres mais tu savais aussi qu’il n’arrêterait pas. Lorsque la première bandelette fut appliquée sur ton bras enflammé, tu avais déjà rendu les armes. Tu n’as pas senti le vinaigre dissoudre les résines, ni l’eau de rose couler le long de ton bras comme l’eau fraîche d’un ruisseau. Non. Tu t’es simplement réveillé, entouré des mêmes visages que tu avais quittés. Le physicien se lavait les mains dans une solution acide, le page avait cessé ses cantiques et Hespérion était devenu silencieux.

« Vous pouvez vous reposer maintenant, Messire ».


Il ne t’en fallut pas plus. Ta vision à nouveau se troubla. Tu partais à la dérive, emporté par les flots du sommeil et de la paix.

Une lourde cloche sonna ton réveil. Presque une journée entière venait de passer. Ton immense fatigue t’avait volé la joie de voir Merval sous les lunes. Tu retrouvais un Soleil insolent, régnant sans partage dans un ciel sans nuages. Tu ouvris les yeux sur une ombre penchée à demi au-dessus de toi. Les tentures étant tirées, tu ne distinguais qu’une vague silhouette, ses longs cheveux d’ébène coulant sur une élégante toge de velours purpurin. Tu eus un mouvement de recul si radical que cette personne t’apposa une main sur l’épaule.

« Calmez-vous Messire, je ne suis pas là pour vous faire du mal ».

Sa voix suave rebondissait sur toutes les parois de ta chambre, plongée dans un clair-obscur aussi sensuel qu’il était inquiétant. Une lampe brûlait dans un des coins de la pièce, conférant à ce personnage une aura menaçante en dépit de la douceur de ses gestes. Cette personne, c’était Lévantique, un mage au triste passé que tu avais recueilli alors qu’il était haï par tout l’Orient. Tu n’as jamais voulu savoir ce qui l’avait mené à être rejeté par toutes les cours princières d’Estrévent car au fond de toi, tu pressentais que c’était une porte que tu regretterais pour toujours d’avoir ouverte. Depuis son arrivée à Merval, il s’était agglutiné au lot d’apothicaires qui peuplent le Cercle des Alchymistes élaborant son lot de philtres et de potions sous l’œil méfiant de Melsiquèdes, le maître-alchymiste de la cité. Il y avait dans son regard quelque chose d’extrêmement doux et dans le même temps, une sorte d’étincelle respirait le maléfice. Quoique ses intentions aient changées, tu le voyais, son passé collait à cet homme. De ses lèvres empourprées à ses doigts d’une extrême maigreur, jusqu’à son sourire qui dévoilait des dents d’une blancheur acérée. Cet homme avait de longs cils et des cheveux d’une finesse jamais vue hors de l’Anaëh. Oh, cet homme avait vu tous les recoins de Miradelphia tu en avais la certitude. Et ceux qu’il n’avait pas trouvés par hasard, il les avait fouillés. Nonobstant ce halo subodorant la mort et les sortilèges, tu aimais cet homme et il te rendait ton affection par une loyauté indéfectible. Ce qui dans son cas pouvait se traduire de cent façons que tu ne voulais absolument pas découvrir.

« Lévantique...j’ai entendu dire que vous étiez  - »
« Parti. Oui vous avez bien entendu Messire. »
« Etait-ce…définitif ? »
« Non Messire, j’avais quelques affaires à régler dans l’est. »
« Vous ne m’en direz pas plus, je gage ? »
« Il vaut mieux que vous n’en sachiez rien Messire. »
« J’ai toujours eu l’impression d’être une vieille femme à vos côtés. »
« Une vieille femme Messire ? »
« Oui. Une grand-mère que l’on ne voudrait pas heurter en la mettant face à des mœurs légères. Qu’on rassure sans cesse alors que la guerre frappe à sa porte. Celle à qui on tapote l’épaule alors qu’on part sur un champ de bataille ou à qui l’on fait croire que son enfant a été appelé au palais alors qu’il a eu la gorge tranchée par le Roi. »
« C’était une affaire de famille Messire. De vieilles connaissances ont resurgi aux alentours de Thaar, j’avais le devoir les retrouver.
« Vous aviez aussi le devoir de me servir Lévantique. »
« En votre absence Messire, j’ai pensé que - »
« Va, va, je vous taquine Lévantique. Je suis certain que vous aviez vos raisons…Mais je croyais que Thaar avait fait de vous un indésirable. »
« Je connais les moyens de passer inaperçu, Messire. Je doute qu’ils aient été au courant de ma présence. »


Son sourire qui se voulait rassurant cachait difficilement le mensonge qu’il tentait de faire passer. Mais tu avais d’autres choses à faire que de fouiller la vase. Tu acquiesças affablement et vous retrouvâtes votre légendaire connivence.

« Je vois, Messire, que l’incendie de Diantra ne vous a pas épargné…la plaie est-elle profonde ? »
« Je ne sais pas si elle est profonde, mais il est étendue, cela est certain. Mon bras ressemble à une saucisse qu’un dogue aurait mâchonnée toute une matinée. »
« Le feu grégeois est dévastateur pour la chair. Le simple fait que vous en ayez réchappé relève du miracle, Messire. »
« Oui, oui, les miracles et moi sommes de vieux amis. »
« Pensez-vous que vous en guérirez ? »
« Vous savez Lévantique, mon souci n’est pas tant de guérir que de garder les lambeaux de peau qu’il me reste. Cette horrible routine est destinée à durer jusqu’à ce que je rende mon âme et à moins d’un miracle, je doute que je retrouve l’usage de mon bras. »
« Nous pouvons toujours prier pour que cela arrive, Messire. »
« Prier ? Depuis quand priez-vous Lévantique ? »
« J’ai toujours prié, Messire, chaque fois que le besoin s’en est fait sentir. »


Son rictus en disait long sur l’étendue de sa piété. Lévantique était de ces gens qui ne reconnaissaient pas les Cinq, mais qui priaient pléthore de déités informes et obscures. C’était un homme passé maître dans l’art de l’invocation et des pentacles, ses iris d’un noir presque de jais et sa langue anormalement livide te le confirmaient sans cesse. Qui sait quelles entités cet homme avait pu invoquer dans ses heures les plus sombres et quelles forces il avait déchaînées contre une de ces maisons thaaries qui l’avaient chassé.

« Et sentez-vous le besoin de prier maintenant, Lévantique ? »
« Tout dépend de quelle prière nous parlons, Messire… »


Ca y était. « Le scélérat » pensais-tu. Non seulement il n’avait rien abandonné de ses anciennes activités mais voilà qu’il t’y conviait avec une candeur qui aurait pu paraître étonnante si tu ne connaissais pas les tréfonds de son esprit retors. Vos regards se soutinrent l’un l’autre pendant ce qui te parut une heure jusqu’à ce qu’Hespérion débaroule dans la pièce comme un courant d’air chargé de poussière. Lévantique se leva, décrit une révérence servile tout en souriant à pleines dents à Hespérion qui resta stoïque devant ce déploiement d’hypocrisie. Alors qu’il tirait les tentures et s’assurait du départ de ton hôte, Hespérion te lança plein de remontrance.

« Vous ne devriez pas vous acoquiner avec ce genre d’oiseaux, Messire. Qui sait quelles entrailles sont passées entre ses mains. »
« Allons Hespérion tu laisses encore ton ressenti parler. Tu sais, cela m’étonne que tu n’aies toujours pas réussi à t’entendre avec lui. »
« Vous savez ce que je pense des nécromants. »
« Tu sais bien qu’il a cessé de s’adonner à ce passe-temps. »
« Foutaise ! C’est une maladie qui colle à la peau, qui s’infiltre au plus profond des veines et dont on ne soigne pas. Vous le savez aussi bien que moi. »
« Hespérion - »
« Avec tout le respect que je vous dois Messire, je n’arrive toujours pas à comprendre ce que vous lui trouvez. Ce n’est pas comme si vous lui étiez redevable de quoi que ce soit ou qu’il vous aidait. Au lieu de ça, il quitte Merval sans mot dire pour aller nul ne sait où et revient comme de rien le jour de votre retour ! Quant à ses philtres, certes ils sont efficaces, mais pour ce qu’il en fait ! »
« Suffit Hespérion ! »
« Pardon Messire…mais vous comprenez - »
« Je comprends Hespérion, mais Lévantique et moi avons des histoires qui remontent à il y a bien longtemps. J’ai mes raisons de lui faire confiance, c’est tout ce dont tu devrais avoir besoin pour lui faire confiance toi-aussi. Tu ne serais pas jaloux tout de même ? »
« Jaloux ? De quoi ? De ce que vous avez une histoire qui remonte à loin ? De ce que vous avez des secrets entre vous ? De ce que vous le prenez sous votre aile comme un oisillon alors qu’il est une vraie corneille ? »
« Hespérion, écoute-toi, on dirait une pie enragée. Je dois beaucoup à cet homme, autant que je te dois, seulement tu as été l’ami de mon père, tu as été mon précepteur. Tandis que lui je l’ai trouvé au détour d’un voyage alors que - »
« Qu’il tentait de s’échapper de Thaar, oui Messire, je le sais. »
« Essaie de taire tes résistances, au moins le temps que je serai là. »
« Vous comptez repartir Messire ? Dans l’état où vous êtes ? »
« Soltariel a besoin de moi. »
« Merval a besoin de vous ! »
« Hespérion, ne fais pas l’idiot, tu sais très bien ce que je veux dire. Ici ce n’est pas la même chose. La ville est en paix, le peuple est en paix. Nous n’aurons qu’à gérer l’afflux de réfugiés et une fois chose faite, qu’y aura-t-il à régler ? »
« Le fait que Langehack et Missède n’attendent qu’un faux pas pour nous engloutir ? »
« Je te fais confiance sur le sujet. Tu es un homme fin Hespérion, ne fais pas l’enfant. Tu défendras Merval comme ta femme. Pardon. »
« Ce n’est rien Messire, il m’arrive aussi d’oublier, parfois. »


Malgré tout, le mot t’avait échappé et tu le lisais sur la face d’Hespérion, il était toujours aussi aigre. A cette seconde précise te revenait le souvenir d’une vie que tu avais laissée sur le côté pour partir vers Diantra et ses promesses. Tu atterrissais après avoir volé au-dessus du monde, redécouvrant violemment que les Hommes avaient des vies elles-aussi déchirées. Mais leurs déchirures étaient profondes, cachées, verrouillées derrière des années de mascarade et de faux-semblants, de salutations et de révérences, de sourires affichés comme des bannières pour ne pas trahir et surtout ne pas laisser resurgir comme un torrent ce lac de mélancolie qu’ils gardaient au milieu de leur être. Autant de cicatrices qui n’avaient pas été refermées, mais ravivées par l’écho d’une guerre meurtrière, à laquelle tu avais participé. Au-delà ces faces hâlées par un Soleil toujours éclatant, tu pouvais deviner des masques effrités, autant de petites craquelures, de fissures dans l’apparat pourtant toujours lustral que réclamait ton retour au pays. La guerre, ces pauvres gens aussi l’avaient connue en bien d’autres façons que toi. Tu avais certes perdu un bras, que les miracles et les sortilèges pourraient te rendre ; mais aucun sort ne pouvait rendre à un époux son épouse, à un fils sa mère, à un négociant son enfant, à un enfant son innocence. Point de miracles pour ces vies à jamais violées par un spectre qu’ils n’avaient, pour beaucoup, fait qu’entendre. Il te faudrait apprendre à gérer l’après-coup, éponger les dégâts causés par l’onde de choc de ces conflits nordiques, consoler ce peuple qui n’avait que trop souffert. L’énormité de la tâche te fit échapper un soupir, tu étais fatigué à l’idée même de devoir entreprendre ce chantier. Et les diantrais qui affluaient.

« Au fait Messire, j’ai oublié de vous le dire, mais maintenant que vous êtes là…il y a quelqu’un qui vous attend.
« Hespérion, il faudra faire mieux que ça, j'ai tout un pays qui m’attend. »
« Je parle de quelqu’un plus important que Merval encore… »


Décidément, tout le monde y allait de son insinuation ce matin, et Hespérion comme toujours avait visé juste. Il n’y avait plus de doute possible, tu étais revenu dans le monde, le monde réel ; rattrapé par cette petite vie que tu avais tenté d’abandonner en douce sur le bas-côté du chemin. Tu détournas légèrement le regard, pour ne pas lui laisser voir qu’il t’avait piqué au vif avant de lui répondre de mauvaise grâce.

« Soit. Où est-il ? »
« A l’Hospice des Veuves, Messire. »


Merval t’avait vraiment piégé.
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MessageSujet: Re: Retour en terre natale.   Mar 28 Avr 2015 - 23:42

« Messire, voici votre fils »
« Evidemment que c’est mon fils, vous me croyez aussi bête que je ne pourrais le reconnaître ? »

Qu’est-ce qu’ils avaient tous avec leurs affirmations débiles ? Depuis que tu étais revenu blessé de Diantra, la cour entière de serviteurs et de nobliaux était entrée dans un autre niveau de servilité se montrant compatissante et affectée d’une souffrance qu’ils voulaient étrangement partager, comme pour s’approcher de la divinité qu’on te prêtait désormais – ce qui n’était pour te déplaire. Mais voilà, les compatissants n’avaient pas leur place au Palais où trop souvent ils s’étaient confondus en comploteurs, piètres certes, mais comploteurs tout de même, suffisamment riches et zélés pour réduire à néant des décennies de paix durable. Ces vieillards, béjaunes en intrigue, l’histoire de Merval en vomissait par grappes ; parfois des familles entières qui trempaient dans la trahison jusqu’au cou, cou qu’ils finirent par perdre définitivement, arraché de quelques coups de hache ou d’espadon suite à leurs piteuses manigances. Tu avais vécu suffisamment longtemps pour savoir que tout sourire paré de toutes ses dents cachait une lance et que toute parole mielleuse s’assortissait toujours d’un relent de fiel. Ce pauvre page lui n’avait rien d’un manigant, ce n’était qu’un jeune effarouché à qui on avait sans doute dire qu’il fallait redoubler de courbettes en ta présence, au point d’idiotement lui prescrire de te présenter ton propre enfant.

Le petit ne te regardait pas. Il était dos à toi, dans la cour enclose de hauts murs d’où ployaient de grands rameaux de lilas et de glycines. Le page s’inclina et partit doucement. Tu fis signe aux gardes de le suivre et de te laisser seul avec ton fils – cet inconnu. Sa nourrice, dame Thécula, se tenait près de lui, sa crinière rousse débordant sur ses épaules plus bâties que celles d’un marin : c’était une femme qui avait été éprouvée par la vie, veuve elle aussi comme toutes les femmes de cet hospice. Cela faisait bientôt quatre ans que tu n’avais pas mis le pied ici, quatre années pendant lesquelles le Royaume au-dehors avait changé radicalement de visage, de forme, de voix au point d’être méconnaissable ; quatre années de mouvements et de changements tels qu’il t’avait paru impossible qu’une personne gardât le même visage en quatre années. Ton cercle d’intime s’était réduit à presque rien, tous avaient été décollés, mutilés, flagellés, assassinés pendant la guerre aussi le visage de Thécula te parut comme une déclaration de paix universelle. L’océan de ses yeux dégageait une fraîcheur bienvenue, ses lippes charnues et rosies par le Soleil – on aurait pu y croquer, la courbe sensuelle de son dos dans laquelle on aurait voulu s’abriter et ce cou blanc, ce cou fin, tel celui d’une oie qui sentait bon le musc et la poudre de riz. De prime abord, les traits de son visage n’avaient rien d’extraordinaire et pourtant ils trouvaient en elle une harmonie singulière : de ses longs cils à ses pommettes tout juste saillantes, de son front lisse à sa mâchoire fine et aiguisée passant par ses joues charnues comme il fallait, tout en elle trouvait une complétude parfaite, ta complétude parfaite – ce visage, si doux visage, charmant visage, il respirait le silence des dieux.

Elle te regarda, s’accroupit et prenant la main du petit, elle lui dit : « Athanase, votre père – ». Elle n’eut pas le temps de finir la phrase. Ton fils se retourna et courut vers toi, traversant la cour du haut de ses jambes maigrelettes, courant malgré sa démarche encore hésitante. Tu n’avais qu’une seule peur : qu’il tombât. L’espace de trente secondes, ton cœur se serra plus que les fois que tu avais vu le régent happé par un vortex ou tes appartements diantrais prendre flamme alors que tu te réveillais. L’espace de trente seconde, toute ton existence fut suspendue à ces deux petites jambes qui vacillaient de çà et de là, emportées par leur propre élan. L’espace de trente secondes, tu te souvins de ce que c’était que d’être père. Il n’eut pas le temps de tomber car tu te jetas sur lui l’emportant à bout de bras. Il était si léger. Sans annonce, il se pressa contre ton épaule dans ce qui ressemblait à un câlin encore maladroit et alors que Thécula s’approchait en souriant, tu lui dis :

« Il se souvient encore de moi… »
« Evidemment qu’il se souvient de vous, vous êtes son père ! »
« Pour les rares moments que nous avons passés ensemble… »
« Oui, mais vous êtes et resterez son père. Vous êtes content de revoir votre père, Athanase ?
»

Le petit hocha la tête.

« Tenez Thécula, reprenez-le, je ne sais pas si - »
« Non, il faut que vous preniez l’habitude ! Maintenant que vous êtes de retour, vous aurez tout le temps d’apprendre ! »
« Justement Thécula, je ne viens pas ici pour rester…
»


Elle eut un mouvement de recul. Le petit n’avait rien compris mais elle oui. Elle te retira le gamin des bras, le pressant contre sa poitrine. Renfrognée, elle s’éloigna, l’enfant vissé contre son corps, son si beau corps.

« Thécula ! »
« Je ne comprends pas ce que vous pouvez bien avoir de mieux à faire que de vous occuper de votre fils ! »
« Thécula ne rendez pas cela plus important que ça l’est ! »
« Plus important ? Parce que vous croyez que ce n’est pas important ? Vous croyez qu’il n’est pas important. »
« Ne faites pas l’idiote, ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Vous savez tout ce que j’ai dû faire pour qu’il ne vous oublie pas ? »
« Je croyais qu’il ne pouvait pas m’oublier…que j’étais son père - »
« Oh Cléophas, ne faites pas l’idiot »
lança-t-elle, sarcastique avant de reprendre. « Tous les jours je n’ai pas arrêté de lui parler de vous. J’ai fait faire pour lui un portrait miniature de vous. Chaque ennéade nous marchions autour du Palais et un de vos gardes et moi nous lui racontions les dernières nouvelles à votre sujet. Il a vécu dans la constante expectative de votre retour, voilà pourquoi il se souvient de vous. Soyez content que j’aie été zélée dans ma tâche, une autre aurait été moins attentionnée. »
« Dans votre tâche ? Parce que cela n’a été qu’une tâche, pour vous ? Avais-je su cela plus tôt, je l’aurais déléguée à quelqu’un d’autre ! C’est justement parce que je n’ai rien de plus précieux que je vous l’ai confié, Thécula. »
« Et moi en attendant je dois vivre comme une veuve, cloîtrée dans cet hospice à tisser des draps pour le temple et à fabriquer des savons. »
« Vous bénéficiez de vos privilèges et vous le savez très bien. Nulle autre que vous n’a le droit de quitter l’hospice aussi librement. Vous n’avez de compte à rendre à la supérieure ni aux gardes, vous êtes ici dans votre petit palais et je sais par mes sources que vous avez vite fait d’organiser un semblant de cour autour de vous. »
« Ah, parce que vous me surveillez en plus de cela ? »
« Vous êtes en charge de mon seul fils, évidemment que je vous surveille. »
« Et à quoi d’autre devrais-je m’attendre ? Avez-vous des goûteurs cachés qui goûtent chacun de mes plats et d’autres espies qui vous rapportent mes moindres faits et gestes ? »
« Ne jouez pas l’effarouchée, vous seriez la première flattée d’avoir votre propre goûteur. » sans prendre garde, tu venais de lui déclarer la guerre.
« Et puis-je savoir d’où vous tenez cette idée, Messire ? » son ton empreint d’une fausseté lourdement affichée laissait entendre qu’elle aussi avait pris les armes. Tu aurais pu te taire, tu aurais pu en finir là et tout désamorcer d’un sourire, de ce sourire si rare qu’il en faisait fondre les cœurs et les corps mais non, non, il fallait évidemment que tu lui répondes.
« Voyons Thécula, vous êtes d’une vanité sans nom, ce qui n’est pas forcément un défaut, mais c’est un fait »
« D’une vanité sans nom ? »
« Ne me regardez pas avec cet air de poule qui aurait trouvé un caramel, évidemment que vous êtes vaniteuse. »
« Je n’y crois pas ! »
« Ne faites pas l’innocente, si vous n’étiez pas aussi vaniteuse vous n’auriez pas trahi votre premier mari et ne vous seriez pas retrouvée ici après coup !
»


C’était la parole de trop. Toi-même, en la disant, tu pus le sentir et sans explication tu avais tout de même continué de parler. Thécula ne dit rien mais te rendit l’enfant en observant une révérence empreinte de cette servilité que tu haïssais tant avant de rejoindre la porte qui donnait dans la deuxième cour. Ca y est, ta gorge était nouée à nouveau et ton bras te lançait de vifs éclairs de douleur – elle s’en était allée la paix des dieux. Désolé, tu esquissas un mouvement vers elle, lançant à voix claire :

« Thécula - » elle te coupa dans ton élan et se retournant vers toi, plus sensuelle et désolée que jamais, elle répondit, les yeux noyés de larmes.
« Vous voyez…Et dire que je me suis réjouie à l’annonce de votre retour…Vanité, hein »


Elle s’engouffra dans un tourbillon de feuilles roses et d’effluves fleuris et chargés comme un vin d’Ydril. Tu étais à nouveau seul. Tu étais constamment seul. La douleur devint trop grande pour que tu l’ignorasses, il fallait que tu te sépares de l’enfant. « Tiens, va jouer un peu » lui dis-tu tandis qu’il s’échappait de ton étreinte comme un poisson frétillant qu’on aurait sorti du ruisseau. Pour lui le monde se résumait à cette cour de marbre peint, aux ruelles animées de la cité et aux récits qu’on avait pu lui dire de toi – un monde parfait en somme, loin des souffrances que t’arrachait le feu grégeois qui travaillait toujours ta chair. Sans qu’il le vît, tu t’effondras contre la margelle du puits, la froideur du marbre apaisant la morsure du salpêtre. Jetant un œil autour de toi, tu compris pourquoi la vie était plus belle en ces murs : il n’y avait rien à regarder que le ciel, ce ciel d’un azur éclatant comme de coutume à Merval, à peine dérangé par quelques nefs de coton bercées par les vents chargés de poussière, de neige et de sable qui soufflaient des quatre coins de la péninsule. Les rayons de soleil perçaient à travers les dentelles de pierre pour projeter leurs dessins sur le sol pavé où poussaient quelques brins d’herbe. Tu étais piégé. Entre la fraîcheur du roc et le brasier du soleil ; entre la poussière des cieux et les pétales de lilas ; entre le parfum des glycines et celui de ta chair en flammes. Pour toi ce n’était qu’une cage, douce et belle, mais cage pourtant mais pour cet enfant, qu’était-ce que sa maison ? Qu’était-ce qu’un escalier qui n’ouvrait que sur la demeure des dieux, ces dieux qui ne tarderaient pas à lui tourner le dos sitôt qu’il élèverait les mains vers eux, ces dieux qui ne tarderaient pas à trahir leurs serments pour jeter à bas l’œuvre de sa vie, ses dieux qui n’hésiteraient pas à habiter ses songes pour mieux le perdre en réel ; ces dieux qui maintenant se paraient du bleu le plus pur, il ne tarderait pas à voir qu’ils pouvaient avoir la couleur du sang et de la rouille. Et puis, qu’étaient-ils les dieux, pour ce garçon de trois ans ? Ces images colorées qui peignaient les frontons des temples ? Ces figurines de terre cuite avec lesquelles il jouait ? Qu’était-elle, cette cage, pour lui à qui il fallait trente seconde pour franchir un seul de tes pas ?

Contemplant les hauts murs, tu compris pourquoi il avait été élevé ici, cet hospice. Bâti sur une des collines de la cité, il n’avait pas d’autre vue que l’horizon infini, les seules fenêtres extérieures donnant sur l’Olienne. Quelques baies ouvraient sur le Palais qui donnait à admirer ses sublimes courbes d’ivoire, mirage terrestre d’une cité céleste où les veuves éplorées retrouveraient leurs époux. Tu t’étais toujours étonné de ne voir sur leurs visages aucune souffrance, aucun deuil ; tu hallucinais de penser qu’on pût passer le reste de sa vie à broder et confectionner des savons sans s’ennuyer mais maintenant tu comprenais. La demeure des dieux n’avait pas l’aspect d’un palais de verre, cristallin et léger qui flotterait sur une mer d’eau douce et turquoise autour de laquelle les prêtres sonneraient du cor et de la conque. Non, elle avait l’aspect d’une cour sèche et pavée, hérissée de quatre murs aveugles où grimpaient quelques arbres fleuris et percés de bas-reliefs exquis, ouvrant sur un ciel jamais occulté, jamais dérangé par l’ombre de quelque haute tour comme c’était le cas à Diantra. C’était une grande salle où s’affairaient des tapissières, une grande salle voûtée éclairée par de larges baies ouvrant sur l’océan toujours ensoleillé, moucheté d’écume et de pavillons multicolores. C’était de vastes couloirs à demi plongés dans l’obscurité qui n’ouvraient que sur ce ciel infini. C’était de petites cellules creusées dans la roche où résonnait le chant des cithares et des dolentes. Ce n’était qu’une immense salle inondée de lumière fraîche et bleue, aux murs blanchis par le temps et la tâche, au sol tapissé de laine et aux colonnes grattées par le sable. C’était une couronne de pierre brune posée sur une colline de roche rouge. C’était cet oasis minéral jailli au milieu du tumulte des cités, épargné de leurs vicissitudes et de leurs impuretés. Ici, tu reprenais goût à l’innocence, puisque voici : ce lieu avait été bâti pour la garder intacte.

Tout prenait sens à la vue de ce bambin, ton Athanase tiré de ta sève et de ta chair, à qui tu avais donné et tes yeux et tes os. Pour lui, qu’était-ce que la guerre ? Qu’était-ce que la mort ? Ce n’était que des bonshommes de terre cuite à qui on avait façonné des glaives et des ailes rouges et roses et bleues. Lorsqu’il s’agissait de s’extirper de la mort, l’Homme avait su dépasser en poésie le génie intemporel des Elfes, eux qui ne connaissaient point le trépas, que pouvaient-ils vouloir s’en détourner ? Athanase jouait doctement embrassé par un Soleil peu haut en ce jour. Quand il se retourna, tu eus le loisir de te perdre dans son visage et vraiment tu pouvais le dire en le voyant ; il avait les yeux de sa mère.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Retour en terre natale.   Ven 22 Mai 2015 - 23:42


On claqua la lourde porte de l’hospice dans ton dos et tu te voyais à nouveau projeté dans le quotidien fourmillant de Merval. L’ombre du rocher pesait sur les petites maisons qui s’entassaient devant, la rue était encombrée de charrettes en tous genres et de fumées colorées qui diffusaient des bouffées de curcuma, de poivre, de mastic et de sucre brûlé. C’était aussi cela Merval : une ville fumeuse, une ville fumante. Pas une de ses ruelles, pas une de ses cours, pas une de ses arches qui ne soit pas enveloppée d’une brume odorante. Des toits des temples de Mogar s’échappaient des panaches noirâtres, au-dessus de l’Arsenal, le feu de Clavel diffusait une lumière qui changeait selon les heures. Le palais, baignait dans une vaste brume d’encens et d’eau lorsque tombait le soir, retirant aux regards l’assise de ses murailles pour ne laisser que le fin tracé de ses dômes et de ses tours. Mais le crépuscule était loin de poindre. En cette ville cachée des yeux de la péninsule, enchâssé dans ce morceau d’antiquité, tu découvrais que le temps était plus long et plus lent puisqu’ici les hommes avaient encore le goût de rire, de manger, de prier : de vivre en somme. Ce n’était pas un quotidien que tu connaissais. Le tien allait être on ne put plus chargé, forcé que tu étais d’enchaîner les arrêts et les visites çà et là. Merval telle une femme aimante comptait profiter de chaque seconde de ta présence sans te laisser respirer, t’offrant coup sur coup ses beautés, ses terreurs, ses complots et la chaleur de son ventre grouillant de vie. Ventre, ventre, ce ventre dissimulé aux yeux du monde qui renfermait des trésors oubliés depuis des âges, tu allais plonger dedans à nouveau, sans te douter de ce que tu allais y trouver.

C’est Lévantique qui allait t’y mener. Tu ne t’en doutais pas encore mais il avait profondément changé la morphologie des lieux ainsi que leur affectation. Jusqu’alors, les souterrains qui tapissaient le sous-sol mervallois étaient utilisés par les alchymistes : comme salles où tester leurs dernières trouvailles, comme entrepôts ou simplement comme moyen d’aller d’un bout à l’autre de la ville sans avoir à supporter l’agitation et la vulgarité de l’au-dessus. Mais depuis que Lévantique avait été admis au palais et que tu lui avais donné carte blanche quant à ses projets qu’il disait mener dans le plus strict intérêt de Merval, de nouveaux tunnels avaient été découvert certains qui étaient restés enfouis pendant plusieurs siècles retrouvaient désormais des usages pour le moins exotiques. Volontairement, tu étais resté loin de tout cela, te contentant d’emprunter les quelques couloirs qui reliaient la colline du palais au temple ou au cercle des alchymistes, trop conscient que tu étais du caractère labyrinthique de ces passages tu préférerais n’y pas errer au risque de t’y perdre. Pour l’instant, tu étais à la surface et tu profitais de cet air frais montant du port chargé de ses effluves de poiscaille et d’épices. Ton escorte était mince, à peine cinq silentiaires pour garder ton chemin et ta vie mais à en voir le nombre de têtes qui se baissaient avec déférence à ton passage, tu n’avais pas de crainte quant à ton intégrité. Tu n’étais pas dans quelque bourgade du Médian où ton nom était conspué au profit d’une insurrection aussi indigne qu’injustifiée mais bien chez toi. Merval, c’était ta mère, c’était ta sœur et elle n’était pas du genre à renier son sang et à poignarder sa famille.

Elle, au contraire, aimait ses fils autant qu’elle s’aimait elle-même, de cet amour si passionnel, si fusionnel qu’il en était pour certains devenu destructeur. N’était-ce pas ce même sentiment si puissant et si grave qui avait précipité Eulalie dans la folie, elle qui pour l’amour de Merval l’avait précipitée au bord du chaos ? Tu te souvenais encore du jour de son enterrement et de cette cité qui arborait un deuil heureux, l’œil avide de libération. Merval en ce jour s’était exceptionnellement drapée de sable appelant un constant sans appel de ta part : le noir ne lui allait pas au teint. Depuis cette ère étrange que Merval entrevit sa ruine potentielle, elle avait montré un engouement poussé voire forcé pour la vie, la chaleur et le négoce. Le port n’avait jamais été plus populeux que maintenant que les taxes marchandes avaient été abaissées et que le royaume en proie à ses guerres intestines avait laissé ses ports décrépir. Sis à cette hauteur, tu apercevais la forêt de mâts et de voiles s’élever entre les bâtisses colorées. La vision du succès ressemblait à cela : un amas de piques dressées entre les flammes.

Ton regard se déplaça des mâts aux dômes dorés du temple des cinq, c’est là qu’on irait. A la demande de l’Eparque, on allait y célébrer une action de grâce publique pour remercier les dieux de ton retour sain et sauf, en présence des notables et du petit peuple qui se massait déjà dans les rues à l’idée de recevoir l’aumône et les fleurs. Le chemin pour aller au temple n’était pas des plus tranquilles : il fallait se faufiler entre les étals et les bourses-coupes du grand bazar qui s’étalait sur plusieurs rues dans et autour des halles des corporations. Soudainement, les cinq silentiaires parurent dérisoires devant le flot immense et interrompu de badauds qui traînaient. On se pressait contre des marchands hauts en couleurs puis contre des traine-savates empestant l’urine. Tantôt on croisait un moine de Mogar qui sous son habit couleur de fer vous lançait des regards comme à son dieu tantôt on posait les yeux sur la poitrine huilée d’une courtisane à la peau d’ébène qui vous prenait pour un plus riche parmi les riches. Cela t’avait toujours indisposé, au point que l’adultère fût interdit en ta cité. Peut-être avais-tu suffisamment souffert des trahisons des femmes, ces vipères douces comme le miel, que tu refusais qu’on continuât à perpétuer cette tradition de souffrance qui avait mené combien de jeunes nobles de ton pays à se jeter, éperdus, dans des duels dont ils ressortaient rarement en vie. Néanmoins le peuple de marins et de marchands étant ce qu’il était, tu avais dû te résoudre à autoriser la présence de bordels dans le port et le quartier des halles qui lui, contrairement au reste de la cité, était sous autorité de l’Eparque qui avait à cœur de chérir ses petits marchands qui en retour le lui rendaient avec largesse. Et tu pouvais voir alors que tu te frayais un passage à quel point l’Eparque cultivait son autonomie qu’il ne tenait que de toi : ses couleurs de parvenu pendaient sur presque tous les étals, son Guet était armé différemment et patrouillait en grand nombre et en apparat, occultant par sa superbe la présence de ta garde cantonnée aux coins des ruelles. Le nuage de mélancolie qui s’était épris de toi en quittant l’hospice se dissipait laissant paraître aux yeux du monde ton visage tout amer et raidi de consternation. Pour qui se prenait-il cet oiseau de jardin ? Parce qu’il avait des plumes plus  brillantes que ses congénères voilà qu’il se croyait être le Soleil en personne ! Tout insolent qu’il était, il pensait sans doute que tu avais répondu à son invitation pour lui faire plaisir mais ta présence à cette cérémonie, tu ne la devrais qu’aux Dieux seuls. Quand la péninsule avait-elle fait germer cette flopée de princelets insubordonnés, de félons en puissance qui, non contents d’avoir le front ceint d’une couronne, cherchaient aussi à engloutir le sceptre et la chlamyde ? Etait-ce ton absence qui lui avait laissé croire qu’il pouvait agir impunément et prendre ses aises dans ce qu’il considérait sa ville ? Fallait-il désormais réduire à néant cette particularité mervalloise installée depuis avant les siècles ? Tout dépendrait finalement de sa réaction lorsque tu débarquerais, de sa présence dans le temple et de sa soumission au pouvoir, à ton pouvoir.

Les derniers mètres de chemin vers le temple se faisaient immanquablement sous les voûtes étroites des grandes halles. Elancées, abritant les corporations et une flopée d’autres marchands qui s’y abritaient, elles étaient le cœur battant de Merval et de la côte, ayant pris sur elle l’inactivité des ports scylléens. L’atmosphère était différente, plus austère, plus monumentale aussi. De par ses dimensions, la grande allée ressemblait plus à une nef qu’à une rue couverte, ses voûtes si hautes et si profondes que la lumière n’allait pas s’y loger. Mais au bout on pouvait voir la place baignée de lumière d’autant plus éblouissante que les rues étaient sombres et verdâtres. Au sol sur de grandes nappes de chanvre s’étalaient des échantillons de pierres, de cristaux, d’encens en tout genre voire des animaux exotiques qu’on débarquait de Thaar pour enrichir les ménageries personnelles qui foisonnaient depuis que tu avais rouverte celle du palais. Toutefois il n’y avait plus dans la foule que des fidèles qui convergeaient vers le temple. Cela faisait longtemps que tu n’avais posé tes yeux sur lui –du palais on n’en voyait que les bulbes cuivrés. Quand enfin tu pénétras dans cette porte de lumière et que l’éblouissement passa, tu ouvris les yeux sur la plus belle vision du monde. La place descendait doucement vers la demeure divine mais cette fois-ci elle n’était pas encombrée de son habituel chaos de tentes et d’échoppes, non : on ne voyait qu’un peuple converger vers sa façade émaillée d’un bleu de cobalt qui brillait comme si elle venait d’être lavée par la pluie. Autour, le quadrilatère que formaient les halles paraissait lui-aussi tout entier tourné vers le temple, chacune de ses loggias occupée par une assemblée de notables en haute tenue, chacun de ses bulbes éclatant sous le soleil, chacune de ses portes couronnée d’une bannière de Merval. La place était pleine à craquer, chacune des portes donnant vers les halles vomissait son lot de citoyens au point que tu te demandais comment tu sortirais une fois la cérémonie achevée. Les cloches sonnaient à tous vents, annonçant ton arrivée imminente, autour de toi, tout le monde guettait le passage d’un cortège qu’ils pensaient richement paré, sans même s’apercevoir que tu étais à côté d’eux. D’ordinaire, pareille réjouissance donnait lieu à une sortie spectaculaire, à une procession splendide comme portée par les saints depuis le palais jusque dans la demeure des dieux. Cela s’était accentué depuis qu’un culte commençait à se former autour de ta personne quoiqu’à demi-mot pour le moment –on ne t’en considérait pas moins qu’un dieu. Tu pouvais même voir le dais placé devant les grandes portes du temple, tout de velours écarlate et brodé d’or, entouré de sculptures de bronze et de gardes de Merval. Il faudrait se faufiler, encore…

Tu n’avais pas compté sur la petite gamine qui tirait le pourpoint de son père en te pointant du doigt.

« Papa ! »
« Attends ma chérie ! »
« Papa ! »
« Je t’ai dit d’attendre ! »
« Papa regarde le monsieur derrière ! »
« Quoi qu’est-ce qu’il a le –

Son silence en dit long sur ce qu’il pensait de toi. Sa révérence plus encore. Il ne lâcha qu’un mot avec tellement d’admiration qu’il faillit en vomir. Ce mot tu l’avais entendu sur de plus en plus de bouches depuis Diantra, ce mot remplaçait celui de « Seigneur » dans leur cœur. Ce mot, c’était : « Serafein ! ». A peine l’eut-il prononcé que ses voisins se retournèrent et les leurs et les leurs aussi au point que bientôt la place entière tournait le dos aux Cinq pour te chercher parmi eux. Le silence fébrile qui précédait ton entrée laissa place à un moment de flottement : que diraient-ils, eux qui ne t’avaient vu depuis des lustres ? Que diraient-ils, eux qui avaient entendu que tu étais mort, puis sorti des flammes, indemne ? Que diraient-ils, eux que tu avais libérés du joug d’un royaume décadent et infâme pour leur rendre leur noblesse d’antan ?  Ils te regardaient. Tu les regardas. Ils s’inclinaient. Tu inclinas la tête. Ils s’écartèrent pour te laisser un passage. Tu l’empruntas en leur rendant leur bonté. Mais pas un mot. Quelques « Serafein » chuchotés à bout de lèvres, quelques têtes qui se hissaient de derrière le premier rang, mais toujours pas un mot. L’atmosphère était tendue, oui, mais tendue entre la terre et le ciel et toi, tu apparaissais pour eux comme l’intermédiaire, celui qui avait survécu aux flammes de la mort, le protégé de Néera qui t’avait arraché à la damnation de Tyra. Tu n’étais pas habitué à cela. La dernière fois qu’une aussi grande assemblée était silencieuse, c’était juste avant ton discours à Diantra qui s’était soldé par la scission d’un Royaume et l’abandon d’une capitale. Tu espérais que ce silence-ci annonçât une fin moins funeste. Tu avanças jusqu’au dais dans le silence le plus angoissant. D’ordinaire, ces respects étaient ceux que l’on payait à la dépouille d’un prince lors de ses funérailles, non à son être vivant lors d’une cérémonie d’action de grâces. Certes l’écho des cloches allait et venait, mais sur les pavés mouillés, entre les hauts murs et les toits de cuivre, le silence était palpable. A croire que les cœurs s’étaient arrêtés de battre. Le tien oui, en tout cas. Cette longue marche ne dura que le temps d’une unique, intense, immense pulsation. Le souffle t’en resta coupé jusqu’à ce que tu fusses abrité sous le dais. Là tu pus jeter un regard à l’Eparque et à sa suite de coqs enfarinés et aux prêtres du temple dont les habits et les chasubles élimées parlaient pour l’état du clergé en péninsule. Que ne l’avait-on pas oublié ces dernières années, relégué au troisième rang, derrière les guerres de terrain et les guerres de cour. Cordialement et pudiquement tu leur tendis ta main gauche, prenant soin de garder la droite cachée sous la tunique puis, prenant une grande respiration tu te retournas vers Merval. Tu levas la main, pour la saluer. Et sa liesse éclata sans crier garde.

Ils criaient « Serafein ! Serafein ! Serafein ! » t’éclaboussant de leur allégresse au point de t’arracher un sourire. - tu avais presque oublié ce que c’était que sourire. Les notables et la cour eux profitaient de ce moment à l’ombre de ta silhouette et de celles de tes silentaires qui t’encadraient avec leur dignité hiératique. Dans quelques jours on poserait une couronne sur ton front mais ton peuple n’avait pas attendu, lui, pour te sacrer prince, ici, sur le parvis des Dieux. Il n’y eut point de cors ni de tambours, point de joueurs de cithares ni de trouvères, seulement les Cinq, un dais, et toi. En même temps, qu’y avait-il besoin de musiciens lorsque des milliers de bonshommes criaient, jubilaient et battaient des mains en acclamations vives et rythmées ? Levant alors le bras, tu pris la parole.

« Mes enfants ! Que ce jour demeure gravé dans les chroniques, comme le jour où Merval s’est défaite du joug de l’oppresseur ! Que ce jour reste gravé dans vos mémoires et dans celles de vos enfants et de leurs enfants et qu’ils sachent que le Soleil brillait au-dessus de nous ! Aujourd’hui nous tournons une page sombre. Celle des sorcières –ils crièrent à la mention de Morgause- et des impies ! Aujourd’hui, mes enfants, nous lavons notre terre-mère du sang impur qui l’a irriguée pendant trop d’années ! »

Les acclamations reprirent d’un trait et vivement. Encore une fois tu levas le bras et le silence se fit.

« Mais n’oublions pas mes enfants quel sacrifice a été payé pour notre liberté. Nous rendrons grâce tous ensemble pour cette victoire inespérée mais n’oublions pas nos frères et nos sœurs morts avalés par le Boucher. N’oublions pas que nous devons cette victoire à la profonde miséricorde des Cinq, à l’ardeur d’Othar et à la justice de Néera ! Que jamais on n’oublie à Merval, que notre victoire a été scellée dans les flammes même du Gryffon ! »

A ce moment-là, tu dévoilas ton bras droit puis, tandis qu’il était toujours fumant, tu le levas haut vers le ciel. Le souffle du peuple faillit éteindre les braises de l’encensoir et toute vivacité de ton cœur, tant il était puissant, effrayant presque, comme ce rugissement majestueux des lions ou ce grondement des cataractes. Tu jetas un coup d’œil à ce bras : il était glabre et blanc, sans tâche ni cicatrice, la peau lisse et satinée, tirée jusqu’à voir le dessin de tes veines qui se dressaient sous ta peau. Pourtant tu sentais toujours la morsure de feu, les plaies suintantes et les nerfs à vif, mais nul ne le voyait, pas même toi. Quelque part, Lévantique nourrissait de ses prières le mirage de ta santé, invoquant des déités aux noms oubliés qui te recouvriraient peu à peu de leur manteau tissé d’illusion. Tu étais plus vrai que nature, le regard plongé dans la masse informe des citoyens en liesse, entassés sous les dômes cuivrés d’une demeure marchande, coincés entre les dieux et l’argent, ils t’acclamaient. Cette fois-ci, les nuages ne s’amoncelaient pas à l’horizon, point d’armée à tes portes ni de ruines fumantes des guerres passées. Rien. Rien. Rien que la paix des cités côtières qui doraient sous le Soleil, vivant au rythme du sac et du ressac et de l’arrivée des voiles colorées en provenance du Nord et du Sud de l’Olienne. Tu respirais à l’unisson de tes sujets, à l’unisson d’une nature et d’une humanité unies dans le négoce et l’océan.

Vint alors le temps de la célébration. Les portes grandes ouvertes, le temple t’offrait sa nef obscure et ses piliers noircis par des siècles de suie. La petite procession entra au son des cloches et des vivats et à peine fus-tu entré que le Soleil sembla s’être éteint. Le temple des Cinq était une ancienne demeure draconique : son architecture massive était à peine allégée par les immenses coupoles qui cavaient son plafond. Les proportions du bâtiment étaient gigantesques par rapport à tous ceux à l’entour et dans toute la péninsule, on ne pouvait trouver quelque chose qui y ressemblât de près ou de loin. Les murs étaient couverts d’anciennes fresques, elles aussi noircies par les lampes à brûler qui pendaient sous toutes les arches : on en comptait des dizaines qui flottaient ainsi par grappes, conférant au temple une atmosphère curieuse toute faite d’ombres et de reflets dansant sur les murs, de fins panaches de fumée noire et d’arômes d’huile brûlée, rendue mystique par les chants des prêtres dont le timide écho rebondissait sur chacune des parois de l’édifice, le plongeant dans une sourde cacophonie toute faite d’antiennes et d’incantations en langues. Les murs étaient si épais qu’on n’entendait plus les cloches au-dehors et les vitres, si peu nombreuses que la lumière pénétrait à peine, striant par endroits les nuages d’encens qui allaient se nicher dans les plus hauts recoins du temple. Et toi, petit homme parmi les petits hommes, tu avançais l’œil rivé vers l’immense statue de Mogar, éclairée en son socle par un feu toujours vif et par un oculus qu’on avait percé au sommet du dôme, dispensant une lumière froide et faiblarde sur le crâne du guerrier. On l’avait faite ériger sur les restes de l’autel des sacrifices, dont on voyait les dernières pierres, comme pour asseoir l’autorité des Cinq sur le culte aboli que tu appellerais à se relever de l’oubli. Le reste des fidèles ne tarda pas à envahir la nef et la cérémonie d’action de grâces débuta enfin.

On remercia tour à tour les cinq dieux, Mogar en premier –puisque Merval était historiquement Mogarite. Des prêtres de toutes les sensibilités chantèrent cantique sur cantique, déposant offrande sur offrande, lançant bénédiction sur bénédiction à la façon de son ordre. On jeta des épices sur le feu qui brûlait, ainsi que des viscères et d’autres morceaux de viande grasse ainsi que de l’encens à grosses poignées. Quoique ton cœur fût tourné vers les Dieux, tes yeux eux ne pouvaient quitter le mannequin endimanché qu’était l’Eparque qui s’était pour l’occasion paré de ses plus beaux atours et entouré de ses plus riches courtisans. Lorsque son regard croisa le tien, tu vis qu’il avait compris. Le sourire qu’il arborait se transforma en une moue crispée, témoignage de sa poussée d’angoisse à l’idée que tu pus découvrir ce qu’il tramait derrière les tentures colorées du bazar. Tu avais beau n’avoir rien vu, tu savais ce que cachaient ce sourire déconfit, ces dents jaunies et cette haleine de carnassier qui empestait à cent pas cette mortifère cupidité qui coûta aux seconds de n’être plus vivants. Dans ces yeux, dans ses yeux, l’image lointaine de ses manigances et des bourses pleines à craquer de souverains qu’il recevait dans la discrétion d’une maison de tapis ; le reflet à peine effacé de ses tractations pseudo-politiques avec quelques membres qui se croyaient proches du palais mais qui ne l’étaient en rien ; les mémoires qui n’en seraient bientôt plus de ces nuits qu’il passait à arpenter les rues et les passages secrets qui sillonnaient Merval, à la recherche d’une poterne salutaire qu’on aurait tranchée dans la muraille extérieure du palais. Cette boule  nouée dans sa gorge, cette goutte de sueur qui collait à sa nuque disaient tout des visites qu’il rendait, sous le couvert d’un capuchon noir, à d’anciens mercenaires qui s’avéraient trop alcoolisés ou gouteux pour toucher à une arme. Tu n’avais pas besoin qu’on vînt te délivrer un rapport quant à ses agissements : tout était là, contenu entre la veine battant sur ses tempes et sa paupière qui sautillait. Tu n’en savais rien mais tu aurais été sa cible, cible d’une attaque menée par une troupe de bras-cassés et de sans-le-sou qu’il aurait armé des plus fines rapières et décorés des armures les plus ouvragées, comme pour cacher par la superbe de leur décorum l’indigence de leur condition. Tu aurais été sa cible s’il n’avait pas croisé ton regard et montré ses dents en un sourire factice. Tu aurais été sa cible si tout s’était effectivement passé comme prévu.

Lorsque prirent fin les célébrations en un tonnerre d’applaudissements et de hululements de toutes sortes, tu fus le premier à quitter le temple accompagné de tes fidèles silentiaires, à l’exception de deux d’entre eux qui s’étaient perdus dans la vague populaire. Adossé à l’un des murs qui fermaient la place, tu observais du coin de l’œil le flot de courtisans, de nobles et de marchands qui refluaient du temple en habits d’apparat, cherchant parmi eux l’Eparque, craignant qu’il se terrât comme un pleutre à l’abri des dieux. Mais il n’en fut rien. A ta grande surprise même, il sortit, adressant saluts, donnant accolades, se laissant prendre au jeu du bain de foule, récoltant à la faveur d’une poignée de main discrète quelques souverains pour tel ou tel service rendu. Cette fripouille riche de rien, avare de tout, agissait seule pour seule récolter les fruits de ses intrigues. Tu ne le quittais pas des yeux, le suivant à quelques pas en arrière jusqu’à ce que vous soyez tous deux sortis du dédale étouffant qu’était le bazar. Insouciant, il remontait une des ruelles escarpées qui longeait l’hospice pour sans doute y déposer le fruit de sa pourriture, en offrande d’expiation pour ses fautes –pensait-il- et c’est en effet ce qu’il fit. Quelques minutes plus tard tandis que ton attention était occupée par une querelle entre deux hommes en armes, le pleutre se déroba à ta vue et pas un de tes gardes ne pouvait dire où il s’était enfui. Avait-il senti que tu le suivais ? T’avait-il repéré, alors que tu étais en contrebas ? Avait-il pris la fuite, rassemblant ses fidèles à l’idée que tes hommes puissent débarquer dans sa demeure ? Les rues alentour étaient vides : il courait. Il s’était enfui en courant, oubliant même de récupérer la bourse grasse qu’il déposa à la porte de l’hospice. Il courait loin et toi, toi tu étais bloqué ici, sans aucune idée quant à ses agissements, possédant pour seule force de frappe trois silentiaires, les deux autres ayant dû se perdre à vouloir suivre l’Eparque de trop loin. Le filou était une anguille qui si elle n’était pas très discrète lorsqu’il s’agissait d’intriguer, savait mieux que quiconque échapper à la main de ses détracteurs. Qu’à cela ne tienne, tu te mis à courir toi-aussi, remontant l’allée à grandes enjambées en direction de l’hôtel de l’Eparque, bousculant s’il le fallait les badauds qui lambinaient dans ton passage. Tu courus de rue en rue, ratissant le pâté de maisons situé entre l’hospice et la Voie Droite, qui descendait vers le port et sur laquelle donnait la demeure de l’Eparque, remontant même cette voie large et pavée, qui traçait un sillon de granit au milieu du champ de tuiles de la ville basse, sans succès. Mais tu courais tout de même, gravissant les marches, évitant les étals sauvages, les chats et les tonneaux, suivis de tes deux gardes qui à ta grande surprise parvenaient à tenir le rythme malgré leur armement, tu courais, tu courais jusqu’à ce que tu aies le souffle coupé, qu’un point te vint au cœur et au côté et que tes cheveux en bataille ne couvrissent tes yeux qui se voilaient de tâches noires. Le cœur battant, le corps à deux doigts de fléchir sous l’effort tu pouvais apercevoir au loin, là où la rue obliquait et formait un carrefour avec la Voie Corde, la façade rectiligne et fleurie de l’hôtel de l’Eparque et sa maigre porte flanquée de deux gardes lourdement armés. La porte était ouverte. Les gens de la ville entraient et sortaient de la cour intérieure, insouciants…l’Eparque n’était pas arrivé chez lui…

Ce fut alors qu’une voix te glaça les os. Te retournant précautionneusement, tu la vis en chair. C’était Lévantique.

Il souriait…
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Retour en terre natale.   Mer 4 Mai 2016 - 14:18

Les pierres étaient humides et l’air salé. Tout t’indiquait que vous étiez désormais sous le port, voire au-delà tant ces tunnels allaient plus loin que ce que les cartographes pensaient. Depuis le palais, Lévantique et toi aviez marché près d’une heure, descendant plusieurs niveaux, en remontant d’autres, allant de galerie en galerie en découvrant au fil de votre promenade la diversité des styles architecturaux qui avaient marqué l’histoire du Val. Si dans la ville la plupart des vestiges de l’ère princière avaient disparu au moment de la prise de la ville par les forces pentiennes, ici, dans le ventre grondant de Merval, on croyait traverser le tissu de l’histoire. La ville était certes connue pour ses chantiers navals, ses cales sèches, son arsenal et son feu grégeois, on la connaissait moins pour son dense réseau de voies souterraines, creusées au fil des siècles par des princes soucieux de garder leurs manigances secrètes. A ce jour, personne n’avait encore tracé la carte précise de ce labyrinthe de boyaux d’où on ne pouvait s’extraire sans en avoir la parfaite connaissance. Mais Lévantique…diantre cet homme-là savait décidément bien des choses ! Tout autre homme que toi, à un pareil instant aurait commencé à craindre pour sa vie. Tu avais suivi un mage renégat en un lieu qui n’existait pour personne d’autre que lui. A y repenser, ton cœur se mit à battre un peu plus vite, ton sang descendant dans tes jambes et tes mains luisantes de sueur. Lévantique ouvrait le passage, tenant la torche, aspiré par l’ombre comme par les bras d’une maîtresse dodue. Au final, il était trop tard pour paniquer. Quand bien même Lévantique essaierait de t’occire, quand bien même tu parviendrais à résister à ses sortilèges d’outre-tombe, tu ne saurais même pas comment revenir à la lumière du jour. Le couloir descendait depuis plusieurs dizaines de mètres maintenant, au point que tu te demandais s’il vous n’alliez pas découvrir la porte d’entrée vers le royaume des morts.

- Nous y sommes bientôt – murmura le rogue.

Tu n’osas pas répliquer quoi que ce soit te contentant d’un sourire pincé disant tout de ton état de fatigue avancé. Tu n’avais plus l’âge ni la force de t’engager dans des marathons nocturnes et tu espérais bien que Lévantique te réservait une surprise à la hauteur de tes efforts. Tu n’eus pas à attendre longtemps.

- C’est là.


Il lâcha la torche sur le sol et la lumière fit apparaître une porte de pierre que Lévantique s’évertua à pousser de toutes ses forces. Tu l’aurais volontiers aidé mais après t’avoir fait autant marcher dans des kilomètres de galeries poisseuses, il méritait bien cette peine. Quand après de longs râles et plusieurs glissades délectables sur le sol il parvint à déplacer la pierre, tu découvris une grande salle éclairée par quelques torchères qui brûlaient par on ne sait quel miracle mais à peine entré, tu reconnus l’odeur particulière du feu de Pharet. La salle était ovale, douze colonnes salomoniques soutenaient une voûte polychrome, restes d’une fresque qui avait dû tapisser la salle entière. A en juger par certains bas-reliefs, elle datait de la grande ère claveline, quelques siècles après la fondation de la Principauté il y a trois millénaires. Tu n’en revenais pas…cette salle était absurde, à tous les niveaux. Absurde par ses proportions, absurde par sa localisation, absurde par sa fonction…d’ailleurs, à quoi servait-elle ? Le sol était presque aussi orné que celui du Porphyrion, en toutes choses on aurait cru à une salle du trône. Et c’est bien ce qui était le plus déroutant. Tu remarquas soudain, prostrée derrière une des colonnes, une silhouette cachée sous un grand pan de tissu mordoré.

- Qui est-ce lanças-tu à Lévantique.
- La raison de notre présence ici, Messire.
- Il y a un moment où il vous faudra arrêter d’être aussi énigmatique, ça commence à être épuisant.
- Je ne veux pas vous gâcher le plaisir…

Il lâcha cela avec un aplomb et un sourire inquiétant. Contournant la salle en rasant les murs, tu surpris le prisonnier qui se mit à respirer de plus en plus fort, sentant que tu étais proche de lui. En retirant le sac qui était sur sa tête, tu découvris avec surprise le visage de l’Eparque. Ses yeux étaient mouillés et ses lèvres éclatées. Le fier homme qui se plaisait à parader au milieu des nobliaux et des ambitieux de Merval puait maintenant la sueur et l’urine, accablé de chaînes, la terreur sur le front, à ta merci, sans aucun autre témoin que le mage…tu lui rendis son sourire. C’est en le voyant là, pataugeant dans sa pisse que tu réalisas à quel point tu avais été loin de ta ville natale. Si tu étais resté à Merval, il ne se serait sans doute pas senti pousser des ailes au point de vouloir te faire de l’ombre et faire des ports et du bazar le siège d’un contrepouvoir, centré autour de lui et de ses intérêts et qui ne tenait que parce que tu avais laissé le contrôle provisoire des affaires de la cité au Consistoire. Tu avais hésité juste après ton accession à mettre fin à ce système qui n’existait qu’à Merval, à cette cité dans la cité qui gérait sa propre milice, possédait ses propres lois et ne t’obéissait que dans la mesure où elle était moins puissante que toi. Comment l’Eparque avait-il pu penser que la donne avait changé ? Qu’est-ce donc qui lui avait fait croire qu’il pouvait ne serait-ce qu’espérer contrebalancer le pouvoir du Palais, ton pouvoir ? Et maintenant qu’il était là, devant toi, espérait-il encore ? Il ne souriait plus tellement maintenant.

Tu savais bien ce que Lévantique attendait de toi. S’il n’était question que d’une rencontre courtoise, il t’aurait conduit dans les geôles de Merval, souterraines elles-aussi mais moins profondes, moins secrètes. Ton esprit se troubla alors que tu regardais cette épave humaine, ce monstre de gloriole plus pourri qu’un lépreux. Son bâillon l’empêchait de parler mais ses yeux demandaient miséricorde. Oh, comme tu connaissais ce regard mouillé qui rendait le plus terrible des criminels aussi innocent qu’un enfant. A le voir ainsi, on l’aurait cru innocent de tous ses crimes…et en avait-il vraiment commis ? Tu avais beau essayer de t’en convaincre, tu savais qu’il n’était coupable que d’un excès d’orgueil, ce péché inoffensif uniquement capable de blesser l’orgueil d’autrui – le tien. Réaliser cela, voilà ce qui te troublait tant ; toi, ô toi, l’héritier de Clavel, Premier de son nom, Prince de Valmarée et des Verdesmonts, patrice de l’Empire dit le Conquérant, dit le Magnifique, dit l’Humble-Roi ; toi qui aurais tant aimé être aussi humble que ton illustre ancêtre et qui avait tout fait pour te faire le discret serviteur d’une Couronne prisonnière de mains iniques et carnassières ; toi donc, tu réalisais que tu n’étais pas mieux qu’aucun d’entre eux. Cette situation, au fond de toi, tu l’attendais depuis longtemps et maintenant que tu y étais, tu commençais à douter. Que désirais-tu vraiment ? Fallait-il que cet impudent mourût pour avoir insulté ton égo, celui-là même que tu pensais enterré depuis l’incendie de Diantra ? Ou vivrait-il pour t’insulter encore et cette fois tout mettre en œuvre pour t’enterrer toi ? Tu pouvais te tordre l’esprit tant que tu voulais, tu savais bien que son sort était scellé et le tien aussi.

Tu te mis en tête de recenser le nombre de raisons pour lesquelles sa mort serait insignifiante. Pour commencer c’était un être objectivement exécrable, d’une amertume contagieuse dès qu’il parlait en tête à tête et d’une hypocrisie remarquable dès qu’il se montrait en public. Il n’avait aucune famille, ni femme ni enfant ; ce n’était qu’un gras bonhomme trop occupé à courtiser les notables au lieu des femmes. Qui le regretterait ? Qui se presserait pour assister à ses funérailles et verser un peu d’huile sur son bûcher ? Quelles veuves se dévoueraient pour embaumer son corps, quels prêtres pour signer son corps et dire à son oreille les dernières prières des morts ? Quand bien même serait-il mort en héros, y aurait-il quelqu’un pour dire son nom ? Pour tout le monde, il n’était que l’Eparque. Pour ses gardes il n’était que la main qui leur donnait leur ration, pour les marchands il n’était que celui qui levait ou abaissait les taxes sur leurs marchandises, pour les marins il n’était que celui qui autorisait leurs navires à entrer ou sortir des ports. Un personnage clé certes mais qu’on remplacerait sans difficulté. Mais toi, pourrais-tu laisser son visage couler dans l’oubli ? Supporterais-tu de laisser sa dépouille en cobaye à ce mage suspicieux que tu appelais ton ami ? Oh, Cléophas, comment en étais-tu arrivé là ? Comment en étais-tu venu, toi qui avais vu tant de cadavres, à regretter la mort d’un homme que tu haïssais de tout ton être ? Il te semblait que la cruauté était le lot des princes mais il se trouve que tu ne l’avais jamais vraiment été, sinon dans quelques fantasmes mais ici, dans ce lieu inconnu, qu’avais-tu besoin d’être cruel s’il n’y avait personne pour le voir, personne pour te craindre ? C’aurait été te mentir à toi-même et dans une péninsule crevée par les faux-semblants, tu étais content de pouvoir encore compter sur ton jugement…

Tu t’approchas lentement de lui et défit son bâillon, prêt à le laisser s’expliquer et te donner d’éventuelles consignes comme le font souvent les condamnés à mort. Tu le lui ôtas avec délicatesse, pour lui donner une dernière marque de tendresse et de fraternité avant son décès. Il te rendit ton affection par un crachat au visage ponctué d’un méprisant.

« - J’aurais dû te crever tant que je le pouvais sale putain ».

Tu lui enfonças ta dague dans l’œil droit. Ce n’était pas si mal finalement. Tu ne compris pas pourquoi tu avais tant tergiversé. L’Eparque était bel et bien un sombre salaud. Tu le regardais se vider de son sang comme un goret, pris de quelques spasmes avant de s’éteindre dans une effroyable douleur. Tu confias ta dague à Lévantique en lui disant froidement.

- Faites ce que vous voulez de lui, il n’y aura personne pour le chercher.
- Bien, Messire.
- Ah et dites-moi, qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
- Une vieille salle, Messire.
- Encore une réponse de ce genre Lévantique et c’est vous dont je me débarrasserai
.

Le mage se raidit d’un coup et sa face pâlit. Il reprit avec déférence :

- Je suis tombé dessus en explorant les sous-sols de la ville. Ce n’est pas la seule de ce genre à avoir été bâtie mais de toutes celles que j’ai vues, c’est de loin la plus grande, la plus ornée et la mieux préservée.
- Cela ne me dit pas à quoi elle sert…
- Au début j’ai pensé à une sorte d’entrepôt pour stocker du feu de Pharet –
- Hm, ça ne va pas…l’air est trop humide, trop lourd et puis les souterrains regorgent déjà d’entrepôts de la même époque, ça ne tient pas.
- C’est ce que je me suis dit, Messire, sans compter que la salle est beaucoup trop ornée pour être un simple entrepôt.
- Peut-être un lieu pour tenir des conciliabules loin des yeux et des oreilles peu discrètes.
- J’y ai pensé, Messire, mais là encore, les souterrains de la cité et le Palais même regorgent –
- De salles secrètes oui, oui…Mais alors quoi ?
- Vous avez remarqué la façon dont la salle a été décorée, Messire ?
- Je n’en ai pas vraiment eu l’occasion Lévantique…
- En effet, pardonnez-moi, Messire. Ce qui m’a le plus frappé en pénétrant ici pour la première fois, en plus des lampes de feu perpétuelles, c’étaient les colonnes. Elles sont assez uniques, il n’y en a pas d’autres à Merval ou dans la péninsule, peut-être une ou deux disséminées dans quelques ruines sur la côte mais rien d’autre.
- Il nous reste peu de vestiges de l’ère claveline ici ou ailleurs en péninsule, tout a été détruit mais si la salle est restée cachée il n’y a rien de choquant à ce qu’elles soient restées.
- Sauf votre respect, Messire, vous avez tort.
- Comment ça ?
- Je suis âgé, très âgé et je peux vous assurer que ces colonnes n’étaient pas chose commune du temps de Clavel…
- Alors d’où viennent-elles ?
- J’y viens, j’y viens. Vous ne pensez rien des fresques ?
- Pour ce qu’il en reste…
- Je vous ai connu plus attentif Cléophas
.

Tu te mis alors à inspecter les restes de peinture sur les murs. Les voûtes accusaient les restes d’un ciel vermeil constellé d’étoiles. Les colonnes portaient des traces de pigments et des inclusions de lapis-lazuli –la pierre des rois- quant aux bas-reliefs, on y trouvait des figures de rois et d’autres personnages ailés. Cela n’avait rien d’une salle princière, cela n’avait rien d’une salle de conciliabules, cela n’avait rien d’un entrepôt…

- Un temple !

Le mot t’échappa de la bouche, tes lèvres devançant ta prudence.

- Et il n’y a qu’un endroit où j’ai vu de pareilles colonnes, Messire.
- Où ça ?
- A Nisétis...
- Non…non, non, non, ce n’est pas possible
– lâchas-tu déboussolé – les seuls temples draconiques de la péninsule ne ressemblaient pas cela. Il manque des autels, des bûchers, des statues !
- Exactement, Messire. Alors j’ai jeté mon nez dans les chroniques –
- Attendez, Lévantique. Quand est-ce que vous avez découvert cette salle ?
- Il y a quelques mois, Messire. C’est la raison de mes voyages intempestifs à Thaar, j’avais besoin de plus de matière pour comprendre pourquoi ce temple n’a rien d’un temple. Et j’ai enfin trouvé…
- Dites-moi.
- En faisant mes recherches je suis tombé sur une tablette, les restes d’une chronique de Maništāhush, bien plus ancienne que la première conquête pharétane. En soi elle n’avait rien de bien intéressant, je m’y étais plongé par dépit mais une phrase a retenu mon attention. Elle disait « Pas de temple en ce lieu ; D. est temple », littéralement «le lieu de la vie ».
- Je ne comprends pas, Lévantique…où voulez-vous en venir ?
- J’y suis presque, Messire. Maništāhush faisait partie d’une secte draconique assez particulière. Outre quelques différences cultuelles, on les reconnaissait parce qu’ils refusaient de prononcer le prénom de leurs dieux –
- Et il n’y avait pas d’autels dans leurs temples parce que le temple était le dragon lui-même…

Lévantique se contenta de sourire, le pied trempé du sang de l’Eparque qui commençait à empester l’air d’une saveur acide et ferreuse.

- Cela ne se peut. Les dragons ne peuvent pas être domptés.
- Qui dit qu’ils l’ont été ? C’est évident qu’avec le nombre de tunnels étroits ils auraient eu du mal à en trainer un seul jusqu’ici. S’ils ont réussi à subtiliser des œufs en revanche…
- Hm…cela expliquerait que la salle soit si profondément enfouie, et sous l’eau. Si le dragon avait essayé de s’enfuir il aurait été noyé, mais tout cela ne résout pas le fait qu’il n’y a jamais eu mention d’un dragon vu de ce côté de l’Olienne.
- Il y a bien l’Agni.
- C’est une légende, Lévantique.
- Ce n’était pas une légende à Velyn quand le ciel se couvrit de flammes et décima une armée entière, Messire.
- Pour autant que je veuille croire à ces chroniques, Lévantique, je sais aussi qu’il faut toujours rester circonspect dès qu’il est fait mention de créatures surnaturelles. Sans compter qu’il n’a jamais été fait mention d’ailes ou de créature dans la bataille des champs pourpres.
- Les chroniqueurs ne disent pas tout, Messire, je doute qu’ils aient été présents ce jour-là.
- Parce que vous y étiez peut-être ?

Lévantique ne répondit pas. S’il avait bien été fait mention d’un feu de flammes, personne n’avait vu l’Agni, cette créature sans doute rêvée qui aurait pu prendre la forme de n’importe quel sortilège un tant soit peu spectaculaire. Quant à Lévantique, si ce qu’il disait était vrai, alors il aurait menti sur son âge – perspective qui ne t’étonnait pas maintenant que tu le connaissais un peu. Mais alors qui était cet homme toujours perdu sous ses amples pelisses de velours ? Quel crime avait-il commis pour être éjecté de Thaar, quel âge avait-il pour avoir connu l’invasion du Val par les troupes du premier Roi de la péninsule et savoir ce qu’étaient Nisétis et les dragons ? Et si ce qu’il disait était vrai…s’il y avait eu un dragon à Merval, même petit, même mort-né, c’est bien que les Alchymistes s’étaient essayés à autre chose qu’à la création du feu de Pharet. D’ailleurs, la légende ne disait-elle pas que le premier Alchymiste avait recueilli cette flamme inextinguible dans la bouche même d’un dragon ? D’expérience Cléophas, tu avais appris que les légendes recelaient une part de vérité, qu’elles n’étaient pas qu’inventions d’esprits lyriques mais la compilation des mémoires de plusieurs vies d’hommes. Etait-il possible que le premier Alchymiste ait dévoilé son secret à autre ? L’égo, encore, poussait à ouvrir la bouche dès qu’on était le témoin privilégié d’un miracle et quel plus grand miracle que cela : voir naître un dragon, lui voler sa flamme à la seule force de ses bras ! Quel homme pourrait toute sa vie s’empêcher de le dire à un autre ? Quel secret résisterait aux assauts répétés de la bière et de l’aquavit quand il fallait parfois de rien pour que des mystères soient répandus sur la place publique ? Etait-ce possible ? Etait-ce humainement possible ? Ces colonnes, ces fresques, ces murmures fossilisés dans la pierre : tout te le faisait croire.

- Personne n’est au courant que cette pièce existe ?
- Quand bien même, ils n’en comprendraient pas l’intérêt. Il m’a fallu des mois de recherches perdu dans des bibliothèques à déchiffrer des textes sibyllins pour en parvenir à cette conclusion.
- Et vous ne vous arrêterez pas là…
- Comment ça, Messire ?
- Je veux en savoir plus et pour en savoir plus, il faudra aller plus loin que dans des bibliothèques…Lorsque le moment sera opportun, vous conduirez une expédition.
- Moi ?
- Vous pensez que je parle à qui ? A l’Eparque ? Il aurait bien du mal à répondre…encore qu’avec quelques fils et un marionnettiste cela pourrait avoir un peu de gueule…Vous, Lévantique, vous irez de l’autre côté de l’Olienne sur ce continent que vous aimez tant et vous me trouverez des réponses. Je veux des os, je veux des écailles, je veux des récits, je veux des fichues réponses c’est clair ?
- Oui Messire –
- J’en ai plus qu’assez de pourrir dans l’incertitude et les ouï-dire. Si je dois mourir promptement, je veux au moins être sûr de quelque chose. Alors vous me trouverez des réponses, toutes celles que vous trouverez quand bien même cela irait contre mon intérêt. Vous aurez l’or, vous aurez les navires, vous aurez l’équipement, les gardes, les chaussures, vous aurez même les putains s’il en faut mais vous me traînerez des pyromants et ces enflures d’épées libres et de pseudo-chevaliers de l’autre côté de l’Olienne et vous ne reviendrez pas les mains vides !
- Bien, Messire.

Le mage s’inclina. Pour la première fois tu pouvais voir ses cils frémir et son regard pétri d’humilité. Ce n’est pas que Lévantique avait la nuque raide mais auparavant chacune de ses révérences était empreinte d’arrogance. Il ne consentait à s’incliner que pour nous couper l’herbe sous le pied or, enfin, il semblait t’adresser une réelle marque de respect. Tu te doutais bien que pour être si méfiant, Lévantique avait dû naguère avoir confiance en beaucoup de monde, un cortège de pleutres costumés, de traîtres masqués qu’il avait découverts à ses dépens. Avant que d’être cynique, il faut avoir été idéaliste. Toi-même tu le comprenais, toi qui avais cru un temps à un royaume plongé dans la paix et la prospérité, il t’avait fallu une série de déceptions infligées telles des coups de fouet pour te rappeler à une réalité morose : ta réalité, celle de tes pairs, la seule qui soit.

Le chemin du retour fut long et silencieux, peut-être plus angoissant que la descente. Maintenant que tu avais vu que les Enfers n’existaient pas sous terre tu en étais persuadé…c’était bien sur terre qu’ils étaient.

Putain de terre.
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MessageSujet: Re: Retour en terre natale.   Mer 25 Mai 2016 - 12:12

Cette découverte venait de chambouler ton monde. Combien d’autres temples de ce genre restaient encore inviolés dans les sous-sols inconnus de la capitale ? Restait-il des carcasses, des ossements, des empreintes de pas fossilisées dans la pierre et la moiteur de ces salles obscures ? Un temps tu te dis qu’il faudrait envoyer des éclaireurs en grappes, des alchymistes et des mages capables de déchiffrer et les fresques et les glyphes gravés dans la roche avant de te raviser : faire cela, ce serait jeter au grand jour les secrets enfouis dans ces souterrains, à commencer par la mort de l’Eparque dont les restes avaient été couverts de feu de Pharet jusqu’à ce qu’il n’en reste que quelques cendres d’os. Tu n’éprouvas aucun remord en contemplant sa dépouille se couvrir de cloques, enfler puis éclater dans les flammes, admirant en elles la morsure du dragon qui avait sans doute habité les lieux ; non, la surprise vint de Lévantique tentant de se cacher le nez. Cet être habitué à toutes les atrocités concevables dans l’esprit des hommes et des elfes ne supportait donc pas l’odeur âcre et ferreuse d’un corps rongé par le feu de Pharet ? En ce qui te concernait, l’incendie de Diantra avait guéri ta sensibilité olfactive, te brûlant l’intérieur des narines si profondément que tu peinais encore à sentir les parfums les plus suaves. C’est peut-être pour cela que tu ne sourcillas pas lorsque les cheveux de l’Eparque prirent feu, et les poils de son torse et de son pubis ; pour cela que tu ne sourcillas pas non plus lorsque sa peau commença à se dissoudre et toute sa graisse avec elle : pour cela que tu ne sourcillas pas enfin lorsque ses viscères pleines qu’elles étaient éclatèrent et s’enflammèrent emplissant la pièce d’une fumée noirâtre, épaisse et suffocante chargée de relents de merde et de viande grillée. Au sol, toute trace de l’existence de l’Eparque avait été effacée par les flammes ; quant aux mémoires, il faudrait un peu plus que des flammes pour en effacer l’existence de cet homme. Nul doute que quelques privilèges distribués ci-et-là seraient un bon début.

Tandis que vous marchiez vers la surface, tu te mis à questionner Lévantique. Assurément, il devait connaître d’autres recoins que celui-là s’il avait arpenté une bonne partie des souterrains.

- Dites-moi Lévantique, sur combien de salles comme celle-ci êtes-vous tombé au fil de vos explorations ?
- De ces dimensions, peu Messire.
- Toutes étaient des temples à votre avis ?
- Je ne pense pas, Messire. Ou alors des temples plus classiques, du temps où les dragons étaient devenus un mythe et où le culte ne consistait plus qu’en quelques offices éparpillés dans l’année.
- Je vois…
- Mais vous savez, Messire, ces souterrains sont tellement vastes que je n’en ai pas fait le tour. Les chemins que vous en connaissez ne sont pas les miens et les chemins que j’en connais ne sont pas les vôtres. Il doit y en avoir assez pour que chaque citoyen de Merval puisse en connaître, seul, une partie.
- Je sais bien, il suffit de jeter un œil aux chroniques pour s’en rendre compte. On dirait que chaque chroniqueur parle d’un lieu différent –
- Et pourtant, c’est le même réseau de tunnels !
- Pas exactement. Ils ne sont pas tous connectés. C’est comme si chaque Prince s’était entêté à créer son propre réseau à neuf. Les rares croisées sur lesquelles je sois tombé m’ont eu l’air accidentelles. Sans compter tous les tunnels qui ne mènent à rien…
- Vous pensez vraiment qu’ils ne mènent à rien ?
- J’ai bien cherché Lévantique, je n’ai toujours eu face à moi que des murs inamovibles.
- Il y avait peut-être –
- Non Lévantique, il n’y avait pas de trappes.
- Pourquoi arrêter de creuser dans ce cas ? Ca ne fait aucun sens. A Thaar, les souterrains ne manquent pas, surtout dans les temples, du temps où certains cultes étaient interdits et jamais je n’ai vu de tunnels qui se finissent en cul-de-sac, à moins qu’ils soient piégés ce qui n’est pas le cas ici. Ils devaient forcément aller quelque part…
- Vous cherchez trop loin Lévantique. C’est utile lorsqu’il s’agit de déterrer des cultes draconiques mais vous oubliez que de ce côté de la péninsule, les choses sont différentes. Quoique vous étudiiez, envisagez-le sous le prisme de la politique. Ce ne sont pas les prêtres ou les marchands qui régissent ici, mais les rois et les princes. Creuser des réseaux de tunnels comme ceux-ci est long et coûteux or les guerres aussi sont chères et à Merval plus qu’ailleurs, les princes ont toujours eu leurs vies écourtées.
- Alors pour vous c’est cela, l’explication ? Les tunnels ne mènent nulle part parce que le prince qui les a fait construire a été assassiné avant leur complétion ?
- C’est à mon avis la plus plausible, oui.
- Avouez, Messire, que s’ils creusaient, c’est bien parce qu’ils voulaient aller quelque part, non ?
- Certes…mais qui vous dit qu’ils savaient pour autant où ils allaient ? Vous le dites vous-mêmes, ces tunnels n’ont jamais été entièrement cartographiés. Alors oui, il se peut que tel Prince ait souhaité découvrir telle ou telle cache dont il avait entendu parler, mais il est aussi très probable qu’il ait cherché au mauvais endroit…Ah ! Nous arrivons !

Vous vous retrouvâtes à une de ces croisées que tu mentionnas. On distinguait bien les directions différentes que chaque tunnel empruntait ainsi que les styles dans lesquels ils avaient été creusés et c’était à peu près le seul moyen de ne pas se perdre dans ce labyrinthe. Vous vous engageâtes dans le plus orné d’entre eux, celui de meilleure facture qui devait dater des tous premiers siècles, du temps où les Princes avaient encore de l’argent à gaspiller dans des projets quasiment inutiles. Il te fallait, avant de retrouver le tumulte de la ville et tout ce que cela impliquait, payer une visite à quelques autres amis qui te devaient leurs vies. De croisée en croisée et d’escaliers en escaliers, vous débarquâtes dans une des caves les plus profondes du Palais. Rejoignant à lents pas la surface, vous ne prîtes pas la peine de paraître au jour, vous contentant des galeries coincées entre deux murs qui tapissent le Porphyrion et ses dépendances pour retrouver l’entrée d’un autre tunnel, plus court celui-ci et moins profond. Un que Lévantique lui-même ne connaissait pas tant il était bien dissimulé. D’apparence, ce tunnel-ci n’avait rien à voir avec les autres : voûté sur toute sa longueur, décoré de fresques et de bas-reliefs, éclairé par des torchères constamment alimentées et par des puits de lumière dont on ne savait où ils donnaient dans la ville. C’est toi qui conduisis la marche cette fois, laissant Lévantique te suivre tout en se demandant où est-ce que tu pouvais bien vouloir le traîner. Vous tombâtes nez à nez avec une herse protégeant une porte massive et cloutée. Il suffit de quelques coups pour qu’un vieil homme barbu, le regard perdu sous une capuche qui lui arrivait à la hauteur du nez vous ouvrît. En le découvrant de pied en cap, Lévantique gémit de surprise et pour cause : c’était un mage de l’Arcanum…

- Ah mon bon ami, c’est une joie de vous revoir ! – t’exclamas-tu, embrassant le vieil homme sous le regard dubitatif de Lévantique. Tu lui lanças alors, sur le ton de la plaisanterie.

- Voyez Lévantique…vous n’êtes pas le seul à savoir garder un secret.

Les deux mages se saluèrent assez froidement et bien que tu le gardas pour toi, tu sentis s’installer une tension si forte qu’on eût pu la couper avec un couteau. L’arcaniste, pétri d’expérience resta silencieux, se contentant de rendre à ton acolyte sa révérence. Son expérience lui permettait de reconnaître, pour les avoir hardiment combattu, des renégats de la trempe de Lévantique, ceux que l’Arcanum s’était juré d’éradiquer tant leurs pratiques étaient dérangeantes. S’il consentit à le saluer c’est aussi parce que la dissolution progressive de l’Arcanum associée à la prise d’ampleur des cabales de Soltariel avaient permis à la goétie et à la nigromancie de se développer les coudées franches au point que le sénéchal nommé par la régente Arsinoé était un des leurs et s’en revendiquait presque ouvertement, provoquant l’ire de l’Arcanum à laquelle la régente répondait par un silence tout à fait méprisant. Alors le vieillard te prit par le bras et t’enjoignit à le suivre ce que vous fîtes doctement. Lévantique baladait son regard sur chaque pierre comme un petit enfant ouvrant les yeux pour la première fois ; apparemment il ne connaissait pas le Collège des Alchymistes, ce lieu sans doute plus gardé que le Palais lui-même et qui assurait la continuité de fabrication du feu de Pharet depuis des millénaires. Les chroniques disaient même que la capitale ne s’était rendue aux troupes du Roi Phyram que pour éviter que le Collège fût détruit. La vérité était plutôt que la principauté, exsangue après des années de guerre à repousser le Roi et ses sbires, n’avait plus de soldats pour défendre la capitale, aussi la reddition de la ville fut négociée sous certaines conditions ce que le Roi accepta sans hésiter, lui aussi ayant payé sa part de sang dans cette guerre.

Comme toutes les chroniques, elles donnaient à connaître une vérité cachée, celle qui existait dans les alcôves et elle te paraissait bien plus réaliste car ce que Merval était, elle le devait à ce liquide poisseux capable de réduire à néant la chair, les os, le fer, jusque la pierre disait-on et quiconque à Merval aurait donné sa vie pour protéger le secret gardé entre ces murs épais comme plusieurs hommes. En déambulant dans les couloirs, Lévantique te fit part de sa surprise devant la taille du bâtiment, taillé à même l’une des collines de la ville, et de fait le Collège était gigantesque. A son apogée plusieurs centaines d’alchymistes et de pyromants y travaillaient pour subvenir aux besoins monstrueux de la flotte pharétane engagée dans des batailles navales avec leurs voisins et les autres flottes de l’Olienne. Aujourd’hui leur effectif bien moindre correspondait à tes aspirations, moins gargantuesques que celles de tes ancêtres et c’est ce qui t’avait permis d’y loger une partie de l’Arcanum pour qu’ensemble ils élaborent d’autres recettes plus dévastatrices encore.

Vous avanciez, guidés  par l’apparition tordue et tandis que Lévantique laissait sa main sinistrée par la magie se balader sur les parois toutes couvertes d’une suie épaisse et humide -quand ce n’était pas une couche de salpêtre qu’on aurait pu récolter à la cuillère- tu parcourais du regard ces vestiges muets d’une époque révolue. Dans ces salles, combien d’hommes ont-ils vécu ? Combien de jarres ont-elles été entreposées sous ces voûtes ? Ces colonnettes aux mille visages, combien de doyens et de mages ont-elles regardés sans mot dire ? Ces sols de marbre vert et bleu, qu’on aurait dit noir sous la lumière faiblissante des torches, combien de grands hommes les avaient-ils foulés ? Tu pouvais remarquer  la morsure du froid et de l’humidité sur les tapisseries et les grands luminaires de bronze poli, témoin presque invisible de la désaffection de cette noble institution. Ce lieu transpirait l’avant-royaume, toutes ses pierres vibraient encore l’ère pharétane, un conservatoire des mœurs d’un temps oublié ; de l’agencement du mobilier aux couleurs des fresques ; du canon des bas-reliefs à la facture des pièces d’orfèvrerie ; du tissage thaari des tapisseries, en toutes choses différent du style langecin imposé par le Roi, à la taille massive des pierres…et surtout, nulle part on n’apercevait l’effigie des Cinq. On ne voyait que des dragons se détachant de parois couvertes d’or terni, et des grands prêtres aussi et d’autres signes encore, morts partout ailleurs sur la côte et qu’on pensait perdus depuis des lunes. Ici, l’hérésie pentienne ne s’était jamais propagée et dans le plus grand secret, les alchymistes entretinrent pendant des siècles le culte sans lequel leur vocation ne serait jamais née. Il suffisait de regarder ces hommes pour s’en persuader : le temps passait différemment ici, marquant plus ou moins les visages, s’imprimant dans leurs peaux tannées comme le cuir, dans leurs sourires si rares –si précieux ; dans leurs regards où étincelait l’ingénuité des enfants. La procession vous mena dans une salle oblongue, percée de puits de lumière, sa voûte à peine travaillée soutenue par des colonnes dont la difformité trahissait leur âge : c’est là, entre les cercles de soleil tracés dans le sol si poli qu’il en paraissait mouillé que les mages vous attendaient. Ta joie de les retrouver faillit s’éclipser devant l’incrédulité de Lévantique qui n’osait s’approcher restant dans l’ombre d’une de ces colonnes prêtes à s’écrouler. Un éclair traversa son regard en apercevant l’un des mages déambuler, un homme sensiblement plus grand que les autres, perdu dans un habit taillé trop grand pour lui et pourtant plus jeune que tous ses confrères. Voyant que Lévantique manifestait à son égard un intérêt peu naturel, tu t’enquis de les présenter l’un à l’autre, en commençant par t’approcher de Lévantique et faire comme si de rien n’était…

- Quelque chose ne va pas Lévantique ?
- La pièce est un peu sombre, c’est tout.
- Vous êtes sûr ? Vous m’avez l’air troublé…
- Je me demandais qui était ce grand diable qui parade au fond.
- Pourquoi cela ?
- Il y a quelque chose en lui qui ne m’inspire pas confiance, Messire. Vous devriez vous en méfier…
- Si je ne m’en tenais qu’à ce genre de conseils, Lévantique, cela fait des années que j’aurais dû me passer de vous.

Lévantique décrocha un sourire.

- Cet homme est le mage Ascilin, grand maître du vénérabilissime ordre de l’Arcanum. Il a échappé de peu à la mort au moment de la cabale déchaînée contre les mages après la mort d’Aetius et du Petit Roy.
- Comment ça échappé ?
- La main des dieux qu’en sais-je. Il a été retrouvé défiguré et baignant dans un caniveau de la ville basse à Diantra. Je l’ai recueilli dans l’idée de le livrer à la vindicte populaire le suppliciant avec assez de cruauté pour que cette plèbe affamée par la guerre ne réclame pas d’autre sang que le sien. Mais en le voyant et en échangeant avec lui, je me suis ravisé. J’ai jugé qu’il serait plus utile à la cause de la Couronne s’il vivait…
- Cela fait longtemps que vous les gardez ici, en secret ?
- Depuis la mort d’Aetius. Une partie des mages rescapés s’est volatilisée, prenant la route de l’exil assurément, se trouvant en Orient des places d’astronomes ou de prestidigitateurs. Quant au reste, je l’ai récupérée et fait venir ici.
- Pourquoi ici ?
- Parce que, Lévantique, le Collège est paradoxalement l’un des lieux les plus reclus de la péninsule. Les alchymistes en sortent très rarement, au mieux. Ceux que l’on croit être alchymistes et que nous croisons dans la ville ne sont que des pyromants, des sortes de manutentionnaires qui n’ont aucune idée de la façon pour réaliser du feu de Pharet.
- Qu’est-ce que ça leur apporte de rester cloîtrés ainsi ?
- La paix de l’esprit, Lévantique. Je sais que vous n’êtes pas familier de cette notion mais il faut une grande paix pour manipuler du feu de Pharet. C’est une matière vivante qui réagit avec tout ce qui l’entoure, les êtres comme les inertes… On ne s’improvise pas alchymiste, c’est une vocation reçue de l’au-delà qui se transmet au fil d’une longue et lente initiation. Personne ne les force à rester enfermés, il n’y a que la tradition millénaire qui existait bien avant eux qui le conseille. Et dans leur sagesse, ils lui obéissent…mais là encore, je sais que vous n’êtes pas familier de cette notion.
- Certes –dit-il, les lèvres plissées- mais vous, vous n’avez eu aucun problème à cramer ce pauvre homme tout à l’heure, Messire.
- Premièrement il n’avait rien d’un pauvre homme, qui sait dans quelles intrigues il avait trempé ses bras. Deuxièmement cela tient au fait que le Prince de Merval est le premier de tous les alchymistes.
- Dans les textes.
- Et dans la réalité, Lévantique. On dit que le feu de Pharet serait issu –
- De la gueule d’un dragon, je le sais.
- Attendez je n’ai pas fini. On dit aussi que le feu ayant gardé la mémoire du premier alchymiste l’ayant dompté, il se laisserait dompter par tous ses descendants, y reconnaissant leur ancêtre…
- Sauf votre respect, Messire, c’est ridicule.
- Allez, avouez que c’est une belle histoire, Lévantique.
- Une légende pour les enfants, voilà ce que c’est. Vous pensez vraiment que la flamme vous obéit parce que vous avez du sang pharétan ? Parce qu’à ce compte-là, Messire, j’en ai plus que vous…
- Je crois surtout à la vertu sacrée des princes. Ce n’est pas tant une question de sang qu’une question d’ordre. Vous qui êtes bien plus âgé que les arbres des Verdesmonts, vous avez bien assisté au couronnement d’un prince du Val, non ?
- Jamais, Messire. A l’époque j’étais de l’autre côté de l’Olienne.
- Ici ou là-bas c’est la même chose de toute façon. Les princes du Val, comme les empereurs, ont toujours reçu leur dignité des dieux. Ce n’est pas anodin si l’Empire s’est effondré après la disparition des derniers dragons.
- Dans ce cas-là pourquoi le Val aurait survécu lui-aussi, si ses princes tenaient leur autorité des dieux ?
- Je pense que le temple que nous avons découvert, Lévantique, est un début de réponse…Allons donc saluer Ascilin! Il doit se demander qui vous êtes…

Lévantique marmonna quelque chose mais finit par te suivre, sa curiosité maladive étouffant son aversion pour les mages de l’Arcanum. Quand ils se retrouvèrent face à face, tu sentis derrière leur sourire une inimitié profonde, ancrée depuis des siècles : l’un croyait être un esprit libéré des contraintes des institutions, l’autre se considérait supérieur à ce renégat ignorant apparemment tout des lois de la magie. Mais Ascilin voyait plus loin que les clivages et les rancœurs ancestrales, sans quoi il n’aurait jamais consenti à venir ici et c’était là toute son intelligence. Quand l’Arcanum existait encore, ses compères ne tarissaient pas de critiques à son égard : tantôt lent à la colère, tantôt trop passionné ; tantôt enfermé avec ses codex, tantôt fricotant avec les prêtres et les sorciers ; souvent mou et trop installé, accusé de s’acoquiner avec la régente –qui l’aurait plutôt pendu- Ascilin paraissait être le dernier des incapables. Or il suffisait de plonger son regard dans le sien pour tout comprendre de ses silences devant les critiques et de sa proverbiale discrétion…Chaque fois qu’il se taisait, il complotait. A quel sujet ? Tu n’en saurais jamais rien, ni toi ni aucun autre et quel intérêt, puisque sa marge de manœuvre se limitait pour le moment à l’enceinte du Collège. Cette fois néanmoins, Ascilin entama les hostilités.

- Ce m’est toujours une joie de rencontrer un frère – dit-il, mielleux, s’inclinant devant Lévantique.
- Qui vous dit que je suis un mage ?
- Il faut être un mage ou avoir un grand sens de l’autodérision pour porter ses cheveux aussi longs…
- Lévantique n’est pas exactement un mage
– lâchas-tu avec délice, jetant un coup d’œil à ton acolyte dont la face s’était raidie plus qu’à l’accoutumée.
- Je suis de la race que vous maudissez, Maître.
- Vous n’avez pourtant pas l’air d’un Oesgardien…
- Je ne faisais pas référence à ceux-là.
- Vous me rassurez. Une bande de rustres à l’haleine fétide. Rien de bien chez eux, je suis bien content que notre ami le Prince m’ait empêché de m’y réfugier.
- Vous y seriez allé ?
- Le désespoir pousse à certaines extrémités que l’on n’aurait pas, soi-même, soupçonnées.

A ce moment-là il t’apparut que le Maître Ascilin pouvait aussi comploter en parlant. Son ton pouvait être sincère et ses yeux pétillants de passion, tu percevais – était-ce dans l’inclination de sa voix, la relaxation de sa mâchoire ou la lenteur de ses clignements d’yeux- une dissonance. Ton attention se détourna de la conversation pour s’appesantir sur ce fantôme vivant, tentant de percevoir dans ses rides à peine visibles un indice pouvant le trahir. Plus tu l’observais, plus il fallait se rendre à l’évidence : le bougre était rudement doué. Son sourire d’une étonnante blancheur inspirait la confiance cependant il découvrait ses canines d’une façon singulière, mêlant imperceptiblement à ses courtoisies le venin d’un serpent. A défaut d’empoisonner en paroles, l’homme empoisonnait en esprit sans prendre la peine de se cacher ; passé maître dans l’art de la duperie Ascilin pouvait manœuvrer en toute lumière sans craindre d’être repéré. Tu te demandais si Lévantique l’observait avec autant d’attention que toi ou s’il était tombé dans son piège. A moins que ce ne soit un jeu entre eux deux…les mages ont toujours été bizarres.

- Pour tout vous dire Lévantique, je n’ai jamais vraiment eu de dent contre vous.
- Votre mémoire est apparemment plus courte que votre barbe, Maître…
- Allons, laissons au passé ce qui lui appartient voulez-vous.
- La cabale que vous avez déchaînée contre les –
- Je n’ai jamais déchaîné quoi que ce soit contre qui que ce soit. La goétie a été bannie par l’Arcanum et à raison, mais les persécutions qui s’en sont suivies contre vos collègues ne sont pas de mon fait.
- D’ailleurs Maître
–lanças-tu- pourquoi l’avoir bannie ?
- Parce qu’elle dépasse tout entendement, Messire. On a bien vu e qu’elle peut faire mais on ignore toutes ses possibilités. Ce n’est pas une magie que l’on peut contrôler, mais plutôt une chimère prête à se déchaîner n’importe quand, sans prévenir. On en sait toujours pas les conséquences de sa pratique, on sait juste à quel point elles peuvent être dramatiques.
- Ce sont des paroles en l’air, elle n’a jamais rien fait de mal.
- Vous dites cela alors que vous n’osez passer vos mains à la lumière du jour…oui, je le sais et croyez-moi j’en ai vu d’autres que vous Lévantique, bien plus ravagés et ravageurs que vous. D’autres qui n’ont pas eu votre formation et votre compréhension des arcanes.
- Vous vous connaissez ?
- Nos chemins se sont croisés oui
– répondit Lévantique, éludant la question.
- La goétie n’a pas été bannie il y a si longtemps. J’ai côtoyé dans ma jeunesse des mages tels que vous dans l’enceinte même de l’Arcanum et cela ne choquait personne. C’est lorsque j’ai été confronté à la réalité de cette basse forme de sorcellerie que j’ai fait pression pour qu’elle soit interdite, d’abord dans l’enceinte de l’Arcanum, puis à l’échelle du Royaume tout entier.
- Et les persécutions –
- N’exagérez rien. Quelques-uns d’entre vous ont été chassés, certes, mais rien de spectaculaire. Vous auriez très bien pu renoncer à la pratiquer et revenir dans le giron de l’Arcanum…
- C’est plus compliqué que simplement décider d’arrêter, Maître.
- Elle vous hypnotise n’est-ce pas ? C’est une femme vénéneuse vers qui vous ne cessez de revenir, quand bien même elle vous arrache à chaque fois une part de votre souffle de vie. Et puis il y a aussi cette sensation de puissance de parvenir à accomplir en quelques minutes des prodiges jusqu’alors jamais réalisés...
- Vous l’avez pratiquée…
- Cela vous étonne tant, Lévantique ? C’est bien parce que je l’ai pratiquée que je me méfie de ceux qui la pratiquent sans vergogne. J’ai fait ce que j’ai pu pour garder les goètes loin de l’Arcanum mais malheureusement l’institution a vite dégringolé pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Je n’ai même pas pu empêcher l’arrivée d’un nécromant dans le conseil d’Arsinoé…
- Il faut dire Maître, que l’Arcanum a vite perdu la faveur du peuple. Aux yeux de tout le monde vous n’étiez plus qu’une institution ronflante, coincée dans sa tour qui ne connaissait de la magie que quelques grimoires passés. Si vous étiez restés présents dans la vie de la cité, la cabale dirigée contre les vôtres après la mort d’Aetius n’aurait certainement pas eu lieu.
- Le peuple…mais le peuple ne connait rien à la magie des arcanes ! Il ne connaît rien de la magie du tout ! Il n’a toujours eu d’yeux que pour la basse magie, ces vieilles superstitions qu’ils entretenaient dans leurs maisons, ces offrandes impies qu’ils dirigeaient à des dieux inconnus, ces cultes personnels qu’ils rendaient à leurs morts…ils ont pris la magie pour de la religion, et la magie pour de la goétie. Ce qui s’est passé avec le régent n’avait rien de magique, Messire, c’était de la pure sorcellerie et c’est sans doute un de vos confrères, Lévantique, qui s’est attelé à faire disparaître et le régent et le Petit Roy.
- L’Arcanum aurait dû être enterré depuis longtemps…
- Heureusement, grâce au Prince, il n’en a pas été. Ce ne sont pas les conditions les plus idéales mais au moins nous aurons de quoi poursuivre nos activités.
- Vos activités ? Puis-je m’enquérir de leur nature ?
- Puis-je le lui en parler, Messire ?
- Allez-y, Maître, j’ai pleine confiance en lui.
- Nous allons reformer le plus grand corps de mages jamais vu sur la Péninsule. De toutes langues, tribus, peuples et nations nous aurons des apprentis qui viendront et se formeront pour accomplir le Grand Œuvre.
- Le Grand Œuvre ? Si c’est encore au sujet de cette folie de conquérir la péninsule, ce ne sont pas quelques mages qui y parviendront –
- Vous ne changez donc pas, Lévantique, toujours à tirer vos conclusions hâtives…
- Pardon ?
- A quel moment avons-nous parlé de la péninsule ?

Le Maître Ascilin parut plus sincère que jamais et pour une fois, tu savais qu’il l’était. Face à lui, Lévantique cherchait à comprendre, son regard perdu laissant imaginer les centaines de pensées qui défilaient dans son esprit à la recherche de celle qui serait la réponse. Quand en vain il abandonna, il se tourna vers toi, l’œil résigné. C’est alors que tu le pris par le bras et lui dit, tout bas :

- Je crois que nous avons encore quelques sujets à aborder en tête à tête, Lévantique. Il y a certaines choses que je ne vous ai pas dites…

Ascilin s’inclina amplement, un imperceptible sourire vissé à ses lèvres et s’éclipsa entre les ronds de clarté dessinés sur le dallage de la salle. Le reste des mages qui se déplaçaient silencieusement donnaient l’impression d’une garde de spectres, ni vivants, ni morts. Tu espérais seulement qu’ils soient sourds aux confidences que vous alliez échanger…



                                       
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