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 Fragments du passé.

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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Fragments du passé.   Ven 6 Fév 2015 - 3:14


L'an 384 du Xème Cycle.

« Et merde ! Zoerse, Phocas, avec moi ! Per Dia ! »

La quinzaine de gardes reprirent le cri en choeur avant de s’enfoncer dans la mêlée. En un clignement de cil, le sommet du tertre aux lames se dénuda de ses bonshommes de métal qui, du haut de leurs montures, fendirent les rangs de l’ennemi péninsulaire. Le cor résonnait au-dessus de la plaine, ne se souciant ni des javelines ni des flèches qui assombrissaient l’horizon ; tous savaient ce que cela signifiait. De mémoire d’homme, jamais la Garde Claveline n’était entrée dans la bataille, se contentant de se serrer autour du Prince comme un rang de poulets cuirassés, mais les dix heures d’échanges sanglants avaient eu raison de leur flegme coutumier. C’était le dernier mouvement du Prince, le dernier pion de son échiquier et il venait de le jouer de façon proprement risquée. Proprement idiote aussi. Ce rang d’oignons luisants étaient le dogue qui garde le loup loin de la bergerie. En dégarnissant sa dernière position, Clavel venait d’offrir une opportunité d’or au capitaine de la Marche qui n’attendit pas une minute avant de s’engouffrer bras en avant dans cette brèche opportune qui allait lui décrocher les laudats de la capitale et un fief taillé dans les nouvelles campagnes.

Le pauvre Clavel n’était pas un guerrier. Tout juste était-il digne de son prénom. Le dix-huitième du nom était une engeance maudite, un fond de tiroir, une fin de race que l’on était allé chercher au plus profond des terres à défaut d’avoir d’autres prétendants à la Couronne. C’était un homme chétif, doté d’un manque de volonté effrayant et d’une paresse légendaire ; deux qualités qu’il affichait fièrement sur son visage. Il n’avait pas trente années que ses tempes étaient déjà dégarnies, ses yeux caves et ses joues tombantes. Pire, un goitre s’était pris de laisser éclore ses bourrelets à la vue de tous et pour le bonheur de tous les intrigants qui se délectaient du moindre de ses faux-pas. Ses paupières tombantes respiraient la lassitude, son haleine putride témoignait de la mort de son âme et pourtant son front était ceint d’une couronne d’or et de rubis qui avait, naguère, ceint le front de Clavel, premier de son nom, à qui le Valmer devait tout. Il n’avait fallu que dix-huit mois au dix-neuvième pour faire sauter toutes les fondations de la principauté, ses institutions, ses armées, ses liens commerciaux, ses alliés. Il était l’ami indésirable et puant que personne ne voulait avoir mais dont on se retrouvait lesté – les hasards de la destinée.

Et la destinée avait décidé d’en finir avec le Valmer, après des siècles de présence incontestée sur ce morceau de côte, la princesse orientale allait plier le genou. Pas sans un dernier coup d’éclat.

C’en était fait des Clavelins. Cela faisait bientôt un quart d’heure qu’ils essayaient d’avancer, empêtrés dans les corps et le sang collant des cadavres. Sans succès. Cela faisait bientôt un quart d’heure qu’ils frappaient en vain, tuant pour tout une trentaine d’hommes sur les milliers qui ne cessaient d’arriver depuis le nord et l’ouest mais le Prince voulait se battre coûte que coûte. Il fallait admettre qu’à défaut d’être intelligent, Clavel était un homme courageux, ou indécemment stupide. Sans réfléchir, sans regarder ni sa droite ni sa gauche, son cimeterre fendait les armures. Taille, estoc, esquive ; taille, estoc, esquive ; pas chassé ; taille, estoc, esquive et ainsi de suite sans sourciller, sans s’arrêter, sans respirer même. Les dieux avaient eu pitié de lui et venaient de descendre sur lui, lui conférant l’aura des triomphateurs d’antan ; de ces héros admis au panthéon des dieux qui abreuvèrent de leur sang et de leur sueur cette terre assoiffée. En l’espace de quinze minutes, le prince était redevenu prince et se prenait soudainement conscience de l’impétuosité de sa décision. Il stoppa net sa chorégraphie désormais bien rôdée pour jeter un coup d’œil au tertre. Seulement trop tard. Derrière le rideau de fumée, il distinguait le bleu du Roi flottant à tous vents, insolent. Et contre toute-attente, il se laissa submerger par l’ardeur du combat et se lança tête baissée vers le tertre.

A l’impétuosité il répondait par l’impétuosité à la surprise de ses gardes qui se retrouvèrent au milieu d’une foule enragée pour défendre un homme qui filait entre leurs doigts. « Ad tumule ! ». La voix de Phocas mettait fin à la seconde d’indécision qui venait de frapper la garde et d’un battement d’ailes, les oiseaux cabossés allèrent à la suite de leur prince qui leur avait ouvert la voie. « Tout ça pour ça », pensa t-il, tandis que son œil sondait le sillon qu’ils venaient de tracer à nouveau rempli par une foultitude de vouges et d’épées. Espadon en main, il fonça à l’avant de ses compères, moulinant sans grande précaution, fauchant les têtes et découpant les torses. Le sang lui collait aux cheveux, l’odeur de pisse et de merde empestait ses narines et ses lèvres encore salées des larmes de douleur qu’il avait versées.

« Tout ça pour ça » pensait-il tandis qu’il fauchait. Au-dessus de la ligne d’horizon, Clavel avait atteint le tertre et luttait de manière affreusement ridicule avec le banneret qui tenait le poste. Phocas, malgré l’entaille de sa jambe et le ressentiment qu’il avait toujours éprouvé vis-à-vis de ce semblant de monarque éprouvait une certaine satisfaction à voir la bannière royale vaciller ainsi et lutter pour rester debout. Mais par les Dieux que Clavel était ridicule. Telles deux chiennes enragées, le prince et le banneret se battaient à coups de pattes, de morsures et de cheveux tirés, sans qu’aucun ne prenne l’avantage. « Ad tumule ! » répétait Phocas pensant que ses hommes saisiraient peut-être l’urgence de la situation.

Ce qu’ils firent. Les cris de rage des gardes saisirent au cœur les miliciens du Roi qui s’écartèrent de leur chemin. Vision inédite, même pour ceux qui avaient été de toutes les batailles. Les Clavelins redoublèrent de célérité pour reprendre le tertre et constater leur prince presque agonisant sous les jambes d’un redoutable banneret qui vit sa gorge fichée d’un trait avant même qu’il n’ait eu le temps de se relever. A terre, le gonfanon pourpre frappé du Gryffon trempait dans le sang et la poussière, mais il en fallait plus. Il en fallait plus pour le mettre à terre. Phocas s’abaissa, le prit et rempli d’ardeur, le hissa au-dessus de la plaine. La vision dont il fut témoin lui fit tressaillir le cœur. Le champ était une ruine humaine, un immense cadavre dont les os saillaient çà et là éclaboussés de sang. Les corps s’entassaient depuis le matin, sans qu’on pût distinguer qui était tombé. Côte à côte reposaient à terre princes et fermiers, seigneurs et écuyers, cuisiniers et brigands que l’on avait sortis des geôles en vue d’aller guerroyer. L’odeur du charnier était insoutenable et fit remonter à la surface des souvenirs dont Phocas aurait préféré qu’ils restassent enfouis. Les voix des femmes égorgées de ses cauchemars vinrent se mêler au chant des agonisants, celles des enfants brûlés vifs planaient au-dessus des autres comme un flutiau, les complaintes des dévots que l’on jetait du haut des murailles tambourinaient à ses tympans, troublant sa vue et sa pensée. Ces champs n’étaient pas si différents de la Cité Morte. La seule différence était que cette fois-ci, il avait en face de lui des hommes armés.

Toute sa vie, Phocas avait grandi selon l’idée qu’il serait un rempart contre la barbarie du Nord, qu’il était garant de la sagesse d’Orient, de son intellect, de son raffinement. Que restait-il des coupoles dorées et des péristyles couverts d’émaux ? Que restait-il aujourd’hui des aphoristes et des collèges de sages ? Que restait-il du culte antique des dragons et du vent de liberté et de sable chaud qui étaient descendus des premières galères ? Que restait-il aujourd’hui de la grande idée de Clavel Ier, de son ambition d’irriguer la péninsule entière du sang de ses ancêtres ? Poussiéreuse et fanée, sa volonté créatrice s’était muée en une torpeur qui s’accrochait aux parois des palais de la principauté et inondait les esprits de chacun de ses dignitaires. Les frontons des temples étaient depuis trop longtemps en proie à l’irrémédiable avancée des glycines et du lilas, les cours des palais embaumaient la décadence et la luxure. Et ce prince impotent pour lequel il combattait…

Phocas avait été tenté d’abandonner là, de retourner son espadon contre ses frères d’armes et de mourir en déserteur, la conscience délivrée. Mais la princesse orientale aimait les hommes vigoureux et elle avait encore besoin de lui. Son prince était impuissant, son prince l’aurait vendue au roi vandale d’une péninsule encore pire que lui, alors elle était allée chercher son élu parmi ceux qui la défendaient au péril de leur vie. Et parmi eux, Phocas était le plus valeureux. Mais il faut plus que la valeur d’un seul homme pour sauver un pays entier, ou du moins c’est ce que croyait le capitaine de la Marche. Phocas jeta un coup d’œil sur le pont qui résistait depuis des heures aux assauts répétés des troupes royales. De l’autre côté du fleuve, la citadelle de Velyn, ses murailles massives et ses portes de bronze narguaient le champ de bataille. Si elle tombait, le Val entier tomberait avec elle. Elle devrait tenir. Quant au châtelet sur la rive nord, il ne tarderait pas à céder à moins qu’on ne garnisse ses chemins de ronde. Le temps que Phocas décide de la marche à suivre, les hommes du Val étaient venus protéger le tertre en rangs serrés. Tertre qu’il aurait fallu abandonner aux premières heures de la bataille. Tertre qu’il faudrait abandonner maintenant que ses abords étaient hérissés de lames. Phocas jaugeait la distance qui le séparait du châtelet : un mille tout au plus. Si d’ordinaire, un mille est prétexte à une promenade de santé et s’acquitte en quelques dizaines de minutes, maintenant c’était une toute autre chose. Il leur avait fallu près d’une demi-heure pour avancer d’à peine cinq cent mètres, à l’aune de cette promenade le mille était un objectif qu’ils n’atteindraient jamais.

Les rangs au pied du tertre se resserraient devant ceux de l’ennemi qui avait repris du poil de la bête et n’hésitait pas à titiller de ses carreaux Phocas et ses compagnons fichés au-dessus. Il le savait, s’il y avait quelque chose à faire, il fallait le faire maintenant ou alors ils mourraient là, sur ce tertre aux Lames en prouvant au monde qu’il portait décidément bien son nom. Phocas adressa une courte prière aux héros, reprit son espadon qu’il avait gardé fiché dans le sol et dévala la face ouest du tertre, entraînant sa meute derrière lui, croisant les regards de tous ces hommes qui se massaient entre le châtelet et lui, regardant dans le blanc de l’œil la mort qui le regardait face à face quand l’idée lui vint. Il s’arrêta soudainement, non sans être bousculé et sans plus d’explications, se défit de sa cuirasse et de son heaume et se jeta vers l’Adémore. Sans réfléchir, le reste des Clavelins se mit à le suivre. Clavel lui-même laissa tous ses ornements sur la terre et courut vers le fleuve, sa couronne à la main. La face sud du tertre n’avait pas été envahie par l’ennemie, aussi les gardes bientôt suivis par les derniers soldats du Val avalèrent le sol sous leurs pieds avant que l’ennemi ne leur coupe la voie. Pourtant dans les rangs frappés du cyan du Royaume, personne ne bougeait. Le capitaine de la Marche lui-même assistait à la scène du haut de sa monture, ébahi, un mince sourire affiché sur son visage. Ils couraient à la mort.

Quelques centaines d’hommes dénudés se bousculant dans un fleuve, sans espoir. La vision portait à rire et alors qu’il embrassait le flot de l’Adémore, Phocas se demandait si sa décision était la bonne. Il n’eut pas à réfléchir longtemps.

Du haut du pont, les hommes de la citadelle s’amassaient et jetaient des cordes et des échelles sur les îlets qui s’étaient formés entre les piliers. L’Adémore était connu pour son cours d’une lenteur si extrême qu’on le croyait parfois immobile. Les bonshommes nageaient sans grande crainte, voyant qu’on ne les poursuivait pas. Le capitaine de la Marche n’avait toujours pas compris. D’où il était, il ne voyait que la frêle façade du châtelet et rien de la chaussée qui se déroulait derrière comme un tapis de granite et de calcaire. Phocas lui, n’en savait rien, il savait simplement que des centaines d’archers auraient pu lui décocher leurs traits dans la seconde. Autour de lui le chaos n’avait rien perdu de sa morgue. S’il savait nager, il ne pouvait pas en dire autour pour les autres. Combien se débattaient, nageaient comme des chiots, tentaient de garder la tête hors du flot, goûtaient à l’eau turbide chargée de sédiments et de poussière de cuivre. Et le prince.

Phocas l’avait perdu. Son cœur étrangement se mit à battre la chamade, ses yeux viraient d’est en ouest sans retrouver ce crâne poivre et sel ni ces yeux fatigués. Ce plan magnifique sombrait avec ses camarades qui s’accrochaient à ses jambes, à ses bras, à ses épaules pour tenter de flotter. Sa vision se troublait à nouveau, les cris de douleur s’étaient transformés en cris de terreur, étouffés par l’eau du fleuve. Ses oreilles pouvaient entendre les poumons de ses frères éclater sous la pression et se gonfler d’eau, ses yeux pouvaient voir autant de crânes et de visages réclamés par les eaux du Val. Les dieux de la nature réclamaient leurs enfants, et il n’y avait rien que Phocas pût faire pour l’empêcher. Il espérait seulement que ce prince mollasson, lui, avait gardé la tête hors de l’eau. Déjà certains soldats atteignaient les îlets paisibles et grimpaient les piliers, mais lui, lui renonçait peu à peu à son combat à mesure que son espoir de retrouver le prince diminuait. La tête des Clavelins rebroussait chemin, nageait vers la rive, soulevant chaque corps qui coulait pour vérifier s’il n’était pas celui de son suzerain. Face à lui, les faces défiantes des hommes du Roi qui bandaient leurs arcs et affutaient leurs pieux : une nouvelle salve allait pleuvoir sur eux et cette fois, il n’y échapperait pas. Qu’à cela ne tienne, il avait trop d’amour pour le Val pour laisser son prince mourir noyé dans un fleuve ! « Clavel ! Clavel ! ». Phocas criait mais nul ne lui répondait. Les seuls qui répondaient à ses appels étaient des malheureux qui espéraient être sauvés. « Clavel ! » continuait le brave, alors qu’autour de lui se massaient toujours plus de soldats. Phocas était épuisé, sa voix éraillée ne portait plus, l’entaille de sa jambe où s’aggloméraient des paillettes de cuivre lui lançait de vifs éclairs de douleur jusque dans les épaules – il aurait aimé se laisser couler, flotter sur ce fleuve immobile constellé d’étoiles orangées. Phocas s’apprêtait à tout abandonner quand une voix stridente frappa ses tympans « Korêna ! Mea korêna ! »..

Plus de doute possible. Il n’y avait qu’un homme assez vain pour chercher sa couronne alors que son peuple criait et mourait et coulait autour de lui. Phocas n’eut qu’à suivre le cri pour tomber sur le prince enragé tapotant dans l’eau à la recherche de son diadème. Sans ménagement, Phocas le prit sous l’aisselle et s’en allait vers le pont et ses îlets où s’échouaient les cadavres et les soldats éreintés quand la première salve de flèches s’abattit sur l’onde. Lesté de quatre et vingt kilos, la tête de la garde princière tentait tant bien que mal de rester hors de l’eau alors que son prince continuait de crier « Korêna ! » et pesait de tout son poids sur le dos du malheureux craignant que la prochaine salve fût la bonne. Sur la rive, les archers s’apprêtaient à décocher de nouveau, sur le pont les hommes du châtelet hélaient Phocas, ayant reconnu la silhouette ingrate du prince, prince qui continuait de se débattre manifestement prêt à mourir pour l’amour de quelques joyaux. Le bougre finit par se défaire de la prise de son garde, s’éloignant assez pour que Phocas ait à se retourner, mais pas assez pour éviter son coup d’espadon. Assommé, le monarque devenait plus docile. Phocas n’eut plus qu’à le faire flotter, profitant de sa masse inanimée pour s’abriter des traits qui pleuvaient sur eux.

Finalement il s’échoua sur le sable et les galets. Il ne lui restait qu’un dernier effort. Il prit un malin plaisir à gifler Clavel pour le réveiller et le mettre sur l’échelle. A son grand désarroi, ils n’étaient pas hors de portée des quelques archers postés au bord de l’eau. De nouveau les traits sifflèrent autour de Phocas qui était littéralement dos au mur. Jetant un coup d’œil au-dessus de lui, il put contempler le béant séant du prince du Val qui s’élevait avec une manifeste lourdeur. Sans attendre, Phocas se hissa à son tour, dévoilant son torse presque nu à la pointe des flèches qui venaient s’éclater à quelques centimètres de lui. C’était le dernier effort à fournir avant d’être abrité derrière le parapet. Le dernier effort avant de pouvoir s’affaler sur les pavés chauffés par un Soleil d’été torride et de sentir la poussière pétiller entre ses omoplates. Le dernier effort avant de pouvoir se désaltérer après plus de dix heures de bataille effrénée. Le dernier effort avant de se rincer le visage à l’eau vinaigrée et à croquer dans un quartier de citron. Le dernier effort, tout petit effort, avant le réconfort.

Ce n’est que lorsque sa main embrassa l’avant dernier barreau de l’échelle que Phocas abandonna tout espoir. Il pouvait déjà sentir la chaleur des pavés et l’odeur du thé brûlant, il pouvait déjà voir s’affairer une armée d’écuyers, de pages, de valets et de femmes voilées, il pouvait déjà s’imaginer respirer un grand coup quand il sentit la pointe glaciale et acérée d’une flèche se ficher entre ses omoplates. Les yeux écarquillés, le souffle coupé, Phocas resta immobile une seconde.

Et le monde se fit néant.


Dernière édition par Cléophas d'Angleroy le Sam 11 Avr 2015 - 23:04, édité 1 fois
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Sam 7 Fév 2015 - 2:35

Du haut des murailles, le Prince Oxynte observait le cours paisible de l’Adémore. Ses légions n’avaient pas pris part à la bataille qui opposait le Prince-Primat aux péninsulaires. Au lieu de cela, il s’était terré derrière ses remparts attendant que l’orage passe. Ce comportement lui avait valu un lot de regards torves et de médisances à la cour. Jusque dans son fief, on se défiait de son autorité regardant avec étrangeté l’homme qui avait renié ses alliances et son sang sans aucune raison apparente. Oxynte avait vu ses amitiés se dissoudre depuis ce jour qu’il avait répondu non à l’appel de son suzerain, il n’entendait plus les acclamations de son peuple. Depuis ce jour, il n’avait pas quitté son palais de crainte qu’une lame se logeât entre ses reins, se confinant entre les quatre murs gris de ses appartements, refusant de parler à aucun homme, ne s’approchant d’aucune fenêtre. A fond de lui, il nourrissait l’espoir que ce n’était que vaines précautions et que nul ne pouvait le souhaiter mort, pourtant beaucoup de gamins téméraires et de renégats en quête de gloriole avaient tenté de passer les portes du palais, empire aux lèvres et armes à la main. S’il semblait peu au fait des choses du monde, Oxynte était d’une perspicacité sans faille et son réseau de correspondants s’étendait bien au-delà des limites de l’empire, même alité il pouvait deviser avec les plus grands érudits de Nisétis et déplacer ses armées. C’aurait été idiot de penser qu’il avait soudainement coupé le contact avec le reste du Valmer ou de la péninsule car il avait bien fait le contraire.

Un page frappa quatre coups à la porte avant de l’ouvrir brusquement. Oxynte put enfin poser le regard sur cet homme avec qui il avait conversé maintes fois depuis le début de la guerre. Il ne s’embarrassa pas de révérence ni de marques de courtoisie, après tout cet homme était là pour le spolier. Ou plutôt, pour spolier son pays. L’homme avait sur lui une peau de loup gris qui recouvrait une pelisse de laine grossièrement teintée de vert. Il avait toutes les caractéristiques des péninsulaires : son teint était clairs, ses yeux d’un bleu d’eau de source et ses cheveux étaient si blonds qu’ils tiraient vers l’argent. Ses épaules étaient larges, son profil brut et ses traits épais contrastaient avec la grâce qui émanait de son visage ; tiraillé qu’il était entre la sveltesse des Immortels et la lourdeur du Médian.

« Eanfrith » dit-il tout en l’écorchant allègrement « je ne sais pas si je dois me réjouir de votre venue. »
« Et moi d’être là »
« Vous aurez plus à gagner que moi dans cette affaire. »
« Rien n’est fait pour le moment, cher Oxynte. »
« Le « e » n’est pas muet. »

« Pardon. » lui répondit l’émissaire, un sourire aux lèvres.

C’était un homme narquois à l’accent lourdement marqué par ses origines montagnardes. Il ne connaissait rien des Pharétans, c’était sans doute la première fois qu’il mettait le pied dans une de leurs cités à en juger par les coups d’œil admiratifs qu’il jetait aux fresques et aux sculptures qui encombraient la chambre du Prince. Il faut dire qu’Adunantiae était une des plus belles cités de la côte. Pour le visiteur venant d’Orient, elle jaillissait de l’horizon comme un chaos de granite, ses demeures d’un gris d’argent contrastant avec l’émeraude profond des collines environnantes, quant à celui qui venait du Sud depuis l’embouchure de l’Adémore elle offrait la courbe vertigineuse de ses viaducs, la ligne acérée de ses quais et de ses façades monochromes. Cette cité avait des relents d’ancienne capitale, elle affichait fièrement sur chacun de ses temples et de ses palais son très court passé de siège princier. Autrefois, alors que le Valmer était en proie à une crise inédite, le Prince décida de quitter sa capitale pour s’installer dans la seconde plus grande ville de sa principauté. Là il avait essayé de rétablir sa cour, ses institutions, de rassembler une armée de gens loyaux pour reprendre à la faveur d’une révolte paysanne, le contrôle de la capitale. Sa marche que les chroniques appelèrent tôt « La marche des pieds-mouillés », de ce que ses participants finirent par se noyer dans l’Adémore, fut un échec cinglant qui mit fin à l’ère d’or d’Adunantiae. Malgré tout, depuis que la cité était devenue une principauté, elle avait gardé une influence notable dans toutes les sphères de la vie Valmaréenne, jusqu’à faire de son prince le deuxième homme en importance après le Prince-Primat lui-même. Une préséance qui, conjuguée à son insubordination, avait valu à Oxynte d’être convoité par le jeune Fiiram qui se proclamait roi de la péninsule. S’il avait longtemps refusé les avances, trop attaché à son indépendance à et son allégeance à l’Empire, Oxynte avait vite cédé lorsqu’on lui fit la promesse d’une gloire rapide et du contrôle entier sur le Val si le royaume venait à le mettre à genoux.

C’est ce qui avait mené Eanfrith au travers des campagnes sauvages du Val jusqu’à l’ancienne et brève capitale. S’il parvenait à ramener le Val dans sa poche, il obtiendrait un siège à la pairie, une rente confortable ainsi qu’un domaine taillé dans les terres suderonnes. Quoiqu’il eût préféré s’établir dans le Médian, Eanfrith commençait à apprécier ces colonies qui refoulaient les épices et le miel, subjugué qu’il était par leur architecture, leurs cultes et leurs mœurs étranges. D’une certaine manière, il faisait là ses repérages, sûr qu’il hériterait d’Adunantiae à l’issue des négociations. Oxynte pour sa part n’avait pas mis longtemps avant de déceler cette flamme de convoitise qui animait le péninsulaire et s’il savait quelque chose, c’est que sa cité ne tomberait pas dans les mains d’un vandale dont la seule qualité était de parler la langue franque.

Si Oxynte était de moins en moins sûr de ce qu’il faisait, il ne le laissait pas paraître une seconde. De son visage creusé par les rides se dégageait une sévérité peu engageante, son regard toujours fixé sur un horizon nébuleux. Vérifiant qu’il était seul, jetant un coup d’œil à son hôte il finit par s’asseoir sur un fauteuil, invitant le nordique à faire de même. Il s’empara d’un broc qui traînait et en versa la liqueur dans deux coupes de terre cuite.

« Vous comprenez bien que si un mot de notre entrevue s’échappe, notre accord tombe à l’eau » reprit Oxynte, ses yeux verrouillés dans ceux de son interlocuteur.
« Je le comprends » rétorqua Eanfrith, abritant son sourire narquois derrière sa coupe. « Je n’ai aucun intérêt à ce que notre accord échoue, si cela peut vous rassurer. »
« Bon, comment est-ce que ça va se passer ? Vous allez marcher sur la capitale ? »
« Ce n’est pas si simple, Prince. Notre armée est bloquée toujours bloquée à Velyn. Evidemment, ce serait beaucoup plus simple de mettre fin à cette guerre si vous nous laissiez traverser - »

« Hors de question ! » le coupa Oxynta. « Je ne sais pas comment vous traitez de ces choses dans vos pays, mais ce que vous me demandez de faire n’est rien d’autre qu’un acte de trahison et vous savez aussi bien que moi le sort que le Valmer réserve aux traîtres »
« Allons Prince, ma présence ici n’est-ce pas déjà de la trahison ? » continua Eanfrith, dévoilant un rideau de dents jaunâtres et acérées derrière son sourire sournois.
« Vous voyez très bien de quoi je parle. Je ne vais pas pouvoir manœuvrer comme il faut si le mot se répand que j’ai pactisé avec l’ennemi ».

Eanfrith éclata de rire, de ces rires gras qui dénotent une forme de condescendance. Intérieurement, Oxynte fulminait. Chaque seconde de plus qu’il passait à deviser avec cet homme lui donnait une raison nouvelle de tourner les talons et de tout annuler. Puis il repensait à l’ingrat Clavel qui, une fois le fessier posé sur le trône s’était laissé aller à un attentisme qui s’avérait fatal pour la principauté. En dépit du dégoût que lui inspirait l’émissaire barbare, il mènerait à bout son stratagème. C’est en tout cas ce qu’il pensait.

« Oui, avec l’ennemi. Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous entrerez dans la capitale sous l’acclamation du peuple ? A peine vos miliciens auront-ils posé les pieds à Valmer qu’ils seront embusqués et massacrés. Et si vos soldats passeront par ma ville, c’est ma tête qui sera au bout d’une pique. Vous voulez le Val, je vous le donnerai, à la seule condition que vous me laissiez faire ma part comme je l’entends. »

Oxynte avait été ferme. En face de lui, l’émissaire avait décroché son sourire laissant place à la mine composée d’un homme piqué dans son orgueil. Ces dernières années de guerre avaient été marquées par un roi de plus en plus intrusif dans les affaires d’Oxynte pensant que le notable pharétan cèderait à la pression, sans savoir que cet homme était roué aux intrigues des palais. Mais ces derniers temps, alors qu’il avait compris le message et espacé ses émissaires, le roi Fiiram s’était montré particulièrement insistant. Il fallait dire qu’Oxynte avait plusieurs fois par le passé tenté de faire échouer l’entreprise qu’il avait lui-même montée, mettant à rude épreuve la patience d’un roi péninsulaire réputé pour ses accès de colère. La venue d’Eanfrith était un message, la dernière chance qu’Oxynte aurait d’embrasser la foi pentienne et d’aider leur roi avant que ce dernier ne ruine le Valmer tout entier, sans considération pour le Prince et ses anciennes alliances.

« Ecoutez, dites au roi que lorsque Velyn tombera, la capitale n’aura plus le choix que de chercher un autre prince. Clavel n’a aucun charisme, une fois son échec consommé, tout le Palais lui tournera le dos. Cela me donnera le champ libre pour imposer la paix et cesser les combats. Les seigneurs sont épuisés, acculés, désespérés même. Assurez-vous de prendre Velyn, le reste coulera comme une traînée de neige. »
« Ravi que nous ayons enfin pu trouver un accord. Si vous essayez encore une fois de retarder le traité Prince, le roi m’a chargé de vous dire qu’il n’hésitera pas à exposer auprès de vos amis nos petites manigances. »
lança un Eanfrith plus pédant que jamais, alors qu’il se relevait. « De vous à moi, je suis certain que vous ferez ce qui est juste. »

Ponctuée d’un clin d’œil, cette dernière phrase se gorgeait d’un sous-entendu déplaisant à Oxynte. Celui-ci expédia son hôte hors de ses quartiers avant de refermer les portes. Il en profita pour lâcher un long soupir alors qu’il s’affalait sur son fauteuil. Leurs ailes étendues, les effigies de dragon à demi dans l’ombre avaient observé la scène. Oxynte le savait, les dieux désapprouvaient ce qu’il était en train de faire. Drapés d’obscurité, ils surveillaient, ils jugeaient et Oxynte regardait ses mains. Ce que les dieux lui refusaient, il le trouverait ailleurs. Attendu, un homme entra dans la pièce par une porte dérobée, son corps dissimulé sous une longue cape de velours cramoisi. Il suffisait de le regarder pour savoir que cet homme n’était pas de la péninsule. C’est à peine s’il était de ce monde ; et pour cause, il descendait des dracennes. Tout, de son port altier à ses yeux d’un bleu irréel, à sa voix suave en passant par ses mouvements d’une lenteur presque éthérée trahissaient son étrangeté. L’homme résidait dans les souterrains d’Adunantiae depuis des âges, rompu aux arcanes nisétiennes il leur avait abandonné son âme. A défaut de pouvoir se racheter un séjour auprès des dieux, il se vendait pour une rente généreuse. Et il n’avait pas trouvé de mécène plus soucieux que le Prince Oxynte en ces temps troublés.

« Magister. » sa voix fit taire tous les esprits présents dans la salle. Ses mots éructaient une force invisible qui forçait l’écoute et le respect. « J’ai trouvé ce que je cherchais. Il ne me manque qu’un seul élément pour que le rituel soit parfait. »

Oxynte hésitait à répondre. Il savait plus que quiconque que les mots qu’il prononcerait étaient des contrats passés devant l’éternité, dont ce dracenne macabre serait le garant. En même temps, il était trop tard pour faire machine arrière.

« Lequel » répondit-il à mi-voix, sans regarder le mage.
« Le sang d’un prince. »
Oxynte comprit qu’il était trop tard.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Jeu 12 Fév 2015 - 22:05


Clavel était ailleurs. La bataille avait beau faire rage autour de lui, il ne pouvait détourner son attention de ce cadavre encore chaud en train d’éjaculer ses dernières gouttes de sang. Le corps raidi de Phocas lui rappelait à quel point il avait été près de mourir – une première pour cet enfant des châteaux et des cours ombragées. Autour de lui, l’Humanité était aux abois : la chaussée du pont était noircie des régiments de Velyn qui se mettaient en rang, les rescapés de la bataille eux s’épanchaient en complaintes aigues, les fumées du champ prenaient aux yeux et à la gorge sans qu’on pût y voir quoi que ce soit. On évoluait dans une brume sinistre et chaude, parfois entrecoupée d’images du châtelet prêt à s’effondrer. Les coups répétés des béliers allaient mettre à terre les portes tremblantes, permettant aux hordes barbares d’inonder la voie en laissant derrière eux un sillage de massacre et de sauvagerie. Clavel ne serait pas témoin de cela, il ne voulait pas l’être. Quelque chose de son âme venait de s’embraser, faisant naître en lui une pléthore de sensations qui lui étaient jusqu’alors inconnus : l’adrénaline, la pensée claire, les membres engourdis, la rage aux lèvres et aux dents, ce besoin inassouvi de vengeance et de meurtre qui le faisait se mouvoir, se relever, récupérer l’épée d’un héros tombé pour lui et crier jusqu’à ce que ses cordes vocales se mettent à saigner.

Il n’était pas le seul à être surpris de ce soudain regain de charisme. Tous, soldats, mages, pages et sentinelles s’émerveillaient de ce que leur prince se hissait enfin à la hauteur de son office. Sur la chaussée, la tension était palpable ; que ce soit dans le cœur des éphèbes qui goûtaient au sang pour la première fois de leur vie, dans les yeux las des vétérans qui savaient qu’ils y livreraient leur dernier combat, dans le pouls inaudible des moines de Velyn qui constataient la vanité de leurs prières. L’ost déferlerait sur eux comme un raz-de-marée sur une ville de pêcheurs et eux s’accrocheraient tant bien que mal à tout ce qu’ils trouveraient sous la main. Le bélier se faisait de plus en plus insistant, les craquements de la porte de plus en plus assourdissants. Au loin, on pouvait apercevoir les trébuchets être réajustés, leurs archers préparer leurs braseros, on pouvait imaginer le capitaine de la Marche jubilant devant le châtelet prêt à rendre l’âme. Devant lui, des centaines d’hommes frais et revigorés par cet air de victoire étaient sur le qui-vive ; eux aussi étaient dans l’appréhension, celle de savoir qui reviendrait à la fin de la bataille avec le plus de têtes fauchées. On sonnait du cor, on donnait de la voix, on tentait de se trouver une contenance de chaque côté du fortin lorsque les coups cessèrent.

La seconde qui suivit fut la plus longue de toutes leurs vies.

La porte dégondée mit une éternité à tomber, ce qui n’empêcha pas les plus ardents de décocher leurs premières flèches. Le moment de répit avait été de courte durée pour Clavel qui prenait position entre les deux arches centrales du pont. Derrière lui, les lourdes portes de Velyn vomissaient toujours plus d’hommes, la dernière poignée d’hommes braves que le Valmer pouvait sacrifier. Leurs dernières réserves étaient jetées là, sur l’étroite chaussée d’un pont ordinaire. Le cœur de Clavel battait était à deux doigts de rompre sa cage thoracique alors qu’il voyait déjà ses soldats faiblir devant l’ennemi. La première vague ne s’était pas retirée que le moral des Valmaréens était retombé au plus bas. Clavel cria une fois encore, pour redonner du courage à ses troupes, puis tenta de se frayer un passage entre les épaules de ses hommes apeurés. Jamais avant ce jour Clavel ne s’était senti Prince, c’était à peine s’il se sentait de sang pur ; il n’avait jamais compris le lien qu’unissait un monarque à son peuple, jamais compris le culte inédit que rendaient les Valmaréens à leurs Princes. Depuis toujours, il se contentait d’accepter la place qu’on lui avait attribuée, considérant le trône comme un siège un peu mieux tapissé que les autres mais là, pendant que son regard s’appesantissait sur ces faces déformées par l’angoisse et ces yeux noyés dans le désespoir, Clavel se laissait submerger par une affection toute paternelle pour ces jeunes hommes : c’étaient ses enfants. Ses enfants qu’il avait, sans même y penser, envoyés à la mort. Et il était bien décidé à mourir avec eux.

« Per Dia ! Pro Deia ! An Dea ! » lança-t-il la voix pleine de regrets qui se métamorphosaient à la vitesse du son en une rage incontrôlable, avant de se lancer sans réfléchir –comme il l’avait toujours fait- dans la mêlée, quitte à s’y faire embrocher vulgairement. A homme vulgaire, fin vulgaire, aurait-il dit si on avait pris le temps de deviser avec son esprit subitement délivré de tous ses voiles. A vrai  dire, la vision était si surréaliste que même les péninsulaires s’arrêtèrent momentanément de frapper, trop étonnés de voir celui qu’ils surnommaient « Le fondant » agiter furieusement ses bourrelets dans leur direction. Clavel profita de cette stupéfaction pour asséner un large coup aux trois hommes quatre hommes devant lui, et de continuer à trancher le lard de ces jouvenceaux à peine plus âgés que ceux qu’il pensait défendre. La sueur lui brûlait les yeux, l’empêchait de voir clairement qui il frappait mais il n’en avait cure ; il savait que s’il arrêtait ne serait-ce qu’une seconde de frapper, il recevrait lui aussi une pointe acérée entre les omoplates. L’écume pendait à ses lèvres, bien éclatées par le combat, puis dérangée par le choc des épées allait se coller comme un linceul sur les visages déjà blêmes des premiers morts. Les soldats se piétinaient les uns les autres, foulant les faces pleines de cicatrices, barbotant dans une mare visqueuse et nauséabonde de sang et de fluides mêlés. En pleine lutte, on pouvait entendre les os craquer, les muscles se déchirer, les ligaments rompre et les yeux éclater sous le grondement sourd des projectiles qui venaient s’écraser contre les murs du fortin. Le sol vibrait sous les coups du combat, Clavel ne sentait plus aucun de ses membres, l’hémoglobine repeignait les pavés couleur-de-sable et empourprait les tabards d’azur où trônait le laurier, ses mains étaient lourdes et ses épaules rouillées. Pourtant, par un miracle dont il ne connaissait les rouages, il se tenait debout et continuait de se battre, taillant, dépeçant, déchiquetant les pièces d’armure qui se trouvaient à sa portée. En vain.

Face à lui l’ennemi continuait d’affluer, chaque soldat tombé était aussitôt remplacé par un autre frais et vaillant, le cœur bondissant de l’envie de tuer. Ils n’allaient nulle part en se battant ainsi contre une force inépuisable, lui était déjà à deux doigts de vomir sa bile tant l’effort était insoutenable et voilà qu’il posait les yeux sur un autre de ces béjaunes bardés de maille et de cuir, l’œil brillant et les joues roses ; un autre de ces béjaunes contre qui il devrait échanger quelques passes avant de lui planter sa lame en pleine cage thoracique, derrière l’oreille ou en travers du visage. Bientôt son genou fléchirait sous le poids du combat, son bras sans prévenir lâcherait l’épée et le bouclier ne lui laissait que son torse et ses pieds pour ramper en arrière et fuir l’armée monstrueuse qui n’attendrait qu’à l’avaler. La perspective de cette mort aussi lente que lâche lui fit vriller les iris, alors il convoqua toute son énergie et dans une dernière tentative, il combattit. Il combattit avec l’ardeur des morts et des désespérés, habité par la vision de sa terre-mère ravagée par le flot des hérétiques, profanée jusque dans sa moelle par des barbares sans nom, des peuplades sauvages aux mœurs aussi obscures que leur foi était discutable. Quelle bannière flotterait sur la tour de Clavel, quelle langue parlerait-on dans les temples de la capitale ? Quel nom invoqueraient plus tard les marins et les guerriers, eux qui aujourd’hui juraient par les noms secrets de dragons anciens ? La pensée lui ravageait l’esprit quand une clameur monta parmi la multitude du Valmer. La rumeur d’abord sourde finit par exploser en un cri libérateur chacun le reprenant de plus en plus fort au point que les péninsulaires en fussent effrayés.

« Magiê ! Magiê ! Les mages ! »

Ils arrivaient. Personne ne les espérait plus. Clavel lui-même pensait qu’ils étaient tous partis lorsqu’il avait crié à leur archimage qu’il pouvait aisément se passer de lui. Personne n’avait plus entendu de nouvelle de leur ordre depuis, pas même le prince de Velyn où résidaient pourtant les sorciers. Clavel se hâta à leur rencontre, apercevant l’archimage se préparant avec ses frères de l’ordre. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il toisait largement la plupart des hommes sur le pont et était aisément reconnaissable entre tous. Son habit était différent de celui des autres magiciens, sa cape était pourpre et cousue de galons turquoise, pour rappeler ses origines nisétiennes. A peine plus vieux que Clavel, il avait pourtant arpenté toutes les voies du monde et s’était vu propulsé à la tête de l’ordre alors qu’il était encore tout jeune. Clavel se souvenait de l’étonnement que sa nomination avait provoqué dans le palais et dans tous les ordres de mages mineurs qui essaimaient la région. Ce jeune homme prouvait à lui seul que valeur n’attend pas le nombre des années. Quand il vit le Prince, Massili n’eut aucun sursaut, pas même une once de remontrance à son égard, plutôt il décela dans ses yeux la révolution intérieure qui s’opérait en lui et pour laquelle il lui montrerait bien des égards. Il le salua brièvement mais respectueusement, s’enquérant de la situation, regardant de tous côtés, inspectant le sol et l’Adémore, jaugeant l’état du ciel et des nuages, le nombre d’ennemis présents sur l’autre rive. Clavel pensait parler dans le vide, le rappela à l’ordre mais l’archimage ne lui répondait qu’en phrases hermétiques.

- Le flot était-il rapide ?
- Quel flot !
- L’Adémore. Etait-il rapide ?
- Non, non ! Mais qu’est-ce que ça a à voir avec –
- Vos pieds touchaient la vase ?
- Massili –
- Vos pieds, touchaient-ils la vase ?
- Qu’est-ce que vous en avez à secouer per Dia !
- J’ai besoin de savoir Clavel. Tu as besoin de mon aide, j’ai besoin de tes réponses
.

Massili venait de le tutoyer. Cela avait l’air insignifiant, mais Clavel en fut touché. Sa mémoire ne pouvait lui rendre compte d’autre personne l’ayant tutoyé que son père et bien que l’archimage n’ait rien à voir avec lui, Clavel s’en sentit rassuré. Sans prévenir, il venait de tomber dans une bulle de quiétude, où nulle critique ne pouvait l’atteindre ; que nul trait, nulle épée ne pourrait briser. Ce tutoiement le renvoya à ses jeunes années quand il pouvait encore profiter de la vie comme il l’entendait sans qu’autour de lui une nuée de corneilles batte des ailes et souhaite son échec. La dignité de Prince-Primat l’avait éreinté, vidé de son énergie et de son âme, trop occupé qu’il était à lutter contre les médisances et les sorts que l’on jetait contre lui. Aussi, ce simple tutoiement fut-il pour lui le plus insoupçonné des cadeaux. Il s’en délecta hors du temps, profitant de cette milliseconde qu’un homme qu’il avait pourtant humilié venait de lui accorder.

- Clavel ?
- Oui…enfin non, mes pieds ne touchaient pas la vase.
- Parfait. Il va falloir que tu prennes tes hommes et que vous vous mettiez à couvert.
- A couvert de quoi ?
- Des murailles.
- Vous êtes cinglé ? Vous voulez peut-être que je leur laisse le Val tant que nous y sommes ? Je n’ai pas le temps de jouer Massili, alors dites-moi clairement ce que vous avez en tête.
- Je vais repousser ces enfants de limon. Mais il faudra que tes hommes se mettent à couvert lorsque je te le dirai
.

Il sortit un morceau de charbon d’une de ses poches ainsi qu’un sac d’herbes et de poudres aromatiques.

- - Qu’allez-vous faire ?
- Ne t’occupe pas de ça. Il me faut le corps d’un homme bon.
- Regardez, il n’y a que ça !
- Un corps j’ai dit. Il me faut un cadavre, encore frais.
- De la nigromancie ? Massili, vous savez –
- Cela me rebute autant que toi Clavel, si j’avais un autre choix crois-moi que je l’aurais saisi. Ce corps !
- Là, là ! C’est un homme bon !
- Mort depuis quand ?
- Une heure tout au plus.
- Parfait. Fais-moi de la place au milieu de tes hommes et dis-leur qu’ils devront se tenir prêts.
- Qu’allez-vous faire !
- Encore une fois, laisse-moi à mes affaires
.

Clavel resta coi un moment puis s’activa à faire de la place dans les rangs. Il fit passer le mot à ses capitaines, leur disant qu’ils devraient battre en retraite à son signal puis jeta un coup d’œil sur ce que faisait Massili. Ce dernier traînait la dépouille encore tiède de Phocas d’une main, un athamé de cuivre pli dans l’autre. Son regard déterminé et son pas raide en disaient long sur ce qu’il comptait faire de ce pauvre homme, Clavel crut même voir dans les yeux à entrouverts du cadavre ceux encore brillants de son capitaine, il crut même entendre sa voix supplier qu’on arrêtât l’archimage ce qui lui fit jaillir des frissons le long de la colonne. Le colosse passa devant lui sans lui adresser de regard, éructant de sa voix caverneuse des « Spatiê ! » si injonctifs que les hommes se bousculaient pour ne pas croiser ses pas. Clavel lui disait déjà à quelques hommes autour de lui d’aller se réfugier dans la citadelle tout en étant hypnotisé par la marche de Massili. Les soldats lui avaient ménagé un espace assez grand au milieu du pont, tentant tant bien que mal de repousser l’assaut sans reculer. D’où il était, le Prince vit la silhouette longiligne de l’archimage lâcher le cadavre et se pencher sur lui, puis il leva son bras droit d’un mouvement brusque et du sang se mit à gicler comme si le cœur de Phocas battait encore. Clavel s’approcha discrètement empruntant le sillon que Massili avait tracé mais à mesure qu’il s’avançait son estomac se nouait, sa gorge se serrait et des perles de sueur venaient chatouiller ses tempes et sa nuque. Sans pouvoir l’expliquer, il sentait une force invisible essayer de le saisir, pesant sur ses épaules et son crâne. Il n’était apparemment pas seul car Massili souleva la tête en direction de Clavel. Il avait compris. Sans s’attarder il se pencha de nouveau sur le cadavre de Phocas comme un fauve déchiquetant une carcasse, trempant ses mains et les pans de sa robe dans le sang étrangement visqueux du capitaine. D’un bond il se leva puis se mit à tracer des signes sur le sol accompagnés de symbole qui ressemblaient fort à une forme archaïque de l’oliyan que personne ne parlait ou ne lisait depuis plusieurs millénaires. Alors se saisissant de son athamé encore dégoulinant de sang, le cœur battant et pressé par une bataille qui n’en terminait plus, de toute sa hauteur Massili se dressa et levant les deux mains au ciel jointes autour de l’athamé, il entonna à voix haute un cantique.

Clavel n’attendit pas et commença à faire reculer les soldats, les bousculant, leur criant aux oreilles, sans perdre du regard Massili qui s’abandonnait à ses rituels. Maintenant, les valmaréens aussi sentaient l’immonde présence peser sur eux et se faisaient de moins en moins prier pour s’en aller. La tête de Clavel était près d’imploser et de toutes ses forces il se retint de vomir ce qui ne fut pas le cas pour certains de ses soldats. On lui avait toujours dit dans ses jeunes années de se tenir loin de la goétie et encore plus de la nigromancie, de ne s’en approcher à aucun prétexte sous peine de souffrir de séquelles irréparables. Il en avait croisés des hommes qui avaient joué avec les morts, il avait constaté l’usure de leurs visages, leurs crânes chauves, leurs visages émaciés. Certains ne pouvaient plus bouger, ni voir ni parler, d’autres encore étaient hantés et avaient perdu la raison. De voir ce  jeune Massili se tenir ainsi sans vaciller alors qu’autour de lui tout le monde rendait l’âme ou les tripes lui imposa le respect. Sans s’y attendre Massili lui fit signe et Clavel cria à tous de battre en retraite.

Massili continuait pourtant de chanter. Un air que Clavel connaissait sans pouvoir y mettre de nom. La langue devait être une forme d’oliyan seulement connue des bardes et des érudits mais il arrivait à en retrouver quelques mots. Les hommes tout autour couraient en tous sens à la surprise des péninsulaires qui entreprirent de les suivre. Le pont se dégarnissait à vue d’œil mais Massili ne bougeait point. Un capitaine vint vers Clavel et lui demanda de le suivre mais il ne lui répondit qu’une parole vague. Clavel se sentait traîné par cette même force, avançant alors que le monde reculait, vers cet archimage aux tempes bien garnies et qui dans quelques secondes se trouverait face à une rangée d’archers. Il connaissait ce chant. On le lui avait chanté. Sa vision avait beau s’obscurcir il pouvait encore sentir le bouillonnement des eaux de l’Adémore et la rupture qui s’effectuait dans le ciel. Les paroles lui revinrent en même temps que des bribes de mémoires enfouies : il revoyait penché sur lui un homme dans un paysage enflammé entonner ce même chant en lui frottant le front. C’était le cantique de l’Agni, qui disait :

Flammes de l’En-Haut, descendez sur nous. Je balaierai la surface des océans de mon souffle de braises et j’épargnerai ton corps de mes laves car tu m’appelles et je te réponds. Je descendrai comme la ruine sur ceux qui t’insultent et sur ceux qui maudissent mon nom je ferai pleuvoir les rochers brûlants de ma demeure. Ils seront ensevelis sous les cendres tes ennemis et toi, je te laverai dans les vapeurs de ma bouche et les torrents de mon ire. Car tu es mon prêtre. Car tu m’appelles et moi, l’Agni, je te réponds

L’Adémore se mit à bouillir au-dessous d’eux et prit la couleur du sang. Du flot grondant s’élevait une vapeur rance et brûlante, sentant le métal et le sang chauffée, chargée de paillettes luisantes. Le Soleil se reflétait dans chacun de ces flocons faisant mine d’embraser le nuage qui montait toujours plus haut et avançait vers l’autre rive. On entendait la voix sourde des hommes du Val crier le nom de leur prince et le chant aigu de l’archimage s’opposer aux cris d’effroi des péninsulaires et à leur stupeur aussi solide qu’un mur de pierres.

« Je balaierai la surface des océans de mon souffle de braise». La vapeur se répandit sur les bancs de la rivière et galopait le long de la plaine, rongeant les pieds nus des hommes blonds venus du Nord.

« J’épargnerai ton corps de mes laves car tu m’appelles et je te réponds » Clavel sentait ce nuage froid et humide coller à son peau, mais lui ne criait pas. La brume l’enveloppait et le caressait de sa fraîcheur tandis qu’il entendait les râles de douleur des péninsulaires dont la peau se couvrait de cloques.

« Je descendrai comme la ruine sur ceux qui t’insultent et sur ceux qui maudissent ton nom, je ferai pleuvoir les rochers brûlants de ma demeure ». Alors, Massili cessa de chanter et les milliers de paillettes se mirent à pleuvoir sur les péninsulaires. Le déluge d’étincelles embrasa les herbes séchées et les arbres couronnant le tertre. Dans les cris de peur et alors que ses yeux ne voyaient rien que ce grand écran blanc moucheté de flammes, Clavel pouvait voir le visage du capitaine de la Marche rougir et fondre sous la chaleur écrasante et la pluie de flammes. Un sentiment étrange de jubilation titillait ses organes et lui déclencha un rire si spontané, de cette spontanéité enfantine que trop souvent l’on associe à la candeur. Son diaphragme rebondissait sans s’arrêter alors que la mort sévissait à l’entour.

« Ils seront ensevelis sous les cendres tes ennemis » Massili s’était couché sur le sol dans le silence, Clavel voyait son corps étalé sur le sol comme une ombre géante. Le vent soufflait et les étincelles brûlaient de plus en plus fort, tombant sur les hommes comme une lave liquide, comme un feu résistant à tous les éléments. Les cris se firent plus sourds, jusqu’à ce qu’ils ne devinssent plus qu’un lointain écho étouffé par l’épais rideau de brume.

« Et toi, je te laverai dans les vapeurs de ma bouche et les torrents de mon ire. » Clavel n’en finit plus de rire et ce qui devait arriver arrivant, il cracha sur le sol sa bile. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher et son rire repartit de plus belle, rire nerveux plus que sincère, qui lui arrachait les tripes et lui décollait les poumons. Oh il souffrait c’était évident, si bien qu’il lâcha quelques larmes mais au-dedans de son corps et de son âme, il venait de sentir une membrane éclater, comme un abcès douloureux qui une fois percé laisse douloureusement son pus s’écouler, douleur atroce et pourtant si bonne.

« Car tu es mon prêtre » Lorsqu’il n’en put plus et que toute énergie eut quitté son corps, Clavel s’effondra comme son archimage d’ami. Il respirait mieux, il voyait mieux, il ressentait mieux toutes choses, pas celles autour de lui, mais celles derrière ce nuage de vapeur et ces étincelles de magie, là où les dragons demeurent endormis sur leurs trônes d’albâtres, sur les cimes enneigées où règnent les astres. La voix de Massili scandant ses versets tambourinait à ses tympans mais ce n’était plus l’archimage qui parlait. Entre les accents de rage et de solennité, Clavel en était persuadé, c’était l’Agni qu’il entendait.

« Car tu m’appelles et moi je te réponds ».
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Jeu 9 Avr 2015 - 15:22


« Attends, attends, attends ! »

Le mage s’était précipité vers le novice, lui ôtant une branche de sureau des mains.

« Regarde bien : les fleurs ne sont pas encore sorties. Coupe seulement celles qui sont sorties et laisse les autres éclore. Autrement le sirop ne sera pas assez parfumé. Eh beh, ne me regarde pas comme ça ! Si tu comptes rentrer dans l’ordre, il te faudra vivre à notre rythme et notre rythme est celui de la nature. Pour qu’un rituel fonctionne il faut des ingrédients, des herbes en offrande, des résines à brûler. Si tes ingrédients sont rances, les dieux seront courroucés, tu n’attireras que de bas esprits qui ne t’aideront pas. Mais si tu sacrifies dans le feu le fruit du travail minutieux de la nature et de ta patience, les dieux te récompenseront à la hauteur du temps passé et du soin donné. Alors pose ta lame, cherche la bonne branche et lorsque tu l’auras trouvée et que tu sentiras en ton âme qu’elle est belle et noble, tu pourras la couper et me la donner. D’accord ? »

Le vieil homme posa ses mains fripées sur celles encore grasses du novice. C’étaient des mains fines, frêles, à la peau tannée, tirée mais douce et poudrée au toucher. Il s’écarta, ses petites sandalettes frappant les briques de l’allée, se perdant entre les arbres et les ronces. Frère Oséon était l’un des doyens de l’ordre qui s’était installé à Velyn, sa longue barbe grise séparée en deux descendait jusqu’à sa taille, sa silhouette était courbée, son pas lent et sa voix tremblotante, mais derrière ses sourcils broussailleux on pouvait déceler les yeux vifs d’un éternel enfant. Alors que la lueur de la guerre venait à poindre sur le Val, Oséon avait abandonné toute responsabilité pour se consacrer au tutorat. En effet, les novices s’étaient pressés à la porte de la citadelle quand la nouvelle de premiers exploits divins avait atterri dans les bas-fonds de la capitale. Mais voilà, le conflit avait duré, d’escarmouches en égratignures en mer, les péninsulaires peinant à percer les défenses du Valmer et à poser le pied au-delà de l’orée des pinèdes et les novices s’accumulaient dans les hautes salles de la citadelle.

Au-dessus du jardin clôt de mur, on pouvait voir trois immenses baies taillées dans la pierre, folie d’un des Princes du Val reconnu pour son exubérance. Ces trois baies donnaient sur une vaste salle qu’il avait faite réaménager et où s’entassaient des candélabres de cuivre pur, des tapis de soie d’or, des fresques colorées et des colonnes toutes en dentelle de pierre. Paranoïaque qu’il était, il crut bon d’établir sa nouvelle cour et son nouveau trône derrière les murs épais de Velyn et c’était là qu’on avait déposé le corps inanimé d’un autre prince, saisi par les flammes et que l’oubli avait ravi. Cela faisait maintenant trois jours qu’une armada de physiciens, de mages, de thuriféraires, d’herboristes et de pages s’affairait dans les quartiers royaux, allant et venant, l’inquiétude au visage, se concertant dans les alcôves quant à la suite des évènements. Et quels évènements !

On vit une nuée de flammes se dresser au milieu du pont et tomber sur la plaine brûlant une grande partie de l’ost péninsulaire. Après cela, rien. Sur le pont, un grand cercle de suie et au milieu de celui-ci, le corps du prince froid comme le marbre. Le champ de bataille avait été retourné, les armures dentelées, les visages fondus ou calcinés. Une odeur insupportable de cochon fumé planait sur les eaux, odeur que les novices ne connaissaient déjà que trop. Les péninsulaires avaient hissé le drapeau blanc ; les mages avaient envoyé des charrettes pour qu’ils disposassent des corps selon leurs usages. Le pont, prêt à s’écrouler, était devenu l’épicentre d’un silence morbide, aucun vautour ne s’en était approché, les pierres étaient encore chaudes des étincelles tombant du ciel.

Et l’archimage qui s’était évaporé.

A côté du prince, les soldats n’avaient rien trouvé. L’hypothèse qu’il tombât et se noyât passa vite car l’Adémore avait stoppé son cours, presque figé,  les cadavres flottant immobiles à sa surface. Aussi,  bien vite se propagea la rumeur que l’Agni était de retour et qu’il allait venger ses adorateurs et établir son règne de mort et de cendres, se taillant un nid dans le Val, niché entre la chaleur des monts et la fraîcheur de l’Olienne. C’était  l’Agni qui avait donné aux premiers princes du Val leur emblème : le Gryffon. On disait de lui qu’il était un dragon, tantôt un hippogriffe, en tout cas une bête ailée recouverte d’écailles de bronze fumeuses, à la parole aiguisée et au courroux prompt. Les légendes soutinrent que c’est lui qui donna aux pharétans le secret du feu qui ne s’éteint pas, lui  qui avait porté leurs galères jusque sur la péninsule, lui qui avait établi la principauté du Val en écrasant les autochtones et les barbares qui avaient maintes fois tenté d’envahir l’enclave suderonne. Il n’était pas en Valmer une seule famille qui ne rendît d’hommages à leur Père venu du Ciel et qui veillait sur eux comme une aigle sur la plaine. Cette créature légendaire apparaissait sur les fresques, sur les broderies, les tapisseries, dans les contes, les chants, sur le fronton des temples et des palais ; même il avait donné son nom à une caste influente et qui regroupait plusieurs familles de prêtres et de maîtres-mages qui s’étaient dispersés dans tout l’Empire : les Agnésiens, qui se prétendaient issus de l’union sacrée de l’Agni et d’une femme du pays de Nisétis. Leur plus profonde humiliation résidait en ce qu’ils n’avaient jamais réussi à arracher à la dynastie fondatrice du Val les rênes du pouvoir, malgré plusieurs tentatives d’insurrections larvées.

Cela faisait maintenant des millénaires que l’on célébrait le Père du Val et lorsque l’annonce de son retour se fit imminente, on pouvait sentir les cœurs fondre d’anxiété. Certes, il venait de les justifier sur ce pont mangeant près des deux tiers de l’ost ennemi, mais voilà que sa fureur avait retourné la terre, aplani les tertres et allait faire s’écrouler le pont de Velyn, un ouvrage de maçonnerie remarquable digne du travail des Nains, chaque pierre vieille de plusieurs siècles reposant sur le poids de la seconde et ainsi de suite, l’ouvrage entier ayant résisté au temps sans besoin de mortier. L’angoisse grimpa tant et si bien qu’à chaque rayon de Soleil, tout le monde levait les yeux au ciel croyant apercevoir une des écailles du Dieu-Feu. On s’abritait, on calfeutrait les vitraux, puisque le retour de l’Agni devait être accompagné d’une foule de catastrophes et que tous finiraient par périr dans les flammes, fussent-elles purificatrices ou destructrices. Face à un destin qu’il avait tant désiré, le Valmer se rendait compte qu’il n’était pas prêt.
Voilà pourquoi, en même temps que l’on tentait de réveiller le Prince, Oséon et ses novices s’acharnaient à recueillir les ingrédients nécessaires à l’accomplissement d’un sacrifice de réconciliation, rituel complexe et fastidieux qui n’avait pas été effectué depuis plusieurs âges et qui requerrait des ingrédients qui pour beaucoup étaient presque introuvables sur toute la péninsule. Trois jours qu’Oséon envoyait des novices dans tous les ports et les comptoirs de Miradelphia, dans l’espoir de trouver telle fleur, telle épice, telle résine odorante, tel baume liquide. Trois jours qu’il s’affairait à préparer le lieu du sacrifice, à y tracer les runes sacrées et les cercles de sel et de cendres, à dresser la table et creuser le puits du feu divin. Ses faibles mains étaient allées déterrer des pierres, en polir d’autres, ses os craquant sous l’effort. Or il ne pouvait y avoir qu’un cérémoniaire, qu’un sacrificateur et lui, le doyen de son ordre, était par nature dévolu à la tâche. Lui n’aurait pas à verser le sang car du sang avait déjà été versé et sans doute était-ce cela qui avait causé l’ire de l’Agni, lui qui n’acceptait point l’obole de chair humaine. Tandis que beaucoup criaient en secret à la goétie, Oséon chaque nuit sondait les étoiles, ajustant toujours l’orientation de sa table sacrificielle qu’il continuait de polir alors que ses yeux se fermaient.

Goétie. Le mot en faisait pâlir beaucoup, surtout à Velyn, temple sacré par sa fondation, haut-lieu de la théurgie et des arcanes. On y avait toujours vu d’un mauvais œil les nécromants et les jeteurs de malédictions or lorsque l’archimage répandit le sang d’un preux pendant le rituel, on crut revenir des millénaires en arrière, du temps des premiers sortilèges et des premiers pactes, scellés dans les viscères et les artères encore palpitantes des justes. Mais Oséon était loin de tout cela. Lui n’avait plus eu de considération pour ces querelles de mages depuis des lustres, ne se contentant que d’étudier, étudier, étudier, étudier, étudier, consignant ses savoirs acquis dans une somme théurgique qui occupait une salle entière de la bibliothèque de Velyn. Le vieillard avait vécu pour voir ce moment venir et chaque fois qu’il brisait un éclat d’obsidienne ou réorientait la table du sacrifice, il sentait que c’est son âme qu’il répandrait en offrande rituelle et sa vie entière. Il avait d’ailleurs cessé de manger, les yeux rivés vers ce dieu qu’il n’avait jamais contemplé qu’en songe ou qu’en ballade. Ses mouvements étaient devenus plus lents, habités par une musique particulière que lui seul entendait. Doucement, imperceptiblement, le doyen des mages de ce monde passait du monde des vivants à celui des esprits, sans que personne ne s’en rendît compte, trop occupés qu’ils étaient à tergiverser de l’avenir du pays.

La quatrième nuit allait tomber sur la citadelle, ses murailles de granit empourprées du soleil couchant guettant la plaine et l’Adémore immobile. Les derniers effluves de chair brûlée s’en étaient allés, remplacés par le parfum du sureau, du jasmin et du mimosa qui s’élevait depuis le clos fleuri d’où s’échappait Oséon. Une natte à la main, débordante de fleurs et de gouttes de sève, il montait avec peine les marches raides de l’escalier qui menait au niveau supérieur. Seul – point d’âme qui vive pour le soutenir. Ses vertèbres lui lançaient de vifs accès de douleur, aussitôt réprimés par une prière ardente qui s’élevait de son cœur vers l’Agni – lui le mage avait été prêtre, aussi. Dans la cour de monastère, qui siégeait au sommet du piton rocheux, ses fondations comme posées sur les créneaux des murailles, on n’entendait plus rien, pas même le chant des corneilles, pas même le chuchotement des novices qui s’étaient rentrés pour le repas avec leur habit rose et leur tonsure. Les autres, ils étaient sans doute dans la citadelle, à veiller auprès du Prince, à ripailler, à prévoir leurs prochains mouvements, leurs stratégies à demi-secrètes établies à la lueur dansante des lampes à huile que le mage-lucerne avait pour mission d’allumer au crépuscule. Mais le monastère, lui, était vide et ses murs, parcourus par la vigne. C’était l’un de plus anciens bâtiments du Val, sinon de la péninsule entière : il était rustique,  simple, ses lignes épurées mais sensuelles. La salle du chapitre, en forme de croix était surmontée d’une coupole qu’on avait naguère enduite de teinture d’andrinople. Elle était posée sur le reste des bâtiments de sorte que rien ne pût entamer la vue depuis ses minces, si minces fenêtres. A l’Est, une porte donnait sur une terrasse qui ressemblait plutôt à une corniche tant elle avait été rognée au fil des siècles. C’était là, suspendu dans le vide, qu’Oséon effectuerait le rituel.

Il lui avait fallu une heure pour y arriver. La nuit était haute et noire quand il pût enfin s’asseoir dos contre le mur. La table était là, taillée dans le jais, l’onyx et l’obsidienne, son cœur de cornaline pulsant comme celui d’un homme. Marteau et burin en main, après l’invocatoire, Oséon se mit à frapper le sol pour tracer de nouvelles lettres et enfin fermer le cercle. On n’entendait plus que les chocs cristallins du burin contre le pavé dans tout Velyn. Il y avait dans la natte d’Oséon des fleurs de sureau et des brins de lavande bleue ; quelques oranges sanguines sorties d’un jardin couvert, de la sève de rosier blanc qui perlait en fines gouttes sur des druzes de quartz rose. Il y avait aussi du safran à grosses poignées, du bois de santal qu’un novice avait réduit en poudre, de l’eau de rose –la plus pure qui soit- et du parfum solide qu’on jetterait dans le feu –c’était de l’ambre, l’on croit. S’épuisant à souffler pour balayer la poussière, Oséon  reposa le burin et le marteau car le cercle était enfin fini. C’était presque la quatrième heure de la nuit. Là, prostré, en silence, le corps grelottant d’épuisement, les rides déshydratées, la bouche sèche et les yeux clos, Oséon, le doyen des mages, entonna un cantique. Sa voix était chevrotante, mais elle vint combler tous les espaces du monastère et tandis qu’une troupe de chevaliers apprêtés venait depuis le sud vers la citadelle, Oséon lui allumait le feu de l’offrande. Sa main frêle approcha la lampe du fagot de bois détrempé d’huile de myrrhe – il luisait à la lumière. Il déposa la flamme au-dedans et tout flamba, tout dansa, tout se mit à vivre en un instant. Le feu était chaud. Il était bon. Oséon ferma les yeux et tout doucement approcha ses pommettes acérées vers le foyer, sentant cette chaleur si bienveillante lui mordre la chair et les os alors que le froid, comme un ennemi tapi derrière la porte, tirait son rideau sur la vaste plaine en contrebas. Là, emmitouflé dans ce qui aurait pu être le cœur de son dieu, Oséon ne ressentait plus l’emprise du temps : ses ligaments étaient détendus, ses muscles assouplis ; ses os ne craquaient pas, son cou ne fléchissait pas sous le poids de son crâne. Les vapeurs de myrrhe douce enveloppaient le vieillard tandis qu’il laissait tomber quelques grains de poivre rose dans la flamme, qui vira de couleur et exhala un parfum fruité et acide qui vivifiait l’esprit et allégeait la nuit.

Oséon était loin, loin de ces soldats à la livrée d’azur et d’argent. Il était loin de ces corps entassés que les péninsulaires mettaient hâtivement en terre. Il était loin de ce Prince endormi et du vacarme des thuriféraires. Loin, loin du siècle tracassé, loin des tractations et des sorciers ; loin de guerres, loin des rancunes, loin des haines et des douleurs. Il était loin de ses soldats qui ne pouvaient plus marcher, loin du bruit des sabots claquant le pavé millénaire, loin de l’écume des destriers haletants, loin du cliquetis des mailles sur les cuisses harnachées, loin de ces yeux rivés vers Velyn, de cette bannière claquant au vent du Sud chargé d’iode et du parfum des pins et des vignes. Il était loin de cette missive, loin de ces statues que l’on s’apprêtait à dévisser, loin de ces trahisons d’alcôves. Là, seul, perché au sommet  du Val comme l’aigle dans son nid, il était seul en cœur à cœur avec l’Agni. Il était loin de ces hommes enténébrés, de ces bouches bées devant un Prince impotent qui en un éclair avait sauvé son pays, prouvé sa valeur. Il était loin de ces notables qui dans le palais princier organisaient déjà la succession, se disputaient les terres comme on se dispute une marchandise à l’étal. Oséon était loin. Oséon était bien. Vissé sur ses genoux, transporté par les effluves d’iode, de pin, de myrrhe, de poivre, de pierre chaude, de poussière et d’encens, il se sentait glisser de plus en plus, fondre de plus en plus, couler de plus en plus comme une goutte d’eau clair dans l’océan insondable de la divinité.

Tandis qu’en bas, oui, en bas, il semblait que les Agnésiens avaient enfin trouvé une occasion de s’emparer du trône. Et ils le feraient battant pavillon d’Adunantiae.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Lun 27 Avr 2015 - 13:04


- Le Prince est endormi !
-C’est ça, racontez-moi des salades ! Si vous croyez que vous allez me faire bouger d’ici avec des bêtises pareilles !
-Ce ne sont pas des bêtises, il dort ! Maintenant partez ou –
-Ou quoi ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous allez demander à vos gardes d’escorter l’Eparque de Valmer, avec leurs petites mains et leurs petits glaives et leurs petites bi –

La vision qu’il eut du Prince-Primat allongé, veillé par une trentaine d’hommes aux visages accablés lui ôta les mots de la bouche.
- Vous êtes rassuré maintenant ? Est-ce que l’on peut le laisser en paix, ça y est ?

Le page exaspéré s’engouffra dans les appartements du Prince, refermant les lourdes portes derrière lui, laissant l’Eparque benêt et bouche bée. Ses soldats étaient restés à l’extérieur de la citadelle, son orgueil avait été jeté contre le mur : ne lui restait qu’à goûter le silence de son échec. Encore une fois, il se retrouvait face à sa condition de second. C’est de cela qu’avaient profité les Agnésiens. Il fallait dire que pour eux, la tâche s’était avérée facile : partout on savait que l’Eparque était l’homme le plus frustré du Val et il n’allait pas pour les contredire, organisant banquets sur banquets dans son palais de Valmer, ne cessant de rabâcher à qui voudrait l’entendre qu’il était vraiment « celui qui méritait d’avoir cette putain de couronne sur le front ». Aussi lorsque la nouvelle vint que le Prince Clavel n’était pas tombé durant la bataille de Velyn, ils s’empressèrent d’envoyer leur émissaire en la personne d’Ysméas afin de vérifier si cela n’était pas un stratagème afin de couvrir la honteuse mort d’un souverain tout aussi piteux.

Cela s’était décidé à Valmer. Cette cité millénaire était la capitale du Val ; c’était là que se dressait, fièrement paré de blancheur le Porphyrion, cette vaste salle qui couronnait la colline du Palais. Sémillante et colorée, Valmer était l’objet de nombreuses convoitises, de par son opulence, de par sa taille, de par son histoire mais aussi et surtout sa puissance. Bien qu’elle subissait comme ses consoeurs de la côte le contrecoup du déclin de Nisétis et de l’affaiblissement de l’Empire, Valmer continuait d’apparaître comme la tête de pont de ce navire naguère florissant. Elle avait conservé ses institutions malgré la dilution du sang d’Orient, ses religions malgré l’épidémie pentienne, ses coutumes, sa langue : tout en elle respirait l’antique Nisétis et rappelait ses origines étrangères. Mais enfin, elle était l’insoumise, celle qui n’avait toujours pas courbé l’échine devant l’envahisseur du Nord, celle qui restait mondaine malgré la guerre. Quoique sa chute n’était plus maintenant qu’une question de temps, des partis se disputaient encore le trône –non celui du Prince-Primat, mais bien ce trône à venir que le nouveau Roi de la Péninsule distribuerait en lieu des terres conquises. Parmi ces partis on comptait de petites familles de notables, chefs de corporation, richissimes nautes et autres artisans célèbres qui fantasmaient à l’idée qu’ils puissent résider derrière les blanches murailles du Palais ; petits conspirateurs qui n’avaient que peu de poids –pensait-on- dans les intrigues de cour.

Ceux qui charpentaient la vie politique valmaréeenne étaient véritablement les Primatiaux, imperturbables partisans du Prince Clavel et de ses prédécesseurs, loyalistes jusqu’au-boutistes qui avaient pesé contre la ratification d’un traité de paix avec la couronne pentienne et qui réunissaient principalement la noblesse du Palais, les grands officiers du Val ainsi qu’une bonne partie des notables qui se reconnaissaient dans l’Empire. Face à eux, on comptait les Indigotes appelés ainsi en raison de leurs habits teintés à l’indigo : au départ de simples marins qui cabotaient le long des côtes, ils devinrent le symbole cristallisant les velléités expansionnistes de certains puissants du Val et d’ailleurs. Eux ne voulaient la paix que dans la mesure où elle leur permettrait d’agrandir leurs armées et de réattaquer une Couronne encore fébrile. Relativement peu nombreux –car ils gardaient leur filiation au mouvement secrète, ils bénéficiaient de soutiens importants par-delà l’Olienne qui envoyaient à qui le désirait aide et conseil afin de rétablir un Empire puissant et de rendre aux barbares leur place née de subordonnés.

Enfin, on comptait les Agnésiens dont le seul désir avait été de s’emparer de la couronne princière à n’importe quel coût dans le but d’établir sur le Val un ordre nouveau et de rétablir les mages dans les hautes sphères desquelles ils avaient été écartés au fil des siècles suite à une pléthore de scandales impliquant l’usage de la goétie et de la nigromancie. Eux étaient aussi nombreux que puissants, revendiquant sans vergogne leur hostilité au Palais, traînant dans leur cortège toutes les familles qui avaient été flouées par les princes et qui souhaitaient vengeance. Jusqu’alors timides dans leurs entreprises, après avoir souffert des répressions sanglantes de la part du Palais, la rumeur de l’apparition de l’Agni leur avait redonné du moral. Maintenant, ils étaient certains d’être justifiés dans leur cause par leur propre dieu, celui qu’ils avaient continué de vénérer en secret en dépit des décrets princiers. Forts de cette nouvelle, ils se dépêchèrent de trouver celui qui le mieux saurait intimider les derniers membres du Palais et leur choix s’était évidemment tourné sur l’Eparque à la faconde sulfureuse et qui lui avait valu d’être exilé pour un temps à Nelen. L’Eparque était le deuxième homme de la capitale, passant après le Prince. C’est lui qui dirigeait la ville, tandis que le Prince dirigeait le pays. C’est lui qui allait dans les rues et les échoppes, qui acceptait les pots de vin, ouvrait et fermait les corporations, faisait vider les cales, organisait de grands banquets – en somme, il contrôlait une partie de la ville, et surtout, il en contrôlait le Guet ce qui le rendait d’autant plus redoutable.

En tout et pour tout, Ysméas était l’homme le plus mondain de la capitale, sinon de la côte entière, fanfaronnant et paradant sous de lourdes tuniques ajourées, de soie prune ou sous des mètres de fin coton brodé de fil d’argent et de pourpre. Amateur de fibules ouvragées et de liqueurs ambrées, il avait fait de son palais un repaire pour tous les parvenus et les marchands dégoulinants d’huile parfumée. D’ailleurs, il s’était fait construire un des palais les plus somptueux de la capitale, comme pour rivaliser avec celui du prince. Celui-ci, donnant sur une voie large et pavée n’affichait qu’un haut mur rouge pour façade, percé d’une petite porte de bois d’acajou et flanquée de deux gardes portant la lance et le glaive, mais une fois passé le mur humble, on découvrait une cour immense où trônait une fontaine, ombragée par la ramure de grands buissons de bougainvillées qui grimpaient le long des colonnes torsadées et des corniches ouvragées. Certains murs étaient couverts de mosaïques multicolores, certaines arcades bouchées par des vitraux d’une finesse égalant celle des Elfes. C’était un lieu toujours grouillant de vie, rempli de faux-courtisans que l’on refusait au Palais, palais que l’on pouvait voir depuis la galerie qui filait le long des appartements de l’Eparque – il lui suffisait d’ouvrir les yeux le matin pour contempler ce palais de givre qu’il espérait un jour serrer entre ses doigts.

Or, quand un Agnésien fameux qui avait reçu le titre d’Honorabilissime de la part du Prince se présenta à la porte de sa demeure sans autre escorte que sa renommée, Ysméas ouvrit grand les yeux, les oreilles et la bouche, prêt à se repaître de n’importe quelle gloriole qu’on voudrait bien consentir à lui lâcher. Et le voilà qui était là, devant une porte, le torse dégonflé aussi vite que ses espoirs n’avaient germé. Ici, à Velyn, il n’était personne. Pour ces frères, ces mages, ces pages, il n’était rien moins qu’un autre homme avec ses glaives et ses plumes qui venait s’enquérir de la situation du Prince. Car il y en avait eu beaucoup des hommes comme lui, venant prendre la température de ce corps qu’ils espéraient devenu cadavre. Soudain il prit conscience de la sublime vacuité de ses titres et pis encore, il savait qu’il devrait faire face à la colère de l’Honorabilissime qui pensait déjà le Prince mort et avait envoyé par toute la péninsule des hommes portant ses armes. Ysméas n’avait qu’une mission : faire usage de son titre et de sa force pour que la mort du Prince se mue en un armistice avec les pentiens et quoiqu’il ne fût pas invité à parlementer autour de son corps, Ysméas savait très bien que les primatiaux empêcheraient quelconque vote tant que le Prince serait en vie.
Ysméas était donc seul, entouré des quelques bustes de granite qui peuplaient la galerie plongée dans l'obscurité. Plus un bruit, plus une âme - rien ne bougeait. Rien ne bougeait et pourtant il pouvait sentir une présence rôder, une force ramper le long des murs comme le lichen qui tapisse parfois le tronc des arbres dans les ombreuses forêts du nord, ramper comme une couleuvre sur le bord d'un ruisseau, froide et sans sueur. Point de lumières sinon les torchères suspendues aux murs, c'était après tout une ancienne citadelle aux murs épais qui n'étaient point percés de meurtrières, et cette étroite galerie dépouillée de tout ornement respirait le guet-apens. Ysméas porta prudemment la main au fourreau : un frisson lui parcourut l'échine. Ses viscères se mirent à trembler, la sueur collait contre ses omoplates et cette boule nouée dans son œsophage qui l'empêchait de parler.

"Qui va là ! "

Le spectre restait silencieux.

"Chiffe molle ! Montre-toi, je ne combats qu’à tête nue ! "

Le spectre restait immobile.

"Pleutre ! Montre-toi et bats-toi en noble ! On ne dira pas que l'Eparque de Valmer est mort poignardé par un inconnu ! "

Le spectre restait impassible.

"Couard ! Couille-pendue ! Allez ! "

En face, Ysméas avait dégaine son glaive, chacune de ses phrases l'entraînant toujours plus bas dans l'angoisse au point que les larmes étaient prêtes de lui couler des yeux. Il haletait, le deuxième homme de Valmer ! Sa superbe avait fondu comme glace au Soleil, son sphincter se resserrait au moindre bruit suspect et toujours cette sueur qui lui collait à la peau. Autour de lui, tout était de plus en plus sombre, pourtant -et ses yeux ne mentaient pas- les torchères brûlaient toujours, même, il pouvait sentir leur chaleur se diffuser et leur fumée qui noircissait son pourpoint. Mais il ne voyait rien. Portant son glaive au-devant de lui, il remarqua que sa lame était mate comme la pierre et qu'elle ne jetait ni reflet ni éclat, cette lame qu'il avait faite forger par un maître sylvain et dont on vantait la scintillance, elle ne brillait pas. Elle ne brillait plus. Sa respiration était de plus en plus saccadée, sa vue de plus en plus troublée, sa gorge se resserrait inexorablement et Ysméas soudain vit le visage de la mort marchant côté à côté avec celui de l'échec. Il ne pouvait pas le voir mais ses lèvres s'empourpraient. Il ne le sentait pas mes ses veines ressortaient de dessous sa peau pour tapisser sa nuque et son front et ses joues de rigoles bleuâtres et noircies. Il ne sentait que sa gorge qui se resserrait et désormais une main qui lui pressait le thorax et deux autres qui lui tenaient les poignets. Sa lame se fracassa contre le sol en silence. Il n'y avait plus de bruit. Plus de bruit que son cœur pulsant et son sang coulant encore dans ses artères bruit sourd et hypnotique qui lui faisait penser au sac et au ressac de la mer. Néanmoins la pensée ne lui octroya aucun répit, l'angoisse si haute et aiguë qu'elle écrasait toute idée délicieuse pour ne laisser en lui qu'une place, celle de l'obscurité qui tissait autour de lui son indescriptible cocon.

Genoux à terre, la main collée à son cou, Ysméas vit se détacher des ténèbres une ombre plus noire encore : elle avait forme humaine mais point de traits précis. Grande, longiligne, elle avait de grands fils en place de doigts et son visage était couvert d'un linceul déchire. Alors qu'Ysméas pensait avoir tout vu et atteint le plus bas de l'échelle émotionnelle, il découvrit que son âme pouvait s'accommoder d'une peur panique insoutenable qui faisait passer pour rien l'angoisse qui le saisissait jusqu'alors.
Les yeux exorbités et les bras levés, il essayait de dire quelque chose sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche. L'œil averti aurait pu jurer qu'il était en train de crier : Pitié.


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Les rares fois qu'Oséon avait ressenti quelque chose d'aussi fort étaient suivies d'une catastrophe aussi il comprit vite que quelque chose ne tournait pas rond. Perche sur son nid il n'avait rien vu venir mais force était de constater qu'il avait été dupe et qu'il faudrait agir au plus vite. Sans attendre il laissa là le feu du sacrifice et jeta une poignée de baies jaunes dans la flamme avant de descendre en courant les marches qui le séparaient de la citadelle. Elle était là. Il ne pouvait décemment dire ce qu'il ressentait mais il était certain qu'une présence malvenue s'était introduite dans le monastère, il en était certain car il ressentait sa force aussi concrètement qu'un homme sent le cœur d'une femme battre lorsqu'elle presse sa poitrine contre sa main. Ce don il l'avait reçu dès l'enfance, une sensibilité étrange aux forces invisibles qui fit de lui un des piliers de son ordre. Doyen, il avait déjà refuse la charge de l'archimagat à maintes reprises, invoquant tantôt le mauvais alignement des astres, une goutte fort douloureuse ou une profonde mélancolie de l'esprit ; autant de raisons fallacieuses qui cachaient sa peur d'un jour devoir faire face à plus puissante entité que lui.

Alors qu'il courait à la recherche de l'esprit, Oséon se remémora la première fois qu'il éprouva une sensation aussi forte. C'était au début du siècle alors que les péninsulaires avaient entrepris la conquête des cités pharétanes. En ce temps-là, l'ordre qui siégeait à Velyn était encore fort de nombreux mages et formaient le plus crédible bouclier qu'avait le Valmer pour contrer une invasion potentielle. Quoiqu'il fut entre tôt dans les ordres, il était encore jeune alors et c'est ainsi qu'on l'envoya avec d'autres de ses frères pour déloger un camp que les péninsulaires s'étaient taillés dans le marais. Il leur fallut deux jours et deux nuits pour arriver à l'orée des marécages, là où commence le pays dit de la Malelande. Ce qu'ils prirent pour un camp était un véritable fortin, semblant d'avant-poste qui servirait à inonder le marais de porte-glaives et de sicaires : la structure était en pierre dure et comme ils l'avaient anticipé, on pouvait y voir la marque des mages des écoles du nord, toute imprégnée de druidisme. Autour du fort, Oséon vit qu'ils avaient fait élever des stèles qu'on avait couronnées de fleurs rouges et violettes, ailleurs il vit une grande pierre taillée, symbolisant une lame, enfin il vit que le sol était presque mort. N'y poussaient ni herbe ni mousse ni fleur, ce n'était que de la terre retournée tandis que la forêt débordait étonnamment de fougères et d'herbes grasses. Chose plus étrange encore, un petit cabinet à l'extérieur du fort était garde par une dizaine d'hommes qui se relayaient plus fréquemment que les autres.

Oséon semblait comprendre peu à peu pourquoi personne n'avait jamais fait mention d'un fortin. Avec ses camarades, ils attendirent que la nuit fut tombée pour s'approcher - ils avaient établi un bivouac plus profondément dans les marais, dans une cuvette entourée de vase qui leur garantissait de n'etre pas pistes- mais à peine Oséon eût il posé le pied entre deux des stèles qu'aussitôt il se mit à vomir. Levant les yeux vers le cabinet, il vit un mage qui le fixait sans rien dire, sans même donner l'alarme et en le regardant, Oséon sut que le combat était vain. Rebroussant chemin, allant vers Velyn à bride abattue il rendit compte de ce qu'il avait vu et vécu. Une ennéade plus tard, c'était une expédition forte de près d'un demi-millier d'hommes et d'une quarantaine de mages qui avança vers le fortin, à la stupéfaction d'Oséon lui-même. Jeune néophyte, il accompagnait l'archimage qui resta concentré et en prière tout le long du trajet, ne pipant mot à qui voulait s'entretenir avec lui.

"Tu as bien fait de venir m'en parler Oséon. Par la grâce des dieux nous pourrons éviter une catastrophe dont tu n'as pas idée." était la seule phrase qu'il consentit à dire à son apprenti. Le lendemain, ils étaient attendus et Oséon comprit que 500 hommes n'allaient pas être de trop. Le fort avait des allures de citadelle imprenable, tout hérissé de bannières étranges et de piques et de brasiers. La bataille consista en une mêlée absolument désorganisée, un bourbier total ou chacun rentrait dans son voisin. Les mages eux s'étaient introduits dans le fort à la recherche de cette force étrange qu'Oséon avait rapportée. Le cabinet s'était révélé être une tente vide, le mage noir était introuvable dans aucune des salles si bien qu'on commença dans les rangs à douter de la véracité du témoignage d'Oséon, mais l'archimage mit fin à tous les commérages en brisant volontairement une des stèles. A l'instant le sol parut se soulever et on vit entre les soldats se glisser une multitude de sicaires en habit de nuit qui se dirigeaient vers l'archimage. Celui-ci fit virevolter son bâton, scandant des antiennes et autres formules pour les anéantir tandis que ses camarades renversaient les autres stèles, piétinant les couronnes de fleurs et se préparant au combat. Oséon était resté en retrait, love entre les deux troncs charnus d'un arbre qu'il pensait être un chêne. De là, il vit la bataille prendre une tournure inattendue, peuplée de cris suraigus et effrayants, de langues mortes depuis des âges, de giclées de sang et de dents brisées. Il pouvait voir l'archimage lutter avec ténacité la rage aux yeux, plus impressionnant que jamais, sa voix rauque tapant contre le métal des lames, ses yeux d'un bleu froid comme l'acier jetant des éclairs d'autorité à ces créatures formées de rien. La bataille dura ainsi jusqu'au soir, quand enfin le Valmer reprit possession des lieux. Suite aux instructions de l'archimage, on égorgea les rescapés puis l'on fouilla le fort de fond en comble. Pas de trace du mage mais dans un coffret rond, gros comme le poing, on trouva un éclat d'obsidienne barde de rubans que l'archimage s'empressa de détruire. Il y laissa une grande partie de sa vitalité et mourut quelques années après, infirme et incontinent. Oséon avait le souvenir inaltéré de ses funérailles, dignes et intimes. On l'avait élevé sur un bûcher que l'on alimenta trois jours durant, couvert de prières et d'onguents odorants et c'est ainsi que l'un des plus grands archimages que le monde eut portes s'en alla, dans le sensuel crépitement des brindilles et le silence des dolents, prenant avec lui le secret de ce qui s'était passé en ce jour honni, sans doute pour que personne ne le reproduise à jamais.

Mais quelqu'un d'autre s'était souvenu de ce jour et Oséon allait devoir s'y confronter réellement à cette menace inaudible et impalpable mais qui était vraiment présente, vraiment dangereuse et mue par une volonté tant inconnue qu'inconnaissable. Ses pas le dirigèrent vers le cœur de la citadelle endormie, passant au travers de légions de valets, de novices, de cuisiniers, de lecteurs, d'archivistes, de lucernaires et d'autres chambellans pour déboucher sur la galerie du loup, qui donnait sur les appartements du Prince. A peine eût-il posé le pied dans ce qui ressemblait plus à un couloir qu'une galerie qu'Oséon vit les ténèbres l'entourer - dans le noir épais, les torchères n'étaient plus que des lucioles. Son bâton en main, Oséon fit tonitruer sa voix, trancha de son bâton l'air enfumé et se fendit d'un cri qui fit vibrer les grains de suie suspendus.

"Eaudi ma ! Vé ! Vé ! "

Derrière le spectre, Oséon vit le corps tremblant de l'Eparque prêt à succomber. Le mage répéta alors les mêmes mots, ces mots qui avaient été inscrits dans l'histoire de la magie, ces mots de pouvoir qui avaient nombre de fois délivré de pauvres gens de démons indésirables.

"Ecoute-moi ! Va-t'en ! Va-t’en ! "

Pendant un instant, il lui sembla que l'esprit se mit à rire, d'un rire spectral qui ressemblait plus au cri d'un bovin à l'agonie qu'un rire à proprement parler. Sans prendre égard au vieillard, l'esprit se jeta de nouveau sur l'Eparque qui criait de plus belle. Il criait ! C'est à dire que le tissu de silence s'était déchiré, que le son n'était plus étouffé. Oséon en profita pour crier encore une fois. :

"Eaudi ma ! Vé ! Vé ! "

Mais le spectre ne bougeait point. Le grabuge commençait à réveiller les badauds et à rameuter de toute la citadelle les âmes qui avaient l'oreille ouverte. Point de quoi déstabiliser le spectre qui ne semblait craindre les menaces d'Oséon, d'un Oséon vieilli, ride, avachi par les années, qui n'avait rien de ce qu'il était autrefois. Certes il avait convoqué cette fougue de jeune homme, voulant imiter son ancien maître au milieu d'une armée de fantômes. En vain.

"Eaudi ma ! Vé ! Vé ! Per Agnii um Serafeia, vé ! "

A cela l'ombre retourna sa face. Ses doigts fins comme des lames serraient directement la gorge du pauvre Ysméas tandis qu'il s'approchait dangereusement du mage qui lui, ne flanchait point, inconscient du danger, habite d'une assurance presque insolente dans le corps d'un vieux moine. Et pourtant...

Serafè, ces esprits de flamme qu'on disait forges dans la bouche même des dragons, ces prêtres-prophètes, ces oracles-mages dont les dons dépassaient toute imagination. Ils n'avaient pas marqué l'histoire de la magie mais étaient entrés dans les annales pharétanes pour avoir laissé leurs "prières ardentes" qui commandaient aux ombres et au givre. On croyait leur mémoire perdue et à vrai dire, seuls quelques ordres hermétiques ou aussi illustres que celui de Velyn connaissaient encore leur existence. Les baptisés par le feu certains les appelaient, si touches par les flammes qu'ils résistaient à leur morsure, si unis au feu draconique qu'ils le devenaient eux-mêmes. Ces hommes répandirent la terreur parmi les nigromants et mangeurs de nuit, allant de repaire en repaire pour les purifier par les flammes et il fallait constater que leur pouvoir n'était pas oublié des ombres elles-mêmes.

La seconde qui suivit aurait pu être celle qu'il fallut à l'Univers pour être créé. Le monde arrêta de battre du cœur tandis qu'Oséon et le spectre se perdaient dans le regard de l'un et de l'autre : aux yeux d’éméraldine de l'un s'opposaient deux rides de braises incandescentes - il avait de beaux yeux, le malheur. Dans un même mouvement le spectre fondit sur Oséon qui se dressa sur ses talons comme un vieux cèdre. Autour commençaient à rappliquer les mages qu'on venait de sortir du sommeil, encore inaccoutumés à l'étrange sombreur qu'on pouvait couper au couteau, peu au fait de ce qui se déroulait sous leurs yeux. Par réflexe certains reprirent le cri d'Oséon, ce qui fit pâlir le spectre dont l'étreinte sur l'Eparque faiblissait. Voyant cela, le chœur des moines entonna les prières ardentes, arrachant au spectre sa forme, sa densité et des râles à vous glacer le sang mais celui-là était un coriace, un puissant qui ne démordait  pas malgré son agonie. Il était devenu presque transparent, aussi fin qu’une volute de fumée mais sa main longue et griffue, elle, était aussi noire que la nuit et gardait l’Eparque sous son contrôle. On venait de toute part assister au spectacle, des enfants et des novices étaient même là, hélant le démon comme on huait un combattant dans l’arène, leurs voix encore fluettes étouffées par le vacarme des chants et des larmes.

« Eaudi me ! Vé ! Vé ! » criait Oséon. L’esprit était devenu si faible qu’on pouvait dessiner des arabesques sur son être avec le doigt. Conscient de l’urgence de la situation, conscient qu’il était acculé, il rassembla autour de lui toute fumée, tout nuage, toute vapeur s’octroyant la contenance d’une créature sortie des flammes et, menaçant il dit au vieillard :

« Tu compteras tous tes os. »

D’un geste, il projeta tous les moines contre le mur et s’engouffra dans la gueule béante de l’Eparque en souffrance. Ce dernier avait la peau grise comme le marbre, les yeux vitreux comme ceux des morts, ses bras blanchis comme l’ivoire, ses ongles noirs comme le jais et il était vraiment légitime de se demander comment il avait pu résister aussi longtemps à l’emprise d’un tel démon, enfin il ne la supporterait plus. Oséon était tombé tête contre la pierre, ses yeux à demi-clos étaient perdus dans l’orage qui grondait devant lui – il ne pouvait plus rien faire. Son murmure plana au-dessus du brouillard « Priez. Priez pour l’Eparque ». Il ne cessait de le répéter à qui l’entendrait.

« Priez reprirent les moines.
« Priez » reprirent les novices.
« Priez pour l’Eparque » reprirent les enfants et les gardes.
« Priez. » reprirent les nobliaux de l’assistance.

Le spectre lâcha l’Eparque, se retournant sur lui-même, cherchant Oséon du regard. Ses yeux de braises se refermaient, ses nuées se dissipaient et lui criait, saisissant les tripes des plus jeunes, arrachant leur cœur aux anciens. De ses yeux invisibles il regarda chaque visage, vrillant sur lui-même, entraînant dans le mouvement les lambeaux de nuages qui lui étaient restés collés en une danse formidable d’effroi.

« Priez pour l’Eparque » continuait Oséon, couché contre le dallage et, voyant que l’esprit perdait en superbe et en assurance, il lâcha une dernière fois « Eaudi ma. Vé – » . Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le spectre avait disparu, évanoui en un soupir.

Toute lumière revint habiter la galerie. Les sons et les formes devinrent plus clairs. Les bustes de granite perdaient leur linceul de suie. Ysméas retrouvait ses couleurs.

De tout point de vue, rien ne s’était passé ici.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Mar 16 Juin 2015 - 12:49


- Pour la dernière fois, je demande le silence !

Son appel avait eu autant d’effet qu’un pet dans l’ouragan. Autour de lui, tout le monde continuait de s’insulter gaiement, se jetant à la face quantités de parchemins, de sceaux et de tout ce qui passait à portée de main. La salle capitulaire n’avait jamais été aussi remplie depuis le jour que l’Ordre avait décidé de prendre position quant à la querelle des nigromants, décision qui avait aussi amorcé son inexorable déclin. En ce temps, l’Ordre de moines rayonnait sur toute la côte tissant son réseau au-delà même de l’Olienne : Velyn était devenu le siège d’une congrégation forte de centaines de frères, tous rompus aux arcanes de la théurgie et du culte draconique, touchant à toutes les formes de magie qu’il existait afin de conserver leurs traditions millénaires et si besoin, de les réformer. Ce projet d’universalité incluait donc la goétie qui trouvait en l’Ordre certains de ses maîtres les plus talentueux à l’ouest de l’Olienne tant et si bien que certains monastères étaient dédiés à l’étude de cette seule branche. Lors donc que l’Ordre décida de déclarer impie et maudite la pratique de la goétie, ce ne furent pas un ou deux, mais des dizaines de monastères qui se détachèrent du joug de Velyn pour évoluer en repaires de renégats qui seraient vite nettoyés par l’armée et purifiés par les mages. Ce jour-ci, comme celui-là, l’enjeu était de taille : c’était de l’avenir de Valmer qu’on déciderait, potentiellement celui de l’entière espèce si l’on en croyait les prophéties nombreuses qui pullulaient au sujet du mythique retour de l’Agni. Pour l’occasion, les moines s’étaient réunis en chapitre extraordinaire, ouvrant la salle capitulaire à d’autres personnes que leurs frères qui se retrouvait encombrée de bancs, de fauteuils, de chaises en tout genre pour accommoder la centaine de personnes qui s’était invitée aux discussions.

C’était le troisième jour après l’incident survenu autour de l’Eparque, lequel avait eu le temps et reçu les soins nécessaires pour être présent aux parlementes, accompagné de quelques Agnésiens qui étaient arrivés en hâte depuis la capitale pour, une fois de plus, défendre leurs prétentions. Ces derniers étaient au nombre de seize dont deux étaient connus pour être les plus virulents de leur faction : Eleazar, grand prêtre de l’Agni qui officiait dans le temple de Valmer qui lui était consacré et Aristobèle qui faisait partie de ces grands officiers spoliés par le palais et qui avait rallié à sa cause toute une troupe de mercenaires, de déserteurs, de galériens et d’autres notables peu scrupuleux qui ne cherchaient qu’à s’enrichir du haut du Porphyrion et toute personne sensée savait que convier ces deux énergumènes à une négociation était la garantie de débats houleux et peu fructueux. A peine le chapitre fut-il ouvert qu’Eleazar se fendit d’une diatribe à l’encontre du Prince qui, au demeurant, n’avait toujours pas montré signe de vie depuis la bataille, réclamant sa destitution et la signature d’une paix avec les pentiens ce qui ne manqua de faire réagir le troupeau de primatiaux présents dans la salle. La querelle s’escalada et très vite on entendit fuser des noms d’oiseaux et d’autres moins gracieux. Les moines qui eux s’étaient effacés dans leurs stalles restaient cois, se gardant de prendre parti de peur de briser leur cohésion nettement fragilisée par l’initiative discutable que prit l’archimage sur le pont. Ils se contentaient donc d’observer la joute verbale qui risquait fort bien de dégénérer en une rixe totale tant les partisans étaient échauffés d’un côté comme de l’autre.

- Ce que je ne comprends pas, c’est votre refus d’invoquer l’Agni. N’est-ce pas ce que vous attendiez depuis des siècles ?

Oséon s’était dressé de sa stalle, faisant vibrer de sa voix posée toutes les particules de poussière en suspension coupant net aux vociférations de ses interlocuteurs. Bien qu’il ne le regardât pas, il était évident qu’il s’adressait à Eleazar.

- Ce que nous attendions ? Nous attendons son retour, le sien, pas le nôtre Oséon.
- De quoi parlez-vous ? Son retour est imminent.
- Il n’y a eu aucun signe –
- Une rivière en flammes, cela ne vous suffit pas ? Qu’il pleuve du feu liquide cela ne vous suffit pas ? Qu’attendez-vous comme signe ? Que la terre entière se mette à brûler, alors vous commencerez à vous poser la question de son retour ?
- N’essayez pas de noyer le problème Oséon, je sais très bien où vous souhaitez en venir…
Cette saillie, lourde de sous-entendus ne manqua pas d’être appuyée par l’approbation de tous les Agnésiens présents. Oséon quant à lui ne perdit point de sa confiance.
- Ah oui ?
- Oui.
- Vous piquez ma curiosité Eleazar.
- Allons Oséon, nous savons tous que vous n’attendez que cela ! Invoquer l’Agni, le faire descendre de sa demeure et alors il répandra la ruine. Ce ne sont pas des signes de son retour, ce ne sont que des prétextes farfelus que vous avez trouvé pour garder cet impotent de Clavel sur le trône !
- Farfelus…allez donc vous promener sur l’autre rive de l’Adémore, encore gorgée du sang des soldats et du côté du tertre où les arbres exhibent leur nudité et leurs cicatrices aux yeux du monde. Cela sent la chair brûlée à des kilomètres à la ronde et vous venez me parler de farfelu ? La seule chose qui  soit farfelue c’est l’assurance avec laquelle vous débitez de pareilles âneries !
- Si vous croyez que c’est ainsi que vous donnerez crédit à votre cause.
- Je n’attends aucun crédit de votre part Eleazar, votre présence est due à la seule courtoisie de notre Ordre et non à la pertinence de votre avis.
- Alors c’est ainsi que se traitent les affaires au Palais ? La belle jambe !
- Non, c’est ainsi que se traitent les affaires au chapitre. Au cas où vous l’auriez oublié Eleazar, vous êtes ici invité à participer au chapitre, ce qui ne signifie pas que vous y avez voix.
- En d’autres termes, fermez-là.
Jusque-là, l’homme était resté discret mais il n’avait pu s’empêcher. Tous les regards se tournèrent vers lui, au deuxième rang des primatiaux, derrière un homme en armure.

- Eh quoi ? J’ai bien le droit de donner mon avis.
- Votre...avis, Hiérophane, on s’en passerait bien – lança Aristobèle.
- Oh ! Regardez qui c’est ! Alors Aristobèle, vous avez fini par rejoindre le Temple ? Ce n’est pas plutôt vers sa mère qu’on est censé retourner lorsque l’on se fait prendre la main dans le sac ? Vous me direz, à voir la ressemblance entre Eleazar et elle, je comprends que vous ayez confondu.

Les rires fusèrent dans la salle. Oséon lui-même ne put se cacher de sourire à l’instar de quelques uns de ses frères. Aristobèle était l’archétype de ces officiers déchus qui après avoir encensé le Palais en devenaient les plus vils ennemis, de ces hommes dont l’allégeance, le discours et les croyances changeaient en fonction de l’état de leur trésorerie. Ce dernier avait cru pouvoir renverser le corps des Silentiaires et s’en faire le commandant : ce fut un échec total. Sa mutinerie se solda par la pendaison de trois mutins et par son éviction du Palais, une humiliation en place publique ainsi que la confiscation de ses biens et des soldes qu’il avait gardées. La queue entre les jambes il était allé toquer à la porte du Temple qui l’avait accueilli, non tant parce qu’ils l’appréciaient –puisqu’ils avaient été les premiers à le railler- que parce qu’il connaissait le Palais mieux que quiconque et avait côtoyé de très près le Prince. S’il lui arrivait d’être virulent et d’avoir le respect de la bande de louveteaux orphelins qui lui servait de contingent, il inspirait au reste de Valmer un profond sentiment de dégoût et encore à ce jour on se riait allègrement de sa défaite.

- Je vois que vous avez de l’esprit, c’est bien. Vous pourrez en servir une lampée à cet attardé qui vous sert de fils.

Les Agnésiens ne manquèrent pas de s’esclaffer bruyamment à cela. Car le fils de Hiérophane, en dépit de la noblesse de son père, passait dans l’aristocratie pour l’un des plus grands benêts de son temps. Sujet des quolibets et de mauvais tours en tous genres, il s’était illustré lorsqu’il se fit dépouiller dans une auberge par une prostituée à qui il avait voulu soutirer quelques faveurs de pire vertu. En dépit de cela, Hiérophane ne l’avait ni renié ni écarté allant jusqu’à faire de lui son faire-valoir. Néanmoins, les rires de cette assemblée d’Agnésiens et d’autres petits courtisans lui pinça le cœur : on parlait de son fils, bon sang ! En face, Aristobèle força tant son rire qu’il manqua s’étouffer.

- Eh bien Aristobèle ? Que se passe-t-il ? Je croyais que vous aimiez cela…vous étouffer.

Le capitaine assortit sa parole d’un geste obscène qui s’appuyait sur les rumeurs de bougrerie concernant son ancien camarade qui, rempli de haine et ne sachant que répondre, cracha en direction de son adversaire. Le crachat s’étira dans l’air et l’espace et vint se coller contre le dallage brillant de la salle. Il n’était ni glaireux ni clair, mais entre les deux, de ces crachats qui collent à la chausse et aux muqueuses et qui, au soleil ressemblent à s’y méprendre à un flocon de neige qui aurait fondu.  

- Des arguments très pertinents…
- Gardez vos commentaires pour vous Oséon.
- A la différence de vous Eleazar, mes commentaires ont un poids ici.
- Une raison de plus pour les peser
.

Cette fois-ci, l’objection ne vint ni des bancs primatiaux, ni des bancs agnésiens mais des stalles elles-mêmes. Pour l’occasion, c’était un novice, noyé dans son aube rose trop grande pour lui, les tempes encore brunes de ses années de travail sous le Soleil, les lèvres pulpeuses –témoignage de sa jeunesse pleine de sève- et une voix de ténor qui lui conférait la superbe dont sa silhouette manquait, qui osa le premier rompre le silence inintéressant du chœur de moines assemblés comme une nuée de moineaux sur les ramures d’un grand orme. Ce novice, Oséon le connaissait bien, comme il connaissait tous les autres d’ailleurs. Que connaissait-il de la vie ? Que savait-il des choses de la magie, ce béjaune insolent qui n’avait pour l’instant que déterré des carottes, planté des panais et distillé des pétales des pivoines ? Etait-ce sa façon de se venger de ses années passées à ne pas s’approcher des hauts lieux du monastère, à être réprimandé chaque fois qu’il essayait d’entrer dans la bibliothèque ? Oui, Oséon le connaissait ce fauteur de troubles et à voir de plus près cette mâchoire carrée et ce regard pernicieux, il se souvint d’où il le connaissait si bien. C’est lui qu’il avait surpris un soir dans les caves à demi-inondées –qui sous la citadelle s’approchent de l’Adémore- à s’essayer à un rituel dont il ne connaissait que les avantages supposés. Ce soir-là, Oséon était arrivé au bon moment, aux premiers mots de l’incantation et il avait bien fait. Les bougies étaient mal situées et dépareillées, l’encensoir placé à même le sol, le cercle et les glyphes tracés rapidement avec un morceau de charbon : quelques mots de plus et quelles portes cet imbécile auraient-ils ouvertes ? Oséon l’avait alors puni publiquement, le forçant à se retirer dans un ermitage au fond du jardin. Pendant un mois le garçon ne reçut aucune visite sinon celles d’Oséon qui veillait à ce qu’il ait compris sa leçon. Jamais le vieillard ne s’était imaginé que cela se retournerait contre lui, lui qui dans sa sagesse avait oublié ce que c’était que de tenir un grief contre un de ses frères. La jeunesse fougueuse, impétueuse, rebelle et insensée, elle, n’oubliait pas. Elle n’oubliait pas et pis, elle se vengeait même si Oséon ne mesurait pas encore les conséquences de cette « rébellion ».

- Qui a parlé ? - lança le doyen d’un air ostensiblement distrait.
- Moi.
- Moi ? Cela fait longtemps que personne n’a prononcé ce mot dans ces lieux.
- Il faut croire qu’il y a un début à tout.

Le jeune homme était d’une nonchalance irritante et ils étaient nombreux, fussent-ils primatiaux, agnésiens, mages ou simples novices à vouloir le remettre à sa place et lui faire abandonner cette face faussement sévère qu’il s’était composée mais plus que tout, ils attendaient tous de voir comment réagiraient le doyen, espérant en silence qu’il se fasse humilier par l’insolent et se taise enfin.

- Parlons-en. Quand commencerez-vous à raisonner justement ? Cela fait trois ans que vous êtes ici et en trois ans je n’ai rien vu de plus insensé, de plus absurde, de plus indubitablement borné que vous. Que dis-je en trois ans ! Depuis que je supervise les novices ce qui nous porte à –
- Loin, très loin, trop loin je pense.
- Ce que vous pensez –
- Non, laissez-le parler ! Je crois que son avis nous intéresse tous ici, n’est-ce pas ?
- Eleazar ne jouez pas à cela.
- Jouer ? Qui parle ici de jouer ? C’est de l’avenir du pays dont on parle, l’auriez-vous oublié Oséon ? - ajouta Eleazar, d’un ton faussement surpris.
- Je ne l’ai pas oublié au contraire de certains qui conspirent à le nuire.
- L’accusation que vous me portez là Oséon…alors que je ne veux que recueillir l’avis, ô combien précieux, de ce jeune homme. Vous ne dites rien ? Bon. Jeune homme, dites ce que vous avez à dire, et faites vite, vous n’êtes pas le seul ici à vouloir parler.

Le jeune homme se leva de sa stalle et, le torse gonflé d’une fierté tout fraîchement acquise, il dit.
- Le doyen n’a pas arrêté d’accumuler les erreurs. Il nous prend pour du bétail, nous refuse l’accès aux connaissances et aux codex alors que nous sommes novices et que c’est logique que nous y ayons accès. C’est évident qu’il veut ruiner l’Ordre en partant de la base. Si on devait l’écouter, on deviendrait mages sans savoir prononcer d’incantation. A mon avis, et je ne suis pas le seul à le penser, l’Ordre devrait se séparer de lui, ça fait bien longtemps qu’il n’en a plus d’utilité.

Le rugissement ne se fit pas attendre. De tous les rangs on se mit à hurler à la folie, les Primatiaux n’hésitèrent pas à cracher au visage du gamin qui perdit aussitôt toute prestance, les mages eux-mêmes n’hésitaient pas à le traiter de tous les noms tandis qu’on pouvait sentir un malaise planer au-dessus des bancs agnésiens : était-il allé trop loin ? Oséon souriait, content de ce que la basse manœuvre d’Eleazar avait échoué. Ce n’est pas tant qu’il s’inquiétait de ce qu’elle pût porter du fruit, tant elle était ridiculement menée, mais Oséon par expérience avait appris que les hommes et surtout les plus avides étaient aussi souvent les plus influençables. Il se réjouissait pour une fois d’avoir eu tort, ses pairs n’ayant pas hésité à prendre sa défense, aboyant à l’encontre d’à peu près tout le monde, comme pour se racheter d’avoir gardé la bouche close pendant si longtemps.

- Silence ! C’est la salle du chapitre, pas un marché à volailles !
- Mais regardez-les ces bandes de bigots, avec leurs plumes et leurs fibules ! Si ce n’est pas une bande de poules, je ne sais pas ce que c’est.
- Vous devez bien les connaître les poules, pour avoir eu un fils pareil.
- C’est la dernière fois que tu parles de mon fils espèce d’enflure !
- Arrêtez-le ! Arrêtez-le.

D’un bond, Hiérophane sortit des rangs, traversa la salle et fondit sur Aristobèle qui essayait de s’abriter derrière ses camarades. Aucun ne voulut s’interposer entre la main gantée du Primatial et la mâchoire à peine velue de l’Agnésien. La collision fut brutale, suivie d’un râle de douleur de l’un, d’un cri de joie de l’autre, entraînant l’hystérie du moine-assesseur qui criait à qui voulait l’entendre qu’il fallait se taire et garder son calme. Eleazar profita de la rixe pour insulter les Primatiaux et Oséon, lui, trouvait son calme dans cette scène de bataille y trouvant la justification de sa théorie existentielle : que l’homme n’est qu’une bête. Cela faisait plus de trois heures qu’ils étaient réunis dans la salle et ils en étaient revenus à s’insulter comme aux premières minutes. L’espoir de trouver un compromis fondait comme glace au Soleil, la salle capitulaire exténuée des échos de tant de cris relâchait la pression sur les halls en contrebas et les terrasses qui l’entouraient. Dire qu’en ces lieux bourdonnait naguère le chant des prêtres et des moines, unissant leurs voix en une sublime louange, en acte de prière respirant et vibrant, chaque note bourgeonnant alors qu’elle s’élevait vers les arcs massifs qui soutenaient la toiture. Depuis ce temps, les mosaïques avaient terni, leurs ors scintillant selon les heures du jour s’étaient voilés. Les siècles et les siècles de lampes à huile avaient eu raison des visages, des ailes, des couleurs, tapissant d’un lugubre linceul ce qui autrefois faisait la fierté de tout le pays. Les stalles elles-mêmes étaient vieillissantes, souffrant d’être utilisées trop rarement et par trop peu d’hommes.

L’ancien joyau de l’Ordre de Velyn prophétisait la fin de cet Ordre vénérable parmi tous, exhibant sous la forme de figures charbonneuses le peu de gloire qu’il lui restait. Certains des vitraux, même, étaient brisés, laissant l’air tantôt frais tantôt brûlant siffler entre les morceaux de verre, l’étrange mélodie qui en découlait devenant le gardien permanent de ce lieu déserté. Détail notable : les lampes avaient été rallumées pour l’occasion, de petites fumerolles noires s’échappaient de leurs bouches et précédaient la lumière comme si l’ombre traçait toujours le sillon que la clarté se plaisait à remplir. Cela laissait Oséon songeur. Il suivait le trajet de ces fumerolles, leur course, alors que la lumière leur collait aux talons et qu’elles faisaient tout pour se cacher dans la noirceur des mosaïques. L’assemblée ne démordait  pas : elle était endurante dans la critique, c’était  bien là un trait de caractère des nobles de Valmer. Dans la superfluité de leurs discours, ils n’avaient pas abordé le cœur du problème, le pourquoi de leur présence, l’ayant perdu aussitôt que furent soulevées les questions d’héritage, d’impotence et de légitimité. La vérité était que depuis l’incident des jours passés, les mages eux-mêmes hésitaient à aller jusqu’au bout du rituel et les Agnésiens, paradoxalement, étaient les premiers à vouloir le stopper purement et simplement. Oséon n’avait pas flanché et continuait de marteler son idée selon laquelle le seul moyen de venir à bout de ces esprits indésirables était d’appeler l’Agni et dans son combat il pouvait compter sur le soutien presque unanime des Primatiaux qui eux y voyaient une solution pour mettre fin à la guerre et établir leur puissance sur une péninsule qui n’avait jamais vu l’ombre d’un dragon.

- Et moi dans tout cela ? Personne ne veut mon avis ?

Le brave Ysméas était sorti de son mutisme à la surprise générale. Noyé dans tout ce brouhaha, on l’avait presque oublié, lui qui depuis son expérience spirituelle s’était réfugié dans le silence, arborant une face have et sinistre qui le rendait aussi inintéressant qu’une jeune pierre. Son intervention néanmoins rétablit le calme ; dans la salle beaucoup étaient présents dans la galerie lors de son ordalie, témoins de la lutte acharnée qui opposa Oséon à l’esprit de nuit.

- Ce n’est pas que j’aie un avis sur les dragons…mais j’ai tout de même été attaqué.
- Et c’est ce qui pose problème justement, on se demande encore pourquoi.
- Oséon…
- Je suis sérieux Eleazar. Cette attaque n’a aucun sens. Qui voudrait s’en prendre à l’Eparque ?
- Beaucoup de monde Oséon.
- Et parmi ceux-là, combien ont le pouvoir d’invoquer de pareilles entités ? Vous n’étiez pas là mais ceux qui l’ont vue pourront parler : elle avait une forme, une voix et les ombres lui obéissaient. Elle était si puissante qu’elle pouvait agir sur la matière et vous connaissez suffisamment les arcanes Eleazar pour savoir que cela ne peut être le fait de n’importe quel mystique.
- Ce qui est la raison pour laquelle il faut stopper cette entreprise insensée ! Ces entités sont le fait de l’Agni lui-même, elles sont ses hérauts.
- Foutaises !
- Ne sont-elles pas arrivées au moment que vous commenciez le rituel ?
- Si. Mais cela ne prouve en rien –
- Evidemment que si !
- Cela prouve simplement que d’autres personnes, des personnes comme vous, veulent nous empêcher d’aller au bout de ce rituel et vous pouvez être certain Eleazar que je ne me laisserai pas intimider par des nigromants.
- Je ne vous parle pas de nigromancie, je vous parle de vie Oséon, de toute vie qui sera annihilée si vous persistez à invoquer l’Agni.
- D’où est-ce que vous sortez cela ?
- Le Codex d’Issachar –
- Est un faux ! Vous basez vos élucubrations eschatologiques sur un faux ! Cela ne m’étonne pas que vous soyez tant en retard dès qu’il s’agit de rituel.
- Ce texte n’est pas un faux.
- Mais bien sûr que si ! Cela a été statué au Grand Synode d’il y a huit cent ans auquel votre famille a participé et à celui d’il y a quarante ans, auquel j’ai moi-même participé. Tout le monde a reconnu que ce texte était un faux sans doute établi par un groupe de goètes qui voyaient mal le retour de l’Agni et toutes les sectes, vos sectes, qui foisonnaient et cherchaient à les éradiquer. Et ils ont réussi. Regardez ce que vous êtes devenus ! De grands prêtres vous devîntes courtisans de bas-niveau, réduits à conspirer dans les marchés et les bordels et les cours même de vos sanctuaires tant votre faction est haïe de tout le pays. Votre tétanie, votre crainte ont laissé fleurir ces groupes de sorciers de l’ombre et maintenant nous subissons les conséquences de votre erreur.
- La nôtre ? Qu’en est-il de vous, Oséon et de votre ordre, et quel ordre ! peuplé au tiers de nigromants et de conjurateurs ! Si vous aviez mieux géré la fuite de ces éléments troubles et troublants peut-être ne serions-nous pas dans cette situation non plus.
 - Alors c’est ainsi ? Vous comptez constamment me renvoyer la faute ?
-  Je vous le rappellerai autant qu’il faudra tant que vous n’aurez pas abandonné votre projet.
-  Dites-moi une chose Eleazar, lequel de ces pourris de la péninsule vous a soudoyé pour que vous tinssiez un pareil discours ?
 - Bouclez-la Hiérophane.
- Non je ne la bouclerai pas. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous n’avez eu de cesse vous et les vôtres de vouloir faire se mettre à genou notre terre qui est aussi à la vôtre je tiens à le rappeler mais que vous traitez comme la plus indigne des catins ! Et en chiens que vous êtes, tous, vous n’avez pas hésité à sauter sur l’occasion pour essayer une fois de plus de ruiner le Val. Mais vous êtes mal barré Eleazar : vous n’aurez jamais les coudées franches pour manigancer et je le jure sur l’Agni lui-même que je ferai tout pour vous anéantir !
- C’est vous qui anéantirez le Val ! Ayez la décence de reconnaître que la guerre est déjà finie !
- Hein ?
- - Si vous n’étiez pas aveuglé par l’orgueil débordant de vos pairs, vous verriez bien la situation telle qu’elle est ! Plus personne ne résiste aux pentiens, tous nos cités sœurs sont tombées les unes après les autres ! Leurs armées se pressent à nos portes et vous, vous préféreriez brûler la capitale et ses habitants plutôt que de reconnaître un autre Prince ?
- Vous oubliez une chose maître Eleazar.
- - Laquelle ?
- La victoire d’il y a quelques jours qui a changé la donne.
- - Cette victoire vous ne la devez à aucun dieu. Seulement à l’audace de votre archimage impie qui a finir par révéler sa véritable nature : celle de mage noir. Toute magie qui s’origine dans le sang fera pleuvoir le sang –
- De nos adversaires !
- - Bon sang mais quand comprendrez-vous ! Il n’y a pas d’Agni pour vous !
- Pardon ?
- - Etes-vous naïfs au point de croire qu’Il vous aidera et répondra à votre appel après que vous L’ayez nié comme vous l’avez fait ? Les seuls qui réchapperont de Son courroux seront Ses enfants, marqués dans le feu.
- Vous donc.
- - Exactement.
- Comme c’est pratique. Vous tirez ça du Codex d’Azucar ?
- - D’Issachar.
- Eh, si vous serez les seuls à en réchapper, pourquoi est-ce que vous en faites toute une histoire ? Vous devriez nous pousser à le faire justement. Eh bien ! Quoi ?
- - Vous voudriez forcer l’avènement de l’Agni. En l’invoquant vous Le dérangerez de Son repos. C’est nous tous qu’Il condamnera dans Sa rage, pas seulement vous.
- Je me disais bien qu’il y avait quelque chose…
- - Quand réfléchirez-vous enfin à autre chose qu’à vos petites têtes pour voir le grand dessein ?
- Et quel est-il Eleazar, dites-nous ? La ruine du Val, l’humiliation pour les siècles à venir d’une des plus florissantes principautés de l’histoire amorcée par et pour des familles de prêtres qui, en plus de vendre leur terre-mère, vendront aussi leur père-Agni, leur foi et tous leurs sanctuaires ? Et tout ça pour quoi ?
- Le culte ne sera pas –
- Ne faites pas l’imbécile ! Cette conquête de la péninsule qu’ont amorcée les sauvages est basée sur la révélation baroque d’une déesse encore plus fumeuse. Une fois le Val tombé, ils le convertiront de force plus que de gré puisque notre peuple, qui lui est attaché à ses principes, ne se laissera pas gouverner par une tribu de barbares qui a arraché sa légitimité à coups de glaives ! Vous le savez bien Eleazar. Vous le savez et malgré tout vous persistez…Vous vous prétendez prêtre alors que vous avez déjà vendu votre culte. Croyez-moi, s’il en est que l’Agni doive brûler, vous serez parmi les premiers.

Enfin, Oséon avait fini. Comme tous les autres d’ailleurs. S’asseyant, il venait de mettre fin à une entière après-midi de débats houleux, laissant les Agnésiens sur leur faim. Eleazar s’assit à son tour sans rien dire. Et les secondes passèrent, qui se firent minutes. De temps en temps un raclement de gorge gêné venait ponctuer le silence, comme pour amorcer un nouveau débat, sans succès. Ce chapitre extraordinaire était épuisé et les moines ennuyés. Tant qu’ils le purent, ils s’écartèrent de toute politique de peur d’en arriver à la situation de ce jour et d’avoir un mot à dire dans l’avenir d’une terre qui ne leur appartenait pas. Les récentes réformes du Palais lui avaient donné plus d’importance qu’aux seigneurs locaux que l’on disait trop aisément corruptibles aussi, en l’absence du Prince, c’était à l’Archimage de Velyn qu’incombait la lourde tâche de guider la principauté à travers les méandres d’une histoire ou plutôt d’un présent mouvementé. Pour une fois, ce fut le moine assesseur qui se mit à parler, sa voix fluette contrastant avec les rhéteurs tonitruants qui, il y a quelques minutes, faisaient trembler les murs par leurs cris.

- Je pense qu’il serait sage de passer au vote et de clore cette session au plus vite.

Tous acquiescèrent dans la salle.

- Mes frères, que ceux qui veulent continuer le rituel lèvent la main. Bien. Une petite majorité mais majorité tout de même. Frère Oséon, si vous pouviez vous débarrasser au plus vite de tout le matériel que vous avez entassé en vue de l’invocation, nous vous en serions reconnaissants.
- Je n’en ferai rien.
- Frère, le chapitre a parlé.
- En l’absence de l’Archimage il ne peut y avoir de chapitre. Seul l’Archimage atteste les décisions prises dans cette salle. Sans lui rien de valide et je doute que vous souhaitiez être jugé pour crime de lèse-majesté, mon Frère...
- Vous n’oseriez pas !
- Vous voulez parier Eleazar ? Regardez-moi sortir.

Oséon se leva sous les acclamations des Primatiaux tandis que les Agnésiens criaient au scandale.

- Vous nous paierez cet affront Oséon !
- Les moines n’ont pas d’argent Eleazar !

Le vieillard avait un sacré caractère. Les moines se dévisageaient l’un l’autre, durement invectivés par l’Eparque et ses confrères qui prenaient soudainement conscience de la complexité et de la lourdeur des institutions du Val, empêtrées dans leurs règles millénaires auxquelles s’était ajoutée quantité de petites lois si bien que rien ne pouvait être fait en dehors d’elles. Cela renforçait leur désir d’en finir avec ce pays délétère qui se réclamait d’un empire déjà mort et de libérer cette couronne rutilante des rets d’une Loi trouble et mortifère. Mais ce ne serait pas pour tout de suite. Pour jamais peut-être si Oséon venait à bout de son projet que les uns estimaient salutaire et que les autres pensaient suicidaire. Eleazar, dans un accès de rage, arracha sa fibule et la lança au sol, mais Oséon était déjà parti. Il descendait les escaliers étroits, coincés entre deux murs, qui reliaient l’antique salle au reste du monastère, pour l’occasion vidé de tous ses occupants. Il avait le pas rapide, le vieillard, et léger. Son visage transpirait la quiétude voire une certaine touche d’espièglerie, la même que celle qu’arborent les enfants après avoir joué un mauvais tour. Le doyen était décidé à aller au bout de son projet, quel qu’en soit le coût au grand désespoir des Agnésiens qui venaient d’essuyer là un nouveau revers.

La salle se vidait peu à peu. Les moines regagnaient leur monastères, les Primatiaux le chevet de leur Prince et les Agnésiens eux, restaient plantés comme des champignons en terre, attendant que quelqu’un vienne les récupérer. Eleazar pourtant se précipita vers le novice effronté qui avait secoué la salle auparavant. L’attrapant par l’épaule, essoufflé d’avoir enjambé toute la salle –ce qui était peu commun, lui qui était habitué à ce qu’on vienne à lui- il lui glissa quelques mots. Si Eleazar était intéressé et jouait aux attentifs, le novice arborait le même air nonchalant qu’auparavant.

- Votre intervention jeune homme n’a laissé personne indifférent.
- Tant mieux.
- Je me demandais : est-ce vrai ce que vous disiez à propos d’Oséon ?
- C’est-à-dire
- Qu’il vaudrait mieux qu’il partît ? Et que vous n’êtes pas le seul à le penser.
- Ca l’est.
- Combien d’entre vous le veulent voir quitter l’habit ?
- Beaucoup.
- Vous pourriez expliciter ?
- Qu’est-ce que vous voulez au juste ?
- Oh mais je ne veux rien gamin. J’ai l’intérêt du pays en tête et si Velyn est malade, c’est le pays entier qui en pâtit…que dirais-tu si je te donnais l’opportunité d’agir pour l’Ordre et pour le Prince ?

L’éphèbe releva le sourcil, retroussa ses lèvres. Il sentait que quelque chose de grand allait se passer. Mieux, il sentait qu’il allait en être l’instigateur et l’instrument. L’idée de faire partie d’une mécanique qui le dépasse le fascinait : ce garçon n’avait jamais eu qu’une envie : être membre. Il était devenu membre de l’Ordre sans que cela signifiât quoi que ce fut ; maintenant il serait membre de cette faction agnésienne, renommée par son insoumission au pouvoir en place, les héros de tous ceux qui avaient eu l’orgueil blessé ou dont les ambitions dépassaient largement les capacités. Tout jeune qu’il avait beau être, il n’était pas dupe et savait bien qu’Eleazar pesait parmi ses frères, lui qui était un des derniers grand-prêtres de l’Agni. Les lampes ne brûlaient plus, le crépuscule projetait ses camaïeux de bleus et de mauves sur toutes les fresques et les arches noircies. Le garçon regarda la Lune qui découpait son image dans le ciel et le Soleil qui jetait encore quelques rayons.  Il regardait les vitraux étincelants, les quelques cendres qui voletaient, portées par l’air chaud des braises qui s’éteignaient doucement dans les encensoirs. Pour peu, on se serait cru au milieu de l’océan, la tête plongée dans l’eau claire…C’est la bave aux lèvres et l’œil mouillé qu’il se retourna vers Eleazar et qu’il répondit, grave et fier.

- Je vous écoute…
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Ven 24 Juil 2015 - 0:17



- Elle est sombre cette salle, je ne la connaissais pas...je pourrais avoir un peu d'eau s'il vous plaît ?

Le jeune homme transpirait. En face de lui, Eleazar ne disait rien, le laissant patauger dans sa sueur et mouvements de boyaux. Ses paumes, sa nuque, jusque ses fesses : tout était moite. Il y avait très peu de lumière, une simple torchère servant à dissiper les ombres et à révéler les contours aigus du visage du grand prêtre qui prenait un malin plaisir à voir l'éphèbe se renfermer ainsi sur lui-même. Il attendait une réponse et par tous les moyens il l'obtiendrait même si cela impliquait de laisser l’adonide se déshydrater et défaillir d'inquiétude. L'inquiétude de ne jamais ressortir, de ne pas revoir la lumière, de perdre ses quelques amis et ambitions démesurées auxquels on dirait seulement "qu'on ne l'a plus trouvé". Pourtant tout avait semblé si aisé, là dans la salle capitulaire, et peu risqué. Le grand prêtre avait un ton réassurant et un sourire affable, comment aurait-on pu douter de lui ?  Sans doute enivré de sa saillie verbale, le jeune s'était-il senti pousser des ailes, qui s'étaient repliées aussitôt qu'on l'avait traîné dans les boyaux humides de Velyn, en des recoins obscurs inconnus des mages eux-mêmes. Ainsi retenu dans cet accul sans plafond, ne discernant que des parois humides où croissaient les lichens, il réalisait soudain l'ampleur de ce à quoi il avait consenti, ou au moins pensait-il, ne pressentant rien des agnésiens, des primatiaux, des indigotes et des manipulations du Palais qui l'avaient indirectement conduit à être assis là, face à face avec une dague enduite de poison. "Une piqûre" Eleazar lui avait dit "Une piqûre et c'en sera fini. On pensera à une épine de rose probablement" mais la seule idée d'échouer, la seule idée d'ôter la vie, fût-elle celle d'un être qu'il haïssait, cela le pétrifiait. La jeunesse plaisait à se gargariser de beaux discours, imbibés d'un héroïsme naïf et d'une fougue maladroite, mais une fois mis face à la possibilité de voir leurs rêves se concrétiser, ils rentraient dans leur coquille comme un bernard-l'hermite espérant qu'on les y oublie à défaut d'en changer. Or ce qui était certain, au ton d'Eleazar, c'est qu'on ne le laisserait ni rentrer dans sa coque, ni en changer. Finalement, après avoir tourné sa langue dans sa bouche sept et soixante-dix-sept fois et envisagé toutes les possibilités de fuite -qui se résumaient à sortir par la seule porte qui donnait sur le corridor et priant pour retrouver son chemin jusqu’à la citadelle sans se faire attraper - à contrecœur et le soupir aux lèvres, il articula timide et soumis : "Oui."

-------------------


- Ce que je n'arrive pas comprendre c'est à quel point on peut être aussi borné !
- Calmez-vous Hiérophane.
- Ils veulent saccager le pays.
- Oui mais vous vous doutez bien qu'ils n'y parviendront pas. Tant que le prince –
-  Le prince est comme mort. Il ne nous sera d'aucune aide.
- Serait-ce que je dénote quelque chose de l'ordre de l'abandon en vous, Hiérophane ?
- Ce n'est pas que j'abandonne. Seulement...seulement je ne compte pas laisser ces fils de chiennes étriper le royaume en douce et les pouces croisés.
- Que suggérez-vous ?
- Vous parliez d'invoquer l'Agni.
- Il me faut plusieurs jours pour le faire et surtout moins d'hostilité.
- Vous ne pouvez pas réciter votre formule qu’on en finisse ? Foutez-vous sur votre terrasse et je resterai à monter la garde le temps que vous fassiez vos affaires.
- Ce n’est pas aussi simple. Il s’agit d’esprits, Hiérophane, d’entités puissantes qui n’ont pas l’habitude ni l’envie d’être dérangées. Elles sont bien plus sensibles que nous aux vibrations qui nous entourent. Nourrissez une seule pensée négative à l’égard de quiconque et vous leur apparaîtrez comme un être enténébré.
- Et alors ?
- Et alors l’abîme appelle l’abîme. En voulant invoquer l’Agni, je me retrouverais avec une centaine d’autres esprits malheureux comme celui qui a attaqué l’Eparque. Je suis un vieil homme Hiérophane, mes forces s’amenuisent, c’est à peine si j’en ai assez pour effectuer ce rituel alors de là à me retrouver nez à nez avec je ne sais combien d’ombres.
- Je ne comprends pas. Si vous-mêmes vous n’êtes pas négatif, où est le problème ?
- Comment vous expliquer…Tenez, imaginez une dizaine de choreutes et figurez-vous qu’il y ait parmi ceux-ci, une haute-contre flanquée de bassetailles et de bassecontres. S’ils se mettent à chanter quelque antienne la haute-contre se détachera naturellement et visiblement. Maintenant figurez-vous une centaine de choreutes et parmi elle, une seule haute-contre…
- Je vois ce que vous voulez dire.
- Je pourrais faire ce que je voudrais, cela serait vain et quand bien même l’Agni entendrait mon appel, il ne reviendra pas pour un seul homme et après le chapitre que nous avons eu, peu de mages oseront se joindre à moi. J’aurais au moins montré à ces faux-prêtres que l’Ordre n’est pas un outil qu’on prend et agite à tort et à travers.  De votre côté rien n'est possible ?
- Vous obéissez alors ? C'est à cause ce qui est arrivé à l'Eparque ?
- En toute honnêteté, je doute que cela ait quoi que ce soit à voir avec l'Agni.
- Qu'est-ce que ce serait d'après vous ?
- Je n'en ai aucune idée. J'essaie toujours de trouver un sens à tout cela mais plus j'y réfléchis plus je me dis que nous ne regardons pas dans la bonne direction.
- Vous pensez...vous pensez que des Primatiaux auraient -
- Non, bien sûr que non. Il marqua un temps. De votre côté rien n'est possible ?
- De mon côté ? Vous voulez dire niveau armée ?
- Oui. Il n'y a rien que vous puissiez faire ?
- Non.
- Vous n'allez tout de même pas me faire croire que la bataille n'a pas changé la donne ! Leur ost a été ébranlé !
- Décimé même.
- Eh bien ! Ça doit pouvoir compter pour quelque chose non ?
- Pas tant que ça. Leur armée a été mise à genoux, c’est vrai mais nos dernières forces se sont lancées à l'assaut et se sont fait écraser elles aussi. A l'heure où nous parlons un nouvel ost, frais et vigoureux doit être en marche depuis leur capitale et sera à nos portes d'ici quelques jours et quand ce sera fait, qu'aurons-nous à leur opposer ? Une poignée d'infirmes et de jeunes béjaunes qui n'ont pas un poil aux couilles ?
- Hiérophane..
- Vous vouliez la situation, elle est là.


Et elle savait imposer son silence. Le Val était à deux doigts de fléchir le genou, tiraille entre l'ennemi extérieur et l'autre intérieur. Le chapitre houleux avait au moins comme mérite d'avoir ouvert les yeux du vieux moine sur la situation dans le Palais : c'est à dire instable, le Val entredéchiré entre les partisans toujours plus excites de deux factions toujours plus populeuses. Plus l'ultimatum approchait plus leurs orateurs se montraient extrêmes, certains Primatiaux prônant même de mettre le feu à toutes les cités du Val pour ne pas les laisser aux mains de l'ennemi. Ce qui était désastreux dans tout cela, c'était de voir l'influence grandissante qu'ils avaient sur la plèbe qu'on avait intégrée en hâte dans les milices et de voir que cette plèbe n'attendait pas l'assentiment d'un chapitre pour agir. On pensait surtout à cette milice associée au Temple de l'Agni qui avait pris pour nom "Les Fils de d'Ina" en référence au nom d'une divinité mineure prétendument sortie du ventre du dragon lui-même et qui avait empire sur les âmes et le bas-astral. Ces hommes de trois passèrent une centaine et sans qu'on put connaître leurs visages ni leur chef, ils parcouraient les villes du pays en "réclamant" certaines âmes en sacrifice pour apaiser leur déesse. Les victimes se comptaient par centaines, la plupart du temps exécutées dans la rue à coups de dagues ou de flèches laissant place à des scènes d'effroi et de chaos dans les ruelles. Dans le même temps les Primatiaux accusaient Eleazar à demi-mot et depuis quelques temps, des troupes de jeunes hommes tout juste entrés dans les rangs fondaient des expéditions nocturnes pour punir leurs frères inconnus, répondant au sang par le sang, au nom d'une couronne étendue inerte sur un lit.

- Et le prince ? avança Hiérophane. Rien n'a changé ?
- Hélas non.
- Je ne comprends pas, il est mort oui ou non ?
- Non, il respire, il est bien en vie. Il a plutôt l'air plongé dans une sorte de sommeil profond dont rien ne semble le tirer. Et ce n'est pas faute d'avoir tenté mais rien n'y fait, ni les saignées, ni l'eau froide, ni les claques, le bruit ou l'encens ne l'ont réveillés.
- Vous croyez que cela a à voir avec...
- La goétie ? Sans doute…On sait bien que ce genre de rituel a toujours engendré des conséquences aussi fâcheuses qu'imprévisibles. Et je parle pour les petits sortilèges, ceux qui réveillent les morts pour leur poser des questions ou ceux pour jeter le mal sur une famille. Mais là...
- Vous avez vu ce charnier !
- Je crains qu'il ne faille plus compter sur le Prince.
- Même si le Prince restait en vie, il ne faudra pas longtemps à ces enflures pour profiter de la situation.
- Quel poids avez-vous parmi les vôtres ?
- Un certain poids pourquoi ?
- Parce qu'il faudra convaincre vos pairs de se calmer le moment venu et de ne pas commencer à se partager la Couronne. Le Prince est le seul garant du peu d'ordre qu'il nous reste, il faut nous y accrocher fort et le plus longtemps possible en attendant que l'archimage revienne et remette de l'ordre dans le bazar qu'il a laissé.
- D'ailleurs il est où celui-là ?
- Si je le savais...

Oséon restait coi. L’incident arrivé sur le pont le poussait aux limites de ses connaissances des arcanes, jusqu’à questionner son savoir que les plus grands mages jugeaient pourtant illimité. Il ne trouva aucune réponse dans les codex, dans les entrailles, dans les songes même qu’il visitait au moyen d’élixirs et de plantes qu’il buvait en décoction lorsque la citadelle était endormie. Il avait interrogé les astres, scruté les mouvements de l’Adémore et les traînées que laissent les nuages dans le grand ciel bleu. Il alla jusqu’à s’échapper des murs du monastère pour rejoindre les fourrés alentour et écouter raire les biches, tentant de décrypter leurs cris et d’y trouver un message secret qu’on lui adresserait. En vain. Son espoir de voir ressurgir l’archimage pâlissait à vue d’œil de même que ses forces au combat. De temps à autres il plaisait s’asseoir sur la grève, trempant son pied dans le fleuve immobile au flot rougi par le sang et le feu.

Il fut stoppé dans sa pensée par l’irruption de Delpomyne, le novice effronté. D’un regard, Oséon fit comprendre à Hiérophane qu’il pouvait s’en aller, ce qu’il fit dignement, non sans toiser le gamin vêtu de rose. Une fois les lourdes portes refermées, à nouveau un long silence s’installa. La cellule du doyen était une des plus atypiques de la citadelle, parce qu’une des plus anciennes. Ce piton rocheux avait vu passer de nombreux princes et de nombreuses guerres, chacune érodant peu à peu ses murailles que l’on remodelait aussitôt au gré des trouvailles architecturales et des tendances ornementales, passant de simple cloître juché sur une motte de terre à une véritable montagne de roches empilées, s’encombrant peu à peu de murailles trapues, de tours, de portails ornés, de fresques, de coupoles et de balcons qui donnaient sur des ruelles sombres et sinueuses où poussaient les roses trémières et la vigne rouge. Mais la cellule d’Oséon, elle, avait été creusée dans le piton même aux premières heures du monastère et donnait encore l’impression d’une caverne d’ermite. Seule une meurtrière dispensait une lumière tamisée dans la pièce, jetant ses rayons sur la roche peinturlurée qui laissait entrevoir quelques visages couronnés de lumière et de flamme. Une des plus belles pièces de cet ensemble a fresco était le portrait en pied du premier moine de Velyn, l’Ada Baladan, le représentant enchâssé dans une mandorle d’émeraude, flanqué d’un dragon à sa droite et d’un temple à degrés à sa gauche. Devant son image on avait suspendu des lampes à huiles, une quinzaine, disposées chacune à des hauteurs différentes et ornées de perles et de pierres précieuses. Delpomyne n’avait jamais mis les pieds dans cet endroit dont, comme beaucoup d’autres, il ne soupçonnait pas même l’existence. Il prit une grande respiration et s’apprêta à parler mais fut coupé avant même d’émettre un son.

- C’est moi qui parlerai. Tu sais Delpomyne, j’ai beaucoup réfléchi à ce que tu as dit au chapitre et je me suis demandé « Qu’ai-je mal fait ? ». Qu’ai-je mal fait que tu aies une si basse opinion de moi ? Tu sais qu’en tant que doyen, vous êtes de ma responsabilité directe, si vous vous blessé, c’est moi qui en assumerai les conséquences au chapitre ; si vous fautez, c’est à moi que l’on fera remontrance. Tu pourras mal agir et l’on te trouvera un nouvel accompagnateur tandis que moi, si j’ai de la chance, on m’enverra dans un autre monastère de l’Ordre. Heureusement en ma qualité de doyen, mes frères me font confiance et cette confiance n’a jamais été ébranlée. Les quelques éléments que je juge indignes ou trop faibles pour servir, je ne m’épuise pas à les reprendre. Je les signale seulement et pas un de ces enfants n’est jamais resté. Ils rient aux premiers jours mais dès qu’ils sont confrontés à la réalité de cette vocation, ils s’aplatissent et quittent la citadelle.
- Mais –
- Je n’ai pas fini. Quand je t’ai surpris à effectuer ce rituel, j’ai été déçu Delpomyne. Je pensais t’avoir suffisamment fait comprendre la grande et insondable puissance des mots et des glyphes, au moins pour que tu t’en tiennes à distance jusqu’à les maîtriser parfaitement. J’ai été déçu de ce que tu ne m’aies pas écouté, mais déçu de moi-même pour t’avoir mis en danger. Tu ne t’en rends peut-être pas compte mais si par malheur tu avais conclu ce rituel, tu t’en serais retrouvé atteint de je ne sais quelle maladie du corps et de l’esprit. Et pourtant Delpomyne, je ne t’ai pas signalé. J’ai gardé le silence sur cet incident car je savais bien qu’en le divulguant à mes frères, ils t’auraient sommé de quitter l’Ordre sans attendre. Or je ne veux pas te voir quitter l’Ordre. Je ne le veux pas car tu es certes jeune, mais tu as l’esprit vigoureux et preuve est faite que ta volonté ne reste pas que l’affaire de la pensée mais que tu la concrétises, maladroitement cela dit, mais tu l’as fait. Et je vous vois dans le cloître avec tes camarades, je vois la place que tu as parmi eux et avec quelle admiration ils te regardent. Notre archimage a disparu Delpomyne et le chapitre se fait vieillissant si bien que d’ici quelques années les trois-quarts des stalles seront vidées si nous ne faisons rien. Je ne devrais pas t’en parler, mais il y a quelques temps je suis allé voir l’archimage pour lui parler de toi et il s’avère que lui-aussi t’avait remarqué…Tout cela pour dire Delpomyne que si j’ai été sévère et rude avec toi c’est uniquement parce que tu es l’avenir de cet Ordre et que j’ai été chargé de te préparer à le devenir. Parce que s’il advenait que l’archimage dût effectivement mourir, tu prendrais sa relève Delpomyne.

Le novice était en nage et son œsophage était noué. Oséon se tourna vers lui, les mains jointes en une supplication inaudible, ses petits yeux remplis d’une flamme d’amour et de compassion paternelle. Il s’approcha du jeune homme, les bras grands ouverts et le prit fraternellement dans ses bras. Delpomyne était raide de culpabilité et après avoir tenté de lutter contre le chaos d’émotions qui se levait en lui, il abandonna et éclata en sanglots dans les bras du vieillard.

- Eh, mon garçon ce n’est rien va ! Je ne t’en veux pas. Tu sais ça fait bien longtemps que j’ai arrêté de prendre les critiques personnellement. Il ne faut pas se mettre dans des états pareils pour si peu.


Le novice ne disait rien. Le tissu rose de son habit se tâchait de ses larmes, sa dague était pressée contre sa cuisse et sa poitrine contre celle de son père dans l’Ordre. Il ne parvenait pas à parler, les mots se bousculaient dans sa gorge mais ne sortaient pas. Il tentait d’en éructer quelques-uns mais ne sortirent que quelques râles graves qui lui déchiraient les viscères.  

- Je ne peux pas !
- Qu’est-ce qu’il y a garçon ?
- Il y a quelque chose –
- Tu as quelque chose à me dire Delpomyne ?
- Je…je…

Le gamin s’était mis à bégayer et à trembler. La vision était suffisamment rare et saisissante pour qu’Oséon y prêtât attention, si bien qu’il se pencha sur le petit et lui dit doucement en le prenant par les épaules.

-  Ecoute, avant de dire quoi que ce soit, que dirais-tu de prier ensemble ? Hein ?


Delpomyne acquiesça fébrilement.

Oséon sourit.

Doucement il se saisit de l’étoffe rose et moirée de son vêtement, sa main poudreuse froissant le tissu en une multitude de plis lourds et veloutés. Comme un père de son enfant, le vieillard empli de paix et de délicatesse mena son novice vers la fresque de l’Ada Baladan. Dès lors Delpomyne se laissa porter, supporté sous le pli de l’aisselle par cet homme qui avait vu presque une centaine d’automnes défiler depuis la brèche de sa cellule. La vue de Delpomyne était brumeuse, envahie par les paillettes noires et solubles qui s’échappaient des lampes à huile, mouillée par tant de larmes qu’il venait de verser. Lorsqu’il fut enfin sous l’Ada, Oséon et lui se mirent à genoux, les mains dressées vers lui. Là, petit homme devant l’Eternité de l’Agni, Delpomyne comprit ce que c’était que l’Ordre. Il n’avait jamais vu l’Ada ainsi : le ciel s’était obscurci, la cellule plongée dans un crépuscule zénithal qui avait le goût d’un matin d’automne emmitouflé de brume et d’aiguail il ne voyait plus que Lui, valsant au rythme de ces flammes qui dansaient dans leurs photophores de verre coloré, chaque bille de verre, de cristal et d’argent comme s’embrasant et jetant ses rayons sur le plafond de pierre qui se refermait sur les deux hommes en une couverture sombre et humide, mais protectrice, mais douce, mais rassurante aussi. Là, petit homme devant la silhouette déformée de l’Ada, coincé entre le temple et le dragon, Delpomyne se sentait indigne. Il se sentait nu, transpercé de toute part par une multitude de flèches ardentes, arrachant de sa chair larmes encore et sanglots encore. Là, le genou posé contre la pierre, les bras levés vers cette chimère vivante, Delpomyne se savait vide. De sa poitrine s’élevait un rayonnement indicible, qui lui prenait aux bras et au ventre, montant jusque sous ses yeux, lui enserrant la gorge et les sinus, l’empêchant de respirer sinon pour crier, crier encore. Oséon lui avait les paupières refermées, vieil homme perdu dans la paix des anciens, rendu à cette quiétude sacerdotale qu’il avait cherchée en s’engageant dans l’Ordre. Le souffle expiré, la salive manquant, les yeux secs et brûlants du sel de ses pleurs et les lèvres bouffies de les avoir trop mordues, le jeune homme réalisait que l’Agni ne supportait pas de secrets et que son œil de flammes, avide de connaissances, allait les pécher dans les cœurs les plus endurcis. Oséon alors psalmodia une prière, sa voix chevrotante transfigurée par l’oraison et l’amour qu’il éprouvait pour ce novice perdu dans ses ambitions et sa méconnaissance.

- En Toi, ô Roi, nos vies reposent, et prennent place dans la nuit ; le jour s’enfuit, le soir vient, garde-nous en Ta lumière. Toi que nous aimons, ô Roi, Toi que nous prions ; Toi que nous avons nié ; en ce jour Toi que nous avons chanté, donne-nous la paix que tu as promise à Tes élus. Nous voici, indignes enfin tirés de ton Feu, nous que Ta flamme a façonnés, nous que Ton souffle a éveillés, donne-nous à nouveau de Te louer et de Te rejoindre par-delà nos fautes en ton repos éternel, temple de tous les Dieux où sur  eux Tu règnes sans limites. Je me confie en Toi, ô Roi de crainte. Eloigne de nous ta colère, épargne-nous l’ire que tu projettes sur cette terre mais protège-nous, mais sauve-nous ; prends-nous sous ton aile de bronze et de cuivre et de l’autre, ô Seigneur de la Flamme et du Sang, recouvre le reste du monde et tire-en une vie nouvelle. Entend notre prière, écoute-nous. Descend de ton piédestal sacré par le sang versé de nos ennemis et de nos fils naissant, rend-toi visible à nos yeux impurs, sensible à nos sens imparfaits ; car nos mains sont courtes, car nos yeux ne voient plus, car nous n’entendons plus, Agni, la langue que tu forgeas dans les cieux encore enflammés de Ta colère. Nous sommes tes enfants, Père, ne nous abandonne pas aux tractations des mauvais. Les impies nous encerclent, délivre-nous ! Et de notre faiblesse même, délivre-nous aussi. Accorde-nous la joie de Ton repos, la gloire de Ta victoire, le pardon tiré de Ton ventre, ô Père.


Delpomyne avait laissé ses larmes sécher. Oséon lui versa un peu d’huile sur le front. C’était une huile épaisse, aussi visqueuse que du miel, qui sentait le baume, la lavande et le citron. Il n’eut rien d’autre à dire. D’une main il releva le jeune homme, lui posa la main sur la poitrine et le congédia avec douceur. Avant que Delpomyne eut franchi le seuil, il l’interpella et lui dit

- N’avais-tu pas quelque chose à me dire, petit ?


Le novice ne dit mot. Il se contenta de sourire, d’un sourire timide et frais. Son visage était semblable aux campagnes qui s’étalent au soleil, après avoir été mouillés par la pluie. Ce sourire sentait bon la fougère, la terre retournée, la pierre arrosée tout juste chauffée, il sentait bon la bruyère froissée par le pas de la chevrette et l’écorce arrachée par le bois d’un cerf. Delpomyne referma la porte derrière lui. Il était si faible qu’on put croire qu’il était en plein jeûne. Porté par une force qu’il n’aurait pas pu trouver en lui-même, le regard posé sur les murs, les colonnes géminées et les portes qui défilaient devant lui, il marcha. Qu’avait-il fait ? Qu’allait-il faire ? Que diraient les Agnésiens et surtout eux, les moines, que diraient-ils ? Tous, il le savait, tous étaient chargés de ce fardeau et il avait abandonné. Et l’Agni lui-même, que dirait-Il ? N’étaient-ce pas Ses prêtres qui lui avaient enjoint de commettre l’ineffable ? Mais cet ennemi n’était-il pas lui-même serviteur de ce même Dieu ? Et sa famille, la reverrait-il un jour ? Et ces amours teintés d’innocences qu’il lia avec cette jeune fille de marchand de tissu dans le bourg, fleuriraient-ils un jour ? Entendrait-il un jour, à nouveau, le rire frais de cette jeune fille qu’on aurait dite sortie d’un ruisseau tant elle frétillait de vie, d’innocence et d’une vitalité toute juvénile qui trahit qu’elle n’avait vu ni la guerre, ni la mort.

Les murs de Velyn lui devinrent aussitôt tout oppressants, se refermant sur lui de toute leur masse granitique et cyclopéenne. Titubant, enivré par la mort et la culpabilité, il se trainait dans les couloirs jusqu’à la galerie du Loup. Il n’était pas présent lorsque l’Eparque avait été attaqué mais c’était comme si. De sa cellule il avait senti la force magique de cet être et le vacarme de sa voix qui remplissait toutes les alcôves, tous les coins et les espaces cachés et tordus de la citadelle. Des gardes veillaient toujours sur les appartements du Prince, mais il n’y avait plus d’agitation. Disparus les chantres, les thuriféraires et les physiciens aux longues robes. Disparues les litanies de prêtres, les processions de notables et de dignitaires avides de nourriture et d’argent. Dehors, tout le monde le savait,  l’ennemi pressait le pas. Quelque part à l’Est, les terres du Langecin se recouvraient de colonnes en armes et la capitale maudite, de ses hautes tours scrutait le champ de la bataille à venir qui serait décisive. Où étaient les légions qui avaient fait la gloire du Val ? Où, les gryffons qui terrorisaient les champs de bataille ? Où, les galères débordantes d’or, d’épices, de victuailles et d’esclaves ? Où étaient-elles passées les années prospères ? Elles avaient filé comme poussière au vent ; l’ancien Val d’or et d’argent, taillé de main d’homme dans ces terres barbares où s’étaient hérissées des tours couronnées d’émaux à en éblouir le ciel toussait à pleins poumons. Les collines n’étaient plus si vertes, ni les visages si gais. Les rues de Valmer avaient gardé leurs couleurs d’il y a quelques siècles, couleurs maintenant ternies, déchirées, délavées, malades et sclérosées. Tout respirait la mort à venir, l’agonie d’une nation jadis florissante et si personne n’y faisait rien, elle serait bientôt foulée au pied cette terre qui fit le rayonnement de l’Empire et qui installa la civilisation sur une péninsule qui en était dénuée par ces mêmes péninsulaires anciens barbares qui n’étaient civilisé que par leur religion qu’ils pensaient véritables mais qui n’était pas plus noble que leurs aïeux.

La porte s’ouvrit et Delpomyne vit ce Prince, dernier d’une lignée perpétuée depuis des millénaires, allongé sur un lit sans personne pour veiller sur lui. Les gardes fermèrent les portes derrière lui le laissant seul à seul avec ce fils de Roi qui s’était révélé Roi sur un pont avant de sombrer dans le sommeil, honorant la réputation de couard qu’on lui avait attribuée durant son règne. Qui était-il, Clavel ? Delpomyne s’assit à son chevet et contempla avec insistance sa face, ses traits, son cou, ses doigts : qui était-il Clavel ? Il n’avait rien de pareil à son ancêtre éponyme, le premier du Nom qui débarqua  victorieux sur les côtes du Val et fonda cette principauté millénaire qui tint en échec des hordes de métèques pendant toute son existence. Delpomyne savait qu’il ne lui ressemblait guère puisque comme tous les enfants de son rang, on l’avait abreuvé de récits, de fables en tout genre sur Clavel le Grand et il n’y avait pas dans le Val un seul bourg qui n’ait une statue, un bas-relief sculpté à son effigie. L’ancien était grand et brun, les traits durs de l’Orient se heurtant à ceux, fins, de l’Elfie voisine dont le sang avait irrigué sa famille conférant à ses fils et à sa lignée une longévité exceptionnelle. Tandis que le nouveau était grassouillet, sans charisme ni visage qui inspire quoi que ce soit. Heureusement il n’avait pas été blessé, autrement la pièce aurait été remplie d’effluves nauséabonds, vapeurs toxiques de pus suintant, de sang coagulé et de chair gazeuse en putréfaction. De toute façon, cela importait peu. Cela n’importerait plus.

De dessous sa tunique, Delpomyne fit glisser la lame de sa dague, enduite d’une huile empoisonnée qui lui donnait un aspect plus brillant encore. Elle était si finement forgée, si polie qu’on pouvait y voir son reflet comme dans un miroir mais il n’y fit prêta attention. D’un rapide coup d’œil, il vérifia que personne ne l’avait suivi, attendit quelques secondes pour voir si la porte s’ouvrirait à la volée, mais rien. On avait abandonné le Prince aux mains d’un inénarrable novice et d’une dague porteuse de mort. Delpomyne se souvenait de ce moment passé avec Oséon, de ses prières, de ses larmes et alors qu’il fit remonter doucement la lame vers le bras nu du Prince, il se ressouvint de la face de l’Agni et de ses yeux cerclés de flammes blanches. Les larmes coulèrent de ses yeux, son cœur se souleva de nouveau ; il serra le bras de l’impotent couronné, parcourut du bout de ses doigts cette peau fine sous laquelle on pouvait voir des veines se dessiner en dessins aléatoires. Delpomyne ne voulait pas, mais c’était plus fort que lui, sa main se soulevait et s’approchait d’une veine sans qu’il puisse la contrôler, tandis qu’en dedans de lui-même il faisait tout pour lutter contre cette volonté intruse, il voyait bien qu’il était trop tard et ni ses larmes, ni ses cris ravalés par la peur n’y feraient quoi que ce soit.  

- Delpomyne ?


Il avait été si profondément hypnotisé qu’il n’avait pas entendu  quelqu’un s’introduire dans la pièce. C’était
une voix familière, une odeur familière. Encore embrumé par le fol esprit, il se leva d’un bond et se retourna.
C’était Oséon. Le vieillard vit la face blanchie de son novice, couverte de perles de sueur et ses lèvres violettes comme celle d’un enfant qui aurait passé une nuit dans la rivière.

- Delpomyne, tout va bien ?


Il y avait quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qu’il ne connaissait pas. Il y avait quelque chose de malheureux et d’effrayant. Une sorte de lueur qui n’était pas la sienne. On aurait dit que ses pupilles étaient plus dilatées et que son iris avait changé de couleur. Quelque chose s’était passé. Quelque chose n’allait pas, n’était pas normal, n’était pas naturel, mais il ne savait dire quoi. Et sa présence ici, seul, au chevet du Prince. Et ce regard ! Et ces lèvres violettes, et cette peau livide, et ce souffle de bête. Quelque chose n’allait pas. Et ces mains recroquevillées…et cette dague. Oséon leva les yeux vers Delpomyne, il le vit impavide et sinistre. Il venait de comprendre.

La dague lui perfora la rate.

Dans le silence, Oséon s’effondra. Ses mains sentaient le sang chaud couler de sa plaie, ses yeux voyaient la silhouette de l’enfant s’évader en dehors. Oséon voulut rire, mais au lieu d’un rire, une bulle de sang éclata dans sa bouche. La lumière envahit ses rétines, les couleurs se fondaient l’une en l’autre en une blancheur éclatante et immaculée. Il revit l’image du premier bougainvillée qu’il aperçut en arrivant à Velyn, le sourire de sa mère lorsqu’elle cueillait des oranges dans les jardins de Valmer, la statue de l’Agni dans le grand temple de la capitale, une branche d’acacia derrière laquelle se dessinait le Soleil, la chevelure éclatante et soyeuse d’un dracenne, les colonnes de Nisétis, l’écume sur les vagues de l’Olienne, une cargaison d’épices renversée au sol, une pluie de flammes, les pavés mouillés après les orages estivaux, les allées couvertes de pollen doré quand vient le printemps, la première pomme qu’il croqua enfant.

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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Fragments du passé.   Ven 6 Nov 2015 - 19:28


La main s’abattit sur la porte comme un bélier. Le mur était trop haut pour qu’on pût l’enjamber, la porte bien trop épaisse pour qu’on l’enfonçât. Il faudrait attendre. Il y avait bien une cloche mais on ne voulait pas éveiller les dormeurs et attirer l’œil des passants indiscrets, qui, malgré la nuit pluvieuse, étaient plus nombreux qu’à l’accoutumée. Les rues de la capitale ne dormaient plus depuis plusieurs semaines, chaque faction s’étant payée son lot de guetteurs qui se promenaient dans les sombres recoins, main au fourreau, prêts à dégainer si quelque individu suspect s’approchait de leurs demeures fortifiées. Dans un contexte pareil, il valait mieux se faire discret et se fondre dans la masse invisible des pierres et des corniches, attendant qu’une porte s’ouvre pour s’engouffrer dans la cour qu’elle cachait. La pluie devait sans doute couvrir les coups puisque personne n’était venu ouvrir. Dans l’ombre, on vit une tête encapuchonnée guetter son épaule gauche et sa droite : la voie était déserte. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient éteintes. Pas un signe de vie. Il s’arma de courage. La cloche sonna.

Cette fois-ci, l’attente ne fut pas interminable. A peine le tintement du fer s’était-il évanoui dans le vent qu’en réponse éclata l’écho d’une voix rauque qui criait « Ca va j’arrive ! ». Une volée de secondes après, la porte s’entrouvrait, dévoilant un bonhomme solide mais bouffi d’une nuit moelleuse, de petite taille, offrant aux rayons de Lune son crâne dégarni par une calvitie. En dépit de la pluie, il était venu pieds nus, ne portant qu’une aube de coton large comme trois hommes en guise d’habit de nuit, tenant une petite lanterne à la main. Il jeta un œil à l’inconnu, baissant la tête et levant la lanterne pour tenter de voir sous la capuche et dit :

- C’est pour quoi ?
- Je cherche la Confrérie de la Pitié
– répondit l’inconnu, sa voix fluette enrobée dans les plis de son vêtement.
- C’est ici. Qu’est-ce que vous voulez ?
- Je cherche le refuge et la protection.
- Refuge et protection d’quoi ?
- On…on m’a dit que je pourrais les trouver ici…
- bégaya-t-il, déstabilisé par le petit homme.
- On vous a bien dit. Mais j’dois bien savoir cont’ qui j’vous protège.
- Je…ne peux pas le dire.
- Dans c’cas, j’peux rien pour vous.

Le vieillard s’apprêtait à refermer la porte quand son interlocuteur masqué ajouta.

- D’accord, d’accord, je vais vous le dire. Je peux entrer au moins ?

Le petit homme ne dit rien. Il se contenta de laisser entrer l’inconnu et de refermer la porte derrière lui, prenant soin de vérifier que personne ne les avait vus. Comme toutes les grandes demeures de la capitale, celle de la confrérie s’articulait autour d’une cour à trois côtés, le quatrième étant formé par le mur donnant sur la rue. Il n’y avait pas de colonnes peintes, ni de fontaine dans cette cour. Le sol était dallé de larges pavés usés par les âges, entre lesquels poussait de l’herbe jaunie au soleil, foulée du pas des étrangers. Une porte qu’on devinait bleue à la lumière nocturne servait d’entrée unique à l’édifice qui se déployait sur trois étages percés d’arcades, lorsqu’il l’eut franchie, l’étranger sentit le feu de l’âtre le saisir aux os. Il fallut à ses yeux un peu de temps pour s’accoutumer à la demi-lueur mouvante de ce qui ressemblait à une salle commune, juste assez pour remarquer son hôte déjà attablé et se servant d’une boisson.

- V’nez vous asseoir. A côté du feu, vous d’vez être g’lé.

L’homme obtempéra timidement, sans doute content de pouvoir se chauffer après cette nuit passée sous les cordes d’eau qui lui avaient lacéré le dos et les épaules. Grelottant il se fendit juste d’un « C’est tellement rare qu’il pleuve par ici… ».

- Le vent d’la mer –lui rétorqua le tavernier. Un peu d’vin ?
- Non merci, je ne bois pas.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? « Je ne bois pas ». –Il se mit à rire- Ah j’vous jure ce qu’on doit pas entendre. Y’a rien d’autre à boire toute façon.
- Va pour du vin alors.

L’invité masqué tendit une coupe qui traînait et but d’une traite ce qu’on lui avait versé. Il manqua vomir.

- Bon, tu comptes me dire c’que tu fais ici ou j’vais d’voir te mettre dehors ?
- Je vous l’ai dit, je viens chercher votre protection.
- Qui t’a dit qu’on protégeait qui que ce soit ?
- Quelqu’un d’apparemment au courant de vos activités.
- Ah t’es un malin toi. Tu viens d’la part de qui dans ce cas ?
- Personne en particulier. On avait mentionné votre confrérie dans une conversation alors – l’homme s’interrompit.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Est-ce que vous êtes le maître ici ?
- T’es dans une confrérie, y’a pas de maître, pas de valet ici – l’homme restait silencieux – mais j’vois c’que tu veux dire et oui, j’suis le maître –l’homme ne disait rien- Tu peux parler je n'vais rien dire.
- Vous n’êtes pas tavernier donc ?
- Forcément qu’non j’suis pas tavernier, puisque j’te dis qu’je suis le prieur ici. Ah franchement ce qu’on doit pas entendre j’vous jure !
- Quelqu’un a parlé de vous et je me suis dit que c’était le bon endroit où chercher refuge. Je n’ai nulle part où aller.
- Et d’où est-ce que tu viens ?
- Velyn.

Le prieur se redressa et quitta son sourire faussement benêt. Son visage s’assombrit sans qu’on pût comprendre pourquoi et d’une voix autrement plus menaçante qu’avant il lança.

- Qu’est-ce que tu fais ici ?
- Je vous l’ai dit, j’ai commis quelque chose de grave.
- Enlève ton capuchon.

L’homme obtempéra à nouveau. Il retira sa pelisse entière, la laissant auprès du foyer. Son visage était fatigué, ses traits étirés, ses pommettes plus saillantes et ses joues plus creusées. Ses yeux caves étaient rouges de fatigue, ses lèvres gercées par le froid et le vent du voyage, bleuies par le froid, mouillées par la pluie. Ce visage, c’était celui de Delpomyne.

- Qui es-tu ?
- Je suis un novice là-bas.
- Et qui est l’archimage de Velyn ?
- Il n’y en a plus. Il a disparu il y a plusieurs jours pendant la bataille, sur le pont.

Le prieur se détendit aussitôt, ce que Delpomyne nota.

- Qu’est-ce que vous avez contre Velyn ?
- Rien.
- Pourquoi être aussi méfiant alors ?
- C’est qu’on a une histoire mouvementée avec eux. Et que j’fais pas confiance à ceux qui viennent au milieu d’la nuit nous d’mander protection et qui parlent de Velyn en essayant d’me rendre mielleux. T’es novice tu dis ?
- Oui. Et j’ai fait chose de grave.
- Bah, quel âge t’as ?
- Moins de vingt ans.
- Ho ! Eh ben alors ? Qu’est-ce que t’as fait ? T’as couché avec une putain ? T’as volé des rouleaux à la bibliothèque ? T’as juré contre les dieux ?
- J’ai tué le doyen de l’Ordre.
- Et merde
–il regarda son godet qu’il avait déjà vidé- va m’falloir autre chose qu’une piquette

Le prieur se leva et il s’en alla vers les cuisines dont il revint, une ampoule de liqueur ambrée à la main.

- Tiens p’tit sucre, bois ça, ça t’remontera.
- Qu’est-ce que c’est ?
- De l’alcool de miel.
- C’est fort ?
- Ca t’remontera je dis.

Le gamin but une lampée qui lui fit monter le rouge aux joues.

- Pourquoi t’as fait ça ?
- Je ne sais pas.
- Comment ça tu sais pas, doit bien y avoir une raison.
- Je ne sais pas, c’était plus fort que moi.
- Tu vas pas m’dire que tu t’es levé le matin, que tu t’es baladé dans les jardins et que paf, t’as tué l’doyen.
- Non ce n’est pas ça –
- Mais alors qu’est-ce que c’est ?
- Je ne sais pas si je peux vous le dire…
- Tu t’fous de moi ? Si t’es v’nu juste histoire de te réchauffer les miches, t’as intérêt de partir tout de suite, sinon j’vais t’faire courir tu vas voir !
- C’est juste que…j’ai fait ça parce qu’on m’a demandé de le faire.
- Qui ça ? –Delpomyne n’osait parler, se contentant de regarder la paume de ses mains- Eh ben vas-y, dis !
- Le grand prêtre de l’Agni…
- Quoi ? Tu t’fiches de moi ?
- Mais non je vous jure !
- Tu es sûr que c’était le grand prêtre ?
- Oui. Enfin...je pense.
- Comment tu pouvais savoir que c’était le grand prêtre ? D’où est-ce que tu l’connais ?
- J’étais au chapitre avec tous les autres. Ce n’est peut-être pas le grand prêtre après tout, j’ai pu mal comprendre.
- Au chapitre ?
- Oui. Les moines ont convoqué un chapitre exceptionnel pour décider de la suite des événements, avec tout le monde, les membres du Palais, les grands de l'armée, des Agnésiens...
- Et ton gars était là-bas ?
- Oui.
- Il s'appelait comment ?
- Eleazar.
- Et merde de merde de merde de merde.

Le prieur lâcha un long soupir tout en se frottant énergiquement les tempes. Il se leva lourdement, arpenta la salle de long en large sous le regard désorienté mais néanmoins gonflé d’espoir de Delpomyne. Sa démarche était mécanique, appuyant du poids de tout son corps chaque pas qu’il posait, réminiscence de son lointain passé dans les phalanges. Cela ne sautait peut-être pas à l’œil de tout passant, mais le prieur avait mené des troupes au combat, naguère, bien avant que la péninsule ne cherche à s’arroger des terres qui n’avaient jamais été les siennes. De cette expérience, il avait gardé un sens aigu de l’anticipation et une rigueur à en faire pâlir les obséquieuses corneilles qui peuplent le Palais. Mais il n’avait jamais anticipé cela, qu’un gamin encore couvert de duvet se présente en son refuge les mains pleines de sang, le cœur gorgé de remords et les yeux assoiffés de larmes et demande son aide. Si ce n’avait été que cela, encore aurait-il pu trouver un moyen de le cacher jusqu’à ce que l’affaire se tasse mais les Agnésiens réglaient désormais leurs comptes à découvert, décollant, défenestrant, incendiant sur toutes les places ceux qui leur avaient causé du tort aussi loin que la mémoire peut garder souvenir d’une trahison. La mort du Prince, quasiment consommée leur offrait une impunité incontestée, sinon par les quelques restes de Primatiaux, terrés derrière les remparts du Palais et de la ville haute ou enfermés dans leurs demeures couvertes de tant de glyphes, de charmes et de talismans qu’elles en étaient méconnaissables. Dans un contexte pareil le prieuré, connu par certains hommes de peu de loi comme un lieu de sûreté, loin des regards indiscrets de la foule citadine toujours aux aguets de visages cabossés et suspects, devenait une cible de choix pour les Agnésiens. Jusque-là, le prieur pouvait s’éveiller le cœur léger, se sachant uniquement entouré de ses quelques frères qui entretenaient coûte que coûte un semblant de vie monacale en plein cœur de la cité. La donne venait subitement de changer.

- J’suis désolé p’tit sucre, mais je n’vais pas pouvoir t’aider.
- Comment ! Mais…mais…vous disiez que…
- Je sais, je sais, mais la situation est délicate. T’as pas l’air de comprendre qui t’as à tes trousses.
- Si, les prêtres.
- Ce n’sont pas des prêtres. Ils sont partout ces types-là, au Palais, dans le port, dans les marchés, les corporations. Les prêtres c’est leur genre d’ambassadeurs, leur caution morale…et encore, ya bien longtemps qu’elle a sauté la caution.
- Alors c’est tout ? Vous allez me jeter dehors comme ça ?
- J’ai pas le choix.
- Si vous l’avez, vous n’avez juste pas l’audace de le faire.
- Je n’peux pas me permettre de me mettre ces gens-là à dos. Sans compter que t’es pas innocent dans l’affaire p’tit.
- Puisque je vous dis que je n’y étais pour rien.
- C’est bien toi qu’as tué le doyen non ?
- Oui mais je vous ai dit, je ne me sentais pas moi-même.
- Comment ça ?
- Je ne sais pas ! J’entendais une sorte de musique et je n’arrivais pas à faire autrement. J’essayais de détourner la main mais je n’y arrivais pas. Je n’y suis pour rien, je n’ai jamais voulu le faire, mais ils m’ont forcé !
- Une musique tu dis ?
- Oui. Enfin non. C’était plutôt comme…je ne sais pas comment l’expliquer.
- Essaye.
- C’était une sorte de pulsation, ample, chaude, rythmée. Vous savez, comme quand le ventre gargouille, mais en moins…gargouillant. C’était vraiment quelque chose d’enveloppant, je n’entendais rien d’autre autour. Et puis il y avait comme une vibration lointaine, un peu comme une pierre frottée contre une lame de métal. Enfin c’est difficile à décrire.
- Non, non, je vois ce que tu veux dire…Dis-moi p’tit sucre, qui t’a parlé de cet endroit ?
- Je vous l’ai déjà dit, j’ai entendu une bribe de conversation.
- Entre qui et qui ?
- Entre…entre l’archimage et Oséon…Mais ils ne savaient pas que j’étais là je vous le jure !
- Evidemment…Ecoute p’tit – Le prieur voulut se resservir de la liqueur mais en touchant l’ampoule, il s’aperçut qu’elle était chaude – et merde, c’est tiède maintenant. Tu sais, ça s’boit gelé c’truc là. Maint’nant ça va être dégueulasse !
- Je peux essayer quelque chose ?
- Essayer quoi ?
- Faites-moi confiance.

Delpomyne décrocha enfin un sourire, gêné. Humectant ses lèvres l’une avec l’autre, une goutte de sueur ruisselant de sa tempe, il se saisit de l’ampoule de ses deux mains rosies par la chaleur du feu. Jamais ses yeux ne s’étaient-ils posés sur une pareille merveille de verre ciselé et taillé de sorte que la lumière se retrouvait emprisonnée dans les arêtes du verre et que les étincelles en s’envolant des bûches incandescentes s’y reflétaient comme des paillettes d’or en fusion. La liqueur ambrée dès qu’on l’agitait, dénudait ses jambes longilignes sur la paroi interne de l’ampoule, comme autant de traînées de sang coulent après qu’un malfrat a la gorge tranchée, ou comme autant de larmes sur les joues d’une veuve poignardée de désir. Dévissant le bouchon de verre bleu qui ressemblait au pommeau d’un sceptre, Delpomyne apposa ses lèvres sur le bout en un mouvement qui, par son innocence évidente, transpirait la sensualité. Le prieur crut qu’il allait tout avaler d’une traite, mais au lieu de cela, Delpomyne comme murmurant à l’oreille d’un faune, souffla dans le goulot et dit: « Iska », ce qui veut dire « glace » en parler de Nisétis. Aussitôt, le verre se couvrit d’une couche de givre qui galopait des lèvres violacées de l’éphèbe au fond de la bouteille, enveloppant la liqueur de sa fraîcheur, ses jambes apparaissant comme des fossiles de stalactites enchâssées dans du cristal. Relevant la tête, guilleret de son tour de prestidigitateur, Delpomyne fut confronté à la face ombrageuse du prieur.

- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Comment as-tu fait ça ? – lança-t-il sévère, ses yeux de serpent vivement harponnés à ceux du petit.
- J’ai juste dit « Iska ». Ca..ça veut dire glace –
- Je sais c’que ça veut dire ne me prend pas pour un imbécile ! Qui t’a appris à faire ça ? – il devenait de plus en plus insistant.
- Personne, j’ai juste essayé ça une fois dans ma cellule et ça a fonctionné. Ils ne parlent pas de ça dans les écrits.

Une couleur nouvelle apparut dans l’iris du prieur. Sa voix éclaircie, il se leva et prit Delpomyne par l’épaule, l’enjoignant à le suivre. Il ne dodelinait plus, il dictait. Il ne marchait plus, il avançait. Son regard, perdu dans un imaginaire de réflexion lui faisait jaillir chacune de ses phrases, de ses idées. A nouveau il pouvait anticiper, à nouveau il pouvait voir se dérouler la carte du champ de bataille, ses forêts, ses plaines, ses ruisseaux, ses marais. Cela faisait bien longtemps qu’il ne dirigeait plus de troupes, sinon des hommes cachés derrière des comptoirs, des tabliers et des gouvernails, disséminés partout dans le monde, mais il avait gardé son savoir du commandement et ses notions de stratégie qui, à chaque occasion qui lui était donnée, ne se prouvaient pas désuètes mais bien actuelles, le confortant dans son idée que les belliqueux restent belliqueux justement parce qu’ils ne changent jamais de système de pensée. Tant bien que mal, et sans rien comprendre à ce qui était en train de se passer, Delpomyne tentait de suivre son interlocuteur dans son raisonnement et son pas de course.

- Viens avec moi. Je n’peux pas t’garder ici mais j’connais quelqu’un qui pourra t’aider.
- Qui ça ?
- Un ami à moi. Tiens, tu iras l’voir et tu lui donneras cet anneau d’ma part, il saura quoi faire.
- Mais…qu’est-ce que…il est où votre ami ?
- Au khan de la Porte Dorée.
- Je ne vois absolument pas où ça.
- Tu ne m’aides pas vraiment p’tit sucre.
- Je n’y peux rien, je ne connais pas cette ville.
- C’est d'l’autre côté d'la ville, la première auberge après les murailles.
- Et comment est-ce que je suis censé traverser la ville entière si j’ai toute une faction qui s’active à me retrouver ?
- On f’ra un bout d’chemin ensemble. J’dois aller au port pour de la contrebande d’indigo – Delpomyne écarquilla les yeux et le coupa.
- Pour quoi ?
- Du coup tu pourras v'nir avec moi et j'te montrerai le chemin.
- Mais…
- Quoi !
- Si je m’approche du port, vous ne pensez pas que l’Eparque risque de me retrouver.
- L’Eparque ? Qu’est-ce qu’il a à faire là-d’dans ?
- C’est-à-dire qu’il était au chapitre lui-aussi, donc je me disais –
- Merde de merde, j’l’avais oublié c’lui-là ! Bon, euh…t’es souple comme gosse ?
- Je n’ai pas vraiment envie de répondre à ça…
- J’peux aussi te dégager sur-le-champ et ça m’épargnera une nuit d’angoisse.
- …Oui, je suis souple.
- Bon, j’te mettrai dans un coffre alors. J’comptais t’am’ner jusqu’à l’Arsenal, ça aurait été plus simple de là-bas mais si l’Eparque et ses sbires te cherchent aussi, ça risque de compliquer l’affaire.
- Qu’est-ce qu’on va faire alors ?
- Je...je...je...je...
- Oui ?
- Laisse-moi réfléchir tu veux !
- Pas la peine d’aboyer hein…
- Bon…c’est risqué mais c’est peut-être la seule chance qu’on aura.
- Vous savez, moi j’aime pas trop trop ce qui est risqué – rétorqua Delpomyne, la voix hésitante.
- T’as tué l’un des êtres les plus éminents d’l’Empire et tu m’parles de risque ?
- C’est sûr que si vous remettez ça sur le tapis à chaque fois, on n’avancera pas vraiment !
- De toute façon t’as pas l’choix p’tit sucre. Ou tu me suis, ou tu meurs. – Delpomyne ne dit rien- Le choix est fait. Donc ! J’disais que c’est risqué mais qu’on a pas l’choix. J’te dépos’rai au milieu du bazar, sur la grande place.
- Attendez, ce ne serait pas la place dont l’un des côtés –
- Est occupé par la façade du grand temple de l’Agni ? Si.
- Vous êtes fou.
- J’ai pas l’choix. C’est ça ou rien.
- Je ne tiendrai pas deux minutes là-bas !
- Ca tombe bien, j’veux pas que tu t’y attardes.
- Et il n’y a pas d’autre moyen ?
- Lesquels ?
- Mais je n’en sais rien moi, déposez-moi dans une ruelle et puis j’aviserai.
- Jusque-là t’as mal avisé p’tit sucre, j’te conseillerais d’me faire confiance.
- Oui, enfin vous êtes d’accord qu’à ce niveau c’est autre chose que de la confiance.
- Merde ! J’te demande pas ton avis p’tit !
- Mais pourquoi là-bas !
- Parce qu’ils ne pens’ront pas à chercher aussi près ! Faudrait être sacrément débile pour prendre un risque pareil !
- Je me passerai de commentaires à ce sujet.
- Ils vont chercher le plus loin possible de leurs temples et des parties de la ville qui leur sont acquises. J’me d’mande s’ils n’iront pas jusqu’à patrouiller le long des murailles.
- De toute façon, ils ne vont pas se saisir de tous les jeunes qui me ressemblent.
- Je n’sais pas si tu as r’marqué p’tit sucre, mais il n’y a plus vraiment personne pour s’opposer à eux. Tout ce qu’on espère c’est qu’les armées victorieuses reviennent de Velyn et remettent de l’ordre dans la cité.
- Victorieuses, victorieuses…
- Quoi ? Elles n’étaient pas victorieuses ?
- Si…mais pour ce qu’il en reste…Si l’archimage n’avait pas fait son tour de passe-passe, il n’y aurait ni Velyn, ni armée.
- Merde de merde. Ce s’ra déjà ça d’pris. Au moins les Primatiaux se sentiront plus en sécurité et tiendront les Agnésiens à l’écart –

Le prieur fut stoppé dans son élan par le bruit de la cloche du porche.

- Cache-toi dans l’cellier. J’vais voir qui c’est. Ne sors sous aucun prétexte, compris ?

Delpomyne acquiesça sagement et alla se tapir dans l’ombre des carottes et des bocaux de tomates qui dataient de l’année passée. Enfilant une pelisse de bure noire, capuche sur la tête, le prieur lambina sous la pluie tandis que dans la rue semblaient s’impatienter deux hommes. Lorsqu’ils entendirent le bruit de son pas dans les flaques d’eau de la cour, ils redoublèrent de vigueur, tambourinant sur le bois comme sur les traversins de leurs chambres vides. Entrouvrant à peine la porte, le prieur leur lança un sourire aussi mielleux qu’il était benêt.

-
Messieurs ? Puis-je vous aider ?
- On cherche un garçon – lança l’un des deux, son visage caché derrière un heaume ouvragé, trop ouvragé pour qu’il pût être un simple soldat.
- Pardon ?
- On cherche un garçon on vous dit ! – rétorqua l’autre, gringalet flottant dans son cuir bouilli et à la mine de chien mouillé.
- Oh ! Ce n’est pas le bon endroit, l’endroit que vous cherchez est dans une des rues parallèles, en contrebas. Il suffit de prendre la voie des forges et ce sera la première à droite, vous verrez une petite lanterne verte – dit le prieur, l’air innocent.
- Oh merci !
- Quoi, hein ? Non ! Non, pas merci, non ! On cherche un garçon qui s’est évadé du monastère de Velyn.
- Ah ! Pardonnez la méprise, vous savez je ne juge de rien, j’en vois beaucoup comme vous passer –
- Bon, on pourrait arrêter de parler de ça ?
- Oui, oui. Velyn vous disiez. Mais j’ai rien à voir avec Velyn moi.
- Ecoutez, on sait très bien ce que vous faites.
- Si vous parlez de la contrebande d’indigo, j’ai arrêté –
- Quelle contrebande d’indigo ? –lança le sicaire, interloqué.
- Pardon ? – répondit le prieur, comme au courant de rien.
- Vous avez parlé de contrebande d’indigo…
- Ah non, pas du tout. Pourquoi ? Quelqu’un fait du trafic illégal d’indigo ? – ajouta-t-il, faussement choqué.
- Mais…je…
- Bon, eh bien si vous n’avez plus rien à me dire, bonne soirée !
- Attendez, j’ai pas fini ! On sait très bien que vous avez des liens avec Velyn.
- J’sais pas d’quoi vous parlez.
- Vous le savez très bien. Votre petit temple est le refuge de tous les malfrats du Val, c’est connu. De là à savoir ce que vous en faites…
- J’comprends pourquoi votre petite tribu d’empanachés s’est pris défaite sur défaite depuis sa création. Si vous faites confiance à toutes les conneries qu’on vous sort.
- Il a pas tort tu sais…je sais même pas qui nous a dit de venir ici.
- Tais-toi, toi. Personne ne sait ce que tu fais là. Même moi je ne sais pas ce que tu fais là.
- Merci…on m’avait dit que l’ambiance n’était pas folle dans les casernes, mais non ! je me suis dit qu’il fallait laisser une chance à la soldatesque « quitte ton palais Ziméon, ta cause a besoin de tes talents Ziméon» tu parles ! si j’avais su qu’on me traiterait comme ça je serais resté chez moi à compter mes olives…

Un petit silence s’imposa naturellement. Le vieillard et les gardes s’échangèrent quelques regards interloqués avant de poursuivre.

-…Bien. Je pense qu’il se fait tard. Quand vous saurez c’que vous voulez, vous r’viendrez. En attendant, j’ai d’autres choses à faire que me mouiller les miches en pleine nuit parce que vous n’êtes pas fichu d’aller visiter les auberges plutôt que les prieurés.
- C’est vrai qu’on aurait peut-être du commencer par là.
- Oh toi tais-toi ! Si tu étais si certain d’aller dans les auberges, tu aurais du me le dire.
- Je l’ai dit ! J’ai passé toute la soirée à te le dire ! Je n’avais pas envie de faire tout le trajet sous la pluie et tu vois, j’avais raison ! Et pour quoi ? Pour rien. Résultat, on est trempés, j’ai des ampoules pas possibles et on passe pour des demeurés parce que tu n’as pas voulu m’écouter.
- T’aurais dû me convaincre avec plus de conviction.
- Tu te fiches de moi ? Vous avez vu ? Vous avez vu de quelle mauvaise foi –
- Ah non, me parlez pas de foi.
- Et qu’est-ce qu’on va leur dire en rentrant ? Qu’il n’y avait personne ?
- Forcément, puisqu’il n’y a personne...
- Mais qu’est-ce qu’on est allés faire à chercher un gamin blond aussi. Tu penses pas qu’ils ont juste voulu nous écarter.
- Pourquoi ils auraient voulu faire ça ?
- Il faut dire que tu es un peu lourd.
- Lourd ?
- Tu dis quand même énormément de blagues…
- Quoi ?
- Tu sais, quand je dis que je vais en patrouille au bazar…en vérité je sors prendre l’air…
- Tu veux dire que…
- Bon c’est pas tout mais j’ai autre chose à faire. J’pense que j’vais vous laisser régler vos comptes entre vous, hein ? Et si jamais vous trouvez c’gamin, repassez m’voir j’vous offrirai un repas froid.
- Froid ? Vous ne devez pas être généreux ?
- J’suis prieur, pas négociant en épices.

La mine paisible, le prieur referma la porte tandis que les deux dadais continuaient de se lancer leurs vérités au visage. D’un pas leste il regagna les communs, vint trouver Delpomyne qui était resté caché.

[i]- Alors ?
- Alors il va falloir que tu partes p’tit. Ils te cherchent et apparemment ils savent où aller.
- Comment est-ce que vous le savez ?
- Les deux drôles te cherchaient et ils savent à quoi tu r’ssembles.
- Qu’est ce qu’on va faire alors ?
- Déjà tu vas commencer par te teindre les cheveux.
- Hein ?
- Ils savent que t’es un jeune blond. Si t’as les cheveux foncés, ils te verront même pas. Et puis c’pas une suggestion que j’te propose.
- C’est-à-dire que –
- Quoi ? C’est-à-dire que quoi !
- Rien, rien. On part ce soir alors ?
- Hors de question. Connaissant le loup, j’doute qu’il n’ait envoyé que deux incapables pour me guetter. Si on sort maintenant on se r’trouvera avec tous les gardes de la ville aux miches. On partira demain comme prévu, à la plus haute heure du jour, comme ça ils pourront pas nous r’trouver une fois dans le bazar.
- Et après ?
- Après rien n’change, tu vas au khan le plus discrèt’ment possible et on te dira quoi faire.
- Ce n’est pas contre vous, mais j’aimerais bien savoir ce qu’il va m’arriver.
- Ecoute p’tit, c’est soit ça soit –
- Soit je pars, je sais. Mais vous l’avez dit, ils chercheront un blond. Il suffirait que je reste au Soleil quelques jours et que je garde un pain d’indigo sous le bras et je coulerais des jours tranquilles. Et vous savez quoi ? Ce serait peut-être mieux comme ça. Je n’ai pas envie d’être baladé d’étal en étal et de jouer à un jeu de piste alors qu’apparemment ma vie est en jeu et le tiers des lames vendues de la capitale sont à mes trousses. Alors on va être très clair et très concis : soit vous me dites ce qu’il va m’arriver, soit demain au moment que vous irez récupérer votre indigo, je file par la porte de derrière et vous n’entendrez plus parler de moi de votre vie.

Le prieur ne répondit pas. Delpomyne fit un mouvement vers la sortie.

- Très bien. Merci pour la boisson en tout cas.
- Attends !
Le petit se retourna.
- L’aubergiste du khan est un très bon ami à moi.
- Son nom ?
- Il s’appelle Delnëor.
- Ca ne sonne pas très local comme nom.
- Non, c’est un sang-mêlé.
- Quoi ? Et il est gérant d’un khan ?
- C’la fait longtemps qu’il est là. Il est arrivé bien avant les lois contre les Elfes, les marchands lui ont fait confiance au fil des années, personne n’imagin’rait faire la route vers l’Est sans s’arrêter là-bas. C’est le khan le plus fréquenté d’tout l’Val, tu n’pourras pas l’rater. Il a réussi à planter des temples et des oratoires de toutes les religions qui essaiment ici et d’l’autre côté d’la mer, du coup il arrête aussi tous les pèlerins.
- Et vous êtes sûr que ce ne sera pas risqué ?
- Ils ne t’y chercheront pas j’te dis. Sans compter que Delnëor te cach’ra vite.
- Et où est-ce que j’irai après ?
- Il t’emmènera à Lazyêne, et après ça, j’sais pas.
- Vous m’excuserez hein, mais…pourquoi soudainement changer d’attitude à mon égard ? Il y a à peine une heure vous m’étiez totalement hostile et maintenant -  
- Je dois quelques faveurs à Oséon. Maintenant va te teindre les ch’veux. On aura d’la route à faire demain.

Sans rien dire, le gringalet fila dans les quartiers supérieurs. La capitale, dans son silence nocturne était comme de celles qui n’osent bouger une fois dans leur couche de peur de froisser leurs draps et leurs conjoints. On la sentait raidie, sa nuque suante et sa mâchoire crispée, s’étant abandonnée à l’angoisse plutôt qu’au sommeil et comptant les heures jusqu’au moment du lever où elle pourrait enfin vaquer à ses occupations futiles feignant d’ignorer la chape de mort et de vendetta qui planait au-dessus d’elle, voyant des cyprès au lieu des sicaires, et des bannières au lieu de glaives ; l’encens plutôt que le sang et des robes chamarrées au lieu d’armures rutilantes. Toutes ces faces grimées ne seraient que des masques et ces lances des déguisements et toutes ces morts les troublants et réalistes effets d’une tragédie à ciel ouvert et à taille humaine dont on attendait le dénouement avec trépignement mais plus encore le moment de saluer les comédiens, le moment de faire s’effondrer la scène et ses décors pour découvrir derrière les sourires de morts, ceux véritables d’hommes pleins de joie et de vie. Si seulement…
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