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 La damoiselle en la Tour

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: La damoiselle en la Tour   Ven 14 Aoû 2015 - 17:15


L'An Huit du onzième cycle
Neuvième ennéade de Barkios
Le cinquième jour...



Iselda,
Fille d'Alwin de Karlsburg,
Damoiselle d'Arétria


La pluie. Toujours la pluie.

Iselda détacha son regard de l'éternel tableau qui, jour après jour, s'imposait à sa vue à travers l'ouverture. Le décor était invariablement le même : une véritable forêt de bois, de métal et de granite, de toitures humides où s'abattait une pluie couleur cendre. Elle la dominait du haut de la tour ; si haut, si loin, la vision d'Arétria-la-ville était toute autre que sur la terre ferme.

Mais dans les deux cas, la capitale du pays arétan n'avait jamais été belle à regarder.

La jeune femme n'avait jamais aimé cet endroit. Cette ville grouillante, son odeur nauséabonde, la simplicité d'esprit de ses gens révulsaient déjà Iselda lorsqu'elle était jeune. Les choses avaient empiré lorsque son père en était devenu le comte, car elle avait découvert, comble de l'horreur, sa cour, infestée de bonimenteurs, de flatteurs et de vipères venimeuses.

Les choses auraient été plus simples, si le destin leur avait permis de demeurer à Karlsburg. Elle avait grandi avec ses frères, Bertrand, qu'elle aimait profondément - et Ewald, le cadet, avec qui les choses avaient toujours été plus compliquées. Et leur mère, Katrin - la comtesse Katrin, désormais - qui, de tout temps, avait été là pour elle.

Si tout avait changé avec l'élévation de son père, la guerre du Nord n'avait rien arrangé. Elle avait cru détester la citadelle arétane grouillant d'hommes ; mais désertée d'une partie de sa garnison et de ses nobles insolents, la forteresse était comme morte. Le mot "absence" avait prit tout son sens, depuis le départ du comte Alwin et son armée, de même que Bertrand et Ewald qui s'étaient rendus à Sainte-Berthilde, et qui n'avaient pas donné la moindre nouvelle depuis. La comtesse Katrin, rongée elle aussi par l'absence des êtres aimés, ne se montrait plus, si bien qu'elle paraissait tout aussi absente, quand bien même elle restait dans ses appartements nuit et jour.

Un autre mot prenait tout son sens : "ennui".

Les jours se suivaient et se ressemblaient tous. Des heures à faire les cent pas dans ses appartements, à scruter par la fenêtre une ville qu'elle haïssait. A écouter avec la même morosité les bavardages insipides de ses camérières. Puis à arpenter les couloirs déserts de la citadelle. De temps à autre, son oncle Almar, prêtre d'Othar et gouverneur de la cité en l'absence du comte Alwin, rendait la justice dans la grand-salle. En de rares occasions, l'oncle bienveillant trouvait le temps d'échanger quelques mots avec sa nièce, qu'il affectionnait. Mais la solitude revenait, invariablement. Alors elle s'en allait dans la petite chapelle, et priait la Damedieu.

Elle ne quittait jamais le château ; en ces temps troublés, elle ne pouvait se permettre la moindre escapade. La région n'était pas sûre, et en temps de guerre, la fille d'un comte, quel qu'il soit, fait un otage de choix. C'était là encore une chose qui avait changé dans sa vie : savoir que sa propre sécurité ne la concernait plus elle-même, et que tout le comté aurait à en pâtir si elle venait à être enlevée.

Elle était prisonnière. Une prison dorée, peut-être ; mais en-dehors de ses camérières, de son oncle surmené et de sa mère dépressive, nul ne semblait lui octroyer la moindre considération. De toute façon, les rares signes de respect qu'on lui adressait poliment ne lui importaient guère.

Elle haïssait Arétria. Elle en avait acquit la certitude ; parfois, la nuit, elle s'imaginait prendre la fuite. Elle quitterait ce château maudit et ce pays pluvieux. La vie deviendrait une aventure ; risquée, peu confortable, mais chaque jour serait différent, chaque instant serait vécu. Peu lui importait de mourir jeune, du moment qu'elle mourrait libre. Bien sûr, sa raison reprenait rapidement le dessus. Jamais elle n'infligerait pareil affront à son père, ni à Bertrand. Par amour pour son père et son frère, elle supporterait, au quotidien, cette existence honnie jusqu'à la fin de ses jours. Elle les aimait profondément tous les deux, et pourtant, ne les reconnaissait plus. Le pouvoir m'a enlevé ma famille. Alwin n'était plus le même ; et Bertrand, son bienveillant grand-frère, ne s'intéressait plus à rien d'autre qu'à la politique arétane. L'héritier du comté cheminait dans les pas de son père, et Iselda avait l'impression d'avoir été oubliée quelque part sur la route.

Un jour, peut-être, on la marierait à un quelconque seigneur d'une autre province. Elle se rappela son cousin Wenceslas qui avait prévu d'épouser une dame du sud, d'une grande famille ydrilote. Une Anoszia. Wenceslas était mort avant d'avoir mené à bien ce projet ; peut-être, en compensation, la marierait-on à un Anoszia, ou quelque autre famille. Qu'elle s'en aille dans le Sud ou le Médian, cela lui importait peu, elle avait comprit depuis longtemps qu'elle ne déciderait pas de son destin. La seule chose qui comptait était de continuer à croire en cet espoir, l'espoir qu'un jour, peut-être, elle s'en irait loin d'ici.
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: La damoiselle en la Tour   Mar 13 Oct 2015 - 14:50


L'An Huit du onzième cycle
Première ennéade de Verimios
Le troisième jour...




Une lumière déclinante filtrait au travers d'une petite fenêtre ; l'après-midi tirait vers le soir. Le ciel devenait pâle, et les ombres s'allongeaient, tant au-dessus de la ville d'Arétria qu'à l'intérieur de sa forteresse. De temps à autre, Iselda levait le nez de son ouvrage et jetait un regard distrait vers l'extérieur, tout en réprimant un baillement. A l'autre bout de la pièce, le visage ridé de la vieille Berthe baignait dans l'ombre grandissante. Mais malgré la pénombre, et malgré sa vue déclinante, la vieille continuait de broder avec une habileté étonnante, maniant le fil et l'aiguille de ses doigts boudinés.

Enfant, Iselda craignait cette femme comme Othar en personne. Elle était entrée au service de la maison de Karlsburg bien avant sa naissance, et lui avait servi de préceptrice. Aussi loin qu'Iselda s'en souvienne, Berthe avait toujours été ridée et ratatinée, mais elle avait cette voix dure, ce regard froid qui lui imposait l'obéissance sans jamais avoir besoin de la rappeler à l'ordre. Elle l'avait éduquée avec sévérité, et quoiqu'Iselda se soit toujours montrée docile, les leçons avaient laissé à la petite un souvenir douloureux et amer. Les années passant, la vieille peau avait encore enlaidi, si tant est que cela fut possible. Lorsque la maison Karlsburg avait prit le pouvoir dans la malelande, Berthe était restée dans un premier temps dans leur demeure de Karlsburg, tandis qu'Iselda s'en allait vivre à la citadelle d'Arétria. Cette séparation était probablement l'un des rares avantages que la jeune femme avait trouvé dans l'élévation de sa famille. Mais cela n'avait pas duré ; depuis deux ennéades, Berthe lui tenait fréquemment compagnie. Et elles s'enfermaient dans cette pièce pour y faire de la broderie, sans échanger un mot de tout l'après-midi.

Dans un sens, Iselda s'accommodait très bien de ce silence. Mais elle avait la désagréable impression d'être surveillée en permanence. Lorsqu'elle se rendait dans la cour pour y prendre l'air, telle une prisonnière faisant sa promenade quotidienne, les sergents ne la perdaient jamais de vue. Eux, au moins, gardaient une distance respectueuse ; mais tout lui rappelait constamment qu'elle était devenue importante. Trop importante pour pouvoir se soucier elle-même de sa sécurité. Trop importante pour s'accorder un instant de solitude. Trop importante pour mener une vie simple.

Il régnait ce soir-là, au-dehors, une effervescence inhabituelle ; il était aisé de s'en rendre compte, quand on s'était accoutumé au calme plat, à l'apathie qui hantait la citadelle depuis le départ de l'ost. Iselda contemplait cela de loin, depuis la haute fenêtre. Les jours ici étaient si moroses que la moindre petite chose sortant de l'ordinaire retenait son attention, attisait sa curiosité. Des hommes envahissaient la cour, échangeant avec les sergents de la garnison tout en faisant de grands gestes vifs. Un vol de corbeaux survola la ville. Des oiseaux de mauvaise augure. Iselda frissonna.

Troublée, elle se leva subitement, et délaissa la vieille pour s'aventurer dans le dédale de coursives du château, ignorant les protestations de Berthe. Elle marcha d'un pas rapide, soulevant les pans de sa robe pour ne pas trébucher. Elle gagna ainsi la cour, et la fraîcheur du soir la frigorifia sitôt qu'elle atteint le seuil. Dans l'agitation qui régnait, nul ne sembla lui prêter la moindre attention. Son regard s'attarda sur la poterne, et elle hésita. Pour la première fois depuis des jours, personne ne semblait la suivre, et elle s'étonna de la facilité avec-laquelle elle avait échappé à sa chaperonne. Personne n'attendait d'elle la moindre résistance ; on l'avait sous-estimée.

Elle traversa la poterne, et s'aventura dans les venelles tortueuses de la ville. La tension qui régnait était palpable. Les rues étaient pour la plupart désertes, et les portes et fenêtres étaient tenues closes. Elle remarqua un groupe d'individus qui s'attroupaient autour d'un homme. Cherchant à comprendre ce qui se tramait, Iselda se mêla à eux. Un vétéran au visage couturé de cicatrices marmonnait des propos décousus, et Iselda le jugea dépourvu de toute raison. Pourtant il parlait avec conviction, adoptant de grandes intonations de voix, et ce qu'il dit lui fit froid dans le dos :

« J'ai longé les rives du fleuve d'Ambrie au crépuscule, et j'ai vu leurs sinistres silhouettes se découper dans la brume, de l'autre côté ; ils étaient encapuchonnés dans de longs manteaux noirs dont les pans frôlaient le sol. Dans leur regard, je ne vis que ruine et désolation, car ils étaient les messagers de la mort. Ils nous révélèrent que le feu et l'acier des champs de bataille aurait raison des plus braves, et que les autres connaîtraient le chagrin, la famine et la peste ! » L'homme ouvrit de grands yeux, comme si ses propres paroles le terrifiaient, et s'écria : « et leur sang deviendra noir, noir, aussi noir que le ciel par une nuit sans lune ; car la lumière, bientôt, ne sera plus. Et nous fuirons, aveugles, sans savoir où aller ; car il ne restera plus aucun refuge, car la haine des Sombres nous poursuivra jusqu'au plus profond des mers ! »

Une main se posa alors sur l'épaule d'Iselda, et celle-ci, prise de panique, hurla. Les passants, interloqués, la regardèrent ; elle se tourna, le souffle court, et reconnut l'un des sergents de la citadelle. On s'était mis sans tarder à sa recherche, et ils l'avaient rapidement retrouvée. Elle en fut étrangement soulagée.



~~ ~~



Les éclats de l'âtre faisaient danser des ombres tremblotantes sur les murs de pierre nue. Dans la petite salle, Iselda affrontait le regard réprobateur de son oncle Almar, le vieux prêtre. Elle n'avait guère l'habitude de le décevoir ; elle n'avait guère l'habitude de s'attirer sa colère.

« Ce que tu as fait ce soir était dangereux, Iselda. J'ignore ce qui t'en a prit, mais tu ne peux... »

Elle ne lui laissa pas le temps de finir ; quoique son audace la surprit elle-même, elle coupa son oncle, car la question lui brûlait les lèvres.

« Que s'est-il passé dans le Nord, mon oncle ? De quoi parlaient ces gens ? Père est-il en danger ? »

Le visage du vieux prêtre demeura parfaitement impassible.

« Ton père, comme tous ceux qui le suivent, se sont mis en danger à partir du moment où ils se sont lancés dans cette expédition. Ce qui se passe là-bas est grave, Iselda. Le désordre qui régnait ce soir est dû à la panique. Les vétérans, les mutilés qui ont quitté le front, les déserteurs... ils racontent des histoires partout où ils passent. Certaines sont fondées, d'autres non. Mais il en faut peu pour susciter un vent de panique. Tout le monde a encore en tête ce qui s'est passé à Amblère. »

Iselda frissonna. Elle avait déjà entendu ces histoires de corps morts qui s'élevaient pour marcher aux côté des drows. Elle avait entendu parler des massacres, de la cruauté des envahisseurs, sans savoir néanmoins démêler le vrai du faux.

« On raconte qu'une autre ville est tombée », poursuivit Almar, « et personne ne sait quand ces horreurs prendront fin. Nous ne pouvons rien faire d'autre qu'attendre, et garder espoir. Je sais que c'est parfois difficile. Je ne te mentirai pas ; je n'ai pas de nouvelles récentes de ton père, et je le regrette. Mais ma mission est de garder Arétria-la-ville en son nom, et de m'assurer que son épouse et sa fille sont en sécurité. Je ne peux y arriver que si tu y mets du tien. »

Iselda acquiesça, se sentant honteuse.

« Pardonnez-moi, mon oncle. J'ai mal agi.

- Et je te pardonne. Mais à l'avenir, plus d'escapades, c'est compris ?

- Je vous le promets. »

Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit, et un lieutenant de la citadelle entra, visiblement essouflé d'avoir monté les marches en courant. Il reprit son souffle, et, croisant le regard d'Almar, prit une mine grave.

« Pardonnez mon intrusion, Messire, mais je viens de recevoir des nouvelles de la plus haute importance, en provenance d'Oësgardie. »

Le regard du lieutenant s'attarda un instant sur Iselda, et celle-ci comprit qu'il rechignait à parler devant elle. Elle s'apprêtait à sortir, pour ne pas déranger davantage son oncle ; celui-ci, pourtant, la retint d'un geste.

« Vous pouvez parler devant ma nièce. Qu'avez-vous à m'apprendre ? »

L'homme hésita d'abord, puis commença :

« Votre frère, le comte Alwin, vous fait savoir qu'il a prit ses quartiers dans la ville d'Aatenach, et qu'il coopère avec les forces de Serramire.

- Y a-t-il autre chose ? »

Le lieutenant avala sa salive.

« Bertrand de Karlsburg est mort, Messire. »

Le choc fut aussi terrible qu'inattendu. Iselda demeura d'abord muette, puis l'incompréhension laissa la place à l'incrédulité. Lorsque l'insupportable vérité finit par faire son chemin dans son esprit, elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Alors elle perdit connaissance.
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MessageSujet: Re: La damoiselle en la Tour   Sam 20 Fév 2016 - 13:17


L'An Huit du onzième cycle
Troisième ennéade de Verimios
Le deuxième jour...


La vaste salle qui occupait le cœur de la citadelle, où l'on recevait doléances et donnait banquets, lui avait toujours paru froide et austère. Ses murs de pierre nue, éclairés par des torches murales, lui faisaient l'air d'un gigantesque tombeau.
Avachie sur le large trône de pierre, trop grand pour elle, Iselda peinait à s'adosser tout en gardant les pieds au sol. Jamais elle n'aurait imaginé s'y asseoir, et jamais elle ne s'était sentie si peu à sa place. Elle avait vu tant de grands hommes l'occuper ! Girald d'Israïl, Anseric de la Rochepont, puis son cousin Wenceslas, et son père, Alwin... le suivant aurait dû être son frère, Bertrand. Et lorsque celui-ci était mort, c'est à Ewald qu'il aurait dû revenir.

La mort de Bertrand l'avait plongée dans un profond chagrin, dont elle avait cru ne jamais se relever. Personne n'avait pu l'aider, encore moins sa mère ; la comtesse ne quittait plus sa chambre depuis plusieurs ennéades, et Iselda songeait à l'imiter.
Elle avait à peine accepté la sinistre réalité, qu'on lui annonçait du même coup que le comte Alwin avait lui aussi trouvé la mort, et qu'Ewald renonçait en sa faveur. Elle aurait dû en être effondrée, mais elle n'avait même pas cillé ; en fait, il lui semblait que plus rien ne pouvait l'atteindre, désormais. La réalité la frappait de plein fouet, mais elle avait déjà pleuré toutes les larmes de son corps, et n'éprouvait plus rien.

Elle s'était prêtée malgré elle au jeu qu'on avait voulu lui faire jouer. Et elle passait ses journées entières à recevoir les doléances du peuple et les premiers hommages de ceux qui ne s'en étaient pas allés en Oësgard.

La citadelle semblait vide, mais c'était mieux ainsi. Elle ne voulait pas voir une foule envahir la sinistre salle, cela ne la rendrait pas plus vivante. La vie avait déserté Arétria depuis que son père et ses frères s'en étaient allés à la guerre.
On disait qu'Ewald était rentré au pays, mais il n'était pas venu la voir. Personne n'expliquait pourquoi il avait renoncé. Il n'avait écrit à personne ; une simple déclaration orale avait été faite devant l'ost arétan en Oësgard. La rumeur voulait qu'Ewald se soit terré au manoir de Karlsburg, qui lui appartenait désormais, et qu'il ne veuille voir personne. Almar, son oncle, s'en inquiétait ; mais sans doute était-ce la manière d'Ewald de noyer son chagrin, probablement dans l'alcool et la débauche, comme il l'avait toujours fait.

Lorsque la journée fut achevée, Iselda se retira un moment dans le cabinet comtal, petite pièce où elle devisait parfois avec son oncle. Almar était de bon conseil, mais ses conseils ressemblaient parfois plus à des ordres ; il s'était habitué à gouverner la ville en l'absence de son frère Alwin, et se considérait plus compétent que sa nièce, totalement novice en politique. Pouvait-elle lui donner tort ? Cependant, Almar n'avait pu demeurer indéfiniment auprès d'elle ; il jouait un rôle important dans le clergé d'Othar, et ne pouvait se dérober à ses obligations. Il s'en était allé.
L'homme qui l'accompagnait était un lettré au crâne dégarni et au teint cireux, une barbe jaune mangeant ses joues creuses. On l'appelait le père Feidel, et il résidait auparavant à Wenden. Lorsque l'ost arétan était parti, il était venu à la citadelle, et avait rapidement gagné la confiance d'Almar. Iselda, le jugeant de bon conseil, ne se privait pas de le consulter.

« Je crois qu'il me faudra bientôt me rendre à Sainte-Berthilde. Godefroy de Saint-Aimé doit savoir, désormais, que je suis comtesse. »

L'idée ne plaisait guère à Iselda, mais Almar l'avait déjà suggéré à plusieurs reprises avant son départ, et il s'était montré de plus en plus pressant. Elle avait préféré attendre un peu ; elle n'avait guère envie d'entreprendre le voyage, encore que cela lui permettrait de quitter momentanément l'ennui profond de cette forteresse où elle étouffait. Mais à quoi bon esquiver un ennui pour se précipiter dans un autre ? Elle ne connaissait pas le sieur de Saint-Aimé, mais ce qu'on disait de lui l'inquiétait ; certains le dépeignaient comme un intrigant, un arriviste, qui avait revendiqué l'héritage du marquisat sitôt qu'il avait exhumé le cadavre de Bohémond - si tant est que l'enfant présenté comme tel fut réellement le fils d'Arsinoé.

Le père Feidel la toisa un instant de ses petits yeux inexpressifs.

« Il faudra, tôt ou tard, rendre cet hommage, comtesse. Mais, en y réfléchissant bien, il me semble sage de temporiser ; le marquis de Sainte-Berthilde ne se satisfera pas de l'hommage d'une comtesse qui n'a pas, elle-même, reçu l'hommage de la majorité de ses vassaux. Nombre de vos hommes-liges et de vos vassaux sont encore au combat, et même s'ils guerroient déjà en votre nom, ils n'ont pas prêté serment devant les dieux.
- Que suggérez-vous, alors ?
- Attendons que l'ost s'en revienne de la guerre, et alors, nous pourrons fixer une date. »

Iselda ne le contredit pas. L'idée lui convenait ; elle gagnait du temps, et avait une bonne raison de temporiser. Toutefois, si elle était novice en politique, elle n'était pas totalement ignorante : la démarche de Feidel montrait une manière particulière d'appréhender l'autorité comtale.
La maison de Karlsburg était arrivé au pouvoir en Arétria avant tout parce que la marquise de Sainte-Berthilde l'y avait placée ; Wenceslas avait d'abord été comte aux yeux de sa suzeraine, avant de se faire reconnaître comme tel par ses vassaux. Toutefois, lorsqu'Alwin lui avait succédé, il n'avait pas pu rendre hommage : la marquise Arsinoé avait disparu, et les doutes sur sa survie ou celle de son héritier Bohémond avaient laissé en suspens la succession berthildoise. Alwin était ensuite parti à la guerre, et n'avait pas pu reconnaître en personne la suzeraineté de Godefroy de Saint-Aimé, qui s'était proclamé entre-temps marquis. Il reviendrait à Iselda de le faire, et elle en avait bien l'intention.
Toutefois, l'idée du père Feidel était intéressante, car elle suggérait qu'elle était comtesse avant tout parce que ses vassaux la reconnaissaient comme telle. Les vassaux faisaient le comte, non plus le suzerain. Ainsi, même lorsqu'elle aurait prêté serment au marquis de Sainte-Berthilde, le lien qui l'unirait à ses propres vassaux demeurerait plus fort. Cela ne manquerait pas de plaire à une partie de la noblesse arétane, qui avait conservé quelque rancune à l'encontre du Berthildois depuis la guerre de l'Atral.

Elle aurait dû se moquer de tout cela, évidemment ; cet héritage dont elle n'avait pas voulu était une malédiction jetée à sa famille. Elle aurait pu se contenter de laisser un intendant gérer à sa place les affaires courantes, jusqu'à ce que ledit intendant, à force de régner sans elle, décide de s'en débarrasser tout à fait. Cela serait la fin de la maison de Karlsburg.
Mais, quel que soit l'auteur de la malédiction, qu'il fut un homme ou l'un des Cinq, elle ne lui simplifierait pas la tâche. Elle était une comtesse, et elle était une Karlsburg.
Elle allait jouer le jeu.

« C'est entendu, nous attendrons la fin de cette interminable guerre. »
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