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 Libres ! | PV Taurë

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Aranos
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MessageSujet: Libres ! | PV Taurë   Dim 17 Jan 2016 - 1:08

Spoiler:
 
      Ces rêveries torturées, ces paysages évanescents, qui avaient longuement rôdé dans son esprit enfiévré, tout cela qui l’avait continument tenu assommé ces derniers jours, Aranos s’en arracha soudain. Il avait ouvert les yeux. Ce dans quoi ses pupilles plongeaient, c’était le vertige du ciel, avec ses étoiles. Une lune achevait d’en chasser une autre ; le jour se levait timidement au loin, des langues oranges commençaient à nettoyer le noir de la nuit.
      Aranos resta un long moment étendu sur le dos, sentant douloureusement son corps s’éveiller. Des aiguillons furieux virevoltaient de toutes parts, traversant son corps entier dans un sens, tournant et rebroussant chemin ; ses chairs étaient labourées à vif. Son bras droit le lançait avec une cruauté particulière, comme s’il avait été tout entier porté au rouge. Aranos voulut parler, appeler ; sa langue pâteuse butait sur une barrière de dents incertaines, trouée en de multiples endroits.
      Le soleil eut le temps de rougir en plein un coin du ciel, et d’éclaircir tout un pan de l’horizon, avant qu’Aranos ne bouge. L’Elfe roula d’un mouvement balourd sur son côté gauche, il sentit son corps qui s’enfonçait dans une terre spongieuse et grasse ; sans doute la boue aux berges d’un fleuve. Il bascula sur ses quatre membres, qui plongèrent mollement dans la bourbe ; et cet effort le lancinait à travers tous ses muscles, et jusque dans ses os. Enfin il fut debout et, réprimant un vertige, lui qui ne s’était pas tenu dressé et si loin de la terre depuis de longs jours, il parcourut confusément le monde autour de lui.
      C’était une campagne rase et vide, à cette heure précoce de la matinée ; quelques arbres ondulaient au vent. Une douce brise vint raviver les mille plaies d’Aranos, et c’était un picotement presque heureux : vivant, il était vivant !
      Alors seulement, ses yeux tombèrent, à ses pieds, sur le corps d’une Elfe. Aranos fronça un long moment les sourcils, pris de perplexité ; et la confession doit être faite, il reconnut, avant le visage harmonieux, l’épais bombement du buste. Taurë ! Elle vivait, elle aussi. Mais ce ne fut qu’après qu’il eut regardé longuement et intensément cette silhouette, assoupie à ses pieds, que ses souvenirs revinrent à grands fracas, toutes digues soudain brisées. Lui, l’ancien officier de l’Armée du Sud, se revit rampant misérablement dans les fougères d’Eraïson, l’estomac cisaillé de terreur. Il se revit aussi, plongé dans tous ses rejets sur les berges de l’Olya, tandis que par éclipses apparaissait au-dessus de lui un visage ami. Songer que c’était Taurë, tout ce temps. A la pensée que sa sœur, héritière d’Hëlmeliòn comme lui, l’avait aperçu dans ce bain de déshonneur, Aranos voulut se plier en deux pour vomir ; mais à peine quelques filets de bave lui revinrent des tripes, et il ressentit soudain qu’il n’avait pas mangé depuis des jours.
      Une nouvelle brise, plus forte, le fouetta vivement au visage ; l’air matinal soufflait de frais sur le monde. Aranos regarda un instant encore sa sœur, qui avait dû s’assoupir en le veillant. Aussi brusquement, l’officier déchu se sentit parcouru par une grande puissance. Il n’y avait plus de forêt alentour pour l’enfermer, et ses épaules ne portaient plus la cape ciselée des blasons du Sud. Il se trouvait dans une lande vierge, où sa réputation ne l’avait pas suivi, et son déshonneur à peine ; c’était comme renaître soudain. Seule son abominable lâcheté lui restait à racheter auprès de Taurë, puis ce serait la liberté.
      Alors il se mit en route, chancelant, pour s’éloigner de la berge. Dans son étrange extase enfiévrée, il ne s’aperçut certainement pas de l’odeur rance qui s’attachait à ses habits encore souillés, ni de la boue qui baignait son dos, sa nuque, et sa crinière crasseuse.

      Il ne connaissait pas cette terre, étrange, verdoyante mais baignée à cette heure de lueurs rouges ; la moindre herbe rutilait au soleil, et un vaste reflet lui fracassait la pupille à chaque regard vers l’horizon. Aussi Aranos marcha la nuque courbée, le visage vers la terre. Il ne releva la tête qu’au moment où de grandes ombres vinrent lui barrer la vue, au loin.
      L’Elfe était parvenu devant une maigre fermette, qui s’adossait à un petit talus ; de pauvres champs étaient éparpillés alentour, ainsi qu’un petit moulin à eau qui glougloutait dans un ruisseau. Mais l’œil d’Aranos fut attiré par toute autre chose : là, devant un muret de torchis, paressait une grosse bête. Il reconnut un bœuf à trompe, l’épais cousin des païms. Le regard de celui qui avait été officier, stratège, chef de guerre, jaugea rapidement la force de l’animal, et apprécia les flancs lourds qui auraient pu nourrir une troupe nombreuse. Mais quoiqu’il eût l’estomac vide, Aranos ne jugeait pas la viande ici, mais la monture ; cette grande bête serait un porteur utile pour découvrir cette grande lande qui s’offrait, aujourd’hui, à Taurë et à lui.
      Le grand bœuf avait sa trompe percée par un gros anneau de fer, d’où pendaient des rênes de cuir raidi par le temps ; c’était une paisible bête, domestiquée de longue date, apprécia l’Elfe. A peine avait-il songé à cela, qu’une silhouette apparut près de l’animal. Aranos sentit plus qu’il ne vit les engeances dégénérées des Sombres, trois cents fois abâtardi à travers le passage du temps. La silhouette était carrée, les épaules râblées, et son buste court semblait vissé sur des jambes tout arquées, bizarrement dessinées. Avant même d’avoir fini d’évaluer ce drôle, Aranos sut déjà qu’il allait le tuer.
      L’Elfe se mit en marche, droit au bœuf et à son maître ; il marcha doucement, puis de plus en plus vite. Aranos n’avait pas d’arme, et pas de temps pour en chercher une ; l’autre aussi avait les mains vides. L’Elfe se lova un instant dans l’ombre du bœuf à trompe, attendit que l’autre fût affairé près de sa fermette. Alors Aranos bondit soudain, jaillissant face à l’être dégénéré.
      Sa discipline de soldat lui électrisait le corps entier, les vieux savoirs de guerre lui étaient aussitôt revenu. Aranos balança haut son bras gauche, il s’empara du bâtard à la gorge, serrant la peau épaisse et grasse ; de son poing droit, replié comme une masse, il frappa au crâne.
      Une effroyable douleur lui ravagea la main qui frappait ; Aranos hurla soudain, recroquevillé en deux. Seulement à cet instant, son regard se posa sur ce poing droit, et un hoquet lui vrilla l’échine. La chair était effilochée en moignon, les nerfs pendaient, les os béaient, brisés. De ses cinq doigts longs et fins, il en retrouvait peut-être deux ; tout le reste n’était plus qu’une bouillie de sang. Sur ce bras qui pendait mollement, courait une galaxie de croûtes violacées, plus ou moins prises de putréfaction à force d’avoir trempé dans l’eau.
      Aranos eut à peine le temps d’hoqueter, qu’une gigantesque frappe tomba sur son crâne, à lui rompre les os. L’autre dégénéré tambourinait à coups redoublés ; ses deux poings fermés trouvèrent le visage tuméfié, le ventre vide et gargouillant, les côtés déjà brisées. L’Elfe tenta de se protéger, courbé sur lui-même. Soudain il entendit un grognement échappé de la bouche de l’autre, et une main aux ongles noirs s’empara d’une de ses oreilles d’Elfe, prête à l’arracher. Le bœuf beuglait derrière eux.
      Le Capitaine perçut en un éclair qu’il allait mourir ; là, bêtement, contre un sauvageon crotté, qui lui borborigmait à la face. De nouveaux coups grêlèrent les flancs de l’Elfe, il parvint à peine à en écarter un de son gras gauche, subit les autres. Son regard, avant d’être obscurci par du sang – son sang – revoyait pourtant le visage paisible, presque confiant, de Taurë étendue sur la terre. A cette pensée, Aranos refusa d’éprouver encore une humiliation ; pas un autre déshonneur, pas ici, sur cette nouvelle terre.
      Il releva soudain le visage, esquiva un coup, reçut le suivant, puis échappa à un troisième. Son bras bloqua une main, tordit horriblement un poignet, faisant se courber en deux l’être misérable qui le dominait. Et comme il le tenait là de sa main gauche, Aranos leva à nouveau son bras droit terminé par un moignon ; il épaula et frappa, une fois, deux fois. Une souffrance infinie lui broyait le corps entier, jaillissant depuis son poing droit, irradiant dans tout son corps. L’elfe continua à frapper, aux tripes, puis au front, en plein visage ; trois coups. D’horribles craquements résonnaient à chaque choc qu’il portait, du sang ruisselait sur le bras frappant la tête – indistinctement. Aranos attaqua encore et encore, alors qu’à chaque instant il percevait que son bras allait se rompre. Le bœuf mugissait continument derrière eux, ajoutant au chaos de tout cela. Les chairs rompues clapotaient, se broyant l’une l’autre, atrocement – mais l’Elfe agressait, toujours.
      Enfin, Aranos cessa de frapper. L’autre était mort ; son visage n’avait plus de forme connue. L’Elfe s’efforça de ne pas regarder son bras incendié par la souffrance, d’où pleuvaient les cataractes de sang noir et toxique. Il sentit obscurément que la douleur, qui partait de son moignon droit, commençait à se répandre dans tout son corps ; c’était comme un poison remontant ses veines, le submergeant peu à peu, manquant de l’abattre. L’Elfe tituba jusqu’au bœuf à trompe, il le tira vaguement dans le sens qu’il croyait être celui d’où il était venu ; là-bas, loin, vers le fleuve. Puis comme sa vue et ses sens commençaient à se brouiller définitivement, Aranos se suspendit comme il le put aux rênes de la bête – et, une fois de plus, il perdit conscience.
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Taurë
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MessageSujet: Re: Libres ! | PV Taurë   Dim 17 Jan 2016 - 17:17

La fine peau ondulait sous les virevoltes des pupilles de la jeune Elfe. Pour peu, on pouvait croire à un cauchemar si son visage ne trahissait pas une incontestable sérénité. Les lèvres étaient sèches, et les joues légèrement éthérées par le sable et le vent. Le souffle était régulier, silencieux, à tel point qu'on aurait envie de s'allonger à son côté pour partager son sommeil. Alors les yeux de Taurë s'ouvrirent, et la paix s'en fut. Elle baissa légèrement les yeux, regardant la terre. S'en retournant à moitié, elle ne vit que l'herbe là où son frère se trouvait quelques instants auparavant. Se levant précipitamment, la déchue se prit le crâne. Le sang, délaissant son crâne, lui assombrit la vue et l'esprit. Reprenant l'équilibre, l'Elfe plissa les yeux et crispa les lèvres, tournoyant tout autour d'elle-même, avec l'espoir de voir la silhouette d'Aranos.

Taurë ploya les genoux, et courba la nuque, caressant la terre et l'herbe de sa paume. Elles étaient encore tiède, du fait que son frère demeura allongé là. Elle suivit du regard les brins inclinés et soumis à l'empreinte de bottes, et remonta leurs traces, jusqu'à ce qu'elle vit à nouveau son frère. Celui-ci était traîné par un bœuf à trompe. Son bras gauche, celui encore entier, s'était agrippé aux rênes de l'animal, et, au niveau du coude, le bras était replié, comme si s'accrocher avait relevé d'un ultime effort. Les atroces stigmates de la guerre, quant à eux, semblaient avoir rejailli, car un filet de sang coulait de nouveau du bras droit d'Aranos. Trottant vers l'improbable couple, l'Elfe tint les rênes de la créature, tandis qu'elle soulevait son cadet avec peine. Fallait-il qu'il frôle à nouveau la mort, si peu de temps après avoir été sauvé. Taurë remarqua alors le bras gauche de son frère.

La main, qui ponctuait ce dernier, était tâchée de sang, et la chair des phalanges semblait avoir été effritée. Passant son pouce sur les doigts d'Aranos, elle sentit la chair frottée, la peau irritée. Elle reposa son frère au sol, et aperçut non loin d'elle une petite chaumière. La terre avait presque été labourée sur le passage du bovin, et ce n'est qu'armée de prudence que Taurë s'approcha de la demeure. Au sol, elle vit alors un cadavre - lui aussi labouré. Elle s'en approcha lentement, donnant un coup dans la tempe à l'aide de son pied. Aucune réponse. L'autre inconscient n'avait manifestement pas perdu de temps à marquer son territoire, et même infirme et blessé, il y parvenait. Rapidement, elle traversa la clairière, pénétrant dans la chaumière dont le propriétaire gisait quelques mètres plus loin. Taurë inspecta les lieux. Une petite bougie brûlait sur une table de bois décrépi. Sous une étagère, dans une salle à l'écart, elle trouva des vivres : quelques légumes cultivés, un petit morceau de viande, et des fruits issus du travail des hommes. Elle s'empara du plus de choses, autant qu'elle put en prendre, puis, sur le point de sortir, elle vit, accrochés au mur pour la chasse, un ensemble d'armes. Un arc de facture moyenne, des flèches, et une épée de fer.

Elle lâcha la nourriture, et tira du lit une couverture de lin grossier, et mit en son centre tout ce qu'elle put trouver. Elle referma le tout, et tira de toutes ses forces son baluchon. Elle le traîna, puis l'accrocha aux rênes du bœuf, près duquel elle retrouva son frère, toujours inconscient. Puis elle claqua l'arrière train du bovin, qui à une vitesse incroyablement lente, se dirigea vers la clairière. Lorsqu'ils revinrent là, Taurë déchira un pan de la couverture. Elle tendit le bras de son frère, dont la plaie s'était rouverte. Elle renoua un bandage autour du moignon. Puis, avant de le renouer, elle défit son oeuvre, regardant les deux doigts qui pendaient, ne tenant qu'à un os. Alors elle tira, parmi les armes qu'elle avait volé à un mort, la dague, et après avoir fait un feu dans lequel elle plongea l'acier, elle acheva l'oeuvre de celui qui avait fait tant de mal à son frère, en ôtant les deux doigts qui demeuraient. Elle plaqua alors l'acier, chauffé à blanc, sur le moignon, ce qui eut pour effet de réveiller son frère, dont les yeux s'ouvrirent brusquement.



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Aranos
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MessageSujet: Re: Libres ! | PV Taurë   Dim 12 Juin 2016 - 17:34

      Les yeux d’Aranos s’ouvrirent brutalement, et ils demeurèrent ainsi, ce jour-là et les suivants. L’Elfe semblait s’être évadé au-delà de la conscience, ses yeux grands ouverts béaient dans le vide, sans esprit. Le corps en sang, mutilé et tuméfié, il regardait le ciel sans le voir.
      Aranos demeura ainsi de longues journées durant : il fut ainsi lorsque Taurë le hissa sur le large dos du bœuf à trompe, pour le voyage. Ses yeux vides ne virent rien des berges fangeuses du fleuve qu’ils quittèrent, ni des plaines vides qu’ils traversèrent par la suite : ils n’aperçurent ni les collines ni les dunes de l’Ithri’vaan. Taurë, le bœuf et lui pouvaient avoir cheminé ainsi durant de longs jours, il n’en aurait aucun souvenir. Aranos ne discerna même pas les portes ouvragées de Thaar, lorsque les voyageurs finirent par les franchir et entrer dans la cité, en quête d’une meilleure fortune.
      La suite fut la poursuite d’un long rêve incohérent.

      Lorsqu’Aranos émergea de son délire, il vit des planches de bois moisi. Alentour, tout suintait l’humidité et la fange. De loin, le fumet d’un mauvais brouet venait alourdir l’air déjà gras. L’Elfe devina qu’on avait dû le coucher dans une gargote infâme comme on en trouve dans les ports, à proximité des bordels de marins. Tout était poisseux autour d’Aranos, même les draps sur lesquels il reposait. Il se décolla des tissus en chuintant, se redressa à demi : son corps était baigné de rouge. Depuis sa main qui avait été fracassée, un long ruisseau de sang avait dû irriguer le lit de sapin et le matelas de paille humide. Aucune trace de Taurë alentour, mais l’empreinte grasse d’un deuxième corps dans une couche toute proche, vide à cette heure ; peut-être sa sœur, peut-être un inconnu.
      L’Elfe fit un effort pour se redresser. Il était dans un réduit misérable, tout étriqué, semblable à ceux qui se trouvent dans les auberges des cités surpeuplées. Tout, le plancher, le plafond, la porte, était taillé dans le même bois sans âge, rendu vaseux par la sueur au-dedans, et les embruns au-dehors. Aranos crut un instant qu’il se trouvait sur une galère au sortir d’une tempête. Mais le bruit du dehors, qui s’infiltrait par les planches jointoyées qui tenaient lieu de fenêtre, ce vacarme de carrioles bringuebalantes, de vendeurs à la roulotte, de trafiquants des petites ruelles, lui assura qu’il était au cœur d’une ville.
      Cependant Aranos avait l’esprit trop hagard pour penser à l’extérieur. Il baissa les yeux sur son bras. La même douleur lui incendiait toujours le moignon, et refluait par à-coups vers sa poitrine et son cœur. En examinant la plaie purulente sous tous ses aspects, Aranos constata qu’elle ne perdait plus de sang : ce devait être durant les jours précédents qu’il avait inondé sa couche. Mais la douleur ne partait, elle irradiait dans toute sa maigre carcasse, que des jours de jeûne avaient encore affaiblie. C’était comme un parasite qui lui rongeait les chairs.
      L’Elfe surmonta sa nausée et parvint à se lever rapidement. Sur ses épaules maigrelettes, il passa une robe quelconque qui devait pendre à un crochet de la chambre. En quelques instants il fut dehors.

      La lumière du jour l’assaillit violemment, ses yeux qui n’avaient pas quitté l’obscurité depuis plusieurs jours se remplirent aussitôt de larmes. Aranos se laissa cueillir par la foule, sans bien discerner de quelles races ou peuplades provenaient ceux qui le poussaient de toutes parts ; il fut vite emporté par le flot. Ses jambes, effilées comme des aiguilles, peinaient à le soutenir, et pourtant il le fallait bien. La douleur du bras surpassait à cet instant la faiblesse des pieds. Aranos releva sa tête encore zébrée de cicatrices, huma l’air lourd, et entreprit sa quête.
      Les villes peuvent changer sur les divers continents, toutes, sauf peut-être l’impérieuse Alëandir, finissent par se ressembler sur de nombreux points. Il y a les demeures du pouvoir ceinturées de gardes, et les temples frémissant de fidèles ; il y a les forges et les industries où les hommes s’activent dans la chaleur, et les chambres bleutées où les femelles lascives s’activent elles aussi ; il y a des gamins qui volent et des vieillards qui expirent ; il y a de l’or dans toutes les mains, mais tout est affaire de proportions. Aussi Aranos, même s’il ne connaissait pas le nom de la ville – certaines rues lui rappelaient cependant la petite Naelis, qu’il avait aperçue une fois et de fort loin – Aranos donc, chercha, sans douter qu’il finirait par trouver.
      Ce furent les marches qu’il reconnut en premier : hautes, anguleuses, orgueilleuses. Il faut toujours gravir un long chemin, avant de pouvoir s’agenouiller devant la Guerre. Aranos aperçut ensuite les sculptures de bronze vigoureux, qui toutes représentaient des soldats en armes, bottés, gantés, casqués. Devant elles s’étiraient les braseros sur lesquels on immolait des bêtes, et derrière elles couraient les colonnades d’un temple écrasant. Aranos tordit ses lèvres pour sourire : définitivement, la Guerre a le même visage sous tous les cieux. Il ne se préoccupa même pas de comprendre sous quel nom, dans cette cité, selon cette peuplade, on devait honorer le carnage divin : cela lui importait peu. Travesti sous des broderies estréventines, figé dans le marbre de la Sgardie, ou bien même réduit à la stature d’un gnome, c’était toujours Calimenthar qu’il trouverait derrière les voiles.
      Mais à cette heure, ce n’était pas le dieu qu’Aranos venait trouver. Un sanctuaire solennel n’est jamais isolé ; il patauge dans la masse de ses fidèles, qui grouillent à ses entrées. Or la Guerre a ce raffinement suprême qu’elle malmène ses adorateurs, qui pourtant reviennent toujours, comme indissolublement liés à elle. Il embrassa d’un regard les silhouettes disloquées qui divaguaient à l’entrée du sanctuaire, grinçantes, grimaçantes. C’était ceux que la Guerre avait broyés, mais sans les éteindre tout à fait : elle leur avait laissé un filet de vie pour l’aduler encore. Tous venaient gigoter à l’entrée du palais, certains perdus dans les souvenirs de leurs batailles, d’autres noyés dans leurs rêves d’une gloriole acquise au fil de la hache. Aranos les méprisa tous, en s’efforçant cependant d’oublier qu’il était, lui aussi, l’ancien Capitaine, l’un des leurs.
      Enfin il trouva ceux qu’il cherchait avidement : quelques capuchons sombres, passant au milieu des damnés de la Guerre, leur tendant parfois une main porteuse de quelques substances précieuses. C’était les rebouteux de la Guerre, qui distribuaient des drogues pour apaiser tous ceux qui avaient réchappé vivants, pour leur malheur, des champs de bataille. Certains devaient appartenir au clergé local, d’autres étaient des herboristes, le dernier tiers, enfin, de simples escrocs. Tous tenaient, dans leurs poches ou leurs besaces, des quantités de plantes pour tenter d’apaiser les innombrables maux de la Guerre.
      Aranos avisa celui qui avait la bure la plus propre, et il boitilla jusqu’à lui. Entre ses mains sombres, il trouva quelques racines dentelées, d’un vert intense. Le prêtre lui siffla un mot dans sa langue, qui devait être le nom de la drogue, mais l’Elfe n’en eut pas besoin pour identifier la plante, connue de tout le clergé de la Guerre. A haute dose, c’était l’armoise aux pucelles, dont les feuilles faisaient passer les menstrues, et dont les racines pouvaient ôter la vie ; mais coupée en petites boutures rabougries, et pilée entre les ongles pour en sortir le jus, comme ici, ce n’était plus que le tord-vie, une substance épaisse et tenace, qui aspirait les guerriers dans des rêves sans douleur.
      L’Elfe saisit la racine de sa main gauche, la pressa un instant entre ses doigts fins, puis la glissa entre ses lèvres. Il en avait oublié le goût. Cela brûlait la langue comme un éclat de charbon, avant de se liquéfier dans la gorge. Aranos sentit une fièvre massive qui commençait à rouler dans tous les recoins de son corps, chassant la souffrance, dissipant la conscience.
      Il s’assit sur les marches du temple, replia son bras droit sous ses genoux, et laissa le monde filer sans lui.
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