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 Ce monde qui nous sépare [Cléophas]

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Lun 31 Oct 2016 - 16:18


Neuvième année du onzième cycle
Quatrième ennéade de Favriüs
Le septième jour


La citadelle d'Arétria baignait ces jours-ci dans une singulière accalmie. Déserts à toute heure, ses couloirs ; clairsemée, la grande salle où l'on recevait les dignitaires, écoutait les doléances et tenait banquet. Le comte n'occupait plus son trône de pierre où d'ordinaire il rendait justice ; il ne siégeait plus à table aux côtés de son épouse, qui présidait seule, distillant aux courtisans son sourire factice pour contrebalancer la mélancolie dans ses yeux bruns, ses frêles épaules surchargées du fardeau des affaires courantes sans céder pour autant.
Point de comte d'Arétria. Roderik ne se montrait plus. Dans la presse des clients et quémandeurs qui s'amassait régulièrement aux portes de sa maison, on s'étonnait ; même la plèbe, au bout de deux ennéades, avait fini par remarquer son absence. Aux solliciteurs les plus assidus, les familiers du comte avaient concédé, à mi-voix, que leur maître était souffrant ; la nouvelle, comme tout secret qui concerne un puissant de près ou de loin, s'était répandue comme une traînée de poudre. Le comte était malade, et, croyait-on, aux portes de la mort. Il n'en fallait pas tant pour que circule la rumeur d'une malédiction qui frappait les comtes d'Arétria depuis que la maison de Karlsburg régnait sur le comté, et il en était plus d'un à jurer sur les Cinq avoir vu le fantôme d'Anseric de la Rochepont, errant à la nuit dans les ruelles tortueuses de la ville, réclamant vengeance.

Loin, très loin de là, pourtant, c'est secoué par les remous de l'Olienne, accoudé au bastingage d'un navire, que Roderik vomissait son petit déjeuner comme une offrande aux esprits de la mer. Le mal qui le rongeait ne le tuerait pas, non ; mais le comte n'avait pas vraiment le pied marin, ce qui amusait drôlement le capitaine, un vieux loup édenté que les rivages lünestenais avaient accoutumé à des eaux autrement plus rudes.

Merval se dessinait dans l'aurore, avec ses temples, ses dômes et ses collines. Roderik, qui n'avait jamais voyagé si loin dans le sud, ne se serait pas senti plus dépaysé s'il avait mis les pieds dans une cité thaarie. Toute sa vie il n'avait connu que les places fortes et les villes de pierre nue, les maisons de chaume et de torchis. Lorsqu'ils avaient, un peu plus tôt, longé les cités portuaires du sud, il ne s'était pas attardé pour les contempler, ces villes dont il avait toujours connu les noms sans jamais les voir : Soltariel, Ydril, Sybrondil. Il n'était guère sorti de la cabine, le grand air ne l'aidant pas à calmer ses maux de ventre, et il goûtait peu d'exposer sa mauvaise mine à l'équipage.
Mais c'était à Merval qu'il se rendait, et Merval était tout ce qu'Arétria n'était pas : une cité solaire de l'est, séparée d'elle par ce que Roderik considérait comme étant le monde dans son entièreté : la péninsule.

Sitôt le navire amarré, on dépêcha un homme de confiance chargé d'annoncer au palais que le comte d'Arétria sollicitait un entretien avec Cléophas d'Angleroy, le baron de Merval - qui, semblait-il, répondait désormais au titre de prince. Nulle lettre n'accompagnait le messager ; c'est que la rencontre se voulait discrète, et que Roderik, s'il ne pouvait être reçu, n'entendait laisser aucune trace écrite de son passage, encore moins marquée de son sceau.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Mar 22 Nov 2016 - 17:43

La disparition récente de l’Eparque avait causé un certain émoi dans la ville, aussitôt apaisé lorsque tu en assumas la charge. Avec l’aide des Dieux et d’un peu de feu de Pharet, tu réussis à faire ce qu’aucun Prince de Merval avant toi n’avait osé tenter : reprendre le contrôle de l’Eparchie des Trois-Ports. Cette ville dans la ville, avec ses lois et sa garde, venait de te jurer allégeance dans l’intimité de la cour du Palais de l’Eparque. La cérémonie qui se voulait discrète incluait néanmoins tous les chefs des corporations – et Dieux qu’ils étaient nombreux. Ils exprimèrent leurs doutes, leurs regrets, saluèrent ta politique d’ouverture commerciale vers le pays de Thaar et la santé des chantiers navals et t’assurèrent de leur soutien indéfectible –au moins tant que tu continuerais de défendre leurs intérêts. Depuis ce jour, t’appuyant sur le réseau que constituait ta garde nouvellement acquise, les rapports venus des Halles et du bazar fusaient et s’entassaient dans le Palais. Si un seigneur de la cour s’entichait d’une courtisane dans un bouge crasseux de la ville basse, tu pouvais le savoir. Si un banquier puissant s’acoquinait avec la vile race du Médian, tu pouvais le savoir. Et si un homme du Nord, étrangement bien vêtu, s’arrêtait dans une des tavernes les plus courues du port…tu pouvais le savoir aussi.

La surprise vint de ce que l’homme en question, sans se présenter en personne, envoya pour lui un émissaire. L’homme se présenta sans tabard ni blason, ne répondant qu’en son nom et désirant ne s’entretenir qu’avec toi, fait assez rare pour que le Grand Pappias vint t’en informer. Défait de ses armes, escorté par la garde, on te présenta l’émissaire, silhouette chétive flottant dans ses habits de cuir. Sa barbe sentait le sel et le foin froissé, ses traits anguleux et sa peau si claire et pourtant si tannée ne rappelaient pas le sud. Vous échangeâtes quelques mots courtois lorsque tu compris : cet accent tu le reconnaîtrais parmi mille. Tu ne l’avais entendu qu’une fois auparavant, dans la bouche du Goupil sur les champs de Cantharel. Un arétan ! Qu’est-ce qu’un arétan venait faire à Merval ? L’émissaire ne cacha point ses intentions et t’expliqua tout, ou au moins tout ce qu’il pouvait dévoiler. Quelque part dans la ville, le seigneur Roderik attendait sagement que son serviteur revienne, te tenant par la main. Quelque part, loin des yeux de la cour, le seigneur nordique trépignait : il t’attendait, Cléophas. Il désirait te rencontrer, loin des regards, pour des raisons que tu ne comprenais que trop bien et à la surprise du Grand Pappias, tu lui accorderais cette faveur. Une rencontre diplomatique loin du Palais…cela révoltait ton serviteur zélé, ce vieil homme qui ne jurait que par les procédures, le protocole et la hiérarchie. Apparemment, Merval avait perdu le goût de l’intrigue. Il était loin le temps des vendettas entre familles marchandes, où les princes s’endormaient avec des eunuques qui les empoisonnaient, où les riches banquiers s’amusaient à financer tantôt le Palais, tantôt les rebelles ; ce temps où la capitale était divisée en quartiers appartenant à autant de factions belliqueuses, prêtes à embraser le pays pour leur cause, loin le temps où les familles de prêtres armaient des milices pour attaquer le Palais…La vie mervaloise s’était lissée, fatiguée des conflits et des morts, momifiée dans une tradition pluri-millénaire qui la transportait hors des soucis de la Péninsule. Elle avait perdu de son vice, de sa haine, de sa rancœur, de sa morgue insolente laissant cela à ses sœurs du Soltaar, au profit du calme plat de la vie langecine. Et cela lui allait bien. Or, pour Roderik, il faudrait qu’elle réveille ses instincts oubliés, qu’elle se réapproprie les tunnels et les venelles cachées, qu’elle réarme ses milices, qu’elle retrouve ses sicaires perdus dans la foule du commun et qu’elle fortifie à nouveau villas et palais. Si ce n’était pour Roderik, elle le ferait au moins pour toi…

Tu émergeas du souterrain dans un petit jardin. La demeure avait l’air abandonnée, et derrière les murs tu entendais le bourdonnement de la ville en effervescence. Tu tiras ta capuche, baissas le front et ouvris la porte qui donnait sur la rue. Voyager incognito dans ta propre ville…tu espérais que l’Arétan ait au moins quelque chose d’intéressant à dire, pour justifier une telle pantalonnade. Fort heureusement le Palais de l’Eparque était à quelques rues de là, en plein dans le Clos des Najwanîa, un quartier entouré de murailles appartenant à une famille marchande venue d’Estrévent il y a plusieurs siècles de cela. Leur langue était différente de l’oliyan et du péninsulaire, leurs coutumes ne ressemblaient à aucune tradition actuelle, et ils veillaient à ce que leur quartier reste vierge de tout regard curieux, au point d’écrire sur les portes et les murs qui le délimitaient un message à l’encre rouge : « N’entre pas et tourne le regard, au risque d’y perdre la vue et la vie ». Au bruit de la ville succéda le silence inquiétant du Clos. Les rues, nettement plus étroites, laissaient à peine passer la lumière du jour. Elles s’entortillaient les unes avec les autres, filant entre les bâtisses massives aux façades percées de quelques moucharabiehs, finissant dans des cours aveugles ou des culs-de-sac – un dédale construit pour que l’indiscret visiteur s’y perde et n’en sorte plus. Quelques chats errants peuplaient ces allées poussiéreuses mais eux aussi avaient le regard torve, toisant le passant, le jugeant presque. Ici, ça ne sentait ni l’oliban ni le safran mais la pierre, la poussière et le bois sec des arcades. Parfois pouvait-on sentir quelques notes de cuir au détour d’une allée mais rien d’autre : ni fleur ni fumée dans le Clos endormi. Seulement les regards inquisiteurs de ces silhouettes voilées qui apparaissaient furtivement aux fenêtres et celui, plus menaçant encore, des hommes enturbannés prêts à décocher leurs carreaux. Pour éviter une mort idiote, il fallait les saluer de la main droite en joignant son pouce et son annulaire, un code que nul ne devait divulguer… pour l’honneur.

Ce quartier bleu au milieu de la ville rouge, dominé par un temple avachi sous une coupole en terre abritait de façon assez insolite le Palais du deuxième homme de la cité. Une grande bâtisse cachée derrière de hauts murs et une petite porte, à peine plus large qu’un homme. Une de ses façades donnait sur une grande rue de la cité, à l’extérieur du Clos, celle que tu approchais était plus menaçante. Au dessus de la porte, un macaron répugnant rappelait les origines de l’Eparque : une humiliation, dont il sut faire une force. Depuis le Palais, un petit pont enjambait la ruelle et donnait sur un jardin, lui aussi entouré de hauts murs rougis à l’ocre. Un paradis caché, doré, perdu…une cage surtout. Rien de plus idéal pour la diplomatie. Lévantique alla trouver une grille, la seule, perçant le mur rouge pour donner accès au jardin : un carré d’oliviers et de buis laissés à l’abandon, quelques bancs, quelques statues…il n’y avait rien d’extravagant, rien de mervalois. Les cigales ne chantaient plus. A nouveau, ce n’était que silence…on pouvait presque entendre le soleil chauffer le gravier et torréfier les fruits des pistachiers. On entendit aussi le pas lourd de l’Arétan de l’autre côté du mur portant sous ses vêtements le poids de son pays, de ses plaines poussiéreuses et de son peuple brave et fier. Vous l’attendiez, seigneurs drapés de velours malgré le soleil, au milieu d’une allée blanche, rectiligne, parfaite, traçant son sillon dans un champ de vert et de rouge. L’Arétan, sa silhouette épaisse et son émissaire passèrent la grille, la sueur perlant sur leurs tempes malgré la fraîcheur automnale. Les deux hommes se plantèrent à quelques mètres de vous, la noirceur de leurs habits poussiéreux contrastant avec la clarté alentour. La vision, insolite, arracha à Lévantique un sourire de circonstance. Voilà à quoi il ressemblait, le seigneur de Wenden et comte d’Arétria. Il respirait la bonhommie et la sincérité, loin de cette gravité affectée qu’arborait le sire de Saint-Aimé ou de cette fausse intelligence dans les yeux de l’Anoszia. Vous étiez là, sans gardes, sans épées, sans protocole pompeux pour cacher les tourments de l’âme des princes. Rien que vous sous un soleil croquant, à l’ombre de quelques oliviers. Et Lévantique…

« Je dois dire, Messire, que vous êtes peut-être la dernière personne que j’attendais ici... Vous me pardonnerez le caractère assez baroque de notre rencontre mais la discrétion n’est pas le lot du Palais de Merval. Vous l’avez peut-être remarqué mais nous aimons la surenchère et la représentation. »

Un temps passa. L’homme resta impassible.

« Je vous aurais bien volontiers offert un rafraîchissement mais…comme vous le voyez, nous sommes assez loin de toute civilisation. J’ai bien un mage à mes côtés mais pour une raison qui m’échappe il n’a aucun talent pour les tours de passe-passe. »

Lévantique t’adressa un sourire plein de sous-entendus. Il ne pouvait peut-être pas faire apparaître une carafe remplie d’eau au milieu de ce désert mais il avait assez de ressources pour empoisonner l’air ambiant et vous tuer, Roderik et toi. Tu te retournas vers tes invités du Nord.

« Maintenant que nous sommes presque seuls, Messire…puis-je m’enquérir de la raison de votre venue ? »

Lévantique fit quelques pas en arrière et invita l'émissaire à faire de même avant de sortir du jardin. Maintenant vous étiez seuls.

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Mar 22 Nov 2016 - 20:37


On y est, pensa Roderik en franchissant la grille qui donnait sur le jardin. Il allait de surprise en surprise et sa superbe fondait sous la chaleur à l'image des grosses gouttes de sueur qui lui perlaient au front. Il s'était figuré une rencontre en pleine nuit dans quelque salle obscure du palais mervallois, entrant par quelque porte dérobée ; au lieu de quoi ce serait une entrevue en plein jour, au beau milieu de la cité et sous l'implacable soleil du sud. Pourtant l'évidence d'un tel lieu lui était apparue sitôt qu'il avait fait ses premiers pas dans le Clos, sous la prudente conduite de leur guide ; il y régnait un tel silence, et l'isolement était si total qu'on se croyait subitement transporté ailleurs, loin de Merval et de la clameur de ses rues, comme sous l'effet de quelque magie - Roderik, d'ailleurs, n'était pas tout à fait certain que la magie soit étrangère à cela. Guère rassuré, parce que ce sentiment de réclusion l'angoissait, l'arétan demeurait sur ses gardes. Il accrocha brièvement du regard l'homme malingre qui accompagnait le Chancelier, et dont le sourire le mit mal à l'aise ; détournant rapidement les yeux, il s'intéressa à celui qui, selon toute vraisemblance, était Cléophas d'Angleroy.

Le port altier et la démarche noble, autant que l'on pouvait l'attendre d'un aussi haut aristocrate, le Chancelier frappait par son apparence austère, alors même que Roderik l'imaginait fidèle à son pays : charmeur et plein de faux-semblants. Quoique vieillissant, on devinait qu'il avait été beau ; ses cheveux blonds tiraient vers le gris avec l'âge, mais les rayons de soleil au travers des oliviers les faisaient briller de reflets d'or et d'argent. Il émanait de lui une présence, une intelligence et une dignité qui transcendait l'homme pour le revêtir des insignes de sa fonction. Pourtant, là où d'autres auraient donné dans le solennel, le Chancelier balaya les formalités d'usage avec une pointe de cynisme ; bientôt son familier, tout comme l'émissaire de Roderik, se retirèrent et, avant même que le comte n'ait prit la parole ils se trouvèrent seuls dans cet étrange jardin, au milieu de cette ville dans la ville qui donnait à Roderik l'impression d'avoir traversé le monde - une fois de plus, mais sans revenir à son point de départ.

Et alors qu'il demeurait là, immobile et silencieux devant un Chancelier attendant une réponse, Roderik comprit qu'un tel lieu présentait pour son interlocuteur un tout autre intérêt que le secret ; il le désarmait, lui, Roderik, il lui ôtait ses moyens et du même coup ses mensonges et ses demi-vérités. Car s'il avait eu tout le temps d'imaginer ce qu'il dirait lors de cette entrevue, s'il l'avait longuement prévue à l'avance, tout son discours s'était subitement envolé, quelque part entre les ruelles populeuses de Merval et les venelles étroites du Clos. Pris au dépourvu, il lui fallait désormais improviser.

« Je suis à la recherche de certitudes », dit-il, car ce fut la première phrase qui lui vint à l'esprit, et qu'elle exprimait précisément ce qu'il recherchait vraiment à Merval.

Il fallait développer, maintenant. Là encore, Roderik était à la peine ; il avait imaginé qu'il lui faudrait subir les attentes interminables d'entretiens multiples entrecoupés d'amabilités creuses. Il avait imaginé qu'il lui faudrait du temps pour en venir au fait avec le Chancelier. Mais il lui fallait exposer, là, maintenant, ce qui l'amenait, et rapidement, car cet entretien serait probablement le seul.
L'ennui, c'est que l'histoire était plutôt longue ; qu'importe, il résumerait.
De toute façon, Cléophas en connaissait une bonne partie.

« Il y a un an, je guerroyais en Oësgardie, Messire Chancelier, quand j'ai appris que les ostes de Velteroc et de Hautval avaient massacré les troupes royales près de Christabel et qu'ils assiégeaient Diantra. Nous autres arétans vivont loin, mais j'ai écouté les murmures du royaume, du moins ceux qui parvenaient jusqu'à nous. On nous a dit que la marquise de Sainte-Berthilde, notre suzeraine, avait disparu en mer, mais que son enfant le roi avait trouvé la sécurité dans le sud, à Soltariel, grâce à votre protection. Pourtant, Godfroy de Saint-Aimé nous a enjoint de ne pas y croire : il a juré que le roi était mort, et qu'il en avait la preuve. Bien que nous n'ayions jamais eu d'autre preuve que sa parole, nous y avons cru, et beaucoup y croient encore, Messire. J'ai longtemps considéré avec certitude que le roi Bohémond était mort, parce que le sud m'est étranger, et que l'éloignement engendre la méfiance. Je l'ai cru, car Godfroy de Saint-Aimé l'affirmait, et que je lui ai juré fidélité en le croyant de bonne foi ; je l'ai cru, jusqu'à ce que j'apprenne à connaître l'homme. »

Il haussa les épaules, et hésita à continuer ; il ne voulait pas donner l'impression de se rallier tête baissée à la thèse de la survie du roi, car il n'avait pas plus de certitude de ce côté-là que de l'autre.

« Godfroy de Saint-Aimé est un homme changeant, j'en ai peur. Après avoir envisagé de revendiquer le trône de Diantra pour lui-même au mépris de la coutume, il s'est laissé convaincre de prendre le parti d'Alcyne, la soeur de Bohémond. Mais ce n'est que lorsqu'il s'est déclaré prêt à accepter l'enfant que vous présentez comme le roi, en ne se souciant que d'être confirmé dans ses possessions sur Sainte-Berthilde, que j'ai su jusqu'où allait sa duplicité. J'ai compris que peu lui importe la vérité, tant qu'il obtient ce qu'il cherche. Je ne sais qui de vous détient la vérité, Messire Chancelier, si tant est que l'un d'entre vous la détient ; mais je sais que Saint-Aimé est capable de mentir, et qu'il a pu le faire pour revendiquer Sainte-Berthilde. »

Il planta son regard dans celui du Chancelier. Vu de près, celui-ci accusait un peu plus son âge et le poids de sa charge ; trop de nuits blanches, sans doute, trop d'acharnement à tenter de maintenir les fondations d'un royaume moribond. Il était loin du portrait peu flatteur qu'on en avait fait, celle du tyran caché derrière la marionnette d'un prétendu enfant-roi, assurant la continuité du royaume sur la base d'un mensonge. Oui, en se ralliant si vite à la thèse de la mort de Bohémond, Roderik l'avait peut-être jugé trop vite. Il devait rester sur ses gardes, néanmoins ; adopter trop rapidement la thèse opposée pourrait aussi bien être une erreur.

« Et j'en suis là aujourd'hui, Chancelier. J'en suis là, car je ne sais qui dit la vérité, mais je n'ai pas entendu la vôtre. »
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Jeu 24 Nov 2016 - 2:29

La chaleur étouffante de ce plein midi n’ôtait rien à la fraîcheur de ce jeune seigneur, droit dans ses bottes, perdu dans ses allégeances. Quel était cet homme capable de parcourir la Péninsule entière et franchir un monde de préjugés pour obtenir une réponse qui ne le satisferait sans doute guère ? Etait-ce de la témérité ? Ou de la naïveté, de celle qui donne des ailes aux jeunes preux prêts à tout pour conquérir le cœur de leur dulcinée…ç’aurait pu en être, certainement, à ceci près que tu n’avais rien d’une damoiselle, Cléophas, et que cet homme ne cherchait pas à te conquérir. Néanmoins, aurait-il longé les côtes, tangué sur l’Olienne et débarqué sur ces terres dont il connaissait à peine le nom s’il savait que tes yeux ne brillaient plus ? Que ton sourire était aussi terne qu’un tas d’osselets ? S’il avait su qu’au terme d’un voyage de plusieurs jours il te verrait dans tout ce que tu as de plus intime, de plus humain – de plus faible en somme ? Et qu’en guise de chancelier il n’aurait que cet épouvantail, simulacre de prince, sans couronne ni éclat ? Que décelais-tu dans ses yeux ? Et dans le trémolo de sa voix ? Dans cette respiration presque haletante, dans ce regard fuyant à la recherche d’un refuge ? Etait-ce de la naïveté, Cléophas, ou un éclair de désespoir, cette soif de l’âme qui pousse les hommes à repousser leurs limites à la recherche d’un semblant de salut ? Non…non…le désespoir l’aurait laissé dans son château, à ruminer près de l’âtre des réalités qui ne seraient que chimères. Le désespoir ne gonfle pas les voiles du désir, il les arrache. Ce souffle, cette brise imperceptible qui le fit quitter sa tourbe natale pour rejoindre les rivages de grès de ce pays si lointain qu’était Merval, se nomme espérance. C’est elle qui animait son visage, embrasait ses iris d’une lueur pleine de sève et de fougue et qui moussait au bord de ses lèvres – de soif. Tu connaissais cette soif et cette caresse si délicate de l’espoir qui titille les entrailles et fait vibrer les cordes de l’être pour l’élever et l’emporter là où existent ses rêves. Rêvait-il avant ce jour de votre rencontre ? Ou rêvait-il d’une réponse, la réponse à toutes ces questions qui lui tordaient l’esprit ? Pour toi, cela faisait bien longtemps que les rêves n’existaient plus, partis en fumée avec les restes de Diantra…

L’Arétan tenait bon te repaissant de certitudes perdues et de cette quête vivifiante adoptée par tous les vertueux hommes du Royaume de discerner le vrai du faux, le bon du mauvais, le juste de l’inique et le mort du vif. Tu ne connaissais rien de lui. Il pensait tout connaître de toi. Que devenaient ces certitudes maintenant qu’il te voyait, là, en chair et en os ? Avait-il enfin compris ou fallait-il le lui dire ? Te taire et jouir secrètement de ce qu’il endurerait les mêmes souffrances que toi ? Il était si jeune encore et si animé d’un désir de tout connaître. Une pulsion te traversa, tu voulus le saisir par les épaules et lui expliquer, le conseiller et le consoler sans doute et panser les blessures que la rouerie d’un homme avait creusées en lui…tu te souvins l’espace d’une seconde ce que c’était qu’être père. Et la seconde s’envola. Effacées les quatre années passées, comme si Athanase n’eût jamais existé…Comment se fait-il qu’il y ait un mot pour désigner les orphelins ? Et qu’il n’y en ait aucun pour désigner les parents perdant leur enfant ? En étant père tu étais devenu homme. Maintenant que tu n’étais plus un père, pouvais-tu revenir en arrière comme si de rien n’était et faire taire cette voix intérieure, pulsion d’amour, rémanence d’un être maintenant disparu ? Laisser mourir en toi cette figure qui changea ton regard sur le monde pour redevenir l’insensible que tu fus jadis ? Un mort-vivant, Cléophas. Voilà ce que tu étais appelé à devenir, coquille vide errant de cour en cour, de palais en palais, à la recherche d’un éclair de vie. Tu le savais : on t’arracherait Bohémond, ce poupon qui avait conservé vive en toi la flamme de l’amour paternel et tu frémissais déjà à l’idée de l’après. Aussi ne fallait-il pas s’étonner de tes sentiments soudains à l’égard de ce jeune homme fraîchement sorti de sa forteresse, portant sur le front les marques d’une couronne trop serrée pour lui. Devant toi, sa tirade achevée, il ahanait comme un cheval après une course. Sa respiration, longue, profonde, témoignait de sa sincérité…il n’avait rien retenu, il était là, tout entier offert, à ta merci. Et tu prolongeais cette attente qui le rongeait depuis son départ d’Arétria…

- Cela fait près d’un demi-siècle que j’en cherche. Un demi-siècle que j’écume la lande érodée de la Péninsule à la recherche de… « certitudes » et j’en suis arrivé à cette conclusion : les roses sont rouges et le ciel est bleu.


Pas une brise dans le jardin. Les feuilles des oliviers, immobiles, se taisaient elles aussi. Seule une corneille tournoyait au-dessus de vous, deux épouvantails, l’un endeuillé l’autre en habit de carnaval plantés au milieu d’un ancien verger…cela l’intriguait. Le seigneur de Wenden était intrigué lui-aussi. Tu voyais bien que ta réponse le laissait au moins pantois. Tu t’approchas de lui, le dépassant de quelques centimètres et tu vissas ton regard dans le sien.

- Vous vouliez des certitudes ? Venez et voyez ce chancelier que le monde abhorre ! Que voyez-vous dans mes yeux ? Est-ce l’arrogance d’un prince, la froideur du vice ou l’impassibilité de la mort ? Que lisez-vous dans ces rides ? Le débit du temps, les marques de l’expérience ou la morsure du souci ? Et ces cheveux, et ces lèvres? Qui vous dit, maintenant que vous me voyez, que je suis bien le Chancelier ? Qui vous dit que je ne suis pas un imposteur envoyé à sa place ? Qui suis-je, Roderik ? Et que savez-vous de moi ?

Le seigneur resta un temps stupéfait. Malgré la chaleur, pas une goutte de sueur, pas un clignement de paupières de ta part. Tu avais tout d’une momie : l’odeur suave, la rigidité, la sécheresse aussi. Embaumé vivant. C’était à se demander si tu ne finirais pas comme Lévantique dont le sillage était froid comme l’hiver et les sourires plus glaçants que des dagues acérées. Doucement, tu t’éloignas de lui, élargissant de quelques pas. Tu te demandais s’il avait vu l’intérieur de tes iris vibrer et s’il avait senti ton parfum spectral de myrrhe et de safran. Tu jetas un temps un coup d’œil aux jardins et aux coques roses des pistaches…le temps semblait s’être arrêté. La corneille tournoyait-elle toujours ou s’était-elle suspendue en plein vol ? Tu t’entendais à peine respirer. La même pulsion te saisit à nouveau. Tu refusais, tu hésitais…tu acceptas.

- Je vais vous montrer quelque chose que personne n’a vu encore, à part pour Lévantique.


Tu commenças à retirer ton gant, doigt par doigt.

- Ce que je vais vous montrer, n’en parlez à personne.


Tu détachas difficilement la fibule qui tenait un pan de ta tunique par dessus ton bras.

- Laissez-moi vous faire l’honneur de la vérité.


Tu jetas le gant à terre, épuisé par le geste.

Et tu te retournas vers lui, les bras offerts. Ta main n’avait plus apparence humaine. On ne voyait plus que tes os sous une peau grise et noire comme du bois brûlé. Ton avant-bras avait perdu ses muscles, ses couleurs…ce n’était plus qu’un morceau d’os, lui aussi, sec comme de la craie. Le mal se propageait dans tout ton bras, de grandes traînées grises assombrissant tes veines. Cela ne t’étonnas plus…tu ne sentais plus rien depuis longtemps. Tu t’approchas de Roderik, lui offrant cette branche pétrifiée en spectacle et continuas, dépité.

- Vous dites vouloir connaître ma vérité, Roderik…mais ma vérité n’a pas changé. Elle n’a jamais changé. Et elle ne changera pas tant que Bohémond vivra…Je sais, je sais, vous me direz opportuniste et doué menteur, utilisant le Roy comme un prétexte à une vie meilleure mais regardez, Roderik. Voici la face de ma vérité. La voici, ma certitude. Une lèpre inconnue qui ronge mes membres et mon cœur et mon sang. Vous croyez que je ne sais pas ce que vous pensez de moi ? Ce qu’ils pensent tous que je suis ? Ce pervers tyrannique, ce tyran narcissique qui brandit le nom d’un défunt pour s’assurer un titre, une couronne et des terres Un homme hautain sans considérations pour qui que ce soit ayant pour seul loisir d’enterrer des dynasties et de déclarer félons ceux qui lui déplaisent. Un être pourri de vice jusqu’à la moelle dont le seul désir est d’amasser des richesses, des médailles, des trophées pour assouvir son orgueil démesuré. Ils profèrent leurs insanités sur un ton péremptoire…comme s’ils savaient quoi que ce soit du pouvoir et de son coût. Ils se prétendent fidèles, eux qui changent d’allégeance comme le vent de direction. Mais ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Oh, je connais trop bien le prix à payer, Roderik. Il coûte cher d’être fidèle de nos jours…Dieux mais savez-vous ce que c’est que d’être la cible de complots visant à vous renverser ? De ne pouvoir librement se mouvoir sans craindre qu’une lame se glisse entre vos vertèbres ? Savez-vous ce que ça a été de me réveiller dans une chambre en flammes et de sentir le feu mordre ma chair et mes os et les ronger pendant des mois entiers ? Savez-vous, Roderik, ce que c’est de voir un à un tous vos amis mourir, happés par la guerre et les intrigues ? De voir votre monde se rétrécir à vous-même et de ne plus pouvoir regarder quiconque comme un ami ? Ce sentiment horrible d’avoir été trahi par ceux en qui l’on croyait, en qui j’ai cru : Kahina, Arichis et surtout…Arsinoé. Comme je l’ai haïe, Roderik, comme je l’ai haïe apprenant qu’elle s’était enfuie au plus haut de la guerre filant en secret pour rejoindre sa mère patrie.

Tu t’arrêtas un temps, te rappelant ce matin grisâtre et l’annonce plus froide encore de la fuite de la Régente. Tu imaginais ses navires prendre le large discrètement, sans bannières ni escorte. Tu la voyais filer en douce, encapuchonnée, pour se terrer dans sa forteresse et attendre que tu meures à sa place. Et les armées au pied de Diantra, puis l’incendie en pleine nuit et ta propre fuite dans les égouts, vomissant de douleur en entendant ta chair bouillir sous l’action du feu de Pharet. Tu revoyais encore ton bras en lambeaux brûler d’une flamme vive alors que tu étais sous l’eau, cherchant à remonter à la surface de la Garnaad et ton souci des jours précédents pour retrouver l’enfant-Roy qui aurait pu être le tien. Ces soldats sans armures, sans écus, le nombre de litanies, de prières, de sacrifices offerts aux Dieux pour la réussite de l’entreprise. Cette angoisse indescriptible de ne pas savoir s’il était encore en vie, s’il reviendrait enfin. Tu te souvenais encore de ce matin où Bohémond, aminci et couvert de suie, franchit les portes de tes appartements à Soltariel aux bras d’une nourrice et de ce sentiment fugace que tout se passerait bien dorénavant.

- J’ai tout perdu, Roderik. J’ai tout sacrifié pour cet enfant. Regardez-moi ! Mes cheveux sont secs comme la bale, ma peau froissée comme un mauvais cuir. Je ne connais plus la douceur des rêves, je ne sais plus ce qu’est le corps d’une femme, ni le goût d’une pomme. Mes papilles s’endorment, ma vision s’affadit. Je suis un prince sans couronne, je suis régent d’un royaume qui n’en est pas un, premier de pairs qui ne me reconnaissent point. Je n’ai plus de capitale. Je n’ai plus de bras droit. J’ai perdu Diantra et la moitié du Royaume. J’ai banni du Royaume un homme que je pensais un ami. J’ai pactisé avec un traître que je croyais honnête. J’ai enduré les humiliations. J’ai reçu des coups de poignards de mes amis, mes frères, avec qui je partageais le sel et la coupe. Toutes les âmes dont je me suis épris sont mortes. Mon fils lui-même est mort. Et maintenant cette plaie qui m’accable et me saisit…Comme j’aurais aimé, Roderik, qu’il n’y eût personne sur le quai de Sharas et que Bohémond fût vraiment mort…car cet enfant que j’aime m’a tout pris. Il m’a pris ma vie. Il me prend ma mort. Maintenant dites-moi, Roderik, dites-moi je vous en prie : quel homme supporterait une telle agonie ? Quel homme traverserait pareil désert ? Quel homme irait aussi loin qu’offrir sa vie et sa gloire et tout ce qu’il estime ? Quel homme irait jusqu’à sacrifier son fils unique…pour un mensonge ?

Une larme coula le long de ta joue. Tiède. Elle s’écrasa contre ton bras, pétrifié, et tu ne la sentis plus. Cette mort rampante s’attaquait à tes émotions, qu’elle pétrifierait bientôt. Mais il restait encore un cœur et un sang sous cette carcasse de chair. Il restait encore une âme et tant qu’elle serait là, quelque part, enfouis sous l’aridité d’une vie faite de déceptions et de malheurs, il y aurait encore un rêve, une espérance, une lueur prête à s’emballer et à briller une dernière fois avant de s’éteindre. Tu regardas Roderik. Tu le voyais flou à travers le voile de tes larmes. Lui non plus tu ne le verrais pas vieillir…

- Et pourtant, s’il fallait le refaire…je le referais. J’offrirais tout à nouveau. Car, en dépit de ce que le monde pense, quelque part je crois encore en un royaume unifié. Je veux y croire. Je veux croire qu’un jour mes efforts n’auront pas été vains et que les serments que j’ai prêtés à Bohémond porteront leurs fruits. Je veux croire que la fidélité n’est pas vaine. Que la vertu n’est pas morte. Et que l’empire de l’orgueil n’est qu’un mauvais rêve. Qu’il existe encore en ce monde des êtres capables de s’oublier pour une cause qui dépasse leurs petites manigances personnelles. Que l’ambition d’un homme puisse s’effacer devant celle d’un Royaume. Et que ceci, que tout ceci, que tous ces morts, ces familles déchirées, ces pères orphelins, ces corps mutilés, ces vies incendiées, que tous ces martyrs ne l’aient pas été en vain mais que ce sang qui détrempe nos terres les rendent fertiles pour qu’elles portent un fruit de vie.

A cet instant une brise souffla dans les branchages ployant sous le poids des pistaches et des olives. La fraîcheur de l’océan parvint jusqu’à vous et la corneille reprit son vol. Il y avait encore tant à dire, sur Godfroy, sur Bohémond, sur le naufrage et sur le Roy. Mais tu savais, au fond, que ce bras devenu branche était plus éloquent que n’importe quel discours…
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Jeu 24 Nov 2016 - 12:51


Stupéfié par le discours du Chancelier et par l'horrible vision de son lambeau de chair morte, Roderik s'était muré dans le silence. Ce n'était pas seulement qu'il ne sut trouver les mots pour y répondre ; la démonstration lui avait complètement retourné l'esprit, le laissant sens dessus dessous. Le Chancelier n'avait pas cherché à le convaincre - pas directement du moins - ni même à lui apporter une preuve - comment aurait-il pu prouver ce qui ne se prouve pas ? Il s'était seulement montré tel qu'il était ; là où un tyran aurait voulu vous duper par sa prestance et son charisme, Cléophas se révélait mortifié dans sa chair et son esprit, rongé jusqu'à la moelle par les sacrifices et le sens du devoir ; mais toujours debout et déterminé à poursuivre son combat jusqu'à ce que le mal lui arrache son dernier souffle. Ce n'était jamais qu'une forme de charisme parmi d'autres, mais elle avait subjugué le comte d'Arétria et le laissait coi.

Un homme peut-il vraiment s'infliger cela pour le pouvoir ? Il se le demandait vraiment ; et même par devoir, le pourrait-il ? En aurait-il été capable, lui ? Aurait-il pu s'infliger le fardeau de la solitude, le poids de la responsabilité d'un royaume en cristallisant contre lui toutes les rancoeurs d'une noblesse tapageuse et avide de privilèges ? Aurait-il pu contempler un à un des visages autrefois amicaux se muer en rivaux mortels ? Et tout cela pour sauver un enfant, fut-il l'héritier légitime d'une dynastie millénaire ? Probablement pas. Il respectait le droit de naissance, il respectait l'essence de la royauté, mais il n'avait pas les épaules d'un régent. Aussi loin qu'allaient ses idéaux et sa foi en l'ordre naturel des choses, il ne se croyait pas capable de poursuivre seul une telle chimère comme Cléophas l'avait fait ; mais peut-être Cléophas ne l'imaginait-il pas lui non plus lorsqu'il n'était encore que le baron de Merval.

Ce n'était pas Bohémond que Roderik était venu reconnaître en se déplaçant jusqu'ici, si loin de ses domaines ; il n'était pas venu reconnaître les traits d'un enfant de deux ans qu'il n'avait jamais vu et qui pouvait ressembler à tous les bambins de son âge. Il était venu contempler le seul homme qui savait. Il était venu voir celui qu'on traitait de menteur, celui que l'on accusait d'avoir porté sur un trône en exil un orphelin affublé du nom d'un roi mort. Il était venu voir cela, et il le voyait, maintenant ; il semblait que les oripeaux du mensonge seyaient moins au Chancelier qu'au remuant Godfroy de Saint-Aimé, dont les ambitions à peine voilées lui faisaient si bien mériter son sobriquet d'Effroyable. Cela ne faisait qu'appuyer les craintes de Roderik, qui depuis quelque temps présageait ce revirement de situation ; Arétria avait-elle donc suivi le mauvais homme, depuis le début ?
Mais lui-même, en changeant maintenant d'allégeance, ne risquait-il pas de commettre une terrible erreur ? Et si, de Saint-Aimé ou du Chancelier, nul ne détenait la vérité ? Si le royaume n'était peuplé que de menteurs, de part et d'autre de la péninsule... eh bien, si tout n'était que mensonge, il lui resterait à choisir le sien.

Il s'éclaircit la gorge, la voix encore enrouée par l'émotion et la surprise. « C'est étrange », dit-il, avouant son embarras : « Tout un monde nous sépare, et en le franchissant... ce que je prenais pour une vérité acquise n'a plus la même valeur ici. Je ne sais que penser, Cléophas. Si ce qui a été dit est vrai, si vous avez fait tout cela... je veux dire... » il se racla à nouveau la gorge, et poursuivit en cherchant à ne pas bafouiller : « vous avez conduit le roi à Soltariel pour le mettre à l'abri des mains sanguinaires du comte de Velteroc. Et vous l'avez même protégé des vautours de sa nouvelle cour en exil, en le soustrayant à l'Estréventine, puis en bannissant l'Anoszia... tout le monde vous a calomnié, et moi le premier. J'ai beau avoir des idéaux, je reste un homme pragmatique et je crois que les héros ne sont pas ceux qu'ils prétendent être ; mais si vous avez enduré tout cela par fidélité, alors vous l'êtes, Cléophas, vous êtes le plus grand serviteur qu'un roi puisse espérer avoir. »

Cléophas n'avait même plus besoin de parler ; Roderik faisait son chemin tout seul. L'idée avait germé dans son esprit, et elle cheminait, nourrissant peu à peu sa conviction. Il aurait aimé pouvoir être sûr et certain de ce qu'il lui fallait croire ; mais le Chancelier l'avait dit, la vie est jonchée d'incertitudes. Il ne pouvait se rallier qu'à son seul instinct.
Or, son instinct le poussait à croire à la vertu d'un homme qu'il avait diffamé par ignorance ; tout comme il croyait désormais à l'avarice et à la malignité de celui qu'il avait suivi par inconséquence.

« Je ne suis pas un serviteur du royaume, Chancelier. Arétria n'a jamais été sous la suzeraineté d'un roi ; ma loyauté va au marquis de Sainte-Berthilde, ainsi que le veut l'usage depuis que les rois pentiens conquirent le nord, bien que certains de mes prédécesseurs aient tenté de s'en soustraire. Mais si Bohémond est en vie, alors le roi et le marquis ne sont qu'une seule et même personne. Si Bohémond est en vie, je serai le premier comte d'Arétria à prêter hommage à un roi. » Il acheva avec gravité : « Et je chasserai l'usurpateur que je prenais à tort pour mon suzerain. »
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Sam 26 Nov 2016 - 18:13

Roderik était décontenancé. Qui ne le serait pas en découvrant un bras momifié greffé à un corps apparemment sain ? Tes ongles noirs ressemblaient à des fragments d’obsidienne, les premiers bijoux qui orneraient ton cadavre. Délicatement, tu replaças par-dessus ton bras un pan de ta tunique, tu remis tes gants, doigt par doigt, et tu écoutas ce que le comte avait à dire. Son souffle coupé parlait à sa place, ses yeux écarquillés, cette hésitation, ce nœud dans sa gorge…tu savais ce qu’ils signifiaient, pour en avoir déjà fait l’expérience. L’homme, sincère dans ses doutes –mais pouvait-il en être autrement- lui aussi t’exprimait sa gratitude à la différence que lui, était sincère. Sa face entièrement se métamorphosa et la tienne aussi, yeux plissés et lèvres retroussées – tu souriais, Cléophas. Tu sentis à la fois un poids se soulever de tes épaules, un souci se déloger d’entre tes côtes, la légèreté de se savoir juste et de se savoir compris. Mais l’étais-tu vraiment ? Maintenant qu’on t’appelait enfin héros, que cette noblesse que tu avais tant voulu rallier à ta cause vantait tes vertus et que dans cette bouche d’Arétan sonnait une hymne pour te rendre grâce tu te rendais compte combien la réalité était loin du fantasme et combien tout cela sonnait horriblement faux.

Toi, un héros ? Le mauvais héros, d’une mauvaise fable, le champion claudiquant qui débarque dans l’arène lorsque tous les autres sont absents. Pour Merval tu en étais un à n’en pas douter, de fait tu avais poli ce joyau brut jusqu’au cœur, redorant le blason de cette cité qu’on croyait engloutie. Mais pour le reste du monde, pour toutes ces gens, petites et grandes, vivant derrière la courbe des Verdemonts, pour ce pays que tu tentais d’ignorer dans tes songes, pour ce nord mystérieux, ce médian chahuteux qui étais-tu ? Le grand absent des Champs Pourpres. Le grand absent de Cantharel. Le grand absent de Diantra. Héros peut-être mais alors caché. La grise éminence, figure inconnue dont le monde éperdument se fiche…c’était toi. On ne connut ton nom qu’à la mort du Régent et depuis on le maudissait. A tort, pensais-tu, mais maintenant que ce petit homme le reconnaissait, tu pensais tout le contraire. Tu te traînas lourdement vers un des bancs qui délimitaient les allées, à l’ombre d’un figuier mort depuis des lunes. Assis là, le panorama était saisissant de simplicité : du gravier, un mur rouge et les toits terrasses tantôt blanchis, tantôt poudrés des maisons du Clos. Des tuiles, du bois sec, un soleil de plomb et des feuilles plus jaunes que vertes. Une vie immobile, une attente éveillée – celle de Merval, celle de ton existence.

- Je n’ai rien d’un héros, Roderik. Je suis devenu Chancelier à la faveur d’une insurrection, Gardien du Royaume à la faveur d’un massacre et Régent à la faveur d’un coup d’état. Je ne tire aucun mérite, aucune fierté à porter sur mon front cette couronne pour laquelle tant de sang a inutilement coulé. Je ne comprends pas ces hommes qui la convoitent, ces Godfroy, ces Arichis pour qui le suicide d’un enfant n’est qu’un dommage collatéral ; ils courent après la régence comme un dogue après du gibier, ils s’enorgueilliraient de ce titre souillé, faisant peu de cas de la ruine, des champs fumants, des campagnes maudites et des fosses béantes avalant les corps de milliers de soldats, oubliant que leur trône s’élève sur un lit de cadavres. Pour moi, je revois encore les visages terrifiés des rescapés des Champs Pourpres lorsque je m’endors. Le vin et les grappes de raisin me rappellent plus le sang que la liesse, l’odeur du gibier rôti me transporte aussitôt à Diantra la nuit de l’incendie.

L’horreur de la guerre m’environne, Roderik, elle imprègne tous les sceptres, les couronnes et les colliers du trésor royal…je ne peux plus lire ou manger ou boire ou dormir sans qu’elle m’étreigne. Je ne peux décemment sourire voyant le deuil lourd que portent des familles entières ni prier pour que les Dieux daignent m’accorder le repos tandis que gisent, sans sépulture, quelque part dans une fosse à purin, des milliers d’hommes, d’oncles, de pères, de fils, de frères mais le pire c’est encore de voir les visages des rescapés s’illuminer sur mon passage, de les voir se confondre en gratitude à mon égard et qu’ils parlent de moi comme un sauveur. Si j’avais été un sauveur, je leur aurais épargné cette guerre et ses angoisses. Si j’avais été un sauveur, ils auraient encore des fils. Si j’avais été un sauveur, ils auraient encore une maison, un domaine, un commerce, des chevaux et des biens. Si j’avais été un sauveur, Diantra serait resplendissante comme elle a dû l’être, un jour. Si j’avais été un sauveur…non…non, Roderik, je ne suis pas un héros. Toute cette vie n’est qu’une supercherie, un mensonge tissé trop finement pour que je puisse le déchirer. Et c’est encore pire ici, à Merval, où le peuple me prend pour un demi-dieu, sauvé des flammes par la grâce du ciel. J’aimerais tant leur dire que ce ne sont qu’artifices, que mon sang est le même que celui de n’importe quel autre mortel, que je n’ai rien d’un dieu, que je suis pire qu’humain.

J’aimerais tant le leur dire mais je ne le peux…je suis peut-être la seule figure qui leur donne une occasion d’espérer des jours meilleurs, le seul noble de cette Péninsule qui leur rappelle les fables d’autrefois, non par ma vaillance –cela n’a jamais été une de mes qualités- mais pour toutes ces manifestations supranaturelles qui m’entourent et qu’ils jugent divines. L’humain est devenu inhumain, Roderik, et ces peuples naïfs l’ont compris – ils ne désirent plus de simples hommes pour Rois car ils voient combien les hommes étouffent, asservissent et brutalisent leur terre et leur monde mais ils veulent de nouveaux dieux, des êtres transfigurés par la gloire des Cieux, le seul gage pour eux d’un avenir en paix. Alors je m’abandonne Roderik, je me livre chaque jour à ces rituels que Merval a figés il y a trois mille ans pour consolider l’aura divine de ses premiers princes, cachant l’étendue de mes plaies, revêtant la tiare, la tunique, le bâton, le collier, la chlamyde – des chaînes, dorées certes, mais qui pèsent lourd sur mon corps et mon cœur éculés par cet âge moribond.


Entre Roderik et toi, deux mondes s’affrontaient : l’un pulsait de désir et de hargne à peine sorti d’une trop longue hibernation, l’autre essoufflé appelait au calme, à la paix, à la fin. Roderik connaissait la guerre comme tous ceux de sa génération. C’était un homme du nord, de cet Atral marqué par la ligue des barons du nord, par l’insoumission d’Oesgard et la défiance de Serramire à l’égard de Diantra, aussi une guerre de plus ou de moins ne représentait rien pour lui. Mais pour toi qui connaissais l’ordre et la prospérité, qui avait vu Diantra dans ses années les plus fastueuses, une guerre de plus c’était déjà une guerre de trop. Le vif, le las. Il espérait le changement, tu espérais l’apaisement. Il désirait peut-être une nouvelle dynastie, tu t’accrochais à l’ancienne ce qui était d’autant plus surprenant que tu haissais les pentiens et leur héritage, comme tout mervalois sait. Lui était l’homme de tous les extrêmes, tu étais celui de la compromission, de la contorsion et des traités retors. L’un te voyait héros, l’autre te voyait démon. Il suffisait de jeter un coup d’œil à cette cité marchande venue d’un autre âge, d’admirer ses tours, ses murailles, ses façades ; de se promener dans le bazar et dans les grandes halles pour te comprendre : Merval cultivait l’antique, elle l’idolâtrait même, refusant de se complaire aux modes et aux traditions pentiennes qu’elle jugeait pernicieuses. Des ports au Palais, Merval était le reflet parfait de ce qu’elle fut il y a deux mille ans, à son âge d’or. Les mêmes couleurs, les mêmes nuances, les mêmes accents, les mêmes parfums…elle comprenait l’éternel. Elle ne vivait que de cela. Roderik et ses pairs vivaient d’aventure, allant d’escarmouche en siège et de siège en triomphe. Certes le seigneur de Wenden n’était pas belliqueux, mais comme tous les jeunes hommes de son âge, il serait certainement un jour grisé par cette sensation indescriptible qui saisit l’homme élevé au sommet de sa gloire. Ce que les chroniques ne disent pas c’est combien cette ivresse devient amère avec le temps. C’est une malédiction qui empêche à quiconque de profiter des plaisirs les plus basiques alors ils se perdent dans les vices les plus innommables de la chair ou des arcanes. Tu te souvins d’un homme. Il connut la gloire, il connut l’amour, il connut l’opprobre, il connut la mort.

- Vous savez, j’ai toujours vu Aetius comme un homme froid et distant malgré ces fois où il parlait haut et riait fort en présence de ses soldats. Je n’oublierai jamais ce regard froid comme l’acier, ce bleu glacial trahissant la profondeur de son être. Cette énigme d’un homme fougueux au regard de givre je l’ai résolue le jour où l’Arcanum s’évapora dans l’éclair et les flammes. La plèbe enragée s’en est prise aux mages ce soir-là et pendant quelques jours, les caniveaux débordaient de sang – n’importe quel herboriste ou cartomancien de pacotille était lynché en place publique, dans la cour même des voix s’élevaient contre l’Arcanum jusque celle de la Reine-Régente. Au cœur du chaos, je pris sur moi d’abriter les quelques mages n’ayant pas fui la ville ou fini poignardés dans une venelle et de les conduire en sûreté, ici-même à Merval et pendant ce temps je pus jeter un œil à ces êtres mystérieux que le peuple faisait passer pour des rejetons des limbes. Des vieillards pour la plupart, des théoriciens de la magie et des sciences, des arcanistes de haut-vol certes mais ayant oublié ce que c’était que jeter un sort. Ils conseillaient, déchiffraient d’anciens grimoires et codex en écrivaient d’autres, édictaient des lois concernant l’usage de la magie dans ce Royaume morcelé, consacrant le gros de leurs forces à la lutte contre la nigromancie et toutes les formes de magie noire mais jamais auraient-ils pu avoir l’audace de fomenter le meurtre du Roy, de sa sœur et du Régent et encore moins d’une manière aussi spectaculaire. Ce vortex étrange, cet œil bleu comme on l’a nommé, m’a surpris non par sa puissance, sa circonférence, sa clarté ou encore le fait qu’il ait aspiré tout le sommet de la tour de l’Arcanum et une partie des flèches du Palais mais par sa froideur…ce bleu inimitable, cet iris…il n’y en avait qu’un en Péninsule.

Je n’arrivais pas encore à comprendre alors, trop occupé à vérifier les allégations du mage fou, Nakor, clamant à qui voudrait l’entendre – et même à ceux qui ne le voudraient pas- que l’Ivrey était deux fois régicide. Je ne saurai jamais pour le Roi Aveugle et quand bien même Aetius l’aurait-il tué, cela ne changera rien à ce qu’il s’est passé néanmoins, j’ai tout compris lorsque Bohémond fut capturé par le Malnommé. En apprenant la nouvelle, secrètement, j’ai voulu qu’il meure. J’ai voulu qu’un accident arrive et que ce petit enfant, innocent de tout crime, soit délivré des tourments qu’il endure depuis sa naissance et retrouve ses parents au séjour des bienheureux. Et alors j’ai compris, oui, j’ai compris pourquoi cet œil taillé dans les nuages était aussi bleu que les yeux de l’Ivrey…il s’est envolé. Simplement. Retirant du monde Eliam et sa sœur pour qu’ils rejoignent le lieu de la félicité. J’ai compris cette froideur dans ses yeux, cette raideur dans ses traits, je l’ai comprise car je la vois et la sens en moi chaque jour depuis Diantra. S’il y a peut-être un héros, c’est lui, rachetant le meurtre d’un Roy par la vie d’un autre.


L’avait-il vue venir ? La lassitude du pouvoir ? Avait-il vu, lui qui touchait à la magie, le désastre de Chrystabel et la victoire impromptue, incongrue du félon de Velteroc ? Il eut le droit à un départ en grande pompe, profitant de ses derniers instants sur terre avant de s’envoler, laissant derrière lui cette guerre qu’il avait précisément tenté d’éviter. En sauvant le Roy, il plongeait le Royaume dans l’agonie…est-ce à comprendre qu’il aurait fallu le tuer pour conserver un semblant de quiétude ? Etait-ce là l’humour de ces Dieux, ces Cinq que révèrent les péninsulaires ? Tu t’épuisais à chercher un sens à cette suite d’évènements décousue quelque chose qui te dise que cela en valait la peine. Quand se lèverait-il, le soleil promis ? Quand finirait cette nuit trop longue ? Tu attendais l’aube d’un nouveau jour et la fraîcheur de sa rosée qui laverait les affronts à la dignité et l’honneur. Tu jaugeas Roderik…il avait encore les joues de son enfance. Derrière cet œil pétillant, tu sentais l’intelligence aiguë de ceux qui ont des yeux pour voir. Tu ne voulais pas l’alarmer, le désarmer, le désarçonner ou le désespérer mais tu percevais que déjà, le jeune seigneur Roderik du pays d’Arétria voyait plus loin que ses congénères. Jusqu’où exactement ? Cette lueur dans ses yeux, ce voile souple dans son regard comme celui qui recouvre celui des Sylvains…était-ce un début de mélancolie, aussi ? Il avait regardé ton bras. Il avait regardé tes yeux. Il disait que c’était étrange…ça l’était. Ces couleurs, cet air, cette rencontre, cette journée…elle n’avait rien de naturel. Tu vis entre les graviers le cadavre d’un papillon, aux couleurs délavées. Tout en l’observant, tu poursuivis :

- Etrange…c’est notre existence entière qui est étrange, Roderik. Cette errance interminable, cette opiniâtreté à subir la guerre, ce désir presque de souffrir – comme si les épreuves nous rendaient plus légitimes. Le sang, oui, le sang de nos aïeux nous a placés là où nous sommes mais enfin ce n’est pas le sang qui fit de moi le Régent et qui vous fait tenir un tel discours. L’honneur ? En reste-t-il encore ? Le devoir ? Il se serait passé de cette rencontre. Je ne sais ce qui vous motive, Roderik, à continuer sur cette voie étroite qu’est celle du pouvoir. Je ne sais pas vraiment ce qui vous a incité à venir vous perdre ici, dans les tréfonds d’une cité pharétane entre deux oliviers ni ce qui vous pousse à y rester. Le soleil est haut, l’environnement hostile. Vous auriez pu reculer à tout instant, connaissant ma sinistre réputation et je l’aurais compris d’ailleurs. Vous n’auriez pas été le premier…les journées au Palais se ressemblent et s’assemblent. Elles s’étirent telles des bandes de mastic, s’assèchent et se durcissent jusqu’à ce que l’on se demande quand elles finiront par casser. Les pamphlets qui circulaient çà et là criaient à la tyrannie en apprenant que j’assumais les fonctions de chancelier, de quêteur et de régent pensant y voir une manière peu subtile de m’accaparer les nœuds du pouvoir à Diantra puis à Soltariel…dire que le pouvoir n’avait rien à voir avec tout cela. Je jugeais en place des juges, je régnais en place du Roy, je scellais en place de Chancelier pour tenter de vaincre cette solitude écrasante et de voir autre chose que les pâles faces des intendants du Palais ; car la cour n’en est plus une depuis longtemps…des seigneurs et courtisans gravitant dans la ville, négligeant le Palais hormis pour y venir quémander un peu d’argent et plus de faveurs. Ce n’est même pas de l’ingratitude…le Palais de Diantra était devenu si glauque depuis le début de la guerre…sans parler de celui de Soltariel. Avec le temps, je me suis habitué à ne plus recevoir de lettres, ni de visites alors une absence de plus ou de moins…


Mais il était bien là, Cléophas ! Et il n’était pas le seul à s’être déplacé. Tu savais bien en devenant Chancelier, que tu ne croiserais rien d’autre que des suderons dans le Palais. Le Roy avait beau être d’Erac, la Régente du Berthildois, ce n’étaient que diantrais, soltaris et langecins. Le nord du Royaume a toujours été une épine dans la Couronne, ne sachant qu’en faire ni comment le gouverner. De même qu’entre Roderik et toi s’affrontaient deux mondes, entre Diantra et le Berthildois s’affrontaient deux histoires différentes : à Diantra, le Royaume se rappelait uniquement du Roi Aveugle, de son faste et de ses jeux de cour. Cette cité au carrefour du Sud et du reste du monde était bâtie sur le commerce. Le mercantilisme thaari et l’influence conjuguée du Langecin et du Soltaar avaient fini par donner à la capitale une odeur toute suderonne, à cela près qu’elle était grosse, sévère et désordonnée comme une ville du nord. A Sainte Berthilde, on se souvenait des premiers Fiiram, de la DameDieu et de ses prophètes. On se rappelait les origines du Royaume puisque c’est de là qu’il naquit, le Royaume. Les gens de ce pays avaient finalement plus en commun avec le reste de la Péninsule que les soltaris ou les langecins et tu te demandais pourquoi Cantharel ne devint pas la capitale. Elle était plus rustique, plus teigneuse, plus bipolaire que la matrone diantraise mais n’était-ce pas finalement le fond de tous les hommes vivant au nord d’Edelys ? On voyait Diantra de trop loin et le Roy trop peu…pas étonnant que les berthildois aient cru à la mort de Bohémond – ils ne l’avaient jamais vu. Malgré cela, Roderik suivant un instinct décidemment bien guidé semblait te croire, sans y croire mais tu relevas dans son dithyrambe quasi élégiaque, un mot qui le distinguas aussitôt du lot des nobles du Royaume. Du haut de sa vingtaine d’années, le rude se montrait perspicace…

- Cela fait longtemps que je n’avais pas entendu ce mot dans la bouche de quelqu’un. Fidélité…C’est quelque chose qui nous échappe, à nous les hommes. A croire qu’il nous a fallu tant de temps pour nous extirper du sein de notre mère que nous voulions jouir d’une vie débridée, appréciant ce faux-semblant de liberté et fuyant tout ce qui ressemblerait à une contrainte. La fidélité nous effraie par sa vertu, par sa rigueur aussi, c’est un glaive à deux tranchants. Nous la voudrions plus souple, plus diffuse, plus volage qui sait. A ceux qui ambitionnent les trônes, à ces princes affamés de conquêtes et de rapines, la fidélité apparaît comme un cauchemar, un tue-l’ amour alors que c’est bien le contraire. Etre fidèle ce n’est pas être honnête, constant, cohérent, non. Etre fidèle c’est être fou ! Fou d’amour au point d’aller au bout de nos serments – car il est là l’amour véritable, là l’honneur le plus pur ! C’est une chose de se rendre aux bals et aux banquets et de répondre à l’appel de son suzerain lorsque le temps est favorable. C’en est une autre de le servir en faisant fi de l’adversité, des obstacles, des épreuves ; de le servir comme nous l’avons promis et car nous tenons nos promesses quand bien même nous devrions y perdre la vie. Etre fidèle ce n’est pas prêter cinquante lances à son Roy mais aller en trouver vingt mille de l’autre côté de l’Olienne et les déposer à ses pieds dix ans plus tard. La fidélité n’est pas qu’une vertu, Roderik, c’est une motion de l’âme qui la façonne et la transcende. Elle ne pose pas de brides, elle les arrache pour dépasser les limites de l’esprit, de l’espace et du temps. Etre fidèle, Roderik, c’est être amoureux. Et quoique la mort me rattrape et que le pouvoir m’éreinte, c’est parce que j’aime encore que je suis ici, debout, sous un soleil coruscant à vous parler de ce Royaume qui n’existe peut-être plus que dans mes songes.


Tu marquas un court silence, repensant à ce qu’il venait de te dire. Il cita une particularité de son pays, prouvant que les mervalois n’avaient pas le monopole des serments indirects et tout en le racontant, Roderik avait l’air déterminé à prendre le risque de croire que Bohémond était bien en vie, qu’il était toujours le Roy. Sans l’avoir vu, il te croyait. L’espoir s’alluma dans tes yeux de voir le nord s’apaiser et rejoindre le giron de la Couronne quand l’homme parla de guerre, encore. Tu vis combien il était jeune et que tu étais las. Profitant de cette bulle de paix que vous vous étiez bâtie dans le Clos, tu le regardas et pointa ton doigt en direction du nord. Entre deux maisons l’on pouvait un amas de bâtiments d’un blanc éblouissant dominer le clair-obscur du Clos et du reste de la ville. Tu te levas, le rejoignis, et tu lui dis alors :

- Vous voulez savoir s’il est en vie, Roderik de Wenden ? Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous rendre là-bas, au Palais. Le Roy y est et il vous y attend.

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Mar 29 Nov 2016 - 11:02


Roderik frissonna.

L'éloquence du Chancelier le saisissait au coeur ; l'homme savait vous captiver par son discours et le comte restait muet et immobile, buvant ses paroles tel un disciple écoutant le sermon d'un saint. Et à mesure que parlait Cléophas, Roderik sentait résonner dans son esprit toutes ses émotions avec une acuité surprenante. C'est qu'il avait de l'empathie pour ce vieillissant prince, et bien plus qu'il n'aurait pu le croire venant d'un homme avec qui il avait si peu en commun. Cléophas était à l'image de Merval ; étrange, et quand bien même vous vous attendiez à être surpris, il vous prenait une nouvelle fois à contrepied ; comme Merval, ses secrets eux-mêmes en éclipsaient d'autres, à l'image de ce jardin silencieux isolé au milieu d'une ville déjà peuplée d'atypies. Il s'entourait de mages, il offrait asile à tous les thaumaturges qui fuyaient l'oppression d'un peuple devenu méfiant envers eux, voire franchement hostile depuis l'incident de l'Arcanum ; et Roderik était le premier à les croire responsables - au moins en partie - de la mort du roi Eliam, car il n'avait pas eu besoin d'attendre cet incident pour craindre la magie ; il baignait depuis l'enfance dans une peur de tout ce qui était surnaturel, de tout ce qui dépassait son propre entendement - ce qui englobait bien des choses. Son propre père s'était toujours méfié des mages, comme l'étaient tous les seigneurs un peu jaloux de leurs propres prérogatives, pour qui les praticiens des arts occultes détenaient un pouvoir bien trop important pour ne pas représenter une menace.

Il frissonna donc lorsque le Chancelier évoqua l'incident de l'Arcanum et cet étrange parallèle entre le bleu glacé des yeux du régent Aetius et l'orbe bleuté qui avait emmené le roi Eliam, la princesse Lyhann et le régent, décapitant le royaume en un instant ; Roderik n'y comprenait pas grand-chose, n'ayant vu ni l'un ni l'autre, et ne comprenait pas davantage ce que cela pouvait impliquer, ni où Cléophas voulait en venir ; mais cela lui fit peur, et, d'une certaine manière, raffermit ce sentiment qui l'incitait à faire confiance au Chancelier ; il était comme un enfant apeuré s'accrochant à la main de son père dans le noir. Ici, dans ce jardin exigû, séparé de ses domaines par tout un monde, Cléophas était subitement devenu son seul repère ; le repère qu'il lui faudrait suivre pour ramener tout un royaume dans le bon sens.

Il était prêt à reconnaître pour sienne la vérité que lui présentait Cléophas ; prêt à le croire sur le seul crédit de sa parole.
C'est pourtant à cet instant où tout était fait que Cléophas lui proposa de voir le roi en personne. Roderik aurait probablement ouvert des yeux ronds, si ceux-ci n'avaient pas déjà été ainsi pendant tout le temps où le Chancelier avait parlé. Il ignorait que le petit roi se trouvait à Merval ; il le croyait encore tout au sud, à Soltariel, au milieu des vipères...

« Je n'ai jamais vu le roi, et je serais bien incapable de le reconnaître à ses traits, Messire Chancelier. Mais j'ai foi en vous. Je ne peux pas vous demander de prouver ce qui ne peut être prouvé, mais puisque vous, vous pouvez reconnaître le roi, cela me suffit. Je n'ai pas besoin de le voir pour vous croire, mais... si vous me proposez de rencontrer mon suzerain, j'en serais honoré. »

C'est qu'il avait longé toutes les côtes de la péninsule, enduré la fatigue, l'ennui, le mal de mer et une épidémie de chiasse, tout cela pour voir le Chancelier ; après s'être littéralement vidé par les deux bouts pour parvenir à ses fins, ce serait un crime que de ne pas au moins satisfaire sa curiosité, et voir enfin à quoi ressemblait ce Bohémond dont on parlait tant.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Ven 23 Déc 2016 - 3:17


"J’ai foi en vous."

Il en restait donc un.

Sans rien dire, tu inclinas légèrement la tête, souriant au seigneur de Wenden, l’invitant à te suivre. Tu ouvris la marche avec pesanteur, accablé par le poids de ce soleil, de ces années, de ces maux et de tous les mots échangés depuis bien trop longtemps. Vous passâtes la grille grinçante pour retrouver Lévantique d’un côté et l’aide de camp de Roderik de l’autre. Dans les ruelles silencieuses, votre présence ne passait pas inaperçue. Des regards indiscrets hérissaient la pénombre des moucharabiehs, blanches pupilles dans le tissu noir de leurs existences ; ils tentaient de voir vos visages et de connaître l’identité de ceux qui venaient déranger leur repos. Il fallait semer les indiscrets et se fondre dans la masse des maisons enchevêtrées les unes sur les autres, disparaître entre les murs et s’enfoncer toujours plus loin dans le labyrinthe. Lévantique fermait la procession, s’assurant que personne ne vous suivait. Vous passâtes sous une arche, puis deux, tu avais l’impression de tourner en rond – jusqu’à déboucher sur une autre de ces cours aveugles, de ces patios ombragés à l’abri de tous regards. Plus petite que les autres, couverte par un grand auvent de palmes tressées ; silencieuse ; un puits se tenait en son centre. Il n’en restait plus qu’une margelle usée par le sable et la poussière. Tu passas ton doigt à la surface de l’eau, sondant ton reflet ridé par le mouvement de l’onde. Une lueur, faiblarde, provenait du fond du puits et illuminait ton visage. Elle était statique, elle t’appelait à descendre pour la saisir. Lévantique revint enfin, l’air toujours aussi menaçant et fondit dans la direction du seigneur de Wenden, pour l’éviter de justesse et disparaître dans une ruelle obscure. Les deux nordiques, interloqués, ne semblaient pas comprendre ce qui était en train de se passer quand la voix de Lévantique, surgissant de l’ombre dit :

- Il faut faire vite !


Il enclencha un mécanisme bruyant, sortit de sa nuit zénithale et se planta à ta droite. Ton reflet se mit à trembler. L’eau immobile se mit à clapoter, à tournoyer, à bouillonner…à mesure que son niveau baissait, elle découvrait une série de colonnes surmontées de chapiteaux finement ouvragés qui descendaient en spirale vers les profondeurs. Quand le puits fut enfin vidé, tu vis le miroir qui en tapissait le fond reflétant un morceau de ciel. On aurait dit une tour creusée dans la terre, on aurait dit que le monde, en ce lieu, s’était inversé et qu’en descendant vous monteriez. Lévantique vous appela à le suivre dans sa ruelle, il disparut entre deux murs et vous fîtes de même. Il ouvrit une porte, descendit une volée de marches, ouvrit une autre porte et vous conduisit dans un tunnel étroit et humide au bout duquel vous pouviez déceler la silhouette des arcades du puits. Le mage, tout excité, vous attendait déjà au bout, scrutant le ciel au-dessus.

- Vite, Serafein, nous n’avons pas beaucoup de temps.


Tu accéléras pour le rejoindre au niveau des colonnes quand tu découvris qu’elles cachaient un escalier. Tu jetas un coup d’œil aux deux hommes du Nord, apparemment peu habitué à ce genre de lieux, sans leur dire que c’était une première aussi pour toi. Le mage renégat connaissait mieux Merval que toi, passant ses journées à en arpenter les viscères pour les cartographier et en retirer des secrets et des rumeurs oubliées depuis des siècles et des cycles. La descente fut longue, lente, silencieuse mais sans périls, jusqu’au miroir tapissant le fond du puits, gravé de glyphes anciens. A ta grande surprise, tu vis une série d’ouvertures, neuf au total qui servaient sans doute de siphons pour vider l’eau du puits. Lévantique s’engouffra dans une des brèches, tu n’eus d’autre choix que de le suivre, te retrouvant dans un tunnel étroit seulement éclairé par la lumière reflétée par le miroir. Celle-ci vint à manquer et ce furent bientôt d’épaisses ténèbres qui vous enveloppèrent. Il fallait marcher tout droit, sans s’arrêter, sans se laisser distraire par le bruit des gouttes d’eau tombant sur la pierre, ni la texture visqueuse des parois, ni l’odeur d’algues et de poussière qui flottait. Marcher simplement, en suivant la voix de Lévantique, en se concentrant sur sa respiration et le bruit de ses pas pour ne pas oublier que tu n’étais pas seul, lançant de temps en temps quelques mots doux à tes invités du Nord décidément fidèles ou sacrément fous pour n’avoir pas encore fait demi-tour.

Bohémond valait-il tant d’efforts ?

Certainement pas. Mais la haine des hommes simples, de ceux qui s’étaient nommés ducs et régnaient sans partage sur des terres qui ne leur appartenaient pas, elle justifiait tant de précautions. Voilà à quoi en étaient réduits deux des grands pairs du Royaume : à filer tels des traîtres dans le ventre d’une cité qui pourtant leur ouvrait grand les bras. A emprunter d’anciennes voies d’eau, oubliées de tous, des aqueducs asséchés bâtis il y a des âges, pour que personne ne les voie, pour que personne ne voie quelle amitié les liait. Maintenant il fallait cacher ses amis et taire ses allégeances de peur d’être renversé. Maintenant il fallait se défendre d’être fidèle, se défendre d’être loyal de peur de passer pour un traître à sa nation. Maintenant il fallait enterrer le Roy pour se dire royaliste. Qu’adviendrait-il de ce Royaume ou de ce qu’il en restait ? Dans cette nuit opaque, tu commençais à te poser la question de ce qu’il en serait après toi. Cette nuit, cette obscurité opaque…était-ce le lot des défunts ? N’y avait-il après la vie que ce silence parfait ? Vivrais-tu éternellement les yeux grands ouverts contemplant le néant ? Tandis que le Royaume sombrerait…ou se relèverait. Alors que tu te posais la question, la lumière vint du bout du tunnel. Diffuse, jaunâtre, mais lumière tout de même. Vous vous retrouvâtes dans une salle immense, un cube taillé dans une roche rouge, une sorte de cathédrale souterraine décorée d’effigies de rois d’autrefois. Un panthéon secret, trésor enfoui, inavoué sans doute, élevé par des renégats tels que vous à la gloire de Rois que nul ne souhaitait reconnaître. Dans le plafond, à quelques dizaines de mètres au-dessus de vous, une grille de métal filtrait la lumière sans qu’on pût y accéder. Tu allais demander des explications à Lévantique quand tu remarquas que les habits de chacune des statues avaient encore quelques traces de pigments bleus…Le mage vit dans tes yeux que tu avais compris. Et tu vis dans ceux des nordiques qu’eux ne comprenaient décidément plus rien.

- Vous voyez ce bleu, Roderik ? C’est de l’indigo. Je gage qu’autrefois la salle entière en était recouverte. Merval a connu ses guerres, elles aussi, autrement plus fratricides que celle que nous vivons actuellement. Fut un temps pas si lointain où des familles entières lançaient leurs richesses et leurs enfants dans des vendettas sanglantes, ou des assauts contre le Palais, espérant en tirer quelque pouvoir. En vain. Avec le temps les familles se rassemblèrent autour d’autres familles plus puissantes, ils formèrent des factions qui se partagèrent vite les quartiers et tous les aspects de la vie mervaloise, sous le regard inquisiteur du Palais. L’une d’entre elles, la plus secrète, fut affublée du nom d’Indigotes car fondée par des négociants en indigo. C’était la plus hétéroclite et la plus esotérique de toutes, réunissant tant des alchymistes que des grands marchands ; tant des banquiers que de simples moines. Les effigies que vous voyez, ce sont celles de tous les princes de Merval depuis Nicéphore IV, celui qu’ils ont considéré comme un traître. Les Indigotes n’étaient pas patriotes, ils étaient impérialistes. Plutôt que de se lancer dans des luttes fratricides, ils préfèrent s'infiltrer au coeur du Palais tout en menant une vie recluse, s'organisant dans des endroits tels que celui-ci. Ils finirent par être dissous lorsque Ipsimer le Nélénite, un indigote, rendit les clefs de Merval à l'envahisseur pentien. Toujours est-il que je n'aurais jamais pensé poser un jour les yeux sur un lieu pareil.


Lévantique d'un signe de tête vous invita à le suivre. De l'autre côté de la salle, une crevasse biscornue découpait sans douceur la surface polie du mur, ouvrant sur ce qui avait l'air d'etre un autre tunnel. Le mage en tête s'engouffra dans la brèche, tu laissas passer tes hôtes et fis de même. Il fallait se frotter contre les parois poussiéreuses et friables en veillant à ne pas y laisser un pan de ta tunique, puis l'obscurité fit place à une pénombre rassurante, la salle à une galerie immense dont la voûte percée d'oculi laissait passer une lumière diffuse. Les rayons blafards descendaient comme une pluie fine et c'est là que tu les vis.

Une suite de façades monumentales taillées à même la roche, exhibant dans leur auguste classicisme toute la gloire perdue de l'Empire de Nisetis. L'aqueduc se transforma en un caniveau coulant le long de la rue, entraînant la vue dans une perspective faite d'ombre et d'oculi, de colonnes et de frontons. Loin des regards indiscrets de la ville, loin des sifflets et de l'agitation d'une plèbe ignorante et fantoche, loin au-dessous d'un monde en perdition s'était construite une autre ville, une autre vie. Les loggia imposantes, les pilastres tailles à l'effigie des dragons, les cimaises encore teintées de pourpre et les restes de bannières dévorés par le temps, la lumière et les mites, témoins muets d'une époque révolue, disaient à demi-mot le fou génie de leurs bâtisseurs. Là, écrasé par les bâtisses gigantesques tu pris la mesure de leur force, de leur pulsion créatrice, de leur frustration intime de n'etre pas nisétiens, de leur haine viscérale d'un Merval qui n'en était plus un. Là, leurs rêves prenaient corps, forme, vie. Dans cette ombreuse clarté on pouvait s'imaginer la rue peuplée de silhouettes chuchotantes et la galerie résonner de l'écho de leurs murmures. On s'imaginait les torchères réchauffer les interstices de leur lumière et projeter sur les parois déchiquetées de la galerie et les dômes lisses enserrant les oculi, les ombres géantes et dansantes des bâtisseurs. Ce vide immense, rien à l’image de celui qui remplissait le cœur des Indigotes, te rappelait à quel point tu n’étais rien, à quel point ton existence et tes savoirs étaient dérisoires. Devant toi, les nordiques aussi s’étonnaient mais devant eux, Lévantique trottait sans prêter attention au décor aussi splendide que redoutable qui s’étalait autour de lui. Le mage filait droit, étrangement agité, ce qui ne lui ressemblait pas. Son air à la fois soucieux et blasé tranchait radicalement avec cette impassibilité qu’il avait jusqu’alors toujours arborée. Tu dépassas tes hôtes pour le rejoindre et lui dit :

- A quoi servait ce lieu d’après vous ?
- Il est inutile de se poser la question, Serafein.
- Je vous la pose tout de même.
- Et je vous réponds que la réponse n’en vaut pas la peine. Une lubie architecturale, rien d’autre.
- Vous appelez ça une lubie architecturale ?
- Appelez ça comme vous le voudrez, Serafein, mais pressons le pas.
- Qu’y-a-t-il Lévantique ? Je ne vous ai jamais vu aussi agité de toute ma vie.
- La galerie est longue, il ne sert à rien de s’attarder ici, c’est tout.
- Jusqu’où court-elle?
- Jusqu’à la tour des Alessi, Serafein.
- La tour des Alessi…c’est à –
- Quelques pas de la colline sacrée, en effet.
- Vous pensez que cela expliquerait –
- Comment Ipsimer le Nélénite a pu ouvrir de l’intérieur les portes de la ville haute. Absolument.
- Je vois que vous lisez dans mes pensées, Lévantique.
- Vous êtes perspicace, Serafein…


Tu ne sus s’il fallait le prendre à la légère ou t’en inquiéter.  Sans y prêter attention, tu continuas.

- D’ailleurs, comment avez-vous trouvé cet endroit, Lévantique ?
- Je suis tombé dessus, Serafein, tout simplement.
- Tout simplement ?
- Oui, Serafein. Cette histoire de temples draconiques m’a beaucoup occupé l’esprit.
- Pourquoi cela ?
- Le Palais était draconique, les Agnésiens jouissaient d’une totale liberté de culte, pourquoi auraient-ils fait creuser des kilomètres de tunnels jusque sous la baie si c’était pour vénérer des dragons ? J’ai continué d’arpenter les tunnels et je suis tombé ici.
- Vous allez me dire que par la plus grande des fortunes, par le meilleur des hasards, vous êtes « tombé » sur ce site ?
- Tout dépend qui vous appelez fortune, Serafein.


Il t’adressa un maigre sourire, replaça sa capuche sur sa tête et continua sa route avec le même empressement.  De toute évidence, Lévantique en savait plus qu’il ne le dirait. Il vous avait guidés avec une aisance perturbante, à croire qu’il connaissait les lieux. Il parlait d’arcanes et tu voulais bien le croire, cela dit tu te demandais bien quelles ont été celles invoquées. Tu souffrais encore des conséquences d’un seul de ses rituels mais lui, inexplicablement, malgré des décennies de pratiques maudites conservait sa forme, son sourire, sa morgue. Quel était son secret ? Qui était-il, cet homme sur qui les sorts n’avaient aucune emprise ? Etait-il seulement un homme ? A cette pensée te vinrent à l’esprit toutes les questions que tu t’étais posées à son sujet et que tu avais tues, ces malaises verrouillés et ces zones d’ombres laissées dans l’oblivion. Cet accent, cette chevelure si longue et si lisse, ces yeux amandins, ce teint have et ces os si fins, cette suavité de la voix et du regard et cette lenteur irréelle qui imprégnait chacun de ses mouvements. Ce nom. Cette taille. Cette connaissance trop aigüe qu’il avait de la chute de Merval…se pouvait-il que…non. Non, ce ne pouvait être. Voyant le seigneur de Wenden, tu t’approchas de lui. Son humilité, son silence pieux, son recueillement l’honoraient parmi les hommes. Tu brisas ses divagations par quelques mots.

- Si l’on m’avait dit un jour que je me retrouverais à arpenter une ville souterraine en votre compagnie…et que cette ville serait plus belle que ce qu’il reste de la capitale. Je profite du temps que nous avons encore avant de retrouver les ravages du monde pour vous dire une chose : le temps viendra, Roderik, où le Roy aura besoin d’hommes intègres. Le temps viendra où la Couronne aura besoin de vous, Roderik. Je ne sais si Bohémond sera encore Roy, je ne sais si je serai encore vivant pour le voir, mais il faudra un renfort d’âmes vertueuses pour endiguer le mal rampant qui s’attaque au Royaume.

Ma vigueur s’est éteinte. Je n’ai pas l’ardeur d’un jeune homme. Je n’en ai pas l’esprit. Peut-être ma vision du Royaume est-elle obsolète mais c’est justement pourquoi je vous le dis : ne désespérez pas. Retournez en vos terres le cœur brûlant d’un désir de vivre, d’une flamme de feu prête à purifier les cœurs viciés. Cultivez vos terres, aimez votre épouse, protégez vos enfants et soyez pour vos ouailles comme un père – faites ceci, Roderik, en mémoire de moi, de tout ce que je n’ai pu accomplir, de ces terres que j’ai abandonnées, de cette femme que j’ai délaissée, de ce fils que j’ai enterré. La Couronne n’a pas besoin de morts-vivants et d’éminences impavides mais d’hommes vivants, qui savent le bonheur que c’est de vivre, qui en savent le prix si précieux, qui en connaissent la fugacité aussi. Ces seigneurs trempés de sang et de haine n’ont rien à cœur que la mort qui les infuse – ils vivent de conquêtes, de rapines, de batailles de cour et de duels pour ce qu’ils n’ont rien d’autre à assouvir que leur orgueil sans voir qu’il en va comme d’une cruche percée qu’on tenterait de remplir. A leurs pulsions de mort dévastatrices, il faudra répondre par des pulsions de vie, créatrices, Roderik.

Vivez, donc, goûtez à ce nectar plus épais que le miel qui se distille dans les instants les plus simples. Soyez humble avec les pauvres, soyez juste avec les grands de ce monde, prenez la mesure du don précieux que les Dieux vous ont fait afin de comprendre à quel point il est nécessaire de le préserver. Ayez goût à la paix et à la justice, au silence des jours heureux afin que votre désir ne soit pas d’asservir mais de servir. Nous sommes des serviteurs, Roderik, serviteurs du peuple que nous gardons, des Dieux que nous adorons, des princes que nous assistons ; serviteurs de la joie. Ne soyons pas comme ces Indigotes, ces princes de la nuit qui, ayant abandonné le combat, se sont retirés dans leurs cryptes pour y laisser mourir ce qu’il leur restait d’amour et d’espérance. N’ayons pas à cœur la vengeance comme ces hommes du nord qui se sont empêtrés dans la guerre. N’ayons pas à cœur le pouvoir, comme cet archonte d’Ydril mal-nommé. N’ayons pas à cœur l’amertume, comme cette langecine dans sa torpeur mais ayons à cœur de faire refleurir l’arbre du Royaume dont les branches, depuis des âges, sont dénudées et sans fruits.

Faites ceci, Roderik, afin que vous soyez prêt lorsque la Couronne aura besoin de vous, lorsque le Royaume aura besoin de vous. Ne le faites pas pour moi, car je ne suis rien à vos yeux, car je ne verrai pas le soleil de justice se lever sur l’horizon de notre temps – faites-le pour ceux qui viendront après vous, pour les orphelins et les veuves de guerre, pour ceux qui dans des cycles vivront en Péninsule et afin qu’ils ne disent pas, comme nous de ces lieux, qu’ils n’ont été que des maquettes de rêves.


Tu te tus alors et le laissas marcher devant toi, profitant seul de ces lieux que tu ne reverrais jamais, ces lieux que Merval connaissait pourtant si bien.

Merval, Merval, où les rêves se perdent, où la vie s’arrête, où le verbe se tord. Cette cité ne devait sa longévité qu’à son désir de vivre d’elle-même et devant ces portiques aux colonnes salomoniques, tu ne pouvais t’empêcher de te sentir mal-à-l’aise. Derrière ces apparats somptueux, les Indigotes cachaient leur perdition. Ici comme au-dessus, le réel n’avait plus aucun empire – loin du cœur de la guerre, loin des soucis du monde, Merval menait une existence tranquille tandis qu’en-dessous, des hommes épuisés par l’oisiveté d’une ville entière voulurent en créer une autre mais ces frontons, ces bannières, cette galerie qu’on a un jour couverte d’or, cette ville pour laquelle des hommes ont donné leurs trésors et leurs vies n’a jamais eu plus de consistance qu’un château dans les airs. Et Merval, Merval, la danseuse venimeuse, piégeuse dans ses attraits ; cette cité idéale n’a jamais fait que se contorsionner à l’image des rêves de ceux qui la font – tu n’avais connu qu’elle, elle en connaitrait d’autres que toi. Voici que la réalité frappait à ta porte, Cléophas, et tu n’avais pas de ville souterraine où te réfugier. Les Indigotes sont morts, avec eux leur idée. Mourrait-elle avec toi, l’idée du Royaume ? Bohémond, en quoi était-il différent de ces façades décrépites ? Son sceptre, son manteau, sa couronne…oripeaux de bannières, frontons élimés par le temps, colonnes prêtes à fléchir. T’étais-tu acharné, toi aussi ? Avais-tu ruiné le Royaume qui allait être pour sauver le Royaume qui aurait dû être ?

Bohémond valait-il tant de sacrifices ?

Finirait-il comme ces façades enfouies, restes des chimères d’une caste aliénée à elle-même à force de poursuivre des réalités impalpables. L’Empire – le Royaume. Que vaut la vérité lorsque le mensonge est roi ? Ces Indigotes avaient tout abandonné dans leur folie pour élever ces temples à la gloire d’un Nisétis qui n’avait jamais existé que dans leurs fantasmes. Et toi, Cléophas ? Etais-tu devenu fou ? Bohémond était-il devenu ce prétexte à fuir la réalité galopante, éreintante, effrayante ? Ces colonnes imposantes, cette solennité morbide…cette nécropole d’espoirs t’accueillait à bras grands ouverts. Qu’en serait-il si tu ne revenais pas à la surface ? Il n’y a pas eu de pleurs pour les Indigotes, il n’y en aurait pas pour toi. Tu t’arrêtas, regardant Roderik, son aide et Lévantique avancer. Des dizaines de portes, gueules béantes ouvertes sur le néant des grottes mervaloises t’encerclaient. Derrière leurs linteaux, l’oubli. Tu pouvais voir à travers le rideau de poussière l’enfilade d’oculi qui courait le long de la galerie. Ils ne te verraient pas. Ils continueraient leur marche, se retourneraient et constateraient ton absence. Lévantique comprendrait. Il comprendra.


Tu regardas l’arche à ta gauche. Sa courbe était rassurante. Encadrée par quatre colonnes de roche sableuse, une inscription en langue de Nisétis disait : Voici mon ciel. Ce n’était pas si mal, après tout…le ciel. Roderik et les autres te devançaient de plusieurs pas, enveloppés d’une fine brume. Derrière l’arche il n’y avait que du noir, que du vide. Tes yeux parcoururent le haut de la galerie et s’arrêtèrent sur un des oculi…on y voyait à peine le ciel. Ce n’était qu’une lumière faiblarde, une lueur qui aurait pu tout être – ou ne rien être. Tu t’engouffras dans ce « ciel » obscur. Ce qu’il restait de pénombre s’évanouit dès que tu eus passé l’arche. Ce n’était maintenant plus que ténèbres. Elles t’enveloppèrent comme une chape, tu sentis leur étreinte, il ne restait plus qu’elles. Pas de brise, pas de souffle, pas de son dans la nuit sans fin. Où étaient les fragrances de myrte et de safran ? Où étaient le labdanum et l’oliban ? Où était la chaleur du sang qui pulse, l’odeur d’un cœur qui bat ? Où étaient passés le chaud et le froid ? Grands ouverts sur le néant, tes yeux, ouverts pour ne rien voir, que le noir. Seul, à seul – avec toi, Cléophas. Plus rien que toi, Cléophas.

Tu fis un pas, puis deux, t’enfonçant dans la nuit comme dans un lac d’eau salée. Ton souffle se fit plus lent. Tu n’entendais plus que ton pouls, résonnant dans tes tympans et ton corps tout entier. Tu voulus lever les bras, tu ne sentis rien que le néant épais contre tes doigts, nageant toujours plus loin, fixant le vide droit dans les yeux, sentant le sol se dérober peu à peu sous tes pieds. Jusques à quand avancerais-tu, Cléophas ? Chaque pas était plus léger sur le sol. Tu ne sentais bientôt plus tes bras, tes jambes – une vague coulant le long de tes os. Loin, derrière, en ces limbes splendides, Roderik et Lévantique cheminaient sans se soucier de toi, hypnotisés par les colonnes dansantes de ce mausolée géant. Voici ton ciel, Cléophas. Nul dragon flamboyant, nulle déesse diaphane, nul démiurge effrayant – rien que toi, Cléophas, dans un silence assourdissant. Oublie et pardonne, Cléophas : tu ne vis rien de ce glyphe contre la colonne. Voici ton ciel, Cléophas – maintenant oublie et pardonne. Voici venir des jours nouveaux que tu ne verrais pas. Oublie et pardonne, Cléophas. Voici que l’ombre s’approche et t’embrasse. Derrière elle il n’y aurait que le silence, la nuit. Oublie et pardonne, Cléophas – car voici venir la nuit, la douce nuit, la redoutable nuit, la paisible, aimable, adorable, effroyable nuit. Une étrange paix te saisit : c’est elle qui vient. Un sourire te parcourt : c’est sa voix que tu entends. Un soupir : la voilà qui te tient. Tes yeux se ferment, ton souffle se retient et ton corps s’abandonne…Oublie et pardonne. Oublie et pardonne. Oublie et pardonne.

Ailleurs, au-dessus des voûtes enchantées de ce lieu secrètement maudit, une ville s’éveille sans cesse à un rêve éveillé. Ailleurs les hommes dansent, les femmes chantent et les enfants rient. Ailleurs, le soleil brille et brûle et la mer s’agite en portant sur ses flots des caraques pleines de fruits mûrs exsudant le sucre de la vie. Ailleurs, les femmes accouchent et les hommes adoubent. Ailleurs l’écume charrie un sel fertile. Ailleurs un Roy vit, un autre meurt. Ailleurs, Cléophas, le rêve prend forme, le rêve prend vie sous un soleil toujours égal. Maintenant voici que vient la nuit. Les grottes se taisent, la galerie s’apaise et les oculi se couvrent de nuages. La pénombre s’assoupit et recouvre les silhouettes minuscules de deux êtres qui marchent pour t’oublier.

Oublie et pardonne, Cléophas car voici ton ciel qui t’appelle, qui s’ouvre et s’acharne à te saisir. Oublie et pardonne car voici le monde qui s’acharne à te garder. Laisse-toi saisir par le repos, laisse-toi flotter dans le ciel sans limites d’un réel qui n’a pas de forme. Voici ton ciel, Cléophas, il n’en est pas d’autre. Le tissu du monde s’étiole, tu peux voir à travers. Lentement tes yeux s’ouvrent sur un nouveau firmament, ce n’est plus le vide, c’est l’infini. Maintenant lâche, Cléophas, ces soucis qui te retiennent. Abandonne-toi à cette caresse que tu sens contre ton corps et ton cœur – car voici ton ciel, Cléophas et il n’en est pas d’autre.

Dans le néant se dessine une forme, une étoile de neige qui perce dans la nuit.
Ce n’est pas ton ciel, Cléophas, oublie-la et abandonne-la.

Une étoile, puis deux, puis trois.
Oublie-les, Cléophas, ce ne sont que des rêves.

Je les vois qui s’approchent.
Oublie-les, Cléophas, ce ne sont que mirages.

L’une est un visage. L’autre est un prénom.
Oublie et pardonne, Cléophas.

Je ne sais plus les noms, je ne sais plus les jours.
Oublie et pardonne, ce ne sont que chimères.

Le visage est beau, le prénom est blond.
Voici ton ciel – qui s’éloigne, Cléophas.

Un enfant.
Ferme les yeux, Cléophas. Laisse-le, ce n’est qu’un mirage.

Bohémond.
Ce n’est qu’un poison.

Bohémond…

Tu vis son visage clair comme la lune transpercer le manteau de nuit. Tu vis alors Athanase, puis ton père, puis un brin de safran porté par les vents. Ce ne furent plus quelques étoiles dans la nuit mais une constellation brillante comme le soleil : le pourpre des voiles mervaloises, le chant d’une fillette un matin de fête, ton reflet dans un miroir, le froid de la glace contre tes dents, la vapeur d’eau s’échappant d’un bain bouillant, l’éclat du cuivre, le vert si clair des arbres au début du printemps, une châtaigne sur le sol, le sucre d’une prune, la douceur de la soie, la pâleur d’un ciel d’hiver, l’odeur d’une fumée d’encens, les points d’une tapisserie, la suie dans un âtre, une tâche de sang sur une armure, l’horizon d’une ville, le vertige du haut d’une tour, la joie d’être parent, la robe d’un vin du Val, les couleurs distillées dans un bris de verre, un flocon s’éteignant sur ta main…voilà ton ciel, Cléophas.

Une main se posa sur ton épaule. Tes yeux s’ouvrirent sur une tempête de brume, noire, silencieuse, cachant derrière ses gerbes fumeuses une grotte gravée de glyphes et d’inscriptions. Tu entendis comme si tes oreilles avaient été bouchées, une voix scander des incantations et les brumes virevolter tout autour de toi. En te retournant, tu vis une figure éblouissante. Dans sa bouche brûlait une flamme, sa peau plus blanche que la lumière la plus pure. Tu ne pouvais distinguer que ses traits, fins, et sa grande taille. Ses mots éclataient comme l’éclair en elfique ancien, son nom d’Alcairëa sonnant comme un chant. Ses bras s’agitaient avec une lenteur éthérée entraînant les pans de ses habits dans la danse aussi lentement, comme s’ils flottaient dans un lac d’eau salée. Les ténèbres fuyaient devant l’apparition et sa lumière faiblissait peu à peu. Tu vis que ses cheveux étaient longs, que ses yeux étaient clairs, que son visage était doux et amène et derrière lui deux figures lumineuses aussi aux glaives ardents pointés vers la nuit.

Les ténèbres et la lumière se dissipèrent ensemble laissant à la pénombre son royaume. Tu découvris alors à la place de l’Elfe, un homme de même figure, de même stature – sans lumière, sans aménité, ayant perdu de sa beauté, de sa bonté, de son éblouissante pureté. Lévantique était son nom. Ou du moins c’est ce que tu avais toujours cru. Tu le regardas. Il vit que tu avais compris. Tu voulus l’appeler par son prénom mais tu n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche.

- Je vous avais dit qu’il ne fallait pas s’attarder ici.


Il t’entraîna, toi et tes hôtes hors de cette grotte, hors de cette galerie. Les oculi se couvrirent de nuages l’un après l’autre, la pénombre se fit plus angoissante à mesure que vous fuiiez. Lévantique vous envoya en avant, assurant vos arrières, "Je vous retrouverai" avait-il dit. Encore titubant de l’attaque qui faillit t’ôter la vie, tu continuas tout de même jusqu’à découvrir au bout de la galerie un escalier monumental semblable au premier dans le puits. Vous le montâtes, vous rapprochant de la lumière du soleil et du bourdonnement de la vie urbaine. Peu à peu, ce furent des vapeurs de roses, de cèdres et de glycines qui remplacèrent l’humidité de la galerie. L’air se fit plus léger, la pénombre se détacha de vous quand enfin vous sortîtes de cet enfer souterrain pour vous retrouver dans un jardin, à l’ombre d’une tour plaquée d’émaux bleus, aux pieds de la colline sacrée. Le Porphyrion, sérénité faite pierre, trônait fidèle au-dessus de la ville. L’heure n’était plus aux passages dérobés aussi tu guidas le seigneur de Wenden à travers les quelques rues qui vous séparaient de la porte du Palais et entrâtes au pas de course, gravissant la rue qui serpentaient le long des bâtiments de la colline. Le soleil était encore haut, la brise automnale douce et fraîche. Vous passiez d’un monde aux couleurs de cadavre à une cité chatoyante de rouges, d’ocres et du vert des oliviers et des pins parasol. Tu vis dans les jardins, entre les feuillages, la silhouette d’une femme que tu connaissais bien…c’était elle. Faisant signe à Roderik de te suivre, tu le fis traverser les labyrinthes de bougainvillées, de magnolias et d’arbres fruitiers jusqu’à arriver à un parterre de pelouse ouvert sur l’horizon mervalois. Ce n’était pas la nuit mais il y avait une étoile. Un enfant. Bohémond.

Tu te retournas vers le seigneur de Wenden, soupirant de soulagement, lui prit l’épaule et lui dit :

- Seigneur Roderik de Wenden, Comte d’Arétria…voici Bohémond Ier de la maison Phyram. Voici votre Roy.

Tu fis un pas de côté. Bohémond jouait sous le regard du nordique. A côté de cette immense crypte souterraine, il est vrai que Bohémond avait tout d’un rêve…mais il n’avait rien d’un cauchemar.
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Jeu 12 Jan 2017 - 13:55


Lorsque Roderik émergea des profondeurs ténébreuses, il ignorait combien de temps ils avaient parcouru ces galeries antiques, peuplées de souvenirs mystérieux et de fantômes invisibles. Il s'était laissé guider par ses hôtes, effrayé tant par l'immensité de cette cité souterraine que par son silence éternel. Il avait écouté le Chancelier lui raconter les vieilles histoires de son peuple, en s'étonnant de ce que l'homme qui avait en mains le destin du royaume pentien se souvienne aussi bien d'antiques traditions païennes. Cela l'avait intrigué d'abord, puis il avait convenu que l'on ne pouvait façonner l'avenir en se contentant d'ignorer le passé. Et il s'était abîmé dans la contemplation des vestiges anciens, émerveillé et terrifié tout à la fois par la vision de cet autre monde ; l'oeuvre des mages-bâtisseurs qui vénéraient les dragons, ennemis des dieux de Roderik, le subjuguait tout autant qu'elle lui inspirait de défiance. Qui étaient-ils vraiment, ces peuples qui les avaient précédé ? Roderik les croyait malfaisants, et la sourde menace qu'il devinait, tapie dans l'obscurité, et qui lui faisait froid dans le dos, l'incitait plus avant à y croire ; mais tout malfaisants qu'ils soient, la merveilleuse ingéniosité de leurs bâtisseurs l'avait laissé sans voix. Un tel lieu n'existe pas, s'était-il dit en s'efforçant de ne pas perdre son guide ; tout cela n'est qu'illusion et magie, voulait-il croire, mais tout lui avait paru en même temps si réel...

Ils émergèrent donc de cet abîme de rêves et de cauchemars pour retrouver la lumière du jour, et quand bien même Merval lui demeurait mystérieuse et étrangère, Roderik se sentit rassuré. L'air qu'il respirait ici n'était toujours pas le sien, mais ce soleil, là, était le même que celui qui inondait de lumière les plaines de la malelande quand se dissipaient les nuages ; il était de retour dans son monde, à l'abri des mages-dragons et de leur sorcellerie néfaste. Pourtant, quelque chose le troublait ; ces murmures, ces chuchotements qu'il avait cru entendre lorsqu'ils traversaient les galeries abandonnées, étaient-ils un effet de son imagination ? Il frissonna et suivit, toujours silencieux, le Chancelier ; l'acolyte du prince mervallois leur avait entre-temps faussé compagnie, et Roderik en éprouvait un certain soulagement, bien qu'il ne parvienne pas à expliquer pourquoi. Ils marchèrent encore un long moment avant d'atteindre un jardin coloré, en tous points plus rassurants que celui où s'était tenu leur discret conciliabule, là-bas dans le Clos. Il s'avança à l'invitation du Chancelier, l'esprit encore embrumé de tout ce qu'il avait vu ; il était si épuisé, si secoué qu'il réagit à peine lorsque Cléophas lui présenta Bohémond, suzerain de la péninsule, comte de Scylla, baron légitime d'Olyssea, marquis légitime de Sainte-Berthilde, roi de tous les Hommes et défenseur de la Foi. Roderik resta muet un moment, observant la petite tête blonde de l'enfant qui l'ignorait et jouait le plus sagement du monde, comme s'il n'était qu'un garçon semblable à tous les autres ; et pourtant...

Et puis vint la révélation. C'est lui, songea Roderik. Il ne l'avait jamais vu, et avant ce jour il ignorait jusqu'à la couleur des cheveux de l'enfant-roi ; mais c'est libéré de ses doutes qu'il accepta l'idée que ce garçon blond était Bohémond, l'héritier d'un trône millénaire, l'héritier des rois qui jadis avaient combattu pour la foi des Cinq, qui avaient repoussé les païens dans les Wandres au nord et, ici, les avaient contraint à s'emmurer dans les entrailles de la terre, dans des cités maudites comme celle qu'il lui avait fallu traverser pour parvenir jusqu'au roi. Tout à coup, l'étrangeté de leur itinéraire lui parut parfaitement logique ; c'était comme s'il avait remonté le fil du temps, comme s'il lui avait fallu connaître ceux qui avaient précédé les Fiiram en ce monde avant d'être admis en présence de l'héritier des rois pentiens.

Alors il tomba à terre et, les genoux enfoncés dans l'herbe fraîche, courba la tête en avant.

« Mon roi », dit-il simplement.

Il ne saurait dire combien de temps il resta là, à regarder jouer l'enfant devant-lequel il s'était prosterné. Ainsi c'était là le fils du prince de sang Aetius d'Ivrey et de la marquise de Sainte-Berthilde Arsinoé d'Olyssea ; deux parents contre-lesquels Roderik avait guerroyé durant la guerre de l'Atral, deux parents d'un enfant auprès duquel il se retrouvait aujourd'hui à engager sa foi. Le destin ne manquait pas d'ironie. Roderik savait qu'il tenait là le prétexte parfait pour laver Arétria de l'humiliation de la guerre de l'Atral, en chassant de Sainte-Berthilde l'usurpateur Godfroy de Saint-Aimé pour rendre le marquisat à Bohémond ; c'était appuyer une légitimité qu'Arétria avait combattue par le passé, mais c'était, avant tout, rendre au comté sa fierté, prendre une revanche sur le Berthildois, tout en ayant, cette fois, le droit de son côté. La vengeance... était-elle vraiment son seul dessein ? Les mots de Cléophas lui revenaient en tête : « n’ayons pas à cœur la vengeance comme ces hommes du nord qui se sont empêtrés dans la guerre. » S'il pouvait sonder les pensées du comte d'Arétria, Cléophas serait déjà déçu : car c'était bien l'espoir d'un prétexte de vengeance qui avait conduit Roderik jusqu'ici. Et pourtant...
Pourtant, la vengeance n'était pas son seul mobile. Car Roderik croyait à la force des serments, à la coutume ; il croyait à l'impérieuse nécessité de maintenir les fondations du royaume, sans quoi la péninsule se transformerait en une multitude de principautés en conflit perpétuel. Il était un guerrier, avec le tempérament belliciste d'un arétan ; mais un homme mesuré en même temps. Il voulait préserver ce qui était, et ce qui avait été ; il voulait la paix du royaume, et il voulait la justice. Et quoi qu'il fusse animé pour partie de motivations purement égoïstes, il demeurait fidèle à ses convictions ; le roi était, et il ne le renierait point. Et puisque ce même roi était, de par le marquisat de Sainte-Berthilde, son suzerain légitime, ne devait-il pas le défendre, ne devait-il pas l'aider, l'assister ? « Le temps viendra, Roderik, où le Roy aura besoin d’hommes intègres. Le temps viendra où la Couronne aura besoin de vous, Roderik », avait dit Cléophas lorsqu'ils cheminaient encore dans les abysses du temps. « Il faudra un renfort d'âmes vertueuses pour endiguer le mal rampant qui s'attaque au royaume », avait ensuite ajouté le Chancelier. Roderik ne savait pas si son âme était aussi vertueuse qu'il se plaisait à le croire ; il faisait de son mieux et, en dépit de certaines de ses intentions, il osait croire qu'il n'était pas le plus mauvais des hommes. Mais cela suffisait-il ?

Lorsqu'il se releva, ce fut pour se tourner vers le Chancelier, et lancer :

« Je vous aiderai à rendre à Bohémond son royaume, Messire Chancelier. Et je vous aiderai à refaire du royaume tout ce qu'il fut, et ce qu'il sera. »
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Ce monde qui nous sépare [Cléophas]   Ven 20 Jan 2017 - 2:04

L'image était surréaliste. Celui qui doutait il y a encore quelques heures maintenant reconnaissait son suzerain. A voir cet homme agenouillé en retrait de son Roy s'ébaudissant dans l'herbe, tu eus enfin et pour la première fois depuis des lustres, la sensation d'être en paix. Roderik, sans s'en rendre compte, se faisait l'artisan de ta guérison et de celle du Royaume entier. Par ce simple geste, il balaya les incertitudes, les peurs non enfouies et les souvenirs douloureux du sacre royal. La, sous le soleil coruscant d'un pays sans hiver, le successeur du Goupil chuchotait serment au fils de l'ancienne marquise de Sainte-Berthilde. Tu ne pensais pas que la guérison sourdrait du Berthildois, terre que tu n'avais cesse d'éviter, moins encore d'Arétria que tu méprisais presque. Tu t'étais attendu à revoir la dame de Lancrais, celle du Haut-Val même ; tu t'étais attendu à ce qu'il proteste que ce pouvait être devant lui, un orphelin comme un autre ; à ce qu'il soulève sa petite taille et ses boucles trop soyeuses pour un garçon...au lieu de cela, il s'agenouilla comme en prière et à cet instant précis, tu te reconnus en lui. Non pas que vous ayez les mêmes désirs ou les mêmes dieux, mais il relégua en ce jour son ambition personnelle au profit de sa recherche de la vérité. Et quelle vérité ! Dérangeante, clivante, tranchante comme le glaive, humiliante peut-être, inquiétante sûrement - mais la vérité, en ses profondeurs, libère. Elle libère du mensonge et de sa culpabilité, elle libéré de l'injustice et de ses iniquités. Elle libéré du monde et de sa corruption. Elle libéré l'âme pour qu'elle puisse s'envoler, à la mort, au lieu de repos et de la rosée. Certes il fallait pour l'embrasser renoncer à son amour-propre, à ses certitudes et s'engager sur sa voie angoissée mais quel était en Péninsule la voie qui ne demande aucun sacrifice ? Roderik renoncerait à beaucoup et recevrait pour son humilité de nombreuses récompenses. Dérisoires pour l'homme imbu de lui-même, méritoires pour celui qui place son Roy au devant de son propre coeur.

La voie angoissée et resserrée de la vérité ou l'on abandonne le monde, ou l'on s'abandonne, fermant les yeux sur les gloires futiles dont se nourrissent ceux qui empruntent les larges allées pavées et stériles de l'orgueil et de la colère. Dans le Médian, Nimmio se plaisait à s'appeler duc et archiduc, il s'était laissé tenter par les pépites d'or brillant au fond d'un fleuve empoisonné et mortel - son Duché ressemblait au pays de Sgarde, son peuple frissonnait de peur à cause des bandits, sa cour factice ne pouvait plus se payer le luxe de paraître légitime et lui...qu'en retirait-il ? On se le demandait encore. Il préféra s'enfermer dans une réalité parallèle plutôt qu'oser affronter le réel dans toute son amertume.

Ogresque, il engloutissait les dernières richesses de son nom pour ne pas se résigner à manger le pain de cendres dont son peuple se nourrissait. Ses citadelles n'étaient rien moins que des châteaux dans les airs, son armée des statues de glace et son oeuvre, taillée dans le sucre. Quant à toi, tu avais embrasse la voie étroite et connu ses vexations - tu connaissais les cendres, l'amertume, la haine et les complots. Tu savais tout du renoncement et de la profonde vanité des combats de ce monde, ces luttes inutiles de vits et d'ego que se livraient les seigneurs depuis des temps immémoriaux. Pour un Roy, pour ce Roy, tu abandonnas l'idéal de conquête qu'on distillait des leur tendre âge aux fils des rois : point de terres, point de femmes, point de butins, point de gloire non plus. La couronne terne que tu portais sur le front te rappelait à quel point elle n'annonçait ni richesse, ni paix. Ce choix que tu fis de protéger Bohémond au péril de ta vie, ce serment prête à la légère pour satisfaire un régent et obtenir de lui des médailles qu'alors tu convoitais prenait aujourd'hui tout son sens. Il y a quelques jours encore, tu te demandais si ton choix avait été le bon, tu hésitais à faire marche arrière et à rejoindre le confort des voies mortifères qu'empruntaient tous les hommes mais à cette minute, au-dessus de Merval, tes doutes se volatilisèrent. Ce seul serment reparaît tous les parjures de Diantra - il suffisait comme témoignage. Tu avais atteint, croyais-tu, le bout de la voie et toutes les épines enfoncées dans ta chair et ton âme n'étaient rien à côté de la joie intérieure qui irradiait ton corps meurtri.

Tu posas la main sur l'épaule de l'Arétan. Le soleil t'éblouissait. Tu le voyais mal mais tu le sentais bien, Tu lui dis alors :

- Levez-vous, Roderik, comte d'Arétria. Parce que vous avez cru en ce jour, le Roy ne vous oubliera pas.


Tu lui souris et sentis un courant d'air te caresser le dos. Avec lui ce furent le retour des fatigues et des soucis - sa brise te ramena au réel, dissipant le nuage de joie qui t'avait enveloppé. L'air se rafraîchissait, finalement...une première à Merval. Tu te réjouis de pouvoir encore sentir son souffle contre toi avant que tes sens, eux aussi, ne s’évanouissent. Roderik lisait-il les esprits ? Comprenait-il, au fond, ce qu’il venait d’actionner et toutes les pièces qu’il venait de mettre en mouvement ? Assurément ce n’était qu’une goutte tombée dans l’océan, sans trompettes ni éclats, mais une goutte…de trop ? Non pas. Depuis l’incendie et l’accident magique que tu attribuais, naïvement, à Lévantique, tu commençais à pressentir bien des choses : actions et sentiments, à croire que la membrane qui séparait ton âme de ton esprit finissait par s’élimer, peu à peu, laissant les deux énergies se regarder face à face. A mesure que ta vue faiblissait s’ouvrait un autre œil, sur un autre monde, où les couleurs sont plus vives et les corps impalpables. Sans y rien comprendre, tu acceptais cette étrange ordalie, cette mort à toi-même en ayant une grâce -si c’en était vraiment une- de pouvoir contempler, ou du moins c’est ce que tu croyais, le monde des esprits et le monde de la chair. Personne n’en savait rien, Lévantique s’en doutait certainement -ce qui expliquait peut-être qu’il ait le regard si perçant et toujours occupé à regarder dans le vide- car ce vide n’en était plus un. Tu ne voyais rien encore en Roderik mais tu percevais sa bonté d’âme, percée de défauts inhérents au cœur de l’homme, et cette simplicité devenue plus précieuse que le sel ou la glace ou le feu de Pharet.

Tu t’arrêtas un moment sur ces fumerolles invisibles et te demandas si cette colline était vraiment aussi sacrée qu’on le disait…cela expliquerait l’histoire de Merval et ce rapport équivoque qu’elle entretint vis à vis des mages et des dragons. Cela expliquerait pourquoi après tant de siècles de pentianisme sur le Royaume, les mervalois s’accrochaient à leurs coutumes et à leur foi pour le moins mystérieuse. Cela expliquerait cette profusion de temples souterrains, bien loin de l’opulence de ceux de la ville – l’un pour les morts et l’autre pour les vivants. Car il ne s’agissait pas uniquement de croire aux dragons mais de s’ouvrir à un autre monde, à une autre vision du monde, dans laquelle les Dieux ne seraient pas descendus pour donner bénédictions et outils, mais ouvrir des portes vers leurs demeures célestes et faire des hommes correctement éveillés de nouveaux dieux avec qui régner. Les voûtes mervaloises, loin d’être des toits, se révélaient être des portes. Les puits, loin d’enterrer, élevaient. Et les couronnes, loin de glorifier…condamnaient. Pour ce qu’il en fallait au moins un qui accepte le lourd fardeau du monde, pour que les autres, grâce à lui, puissent s’élever en paix…Un qui se condamne volontairement pour le reste. Pour ce qu’il fallait un père qui se sacrifie pour ses enfants. Voilà pourquoi Merval, il y a près d’un demi cycle, finit par tomber et se dessécher car il y a près d’un demi cycle, un père refuser d’embrasser son destin pour protéger sa descendance. Cette épiphanie, loin de te faire trembler de terreur, te laissa à tes mornes sensations…cela faisait bien longtemps maintenant que tu avais embrassé la voie du sacrifice. Ainsi, lorsque ton sang se mêla au feu de Pharet, les prophéties d’antan se réveillèrent de leur torpeur séculaire pour se récapituler – en toi. La couronne qui faisait que ton peuple et ses prédicateurs ésotériques t’adulaient, ce n’était pas celle chargée de diamants et de rubis que tu portais chaque jour, non…c’était celle du martyre. Tu aurais dû mourir cette nuit à Diantra, des suites de tes brûlures, mais les Dieux sans visages, en mêlant leur sang au tien, te conservèrent pour une autre mission : celle d’agoniser en silence et de supporter le fardeau de la vaine gloire pour que ton peuple puisse continuer à vivre dans l’insouciance…

Tu voulus trouver Lévantique et lui partager ta découverte…mais il n’était pas encore revenu de son séjour souterrain. Savait-il ? Etait-ce pour cela qu’il te soignait avec autant de diligence ? Et si cette malédiction divine était la cause de tous tes maux, pour quelle raison t’avait-il demandé pardon, car assurément le mage s’accusait des malheurs qui pleuvaient sur tes jours mais s’il savait pour cette malédiction, de quoi s’accusait-il vraiment ? Et pourquoi cachait-il son nom ? Et pourquoi n’avait-il plus l’apparence d’un Elfe ? Et pourquoi, encore, s’intéressait-il tant à Merval et à toi alors qu’il aurait pu se vendre à bien plus offrant que toi ? Et pourquoi – non. C’était inutile. Les questions auraient pu fuser encore par milliers sans que tu puisses trouver la réponse. A quoi bon ? A défaut de pouvoir répondre à celles-ci, tu pouvais répondre à celle du Royaume…Tu t’obstinais à croire, encore, qu’il y avait une solution claire à cet épineux problème mais plus le temps passait, plus tu comprenais Cléophas, que la solution aux troubles qui secouaient la Péninsule devrait être celle à tous les problèmes des hommes. Tu ne parvenais à trouver la médecine car il y avait autant de blessures que de personnes, toutes plus complexes les unes que les autres. L’homme était la cause de la peste rongeant le Royaume, c’est par l’homme que viendrait la guérison. Or, Cléophas, voilà bien longtemps que tu n’en étais plus un…

- Roderik, dis-tu le regard dans le vide, vous êtes témoin de ce que le souffle en moi s’épuise. Mon corps est une enveloppe déliquescente, mon esprit cherche le silence et mon âme le repos. Je sais bien que vous quitterez cette colline sacrée avec de nombreuses questions qui resteront sans réponses mais au moins croyez, Roderik, que j’ai fait tout ce qu’il était possible à un homme de faire, pour rester fidèle à la vérité des serments que j’ai prêtés. Je ne vous connais pas, Roderik, et il y a peu de chances pour que nos chemins se croisent à nouveau mais je tiens à vous le dire : n’abandonnez pas le combat, quelles qu’en soient les difficultés. Embrassez les brimades et les persécutions mais ne vous détournez pas de votre route, de cette route ô combien plus noble que celle qu’empruntent vos pairs. Gardez son tracé lumineux dans votre cœur et si le monde autour de vous est ébranlé par de fausses valeurs et de faux prêcheurs, retrouvez en votre for intérieur cette voie tracée, sinueuse mais tellement plus sûre – car peu sont ceux qui s’y aventurent. Du haut d’ici, regardez et voyez cette vie que mène ce Val. N’en soyez pas intimidé mais plutôt cultivez le souvenir de ses éclats de rire, de son profond mépris pour le reste du monde, de cette propension toute pharétane à s’abîmer dans un mélange de loisirs et de vertu car le reste des hommes en a tant besoin. Beaucoup d’étrangers croient que nous sommes renfermés sur nous-mêmes mais ce qu’ils ne voient pas c’est que nous sommes renfermés en nous-mêmes. Le véritable trésor que chérissent les princes comme les moines, il est là, Roderik – en nous-mêmes. Et si vous le trouvez un jour, vous comprendrez que toutes ces richesses sont trompeuses. Vous comprendrez que le reste du monde vit et voit à travers un miroir. Osez nager dans les profondeurs, osez chercher là où personne ne s’est aventuré. Osez descendre l’escalier caché et découvrir, sous les couches de chair de votre âme, une cité souterraine où règne un silence religieux…le silence d’avant la naissance des hommes, le silence de cette seconde avant que le premier homme n’ouvre ses paupières. Vous vous demandez sans doute pourquoi je me retrouve à vous dire ceci, à vous que je ne connais guère que depuis quelques heures…Je vous répondrai que je sais et que je ne sais pas. Je sais que c’est à vous que je dois le dire et je ne sais pas pourquoi. J’ai cru un temps pouvoir passer ses conseils à mon héritier mais les Dieux ont voulu que je devienne orphelin de fils. Pour moi, l’heure est passée et la clepsydre vidée mais je refuse d’enfouir les trésors que mes souffrances ont excavés. Que me sert-il de comprendre tout cela ? A moi rien, mais le vivant, le vivant, lui peut se lever et transmettre. Vous vivez, Roderik, et vivrez encore alors, de grâce avant que nos chemins ne se séparent, promettez-moi de vous souvenir de mes mots et de moi. Promettez-moi, avant de partir, de vous souvenir du pays de Merval et de son triste sire.


Tu le fixas, yeux dans les yeux : les siens brillants, les tiens laiteux. Après un moment à ses côtés, tu le pris par les épaules et le salua, collant tes tempes contre les siennes, avec lenteur et dignité. Le feu, en ton corps, reprenait…tu dérivais à nouveau. Tu ne sus vraiment s’il te rendit l’accolade. Tu te souvins avoir incliné le buste devant lui et être reparti, alors que le monde autour de toi se resserrait jusqu’à ce que tu ne voies plus rien, ne sentes plus rien que ces douleurs abîmant ton être. A un moment, tu vis un rayon du soleil du soir percer le voile grisâtre tombé sur tes yeux, tu suivis sa lumière comme une phalène cherche la flamme, et le vit tomber au coin d’une fenêtre sous laquelle se tenait l’Arétan. C’est la dernière chose que tu vis de lui. Une voix finit par te raccompagner, tu sentis son bras se glisser sous le tien pour te soutenir – autour d’elle dansaient d’autres fumerolles blanches et grises. Lévantique revenait de son séjour et comme toi désormais, il n’était pas seul…
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