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 De la friture près du port

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Gaston Berdevin
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MessageSujet: De la friture près du port   Mer 9 Nov 2016 - 17:05


Maître Abellon


Ce fut un ancien cloître avant d'être une auberge vétuste lui avait confié le seigneur de Boc, le chevalier qui lui avait conseillé l'établissement.

Au gré de ses innombrables allers-retours entre le Consistoire de Merval et le Concile de Scylla, Abellon avait eu l'opportunité de bagouler avec une horde de courtisans itinérants et de menus officiers faisant la navette entre les deux voisines. Ces incessants voyages marins lui avaient d'ailleurs passé le goût déjà peu prononcé pour la mer.

Froide, opaque et bleue, cette étendue stérile et plate n'avait jamais été pour lui qu'un moyen de faire des affaires. Elle reliait les hommes entre eux, la naviguer n'avait d'intérêt qu'en cela. Il ne comprenait pas ces gens qui s'enthousiasmaient, en bateau, pour autre chose que la vue d'une côte ou d'un port ami. N'être entouré que par la mer, n'avoir qu'elle pour horizon, la belle affaire ! Le grand large, ce n'était que l'occasion de se perdre ou de faire de mauvaises rencontres. Être seul dans un monde impropre à la vie, sur une coquille de noix infestée de forçats et de crapules tout juste bonnes à l'inconfort et la promiscuité d'un pont de quelques mètres carré, ça évoquait à Abellon les Enfers que le trépas leur destinerait. C'était un aperçu des Eaux inférieures, la promesse de solitude et d'hostilité que faisait la dame d'En-Bas à tous les mortels.

Abellon n'était pas un marin. Il s'était lassé de l'azur de l'Olienne, il s'était lassé du spectacle des côtes déjà trop vues, il s'était lassé de la conversation sèche de son garde du corps, un homme du gant taciturne, il s'était lassé des questions de son jeune valet. Il avait donc pris le parti de tailler la bavette avec les autres passagers qui s'ennuyaient sur le pont. D'où le chevalier de Boc. L'exilé diantrais en digne continental partageait l'aversion de l'ambassadeur pour la grande bleue. Le fait qu'elle facilita le transport des biens et des hommes à l'inverse d'Abellon lui en touchait une sans faire bouger l'autre, disait-il. Il n'empruntait la voie maritime que par commodité. Comme il menait un train de vie aussi dispendieux qu'au temps où il jouissait des rentes de son fief, il s'était résigné à apurer ses dettes en écoulant ses palefrois. Ne lui restait plus que son destrier et il refusait d'user aventureusement un des derniers symboles de son rang sur les sentiers marécageux de ce pays. Or arriver à la cour du chancelier ou du roi en piéton tenait du sacrilège pour lui. Prendre la mer était le seul moyen de préserver les apparences et garder la face.

S'il appréciait une chose chez elle, c'était sa bouffe. Boc était de bonne conversation, la préciosité de son accent diantrais était la seule ombre au tableau de ses dons d'élocution. Mais quand il parlait de poisson, le chevalier avait la pétulance d'un barde accompli. Il étalait la fresque d'une centaine de variétés de fritures et de panures, retraçait la généalogie des recettes, se faisait l'hagiographe d'un tel cuisinier transformé en bienfaiteur de l'humanité, blâmait un seigneur d'avoir servi des soles faisandées si vigoureusement qu'il semblait coupable du meurtre d'un roi. Alcoolique mondain et joueur compulsif, le gentilhomme mettait au pinacle un blanc âpre d'Ysari qu'il « préférerait au calice de Néera s'il arrosait un plat d'éperlans bien saucé » et répertoriait les meilleurs bouges pour plumer les étrangers dupes en savourant une honnête bouillabaisse. Cet homme criblé de dettes était pétri de bonnes adresses.

Et parmi ces adresses, il y avait « l'Amarre et la Mare », où le chevalier avait ses habitudes. Boc lui avait fait une description laudative de l'endroit, et les épithètes flatteurs ponctuaient tellement sa dithyrambe qu'Abellon soupçonna ce joueur et ce guide de tirer un intérêt secret à rameuter clients et pigeons dans l'établissement. Malgré une défiance que ne détromperait pas la maison de jeu, le marchand se laissa convaincre quand Boc l'exhorta, en tant qu'ami du jeu de mérelle et de l'architecture, à y faire une visite.

Comme toujours, la réalité ne fut pas à la hauteur de la brochure. Situé aux pieds des côtes du Pic de Clavel, coincé entre le mur de l'Arsenal et sous le quartier des forges, l'édifice qui se présenta aux yeux d'Abellon ne jouissait pas du meilleur emplacement. Le tapage perpétuel des maillets des chantiers navals et des enclumes des fourneaux descendaient sur l'habitant tout comme les pluies d'orages qui venaient déborder les canaux ensablés et sales qui striaient l'endroit. Seuls les ouvriers des quais et des arsenaux, les étudiants sans le sou et les putains défraîchies semblaient s'entasser, faute de mieux, dans les habitations. La faune locale fit peur à ce bourgeois d'Abellon et à ses deux comparses, son garde et son écuyer, pas en confiance non plus.

Autre détail qu'avait omis le chevalier de Boc : l'air piquait le nez. Entre la sciure des cales-sèches et la suie des fonderies, une large gamme d'odeurs empuantissaient l'eau des canaux et la bordée des ruelles. Les industries voisines avaient pris l'habitude de rejeter les reliefs de leur activité dans ce coin-là. C'était loin des airs de glycine et d'oranger du reste de la ville ! En dépassant un canal près de la mer, Abellon crut même qu'une manufacture d'entrailles de poissons était installée alentour tant l'odeur était forte.

L'entrée de l'établissement faillit faire rebrousser chemin à ces honnêtes gens. Pour y accéder, il fallait abandonner l'espace de l'avenue qui faisait communiquer l'Arsenal avec le reste de la cité pour s'introduire dans une venelle de boue étroite où se trouvait une porte ridiculement immense faisant face au cul d'un trois-étages sans fenêtre qu'on avait dû bâtir plus tard. Deux hommes grands et armés d'épée hurlaient sur un troisième qui éclatait en menaces et en promesses de mort. L'aspect de ces ruffians qui servaient de factionnaires au rade aurait dû les détourner une bonne fois pour toutes de leur destination, mais la nuit, vite tombée sous ces latitudes, les accula jusqu'à la porte de « l'Amarre et la Mare ». Une inspection rapide d'Abellon et de ses compagnons leur ouvrit l'entrée. Comme ils passaient l'encadrement, le marchand confia son collier en or à son garde du corps.

Malgré les mise en garde de Boc, Abellon fut stupéfait par le contraste. Derrière les murs lézardés du cloître, un large réfectoire accueillait des chevaux et des serviteurs qui buvaient et mangeaient autour de grandes tablées. La chaleur des cuisines embaumait la pièce de fumets bien différents du voisinage, et à la fin de la pièce, des portes aussi grandes que celles de l'entrée étaient ouvertes sur une cour carrée où la fête battait son plein. Au centre, un pin parasol immense servait de poutre maîtresse à un toit de teinture pourpre qui recouvrait le ciel. Un firmament artificiel de lumignons en guirlande éclairait d'une lumière falote et multicolore la foule réunie qui circulait, s'asseyait, jouait, dînait et buvait. Dans la pénombre, des accents de partout s'élevaient, les aboiements de deux chiens devenaient couinements sous la gueulante de leur maître, la voix miellée et faible d'une courtisane invitait Abellon aux confidences. Lui fendait la presse prudemment, les yeux rivés sur les colonnes roses des coursives. Il avançait vers l'arbre et se rapprochait des tables où des plans de mérelle dessinés à la craie avoisinaient des plateaux du jeu en bois précieux.

Il semblait y avoir tournoi, s'expliquait Abellon en embrassant d'un regard la diversité incroyable des personnages assemblés. Parmi les pourpoints des seigneurs et les frusques des pirates, il aperçut la barbichette d'un mage de l'Arcanum qu'il était certain de reconnaître et crut même voir les iris rougeoyants d'un elfe noir. Son regard était fatigué d'être surpris alors il s'accrocha à une partie qui se déroulait à la première table que le vieux marchand et ses compagnons croisèrent.


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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Jeu 10 Nov 2016 - 16:30


Trop de monde, songeait Roderik avec agacement, alors qu'il tentait tant bien que mal de se frayer un chemin parmi cette masse hétéroclite. Un peu plus tôt, il pestait contre l'odeur de vase qui montait des canaux pour lui chatouiller les narines ; à présent l'odeur de friture, si elle chassait la puanteur, emplissait la cour d'une atmosphère lourde et entêtante qui, mêlée à la chaleur et aux bruits de la foule, lui donnait plutôt mal à la tête que l'eau à la bouche.
Il regrettait déjà d'avoir suivi les pas de son écuyer Athaulf jusque dans ce traquenard. Il est vrai que ce bouge valait le coup d'oeil, du point de vue d'un voyageur en quête d'exotisme ; mais Roderik n'était pas curieux, et cet endroit, loin de lui procurer la sensation agréable de dépaysement que cherche l'explorateur, lui foutait carrément le cafard. Ah ! Qu'il était loin, son doux pays aux immensités vides ! Qu'elle était loin, la malelande où l'on pouvait chevaucher toute une journée sans croiser âme qui vive ! Même la citadelle lui manquait ; la presse des courtisans en Arétria était plus clairsemée. Il n'y avait que lors des campagnes, dans les camps militaires, que l'on voyait tant de gens entassés dans des espaces aussi réduits ; mais l'on était pas en campagne, et ces gens n'étaient pas ceux de Roderik. Quant aux tavernes arétanes, Roderik ne s'y rendait jamais, mais il y avait fort à croire qu'on ne s'y adonnait pas à d'étranges jeux comme ici, et qu'on s'y contentait de picoler.

Fouillant la cour du regard, Roderik guettait un signe de son écuyer, dont il avait perdu la trace dans cette forêt humaine. Il se jura de lui faire passer un sale quart d'heure pour lui ré-apprendre les bonnes manières ; Athaulf avait tendance à oublier qu'il était au service de son maître, et pas l'inverse. Mais le gamin, comme lui, détestait la mer, et après une traversée interminable, s'était trouvé tout excité de poser à nouveau pied sur la terre ferme. Cela, Roderik pouvait le comprendre, même s'il ne s'était pas jeté tête baissée dans la gueule du loup mervallois. Mais peut-être ne savait-il plus s'amuser, tout simplement.

Il ne s'était pas rasé depuis le début de leur périple, si bien qu'une barbe fournie lui mangeait le visage ; une cape de voyage grise lui couvrait les épaules, d'un tissu de qualité mais sans grande ostentation. Bien malin celui qui reconnaîtrait le comte d'Arétria, d'autant plus qu'il n'avait jamais fichu les pieds ici, et qu'il n'y connaissait personne ; si bien qu'il avait jugé inutile de couvrir son visage - cela n'aurait fait qu'attirer les soupçons, car seul un intrigant ou un proscrit sort de chez lui encapuchonné. On lui devinait néanmoins une certaine aisance : deux hommes le suivaient de près, et si leurs simples manteaux dissimulaient leurs poignards, leur air peu commode les identifiait rapidement comme des gardes du corps. Une jeune femme au teint hâlé, vêtue d'une étoffe légère d'une sorte que Roderik n'avait jamais vu, le remarqua et lui sourit ; elle était jolie et il y avait une espèce d'élégance dans sa démarche et ses manières qui vous charmait en un rien de temps, mais son sourire était trop artificiel pour qu'on s'y trompe. Roderik n'avait jamais été avec une prostituée. Dans son pays, elles étaient souvent laides ; même les plus agréables à voir avaient souvent ce petit défaut qui, dès que vous le remarquez, devient rédhibitoire. Des dents manquantes, ou gâtées, ou une peau abîmée, ou une élocution peu engageante. L'odeur, aussi, parfois. Mais celle-ci ne leur ressemblait pas ; et elle avait cet étrange bronzage, si inhabituel aux yeux d'un arétan, qui lui conférait ce charme exotique qui ne laissait pas indifférent. Il se demanda ce que cela ferait, que de faire l'amour à une inconnue, même contre de l'argent. Mais il se méfiait, et l'attirance ne faisait qu'attiser d'autant plus sa méfiance ; c'est qu'il se trouvait dans le sud, et qu'ici tout avait un air étrange, tout semblait magique, et cet attrait pour les choses occultes se retrouvait jusque dans l'ostentation des parures et l'architecture des bâtiments. La prostituée cherchait peut-être à le séduire au moyen de quelque magie elfique ; peut-être était-elle même de cette ascendance-là, ce qui pourrait expliquer son étrange couleur de peau. On disait que les estréventins avaient souvent la peau hâlée, mais on disait aussi que les estréventins forniquaient avec toutes les races, y compris les sombrelfes.
Il passa son chemin sans répondre aux sollicitations de la courtisane.

C'est à ce moment précis qu'il aperçut Athaulf, et Roderik ouvrit de grands yeux ronds, comprenant qu'il n'allait pas aimer la suite : le gamin avançait à grands pas, l'air furibond, bousculant les gens autour de lui ; alors, parvenu près d'une table de mérelles, il se mit à invectiver un homme d'un âge respectable qui jusqu'alors assistait à la partie en spectateur innocent.

- C'est lui, le tricheur ! gronda Athaulf, pointant le vieil homme du doigt, et le ton de sa voix trahissait le fait qu'il soit déjà un peu éméché. On jouait et il m'a arnaqué de quinze écus, l'enfoiré !

Et alors qu'il s'apprêtait à lever la main sur l'homme - et vraisemblablement à essuyer une sévère correction des gardes du corps de sa victime - le bras d'Athaulf fut saisi juste à temps par la poigne ferme de Roderik. L'écuyer protesta, tourna la tête, prêt à insulter celui qui le retenait ; puis prit un air tout penaud en reconnaissant son seigneur.

- Comte Roderik, je... pardon...
- Ferme-la, abruti, répliqua sèchement Roderik, d'autant plus furieux que cet imbécile venait de balancer son nom devant des inconnus sans réfléchir. Qu'est-ce qui se passe ici ?
Athaulf, s'apprêtant à répondre, jeta un regard au marchand ; sa mine déconfite ne fit que s'intensifier.
- Oh, la boulette. Je me suis trompé de type.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Jeu 10 Nov 2016 - 22:29


Maître Abellon


« Une méprise, seigneur comte, une simple méprise... » dit Abellon dans une courbette, sans trop se forcer non plus.

Lui qui avait essayé de se fondre dans la masse, qui avait fixé la partie de mérelle et prié qu'on le prît pour le décor, voilà que la providence décidait de faire tout l'inverse de ce qu'il souhaitait : se tenir loin des feux de la rampe. Après tout, la providence est une pute et elle s'ennuie, comme tout le monde, aussi décida-t-elle de lui mettre sur le râble un Arétan ivre et gueulard.

C'était allé très vite. Abellon vit le regard d'un voisin s'écarquiller, et puis entendit un accent tonifié par le vin qui lui rappela l'incident à l'entrée. Ca le pétrifia. Il se concentra de toutes ses forces sur le plateau de mérelle comme un gosse s'enveloppe dans ses couvertures, en espérant que ça passe, que ça n'est qu'un rêve. Il feignait l'indifférence fantastiquement mais il tremblait en dedans. C'était pour lui ces imprécations ? Ô dieux, faites que ce ne soit pas pour lui ! Tricheur, lui ? Mais il n'avait même pas joué une fois ! Et tricher au jeu de mérelle ? Impossible, positivement impossible ! Il se persuadait sans succès que cette voix prenait à partie une autre personne tout en cherchant dans sa mémoire la trace d'un jeu de carte, de dés, de hasard en somme qu'il aurait pu apercevoir sur les tables de l'établissement.

Et puis il sentit une main le bousculer. Il se retourna par instinct et vit avec horreur cet homme qui le désignait. Ah ! Qu'il était laid ! Cette broussaille de barbe, ces éclairs de regards, cet index accusateur ! Abellon voulut détromper la jeune brute mais sa gorge nouée ne produisit que des bredouillements. Spectateur impuissant, le bourgeois terrifié voyait son propre garde se placer, le froncement des sourcils alentours à lui jetés et cet homme, ce pisse-lait qui armait son bras pour lancer un coup dans sa figure. Dans sa figure à lui ! Ô dieux, le scandale ! Il ferma les yeux dans une grimace apeurée mais le gnon le vint pas. Son agresseur grogna quelque chose derrière lui, le marchand rouvrit grand ses mirettes.

C'était un grand barbu qui servit de deus ex machina à cette effroyable bévue, et vu comme la jeune crapule se liquéfia devant son regard, Abellon en déduisit qu'il était le chef. Son héros ! A l'instant Abellon aurait bien commandé une sculpture de ce méchant bras arrêté par son sauveteur courroucé.   L'agresseur implora quinaudement le pardon de son maître, le comte Roderik. Le comte Roderik !

Le comte Roderik, vraiment ? Pendant que le chef demandait des comptes à son écuyers, les propres gens d'Abellon en profitèrent pour se mettre devant leur patron. Lui reprenait au plus vite un peu d'allure. La surprise lui était passée, l'humiliation le cuisait. Le seigneur d'Arétria, ici, dans les basses fosses de Merval, à un mois de ses fiefs, vraiment ? Cette cape grisâtre, cette gueule hirsute, c'était le héros d'Amblère ? Les deux gueules cassées qui l'encadraient étaient-elles Saint-Aimé et Brochant ? Et la jeunesse qui avait failli lui en mettre une, c'était la princesse d'Ys sous déguisement, tant qu'on y était ?

De nouveau maître de ses moyens, l'ambassadeur interrompit les explications du jeune Athaulf pour s'adresser à "Roderik".
« Une méprise, seigneur comte, une simple méprise... » Une légère – très légère – révérence courba l'échine d'Abellon qui évitait soigneusement les regard des quatre reîtres. Il flairait une combine. Ces gens-là étaient des bandits, ça crevait les yeux. Cet accent arétan, ces sales têtes, tout était clair à présent : il avait affaire à des gens d'épée qui cherchaient à lui soutirer de l'argent. Par quel moyen, Abellon l'ignorait, mais il ne comptait pas leur laisser le loisir d'essayer leur arnaque sur lui.  Et encore moins d'esquisser l'ombre même de ce qui pouvait ressembler à une provocation.

« Seigneur Roderik, quel plaisir ! Permettez que j'offre à vos hommes et vous le meilleur vin que ce lieu puisse offrir, en l'honneur de vos exploits d'Amblère ! » Il se retourna vers son valet et lui ordonna à l'oreille de trouver un litron de la pire piquette pour ces enfants de putain. Le jeune disparut dans la masse.



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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Lun 14 Nov 2016 - 8:56


Avisant le vieil homme avec circonspection, Roderik retint un soupir. Non content que son idiot d'écuyer ait trahi sa couverture, voilà que cette espèce de bourge répétait son nom à haute voix et lui faisait fête ; pour la discrétion, on repasserait. Réprimant une grimace à chaque occurrence du mot "comte", Roderik s'efforçait de donner le change en adoptant un air serein, comme si sa présence ici n'était aucunement un mystère, comme s'il n'y avait rien d'anormal dans cette situation rocambolesquement merdique. Nul n'était dupe, évidemment ; si le tumulte de la foule leur évitait de trop se faire remarquer, il y avait quand même pas mal de têtes tournées vers eux, et ça causait, ça causait, avec autant d'entrain que des commères au marché aux poissons. Le bruit bientôt courrait qu'on l'avait vu à Merval ; si la rumeur venait à remonter dans le nord, il faudrait s'efforcer de la démentir. Par bonheur il avait fait en sorte qu'on le croie actuellement cloué au lit, malade comme un chien et à l'article de la mort. L'imagination aidant, les arétans auraient du mal à se défaire de l'image de leur suzerain gerbant dans un seau et se déféquant dessus, voire inversement, et on prendrait ces calembredaines venues du sud pour des... calembredaines.
Mais, tout de même. Prudence est mère de raison, ou de sûreté, je ne sais plus ce que l'on dit.

- Vous êtes bien aimable, l'ami, lança prudemment Roderik. Ce serait plutôt à moi de m'excuser du comportement honteux de mon serviteur, mais soit ! J'accepte l'invitation.

Il eut été de mauvais ton de refuser, et cela n'aurait fait qu'attiser les soupçons ; surtout, cela permettait à Roderik de garder celui-là à l’œil, avant qu'il n'aille baver en ville sur ce qu'il venait d'apprendre. Il toisa son vis-à-vis l'air de rien, cherchant à se faire une idée du bonhomme : des cheveux grisonnants, un bouc arrogant, de petites moustaches frisées, des fringues de m'as-tu-vu et un air de citadin borné ; difficile de dire s'il avait affaire à du gros bonnet, mais il y avait du négociant.
Et rien n'est pire qu'un marchand, songeait Roderik, mal à l'aise, qui tenait les bourgeois en horreur, ces grippe-sous qui réclament des droits spéciaux et des exemptions, qui endorment la méfiance des puissants par leur profusion d'or et de biens, qui tètent la mamelle du pouvoir jusqu'au jour où ils seront assez forts pour le prendre, ce pouvoir.

- Quel est votre nom, brave homme ? demanda Roderik, comme pour meubler le silence dans l'attente que le serviteur du marchand s'en revienne avec la vinasse - qu'il se promettait de ne pas toucher.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mar 15 Nov 2016 - 20:55


Maître Abellon


« Bah, bah, bah, non, non, non, allons, allons. » Quand le dit comte osait penser à haute voix qu'un de ses gens pût être en tort dans cette affaire, Abellon leva les mains en geste d'apaisement et psalmodia ces onomatopées comme un mantra qui guérirait tout. Ca faisait quand même beaucoup de « non » prononcés en si peu de temps pour être de bonne foi, mais avant qu'il ne se soit réprimandé d'ironiser auprès de ce traîne-épée qu'il avait juré de ne pas provoquer, un tiers s'immisça dans leur échange. Ce chevalier, diantrais et portant un nom à trois lettres, quelque chose comme de Bac, s'était levé de sa table pour aller saluer le comte Roderik. La naïveté ! Le marchand contint à grand peine un sourire condescendant pendant que le chevalier louangeait cet usurpateur, lui abandonnait la table qu'occupaient les siens et promettait de partir immédiatement prévenir sa femme, qui avait une cousine à Oesgard, de son arrivée à Merval. Enfin qui avait une cousine ayant des fermes à Oesgard. Du moins des terres où furent des fermes, avant qu'untel chef de guerre n'y mette le feu.

Les Diantrais partirent donc, et cette facilité scénaristique permit au vieil Abellon de reposer ses jambes en s'asseyant. Un ange passa une fois que les autres l'eurent suivi. Le silence, court certes, se faisait sentir. Il troublait qui plus est le marchand, encore à éviter soigneusement le regard des Arétans. Il ne comprenait pas le stratagème de ces escrocs. L'accroche avait été le coup de sang de l'écuyer, c'était comme ça qu'ils devaient approcher leur pigeon. L'amorce, il l'avait saisi également et l'avait trouvée presque admirable : ''Roderik'' laissait transparaître une crispation incolore, comme contenue, derrière sa mine calme. Il paraissait maîtriser derrière la tranquillité de son air un déplaisir ou un inconfort qui plissait son masque de façon malaisément percevable. Il faisait chuchoter son visage pour qu'on y soit plus attentif. Ces détails, le meilleur comédien ne les aurait pas renié. Ils donnaient au pigeon l'impression diffuse que le seigneur ne voulait pas être là. C'était une grâce qu'il faisait que de souffrir la compagnie de la tourte qu'il devait, par ce jeu subtil, plus facilement fourrer. Mais avec quelle farce voulait-on le fourrer ? A quelle sauce allaient-ils lui réclamer de l'argent ?

« Abellon, monseigneur, d'Hautval. Et loin de mes vignes pour les affaires de mon ami, le marquis d'Odélian, qui m'envoie pour son service à la cour du Chancelier le prince de Merval. » Il articula méticuleusement chaque mot de cette phrase. Il espérait que cette litanie de noms et de termes échauderait les appétits de ces gredins. Il essaya de garder la nuque un peu courbée comme il l'avait fait depuis le début, mais une bouffée d'orgueil redressa ses yeux. Il voulait voir, enfin voir, le regard du combinard et, très immodestement, y lire de la crainte.  






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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mer 16 Nov 2016 - 17:05


Si ce n'était de la crainte, le bon Abellon pouvait lire une franche stupeur dans le regard de Roderik ; avec un peu d'imagination, le marchand pourrait sans doute assimiler cela à de la peur. Autant le dire : Roderik était sur le cul, et c'était une chance que le chevalier diantrais - celui-là-même dont la bonhomie promettait de compliquer sérieusement ses espoirs de discrétion - leur ait laissé sa table, sans quoi le comte d'Arétria se serait retrouvé par terre.

Un ambassadeur du marquis d'Odélian à Merval, rien que ça ! Rien de bien extraordinaire après tout ; Roderik n'était pas le seul seigneur des marches du nord à chercher des réponses auprès du Chancelier du royaume. A ceci près que lui s'était donné la peine de faire le déplacement en personne, quand le marquis, pas fou, se contentait de dépêcher un émissaire de confiance au lieu d'endurer les tourments du mal de mer. Preuve que Roderik se donnait bien du mal pour pas grand-chose, en définitive. On pouvait s'étonner de voir le marchand faire si librement état d'une correspondance entre son maître et le Chancelier ; mais allons, le marquis d'Odélian, lui, n'avait de compte à rendre à personne, et si son héraut n'en faisait pas le secret, c'est que la chose était assumée au grand jour. Roderik, pour sa part, avait ses propres raisons de chercher la discrétion.

Seulement voilà, si ce type était au service du marquis d'Odélian, la petite virée de Roderik en perdait un peu plus de son caractère intime. C'est que ce diable de marchand ne manquerait pas de faire état de cette curieuse rencontre à son maître ; et si Odélian n'en avait pas rien à foutre, le bruit risquait de se répandre, et finalement d'arriver aux oreilles de Godfroy de Saint-Aimé, le marquis de Sainte-Berthilde et bien-aimé suzerain de notre cher Roderik ; et le doux Godfroy ne manquerait pas de se demander pourquoi son vassal s'était rendu à Merval, et quelle genre de merde il essayait de remuer.

Maître Abellon avait donc tout lieu de se réjouir, car une fois la surprise dissipée, il pouvait lire une espèce de crainte dans le regard de Roderik ; le comte était inquiet, et se demandait quelle posture il convenait d'adopter pour noyer le poisson. La meilleure manière de noyer le poisson serait peut-être de noyer ce trou de balle, songea-t-il, n'écartant aucune piste. Alors que faire ? Demander à l'ambassadeur s'il connaissait les intentions de son maître, quitte à lui révéler ses propres plans pour le convaincre d'observer le silence ? Roderik ne se fiait pas à un ambassadeur ; encore moins à un marchand.

« Eh bien, Maître Abellon, vous voudrez bien présenter mes respects à vot... à notre ami le marquis Gaston », dit finalement Roderik lorsqu'il se fut rendu compte que le silence durait depuis trop longtemps. « Cela fait un moment que je ne l'ai pas vu. » Et pour cause, depuis qu'Aymeric de Brochant l'avait envoyé paître dans ses prétentions sur l'Oësgardie, Gaston d'Odélian n'avait pas tellement fait parler de lui hors de ses frontières ; il n'était pas venu au grand tournoi de Serramire, boudant les festivités organisées chez son rival. Roderik avait cotoyé l'homme pendant la campagne contre les drows, mais il le connaissait finalement assez peu.
Toujours est-il que Roderik avait décidé de jouer la fausse transparence ; en demandant délibérément à l'émissaire de saluer son maître, il donnerait l'impression de ne rien avoir à cacher. Avec un peu de chance, on ferait peu de cas de sa présence ici, et la rumeur n'atteindrait pas les murs de Cantharel. « Un hautvalois », fit-il remarquer après un bref silence, revenant sur ce que le marchand lui avait dit ; « la réputation de vos vignes n'est plus à faire. C'est une chance pour le marquis Gaston d'avoir épousé une dame de la noblesse d'Ancenis, je ne doute pas qu'elle a su initier la maison du marquis au raffinement de vos cépages. J'espère que Dame Madeleyne se porte bien. »

Si Roderik avait pu imaginer que son interlocuteur le prenait pour un vaurien et un imposteur, il serait immédiatement entré dans son jeu ; mais bien ignorant des doutes qui tracassaient son interlocuteur, il suivait tête baissée la stratégie qu'il venait d'arrêter, sans prendre conscience un seul instant qu'il se privait d'un précieux atout : en évoquant l'entourage du marquis et les origines de son épouse, en mentionnant des détails qu'un homme du commun ou un détrousseur ignore souvent, il risquait de balayer tous les doutes de Maître Abellon à son endroit.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mer 16 Nov 2016 - 19:57


Maître Abellon


Loin d'imaginer les projets de baignades nocturnes auxquels son interlocuteur songeait, Abellon savourait sa petite victoire. Ah ! Cette tête qu'il faisait ! C'était déjà la deuxième fois de la soirée qu'il se serait volontiers commandé une sculpture, ici pour éterniser la surprise qui saisissait l'homme d'armes. Heureux comme un coq, le marchand croyait y lire une stupéfaction véritable qui balançait le masque du combinard par dessus bord. Le coquin avait eu de la merde dans les yeux et s'apercevait qu'il avait eu les mêmes yeux plus gros que le ventre. Bien fait ! Ca leur apprendra à s'essuyer les bottes sur son visage, à ces grosses brutes.

Le silence tendu fut interrompu, au grand dam d'Abellon. Son valet revenait accompagné d'un fût et d'un serviteur de l'établissement avec un large plat de fritures sur la tête. Quand le négociant lui décocha un regard scandalisé – le petit prenait bien des libertés avec son or – le servant lui apprit que le poisson avait été gracieusement cédé par les patrons en apprenant qu'on servait le comte d'Arétria ! Cette nigauderie fut saluée par un rire d'Abellon, bien plus à l'aise depuis qu'il avait révélé son identité. « Bon ! J'ai grand faim ! »

Et sans attendre il mit ses doigts dans les victuailles et bâfra sans cérémonie. Au diable les faux-semblants, il pouvait se les mettre au cul, le ''comte'', ses préséances ! Il graillait et lâchait des « certes, certes » distraits à Roderik qui le priait de passer le bonjour à son patron, faisant tout pour rendre sa compagnie des plus discourtoises. Ca n'arrêta pas le bougre pour autant, qui passait à présent aux salamalecs sur la famille. La bouche pleine d'Abellon grimaça quand le dit seigneur lui servit l'indémodable poncif du Hautvalois vigneron – lui, fils du plus gros maquignon de toutes les vallées, ne supportait ni les vignes ni ce cliché qu'on leur sortait à tout bout de champ. Il rumina plus pensivement les paroles qui suivirent, un peu surpris que cette grande gueule qu'il avait préjugé sans cervelle sache correctement sa généalogie.

Bah ! L'escroc était peut-être de bonne noblesse, ce ne serait pas le premier sang bleu désargenté qu'il croiserait. Et puis c'était un mariage, un important mariage, et pour discrètes que furent les noces, qui pouvait bien ignorer le destin de Madeleyne, la veuve de l'ancien marquis d'Odélian qui fut reprise par son frère le nouveau marquis d'Odélian ? Le bougre cherchait à se redonner un peu de stature en balançant des lieux communs de notoriété publique voilà tout. L'ambassadeur aussi pouvait jouer à ce petit jeu.

« Une grande chance et un grand bonheur, ces épousailles, certes. » commenta-t-il en finissant de mastiquer un lançon frit. « La marquise se porte à merveille, on ne la reconnaît plus depuis qu'elle ne porte plus le deuil de son ancien mari ; elle rayonne d'une joie nouvelle ; d'aucuns la pensent grosse du marquis. » En lâchant ce secret de polichinelle, il eut un sourire débonnaire tout en s'interrogeant de nouveau sur l'opportunité d'une telle union. L'Ancenoise était un choix étrange quand on y pensait. Il n'avait pas entendu parler d'une quelconque dot, et la fille n'était pas vierge. Son intérêt principal résidait même dans son fils, Christian, l'héritier putatif d'Odélian. Le mariage ici avait un sens en ce qu'il cimentait un nouvel ordre qui ne serait pas allé de lui-même si le nouveau chef du marquisat n'eut pas mis à ses côtés les reliefs de la famille de son prédécesseur Grégoire. D'un point de vue de politique extérieure cependant, les avantages étaient plus nuancés et le message qu'il envoyait, plus ambigu. Madeleyne avait beau être en froid avec sa sœur la dame d'Hautval, les Ancenis étaient supposément réconciliés les uns aux autres. Et malgré les extravagances de son mari le comte de Velteroc, qui avait voulu se faire élire roi, Blanche d'Ancenis n'en restait pas moins une excellente candidate à la couronne avec les filles qu'elle avait eu de son précédent époux Aetius d'Ivrey. Être l'oncle par alliance d'une reine pouvait avoir ses bénéfices, si jamais Gaston se laissait tenter par le parti alcynien.

Le marchand ne faisait pas partie du cercle restreint du marquis, seuls quelques Berdevin, Rochefort et Prademont pouvaient s'en vanter, mais le voyage en catimini de dame Madeleyne jusqu'à Ancenis lui donnait à penser. A quel jeu pouvait bien jouer son patron ? Etait-il en train de sonder les fonds de chaque parti prétendant au trône ? Abellon n'était-il à Merval que pour apprendre à combien le Chancelier prisait l'amitié du marquis d'Odélian ?

Son œil dans le vague refit surface et Abellon se rappela de la présence de Roderik. L'ordre de ses idées revint. C'était à son tour de répliquer, et il allait continuer dans le bavardage – qu'importe si quelques petites erreurs s'y glissaient ?

« Savez-vous, messire, que je vous ai vu en Oesgardie ? Vous étiez à la tête d'une formidable troupe de cavaliers arétans, mais on ne voyait que votre magnifique destrier blanc, Albeflamme. Par les dieux, c'est sûrement le plus superbe cheval éracien qu'on verra jamais ! »


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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Jeu 17 Nov 2016 - 16:20


Le comte haussa les sourcils, interloqué. Quoi, ce vieux grigou l'aurait vu en Oësgardie ? La farce était aussi difficile à avaler que le plat de fritures dont l'odeur entêtante, quoique agréable, titillait de façon mesquine son estomac encore convalescent. Pourquoi le marquis d'Odélian se serait-il, en pleine campagne, encombré d'un négociant en vin ? Certes les osts en guerre sont traditionnellement suivis d'une colonne de colporteurs et d'artisans de tous métiers, parmi-lesquels les prostituées occupent une place de choix. Mais enfin, celui-la n'avait pas le profil, c'était évident. Aurait-il, à son âge et avec son train de vie, supporté l'inconfort de leur marche interminable ? Et s'il avait effectivement, pour une raison obscure, mis ses pas dans ceux du marquis d'Odélian, Roderik n'avait aucun souvenir de sa ganache. Néanmoins il n'était pas plus physionomiste que ça, et un visage croisé une fois, cela peut s'oublier. Bon, admettons. Plus étonnante était la mention du destrier blanc, Albeflamme, soi-disant un eraçon ; si Roderik avait chevauché plusieurs montures là-bas - sa préférée, une jument blanche nommée Blanc-Cendre ayant trépassé à Nebelheim - il était certain qu'aucune ne portait le nom d'Albeflamme, et qu'aucune n'était eraçonne. Les arétans étaient en effet trop fiers de leurs propres chevaux pour céder à la mode de la monture eraçonne - quand bien même tout le reste de la péninsule préférait Erac, et que la prétendue supériorité du destrier arétan fut étonnamment méconnue hors des limites de la malelande.

« Hmm », fit simplement Roderik en songeant qu'il ne s'agissait là que de flatteries de la part du marchand qui cherchait à se faire bien voir. Le comte n'avait pas la foi de démentir ; il s'en fichait. « Vous me voyez ravi pour madame la marquise », dit-il, revenant sur le sujet précédent. « Odélian a bien souffert de la perfidie du Boucher du Médian. » Tout en rappelant cela, il ignorait à vrai dire où en étaient les relations entre la marquise Madeleyne et sa sœur Blanche d'Ancenis la Dame du Val, l'épouse du traître le comte Nimmio ; les deux sœurs s'étaient trouvées dans des camps opposés lorsque les maraudeurs de Velteroc et de Hautval avaient massacré les osts coalisés des domaines royaux et d'Odélian aux champs pourpres, près de Christabel. Intérieurement, Roderik espérait que les deux sœurs soient encore en froid ; Nimmio et ses alliés étaient les plus grands ennemis du royaume, car ces gens-là ne respectaient rien et tentaient de chasser du trône la dynastie qui l'avait fondé mille ans plus tôt. Il blâmait moins la Dame du Val que le comte de Velteroc, car il l'avait rencontrée et qu'elle ne lui faisait pas l'effet d'une méchante femme ; et aussi parce qu'il était plus enclin à pardonner une belle femme qu'un homme ambitieux. Mais elle n'en était pas moins complice des ambitions sans limites de son époux. Et plus ils seraient nombreux à dénoncer cette perfidie, plus grand serait l'espoir de voir un jour triompher le droit et la légitimité.
Evidemment, ce n'était pas le genre de choses dont on pouvait discuter avec un marchand.
« Je prierai pour la bonne santé de Madeleyne, et que Néera lui accorde, si elle le veut bien, un fils robuste qui saura venger Odélian. »
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Sam 3 Déc 2016 - 17:59


Maître Abellon


Il était cocasse de voir à quel point ces deux hommes se passaient à côté chacun à leur tour.
Cependant Abellon, sans la distance nécessaire pour voir le grotesque de cet échange, le trouvait plutôt irritant. Son petit piège à propos du cheval du comte n'avait pas pris, le bougre y avait même répondu avec une suffisance qui lui hérissa le poil. Et, non content de ne pas avoir la courtoisie de se couvrir d'un ridicule (certes toute relatif et perçu par le maquignon Abellon seulement) qui aurait quelque peu déridé le vieillard, voilà qu'il partait sur de la politique, et pas de la petite. Ni de l'agréable.

Quand il engagea la conversation sur ce qu'Abellon serait plus enclin à appeler les « incidents du Médian » par prudence, l'émissaire du marquis grimaça comme si on venait de le blesser à coup de couteau. Avec une virulence que son ton calme rendait glaçante, le comte finit par porter un toast à la vengeance d'Odélian. L'ambassadeur répondit par un « certes » qui suppliait qu'on change de sujet, tandis que son valet, qui semblait partager avec l'écuyer du dit comte une appétence pour la piquette de l'établissement, laissa, lui, parler son cœur. « Ouais ! Justice pour Odélian ! Dans le cul au Boucher ! »

« Mais dites-moi, c'est que je manque à tous mes devoirs ! » coupa Abellon de la voix la plus forte qu'il put. « En quel honneur le comte d'Arétria se trouve-t-il ici, à Merval ? Venez-vous recevoir la régence, Messire ? » Maintenant il appuyait son ironie avec une lourdeur mordante, fixant le supposé imposteur avec une insistance quasi inquisitrice dans le regard.


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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mer 7 Déc 2016 - 8:44


Si le braillement du valet arracha un sourire à Roderik, celui-ci fut aussitôt effacé par l'impertinence du marchand, dont la curiosité manifeste l'aventurait sur des chemins bien trop glissants. La mine du comte se fit plus sévère, et il était prêt à remettre ce satané bourgeois à sa place ; mais il songea qu'en le faisant, il ne ferait que donner du crédit aux suppositions de ce sale petit bonhomme. Sa bouche se tordit en un sourire fort peu convaincant, et il peinait à ne pas sortir de ses gonds tant le regard hautain de son vis-à-vis l'indisposait.

Il décida de noyer le poisson, et tant pis si le marchand ne mordait pas à l'hameçon ; au moins éviterait-il le sujet qu'il refusait d'aborder.

« Du tout, Maître Abellon, du tout. Je fuis notre grisaille automnale pour le soleil du sud, et je voulais, euh, goûter quelques spécialités locales », mentit-il en improvisant au plus vite avec ce qui lui passait par la tête. « J'adore bouffer », ajouta-t-il tout en se morigénant intérieurement pour n'avoir en tête que de si piètres mensonges. Afin d'y donner un peu plus de crédit, il plongea la main dans le plat de victuailles qu'il avait boudé jusqu'à présent, et se força à avaler un peu de ce poisson frit ; la graisse imprégnant ses mains se mit à couler désagréablement le long de son bras, remontant sous sa manche ; il eut un hoquet, et parvint de justesse à ne pas gerber.

S'essuyant la bouche, il poursuivit : « ça et les mervalloises, bien sûr, dont on m'a vanté les charmes. Je ne sais si vous êtes marié, Maître Abellon, mais chaque instant passé loin de ma bonne femme est comme une cure de jouvence. » Je devrais peut-être m'arrêter là, pensa-t-il alors. Allez, non, encore un dernier pour la route. « C'est que les donzelles ici ne sont point farouches, et l'on peut faire avec elles ce que l'on ne peut se permettre avec la bouche qui, un jour, embrassera nos enfants chaque matin. »
Hmmoui, finalement, j'aurais dû m'arrêter avant.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mer 21 Déc 2016 - 15:58


Maître Abellon


« HAAHAHAHAHAHAAHAHAAAAHAHAAHAHA. »
Un rire emphatique, un rire jaune, reçut les pitreries de l'imposteur. Abellon ne supportait simplement plus la compagnie de ce reître qui se payait sa tête. La promesse qu'il s'était faite de ne pas titiller cette bande de spadassins en manque de benoît à escroquer avait disparu. Ils ne semblaient même pas chercher à lui ruser quelques pièces d'or, d'ailleurs. Plus la conversation s'allongeait, plus le marchand avait la sale impression que ces Mallandois n'étaient venus l'aborder que pour le mystifier à titre gracieux. L'idée qu'il fût la dinde d'une farce purement gratuite et méchante au lieu d'être le pigeon d'une arnaque en bonne et due forme le révulsait peu à peu.

Comme le 'comte' bâfrait à grandes bouffées la friture qui lui dégoulinait de la gueule, des doigts et des bras, Abellon était incrédule. Les rumeurs qui venaient d'Oësgardie parlaient de deux tristes sires commandant les reîtres d'Arétria, Alwin et son ombre Roderik. Des hommes chevelus et grands, sombres et sévères. Ils étaient décrits comme deux cavaliers de l'Apocalypse ayant trouvé leur terrain de chasse dans les terres désolées du nord. Il ne faisait plus aucun doute que ce rigolo n'était pas le Roderik d'Arétria des récits.

« HAAHAHAHAHAHAAHAHAAAAHAHAAHAHA. »
Quand le bougre, le seigneur des pierres froides de Wenden, expliqua que lui, le vainqueur d'Amblère et le chef des pires brigands du nord, prenait des vacances de son épouse et voulait se faire briquer la vouge par les bouches des femmes locales, Abellon ne tint plus. La charade avait assez duré. Il s'époumona pour que son rire soit le plus long, le plus gros, le plus insultant qu'il pouvait. Son valet, au début, le joignit, pas mécontent de rigoler un coup avec son maître d'une salacité, mais se tut bien vite, gêné. Le malaise s'établit.

Abellon toisait silencieusement les plaisantins. Une moue presque dégoûtée assombrissait son visage. Il n'en pouvait plus, il fallait que ça sorte. Il allait se lever et leur assener leurs quatre vérités quand un esclandre attira l'attention de la table. A côté d'eux, un joueur jeta le plateau de mérelle sur le sol, et lui et ses amis commencèrent à crier sur l'adversaire, qu'ils accusaient de tricher et d'aller contre les règles. Sa manœuvre n'avait visiblement pas plu à ces gens-là, ils la lui interdirent et remirent le plateau sur la table, pendant que l'un d'entre eux lui expliquait calmement qu'il fallait jouer honnêtement ou ne pas jouer du tout. L'adversaire se laissait faire la leçon, impressionné par le nombre qui se dressait contre lui. Quand il pipa un mot sur des pions que les amis de l'autre replaçaient de façon fantasque pour faire l'avantage du joueur d'en face, ils crièrent qu'il était de mauvaise volonté. L'homme calme à nouveau lui expliqua qu'il ne connaissait visiblement pas bien les règles de ce jeu et qu'il n'y avait rien d'anormal à cela. Il valait mieux qu'il coopère. L'adversaire se résigna après avoir marmonné qu'il ne trouvait pas cela très juste.

L'affaire dura tant qu'elle fit perdre le fil de ses pensées à Abellon. Malheur à l'homme seul, pensa-t-il en fixant le visage incliné de l'adversaire qui contemplait le nouveau plateau. Le petit incident tempéra ses propres ardeurs. Il n'était pas chez lui se souvint-il, il était seul dans un pays étrange où il ne fallait qu'un regard pour provoquer une catastrophe. Que savait-il après tout de cet homme qui lui faisait face ? Il suffirait qu'il ait la faveur d'un seul puissant local pour rendre sa vie infernale. A son tour il baissa la tête, sa prudence revenait. Il oubliait ses projets de querelle.

« Je vous demande pardon, seigneur, » dit-il, le regard sur la table, « pardonnez la pétulance d'un vieil homme ivre. Aux femmes de Merval ! » toasta-t-il finalement en essayant de présenter sa meilleure mine. Il but en l'honneur des fellations la piquette qu'il avait payé en jetant des coups d'oeil sur la table voisine. Parfois il accrochait un regard et se détournait vite, mal à l'aise. Il proposa à l'usurpateur de l'accompagner pour faire un tour de la bâtisse et se décrasser les guibolles.

Ils parcoururent dans le silence les allées qui encadraient le grand arbre et la foule des fêtards qui se pressait sous lui. Les corridors et leurs colonnes étaient plus sombres et plus calmes. Le 'comte' lui avait fait l'honneur de marcher à son côté. « Dites-moi, que faites-vous ici, vraiment ? » La question, il la posait à l'imposteur. Il insistait sans agressivité, juste pour lui faire comprendre qu'il pouvait laisser tomber le masque et parler honnêtement.



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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Sam 24 Déc 2016 - 12:25


Intrigué par l'excentricité soudaine du marchand, Roderik n'en trinqua pas moins avec lui, plus par politesse qu'autre chose. Lorsque Maître Abellon lui suggéra d'aller se dégourdir les jambes, il hésita, sentant déjà venir le coup fourré ; il scruta quelques instants l'expression du bonhomme afin de déterminer si oui ou non, le but de la manoeuvre était de le mener dans un coupe-gorge. Bien sûr, un serviteur du marquis d'Odélian n'aurait aucun intérêt à faire cela ; mais Roderik n'avait finalement aucune preuve de ce que ce type était bien ce qu'il disait être. Lui non plus n'oubliait pas combien il était loin de chez lui, et combien il était aisé, dans cette cité voilée de mystères qu'était Merval, de disparaître.
Pourtant, faisant preuve de la plus grande des imprudences, il lui emboîta le pas.
Il le suivit, car les effluves de poisson frit et la mise à l'épreuve de son estomac fragile lui donnaient de plus en plus envie de dégobiller. Marcher lui ferait du bien. Et puis, refuser eut été admettre qu'il se sentait menacé, et le vigoureux comte d'Arétria ne craignait aucune menace de la part du vieux frisé.

Sitôt qu'ils se trouvèrent à l'écart, le bonhomme y alla sans détour d'une question qui ne manqua pas de déconcerter Roderik. Ce qu'il faisait ici ? Se méprenant sur les doutes de Maître Abellon, le comte ressentit de l'agacement ; voir un inconnu se mêler ouvertement de ses affaires n'était pas pour lui plaire, et s'il était juste que parmi les puissants tout le monde espionnât tout le monde, la moindre des courtoisies restait encore de le faire avec discrétion. Aussi, laissant à son tour tomber le masque, Roderik rompit avec l'apparente bonhomie qu'il avait feinte jusqu'à présent pour sauver les apparences ; le négociant s'était montré bien trop encombrant, et il était temps qu'il comprenne que le jeu avait assez duré.

« Messire Abellon, si votre seigneur le marquis d'Odélian veut me demander des comptes, qu'il le fasse en personne. Ce que je recherche à Merval ne regarde que moi, aussi vrai que les querelles privées de votre maître avec Serramire et Etherna ne sont point les miennes. » Il avait parlé avec calme, mais le ton était empreint d'une sévérité qui tranchait avec son badinage grivois de tout à l'heure. Le regard planté dans celui du marchand, dont le visage se découpait entre les ombres des colonnes et la lueur des lampes multicolores, Roderik guettait la moindre réaction de son vis-à-vis ; calme mais prudent, il se tenait prêt, en cas de besoin, à tirer sa dague si le fâcheux tentait l'entourloupe.
Mieux valait, cependant, ne pas gâcher la fête.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Dim 8 Jan 2017 - 17:11


Maître Abellon


Abellon n'eut qu'un regard en coin quand le seigneur changea de ton. La réponse ne l'étonna guère. Il n'arrivait pas à savoir ce que ce drôle de diable lui voulait, en vérité il pensait qu'il ne lui voulait rien de particulier. Il avait abandonné tout espoir de faire la lumière sur ce mystère et s'estimait simplement heureux d'avoir mis de la distance avec la foule du centre du cloître. Tout le monde était si bizarre ici bas. La faune locale était haute en couleur et incompréhensible, en particulier dans cet établissement, en général sur ce littoral. Bien qu'on l'eut envoyé à Scylla et Merval pour espionner les affaires locales et se lier avec les notables de ces nouvelles cités royales, il avait plus d'une fois hausser les épaules devant les pratiques de ces peuples. L'air païen et capiteux du coin le laissait pantois.


« Certes, certes, mes excuses » lâcha-t-il simplement. Ce que disait ce Roderik n'était pourtant pas totalement vrai. La venue du comte d'Arétria auprès du Gardien du royaume, s'il avait été le vrai comte, aurait été un acte hautement public. Une manœuvre politique d'une rare gravité avec ça. Tout le monde connaissait, même par le truchement déformant des bardes, les noces effroyables de Louis de Saint-Aimé, la dureté de son père, Godfroy de Saint-Aimé, envers la rosière d'Ydril, Azénor de Velmone, et son suicide, mais surtout les mots qu'avait prononcé le marquis. Lui qui avait affirmé le plus bruyamment la mort de Bohémond avait laissé penser qu'il pût être encore de ce monde. La formulation avait été maladroite, pour ne pas dire coupable, et le comte d'Arétria l'avait taclé durement sur cela. Voir ce même comte à Merval, ç'aurait été voir le plus puissant vassal des pays de l'Atral accepter l'idée que Bohémond fut bien Bohémond. Le fils d'Aetius et d'Arsinoé, le vrai héritier de Sainte-Berthilde, le vrai roi, serait reconnu par des partisans berthildois. Et si les choses cheminaient en ce sens, Cléophas aurait rallié Sainte-Berthilde et Serramire à son parti.


Un tel voyage, autant que les querelles entre Serramire et Odélian, n'avait rien de privé. Tout affectait le royaume d'une façon ou d'une autre. Aussi, s'il avait prêté le moindre crédit à ce comte-là, une fois sa syncope passée, Abellon aurait informé son maître de ce qu'il avait appris sur le champ.


Mais il ne le croyait pas. Alors il laissait le silence s'installer et admirait les colonnes du cloître tandis qu'ils en faisaient le tour. Il jetait parfois des oeillades rapides dans les recoins ombreux d'où se dégageaient les plaintes des voluptueux. Une marque sur le mur finit par accrocher sa curiosité, si bien qu'il ralentit le pas une minute. '6'. Le chiffre, seul et rouge, presque invisible, fit luire le regard du vieux bourgeois d'un éclair d'effroi.


« Croyez-vous aux dieux ?... » La question était stupide, aussi la reformula-t-il pour qu'elle ne fût qu'hérétique. « Croyez-vous qu'il n'est que les Cinq divins qui régissent ce monde, et qu'il en sera toujours ainsi ? » S'il ne pouvait parler politique, de quoi parler sinon de religion ? Abellon était un esprit assez vif et se pensait un peu libertin, ce qui avait séduit son nouveau maître le marquis d'Odélian. Pendant de longues années, sa curiosité avait été frustrée par la chape de plomb néerite qui pesait sur le Médian, les quelques conversations qu'il avait eu sur les mystères s'étaient résumé à des messes basses gênées ou des baragouinages avec des étrangers en escale au port. Son séjour dans le nord avait été libérateur en cela. La marquise comme le marquis, s'ils vous estimaient capables de jouer avec ces concepts dangereux, pouvaient instiller en vous les questions les plus étranges et les plus entêtantes.


Le vieux Médianais avait fait preuve de prudence sur la plupart de ces petits doutes métaphysiques. Il essayait même de les oublier. Cependant, une interrogation était plus prégnante que toutes les autres et était la plus saine à ses yeux et la seule qu'il fallait se poser. La venue d'un sixième dieu. Qui, vraiment, ne s'était jamais posé la question en regardant cet étrange astre qu'avait laissé le Voile, là, au milieu du ciel, immobile, impavide, attendant on ne sait quoi ? Aucun prêtre n'avait donné de réponse satisfaisante sur cette lune nouvelle qui trônait au dessus de tous les chefs. Aucun culte n'affirmait rien, et les murmures s'échangeaient.

Or était-il de lieu plus approprié que Merval pour murmurer des choses impies ? Les gens d'ici croyaient que leur baron était un dieu, il avait même vu des prêtres arborant les signes antiques des dracennes ici même.



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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Jeu 19 Jan 2017 - 9:10


« Croyez-vous aux dieux ? » La question, comme pouvait s'y attendre Maître Abellon, fit sourciller le pieux comte d'Arétria. Bien sûr qu'il y croyait ! Comment n'y croirait-il pas ? Il avait été bercé au son des prières à la DameDieu et aux autres depuis sa plus tendre enfance. Il avait grandi dans la crainte des Cinq, et Néera lui avait insufflé l'amour de la justice et des vieilles lois qui avaient fondé le royaume ; Othar, aussi, qu'il avait un temps favorisé dans ses prières lorsqu'il était passé de l'âge d'enfant à celui d'adolescent au sang bouillonnant, lorsqu'il se battait dans la cour du vieux fort avec ses camarades ; aujourd'hui il voyait encore en l'épée l'instrument de la justice, aussi partageait-il encore sa foi entre le coléreux dieu de la guerre et la douce mère des Hommes. Tout ce qui n'était pas pentien, toutes les prétendues divinités des autres mondes, il en avait vaguement eu vent ; mais cela ne l'intéressait pas. Racontars, boniments de sodomites et d'eunnuques dégénérés de l'Estrévent, trop corrompus à force de forniquer avec les elfes, pensait-il. Il n'avait guère conscience que nombre de fêtes annuelles auxquelles il se prêtait volontiers par tradition étaient un héritage païen plus ou moins récupéré et assimilé par le culte pentien au fil du temps ; Roderik était attaché à l'idée d'une foi indiscutable, et ce en quoi il croyait ne pouvait être remis en question. Si Maître Abellon avait cru radoucir le ton en engageant un sujet sur-lequel Roderik était aussi fermé, il se trompait lourdement.

« Les Cinq ont façonné ce monde, Messire Abellon, depuis qu'ils naquirent d'Iben et Alm ; puisqu'ils le régissent depuis la nuit des temps, n'est-il pas logique qu'il doive toujours en être ainsi ? »

Merval le surprenait à plus d'un titre, il est vrai ; il était là depuis peu, il n'avait pas encore rencontré le Chancelier, mais il avait déjà eu l'occasion de voir combien ces gens étaient étranges, différents. Par moments, il se demandait si c'était à cela que ressemblait le « lointain » Estrévent où il n'avait jamais mis les pieds. Comment une terre péninsulaire pouvait-elle encore abriter des hommes attachés à de fausses idôles païennes ? Roderik y voyait l'expression d'une rébellion, d'une provocation purement sociale ; il doutait de la sincérité véritable de quiconque prétendant vénérer des images draconiques. Eût-il rencontré pareil comportement sur ses terres que la répression eut été violente ; mais enfin, il n'était pas ici chez lui, il était venu presque incognito et n'entendait pas faire de vagues.

« La propension des mervallois à faire insulte aux dieux m'étonne », chuchota-t-il pour s'assurer que nul autre qu'Abellon ne l'entende. « On aurait pu croire que des centaines d'années d'appartenance au royaume leur auraient ôté leurs fausses idées. Comment un peuple si habile de ses mains, si raffiné dans l'art du bâtiment, peut-il s'accrocher avec tant de force à quelque chose d'aussi archaïque ? Ces gens-là savent des choses, Maître Abellon ; incontestablement cette cité est peuplée d'érudits, elle compte plus de grands esprits que mon comté tout entier n'en saurait abriter. Et pourtant ! C'est à croire que le savoir les pousse à l'impiété. Trop imbus de leur science, sans doute, ces hommes, avec tout l'orgueil de leur trop-plein d'intelligence, en viennent à narguer les dieux ; en niant leur divinité aux Cinq, peut-être cherchent-ils à s'attribuer une part de celle-ci, peut-être veulent-ils se mesurer, tous mortels qu'ils sont, à l'essence du divin. C'est de la folie furieuse, ne trouvez-vous pas ? »
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Mer 1 Fév 2017 - 13:07


Maître Abellon



« Furieuse, monseigneur, tout à fait furieuse. » Confirma Abellon plus pour donner le change au seigneur que par réelle conviction. Folie, les suderons l'avaient tous en eux, c'était certain ; de là à la dire furieuse, il y avait un monde. Il avait beau tenir dans le même dégoût viscéral que le comte les adorateurs de serpents et les autres sorcelleries orientales, le marchand ne pouvait pas jurer qu'il n'aurait été séduit par ces cultes si anciens et si craints s'il avait été Mervalois. Il s'était après tout laissé charmer par les thèses héré... farfelues des marquis d'Odélian, qui avaient le chic pour vous mettre le doute dans la tête. Or s'il avait été si perméable aux étranges idées d'un couple d'étrangers, n'aurait-il pas naturellement adhéré aux croyances nécromantiques et draconniques qu'aurait pu instiller son père s'il avait vécu sous le soleil de Merval ou de Thaar ?


Gaston lui avait confié un jour qu'il soupçonnait que chaque culte, chaque magie, chaque chose vraiment, n'était qu'une tesselle d'une mosaïque immense. Chaque mensonge était un des éclats du miroir d'Arcamenel, un reflet forcément tronqué mais toujours instructif. La vérité devait être distillée à partir de l'illusion comme l'alcool est extrait à partir de la pourriture. Et une fois qu'on s'était assez perdu dans le labyrinthe du Prisonnier, Néera pouvait être entrevue ; une fois qu'on avait été assez trompé par les chants du Barde, on pouvait entendre le silence plein et entier de Néera. L'exercice est difficile sinon surhumain mais il avait le mérite de sembler naturel : il fallait aller au delà des quatre éléments matériels pour atteindre la quintessence, l'éther néerite, en un mot la Vérité.


Mais y avait-il encore une Vérité depuis le Voile ?
Son patron en doutait. Il craignait que la Malenuit, sans précédent même dans les chroniques d'Anaëh, n'ait été la consécration d'Arcamenel. Le Prisonnier s'était libéré, il avait enfin bâti son Temple sur la terre, il avait soulevé sa demeure dans le ciel en signe de la victoire de sa malice sur les autres dieux. Abellon restait sceptique sur cette théorie mais les murmures de Gaston la rendaient séduisante. Le Menteur aurait pris les traits des divins pour semer le malheur et la discorde chez les elfes, les nains et les hommes tandis qu'il faisait triompher les elfes du Linoïn qu'il avait rendu fous des millénaires auparavant. Les royaumes n'avaient plus de rois et les Eldéens se répandaient sur la surface de la terre comme la peste noire. En Péninsule, une haute prêtresse de Néera avait même fait roi un usurpateur tandis qu'une élue de la déesse, châtelaine d'un autre usurpateur, avait répudié ce sacre. Au lieu de la Vérité, il y en avait mille. Ca fleurait bon la fin des temps.


« J'ai entendu les théories les plus surprenantes, à la vérité... » Sa phrase s'étranglait à mesure qu'il la prononçait. La rectitude religieuse du 'comte' estompait sa nature de pendard, et Abellon ne se trouvait plus les couilles de déballer sans pudeur son sac de doutes théologiques. « Mais quoi alors ? Les adorateurs de serpents ont beau être empêtrés dans des errements d'un autre temps, qui peut prétendre comprendre ce qui arrive au monde ? Comment vos... les prêtres ont-ils expliqué la logique de cette grosse lune qui a poussé dans le ciel ? Et Néera, pourquoi cacha-t-elle le soleil, pourquoi a-t-elle abattu les vivants et relevé les morts ? Pourquoi a-t-elle... donné la royauté à Harold du Lyron ? »


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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: De la friture près du port   Dim 12 Mar 2017 - 16:04


« Calembredaines, Messire, bilevesées, sottises que tout cela », rétorqua Roderik dans un élan de mauvaise humeur.
« Ne confondons pas les errements du clergé avec les volontés de la déesse ; imagineriez-vous un seul instant que la grâce de la DameDieu ait pu toucher un homme qui laisse son propre père moisir dans les geôles du Médian et qui pactise avec les pires ennemis du royaume ? »

Le sujet ne manquait pas d'agacer notre bon Roderik, qui ne pardonnait pas au clergé néerite cette sombre affaire. Au moins les hauts dignitaires avaient-ils eu le bon sens de désavouer la haute-prêtresse Lucillia ; non sans une certaine candeur, Roderik avait d'abord cru y voir un élan de lucidité qui l'avait rassuré : tous n'étaient donc pas aussi corrompus qu'il l'avait craint au premier abord. Mais, pas plus que la précédente, la nouvelle haute-prêtresse de Néera ne semblait se soucier de l'état du royaume ni du sort du seul véritable roi des Hommes. On l'avait vue à Diantra, officiant aux côtés de traîtres notoires ; à aucun moment elle n'avait prêché en faveur de Bohémond, à aucun moment elle n'avait appelé au rétablissement des domaines royaux et à la réparation de l'injustice. Roderik soupçonnait les hauts-prêtres de préférer le pouvoir qu'octroyait leur charge à leur foi en la déesse qu'ils prétendaient servir ; et en homme pieux qu'il était, il en souffrait beaucoup. C'étaient les signes manifestes du déclin de la chevalerie, de la foi et de la tradition, qui étaient les piliers de ce royaume malade.

« Les Cinq se jouent de nous, Messire Abellon. Chacun d'eux a mis sa patte dans le grand déferlement qui bouleverse les fondations du royaume. Et je gage que chacun d'eux avait ses propres raisons. Le Voile n'était qu'un signe avant-coureur. Peut-être Othar, dans sa colère, déchaîna-t-il à Christabel la violence des légions du Boucher du Médian. A moins que ce ne soit la soif d'âmes innocentes de Tyra. Je crois, moi, que Néera met notre foi à l'épreuve. Dans toute cette sarabande, il est aisé de s'y perdre, et le clergé lui-même s'est égaré... mais ne nous y trompons pas, Maître Abellon. Néera nous laisse le Choix du chemin à prendre, mais toutes les voies ne mènent pas à elle. Ne nous y trompons pas. »

Et sur ces paroles énigmatiques, Roderik planta là le bon Maître Abellon, le laissant seul avec ses doutes et les questions qu'il n'avait pas osé poser, des questions auxquelles le comte d'Arétria aurait été bien incapable de répondre. Car dans l'esprit de Roderik, les choses étaient fort simples : défendre Néera et défendre le royaume étaient un seul et même combat, et si sa rencontre avec le prince de Merval lui confirmait que Bohémond, l'héritier des premiers rois pentiens, était bel et bien vivant, alors il défendrait les droits de l'enfant-roi avec autant de ferveur que si la DameDieu elle-même le lui avait ordonné.


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