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 L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy

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Victoria di Maldi
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MessageSujet: L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy   Sam 12 Nov 2016 - 13:44


Jour 6
3ème ennéade de Favriüs
an 9 du 11ème cycle
.

Six jours. Cela faisait maintenant six longues journées que Victoria se traînait dans un carrosse qui la menait doucement mais surement vers Merval. Six longues journées qu'elle était balancée de gauche à droite à cause de ses routes mal entretenues. Un véritable désastre pour sa bonne humeur pourtant si coriace. Grégorio l'accompagnait – comme toujours – et comme toujours il se taisait dès qu'il s'apercevait de l'humeur maussade de la belle. Pourtant une conversation l'aurait bien aidée à lui faire oublier la rudesse du trajet et à faire passer le temps plus vite.  

Si seulement elle n'était pas forcée de courir après celui qu'elle cherchait… Si seulement le chancelier n'avait pas autant la bougeotte… Si seulement ce c** de régent avait daigné répondre favorablement à ses demandes plutôt… La Baronne n'aurait pas été forcée de se rendre si loin pour «simplement» prêter un serment.

Merval se fit enfin apercevoir, mais ce n'était malheureusement pas aujourd'hui qu'elle rencontrerait enfin l'homme tant désiré. Non, elle se devait d'être présentable, elle se devait de se rafraîchir et de se reposer un peu de ce long voyage. Victoria prit donc ses quartiers dans un hôtel particulier, ne souhaitant point déranger Monsieur à son palais, après tout, qui sait… cela l'aurait peut-être fait fuir une nouvelle fois.

C'est donc en milieu de matinée de la sixième journée de la troisième ennéade du premier mois d'automne de la neuvième année -notez la précision- que Victoria se rendit au Palais de Merval à la rencontre de Cléophas d'Angleroy, Gardien du Royaume, Prince de Merval, Grand Chancelier de sa Majesté Bohemond 1er, Vicomte de Merval… l'insaisissable bras calciné -on aime la précision ou on ne l'aime pas- pour y prêter un serment valide à l'encontre de l'enfant Roy.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy   Mar 22 Nov 2016 - 21:46

L’insoutenable longueur des couloirs du Palais commençait à te peser. Ces murs courbes, percés de petites fenêtres d’albâtre et ces fresques patinées par l’humidité et la suie te donnaient le tournis. Cette atmosphère surannée et pesante, la profusion des lampes à huile et des encensoirs se balançant dans les couloirs sans compter la foultitude de pages affairés en tous sens, un ballet incessant, enivrant, épuisant…Tu pénétras dans la grande salle du Porphyrion prête à s’endormir, son sol poli reflétant la lueur du crépuscule naissant sur les voûtes couvertes de mosaïques multicolores. Du haut de l’escalier de marbre noir, sous son dais pourpre, le trône te toisait : tu percevais son sourire narquois et tu le comprenais. Ce fauteuil, ces kilos d’or inertes, combien de princes avait-il vu naître et mourir ? Tu souhaitas tellement qu’il pût parler, lui, le témoin des âges mais tu sentais que son discours serait plus las que le tien. Tu avais quelque chose de ce siège, Cléophas. Triste constat, mais réel aussi. Placé là par la force du protocole, trempé dans les intrigues et l’histoire du Royaume…sans rien y faire. Sans rien y vouloir faire. Les pierres de la salle exhalaient encore un parfum subtil de rose et de jasmin, rappel discret du Consistoire qu’on y avait tenu toute la journée. Il y a quelques heures encore, tous les nobles du pays, tous les dignitaires du palais, tous les chefs des prêtres et des corporations s’étaient réunis dans la grande salle. On avait encore les gradins des Illustrissimes et des Clarissimes, ceux des Noblissimes, les stalles doublées de velours des Quêteurs, des Magisters, des Logothètes ; la chaire ouvragée du Chartulaire de l’Encrier, celle plus austère et drapée de serge noir de l’Orphanotrophe et les rangées réservées à l’Ordre des Alchymistes, à celui de Velyn et aux vestiges de l’Arcanum. Devant ces squelettes de bois vides tu paraissais si petit…qui étais-tu devant eux ? Et ce n’était là que Merval. Que serait-ce si le Royaume tout entier se réunissait sous un seul toit, des plus petits seigneurs aux plus grands, en passant par les marchands et les maîtres des cabales ; les prêtres et les ordres de chevaliers, d’archers, d’assassins et les archivistes et chroniqueurs de toutes langues et ethnies ? La nef de la basilique de Diantra ne suffirait pas à contenir un monde pareil. Il suffisait de voir comment les gradins s’élevaient sous les voûtes des bas-côtés du Porphyrion, rasant leurs clefs, s’entassant sur des dizaines de rangs tant la place manquait.

Tu regardas le sol. Les pages avaient retiré tous les tapis, tâchés de la cire des cierges et du vin des coupes. Le Consistoire dura un peu plus de douze heures : douze heures de débats et de discours à n’en plus finir, sans compter le cérémonial qui avait duré plus de quatre heures pendant lesquelles, revêtu des attributs des Princes de Merval, tu acceptas tour à tour les offrandes et serments de chacun des corps représentés. Perdu dans la fumée étouffante du benjoin, écrasé par le poids de tes vêtements brodés de perles, de rubis, de fils d’or et d’argent, ta nuque prête à craquer tant la tiare pesait lourd sur ton front tu te demandas plusieurs fois ce que tu faisais là, à écouter les tirades théâtrales des banquiers et des patrices proférées dans une langue archaïque que plus personne ne parlait en dehors de ces murs. Chacun parlait à son voisin, les mages et les alchymistes assistaient à ce spectacle, stupéfaits, Hespérion de sa voix tonitruante orientait les débats et calmait les ardeurs, te lançant de temps à autres des regards pour chercher ton approbation. Ce qu’il ne comprenait pas c’est que tu avais beau être là en chair et en os, ton esprit lui s’était enfui sur les ailes de la colombe, au désert, loin de la ville et de ses trahisons. A mesure que le temps passait, le monde muait, devenant un paysage de plus en plus flou, sans formes, ni sons, ni contours et il te semblait que tu glissais doucement dans ce monde créé par tes rêves. D’abord une minute de temps en temps, maintenant près d’une heure par jour. D’abord une simple vision, maintenant une réalité sensible. Toutes les tiares du monde n’y pouvaient rien : l’éclat des jours passés avait terni. Plus d’or poli mais de la rouille, plus de rubis mais de vulgaires galets. La dure réalité te rattrapait et elle te faisait peur : même Merval avait perdu de ses couleurs. Elle non plus n’avait pas été épargnée par la corruption rampante qui sclérosait petit à petit le reste de la Péninsule. Tes efforts permettaient au moins de limiter la casse élevant autour de cette bâtisse branlante un échafaudage rutilant mais lui aussi viendrait à rouiller. Et quand il s’effondrerait…

Tu n’eus pas le temps d’y penser. Le Grand Pappias te dira de tes divagations. La Baronne de Sybrondil s’était présentée aux portes semblait-il.

- Qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir ?
- Visite diplomatique, Serafein.
- Je me doute bien qu’elle n’est pas venue pour goûter des cerises. Pourquoi moi ? Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ?
- Je n’en sais rien, Serafein. Le mieux c’est encore de le lui demander.
- Vous l’avez déjà faite entrer ?
- Elle a été conduite dans les quartiers sybronds. Irai-je la faire venir ici ?
- Ici ? Non, non…trop de fauteuils vides, c’est sinistre. Faites-la venir dans les jardins plutôt. La vue sur les monts est magnifique à cette période de l’année.
- Une garde ?
- La même que d’habitude.
- Soit, Serafein.

Il s’en alla par la grande porte, privilège de son office. Tu lui emboîtas le pas mais obliquas vers les jardins en terrasse qui dominaient la ville. La fusion langoureuse des myrtes, des lentisques, des pins et des pruniers, les allées de citronniers et les parterres de fleurs de safran et de curcuma envoûteraient même le moins jardinier des hommes. Depuis la terrasse supérieure on apercevait le soleil vert de Merval, l’horizon des Verdesmonts qu’on appelait ainsi car il ne perdait jamais sa teinte émeraldine si profonde. Le crépuscule à Merval était long, déployant ses couleurs l’une après l’autre, chorégraphie maîtrisée des couleurs et des vents donnant à apprécier le seul spectacle qui soit plus beau que la cité elle-même : celui de la création assoupie. Un long temps passa. Un long temps que tu apprécias seconde par seconde, distillant chaque rayon de lumière, goûtant chaque grain de poussière atterrissant sur ta langue et goûtant la fraîcheur du soir et son humidité qui la ferait passer pour une rosée de printemps. Une bourrasque se leva depuis la ville, rasant le sol charriant une odeur de lavande et d’agrumes – la baronne. Avant d’être annoncée, avant même de s’être approchée de toi, tu savais qu’elle était proche. Cette odeur à la fois fraîche et poudrée, ce parfum si raffiné que tu détestais, typique des dames du Soltaar, il ne pouvait te tromper. Et de fait, en te retournant, tu la vis. Tu la vis comme tu vis un jour la princesse d’Ys. Elle en avait la démarche, elle en avait l’arrogance, elle en avait la superbe…et cette vénéneuse beauté. Sous ses airs de donzelle se cachait un vice profond, une intelligence peut-être, et la marque du sang. Clélia d’Olyssea en son temps avait arboré les mêmes sourires et les mêmes rondeurs, Arsinoé même parut ingénue à ceux qui la rencontrèrent pour la première fois mais les femmes de la Péninsule vont comme les brugmansias. Frêles et immaculées, elles n’en restent pas moins toxiques. Depuis quand les femmes étaient-elles devenues de fieffées intrigantes ?

Arrivant près de toi, tu lui souris en ouvrant les bras et dit d’une voix aussi suave que tonitruante :

- Votre Honneur ! Quelle surprise ! Rares ont été les occasions pendant lesquelles j’ai pu poser les yeux sur pareille beauté !

A contrejour, tu ne pus discerner si elle était sensible aux compliments. Sans trop attendre, tu continuas en disant :

- Nous sommes heureux de recevoir en nos terres la baronne de cette cité que nous appelons affectueusement notre « cousine ». Votre persévérance est remarquable, ma Dame et je me dois de vous présenter mes excuses les plus plates pour le voyage que vous avez dû faire, la traversée des marais est rarement plaisante, mais les récents évènements en Soltariel m’ont contraint à entretenir une cour itinérante, en attendant de trouver au Roy une capitale digne de son nom. Mais enfin je vous parle de Soltariel comme à une étrangère, assurément ma Dame, vous devez être bien plus au courant que moi des affaires qui s’y trament…


Il faut dire, Cléophas, que tu ne t’attendais vraiment pas à la voir débarquer chez toi pour une raison très simple et qui tenait en deux mots : Camille d’Aphel.
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Victoria di Maldi
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MessageSujet: Re: L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy   Sam 26 Nov 2016 - 20:31


Premièrement conduite dans les quartiers qui se faisaient nommer « Sybronds », Victoria n’y trouva point ses aises. Sans aucun doute, ceux-ci lui étaient personnellement réservés suite à son rang tout fraichement acquis mais il y régnait une certaine lourdeur, comme si les lieux n’avaient plus été visités depuis longtemps. Malgré l’entretien soigneux qui ne laissait paraitre aucune poussière, que le feu de cheminée était conservé à la perfection, la Baronne sentit un froid l’envahir. Un froid qu’elle tenta de chasser bien vite en effectuant les cent pas dans la pièce. L’attente de cette rencontre avait été longue, bien trop longue à son goût. L’assurance dont elle faisait preuve quotidiennement lui faisait aujourd’hui défaut, et pour cause ; Cléophas d’Angleroy n’était pas seulement le gardien du Royaume, il n’était pas seulement le chancelier de sa Majesté, le Prince de Merval ou même le possesseur de bon nombre d’autres titres ou de terres. Non. Il était bien plus que cela. Il était un homme. Un homme dont elle croisa souvent furtivement sa route lorsqu’il s’installa à Soltariel, là où la Maldi, encore inconsciente des responsabilités qui l’attendaient, n’était qu’une –simple- étudiante en magie. Sœur du Duc, mais avant tout étudiante. Son regard n’avait jamais croisé le sien, mais il se posa régulièrement sur sa silhouette. Il y avait quelque chose en lui qui ôtait les mots de sa bouche, quelque chose qui captivait son attention et qui laissait son esprit vagabonder au grès des senteurs qu’il dégageait. Ce parfum si délicat dont les arômes arrivaient à envouter les sens de la jeune femme et dont les effluves lui étaient dorénavant gravés dans la mémoire.

Et c’était cela, avant tout, qui l’effrayait. Victoria était là que dans un seul but : prêter serment au Roi, s’assurer que celui-ci se portait bien et se dévouer corps et âme à sa Majesté. Mais pas au prix de son désir de vengeance qu’elle couvait depuis l’assassinat de son frère et certainement pas au prix d’un trône qui revenait de droit à son neveu. Oui, c’était cela qui l’horrifiait. Se retrouver ainsi devant cet homme… Le seul et l’unique qui pourrait approuver ses désirs mais également le seul qui avait le pouvoir de la faire revenir à une triste réalité.

On la conduisit dans les jardins. La Baronne était seule, sans gardes ni même sans son fidèle conseiller. Victoria redoutait cette rencontre et la Baronne souhaitait qu’il y ait le moins de témoins possibles durant cette entrevue. Habillée d’une robe légère faite de soie Thaari, la couleur rouge de ce tissu mettait en valeur non seulement sa silhouette mais également sa peau dorée et ses yeux émeraude. La Dame ne remarqua point le bel horizon qui s’offrait à eux tellement elle n’avait d’yeux que pour cet homme qui s’approchait de plus en plus.

Accueillie bras ouvert, la jeune femme se retint toutefois de s’engouffrer entre ceux-ci, gardant un air sérieux mais décontracté au vu du petit sourire qu’elle lui offrait.

« L’on dit que la flatterie n’est qu’un simulacre de mensonges Votre Altesse. Toutefois… Vos compliments me sonnent comme un chant d’oiseau qui nous réveille paisiblement un matin de printemps. »

La jeune femme se permit une révérence puis reprit.

« Effectivement, je suis au courant de tout ce qui s’est passé… et se passe encore actuellement à Soltariel. » Son regard se voila légèrement, en souvenir à ce frère perdu, mort assassiné dans ce palais qu’elle ne reconnaissait plus. « Je comprends aisément vos déplacements. Après tout, il en va de la sécurité de sa Majesté, mais également de la vôtre. Ce coup d’état de la part du Dragon n’aurait jamais dû être et il mérite amplement son châtiment.  »

Victoria n’en dira pas plus, après tout, elle n’était pas là pour parler du passé mais de trancher sur l’avenir.

« Je ne vais pas abuser de votre temps plus qu’il n’en faut votre Altesse. Je vais donc directement venir au but. La Noblesse Sybronde -ainsi que moi-même- n’accorde plus aucune confiance en le Duché de Soltariel. Vous êtes pas sans savoir que le décès prématuré de mon frère, Feu Maciste di Maldi n’est pas d’ordre naturelle et son assassinat fomenté par l’Estréventine a laissé une plaie béante que je tente de cicatriser au mieux. Cependant,  et ce, malgré sa fuite, l’héritier légitime du trône ducale n’est autre que mon neveu, Athanase. Un enfant, tout comme l’est notre Majesté, mais un enfant légitime. Je m’en viens donc quémander que la Baronnie de Sybrondil puisse prêter vœux de vassalité, et ce, directement à la couronne. Le temps que les tensions qui occupent actuellement le Duché s’apaisent et qu’un compromis soit trouvé entre les prétendants au trône ducal ainsi qu’avec l’héritier légitime et sa famille. Je ne tiens pas à renoncer au Royaume pour autant. Sa Majesté et sa couronne sont pour moi des piliers qui maintiennent l’ordre dans le sud. L’indépendance m’a été réclamée par mes vassaux. »

Sans doute n’était-ce pas malin d’avoir sorti de telles paroles qui pouvaient être prises pour une menace mais Victoria voulait être franche et direct avec Cléophas. « Mais en toute sincérité Votre Altesse, je ne souhaites point en arriver là. »

Cette femme se serait sans aucun doute montrée plus fermée, plus arrogante ou même plus acerbe si elle s’était retrouvé devant un autre homme que lui. Mais Cléophas avait ce don de l’apaiser, et pour cela, il ne suffisait que d’un regard.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy   Mer 14 Déc 2016 - 17:14

- Allons, laissons les titres à ceux qui en tirent quelque gloire…


En écoutant la baronne parler tu ne pus t’empêcher de sourire. La femme, dans la pulpe de son jeune âge faisait preuve d’une détermination rare. On se souvenait des princesses molles, potiches enfarinées faisant mine de diriger un pays dont elles ne parlaient parfois pas la langue mais elle…que dire, Cléophas, sinon qu’elle était véritablement pharétane. Elle ne manquait pas de panache à venir ici, dans ton propre fief, sous ses atours les plus ingénus pour te demander à toi, le Prince qui faillit n’en être plus un, une faveur qui plongerait le sud dans la ruine totale. Tu en vins à regretter amèrement d’avoir un jour mis les pieds à Soltariel…du temps où tu n’étais que baron, les récits qu’on t’en faisait suffisaient à te provoquer d’intenses migraines et cette conversation en annonçait de nouvelles. Soltariel, Soltariel, le pays des princes éphémères ! Tu ne comptais plus le nombre de dynasties, de vendettas, de seigneurs qui peuplaient ce morceau de péninsule, la carte d’Ydril avait des airs de palimpseste avec ses seigneuries entrelacées, on tentait encore de trouver un sens à Ysari quant à Soltariel…tous savaient ce qu’il s’y était passé.

Sans crier gare, Victoria te lança à la figure toute l’histoire de ce duché instable, reprenant pour elle l’antagonisme de ses pères qui les opposaient au pouvoir ducal. Les sybronds avaient certes dilué leur héritage pharétan dans cette bourbe que les pentiens appelaient civilisation mais ils n’avaient rien perdu de leur défiance. Soltariel était érisienne. Sybrondil était oliyane. L’une froide et couleur-de-vin ; l’autre chaude et limpide comme les saphirs. La hiératique capitale du Soltaar vivait de magie, de rentes et parfois d’armes ; son indomptable cousine ne jurait que par le négoce et la mer. Les troubles ayant agité la péninsule et le cataclysme essuyé par le petit peuple avaient sérieusement entamé la bonne santé du commerce ydrilote. La chute précipitée de l’indigne régent portèrent le coup de grâce à cette ville qui se relevait à peine de ses luttes intestines. Malgré les tentatives de la princesse d’Ys pour redorer ce blason qu’elle s’était accaparée par des moyens retors, Soltariel ne faisait plus que vivoter, guettant ses frontières en prévision d’une guerre nouvelle ; aussi Sybrondil se distinguait-elle par sa stabilité et sa relative prospérité. Tournée vers le seul océan qui soit encore fertile, elle grossissait ses halles de marchandises et ses coffres de gros sous thaaris. Il n’en fallut pas plus pour que cette éternelle insoumise veuille se débarrasser de l’insoutenable et humiliante tutelle d’un pouvoir aussi vacillant qu’indolent. Tu ne le comprenais que trop, et pourtant…

- Je dois admettre, ma Dame, qu’en apprenant votre venue, je m’attendais à tout sauf à cela. J’entends combien la situation à Soltariel a pu être toxique, cela dit ces troubles sont en passe d’être résolus. Maintenant que l’opposition a été vaincue, les vrais soltaris, comme ils aiment à s’appeler, ne tarderont pas d’imposer un des leurs à la droite de la duchesse Tibéria, ce n’est plus qu’une question de temps. Comprenez-moi bien, ma Dame, je n’ai rien contre le fait que vous désiriez servir la Couronne directement, je m’en réjouis même mais je suis un homme de loi. Je ne peux en l’état retirer à Soltariel son plus puissant vassal sans autre raison que les quelques troubles qui secouent la capitale.


La situation était bien plus délicate que tu le laissais paraître. Tu savais bien ce qui se tramait de l’autre côté du petit golfe. Langehack puis Merval, puis Scylla…il fallait être idiot pour ne pas se rendre compte de ce qui était en train de se passer. Les guerres civiles répétées en plus de fragiliser la Couronne en ont écorné l’image et avec elle, celle de tous ses représentants, direct ou indirects. C’est l’ordre entier du Royaume qui avait était mis à mal, sa conception même du pouvoir qu’on remettait en cause. Tandis qu’au nord les seigneurs réclamaient une indépendance totale, au sud on voyait les marchands renverser les familles princières : à Langehack, Oschide avait mystérieusement réussi à convaincre les marchands et seigneurs de lui faire confiance –erreur qu’ils regretteraient amèrement- à Scylla les velléités sécessionnistes avaient été calmées en donnant une plus grande place aux scylléens dans la cour du Roy, Merval avait obtenu son indépendance…et Sybrondil ? Que dirais-tu à Sybrondil pour tempérer ses ardeurs ?

Il n’y avait rien à dire, Cléophas. Rien à faire. La vérité seule devrait suffire, aussi cinglante et désolante soit-elle.

- Qu’y-a-t-il au juste qui vous pose problème, ma Dame ? Soltariel est souffrante, elle n’aura jamais la force d’imposer ses décisions à votre peuple, à votre terre. De nos jours la vassalité et les serments s’étiolent, ils ne sont plus que de vagues notions que l’on brandit encore pour justifier tantôt un coup d’état, tantôt une rébellion – mais au fait, personne ne s’intéresse encore à ce que cela signifie d’être fidèle et loyal. Les vendettas ont tant ravagé le Sud que tous les princes passent leur temps à s’occuper de faire régner l’ordre, tant bien que mal, dans leurs propres demeures. Soltariel n’est pas une menace pour Sybrondil, elle ne le sera sans doute jamais. Si tel est votre désir que de vous séparer du Royaume, que puis-je vous dire, Victoria ? Je ne puis brandir le spectre d’une intervention armée car d’armée nous sommes dépourvus. La Couronne a été éviscérée et il ne s’est pas trouvé un homme juste sur toute la Péninsule pour tenter de panser ses plaies…des charognards, tous. Des vautours affamés, tous ces nobles. Ils se sont repus sur les restes d’un cadavre pourtant décharné. Il ne nous reste plus que les os et encore, ceux-ci se réduisent en poussière, ils se brisent en morceaux, ils ternissent à mesure que le temps passe. Le temps viendra, Victoria, où nous devrons vendre les regalia et le peu de demeures que le Roy possède encore pour assurer la survie de cette cour de fidèles désargentés qui nous ont suivi dans la ruine. Votre volonté de nous quitter est compréhensible, Victoria et je comprends que votre peuple fier ne veuille plus être un simple vassal…si c’est leur orgueil qu’il convient de satisfaire un temps, je puis ériger votre baronnie en comté en hommage à votre loyauté. Si c’est Sybrondil qui crie, je puis la déclarer ville franche afin qu’elle édicte ses propres lois en accord avec les coutumes sybrondes. Mais s’ils veulent plus que cela, alors ma Dame, ceci sera notre première et ultime rencontre.


Tu jetas un coup d’œil à l’horizon et à l’ombre que le Porphyrion projetait sur les dalles du jardin. Sans les Verdesmonts couverts de rouge et d’ocre, sans ces ombres discrètes, on croirait que le temps ne passe pas à Merval – que tout n’est qu’une seule et même saison…que rien ne change sous le soleil. Cette sérénité engluant la ville la rendait étouffante parfois, elle conférait à toutes ses scènes quotidiennes un air artificiel, flottant quelque part entre la vie réelle et la vie rêvée. La dentelle de pierre, les frises et les arcades d’albâtre du palais rajoutaient encore un peu d’extravagance à ce rêve angoissant…oui, les mervalois avaient le sens du rêve. Eternels observateurs, négociants depuis des millénaires les mêmes produits avec les mêmes marchands, ils vivaient le monde différemment. Voilà trois mille ans que le feu de Clavel brillait au dessus du port. Trois mille ans que se dressent les tours dans la ville haute. Trois mille ans que le temple des Cinq et sa coupole d’or veille sur le bazar et ses halles trois fois millénaires. Trois mille ans que Merval vit sans souci, sans autre souci que ses petits soucis, sans se soucier des guerres ou d’autrui. Sans autre orgueil que celui de sa race, la cité et ses habitants avaient conservé de Nisétis cette vision déformée du temps – semblable au flux et au reflux de la mer, ni brusque, ni lent, à mi-chemin entre l’éternité des Elfes, l’infinité des dragons et l’éphémère pentien. Tu regardas Victoria. Elle était jeune, comme les autres ; fière, un peu moins que les autres –espérais-tu.

- Suivez-moi, j’ai quelque chose à vous montrer.


Tu l’entraînas dans le ventre du Porphyrion, passant d’un dédale à un autre, arpentant des couloirs trop étroits ou trop hauts, aux dorures noircies par la fumée des lampes, des cierges et de l’encens, empruntant des portes dérobées débouchant sur des escaliers qui descendaient à des profondeurs insondables, lorsqu’enfin vous arrivâtes dans une rotonde aux allures de crypte. Les ogives magnifiquement sculptées, les piliers de marbre vert, le sol encore verni et les murs tapissés de figures fantastiques…ce n’était décidément pas une cave à vin. Il y avait au centre de la salle une table, entourée de deux lampes perpétuelles qui diffusaient une lumière verdâtre à la fois sinistre et rassurante. La table était massive, taillée dans un bloc d’obsidienne. La baronne s’en approcha et découvrit gravée à sa surface des inscriptions en plusieurs langues. Tu les redécouvris à ton tour, comme si c’était la première fois. L’inscription en langue commune était illisible mais on découvrait, cachée entre les reflets, une traduction en langue pharétane. Il y était écrit :

- « De ce jour et pour les temps à venir, le prince sera appelé baron de Merval et prêtera allégeance au saint Roy Phyram. De ce jour et pour les temps à venir, il n’y aura sur ce pays d’autres dieux que les Cinq ; d’autre Roy que le seul. Jusqu’aux temps nouveaux… ». Ceci est la table d’Ipsimer le Nélénite, l’homme qui rendit les clefs de la ville à l’envahisseur pentien et qui mit fin à trois mille ans de domination pharétane sur la côte…Cette table est presque indestructible. Inamovible. Je me suis toujours demandé pourquoi on avait gravé ces termes sur une table plutôt qu’un parchemin, comme cela s’était toujours fait. Et j’ai compris, il y a peu. Un parchemin se perd, se brûle, se déchire – pas une table d’obsidienne. L’indépendance nous a été volée par l’autoproclamé Roy des Hommes il y a moins d’un cycle…nous aurions pu nous rebeller comme tous l’ont fait et le font encore mais à quoi bon ? Les navires marchands se fichaient bien de la politique diantraise comme la plupart du peuple mervalois. Les Rois diantrais ne nous ont jamais demandé de les suivre à la guerre, nous n’avons pas souffert de lois humiliantes…en somme, nous n’avions rien perdu. Que notre fierté. Que notre âme. On gagne peut-être un surcroît de fierté à sortir victorieux d’une guerre ou à faire sécession mais qu’y gagne l’âme ? Que gagne l’âme à répandre la division dans des rangs déjà fragiles ? Qu’y gagne l’âme à cracher sur la main qui l’a nourrie pendant des âges ? Rien que de la suffisance, rien que de l’orgueil. Je crois en l’obéissance, ma Dame, j’y crois en tant que vertu et c’est au nom de cette obéissance que je sers aujourd’hui notre Roy, au nom de cette obéissance que je n’ai pas quitté la communion du Royaume mais ai, au contraire, reçu des mains du Roy à travers la Régente Kahina, cette indépendance que mon pays a tant désiré. On perd tout à prendre, Victoria. Mais on gagne toujours tout à attendre…

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Victoria di Maldi
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MessageSujet: Re: L'Insaisissable | Cléophas d'Angleroy   Dim 18 Déc 2016 - 16:35

Victoria avait suivi le chancelier, muette, écoutant ses moindres mots. Il y eu ensuite un silence face à cette dalle puis Victoria prit la parole.

« Soit. Sybrondil restera donc au chevet de Soltariel. Mais n’espérer pas le retour d’une bonne ambiance entre le duché et la Baronnie. La noblesse Sybronde estimera toujours que le nouveau couple ducale n’aura point les épaules pour gouverner et maintenir le sud à flot. Sur ce, chancelier, ce fut un plaisir de vous rencontrer. »

Au lendemain de leur entrevue, la Baronne quitta la cité de Merval dont elle gardera un excellent souvenir.

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