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 Le bétail muet [Roderik, Thibauld]

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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Le bétail muet [Roderik, Thibauld]   Ven 3 Fév 2017 - 20:50

Au seuil de la cour, tu te sentais désespérément seul. Quelques silhouettes bleuâtres animaient ce paysage morne et figé – Judith s’était évanouie pourtant, à cet instant, c’est toi qui étais pris de vertiges. Etait-ce le fait des tensions passées ou alors de réaliser que tu ne verrais jamais le Royaume unifié, tu ne pouvais le dire encore. Etait-ce cette potion astringente que Lévantique t’avait donnée ? Peut-être, ou en tout cas c’est ce qu’il te répétait depuis des jours maintenant qu’il ne fallait « jouer avec les dosages ». Qu’à cela ne tienne, si tu t’en étais tenu à ses doses, tu n’aurais jamais pu traverser l’Olienne et rester debout, dans le froid et l’humidité. Il en était de toi comme d’une corde tiraillée à ses deux bouts et prête à rompre, sans donner satisfaction à l’un ou l’autre des tireurs ; un morceau de chiffon froissé, prêt à se déchirer pour avoir été trop usé. Sainte-Berthilde et ses aigreurs, Louis et sa fierté, te rappelaient que le temps était venu, ou plutôt que le temps était passé depuis bien longtemps.

Qu’est-ce que cela aurait été, Cléophas, si tu avais péri lors de l’incendie, comme tu aurais dû ? Comme tout homme aurait dû ? Quelle serait la face du Royaume, de Diantra, de Bohémond – sans toi ? L’un des tireurs te disait à l’oreille qu’elle aurait été bien plus belle et brillante et l’autre bien pire or, et tu le savais, elle aurait été exactement la même. Elle avait toujours été la même. A quand remontait la dernière période de paix en ce Royaume ? Depuis que les seigneurs vivent, ils se sont toujours entretués pour un lopin de terre ou un joyau de plus à fixer sur leur couronne, tu n’y changerais rien. Tu n’y avais rien changé. De toute évidence, Cléophas, tu n’étais qu’un idéaliste de plus gravitant autour de la Couronne, un naïf jeté là par les Dieux, non pour le bien du Royaume mais pour t’écraser, une forme de malédiction larvée, disons. Elle avait belle gueule la malédiction, avec ses ogives encrassées par les âges, son sol de granites et de marbres ternis, ses créneaux verdis par la mousse et ses herses massives. Quelques torchères éclairaient les couloirs, révélant quelques tapisseries élimées ou brodées d’or, témoignant de la richesse de cette terre, de son âge aussi.

Après un long soupir, tu lâchas le pilier qui te servait de soutien pour errer à la recherche d’une salle secrète, intime, cachée derrière quelque mur ou escalier, dérobée des regards et de la science des hommes du Palais…en vain. L’Atral n’a pas le goût du secret et des murmures : ce qu’il pense, il le clame haut et fort ou c’est en tout cas ce qu’il veut faire croire. Tu te rabattis sur la salle commune, ordonnant aux gardes qui s’y tournaient les pouces d’aller chercher les deux seigneurs, où qu’ils soient. Seul sous les quelques baies qui transperçaient les murs épais de la salle, tu contemplais, transporté, les grains de poussière en suspension dans l’air, portés par le souffle du vent, par les allées et venues des uns et des autres, ballotés sans jamais se dissoudre, ils te rappelaient un peu cette pièce de théâtre qu’avait été ta vie jusque-là. Déraciné, comme autant de grains, te remettant entièrement à la volonté de Dieux sourds et muets, ne désirant que te poser une fois pour toutes au lieu du repos. Tu connaissais suffisamment Cantharel pour savoir que ce n’était pas le lieu de la paix, quand même on y tenait des Conciles pour éviter la guerre. Une voix te fit sursauter et quitter ta rêverie.

- Je dérange ?


Lévantique. Encore.

- Pour l’amour des Dieux, vous ne pouvez pas vous faire annoncer ?
- Je ne trouvais pas de gardes, Serafein.
- Ah, oui…oui, dans ce cas…


Tu ne dis rien, perdu, ébloui, pataugeant dans les méandres d’une inconnaissance épaisse qui commençait à te coller à la peau. Lévantique le vit, il s’approcha de toi à pas de loup, posant sa main contre ta bras et chose étrange, il parut se soucier de toi. Un éclair de compassion lui éclaira le visage et il dit, d’une voix assurément douce et sincère.

- Je venais m’assurer que tout allait bien, Serafein.


Tu n’y croyais pas et pourtant, tu lisais sur son visage une expression que tu n’avais encore jamais vue chez lui. Il paraissait…vulnérable. Cet homme dont on chuchotait qu’il n’avait plus d’âme, lui restait-il donc un cœur ?

- Tout va bien, Lévantique, merci. Vous pouvez y aller.
- Non.
- Qu’est-ce que vous avez tous à me dire « non » ? Qu’est-ce que c’est ? C’est la Journée du Saint Non ?
- N’essayez pas de changer de sujet, Serafein.
- Je ne change absolument pas de sujet, c’est vous qui venez m’agresser avec vos questions et vos non.
- Je n’en ai dit qu’un, Serafein.
- Oui eh bien c’en est déjà un de trop. Je vais bien, allez, partez, j’attends les seigneurs –
- Je sais qui vous attendez mais j’ai dit à vos gardes que les seigneurs se promenaient sur le chemin de ronde…
- Vous avez dit quoi –
- Je voulais avoir un peu de temps pour vous parler, Serafein et m’assurer de votre état. Les doses que vous avez prises…vous savez bien le risque que cela représente, Serafein.
- Je le sais et je l’assume parfaitement. Sans cela je n’aurais pas été là et vous le savez très bien.
- Je le sais.
- Alors pourquoi continuez-vous de venir me voir ? Je ne suis pas un bambin qu’il faudrait surveiller nuit et jour, Lévantique, je sais encore ce que je fais.
- Je le sais, Serafein.
- Si vous le savez, que faites-vous encore là ?
- Vous êtes angoissé, Serafein, et cela ne fait que rajouter à vos…maux.
- Que voulez-vous…vous avez bien vu ce qu’il s’est passé dans la cour. Evidemment que j’angoisse, l’avenir du Royaume est en jeu et je ne sais absolument pas quoi faire.
- Vous savez très bien ce qu’il faut faire, Serafein.
- Vous croyez que je me serais déplacé jusqu’à Sainte-Berthilde si je –
- Je ne parle pas de Sainte-Berthilde. Vous étiez angoissé bien avant de recevoir cette lettre…
- A…Absolument pas.
- Serafein, vous pourrez le nier tant que vous voudrez, mais toutes les potions du monde n’y changeront rien. Vous savez ce que vous avez à faire. Vous le savez depuis longtemps déjà…je ne vous apprends rien.
- Pourquoi me dites-vous tout cela maintenant ?
- Parce que je vous connais, vous et vos angoisses. Si vous voulez vous en tirer…
- Qu’est-ce qui vous dit que je cherche à m’en tirer ?
- Vous, ici. Et surtout depuis ce jour à Merval ou plutôt sous Merval.
- Parlons-en justement de ce jour. Dois-je continuer à vous appeler Lévantique ou devrais-je vous appeler Airecarë ?
- C’est un nom que j’ai abandonné il y a bien des âges, Serafein. Nous aurons tout le loisir d’en parler plus tard, votre premier invité arrive.
- Mon premier qu –


Un garde t’interrompit. Il était accompagné de Roderik. Tu cherchas Lévantique du regard mais il s’était éclipsé par une autre porte. Roderik s’approcha de toi, te laissant encore le temps de réfléchir à ce que venait de te dire le mage et il n’avait pas tort, le bougre. Le seigneur de Kelbourg arriverait d’ici quelques minutes, il te fallait saisir et profiter de ce moment seul à seul avec lui, le premier depuis son départ de Merval. Tu savais ce qu’il fallait faire…en fait, le savais-tu vraiment ? Lévantique se montrait si confiant, à croire qu’il savait mieux que toi ce qu’il fallait que tu fasses. Tes doutes te rattrapaient malgré que tu les aies laissés de l’autre côté de la Péninsule. Quelques secondes passèrent, fusèrent, et le voilà à deux pas de toi, à l’écoute…rappelle-toi, Cléophas, c’est toi qui voulais qu’il vienne te voir.

- Roderik, c’est un plaisir de vous revoir. Comme nous n’avons que peu de temps je serai concis. Je ne connais pas ce seigneur de Saint-Aimé et la soif avec laquelle il convoite ce trône de Marquis me rappelle bien trop celle qui animait et anime encore l’infâme velterien. Je ne peux décemment pas laisser les rênes d’un marquisat aussi puissant à un éphèbe qui plus est incapable de fédérer ses vassaux autour de lui. Quant au seigneur de Kelbourg, il m’a l’air bien fougueux…à choisir, je préférerais éviter la guerre et cet homme m’a l’air plus assoiffé de sang que d’amour…il resterait bien le baron d’Olyssëa, qui d’ailleurs n’est pas plus légitime à cette terre que Louis ne l’est au marquisat mais enfin il a au moins l’expérience du commandement. Vous, que dites-vous ?


Tu laissas flotter un petit moment de silence, scrutant tes trois chevalières. Les mots de Lévantique n’avaient pas quitté ton esprit : « vous savez ce que vous avez à faire » et en dépit des souffrances, des brimades, des cauchemars et des insomnies et de la mort rampante à tes pieds, tu hésitais encore. Ce qui était bon pour toi, l’était-il vraiment pour le reste du monde ? Il fallait que tu le fasses mais quel serait le prix à payer ? Tu voyais Roderik, si jeune, si fringuant encore, son œil enflammé, sa jeunesse non encore tannée par les guerres et les vexations du monde. Fallait-il vraiment que tu le fasses, Cléophas ? Trois chevalières…elles pesaient lourd, toutes les trois…

- A vrai dire, si je voulais vous parler, ce n’est pas uniquement pour la question berthildoise. Vous vous rappelez ce jour où je vous ai dit que la Couronne aurait besoin de vous ? Ce jour est arrivé, Roderik…Si je ne vous ai pas évoqué comme potentiel régent de Sainte-Berthilde, c’est parce que j’ai un autre projet pour vous...et vous êtes libre de le refuser…mais…


C’était ironique d’en arriver là, à Cantharel, tandis qu’on discutait secrètement de l’autorité réelle, ou non, du Roy. Tu hésitas encore quelques secondes quand une nouvelle giclée de sang te remonta l’œsophage, son goût amer de métal noyant tes papilles, empourprant tes dents et collant à tes amygdales et ton palais. Il te fallut encore le temps de déglutir mais la décision était prise.

- Roderik, fils de Ganelon…voulez-vous être le Grand Chancelier du Royaume ?
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Le bétail muet [Roderik, Thibauld]   Sam 4 Fév 2017 - 12:08


Face à Cléophas évoquant les potentiels candidats à la régence de Sainte-Berthilde, Roderik se trouva pris au dépourvu. Non pas qu'il soit si surpris de ce qu'on lui demandât son avis ; quand un garde royal était venu le chercher discrètement dans la cour, à la faveur du répit provoqué par le malaise de Dame Judith, Roderik avait bien compris que Cléophas souhaitait consulter les différents partis en tête-à-tête ; c'était, en effet, le meilleur moyen de démêler ce méli-mélo merdique en apaisant les tensions, car pour l'instant, les débats en assemblée plénière n'avaient mené à rien.
Pourtant, Roderik était pris au dépourvu. Quelle valeur Cléophas d'Angleroy donnerait-il à son avis ? Encore fallait-il qu'il en ait un, car le choix était franchement limité. Thibaud de Kelbourg ? Sigvald d'Olyssea ? Le premier était un homme par trop imprévisible, et Roderik doutait de l'opportunité de lui confier un pouvoir aussi conséquent. Quant au second, il présentait le même défaut que Roderik : il n'était pas Berthildois. Roderik se demanda, un bref instant, pourquoi Cléophas ne l'avait pas mentionné, lui. Devait-il en prendre ombrage ? Le Chancelier doutait-il que le comte d'Arétria put faire un bon meneur ? La vérité était qu'il l'aurait voulue, cette régence du Berthildois ; il avait été à deux doigts de tenter d'arracher par la force aux Saint-Aimé la citadelle de Cantharel, dans l'espoir que le Chancelier lui confia la bonne garde de l'Atral en récompense du service rendu. Mais il avait vu, depuis la mort de Godfroy et l'arrivée du jeune Louis, monter les dissensions entre les loyalistes et les séditieux ; il avait réalisé combien il avait sous-estimé la difficulté que cela pouvait représenter.

« Votre marge de manœuvre est limitée si vous souhaitez encore éviter une guerre en Atral », confia enfin Roderik ; il regarda rapidement autour de lui, s'assurant que Thibaud n'était pas encore arrivé, pour enchaîner : « je crois que Thibaud de Kelbourg ferait un tyran plus redoutable et aux humeurs plus changeantes encore que Godfroy de Saint-Aimé. Il m'avait assuré il y a quelque temps qu'il se battrait bec et ongles pour Bohémond, et que les Saint-Aimé ne lui faisaient pas peur ; et à peine avait-il senti le vent tourner qu'il me conseillait de me rallier au jeune Louis. Il continue de s'afficher comme le chef de file de l'opposition, et pourtant... vous l'avez entendu comme moi tout à l'heure, soutenant les prétentions de Louis. De quel bord est-il vraiment ? Du sien, je gage, du sien uniquement. Tout comme Godfroy qui, jour après jour, choisissait de reconnaître les prétentions royales d'Alcyne, puis de Bohémond, et même de revendiquer le trône pour lui-même, Thibaud ne cherche que son enrichissement personnel. Je ne prétends pas n'avoir jamais été animé d'intentions égoïstes, Cléophas ; mais il est des choses auxquelles je crois vraiment, alors que Thibaud de Kelbourg ne croit en rien. Vous savez, par chez nous, un proverbe dit que pour connaître le sens du vent, il faut mettre son doigt dans le cul d'un âne ; eh bien, j'ai l'impression que le seigneur de Kelbourg procède à un tel examen chaque matin, et que le vent est différent à chaque fois.
Quant à Sigvald... »


Roderik inspira profondément. Sigvald, Sigvald ? Il n'était même pas venu au Concile, et Roderik devinait bien pourquoi. C'était la mort de Bohémond qui avait permis aux Saint-Aimé de revendiquer Sainte-Berthilde, et à Sigvald de revendiquer Olyssea. Mais Bohémond était en vie, ce qui signifiait que Sigvald, tout comme Godfroy, avait usurpé son titre. Connaissant un peu le jeune « baron », Roderik était presque certain que Sigvald avait été de bonne foi ; sans doute avait-il sincèrement cru que le roi était mort. Pourtant, il s'était bien gardé de bouger de son domaine, et son absence en ce Concile était criante. A quoi cela rimerait-il que de retirer à un usurpateur le commandement de Sainte-Berthilde, pour le mettre entre les mains d'un autre ?

« Sigvald me paraît un homme juste et bon. Mais... le fait est, Cléophas, que sans un solide point d'appui dans le marquisat, sans le soutien de relations étendues et puissantes, un étranger peut difficilement composer avec la noblesse locale. Pendant un temps, j'ai cru que la noblesse du Berthildois serait facile à museler ; la célérité avec laquelle le comte Anseric et la baronne Clélia ont mené leurs ostes jusque devant Cantharel il y a quelques années m'avait laissé le souvenir d'un Berthildois désuni, qui n'avait plus connu de véritable chef depuis bien longtemps. La marquise Arsinoé elle-même avait eu besoin du soutien de la couronne pour forcer la main à ses vassaux, eux qui l'avaient boudée et qui n'avaient point défendu ses droits pendant la guerre de l'Atral ; mais, aujourd'hui, si le soutien de la couronne représente bien des choses, vous admettrez qu'il est amputé de son plus solide argument : la force de milliers d'épées. Le Boucher du Médian a ôté à la couronne son bras armé et, tant que les domaines royaux confisqués par la Ligue ne seront pas restitués au roi légitime, le roi Bohémond dépendra, par la force des choses, du bon vouloir des seigneurs locaux. Comme ceux du Berthildois. Voilà pourquoi le jeune Louis, fort d'un certain soutien local que n'avait pas Arsinoé, est si fier de pouvoir imposer ses conditions. J'ai été, moi aussi, ulcéré par son discours et par l'irrespect qu'il nous témoigna, à vous, à mon épouse, à moi-même ; mais le garçon a au moins eu le bon sens de ne pas contester la légitimité de Bohémond. Si à travers lui tout le Berthildois reconnaît en Bohémond le roi de la péninsule, alors, Bohémond perdra probablement un marquisat, mais il aura reconquis une partie de son royaume. »

Autant l'avouer, ça lui arrachait un peu la gueule de le reconnaître. Alors qu'il s'était montré calme et mesuré depuis le début de la grogne en Atral, Louis avait ce jourd'hui montré un tempérament tempétueux hérité de son père, qui ne manquait pas d'inquiéter Roderik. Pourtant, mieux valait ce jeune faon en crise d'adolescence plutôt que l'inquiétant Thibaud, dont le seul atout était de connaître d'excellentes adresses où dîner dans le chef-lieu du Berthildois.
Roderik n'en ajouta pas plus, laissant Cléophas considérer ses propos ; Roderik n'avait fait que dresser un petit bilan de la situation ; le Mervalois trancherait, et Roderik ne s'en portait pas plus mal : il était bien heureux que ce ne soit pas sur ses épaules que repose une telle décision. Il réalisait l'écrasante responsabilité de Cléophas qui, visiblement, l'affaiblissait, tant il semblait fatigué - encore que, comparé à tout à l'heure, il avait reprit du poil de la bête.

Puis Cléophas en vint au véritable prétexte de cette entrevue, de ce qu'il avait prévu de lui dire tout à l'heure en arrivant. Quel autre projet pour lui que la régence de Sainte-Berthilde ? Roderik, intrigué et gagné par une sourde appréhension, attendit qu'il en vienne au fait, et en resta bouche bée. La Grande-Chancellerie du Royaume. Ce ne peut être sérieux, pensa-t-il d'abord, et il y avait de quoi douter, en effet. On avait rarement vu un arétan occuper une charge royale ; le dernier en date, Gilrad d'Islaïl, avait été un bref moment amiral de la flotte royale à la fin du dixième cycle, nomination saugrenue qui avait sans doute joué un rôle dans sa disparition précoce. Arétria était loin de Diantra ; mais la couronne n'était plus à Diantra. Le monde change, réalisait Roderik avec tristesse ; oui, le monde changeait, et la preuve en était qu'on proposait aujourd'hui la Chancellerie du Royaume à un homme de vingt-six ans qui savait si peu de choses et qui n'avait jamais aspiré à un tel rôle.

« Je... »

Il faillit répondre « non » par réflexe ; puis il se demanda qui, si ce n'était lui, pourrait exercer cette charge. Cléophas d'Angleroy était entouré d'intrigants ; il avait su se défaire de l'Anoszia, mais il était d'autres hommes de la même trempe. Parce qu'il savait que le Mervalois croyait en lui, en sa sincérité et sa probité, Roderik sentit une vague d'émotion le submerger ; Cléophas lui prêtait bien plus de qualités qu'il n'en avait en vérité. Au-delà de ses principes, de l'honneur dans lequel il se drapait avec tant d'orgueil quand il se donnait le beau rôle, Roderik se mentait souvent à lui-même ; il était avide de reconnaissance, de gloire, d'amour ; il était avide de fortune, de terres, et quoiqu'il ait le sens de la mesure, il ne pouvait s'empêcher d'aimer les femmes et il adorait bouffer. Il voulait qu'on l'aime, il voulait qu'on l'admire, et c'était pour susciter l'admiration des arétans qu'il avait tant espéré profiter de cette crise pour humilier la noblesse berthildoise ; n'accepterait-il la Chancellerie que pour s'enorgueillir de cette position ?
Et puis il réalisa qu'avant toutes ces considérations, il en était une, autrement plus importante, qu'il n'avait pas prise en compte.
Il ne savait même pas à quoi servait un Grand Chancelier.

« Je sais si peu de choses, Cléophas. J'en sais si peu. Je voudrais oeuvrer avec vous, pour la couronne, pour le royaume, pour Bohémond... mais je ne sais rien. Lorsque je vous ai trouvé à Merval, c'était la première fois que je me rendais aussi loin. Je crois au royaume, mais je ne le connais pas ; et je n'ai ni votre sagesse ni votre expérience, alors comment ? Comment pourrais-je faire un bon Chancelier ? »

Il leva vers Cléophas des yeux implorants, cherchant dans le regard du Grand-Chancelier une lueur rassurante, espérant un conseil. Il savait qu'il n'avait pas à s'en faire ; il serait entouré de lettrés, et pourrait compter sur Cléophas pour l'aider. Il n'était là que pour apaiser le fardeau de l'homme qui, jusqu'à présent, cumulait les charges de Régent et de Grand-Chancelier.
Tout irait bien, tant que Cléophas serait là pour mener la barque...
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Thibaud de Kelbourg
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MessageSujet: Re: Le bétail muet [Roderik, Thibauld]   Sam 4 Fév 2017 - 15:44


L'atmosphère de Cantharel était irrespirable. L'entracte imposé par la soudaine fragilité de la mère du petit faon força la suspension du concile. Cela pouvait être une bonne comme une mauvaise chose, s'était-il dit. A ceci s'ajoutait bien entendu que l'on ne savait point encore pour le moment si le concile reprendrait un jour où l'autre. Il ne restait plus qu'à espérer que les aigreurs de l'Hardancour ne soient que passagères. Pendant ce temps-là, les loyalistes des Saint-Aimé entreprirent de suivre leur « marquis » pour les uns, tandis que les autres se mirent à jacter comme des pies dans les tribunes, harpaillant encore et toujours les « séditieux » avec toute leur vigueur. L'heure était pourtant fatidique et Thibaud ne le savait que trop bien. Entouré des siens pour un conseil restreint dans un coin de la grande cour du palais, il avait fini par trancher avant de se décider à rejoindre le chancelier et le comte d'Arétria.

L'allure grave et peu accommodante, il déambula dans les couloirs du castel sous les regards sévères des partisans du Saint-Aimé. Il songea un instant à ce que l'un de ces couards ne lui sautent à la gorge pour la lui trancher et mettre un terme à tout ce remue-ménage. En guise de réponse à ces ambitieuses pensées, il ne put que défier un à un les rustauds du regard. « Couper moi un bras et je vous en enlèverais deux plus votre vit ». La manœuvre remporta un grand succès. Aucun de ces braves n'osa l'approcher ne serait-ce que de quelques pas. Il trouva enfin les portes de la salle commune dans laquelle devaient probablement l'attendre les deux hommes. En y entrant, il eut l'impression d'interrompre une conversation en cours. Peu importe, ces deux-là pouvaient bien comploter où faire des messes basses, ça ne changerait rien à ce qu'il aurait à leur dire. Sans demander leur pardon pour cette intrusion, il vint se placer en face des deux et les dévisagea l'un après l'autre. Le premier, celui de Merval, semblait atteint d'un mal invisible. Dehors, dans la cour, il avait eu le sentiment qu'à la moindre brise hivernale, le pauvre ère s'en serait envolé au-delà des remparts. Le second, celui d'Arétria, qu'il commençait à connaître depuis le temps, semblait se méfier de lui comme de la peste. Le regard noir qu'il lui jeta lui montra que la chose était réciproque.

-Je ne vais pas y aller par quatre-chemins. Vous pardonnerez ma rudesse, mais je ne me laisserais pas aller à quelques politesses où cajoleries comme ces flagorneurs et laquais de cours. S'il nous faut en arriver à trouver un régent autre que ce Saint-Aimé, je dois vous prévenir comme je l'ai fait pour le Sire Roderik, que le Berthildois ne se laissera pas gouverner par un étranger. Nommez l'arétan où ce pleutre d'Olyssea et Cantharel sera assiégé par la moitié du marquisat avant même la fin de l'hiver.

Il était franc et direct, comme à son habitude. C'était ce que la situation préconisait. Pas de faux-semblant, pas de sentiers dérobés pour arriver là où il le désirait. Il était grand temps de terminer une bonne fois pour toute ce foutoir.

-S'il vous faut choisir un régent, je ne peux que vous conseiller de nommer le sire d'Adhémar, seigneur de Casteldulac. Il a la sympathie des Saint-Aimé et vous est loyale... lâcha-t-il. Enfin quand je dis vous, j'entends le Roi bien évidemment. Bien que le berthildois en sortirait encore amoindri, cela nous éviterait à coup sûr une guerre civile et nous pourrions envisager de lever le ban pour marcher sur le chien de Velteroc et ses compaings. Si le petit faon rechigne à partir en guerre contre ces derniers, il n'envisagera jamais de marcher sur ses frères et ses pères. La simple idée que le Saint-Aimé puisse marcher sur Kelbourg durant la campagne le foutu en rogne. Néanmoins, vous devez être mis au fait que si nous enlevons les Saint-Aimé de la partie, l'ost sera amputé de deux milliers d'hommes. Et nous connaissons tous la différence que cela peut avoir, surtout lorsque les enfants de salauds du camp adverse peuvent compter sur leurs montagnes.

Donner la régence à l'Adhémar ? Avait-il bien proposé cela ? Était-il si désintéressé que ça du pouvoir pour refuser la proposition que lui avait faite le chancelier dans la cour ? Il se pouvait très bien que le mervalois ait déjà porté son dévolu sur l'arétan avant qu'il ne rentre dans cette salle. En ce cas, ses avertissements et son avis n'auraient probablement influencé en rien la décision. Il restait pourtant encore à connaître sa véritable position à lui. Sa véritable motivation.

-Quant à moi, reprit-il, je vous demande de me confier l'ost berthildois pour marcher sur la ligue. Le lys refleurira sur les murailles et les tours de Diantra avant la fin de l'été. Les têtes des ligards quant à elles, auront belles allures à trôner sur des pieux à chacun des créneaux.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Le bétail muet [Roderik, Thibauld]   Jeu 9 Fév 2017 - 4:53

- L’âge et l’expérience ne valent rien, Roderik. Voyez-le vous-mêmes, combien ici de seigneurs et de marquis plus âgés que nous, mieux bâtis que nous et pourtant prêts à lancer leur famille, leur nom, leur terre dans un chaos certain uniquement pour satisfaire leur égo démesuré ? Je vous préfère tel que vous êtes, Roderik, dans tout ce que vous avez d’impuissant. Je vous préfère dans vos manques et vos faiblesses que dans la rutilance qu’exsude la force car ainsi vous ne serez pas tenté de vous narguer vos pères et de vous gonfler d’un inutile orgueil. C’est parce que vous êtes estropié que je vous choisis et non l’inverse. Le Royaume a besoin d’un homme humble, d’un homme vrai et honnête capable de s’appuyer sur d’autres que lui pour avancer. L’homme sans défauts et sans tâches, qu’a-t-il besoin qu’on l’aide ? Aussi il s’élève lui-même aux plus hauts rangs des hommes mais dans son luxe, il ne comprend pas, il ressemble au bétail muet. Je vous ai choisi dans votre jeunesse et votre fragilité, Roderik pour qu’elles soient à jamais votre faiblesse et que vous n’ayez pas à souffrir de malédiction comme celle qui me pèse.

Vous apprendrez à connaître ce Royaume. Vous apprendrez à sonder ses cœurs. Vous arpenterez ses recoins, trouverez dans les campagnes la vérité des peuples et des cœurs car elle est là la vérité. Ne croyez pas qu’elle se terre dans des châteaux ou plane au-dessus de vains conciles car ils le sont…ce ne sont ni les mots ni l’honneur qui gardent les passions des hommes loin de leurs glaives. Les hommes vrais sont ceux qui se terrent loin des forteresses, ces ermites reclus à flanc de montagne, ces tristes pères dont les fils meurent au combat. Je vous le dis car cette charge dont je vous accable vous plongera dans des nids de serpents et il vous faudra retrouver parmi ces hommes perfides, serviles, celui qui dit vrai. Celui qui est vrai, Roderik. C’est la raison de ma présence ici. C’est la raison de ma présence éreintante sur ce trône. C’est peut-être encore la raison pour laquelle la Péninsule évite d’aller en guerre…

Et c’est pourquoi je vous ai choisi, vous et non un autre car qui d’autre mieux que vous ? Partout où je regarde il n’est plus un homme juste. En ces terres, déjà les seigneurs s’aboient et sont prêts à se mordre aux mollets pour un morceau de terre et un joyau de plus à leur couronne. Au Sud toutes les lignées se taisent et s’éteignent. Dans le grand Nord enfin, qui reste-t-il ? Des conquérants, des ambitieux, comme partout ailleurs. Vous, Roderik…n’ayez pas pour ambition un titre ou une terre. Ayez pour seule ambition la Couronne et la Péninsule entière.

Car pour mieux embrasser, encore faut-il désirer. Là a sans doute été ton erreur, Cléophas : tu aimas plus Bohémond que le Royaume lui-même. Avais-tu donc tout sacrifié sur l’autel de son nom ? Les mots de Roderik sonnaient juste. Fallait-il tout abandonner pour le seul bénéfice d’une paix factice ? Roderik le pensait. Etait-ce cela, le feu de la jeunesse ? Se drapant de faux honneur, les seigneurs de cette terre s’offusquèrent comme des jeunes filles prêtes à déflorer en entendant ta proposition et c’était au nom de ce même honneur qu’ils crachaient sur la main du Roy. Signer la reddition du Berthildois à un jeune veau aveugle…tout serait perdu, même l’honneur. Tu arpentas nerveusement le vide de la salle, t’adressant vigoureusement à Roderik ton seul interlocuteur qui devait impatiemment attendre l’arrivée du seigneur de Kelbourg.

- Bohémond aura reconquis une partie de son Royaume, vous dites. De quelle conquête parle-t-on si je ne puis même pas m’assurer de la bonne volonté de ce Louis ? Ce garçon est un paon, moins coloré que moi certes, mais il criaille bien plus fort. Qu’est-ce qui me garantit qu’une fois reparti il tiendra son serment s’il n’est déjà pas capable d’obéir au Roy trente secondes après s’être agenouillé devant lui ? Le Royaume a eu suffisamment d’Anozsia et de Velteroc pour les générations des générations sans qu’on y ajoute le nom de Saint-Aimé. Donner l’or et les armes du Royaume à une tête chaude comme la sienne…certes il pourrait encore endosser le rôle du bon vassal mais il ne ferait que jouer la montre jusqu’au moment opportun. Comme l’Anozsia. Comme tous les autres. Mais enfin si vous pensez que lui seul peut éviter un soulèvement dans l’Atral…

Tu aimerais tant pouvoir faire confiance en son instinct. Tu venais de lui offrir la Grand-Chancellerie…n’était-ce pas justement le moment de l’écouter. En le choisissant, tu savais que tu ne nommais pas un pantin mais un être raisonnable et raisonné…mais enfin le cœur et l’honneur te dictaient le contraire. Tout le contraire.  Tu allais pour lui répondre quand Thibaud fit son interruption, aussi tempétueux qu’à l’accoutumée. D’un caractère aussi hirsute que sa barbe, entre le rustre et l’urbain, il déballa d’une traite sa vision des choses sans l’enrober de miel. S’il brûlait du même feu incontrôlable que Louis, le Kelbourg pouvait se targuer d’avoir une intelligence pratique. L’Arétan et lui se rejoignaient sur ce point : la fierté berthildoise ne saurait être gouvernée par un étranger – et par étranger il fallait entendre n’importe quel homme né en dehors des plaines de Sainte Berthilde…c’est dire s’ils te croyaient venir d’un autre monde. L’idée du Seigneur Adhémar te séduisit. Si le seigneur de Kelbourg, cet homme-girouette à en croire Roderik vantait la loyauté d’un homme il fallait au moins s’y intéresser. La solution idéale d’un régent fantoche en attendant la stabilité du Royaume…la moins audacieuse, la moins risquée d’entre toutes. Saurait-il seulement, lui l’inconnu, fédérer ces familles arrogantes qui s’arrangent en tribus ? Te tournant vers Thibaud, tu repris aussitôt.

- Je ne connais pas ce sire Adhémar mais je veux bien croire en sa bonne volonté. Le seigneur de Wenden me disait tout à l’heure que Louis pouvait compter sur des soutiens locaux…il doit sûrement s’agir de ces deux mille hommes dont vous me parlez. Si je vous donne raison à ce sujet, à savoir qu’une telle force peut s’avérer décisive en cas de guerre, je me dois aussi d’être honnête avec vous, seigneur de Kelbourg…je ne compte en aucun cas mener de guerre contre le Médian pas tant qu’il restera une chance de résoudre ce conflit par la voie de la diplomatie. Je sais bien qu’il y a une heure à peine j’appelais le Berthildois à prendre les armes mais quiconque me connaît assez sait combien je tiens la guerre en horreur. Trop de sang inutile a coulé au nom du Roy, du Royaume, de la Couronne et des désirs personnels. Combien encore de fils faudra-t-il enterrer pour légitimer le pouvoir de ce Roy élu par les Dieux ? J’ai tout fait, trop peut-être, pour éviter la guerre et ce n’est pas maintenant, alors que nous sommes à l’aube de la réconciliation que je réduirais à néant les efforts de ces dernières années de ma vie. Le Médian est aussi faible que le reste du Royaume, sinon plus. Il suffoque et l’infâme Nimmio ne peut se prévaloir d’une popularité croissante. Partout en Péninsule les peuples se liguent derrière la bannière du Roy, peuples dont vous êtes, tous deux, les hérauts. Ou en théorie du moins car il semblerait que ce Louis ne veuille pas tant suivre le Roy. En vous appelant aux armes, j’ai au moins vu où résident les vraies allégeances et celle du seigneur de Saint-Aimé n’est pas au Roy mais à la couronne sur sa tête. J’entends bien épuiser tous les recours possibles avant de me résoudre à marcher sur le Médian. Si la dame du Val se résout à abandonner son fol époux et que le soi-disant duc de la Garnaad se rend à la Couronne, ce ne sera qu’une question de temps avant que le pédé-manchot se fasse égorger par un membre de sa garde. Mais soyez rassuré, s’ils ne reviennent pas de leurs folies, je vous laisserai partir en tête du cortège et mener les troupes du Roy à la victoire et vous aurez belle place au triomphe qui s’en suivra.

Oui, Thibaud aimait l’odeur des champs de bataille et leur atmosphère si lugubre que certains trouvent encore chaleureuse. Les cadavres des Champs Pourpres, les éclopés de guerre, tout cela te suffit. Le Sud et la guerre sont deux femmes qui se haïssent – on préfère largement l’élégance des poisons et le raffinement des dagues ciselées de l’autre côté du Médian. Or la Péninsule est fille aînée de la guerre, elle est née dans le sang, les ravages et les combats, cela faisait partie d’elle, partie de tous les hommes qui la peuplent, la font et la refont. N’était-ce pas toi l’orgueilleux, voulant imposer une paix à une femme caractérielle qui n’en avait cure ? Tu aurais tant souhaité fuir Sainte Berthilde et les laisser à leur destin – qu’avaient-ils besoin d’un Roy s’ils n’en voulaient pas ? Partir et revenir à ton intuition première, de conserver le Sud et laisser le reste flétrir. Mais il était trop tard. Tu étais là, le monde était là, sous un seul ciel, un seul seigneur, sous un seul toit – l’avenir de ce petit monde des hommes en dehors duquel rien ne trouve sens serait joué là, en ce jour, en cette heure et aussi terrifiant cela soit-il, tu avais ton mot à dire. Le mot à dire. Redoutable silence dans la salle, le bruit des gouttes sur les carreaux. Un rayon de soleil enflamme les vitraux.

Les flammes.

- Bien, Messeigneurs, je crois qu’il ne sert de rien d’attendre plus longtemps, merci pour votre temps. Seigneur de Wenden, pensez à ce que je vous ai dit. Nous aurons le temps d’en reparler sous de meilleurs auspices.

Tu leur fis comprendre d’un signe de la tête qu’il était temps pour eux de te laisser seul. Ils s’exécutèrent. On ferma la porte…

Les flammes dansant sur les vitraux.

Tu t’avanças à la lumière, sur cette tâche rouge projetée sur le sol grisâtre. Tu la vis danser. Tu passas la main au travers du rayon…elle retrouva ses couleurs. Tu pouvais presque sentir la chaleur contre ta peau, contre ton cœur.  

- Je ne sais plus quoi faire…Je- j’ai tout fait. J’ai…tout fait. J’ai tout donné. Tout abandonné. J’ai abandonné ma vie, putain de vie, foutue vie, trouée, déchirée, avortée. J’ai abandonné l’espoir. L’espoir de voir et de rire encore. J’ai abandonné mon fils…mon soleil. Que dois-je abandonner encore ? Qu’y a-t-il que je n’ai pas laissé, que je ne t’aie pas laissé ! J’ai failli, je le sais, j’ai failli. J’ai failli à mon sang et à mes ancêtres, à mes Dieux, je me suis failli à moi-même. Je sais que nous n’avons pas parlé depuis longtemps mais tu étais là, à Diantra. Je t’ai vu, rappelle-toi et…je ne sais ce qui tenait du vrai ou du faux, du rêve ou du réel mais nous y étions, j’y étais, et tu m’entendais. J’aurais dû mourir ce soir mais j’ai juré, ô Seigneur des Seigneurs ! J’ai juré de protéger cet enfant comme le mien ! Tu le sais, tu m’as entendu en cette nuit de flammes ! Tu m’as sauvé pour cet enfant, tu m’as sauvé par ce serment ! Si tu m’entends encore, ô Seigneur des Seigneurs, je t’en prie, je t’en supplie ne me laisse pas le briser ! Ne me laisse pas le briser encore ! Ne me laisse pas faillir encore ! Ne me laisse pas faillir à mon Roy !

Tu tombas à genoux dans la flaque écarlate. Entre les pleurs, les spasmes et le sang que tu te mis à cracher, tu ne sus lequel des deux était le plus douloureux. Tu t’effondras au sol, convulsant, gardant les pupilles grandes ouvertes en direction de ce morceau de vitrail enflammé. La lumière se fit plus intense, aveuglante, et alors que ton corps se contorsionnait de toutes manières possibles, tu gardais les yeux rivés sur elle, en elle. Le monde autour de toi s’effaça et bientôt, tous tes sens furent happés par cette apparition sans forme ni visage. Tu ne vis pas Lévantique se précipiter sur toi et tenter de te calmer car ce ne furent plus tes yeux de chair qui s’ouvraient mais les yeux de ton esprit. Tu te rappelas cette nuit affreuse quand cette flamme t’apparut d’entre les flammes et te guida jusqu’à l’extérieur de Diantra. Une voix alors se fit entendre, suave, plus suave que l’huile fine qui disait, qui te disait :

- Il faut que tu abandonnes.


De nouvelles larmes, douces comme des gouttes de soleil te rincèrent le visage et toujours cette voix qui te disait :

- Il faut que tu abandonnes. La vie vaut plus qu’un serment.

Et c’est alors que d’un souffle, d’un seul, tu expiras. Des lumières tout se fit ténèbres. Tu te sentis tomber du haut du ciel au milieu d’un néant sans fond et ce qui dura l’espace d’une seconde, tu le vécus comme plusieurs vies d’homme. Là au cours de ce vide sans fin ni nom, tu ne ressentais plus que la caresse des larmes douces, imbibées de chaleur. Coulant jusqu’aux profondeurs d’un océan sans eau, ni fond, tu ne voyais déjà plus la surface. Et ce ne fut bientôt plus rien que l’attente, suspendu dans un sommeil éternel bercé par les échos de voix inconnues mais que tu semblais comprendre…

C’est alors que, comme le reflet d’une étoile à la surface de l’eau, tu vis une étincelle briller, lointaine, minuscule, indéchiffrable mais étincelle ! La chaleur des larmes se fit plus intense et tu te sentis happé par un courant vertical. Il te tirait ! Il t’amenait à l’étoile qui se dilatait à  mesure que tu t’en approchais. Alors, comme lorsque l’on se sent tiré hors de l’eau, tu te sentis tiré hors de ce sommeil indescriptible et traverser le sol et alors tu vis au-dessus de toi, te tenant dans ses bras, le visage transfiguré de Lévantique ou plutôt de Lévantique tel qu’il avait été et au-dessus de lui le plafond et les hauts murs de la salle. La vision passa. La chaleur aussi. Tu retrouvas les couleurs du monde, les couleurs tristes et froides de Cantharel, Le Mystique t’essuya le visage avec un linge qui prit la couleur de ton sang et il te dit entre le rire et l’angoisse :

- Je vous avais dit que les dosages –
- Il n’est pas bon qu’il meure
– t’entendis-tu lui répondre.
- Qu’il meure ?
- Je dois…le Concile.
- Je dirai à Aphaaste d’y aller à votre place –
- Lévantique. Je l’ai vue.
- De quoi, Serafein ? Je ne comprends pas !
- La flamme ! Le feu ! J’ai entendu sa voix !
- Et que…que vous a-t-il dit ?

Tu lui glissas le mot à l’oreille. Il te regarda, perplexe.

- Serafein, vous êtes sûr ? Je ne suis pas stratège mais vous…vous avez conscience que cela risque de tout changer, à jamais ?
- Je sais, Lévantique.

Peut-être était-ce parce qu’il voyait encore la flamme brûler dans le fond de tes yeux ou tout simplement parce qu’il te faisait confiance, toujours est-il qu’il t’aida à te relever et te mit sur pieds. Il sortit de ses poches des fioles d’eau vinaigrée pour te rincer le visage et la bouche et il te couvrit le visage d’onguent afin qu’il retrouve une couleur plus proche de celle des vivants. Tu replaças ta tiare sur ton front et ta chlamyde et d’un pas résolu filas vers la sortie. Quand tu t’apprêtais à quitter la pièce, Lévantique t’arrêta :

- Serafein ?
- Oui, Lévantique ?
- Je ne voulais pas vous espionner mais…j’ai entendu ce que vous avez dit tout à l’heure…quand vous étiez seul…
- Je sais.
Tu n’eus pas la force de sourire. Tu t’en allas vers la cour où déjà les seigneurs s’étaient ramassés, le jeune paon en tête, prêt à pérorer devant ses pairs. En les regardant tous, tu vis combien le soleil, ici bas, était gris.
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