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 Où l'on négocia âprement

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Où l'on négocia âprement   Ven 24 Mar 2017 - 19:09


L'An IX du onzième cycle
Troisième ennéade de Verimios
Le deuxième jour...


« On m'a toujours dépeint Missède comme le pays le plus niais de la péninsule, remarqua Roderik par une fraîche nuit d'hiver.
- Et quelle est votre impression, maintenant que vous y êtes ?
- Sur ce point, on ne m'a pas encore détrompé. Mais j'ignorais que c'était si beau. »

Du haut d'une butte, Roderik contemplait un vallon enneigé bordant un cours d'eau gelé sur-lequel scintillait la lune pâle. Force était de reconnaître qu'il y avait quelque chose de beau dans la nature sauvage de la campagne missédoise, à l'écart des villes ; la nuit respirait une quiétude, une sérénité que l'on craignait de voir disparaître tant elle semblait précieuse et fragile, et pourtant, l'on ne ressentait nulle menace tapie dans les ombres de la nature profonde. Ce n'était en rien la malelande, dont Roderik était pourtant amoureux, mais il trouvait cette nuit grisante.

Il resserra contre lui sa pelisse ; si le nord l'avait habitué à des températures peu clémentes, cet hiver-ci était rude, même dans le sud du royaume. Si le froid était mordant, la nuit, elle, était calme et paisible. Dans ce silence apaisant, les hommes qui composaient l'escorte réduite du Chancelier - tous des arétans - s'affairaient tranquillement autour d'un feu de camp. Entre le craquement des brindilles éclatant sous la chaleur réconfortante des flammes, le cliquetis du mors des chevaux et le murmure des conversations, on entendait parfois souffler le vent, qui se levait par intermittences.

« Vous pensez qu'il viendra ?
- Il veut la paix, et Cléophas veut la paix. Je ne vois pas pourquoi il ne viendrait pas saisir sa chance.
- Et vous, seigneur Roderik, vous la voulez, la paix ?
- Sans doute. Mais pas à n'importe quel prix. »

Plissant les paupières, Roderik scrutait les environs dans l'attente de son énigmatique visiteur. Tôt ou tard, celui-ci surgirait dans le silence et dans les ombres de la nuit. Après tout, pourquoi ne viendrait-il pas ? Ils avaient choisi un terrain neutre ; ils s'étaient accordés pour que chacun vienne en compagnie d'une escorte limitée, car l'on ne venait pas s'y battre, mais parlementer. Ni les uns ni les autres n'avaient intérêt, pour l'heure, que l'on ébruite la rumeur de cette rencontre : entre deux factions qui ne pouvaient s'entendre, et qui toutes deux contestaient l'essence-même de la légitimité de l'autre, le secret était indispensable si l'on voulait espérer que la discussion mène à quelque chose de concret.

Missède, à dire vrai, était l'endroit rêvé pour tenir des négociations secrètes. Le baron Théobald avait jadis joué le parfait pantin de son suzerain Oschide d'Anoszia, feu duc de Langehack et traître notoire qu'une vie de forfaits avait poussé au suicide. En fidèle lèche-bottes qu'il était, Théobald avait suivi son maître dans sa querelle contre la couronne avec plus de déférence que de bon sens, et s'était notamment illustré en assiégeant Edelys alors que celle-ci s'était déjà rendue quelques ennéades plus tôt à ses alliés. Mais le destin, prouvant qu'il existe une forme de justice en ce bas-monde, l'avait finalement rattrapé ; le baron avait contracté une subite et redoutable maladie qui, depuis quelques mois, l'avait rendu infirme et incapable. Bien que privé de tous ses moyens, le bougre persistait à rester en vie, sans que le mal qui le ronge ne se décide à mettre le point final à sa vile existence. Ainsi, alors que le Langecin, par ses déboires, s'était isolé aussi bien du royaume que des ennemis du royaume - se trouvant ainsi enclavé entre deux belligérants, pour ainsi dire entre l'arbre et l'écorce - le pays missédois partageait, lui, le mutisme de son baron comateux, et l'on ne savait pas de quel côté pencherait son successeur, s'il y en avait un. Tôt ou tard, il faudra y mettre bon ordre, songeait Roderik ; la couronne n'attendrait pas que lui échappe l'occasion de s'ingérer dans les affaires locales.
Mais pour l'heure, ce statut quo lui convenait fort bien, car sa venue en pays missédois ne concernait pas Missède. La baronnie, en plus de sa neutralité forcée, présentait un certain avantage géographique, qui offrait autant de garanties à Roderik qu'à la partie d'en face : elle était située entre Merval - où séjournait la cour du roi Bohémond dans l'attente qu'il regagne Diantra - et l'Apreplaine.
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Sam 1 Avr 2017 - 0:47

La neige crissait sous les pas des montures de Niklaus et de ses quelques accompagnants. Ils n’étaient pas nombreux, comme à leur habitude, mais là en plus d’être une habitude, il s’agissait d’une condition d’un pacte diplomatique. Niklaus remontait de Solariel et retrouvait ainsi le froid glacial dans lequel presque toute la Péninsule était plongée. Lui ne craignait pas le froid. Il s’y complaisait presque. Il n’était pas fatigué non plus. Il avait depuis longtemps l’habitude.

Dans ce désert blanchâtre, on ne rencontrait personne. Chacun s’était réfugié chez soi, calfeutré dans ses paillasses ou devant des âtres rougeoyants. Eux avançaient à bonne allure, guidé par les lueurs nocturnes des astres se reflétant sur la plaine gelée. Outre le trot feutré de leurs montures et la respiration profonde de ces dernières, il n’y avait presque aucun bruit.

Les quelques personnes qui entouraient Niklaus étaient pour trois d’entre eux des gardes du corps discrets et un autre noble des terres royales, le seigneur de Castel-Pic. L’homme était plus âgé que Niklaus et l’avait retrouvé sur le chemin du retour de Soltariel. Il n’était initialement pas prévu que l’homme ne joigne Niklaus dans sa remontée vers Missède, mais au final il avait accompagné son jeune collègue. Niklaus était content car il appréciait la présence de l’homme.

Finalement ils arrivèrent en vue de leur objectif. Loin des yeux et des oreilles indiscrètes. Il était toujours amusant de constater que les prises de contact diplomatique discrètes, nécessitant d’être réalisées avec un certain niveau de retenue, ressemblaient souvent à des réunions de conspirateurs. Pourtant pour Niklaus, rien de secret. Mais évidemment il n’était pas encore le moment de révéler au reste de la Péninsule de ce qu’il allait se passer dans ce décor.

La troupe qui les attendait avait fait campement sur les hauteurs. Ils mirent leurs montures au pas pour remonter la pente devant les mener devant leurs interlocuteurs. Là encore les choses allèrent lentement. Ils n’étaient pas pressés. Et de toute manière il était toujours profitable de prendre un peu de temps pour avoir le temps de gauger physiquement ses interlocuteurs et inversement leur laisser le temps de constater ceux qui arrivaient devant eux.

La nuit était toujours aussi tranquille, et naturellement le pacte de l’organisation de cette rencontre diplomatique avait été respectée clairement de part et d’autre, ce qui déjà était une nouvelle aussi intéressante qu’encourageante.

Niklaus avait été étonné d’avoir été sollicité par l’homme. Le seul écrit qu’il avait reçu de sa part jusqu’alors était aussi grossier qu’improbable. Une réponse on ne peut plus sèche à une lettre de condoléance. Niklaus avait été aussi étonné que déçu par cette lettre, qui lui avait, il fallait le dire, fait de la peine. Si l’on ne pouvait même plus écrire une lettre de condoléance, même à un adversaire politique, il ne restait décidément plus beaucoup d’honneur dans ces lieux. D’autant que Niklaus avait toujours été relativement détaché de tout cela, pilotant le gros navire qu’il avait tristement hérité avec beaucoup de tact et beaucoup de délicatesse.

Mais Niklaus était un homme fondamentalement affable, et un diplomate expérimenté. Il ne laissait pas une première mauvaise impression gâcher tout. D’autant qu’il savait d’expérience que tout le monde ne disposait pas d’un caractère aussi posé que lui. Ce qui était autant un avantage qu’un désavantage pour Niklaus.

Il ne faisait guère de doute de savoir qui des personnes présentes était en charge de discuter. Ainsi M. de Wenden ressemblait-il à cela. Ici encore il s’agissait d’une personne dans la tranche d’âge de Niklaus. Décidément la guerre avait fait bien des renouvellements dans la sphère noble et l’on se retrouvait bien jeune à discuter de choses d’importance. Mais la jeunesse était peut-être autant un avantage qu’un handicap dans leur situation. Ils verraient bien.

Il mit pied à terre pour rejoindre son interlocuteur, les autres en firent de même. Il s’inclina poliment, fidèle à son excellente éducation. Il était habillé de manière très simple, comme à son habitude. Un costume sombre et de bonne facture. Un manteau de fourrure marquant une certaine prospérité financière, mais également une certaine attitude modeste dans la composition de ses atours. Niklaus était en ce jour rasé de près et donnait les signes d’un homme droit de caractère et aux habitudes et règles strictes. Il transparaissait en somme une sorte de rigueur dans le jeune homme, d’à peine quelques années l’ainé de son interlocuteur.

Deux jeunes gens qui pouvaient bien décider en quelques phrases de la paix pour de nombreuses personnes.


« - Votre Grandeur d’Arétria ?  Niklaus d’Altenberg… »
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Sam 1 Avr 2017 - 1:53


Il était là le fameux Niklaus d'Altenberg, dont la silhouette se dessinait entre les halos des torches, mi rougeâtre, mi obscure. Roderik l'avait imaginé plus petit, mais il était grand et large d'épaules, avec cette démarche un peu balourde qu'ont parfois les hommes dotés malgré eux d'une force naturelle. L'une des trois têtes de cette intrigante Ligue qui, depuis un an, avait tenté de se substituer au royaume et à ses émanations dans le Médian. L'une des trois têtes à trancher, ne pouvait s'empêcher de penser Roderik ; et pourtant, en dépit de son ardeur de justicier vengeur de la couronne, il se tenait là, ce soir, pour donner une chance à la paix, car telle était la volonté du roi Bohémond exprimée par la voix de son régent Cléophas d'Angleroy.

« Messire d'Altenberg, je suis le comte Roderik de Wenden », se contenta-t-il de marmonner pour la forme, sans chercher à feindre la moindre chaleur. « Une question me turlupine, Messire. Depuis combien de générations votre famille administre-t-elle le domaine d'Apreplaine au nom de la couronne ? Vos aïeux ont servi bien des rois, je gage ; les Fiiram vous ont accordé leur confiance, car votre gestion ne les a jamais déçus. Mais votre loyauté, Niklaus, votre loyauté, aujourd'hui, leur fait cruellement défaut. »

Il s'interrompit, laissant répondre le bailli d'Apreplaine. Point n'était besoin de le noyer sous un flot de remontrances ; Roderik ignorait encore bien trop à quel genre d'homme il avait affaire, et il voulait d'abord cerner un peu mieux le bonhomme. C'est qu'en dépit de toutes les rumeurs qui couraient à son sujet, Niklaus d'Altenberg demeurait une énigme : était-ce un arriviste qui avait cherché le pouvoir, ou un bouc-émissaire placé là par ses pairs pour assumer en leur nom leur absence de courage, eux qui avaient cédé aux menaces de Nimmio de Velteroc et renoncé à soutenir leur seul véritable roi ? Que ses actes eussent été guidés de mauvaise foi ou de maladresse, il y avait faute ; restait à savoir dans quelle mesure cette faute pouvait enquérir le pardon royal, si tant est que Niklaus d'Altenberg daignait rechercher un tel pardon.


Dernière édition par Roderik de Wenden le Dim 21 Mai 2017 - 12:43, édité 1 fois
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Sam 1 Avr 2017 - 2:51

Déjà les reproches ? Ce n’était pas inattendu bien sûr. Le ton était donné et Niklaus ne s’était pas attendu à autre chose. Au moins les formes du message qu’il avait pu recevoir se retrouvait maintenant dans les propos du jeune homme. On pouvait dire qu’il n’était pas de ceux à ménager les angles. Qu’à cela ne tienne, au moins l’on saurait vite où il voulait en venir.

L’homme avait au moins eu le tact de se renseigner sur le passif de Niklaus, c’était là intéressant. Il fallait donc être méfiant, sous ses dehors rustres, l’homme avait travaillé son approche. Peut-être en avait-il beaucoup sur le cœur. L’utilisation du prénom surprit un peu Niklaus. L’homme se sentait-il si supérieur ? Enfin… Il évita de soupirer ou de montrer le moindre agacement. Au contraire il fit un sourire poli au jeune homme.


« - Vous n’êtes pas le premier à me jeter une pierre Roderik, rassurez-vous. Je comprends votre haine… Est-ce d’avoir combattu avec l’Apreplaine sur les champs pourpres pour la Régence ? Ou d’avoir refusé M. de Velteroc comme roi, ou M. du Lyron, ou M. de Saint Aimé ? Etes-vous de ceux qui auraient préféré que je fonce à bride abattue me réfugier à Soltariel après avoir mis le feu aux terres que je devais garder ? »

Il aurait pu se lancer dans un discours fleuve pour se défendre. Il n’en fit rien. Il haussa les épaules. Il ne chercherait pas à rentrer dans ce jeu-là.

« - Contrairement à mes aïeux dont vous me parlez sur le ton du reproche Messire, je n’ai pas eu la chance de vivre dans un royaume prémuni d’une guerre de succession. Un jour viendra, que je sais prochain, où le royaume finira par se réunir, par la paix ou par la force. Et quel que soit le vainqueur de cette course, je sais depuis les champs pourpres que j’en suis le vaincu. Mais rassurez-vous, je ne suis pas un lâche. J’assumerai mes actions… Vous pourrez vous satisfaire de me voir pendre pour le chef d’accusation de votre préférence lorsque tout cela sera fini. »

Il fit un sourire usé.

« - De quoi souhaitiez-vous réellement parler Votre Grandeur ? Il serait inutile de nous faire perdre notre temps dans un jeu d’accusations et de réponses. Quelle que soit mes réponses à vos accusation de lèse-majesté, je ne doute pas que vous les jugerez soit lâches et douteuses, soit inutiles si votre opinion est déjà forgée. »
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Dim 2 Avr 2017 - 17:27


Roderik se garda d'interrompre le Ligard, quand bien même certaines paroles lui arrachèrent une grimace ou un haussement de sourcils, et que dans ses yeux se lisait tantôt l'agacement, tantôt la consternation. Mais lorsqu'il parla à son tour dans le silence de la nuit, sa voix, entre les chants des créatures nocturnes et le doux crépitement du feu, était calme et posée malgré l'évidente sévérité de ses paroles.

« Sachez, Messire d'Altenberg, que je suis disposé à faire preuve de beaucoup de compréhension à votre égard ; vous devez cela à la miséricorde de notre bon Régent. Mais je n'admets pas l'injure, Messire, et critiquer comme vous le faites la conduite de Cléophas d'Angleroy, c'est une injure. » Il avait légèrement durci le ton sur ces mots, mais enchaîna, plus posément, de cette voix lente et tranquille que l'on prend parfois pour expliquer certaines choses à un simple d'esprit : « je me permets de vous rappeler que si notre bon Régent s'était contenté d'agir à votre manière, s'il avait ouvert à l'ennemi les portes de Diantra au lieu de "foncer à bride abattue se réfugier à Soltariel", eh bien... alors, aujourd'hui, le Boucher du Médian serait assis sur le trône de Diantra, et il rongerait probablement les os de Bohémond, d'Alcyne et d'Astrée au petit déjeuner. Peut-être, Messire, auriez-vous mieux fait de mettre le feu aux terres que vous deviez garder, plutôt que de vous faire proclamer duc du Garnaad et de pactiser avec des hommes qui n'ont aucun honneur ; peut-être auriez-vous mieux fait, après la défaite des champs pourpres, de planter un poignard dans votre propre estomac. Vous auriez perdu à la fois la vie et la guerre, mais votre honneur serait demeuré intact ; cela vaut mieux que de perdre les trois. »

Il haussa les épaules ; il n'était pas certain que Niklaus d'Altenberg tire véritablement une leçon de cette petite mise au point ; c'eut été faire preuve d'une grande candeur que de croire qu'il pouvait lui ouvrir les yeux et le pousser au repentir, mais Roderik, un peu inconsciemment, avait peut-être espéré y parvenir.

« Vous dites comprendre notre haine, mais moi, Messire, je ne vous comprends pas. Je ne saurais guère vous surprendre, je le crains, alors que vous êtes une énigme pour moi. Vous dites que mon opinion est déjà forgée, et c'est vrai, elle l'est ; vous êtes à mes yeux un traître qui s'est taillé un duché sur les terres du roi qu'il devait servir et protéger, avec le consentement de ses ennemis. Et pourtant, lorsque l'on vous regarde, on ne devine pas en vous un de ces arrivistes avides de pouvoir ; vous n'avez pas le profil. Mais peut-être avez-vous simplement su cacher votre jeu. »

Il avait pourtant essayé, en l'écoutant, de se faire une opinion du bonhomme ; et s'il est vrai que ça lui en avait appris un peu à son sujet, Roderik était encore bien loin d'avoir compris quel genre d'homme était exactement Niklaus d'Altenberg, quelles intentions l'avaient animé, ni même ce qu'il attendait aujourd'hui. Si Niklaus d'Altenberg semblait lucide quant au fait qu'il paierait tôt ou tard les fautes qu'on lui reprochait, il ne semblait guère enclin à reconnaître ses torts, encore moins à demander pardon. Cela ne manquait pas de surprendre Roderik : ainsi, ces agitateurs de révolte qu'étaient les meneurs de la Ligue se voyaient-ils du côté des gentils ? Il n'avait jamais imaginé que cela fut possible, tant il peinait à comprendre leurs motivations.

« Mais j'oubliais... cette chevauchée vous a-t-elle donné faim, Messire ? Nous avons amené de la bière et des saucisses. »

Près du feu, on avait effectivement commencé à préparer la barbaque, et l'odeur de viande graisseuse sur le feu dégageait dans l'air frais de la nuit un appétissant fumet qui venait chatouiller les narines de Roderik. Et sans plus de cérémonie, il invita le Ligard à prendre place, avec ses hommes, aux côtés des arétans qui s'étaient assis autour de ce sympathique barbecue improvisé.

« Ainsi, vous avez combattu aux champs pourpres ? » demanda Roderik en attrapant du bout des doigts une saucisse bien chaude.
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Jeu 6 Avr 2017 - 22:31


Niklaus laissa l’homme suggérer qu’il aurait mieux fait de se suicider que d’essayer de maintenir la paix. Il se retint d’un sourire en entendant expliquer que c’était la politique de terre brûlée qui avait permis de stopper la guerre. Au fond à quoi s’était-il attendu ? Les vainqueurs écrivaient l’Histoire. Il eut la confirmation rapide qu’ils ne se comprenaient pas. Effectivement visiblement les actes de Niklaus étaient une simple traitrise ou une énigme. Le problème était qu’ici comme ailleurs, le plan sur lequel les argumentaires se trouvaient n’étaient pas la même, ni la vision de l’honneur.

C’était ainsi, Niklaus était un légaliste et un administrateur. Il raisonnait comme une âme légale, il pouvait passer quelques temps à expliciter les milles-et-une précautions légales qu’il avait prises pour ne pas s’accaparer de terres. Il aurait pu souligner les dizaines de choses qu’il avait fait pour ne pas rompre la continuité légale, sauvegarder la chute administrative. Il ne s’était jamais approprié de terres au Garnaad, il n’avait jamais attribué de terres à ceux qui étaient sous lui. Il avait maintenu et réparé l’administration de ces terres. Il en avait protégé ses habitants de la famine et des pillages. Ce qu’il avait fait, il l’avait fait avec le collège des autres nobles des ex terres royales et il l’avait fait en prenant toujours garde de respecter la continuité légale très particulière de cet endroit.

Mais Roderik était sur un autre plan, celui de l’émotion, celui du manichéisme, celui, finalement, de l’affrontement. Il semblait avoir entrevu le désintéressement de Niklaus, mais le confrontait à une vision déformée par le pouvoir de la situation. Car dans l’esprit de ce dernier, comme dans l’esprit de tous les chefs de guerre – y compris de guerre civile – il ne voyait qu’un rapport de force ou un jeu de pouvoir sur des terres. Finalement c’était là le plus grand péril de Niklaus et des nobles des terres royales. Ils étaient à contre-point, et il n’était jamais très bon d’être à contre-point. Il s’agissait d’une noblesse sans terres, servant la paix et l’administration de territoires d’une institution autant que d’un homme ou d’une femme. Ils n’étaient pas dans le même état d’esprit que le reste de la Péninsule, qui avait choisi un camp.

Il ne répondit rien à Roderik. Tenter de se justifier n’aurait fait que prolonger la situation et aurait encore renforcé l’idée que Roderik devait avoir de lui qu’il ne faisait que tenter de sauver sa tête et qu’il n’était effectivement qu’un parvenu, couplé d’un raté puisqu’il n’avait pu sécuriser son petit coup. Tout au plus Niklaus aurait-il pu lui rappeler que s’il s’adressait à lui, il ne s’agissait pas que de Niklaus mais d’une foule assez massive de petits nobles des anciennes terres royales qui  réalisaient l’administration de ces terres et dont Niklaus n’était, depuis le début, que le chef de file. S’ils pensaient tous que la disparition ou le suicide de Niklaus règlerait la situation, cela serait un bien mauvais calcul. Mais baste… Ils verraient bien…

Niklaus suivit l’homme vers le feu. Il n’avait pas vraiment d’appétit. Il se contenta d’accepter une bière, histoire d’avoir quelque chose entre les mains et de ne pas paraitre faire ombrage à son hôte.


«  - Je n’en fait pas grand cas… Je n’aime pas en parler. Mais oui, j’y étais. Moi et tous ceux qui me font l’honneur d’être leur représentant... Presque l’intégralité de la noblesse des terres royales se trouvait aux champs pourpres. Dans l’honneur et l’anonymat.

Mais comme vous le brandissez très élégamment vous-même. Il n’y a pas d’honneur à être dans le camp des perdants… Je suppose… Enfin…

J’étais au commandement d’une compagnie d’archers montés. Comme nous ne sommes pas de la noblesse terrienne, il va de soi que nous occupons des commandements auxiliaires. Normalement j’aurai dû être rattaché à la flotte royale car je suis bien plus marin de formation. Mais la Régence avaient besoin de bras sur terres et non sur mer, et mes seuls dons au combat sont à l’arc, il était donc logique que je sois placé à cette position. Nous avons été capturés en fin de la bataille. Mais vu l’ampleur de la défaite et le nombre de prisonniers, il fut quelques semaines plus tard facile de s’enfuir. Presque l’intégralité des conscrits de nos terres sont morts.

J’ai regagné l’Apreplaine après l’invasion en elle-même naturellement qui avait capitulé. J’ai négocié la libération des nobles des terres royales emprisonnés et nous avons tenté de reprendre le contrôle administratif de nos terres pour pouvoir organiser la survie. Car croyez bien que pour beaucoup des terres royales, il s’agit bien de survie dont nous parlons… Mais vous semblez étonné de m’entendre parler des champs pourpres… Peut-être y étiez-vous aussi ? »
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Sam 8 Avr 2017 - 16:29


« Non, Messire, non, je n'y étais pas », reconnut posément Roderik. S'ensuivit un silence seulement ponctué par des bruits de mastication. Un léger souffle de vent frais fit remuer les braises du foyer ; Roderik resserra sa cape autour de lui, puis réchauffa ses paumes auprès des flammes tremblotantes. Et tout en mâchonnant, il se demandait si la remarque de son vis-à-vis était une véritable question, ou un simple procédé réthorique visant à lui rappeler que lui, Roderik, ne se trouvait pas à Christabel quand les troupes de Velteroc avaient décimé l'ost royal, et qu'il était de ce fait bien mal placé pour juger de ce qu'aurait dû faire la noblesse des domaines royaux après le désastre des champs pourpres. « J'étais en Oësgardie à l'époque, Messire. Si nous n'avions pas été en poigne avec les rebelles séparatistes et les fanatiques noirelfiques, croyez bien que les armées des marquisats du nord auraient sitôt déferlé dans le Médian pour chasser Nimmio de Velteroc des territoires qu'il a soumis. » Ces dernières paroles avaient été prononcées sur un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu ; elles étaient en vérité teintées de regret. Car ce que Roderik omettait de dire, c'était que les Grands des marches du nord, s'ils condamnaient unanimement les crimes de Velteroc, avaient longuement hésité - et peut-être hésitaient encore - à admettre que le jeune roi Bohémond était encore en vie. Roderik lui-même avait longtemps été partisan de la thèse contraire, ce qui expliquait cet attentisme qui avait laissé un temps précieux à l'ennemi. Et parce que Roderik lui-même n'avait pas toujours été si droit dans sa conduite, pouvait-il se permettre de juger si sévèrement un homme qui, en quelque sorte, avait pu être, lui aussi, abusé par la tournure des événements ?

Un nouveau souffle de vent fit danser les flammes et, l'espace d'un instant, la lumière vacilla. Dans la semi-pénombre, Roderik peinait à discerner l'état d'esprit dans-lequel se trouvait son interlocuteur. Niklaus d'Altenberg lui faisait l'effet d'un homme fatigué, résigné ; et en même temps, toujours animé d'une certaine fierté. Son allusion voilée à l'absence de Roderik aux champs pourpres, si c'en était bien une, en était la preuve.
Roderik prit une profonde inspiration.

« J'ai eu vent des rumeurs qui nous viennent des marches, Messire d'Altenberg. Je sais que Serramire rassemble des troupes, et que Sainte-Berthilde se prépare elle aussi à la guerre. Au printemps, dès la fonte des neiges, leurs armées chasseront les ennemis du roi et vengeront les morts des champs pourpres. Vous pensez sûrement que je m'en réjouis ; mais cela ne sera pas une guerre, Messire, ce sera un massacre. Et quand bien même la cause est juste, je ne me réjouis nullement de savoir que des vies innocentes paieront le prix de vos erreurs. Nous pouvons difficilement l'éviter, pourtant ; parce que le roi Bohémond n'a que deux ans, parce qu'il est isolé, parce que ses propres domaines semblent l'avoir oublié, il est tributaire du soutien des Grands. Or, ce n'est pas de gaieté de coeur qu'un homme comme Aymeric de Brochant vient rendre à Bohémond son royaume. J'ai rencontré l'homme à plusieurs reprises, et pendant un temps, je me suis même cru son ami ; mais je sais aujourd'hui quel genre d'homme il est, et je sais que rien de ce qu'il fait n'est gratuit. Si Bohémond doit sa couronne à des hommes comme lui, Bohémond sera un roi impuissant, soumis à la volonté de ses grands vassaux. Un roi incapable, un roi bridé par les hommes à qui il est censé commander, ne peut assurer la justice en ce royaume ; parce qu'il ne pourra arbitrer les jeux de pouvoir des Grands, Bohémond ne pourra éviter que d'autres guerres semblables à celle que nous vivons se produisent.

Vous avez critiqué la tyrannie de la régence, Messire d'Altenberg. On vous dit partisan d'un monde de liberté et de partage, où chacun peut être écouté pour ce qu'il a à dire. Mais nous vivons dans un monde où les hommes ne s'écoutent pas ; ils s'imposent. Divisez le pouvoir, et vous verrez que la division n'engendre que toujours plus de division. Le royaume et la personne du roi, Messire, sont notre ciment : c'est là le socle de tout ce qui nous est cher, le garde-fou contre toutes les dérives. Vous avez accusé la régence, et par là, la couronne, d'avoir engendré des guerres ; mais savez-vous combien de guerres furent évitées lorsque le roi avait la force de tenir en respect ses grands vassaux ?

Vous voulez la paix, Messire, et je peux vous l'offrir. Non pas pour cautionner vos actes, mais parce que je veux voir notre roi regagner son royaume sans le devoir à personne. Dénoncez les actes de Nimmio de Velteroc ; affirmez haut et fort que c'est lui qui vous a forcé la main, que la Ligue était son idée à lui pour pérenniser son pouvoir usurpé derrière une illusion de consentement des peuples qu'il a soumis. Faites cela, et restituez au roi la jouissance des domaines royaux, ouvrez-lui la voie vers Diantra ; alors vous serez un vrai serviteur du royaume, Messire d'Altenberg, et les terres royales ne souffriront plus de la guerre, et la colère vengeresse des troupes du nord se concentrera vers Velteroc et uniquement Velteroc. »
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Mer 12 Avr 2017 - 0:49


Des dires du comte, ce dernier avait regretté ne pas pouvoir intervenir. Peut-être était-ce là également la vérité. De toute manière le passé était le passé. Niklaus n’avait pas vraiment de grief. Cette situation complète était née de tant de circonstances que l’on pouvait passer des mois à se renvoyer les fautes. D’ailleurs Niklaus avait passé les derniers mois à attendre tous les discours de toutes les bouches. A ce titre il avait donc décidé qu’il n’avait plus de grande opinion. Il tentait au moins de respecter son éthique, ce qui était déjà beaucoup de labeur.
 
Il parla des rumeurs venant du nord. Il avait bien sûr entendu ces rumeurs. A vrai dire il l’invasion du Nord était une sorte de promesse éternelle jamais constatée. Comme d’ailleurs le Sud ou le Langehack. On l’avait menacé des dizaines de fois d’invasion. Il n’empêchait que la seule qu’il n’ait jamais eu à vivre avait été celle du Médian. Mais là encore il n’allait pas répondre, il n’espérait pas une invasion de plus. Une lui avait suffi, et aux terres aussi.
 
Là encore il était intéressant de constater que l’on le menaçait des milliers de morts et que cela serait sa faute. En raison de ses erreurs. Décidément Niklaus avait les épaules bien larges pour être un tel vecteur de morts et de destructions. Pour ce qui était du massacre, Niklaus n’en doutait pas. En revanche ce que les envahisseurs n’escompteraient certainement pas était la situation actuelle des terres royales. Après avoir fini de scier la branche, ils se rendraient vite compte qu’en envahissant, ils auraient terminé de jeter à bas le peu d’institution qui restaient dans ces terres.
 
Si les ‘Grands’ pensaient que les terres royales étaient en insurrection, Niklaus leur promettait bien des surprises à la ‘reconquète’, car il était évident que l’insurrection couvait, et toutes aussi nombreuses que les troupes du sud ou du nord pouvaient être, une jacquerie dans les anciennes terres royales serait incontrôlable. De toute manière Niklaus ne verrait pas tout cela, car en cas d’invasion, il savait sans aucun doute que le discours que tenait M. de Wenden serait décuplé et expédié. Il leur souhaitait bien du plaisir à panser les plaies qu’ils auraient rouvertes. Il écouta le comte sans l’interrompre jusqu’au bout. Il resta silencieux quelques minutes, qui parurent des heures. Puis il reprit la parole avec un air tout aussi neutre qu’à son habitude.
 
«- Monsieur, je ne suis que le représentant, peut-être trop téméraire, d’une noblesse des terres royales qui n’a jamais cessé de se battre, soit militairement, soit civilement. Vous parlez des rumeurs venant du nord. Vous devez connaître les faits de ce qu’il se passe sur ce qui fut les terres de la Couronne : Diantra mainte fois vidé de sa substance, les milliers de réfugiés, la gestion continuelle de notre économie pour éviter les manques... Les terres dont vous parlez sont exsangues Messire.
 
Vous me parlez de liberté et de partage. Ce n’est pas mon état d’esprit. Beaucoup veulent nous faire passer pour des proto égalitaristes. Il ne s’agit nullement de cela. Je pense simplement Messire qu’il existe un devoir de la noblesse à régner avec justice. Et je pense qu’une administration féodale rigoureuse passe par le dialogue équilibré entre suzerains et vassaux. Ce sont là mes opinions, et elles n’influent pas sur le problème légal devant lequel nous sommes confrontés. Beaucoup s’attachent à faire croire que les terres royales et les nobles des terres royales sont les seuls freins à la possession des terres par un héritier à la Couronne. Mais ce n’est pas le cas. »
 
Il ne souhaitait pas se justifier. Il ne voulait pas se plaindre. Jouer à l'incompris. S'il n'avait pas su se faire comprendre, c'était son problème, il n'allait pas passer son temps à argumenter avec de Wenden.

Fondamentalement il réfutait l’accusation de lèse-majesté ou de détournement des terres royales pour sa propriété personnelle. Les nobles des terres royales -et lui en tête- avaient fauté à accepter appeler notre institution ‘duché-électoral’. Lui ne voulait pas de cette appellation mais elle avait été imposée pour être placé à même niveau que le Médian ou l’Erac dans le traité de Paix de Diantra. Il s’agissait d’une erreur d’appellation majeure. Peut être qu'un jour l'on reconnaîtrait qu'ils n'avaient jamais revendiqué ni la propriété privée, ni la propriété éminente de ces terres. Si des légalistes se penchaient sur la question, Niklaus était convaincu d'avoir raison. Mais la légalité n'était plus le problème. Les passions étaient déchaînées...

 
«  - Je reconnais néanmoins que nous n’avons plus reconnu l’autorité de Bohémond durant une phase de quelques mois. D’autres l’ont fait également, mais derrière le paravent. »
 
Il fit encore une pause. Là aussi leur honnêteté leur coûterait certainement cher. Mais peut importait.
 
« - Comprenez mon problème Messire de Wenden, tout comme je comprends le vôtre par rapport au fait que vous ne voulez pas qu’un roi ou une reine doive ses terres à ses vassaux, ce qui inverse l’ordre naturel de la féodalité monarchique. Tout au plus suis-je, comme mes nombreux collègues, l’administrateur d’une terre dont je reconnais qu’elle ne m’appartient pas et dont je reconnais parfaitement qu’elle appartient à la Couronne en propriété éminente.

Pour donner une image : je dispose des clefs d’un coffre qui ne m’appartient pas. Jusqu’à peu encore l’essentiel de la Péninsule accusait M. de Merval de présenter à nos yeux un usurpateur, le véritable Bohémond s’étant paraissait-il tué dans un naufrage. Le Médian affirme que les filles de Mme de Hautval sont les réelles héritières. M. de Saint Aimé s’est auto-proclamé roi… M. de Velteroc l’a tenté. M. du Lyrion l’a tenté. Et chacun m’a tenu le même discours que vous M. de Wenden. Notre devoir était de leur donner les terres royales…
 
Qu’auriez-vous dit si nous avions ouvert le coffre à chacune des personnes qui nous l’avaient demandé. Et au nom de quoi pouvons nous prendre une telle décision ? Nous ne sommes ni pairs du royaume, ni nobles de terres… Je ne souhaite pas diminuer notre rôle ou nos actions, mais nous sommes une part de la noblesse oubliée, dont le service est celui d'assesseur de la monarchie. »
 
Il eut un sourire effacé.
 
« - Messire de Wenden vous devez connaître les dernières évolutions politiques… L’organisation diplomatique que j’envisageais au travers de la Ligue pour résoudre ces problèmes et rétablir la Couronne s’est confrontée à la réalité des faits. Le forum que j’espérais construire s’est révélé être une fosse aux lions. Nous en avons tiré les conséquences et de fait la noblesse des terres royales a décidé de dénoncer la Paix de Diantra. 
 
Notre proposition, que vous avez du entendre, est que nous ne prenions pas la décision de laisser les clefs du coffre à quiconque le demandera, mais le donnerons à l’héritier disposant de l’appui des principaux vassaux de la Péninsule. Je sais que certains doivent encore nous accuser de tergiverser...

Mais soyons sérieux quelques minutes Messire de Wenden, si ce que vous dites est vrai et que Bohémond dispose effectivement des soutiens que vous affirmez, alors je pense que l’affaire est pratiquement entendue. Je reviens de Soltaar et je connais personnellement les opinions de M. d’Erac. Sainte Berthilde et Serramire, bien que que je les soupçonne de jouer un drôle de jeu, sont officiellement pour Bohémond. Reste Langehack et le Médian… Le Langehack, qui sont des opportunistes démontrés, rentreront dans le rang. Les jeux sont donc faits, la majorité atteinte.
 
J’aime faire les choses proprement M. de Wenden. De fait j’attends les réponses officielles, mais nous savons très bien que si les gens tiennent paroles envers votre protégé, Bohémond disposera sous quelques ennéades des suffrages de l’essentiel et nous appliquerons notre charte. De fait M. de Wenden, il ne sert à rien de m’invectiver ou de tenter de me raisonner. Vous pourrez tout à loisir me planter une dague dans le ventre comme vous me le promettiez il y a quelques minutes.
 
Il ne reste plus qu’à mettre en musique les modalités de transition, car conformément à notre engagement, l’intégralité de l’ex-administration royale rendra ses mandats. Il sera de la responsabilité de sa future Majesté de décider ce qui il souhaite reconduire ou non. Nous n’opposerons aucune résistance ou ne mettrons aucune condition à cette charte. Vous pourrez entendre nos conseils si vous le souhaitez. Et si vous décidez de cette purge que vous semblez appeler de vos voeux, une fois la transition réalisée il ne me restera plus qu’à prier pour que vous ayez la clairvoyance de bien gérer ces terres, pour lesquelles je n’ai aucune honte de dire que j’ai l’amour d’un natif. »


Dernière édition par Niklaus d'Altenberg le Jeu 13 Avr 2017 - 0:13, édité 1 fois
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Mer 12 Avr 2017 - 20:59


On pouvait reprocher bien des choses à Niklaus d'Altenberg, mais force était de lui reconnaître au moins ça : il ne manquait pas d'éloquence. Plongés dans l'ambiance intimiste de leur conciliabule nocturne avec la chaleur réconfortante du feu de camp, Roderik et ses hommes l'écoutaient, et nul ne pensa une seule fois à l'interrompre. Si bien que lorsqu'il eut terminé, ce fut d'abord le silence ; l'air songeur, Roderik le considérait toujours avec cette espèce de moue désabusée un brin réprobatrice, mais en même temps, son regard luisait d'une lueur nouvelle. Quelque chose dans le discours du tribun royant avait fait mouche ; à tout le moins, cela ne l'avait pas laissé indifférent.

« Vous avez bien plaidé votre cause », reconnut Roderik.

Et, dans un premier temps, ce fut tout. Le silence, à nouveau, s'installa dans cet aéropage de nobles et de sergents installés en demi-cercle, un silence toujours pesant, mais peut-être un peu moins tendu.

« Je ne souscris pas à tout ce que vous me dites », finit-il par tempérer d'une voix résolument calme. « Vouloir soumettre votre ralliement au camp du plus grand nombre est une preuve de prudence, mais pas de loyauté. Et puis, vous vouliez connaître l'avis du plus grand nombre... mais le « Médian », que vous citez, n'a point voix au chapitre : le duché du Médian n'a jamais existé, et Nimmio de Velteroc n'a jamais eu son mot à dire sur la couronne, bien qu'il ne se soit pas privé d'exprimer à voix haute un avis qu'on ne lui demandait pas. Il n'y a qu'un duc dans le Médian, et c'est le seigneur Léandre d'Erac, le véritable suzerain des provinces médianes. » Il haussa les épaules, toujours songeur ; il tenait à préciser cela, mais sa petite précision ne changeait finalement pas grand chose au schmilblick. « Au fond, nous sommes d'accord sur l'essentiel : les jeux sont faits. Nous nous sommes tous deux fourvoyés : votre entreprise de paix et de bonne justice s'est heurtée à l'ire naturelle des hommes et aux ambitions de vos alliés d'hier ; et ma dévotion, disons, idéaliste, m'a pour ma part empêché de comprendre quels enjeux vous empêchèrent de vous rallier plus tôt. Nous sommes différents, vous et moi, je ne me voilerais pas la face là-dessus ; mais je ne suis pas un mauvais homme, croyez m'en. Je sais que vous devez voir en moi celui qui juge sans vous connaître, mais je ne suis pas venu vous demander votre tête, Messire d'Altenberg. Je n'ai pas oublié qu'à moi aussi, l'on a fait croire que notre roi était mort ; et je n'ai pas oublié que, pendant un temps, j'ai cru à cette rumeur. Parce que j'ai tardé à découvrir la vérité, je ne saurais vous accabler d'une erreur que j'ai moi-même commise. »

Il s'interrompit, car parler lui donnait soif. Il avala une longue gorgée de bière, et retint de justesse un puissant rôt ; ça n'aurait pas été si grave qu'il se laisse aller devant une compagnie d'hommes dont beaucoup étaient gens de guerre, sans une femme à l'horizon, mais ça aurait sans doute ôté à l'instant un peu de sa solennité.

« Je suis arétan. J'ai grandi loin des domaines royaux, dans un pays où la plupart des hommes naissent et meurent sans jamais avoir vu leur roi. Je n'ai même jamais posé le pied à Diantra. Le sort m'a fait comte d'Arétria par un concours de circonstances, puis, plus invraisemblable encore, il m'a ouvert les portes de la Chancellerie. A mon humble avis, cela nous prouve deux choses : premièrement, que le destin a le sens de l'humour. Deuxièmement, que nous ne savons jamais ce que demain nous réserve. Il y a quelques instants, vous voyiez encore en moi la main qui vous condamnait ; et si je vous offrais de réaliser demain votre rêve ? Vous rêvez d'un royaume de justice et de paix ; je ne veux ni plus ni moins que la même chose. Vous offrez de renoncer à votre charge, mais en quoi votre renoncement nous servirait-il ? Nul n'y gagne. Voulez-vous prouver que vos actes ont toujours été désintéressés et que vous ne vous souciez que du bien de votre pays, Messire d'Altenberg ? Alors embrassez la cause de Sa Majesté, et bâtissez la paix du roi à nos côtés. »
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Mer 26 Avr 2017 - 21:41


Le silence qui s’installa ne fut pas pesant pour Niklaus d’Altenberg. Il n’avait de toute manière pas grand-chose à ajouter. Il se contenta de regarder son interlocuteur quelques secondes, puis le laissant réfléchir à tout cela, se contenta de perdre son regard dans les flammes. Il notait avec un certain intérêt que son interlocuteur, tout comme lui, prenait le temps d’arrêter son propos pour réfléchir. Se donner le temps de la réflexion dans une discussion était une caractéristique bien rare. Cela donnait en tout cas à Niklaus une certaine estime pour la personne. Nombreux étaient ceux qui tentaient de démontrer leur rapidité d’esprit en cherchant à répondre immédiatement, dans le feu de l’action, du tac au tac. On pouvait se lancer dans de telles aventures, et effectivement si l’on avait l’esprit vif, on y réussissait souvent. Mais l’on se trompait également toujours.
 
Finalement l’homme répondit, mi-figue mi-raisin, mais prenant le parti de dire qu’il avait compris et accepté une partie tout du moins des arguments de Niklaus. Cela était surprenant pour Niklaus car jamais une conversation n’avait tourné de cette manière dans sa courte mais intense carrière de diplomate. Mais après tout, il fallait toujours une première fois. Niklaus à son habitude se contenta d’un silence poli, regardant sans intensité son interlocuteur.
 
Il fit une objection légale sur le duché du Médian. Cette objection était recevable puisqu’effectivement la base de la légalité de l’action reposait sur l’annulation de la Paix de Diantra. L’homme était et dans son droit et dans son rôle de le souligner. Il était vrai que ni l’appellation ni l’appel à suffrage fait par les anciennes terres royales n’étaient justifiés dans le contexte légal discuté. En cela la décision de Niklaus et de ses pairs avait franchi effectivement le cadre légal qu’ils avaient voulu suivre. C’était vrai, et Niklaus n’avait rien à répondre de cela. Dans le fond cette mention avait eu principalement une visée politico-diplomatique, afin de ne pas jouer de provocation. Pour autant de Wenden avait raison de le souligner, et Niklaus ne pouvait pas répondre à cela. Il se contenta de hocher une fois la tête, dans un signe silencieux qu’il entendait l’objection et qu’il n’avait rien à y redire.
 
L’homme continua en exposant les raisons de son irascibilité initiale. Niklaus n’avait là aussi pas grand-chose à dire. De Wenden était soit assez clairvoyant soit assez diplomate, dans tous les cas assez fin intellectuellement pour envisager que des divergences de vues puisse s’établir sans qu’elles ne soient solubles par un compromis d’une part et par un respect mutuel d’autre part. C’était là aussi une attitude assez changeante et qui était encourageante. Niklaus ne dit rien, attendant ce qui allait suivre car bien qu’il s’agissait là de lieux communs toujours bons à rappeler et bien oubliés par de nombreuses personnes, et aussi agréables que cela puisse être à l’oreille, cela n’allait pas au fond des choses pour le moment.

L’homme s’interrompit pour boire. Niklaus fit donc un signe d’approbation silencieux, visant à démontrer qu’il entendait le discours de son interlocuteur et qu’il partageait jusque-là sa pensée.
 
Vint ensuite quelques phrases sur le passé de De Wenden et Niklaus, qui pourtant était un homme réservé et un homme passé maitre dans l’art de ne pas montrer ses sentiments eut un sourire franc lorsque l’homme parla de l’ironie du sort. Peut-être avait-il raison sur le fait qu’ils n’étaient pas si différents, ou bien était-il un très bon manipulateur car Niklaus se retrouva parfaitement dans ces quelques phrases. Tout comme De Wenden il s’était retrouvé projeté du simple rang de baron royal, simple fonctionnaire -habile à sa tâche peut-être - mais fonctionnaire tout de même à une sorte d’émissaire d’institutions et de terres sur le déclin, attaquées de toute part. Lui qui n’avait jamais connu d’autre chose que l’ordre et la méticulosité d’une administration parfaitement maitrisée. Lui qui avait été prédestiné à administrer une terre dont chaque détail était aussi minutieusement prévu qu’une statue de grand maitre. Lui qui était formé à la chasse et aux traversées maritimes sur l’Eris. Lui avait été confronté à une guerre terrestre au sein de ces terres si pacifiques, à un déchirement complet d’institutions centenaires. Aussi improbable était son parcours. Et ce n’était donc pas par moquerie que Niklaus souriait à De Wenden lorsque ce dernier parlait du destin. Il souriait car pour un instant, il semblait qu’effectivement, de manière substantifique, leur expérience du destin, de son ironie et de son imprévisibilité était partagée. Jusqu’à leur rencontre en ce lieu paisible, dans une neige parfaitement intacte discutant d’affaires ayant trait au destin du plus d’un million d’âmes vivant au Garnaad et ayant trait ni plus ni moins à l’histoire du royaume des hommes. Deux jeunes hommes dont rien ne semblait prévoir à la naissance une telle rencontre…

Oui le destin était bien étrange…
 
Après le bâton vint donc la carotte. Niklaus ne savait si tout cela était une manœuvre. Mais au fond peu importait. Le résultat était là, et comme on le répétait depuis le début de cette conversation : les jeux étaient faits.
 
« - Monsieur de Wenden, je sers aux bons vouloirs de la Couronne. Si l’on souhaite de mes services, je ferai ce que l’on me demandera, mais dans tous les cas, la Loi autant que notre éthique nous dictent de rendre nos mandats à la réhabilitation de la Couronne sur les terres du Garnaad. Il en va ainsi de Sa Majesté, il en serait allé ainsi d’un ou d’une autre si les pairs du royaume en avait choisi autrement. Mon éthique me dictait que cela ne soit pas moi ou un autre des terres royales qui soit juge de la légitimité au trône. Maintenant que la question est réglée, il n’est pas de mon ressort de présager ce que le gouvernement de Sa Majesté souhaite pour les terres royales, sauf si ce dernier m’invite à m’exprimer ou à y jouer un rôle. Voilà le sens de nos décisions de rendre nos mandats. Je tiens à être très clair. Je ne souhaite pas négocier une place quelconque en venant vous voir ici. Nous ne tenons pas en otage les anciennes terres royales contre telle ou telle récompense. Si l’administration des terres royales doit être rétablie avec notre soutien, je tiens à ce qu’elle le soit sans que le moindre soupçon de corruption puisse peser sur notre travail. »
 
Avec son sérieux habituel, il poursuivit.
 
« - Si néanmoins vous êtes convaincus qu’il existe en moi des qualités que vous souhaitez voir mises au service de la Couronne, alors naturellement cela sera mon honneur que de servir. Dans ces conditions quelle tâche souhaitez-vous me voir accomplir ? »
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Mer 3 Mai 2017 - 0:17


Se pouvait-il que les choses soient si simples ? Qu'il suffise d'un mot, d'un hochement de tête et, sans doute, d'une poignée de main, pour sceller une étape décisive vers la réunification du royaume ? Roderik osait à peine le croire, et pourtant... pourtant, oui, il l'espérait. Bien malin qui aurait pu prévoir qu'il jouerait un tel rôle, alors qu'au moment où cette guerre civile avait divisé le royaume et contraint le roi à l'exil, Roderik n'était encore qu'un vavasseur dans l'ombre du comte d'Arétria. Il avait vu d'autres hommes tenter avant lui de restaurer l'unité du royaume à leur profit. Pouvait-il y parvenir, lui, l'homme de l'ombre qui vivait loin de ses terres, loin de son or, loin de ses appuis ? En cet instant, il était tenté de le croire ; mais c'était l'orgueil qui l'y poussait, dans toute la splendeur de son ego surdimensionné. Connaître une ascension rapide comme la sienne avait tendance à susciter ce genre de choses chez les hommes. En son for intérieur, il restait prudent, contenu par une froide logique : il n'avait rien accompli pour l'heure, et si le ralliement de l'Altenberg était un bon début, tout était encore à faire.

« En tant que Chancelier, j'ai toute latitude pour œuvrer dans l'intérêt du roi, mais je ne suis pas habilité à vous commander, Messire d'Altenberg, car seul le Régent porte sa parole. Ce que je vais vous demander n'est donc pas un ordre, mais un service, entre gens de bien, soucieux de l'intérêt de tous. Vous allez regagner les domaines dont vous avez la charge ; vous allez rencontrer les hommes qui ont fait de vous leur porte-voix, ceux-là même qui vous ont élu pour protéger les biens du roi. Vous allez les rencontrer, et leur dire que le roi revient, et que les griefs qu'ils ont pu avoir contre la régence de feu sa mère n'ont plus lieu d'être. Car le vent a soufflé sur les braises, Messire ; c'est un jour nouveau qui se lève, et le roi revient pour leur apporter la paix, la justice et la prospérité, et il n'a besoin que de leur loyauté, de leur dévouement, pour panser les plaies de notre bon royaume. »

Elle était là, la mission de l'Altenberg ; là était le service qu'il pouvait rendre au roi, lui qui avait gouverné ses terres en son absence, et sans qui la transition ne pouvait se faire en douceur. Eut-il été un véritable traître, Roderik eut préféré le clouer au pilori, quitte à devoir livrer bataille et payer chèrement la réunification des domaines royaux ; mais Niklaus d'Altenberg ne lui semblait pas être l'intrigant ambitieux que lui avaient dépeint les mauvaises langues, et s'il y avait quelque chose de bon et de respectable chez cet homme, il tenait à l'user à bon escient. Le royaume avait besoin de toutes les bonnes volontés.

« Votre tâche ne sera pas facile ; les ennemis du roi chercheront à entraver son retour. Le Boucher du Médian comprendra bien assez tôt qu'il est pris à la gorge, si pas déjà ; il se débattra avec autant de furie qu'un clébard moisi rongé par les vers. Par bonheur, l'hiver nous protège de ses légions de renégats, et lorsque viendra le printemps, il devra concentrer ses efforts contre les armées du nord. Soyez prudent, néanmoins : l'hiver nous protège de ses armées, mais ne nous protège pas de toutes ses manigances. Un poignard dans le noir ou quelque mauvaise magie serait bien dans son genre. »
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Ven 12 Mai 2017 - 0:33


Niklaus ne dit pas un mot tandis que l’homme précisait ses idées. Tout cela lui paraissait bien obscur. Il espérait visiblement que Niklaus rentre au Garnaad et devienne le promoteur de l’idée du retour de Bohémond et de la régence auprès des nobles des anciennes terres royales. Mais ce processus là était déjà presque terminé. Lui et les autres ne voulaient pas plus de Bohémond qu’un autre. Vu que la noblesse de terre du royaume en avait décidé ainsi, le choix n’était pas le sien. Il en allait de même pour les autres dans le Garnaad. Peut-être certains seraient-ils plus fortes têtes que d’autre au moment des passations mais au global Niklaus connaissaient les mœurs de ces gens. Ils n’étaient pas de fausses gens. A ce titre il n’était pas inquiet sur le processus de transition avec les nobles.
 
Plus difficile en revanche à estimer serait le sentiment des sujets. Si Niklaus avait des conseils à donner et si lui et les autres dans les terres royales pouvaient servir aux nouveaux maîtres s’était surtout par leur proximité avec la plèbe. Dans ces territoires densément peuplés les sujets étaient conservateurs, ruraux et laborieux. Des gens pour qui la Monarchie était un concept abstrait en dehors de l’autorité bienveillante des noblaillons fonctionnaires qui les encadraient depuis des lustres.
 
Par ailleurs s’ils ployaient naturellement au Droit, en hommes respectueux de la Loi, il ne faudrait pas non plus espérer un miracle et une sorte d’amnésie collective sur le passé proche. Le Garnaad avait été outragé bien des fois et par la foule des personnes s’étant amusée à utiliser ces terres comme une variable d’ajustement politique et militaire. Dans sa chair comme dans ses terres, le Garnaad avait souffert. La mémoire des destructions, des outrages et des traîtrises si nombreuses qu’elles en se confondaient pour devenir opaques prendrait du temps à s'effacer. La confiance ne revenait pas sur un claquement de doigt. On pouvait compter sur leur professionnalisme et sur leur attachement à Loi. Mais les cœurs étaient plus long à séduire que la raison.
 
Niklaus ne répondit rien. Il n’y avait rien à dire à ce propos. Pour ce qui était d’apporter la paix en revanche, Niklaus n’en était pas certain. Mais l’on pouvait se montrer peut-être raisonnablement optimiste. De la stabilité institutionnelle serait de toute manière bienvenue. De cela au moins son esprit administratif et légaliste en était certain.
 
Il fut bien plus étonné de la seconde partie de son intervention. L’intention était touchante. Il ne savait pas si s’était par pur intérêt politique ou par esprit chevaleresque, mais l’intérêt qu’il semblait porter à la survie de son invité semblait sincère.
 
Niklaus eut un sourire en coin. Il était surprenant que son meurtre ne fût pas encore intervenu. Il avait pour lui l’avantage de ne pas être irremplaçable mais un pion suffisamment important pour être pour ses ennemis à la limite entre le respect et la condescendance. Il naviguait pour cela avec prudence d’une part mais pouvait également compter sur le fait que son nom, sa stature morale et sa mesure lui avait permis de conserver dans la petite noblesse les contacts et les sympathies de beaucoup. Or cette petite noblesse de village et de ville avait souvent l’oreille des puissants qu’il rencontrait. Au-delà de ce réseau bien pratique pour ne pas perdre pied et devenir le bouc émissaire d’une Péninsule se cherchant perpétuellement des ennemis intérieurs, il était au Garnaad presque à domicile et disposait à cet endroit des appuis ou organisationnels ou humains permettant d’exclure de tels actes.
 
Naturellement et malgré ces quelques précautions, aucun filet n’était assez fin pour empêcher tous les prédateurs de passer.
 
« - Vous pouvez vous rassurer sur la facilité de ma tâche Monsieur… Personne ne dispose des moyens de faire des manigances au Garnaad. Nous faisons et ferons bloc. Je n’ai absolument aucun doute là-dessus. J’ajoute que je n’en ai pas la charge mais tout au plus la voix. Pour le reste, je suis malheureux à l’idée que la guerre puisse reprendre au printemps. Il n’est pas ma place de donner mon opinion à ce sujet, mais je prierai pour que vos efforts pour éviter la reprise des hostilités soient couronnés de succès. Si je peux y contribuer, j'en serai heureux.
 
Pour finir, et bien que je comprenne que vous ne puissiez me répondre de suite, il me semble nécessaire que nous puissions rapidement organiser une passation des pouvoirs. Une clarification rapide de la légalité de nos actions serait la bienvenue. Pour cela il serait bienvenu que nous puissions, à l’issue des réponses apportées par les domaines du royaume procéder à la dissolution finale de la régence indépendante que nous avons organisée. Libre ensuite à Sa Majesté ou ses représentant de décider qui il souhaite comme barons de ses terres. »
 
Il laissa quelques secondes passer.
 
« - M. de Wenden, puis-je me permettre d’être parfaitement direct avec vous ? »
 
Il s’agissait d’une question rhétorique.
 
« - Si je comprends bien vos paroles, vous tendez la main aux les gens de bonne volonté afin qu'ils vous aident à la reconstruction d’un gouvernement efficace. Nous ne sommes pas aveugles et nous savons parfaitement que la Couronne en tant qu’institution a été très diminuée. La Chancellerie que vous représentez n’est plus que l’ombre de ce qu’elle devrait être pour pouvoir régner sur la Péninsule.
 
A ce titre - et je vous prie de croire qu’il ne s’agit pas là que d’un instinct d’opportunisme de ma part – je vous demanderai de bien réfléchir. En effet lorsque vous prendrez vos décisions sur les nombreuses personnes qui ont décidé de vous donner aujourd’hui le gage de leur humilité en rendant leur mandat avec les terres du Garnaad, l’essentiel sont des membres compétents. Je ne saurai trop vous conseiller de vous appuyer sur eux. Une purge aurait pour effet de décapiter une élite particulièrement bien éduquée, habile politiquement et n’ayant pas d’intérêt territoriaux en tête.
 
Nous sommes tous deux jeunes M. de Wenden. Nos destins dans le jeu de la politique ne sont pas de ceux ayant été biberonnés à Diantra. Peut-être suis-je à ce sujet plus contaminé que vous par les défauts de l’ancienne cour royale. Mais ce monde là, cette Couronne là, sont en faillite. Mme d’Olysséa a fait l’erreur fatale de s’appuyer sur le conseil et l’administration de cette caste maintenant dispersée. Vous m’avez donné le conseil d’être moins léger sur ma sécurité personnelle, ce qui est très valable.
 
Permettez-moi à mon tour de vous donner un conseil bienveillant. Ceci en tant que regard extérieur ayant vu le déclin de la Couronne s’opérer sous ses yeux : gardez les anciens courtisans loin de votre administration. J’ai bien vu durant mes premières années, alors que notre ancien roi déclinait, l’emprise néfaste et l’extraordinaire malfaisance de ces gens. Ces gens seront nombreux à vous courtiser et vous demander charges et offices. Vous vous ferez votre opinion vous même, mais mon avis est le suivant. Choisir son administration dans cette ancienne cour, c'est prendre le risque que vos assesseurs soient le plus souvent guidés par les jeux de cour.

Ils seront alors préoccupé bien plus par leur valeur relative dans cet univers que par le bien de la Couronne. Et pour ceux étant encore investit des valeurs de l'intérêt supérieur, sachez que ces gens ont une tendance terrible à tomber dans le complexe de supériorité ou dans le dispendieux. Ils nous commandaient d’administrer des paysans avec l’esprit de philosophes ou de commander les artisans et bourgeois avec l’esprit de généraux d’armée.
 
L’administration de vos territoires nécessitera du pragmatisme, une connaissance des sujets de la Couronne et une rigueur que les anciens nobles Diantrais ne vous garantiront pas.
 
La victoire politique que vous allez bientôt pouvoir clamer devra être cimentée rapidement afin de pouvoir d’une part faire la démonstration de votre capacité aux affaires et d’autre part de faire rentrer de l’argent dans les caisses tout en favorisant les productions et les commerces qui vous serviront. C’est une tâche immense, surtout pour un pays au abois. Mais c’est un objectif atteignable avec les bons choix, les bonnes aides et une administration efficace. »
 
Il eut un petit soupir.
 
« - Nous ne nous faisons pas confiance à titre personnel. Soyons honnêtes. La confiance prend du temps.  Elle demande de connaître l’autre, de le voir travailler et de pouvoir prévoir au moins un peu ses réactions. Je suis échaudé par des mois d’errance et l’impuissance -voire la complaisance- de la Régence qui a caractérisé notre chute. Vous êtes échaudés par mes positions et votre éducation. Ces plaies mettront du temps à se refermer.
 
Mais malgré toutes ces différences, je pense que nous nous respectons. J’ai bien des défauts. Mes vues et mon éthique sont ce qu’elles sont. Mais si vous souhaitez conserver les futures terres royales hors de l’ingérence du reste du royaume et redonner à l’institution Royale la préséance. Si vous souhaitez continuer un retour vers la prospérité. Alors je pense pouvoir vous servir. Et avec moi les centaines de nobles des terres royales qui ont parvenu à maintenir une administration contre vent et marées. Réfléchissez-y. »
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Mer 17 Mai 2017 - 23:19


Roderik écouta silencieusement son vis-à-vis sans l'interrompre, s'efforçant de masquer son air paumé à mesure que s'éternisait le monologue - l'obscurité ambiante l'y aidait heureusement. Et il se demanda ce que c'était que d'entendre Niklaus d'Altenberg quand celui-ci n'était pas, selon ses dires, "parfaitement direct". Du discours du baron d'Apreplaine, un certain nombre de choses lui échappèrent ; comme cette histoire de dissolution de régence indépendante - qui va-t-on dissoudre, et par quelle magie ?, se demanda-t-il, un brin interloqué - ou encore cette passation de pouvoirs dont il voyait mal entre qui et qui elle était censée intervenir, car le roi était réputé avoir toujours été maître de ses domaines, et que ce qui avait été le duché du Garnaad ne pouvait pas, en conséquence, avoir existé, sinon de facto.
Finalement, il n'en retint que ce qu'il avait cru en comprendre, ce qui lui semblait être l'essentiel : en dressant ce portrait élogieux des grands fonctionnaires qui l'avaient entouré dans les heures sombres, Niklaus d'Altenberg cherchait avant tout à sauver les fesses de ses petits camarades. Il avait sauvé sa place et il cherchait maintenant à sortir son entourage de la purée - sauver leur place, mais aussi leur tête. Touchant exemple de loyauté et de fraternité, qui montrait combien les Royants avaient été avisés de choisir cet homme-là pour porte-bannière.

« Je n'enverrais pas d'innocent à l'échafaud », affirma Roderik pour le rassurer, ce qui au fond ne l'engageait pas à grand-chose, l'innocence étant une notion pour le moins abstraite.

Il fixa Niklaus avec gravité. Les craintes du baron d'Apreplaine rappelaient à Roderik les réticences qu'avait affichées le duc de Soltariel lors de sa visite à Merval, quelques ennéades plus tôt ; lui aussi, voyait en ce nouveau Chancelier un nordien sanguin comme tous ceux de son espèce. Or, s'il y avait de la dureté chez Roderik, s'il avait en lui cette impétuosité de seigneur des plaines malelandoises alliée à la passion farouche de son jeune âge, il n'en était pas pour autant un oppresseur. Et il s'efforçait de le démontrer en œuvrant à réunifier le royaume, non à la force d'épées qui n'étaient pas les siennes, mais en comptant avant tout sur sa parole et sur sa charge. La menace qu'il faisait planer sur les réticents n'était, au fond, pas la sienne ; les armées du Nord qui menaçaient de déferler au printemps sur les ennemis de la couronne n'étaient aucunement de son initiative, et lui-même guettait leur arrivée avec un certain malaise, car nul ne savait encore quelles seraient les prétentions de ces alliés au zèle inattendu.

« Parlez-moi de Diantra, Niklaus », dit-il après un long moment de silence. Il renouait avec l'usage de l'appeler directement par son nom ; après tout, maintenant, ils étaient potes, pas vrai ? « Bientôt, nous devrons la rendre à Bohémond, même si pour cela nous devons faire face à vos anciens amis, à ceux d'entre eux qui n'ont pas eu votre probité. Mais je ne désire pas voir notre petit roi patauger dans des flaques de sang lorsqu'il rentrera au bercail. Je veux pour lui l'amour de son peuple, et des Diantrais en premier lieu. Je le veux, mais je ne sais comment l'obtenir ; le duc de Soltariel, il y a quelque temps, me reprochait à juste titre de ne rien savoir, ni de la capitale, ni de ses gens. Je dois apprendre à les connaître si je veux servir au mieux mon roi. Vous qui avez vu la ville il y a peu de temps encore, vous qui savez ; comment est-ce ? »
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Sam 20 Mai 2017 - 0:22

Niklaus avait abordé plusieurs thèmes en quelques (longues) phrases, et la longueur de sa réponse semblait avoir quelque peu perdu son interlocuteur. L’obscurité avait bien caché la chose lors de ses propos, mais lors de l’écoute de la réponse, qui était totalement en dehors des questions posées, Niklaus comprit qu’il avait perdu son interlocuteur. Ce n’était pas grave. Niklaus s’occuperait encore une fois des détails légaux et tenterai de ne pas faire trop de vagues au passage, car visiblement ses dernières tentatives avaient été mal comprises.

La réponse fut d’autant plus creuse que la mention d’envoyer quelqu’un à l’échafaud était totalement en décalage par rapport à ce dont ils discutaient précédemment. Niklaus pensait avoir passé ce stade de la discussion et de l’entente informelle entre les deux hommes. Visiblement il s’était avancé. Peu importait. Au final Niklaus avait voulu parler de la substance de comment organiser ce qui sans nul doute serait une chose compliquée à gérer. Il vit que l’homme souhaitait lui parler d’autre chose. Et finalement ce fut Diantra. C’était compréhensible.

L’homme avait laissé tomber les prédicats au passage. Niklaus hésita un instant à l’imiter. Finalement il se décida à le faire. Après tout il avait fait la chose le premier, et lui-même n’était pas là pour lui graisser la patte. Ils parleraient donc en égaux puisqu’ils étaient en privé.


« - Je vous ferai parvenir les rapports que j’ai fait établir sur Diantra. Mais le contexte est celui des terres royales en général Roderik. Permettez-moi donc de parler de ces terres en premier. Financièrement d’abord : nous ne sommes pas ruinés, loin de là. Nous disposons de réserves financières très importantes. Le Trésor Royal y a été conservé en l’état et les impôts ont été récoltés. A l’exception du mois de l’invasion que nous avons décidé de ne pas rétroactivement percevoir. Je n’ai plus le chiffre en tête mais nous devons approcher les dix millions de souverains de Trésor disponibles à l’issue de l’année. Administrativement ensuite : les services des baronnies ont été maintenus presque partout. D’un point de vue de l’économie nous disposons d’une production robuste pour les derniers mois et nous n’avons pas observé, à l’exception du nord des terres royales, une chute importante de l’activité économique. La récolte de l’été s’est bien passée et nous disposons de confortables réserves alimentaires, à cela s’ajoute les mesures prises à l’été pour remettre en culture certaines terres en jachère et planter certaines espèces de légumineuses tardives, ce qui a permis une seconde récolte. Nous disposons donc de marges de manœuvres conséquentes car nous nous étions placés dans le contexte d’un blocus alimentaire de Sainte Berthilde, Langehack et le Soltaar. De plus avec les morts de la guerre civile, nous avons perdu de la main d’œuvre mais surtout des bouches à nourrir. Le bilan est donc plutôt positif du point de vue alimentaire.

Les choses se compliquent sur d’autres plans… Militairement nous avons débuté la remonte et de nombreux officiers de l’armée royale s’occupent des troupes n’étant pas milices sur le territoire. La flotte occidentale, qui est ridicule par rapport à ce qui se trouve à Port Royal, est néanmoins toujours à quai à Syriac sans commandement actif. La garde de la côte est maintenue sur l’ensemble du littoral par les milices baronniales mais avec difficulté. La population est calme bien que très lasse de la situation politique. Nous maintenons un respect envers les institutions principalement par notre action de terrain pour montrer que nous travaillons à la protection de la plèbe. La situation de ce point de vue est peut-être la plus délicate. Le feu couve… La petite aristocratie et la bourgeoisie est calme. L’aristocratie de robe -comme moi-même- sommes un peu perdus comme nous vous l’avons dit, mais tenons bons.

Diantra est un problème très grave. La ville a été incendiée à la fin de l’été. Les dégâts ont été bien plus profonds que ce que le Médian a bien voulu avouer à l’époque. La ville a été incendiée au deux tiers. Les greniers en particulier ont brûlé, les halles et plusieurs quartiers principalement occupé par les artisans. Le château et les fortifications ont été particulièrement endommagés.

Le Médian et surtout le Langehack ont débuté une reconstruction totalement absurde de la ville, privilégiant les murs et les fortifications, s’appuyant sur leur autorité militaire et souhaitant redonner une stature politique à la ville plutôt que de se préoccuper des problèmes économiques. Sous la gouvernance du Langehack, les chose se sont envenimées. Ils se sont contenté d’organiser un ravitaillement de la ville provenant du Langehack et basé exclusivement sur la distribution gratuite de biens pour aider la population, ce qui a fini de tuer l’économie et le commerce local, terminant de ruiner la bourgeoisie moyenne et l’artisanat, ne laissant plus que la très haute bourgeoisie, surtout immobilière, de la ville et la basse plèbe.

Cette situation s’est renforcée avec l’emprise particulièrement ferme du duc qui a semble-t-il pensé que le Garnaad avait pour ambition de reprendre la ville. Ce que nous avons pourtant dit que nous ne ferions jamais. L’appauvrissement grandissant de la ville, couplé au fait que les travaux de reconstruction se sont focalisés sur des monuments inutiles plutôt que sur les choses utiles et de bon sens a favorisé une insécurité grandissante, qui s’est traduite par de plus en plus de répression, continuant ainsi le cercle destructeur.

La pression militaire sur la ville, couplé aux déboires économiques a poussé les anciens bourgeois moyens et les artisans à quitter en masse la ville. Nous avons estimé qu’entre la moitié et les deux tiers de la ville se sont exilé au Garnaad pendant les mois d’été et d’automne dernier. Nous avons réussi à gérer cet afflux de réfugiés mais au prix de beaucoup d’efforts. Je suis particulièrement fier de notre prouesse à ce sujet. Nous allons réussir à faire passer l’hiver en sécurité à ces gens, ce qui je pense était un pari perdu d’avance pour beaucoup.

Langehack a lâché la ville au milieu de l’hiver. Officiellement en raison de la mort du duc, à mon avis parce qu’ils n’arrivaient plus à gérer la situation locale qui tournait à l’insurrection généralisée du petit peuple. Mme de Hautval est au contrôle de la ville et a fait un virage important, appliquant en grande partie les remèdes que nous recommandions depuis longtemps, en particulier la fin de l’aide gratuite illimitée, la réouverture des portes au commerce du Garnaad et un effort de reconstruction principalement sur les habitations. La situation est maintenant plus calme, mais la ville est toujours désertée de l’essentiel de sa population.

Il me semble possible de négocier à Mme de Hautval de récupérer la ville, ce qui devrait être pour elle un soulagement économique majeur. Je ne vous conseille pas néanmoins Roderik d’avoir l’ambition de vous établir à Diantra dans l’immédiat. La ville n’a pas besoin de la cour, elle a besoin d’être sauvée d’abord. D’autant que dans l’état actuel des choses, cela serait dangereux. Il me paraitrait plus raisonnable, au moins jusqu’à ce que la situation s’aplanisse, de viser Edelys comme siège du gouvernement. »


Il eut un sourire.

« - J’espère avoir été plus direct Roderik. »

C’était naturellement là une plaisanterie.

« - Plus sérieusement, je suis navré de la longueur de mes réponses, mais la situation étant complexe, mes réponses le sont autant. Je sais être plus avare en parole quand il le faut. »


Il finit par une autre question.

« - Sérieusement Roderik je reviens sur mon discours de tout à l’heure. Comment souhaitez-vous que je procède dans les terres royales ? Dès que nous aurons démissionné il n’y aura plus personne aux commandes.

Quelles sont vos instructions ? Il vous faut soit m’envoyer sous quinzaine des personnes pour nous remplacer physiquement, soit me donner un mandat d’intendance au moins provisoire des terres. Quitte à me déchoir dès que vous en aurez assez. Peut-être serait-ce là une manière de faire deux pierres d’un coup ? Conservez vos options ouvertes tout en testant nos capacités et notre professionnalisme ?

A la minute où nous aurons reçu de Langehack la confirmation de son soutien à Bohémond, nous ne serons plus barons et ces terres seront à Bohémond. Nous parlons du destin de millions des sujets de votre roi et de millions de souverains de trésorerie, présente ou future. Sans institution, l’anarchie menace. Il faut s’organiser, et s’organiser maintenant.»


Il était navré de mettre autant de pression sur le jeune homme. Certainement ce dernier devait-il ressentir maintenant l’immense poids qu’était celui d’être à la tête d’un gouvernement royal. Niklaus avait quant à lui également une double motivation dans sa proposition. D’une part il avait vraiment peur pour ces terres qu’il aimait passionnellement que la situation ne tourne au vinaigre, d’autre part il était de ceux qui avaient une vision optimiste de l’avenir et souhaitait contribuer au royaume et à l’Histoire. Il ne se voyait avec destinée manifeste, il ne croyait pas au destin de toute manière. Il n’était pas non plus de ceux qui étaient imbus de leur pouvoir et qui aimaient le fait de pouvoir commander au gens par acte de supériorité. Non. Il aimait surtout le pouvoir car il savait que c’était la condition rationnelle pour pouvoir améliorer les choses à grande échelle. Il avait passé sa jeune vie à apprendre à administrer et ensuite à mettre en pratique cet art. Il voulait continuer à l’exercer, qui aurait pu lui en vouloir ? Alors il avançait ses arguments et présentait son cas.

On verrait bien si cela aurait une influence…
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Dim 21 Mai 2017 - 13:02


A mesure que le bailli d'Apreplaine lui exposait la situation du pays diantrois, avec cette exhaustivité d'administrateur qui lui était chère, Roderik ne pouvait s'empêcher de songer qu'il plongeait tête la première dans un sacré merdier, et que Cléophas d'Angleroy avait, finalement, trouvé en lui une bonne poire pour l'aider à passer la serpillière.

Les conditions matérielles, on l'aura compris, n'étaient pas son fort. La gestion administrative, l'intendance, tout ça ne l'avait jamais intéressé ; là-bas en Arétria, il régnait sur un vaste pays où le commerce, peu florissant du reste, suivait son cours, le comte n'intervenant que pour percevoir ses droits de péage et multiples taxes qui garnissaient ses coffres. Dans les campagnes, les revendications paysannes n'allaient jamais très loin ; le climat de violence propre au pays arétan, avec l'insécurité latente de la malelande, rappelait vite au petit peuple combien il était dépendant de la protection du suzerain. En la cité d'Arétria-la-ville, les guildes locales assuraient entre elles leurs petites affaires, se contentant de graisser la patte au comte, lequel s'en satisfaisait bien.
Or, depuis qu'il séjournait à Merval, Roderik se rendait compte que le fonctionnement archaïque des villes arétanes n'était pas universel. Et à présent, à l'écoute de Niklaus, il réalisait combien une cité telle que Diantra était sans commune mesure avec tout ce qu'il avait connu jusqu'alors.

Il considéra longuement le bailli, qui derrière ses airs de gendre idéal affable et bienveillant, faisait finalement montre d'une habileté politique tranquille mais redoutable. Roderik n'était pas dupe de tout, évidemment ; il savait que Niklaus le manipulait, exerçait auprès de lui un chantage enrobé de politesses. Niklaus savait bien, le bougre, que la couronne ne réunirait pas sous quinze jours la future administration des domaines royaux ; remplacer tout ce beau monde prendrait un temps fou, impliquerait une gymnastique périlleuse dans l'approche des courtisans qui, pour beaucoup, s'estimeraient aptes à exercer telle ou telle fonction, les uns pour leur habileté, les autres pour la qualité de leur sang. Il faudrait écarter untel, on proposerait à tel autre une charge qu'il estimerait inférieure à ses mérites, et l'on froisserait immanquablement beaucoup de monde, faisant du même coup germer les graines de futures intrigues de cour aux conséquences néfastes et imprévisibles. On pouvait toujours remplacer un homme au prix de quelques sacrifices et de concessions auprès des susceptibilités froissées ; mais remplacer le pays diantrois tout entier...

« Si c'est un mandat provisoire que vous cherchez, considérez que vous l'avez », trancha Roderik. « Demeurez bailli d'Apreplaine, Messire, comme vous l'étiez avant la guerre ; je ne doute pas que notre roi, par la bouche de notre Régent, Cléophas d'Angleroy, vous confirmera à ce poste. »

De nouveau se leva une bise légère qui fit vaciller les flammes du feu de camp, projetant ses ombres dansantes autour du foyer. Baissant la tête pour fixer ses paumes engourdies par le froid, Roderik se laissa aller à une confidence.

« Je ne vous aime pas, Niklaus. Je préfère vous le dire, c'est plus sain comme ça. Vous n'êtes pas un mauvais homme, mais vous venez à l'instant de me rappeler que votre ralliement n'est qu'une adhésion à la cause du vainqueur. Peu vous chaut que votre roi soit celui-ci ou un autre, car vous êtes un pragmatique et que vous ne croyez en rien ; cela dit, des pragmatiques, il nous en faudra quelques-uns. La charge de Grand Argentier n'est plus assumée depuis la déchéance de l'Anoszia et repose en théorie entre les mains de notre Régent, Cléophas d'Angleroy. J'imagine que le moment venu, il nommera quelqu'un d'autre. Quel qu'il soit, j'espère que le prochain Grand Argentier se montrera meilleur que le précédent ; ça devrait quand même être dans vos cordes. »
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Niklaus d'Altenberg
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MessageSujet: Re: Où l'on négocia âprement   Lun 22 Mai 2017 - 0:32


Niklaus resta de marbre tandis que la conversation tendait à se terminer. Les choses étaient plus claires au moins. La tâche était énorme. Niklaus pouvait deviner qu’à court terme les choix du chancelier étaient maigres, ce qui en revanche donnait plus de poids à un travail bien fait. Peut-être auraient-ils l’occasion de faire constater aux nouveaux maitres que le travail était, sous leur influence, particulièrement bien fait. Niklaus vit naturellement que le mandat que le chancelier lui redonnait était quelque peu arraché, ce qui ne lui plaisait qu’à moitié.
 
De toute manière Niklaus n’aurait pu survivre dans un environnement aussi délicat s’il n’avait pas lui aussi toujours fait jouer et la carotte et le bâton. Un bon compromis laissait de toute manière tout le monde un peu insatisfait. Il fallait exposer l’intérêt de l’épargner, comme exposer les conséquences de l’écarter. Niklaus se surprenait un peu lui-même d’être devenu aussi expert à ce jeu dangereux. Pour son plus grand malheur peut-être. Mais il n’avait pas peur. Il n’était inquiet que pour le royaume et plus particulièrement pour le Garnaad.
 
Comme pour illustrer la froideur de l’accord qui venait d’être passé, un vent faible mais glacial tomba sur le campement. Niklaus n’était pas frileux et se contenta de tourner la tête face au vent un court instant. Il eut un sourire en coin lorsque le chancelier lui fit la confidence qu’il ne l’aimait pas. S’il n’avait pas été à très bonne école, peut-être aurait-il songé à hausser les épaules. Mais il se contenta d’élargir son sourire. Lui n’avait rien contre le jeune homme, qui lui paraissait même sympathique au contraire. Mais il n’en aurait rien montré, surtout après un tel aveux.
 
Peut-être Roderik changerait-il un jour d’avis. Le temps leur dirait. Niklaus n’avait pas réussi pour le moment à se faire des ennemis des gens de bonne volonté. Et même si la passion qu’il avait visiblement pour son Roi l’amenait à ne pas envisager beaucoup d’autres manières de penser que la sienne, il semblait faire partie des gens de bonne volonté. Les angles s’arrondiraient avec le temps. Niklaus était de toute manière optimiste pour ce genre de choses.
 
En tout cas la bonne nouvelle était que s’il y avait un métier ou ne pas s’aimer pour collaborer était possible, c’était bien la politique. Donc en cela, rien de tout cela n’était un problème.
 
« - Merci de votre franchise. Je comprends que vous ne m’aimiez pas Roderik. Nous pensons effectivement très différemment et mes actions vous laissent perplexe. Je ne suis peut-être pas votre premier choix. Tout aussi antagoniste à mon égard que vos sentiments puissent-être, nous n’avons pas besoin d’amitié pour que notre relation de travail soit fructueuse. Même si j’ai bon espoir d’arriver à vous faire changer d’avis sur ma personne un jour… »
 
Il effaça son sourire. Il voulait revenir simplement sur le fait que le chancelier avait affirmé qu’il ne croyait en rien. Cela l’avait blessé. Car ce n’était fondamentalement pas le cas.
 
« - Je crois en l’autorité de la Loi Roderik. C’est elle qui nous différencie des bêtes. Et à ce titre je pense être un serviteur particulièrement consciencieux de la Couronne. A ce titre nos ambitions sont parallèles même si nos motifs sont différents. J’espère que vous pourrez constater ma fiabilité. »
 
Il eut un nouveau sourire.
 
« - Puisque nous en sommes à échanger nos opinions personnelles Roderik, la mienne vous surprendra peut-être mais je vous trouve sympathique… Vous êtes jeune -comme moi-. Vous êtes passionné comme seul les hommes du Nord savent l’être, ce qui vous donne un certain panache. Vous savez déjà manier les menaces et faire miroiter les récompenses avec un certain style, en homme habitué de la diplomatie. Peut-être votre mécompréhension de la complexité de l’administration royale vous dessert-elle. Mais cela va se rectifier rapidement.
 
De plus un autre point vous rend sympathique à mes yeux : la chancellerie exsangue qu’on vous a donné est un cadeau empoisonné. A la manière de la situation qu’on m’a laissé il y a quelques mois. On vous a donné un travail herculéen à accomplir et bien peu d’outils. Vous allez avoir suffisamment d’empêcheurs sur votre chemin pour que je ne participe pas à cette cohorte. Au contraire, vous pourrez compter sur moi. Mais vous en jugerez par vous-même. »
 
Il jeta un œil sur l’horizon. Le jour était encore loin.
 
« - J’espère que vous me ferez bientôt l’honneur de venir en Apreplaine… Mais en attendant, peut-être vaudrait-il mieux que nous nous séparions. Dès que le Langehack aura répondu qu’ils soutiennent Bohémond, nous mettrons en place les transferts légaux. Dès lors je vous enverrai des rapports réguliers sur mes actions et sur le Garnaad. Vous pourrez me faire parvenir vos instructions en retour. J’utiliserai avec votre permission votre prénom pour les messages officieux et votre prédicat pour les messages officiels. Cela rendra les choses plus claires. »
 
Niklaus laissa du temps à Roderik pour répondre s’il le souhaitait. Puis, alors que le moment de partir semblait approcher, il tendit la main à l’homme.
 
« - Peut-être cela ne représentera-t-il rien pour vous Roderik, mais je tiens à vous remercier. J’ai conscience que beaucoup doivent vouloir ma tête. Vous faites preuve de beaucoup d’ouverture d’esprit et d’une certaine forme d’esprit chevaleresque en me donnant la chance de démontrer que mes dires ne sont pas de creuses tentatives de survie. Cette chance je vous la dois, à vous ainsi qu’à vos maitres, -qui seront bientôt les miens- et je vous en remercie. »
 
Laissant l’homme choisir s’il souhaitait ou non lui serrer la main, il quitta ensuite ce dernier avec une petite révérence.
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Où l'on négocia âprement
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