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 La troisième sera la bonne

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Gaston Berdevin
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MessageSujet: La troisième sera la bonne   Lun 8 Mai 2017 - 10:20

La moitié de la 1ère ennéade de Verimios, 9ème année du 11ème cycle. Au palais de Merval.



Hubert de Dens
(et Grim de Dens)
(et Maître Abellon)



Le regard de Lhéry aidait à faire relativiser Hubert sur le dépaysement qu’il éprouvait lui-même.
Si le jeune seigneur n’avait jamais mis les pieds plus au sud que Diantra, le vieux routier considérait comme l’étranger toute terre située à quinze miles d’Assar. Quand ils séjournèrent en Scylla, sa sale gueule d’habitude inexpressive laissait parfois échapper des expressions aussi catastrophées que fugitives. C’était clair, ils n’étaient plus chez eux, et sans son écuyer, Hubert aurait plus naturellement laissé libre cours à son propre ébahissement.
Lhéry n’était pas un mauvais gars. Hubert avait voulu se convaincre du contraire lorsque son père lui avait annoncé sa décision d’en faire son valet d’armes. Face aux récriminations de son fils, (il voulait un autre écuyer), Gaston avait noyé le poisson en regrettant cette jeunesse si passionnée qui avait détruit ou était morte par la seule force de ses caprices. Les exemples très actuels des ogres et de leurs géhennes, mijotés dans un discours sur l’importance de l’obéissance filiale et de la vertu, conclurent le débat sans persuader plus que ça le fils.
Hubert accueillit donc de mauvaise grâce cet intrus de Lhéry, qui lui était imposé contre sa volonté. Le bonhomme eut vite raison de cette première attitude : il s’acquittait de son rôle avec un naturel tel que son maître fraîchement adoubé dut en faire de même. Les piques et abus que le noble faisait subir à Lhéry ne changeaient pas l’ordre des choses fixé par le marquis, au contraire, ils le salissaient. A chaque silence méprisant du vétéran, Hubert s’apercevait qu’il dérogeait à son rang. Peu à peu, le vieil écuyer  apprit au jeune chevalier comment il devait commander.
Grye et Assha, les deux chiennes d’Hubert, se rangèrent d’ailleurs immédiatement du côté du vieil Assarois en l’adoptant dès leur rencontre. La tendresse rugueuse qu’il leur rendait quand elles lui faisaient fête n’aida guère à le rendre antipathique, et finalement, l’estime que lui porta son oncle Guérin durant tout le voyage évinça les dernières réticences du fils du marquis. Il adopta l’exemple de Guérin et traita son gars « comme il faut ».
Il s’estima particulièrement heureux d’avoir pris le pli tout au long du chemin. A mesure que leur périple les emmenait dans des contrées si différentes de leur nord natal, Lhéry passa du statut de subalterne-enseignant à celui de compatriote. Au milieu des langues chantantes du sud, l’Assarois comptait ses mots encore plus de coutume. Mais à chaque fois qu’il murmurait quelque chose, son accent si familier renforçait un sentiment diffus chez Hubert : Lhéry était un frère, il partageait avec lui ce don rare d’être né au bon endroit, loin des races corrompues parmi lesquelles la délégation odéliane devait frayer.
Hubert se doutait que son père avait pensé à cette raison quand il décida de l’envoyer en ambassade auprès de la chancellerie de Merval. Immerger son fils dans un univers aussi étrange que la côte de Sel l’aiderait forcément à saisir ce que le chevalier et son écuyer avaient en commun. Resserrer les liens avec ses gens n’était bien entendu qu’un détail, le but principal de l’escapade était de faire entrer le fils dans le cercle des hommes. A son âge, son père avait déjà enfanté plusieurs descendants et s’était rendu dans les royaumes nains et elfes. Maintenant qu’il était chevalier, il fallait qu’Hubert marche sur les traces du paternel et découvre le monde.
Le marquis son père ne l’envoyait pas voltiger dans les hautes sphères du royaume parce que les voyages forgent la jeunesse. La mort d’une partie de la jeunesse odéliane à Christabel et l’intrépidité parfois fort sotte des survivants dans l’Oesgard, notamment d’Hubert, qui avait écopé de vilaines cicatrices et de la conviction d’être immortel, avait sûrement motivé Gaston à écarter son enfant. La discipline était chevillée au corps des Odélians, hors de question d’encourager les gloires personnelles aux dépens de la multitude. Une cause moins noble avait peut-être décidé le marquis : en cas de purge d’Etherna, deux Berdevin aux mains propres ne seraient pas un luxe…
Tout cela n’était que pure supputation, naturellement. Une chose était évidente, toutefois. Le vieil Hautvalois Abellon n’avait pas réussi à prendre contact avec la cour. Le flou artistique qu’entretenaient les Mervalois devenait particulièrement suspect depuis que Sainte-Berthilde, sous leur contrôle, avait envahi le marquisat d’Odélian. En envoyant deux hommes de son clan, Guérin de Dens, son cousin, et Hubert Berdevin, son fils, le marquis espérait tirer les vers du nez à cette chancellerie particulièrement silencieuse.
Ainsi, après avoir passé quelques jours en Scylla pour conférer avec maître Abellon sur les humeurs du Porphyrion, les émissaires demandèrent l’hospitalité à la Grande-Chancellerie. Une fois accordée, ils se rendirent au palais du Serafein pour répondre à l’audience.
« Son Illustre Grandeur le noble Roderik de la maison de Wenden, fils de Ganelon, comte d'Arétria, (…) »
Maître Semaphorios, une fois annoncés en long en large et en travers les trois émissaires, le châtelain de Dens, le fils du marquis et l’ambassadeur Abellon à la cour, égrena méthodiquement la titulature du chancelier et de celui qu’il servait, Bohémond d’Ivrey.
« (…) Grand Voyer du Duché et Grand Argentier du Royaume, par la grâce de la Damedieu, toute bonne et toute providentielle. »
Guérin, seul ambassadeur désigné pour parler au nom de son marquis, laissa passer un petit silence avant de lever la main en guise de politesse.
« Salut, seigneur. J’apporte l’hommage de mon cousin, Gaston Berdevin, fils d’Hubert de Dens. Je te dis, en son nom, qu’il est l’homme de Bohémond, fils d’Aetius d’Ivrey, son suzerain et son roi. »



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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Mer 10 Mai 2017 - 22:35


« Cool », aurait pu répondre Roderik d'un ton enjoué, lui qui ne pouvait que se réjouir de voir un autre représentant des provinces septentrionales renouveler son attachement à la cause royale.
Oui, cette visite et son entrée en matière auraient dû, d'entrée de jeu, le réjouir ; seulement voilà, Roderik n'était pas à son aise. Se tenant debout, droit comme un i à quelques pas du trône princier mervalois dans-lequel il ne pouvait s'asseoir, le Chancelier avait cette posture guindée qui lui faisait l'effet d'un robuste balai dans le cul.

La cause de son malaise n'était pas difficile à cerner. De Merval, il avait bien eu vent de la brouille qui avait éclaté dans le nord entre Odélian et sa vassale Etherna ; il s'en était d'abord assez peu soucié, attendu que cette querelle ne regardait point les affaires de la couronne. Puis était venue la rumeur d'une levée d'ost dans le Berthildois ; on disait que le jeune seigneur-régent de Sainte-Berthilde, le jeune faon, Louis de Saint-Aimé, avait prit le parti de soutenir Etherna contre Odélian, ravivant ainsi un vieil espoir pour Sainte-Berthilde de restaurer son ancienne suzeraineté sur Etherna en rétribution de sa main secourable.
Or, si Louis de Saint-Aimé était de facto décideur de tout ce qui se faisait en Sainte-Berthilde, le marquis en titre restait, en théorie, le roi Bohémond ; et à aucun moment le jeune faon n'avait pris la peine d'informer la couronne de ce qu'il tramait en Etherna, comme aurait dû le faire tout bon baillistre de la couronne. La situation était pourtant fort préjudiciable : puisque Sainte-Berthilde était réputée terre du roi, toute action guerrière du Berthildois contre Odélian pouvait passer comme était le fait du roi lui-même ; et si la couronne agressait Odélian sans raison valable, le marquis d'Odélian n'était-il pas fondé à lui demander réparation ?
En considérant cela, Roderik avait d'abord hésité. L'hiver bloquait les routes et les échanges, et même les pigeons voyageurs avaient fâcheuse tendance à s'égarer en vol ; si bien que les rumeurs en provenance du nord étaient diffuses et souvent contradictoires. Aussi avait-il choisi de temporiser tant qu'il ne pouvait discerner le vrai du faux. Il ne pouvait de toute façon pas agir sans l'aval du Régent du Royaume, mais le Régent était, ces temps-ci, un fantôme ; les apparitions publiques de Cléophas d'Angleroy se faisaient rares.
Quoiqu'il en soit, cette visite soudaine d'une délégation odéliane lui faisait comprendre qu'il avait trop attendu.

« Sachez, Messeigneurs, que je suis fort aise de voir en Gaston d'Odélian un preux et loyal défenseur du royaume. J'ai déjà pu constater sa valeur en combattant à ses côtés en Oësgardie ; j'espère avoir l'occasion prochaine de le remercier de vive voix. Mais vous y étiez vous aussi, n'est-ce pas ? »

Il balaya du regard chacun des trois émissaires, en évitant soigneusement de croiser celui de Maître Abellon. Le marchand hautvalois ne lui inspirait guère confiance, mais il craignait surtout de voir celui-ci, poussé par un excès de confiance et de familiarité, rappeler publiquement leur dernière rencontre dans un établissement de jeux, comme si cette petite bringue les avait rendus cul et chemise.

« Ce sont des hommes de qualité qui ont bravé le froid de l'hiver pour se présenter au Porphyrion », poursuivit Roderik d'un ton affable qui était destiné exclusivement aux deux parents du marquis d'Odélian. « Et puisqu'il m'est agréable de retrouver de bons visages nordiens, vous serez mes hôtes ce soir, messeigneurs, vous souperez en ma compagnie. Nous, les héros d'Amblère ! »

Evidemment, le plaisir de leur compagnie n'était pas la raison première de l'invitation. A dire vrai, les bonnes têtes de nordiens des deux Odélian ne lui inspiraient pas que de la sympathie, d'abord parce que le dénommé Guérin de Dens avait un faciès de brute, et que les traits juvéniles du fils du marquis transpiraient quant à eux une bouillonnante insolence. En résumé, leurs gueules ne lui revenaient pas. Ça, et le fait qu'il gardait une dent un peu dure contre tout ce qui étant d'Odélian et d'Etherna depuis que son père avait trouvé la mort et que lui-même avait frôlé la sienne à la bataille de Cantharel, quand les troupes de Grégoire d'Odélian avaient décimé l'ost du comte Anseric.
Non, la vraie raison était que Roderik n'aimait pas traiter de questions sérieuses en public. Il aimait laver son linge sale dans l'intimité, car personne n'aime montrer aux curieux ses dessous pleins de tâches de gras, de terre ou de choses pires encore. Parce qu'ils étaient observés, parce qu'ils étaient scrutés par la cour, Roderik n'avait pas envie que ces trois-là le mettent en difficulté en abordant, d'emblée, la situation délicate de la question ethernane. C'était d'autant plus dérangeant que Roderik connaissait bien mal le dossier.

Le soir les trouva donc dans les appartements du Chancelier. Un feu de cheminée ronflait dans la pièce baignée de lumière tamisée. De fins rideaux de soie drapaient les fenêtres derrière-lesquelles on devinait Merval, avec ses dômes et ses coupoles. Tout était fin ici, de la soie des rideaux à celle des robes des servantes. La cuisine, aussi, mais probablement pas la cuisinière. C'est au fumet d'un délicieux canard sur lit de concombres parfumé à la coriandre, autour duquel ils étaient tous attablés, que Roderik se laissa aller aux confidences.
Mais pas sur le terrain que ses hôtes imaginaient le voir aborder en premier.

« Nous évoquions tout à l'heure Amblère, mais la vie d'un chevalier n'est pas remplie que de bons souvenirs, encore que cela n'est qu'affaire de point de vue. Je suppose que vous avez combattu il y a trois ans à Cantharel sous la bannière de votre autre cousin Grégoire, Messire Guérin ? Et vous, Messire Hubert ? Trop jeune, peut-être ? »
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Lun 15 Mai 2017 - 10:38


Hubert de Dens
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Entendre un représentant de la couronne espérer pouvoir remercier son père personnellement fit un effet bizarre à Hubert. Ces dernières années, les grâces et les ex voto de ces gens-là étaient plus néfastes qu’une épidémie, il suffisait de se remémorer les honneurs reçus par Jérôme le Maréchal pour vouloir se tenir loin des hosannas décernés par le petit roi et ses marionnettistes qui, la main dans son cul, le faisaient parler. Ceux-là non seulement allumaient des incendies avant de s’enfuir, laissant aux locaux le soin de les éteindre par eux-mêmes, mais s’étaient dernièrement mis en tête de récompenser les opportunistes qui avaient profité des feux pour foutre le camp avec le mobilier royal. Du moins c’est ce qui transpirait des rapports d’Abellon, notamment au sujet de Missède, à qui Cléophas semblait prêt à céder, en plus de l’impunité, Nelen avec la même facilité qu’il avait promis Sainte-Berthilde, deux des plus beaux domaines de Bohémond. Odélian elle, après la guerre de l’Atral, s’était vu remercier avec une belle révolte de Jérôme de Clairssac, révolte initiée par la couronne. Maintenant qu’il avait combattu aux marches contre les drows, il était remercié avec une nouvelle révolte, menée par le frère de Jérôme cette fois, et de nouveau impulsée en sous-main par la couronne.

Effet bizarre.

« Seigneur, je peux dire, sans mensonge, et humblement, que ces dix dernières années je fus partout où la paix du roi appela. Contre les essaims noirs venus du Puy comme contre les traîtres qui sévissaient à l’intérieur. » Humblement, le mot était un peu fort, pensa Hubert en écoutant son oncle rappeler à qui voulait bien l’entendre les états de service virginaux des siens, bien si rare en cette époque rebondissante. Certes, des rumeurs couraient sur la prise d’Etherna, mais il serait fort ardu d’arracher à un Odélian l’ombre d’un doute sur la version officielle de cette conquête.

« Vous nous honorez, seigneur, de votre hospitalité, mais d’autres hommes bravent aujourd’hui aussi l’hiver. Charles d’Hardancour, à la tête de plusieurs centaines d’hommes, a suborné à sa sédition une large frange des seigneurs étherniens, berthildois et olysséens. Son cri de ralliement est simple : Louis de Saint-Aimé est le seul marquis véritable, et il doit régner sur les baronnies d’Etherna et d’Olyssea comme il le doit sur le marquisat de Sainte-Berthilde. Des milliers de guerriers font fi du froid glacial pour ravir à notre roi et notre marquis biens et honneurs. Nous sommes ici pour demander votre secours afin que leur entreprise échoue… Le nord ne survivra pas à un nouvel ogre… »

Guérin avait lâché la dernière phrase après un petit silence. Il l’avait lancé pour la même raison qu’il avait jeté aux orties la tentative de temporisation du comte d’Arétria : comme Hubert, comme Gaston, il doutait de la loyauté du suzerain d’Odélian. Les manigances d’Arsinoé et les circonlocutions de Cléophas avaient beau être sophistiquées, les actes positifs de la royauté envers Odélian étaient inexistants. Or le marquisat ne pouvait pas survivre à la fois à un vassal et un suzerain félons.

Plus tard dans la journée, une fois le soleil couché, deux Odélians se présentèrent à l’invitation du chancelier-comte. Deux seulement, Hubert et Guérim, car Abellon, qui n’était déjà pas bien lors de sa première audience avec le nouveau chancelier, avait prié qu’on l’excuse en avançant une horrible crise de foie. Agacé, Guérin consentit à faire passer le message et puis offrit cet insigne honneur à Hubert. Une fois aux appartements de Roderik, Hubert expliqua les raisons de l’absence de l’ambassadeur sans se répandre sur les détails. Les deux Berdevin savaient qu’ils servaient un faux prétexte à l’Arétrien. Et pour cause, Abellon leur avait tout révélé de sa première rencontre avec Roderik après l’audience.

En entrant dans la pièce où ils devaient souper, l’odeur toute suderonne de coriandre ajouta une nouvelle preuve à la charge du nouveau chancelier. Il mangeait typique. Et ce n’était pas une mince affaire pour les deux chevaliers, pour qui la confession d’Abellon était encore toute chaude. Attablés, la première conversation qu’engagea le Wenden après quelques amuse-gueule de courtoisies finit de tendre ses deux hôtes : L’Atral et ses successions difficiles. Vaste sujet ! Surtout quand il prenait place entre deux anciens adversaires. L’un y avait tant gagné, l’autre y avait tant perdu. Guérin n’était d’habitude jamais muet quand on le lançait sur cette conversation, ç’avait été pour lui une campagne aux allures de promenade de santé. Les donzelles, les chevauchées et les escarmouches avaient achevé d’ancrer son nom auprès des gens de chez lui, et c’est par cette guerre qu’il avait gagné la notoriété nécessaire pour être introduit dans l’administration du massif empire Berdevin. Il avait même un temps profité de cette réputation nouvelle pour séjourner à Diantra dans l’espoir d’accaparer quelque charge en vue. Roderik, de son point de vue comme il disait, y avait laissé lui ses terres, son père et ses entrées mondaines. Tout, en somme, for l’honneur.

La plupart des Odélians avaient combattu sans haine particulière les seigneurs des Malelandes, avec un certain respect même, autant qu’on peut en avoir envers ces voleurs de chevaux en tout cas. Fallait-il regretter pour autant l’échec de l’aventure d’Anseric contre sa suzeraine ? Si la victoire devait revenir non pas au droit mais à la loyauté des vassaux, Jérôme serait actuellement le maître absolu du marquisat de Serramire, Anseric de Sainte-Berthilde, Nimmio d’Erac et Arichis de Soltariel. La belle affaire que ç’aurait été que ce royaume à quatre tyrans.

Guérin, rendu un peu court par ses réflexions sur la dichotomie qu’il y avait à respecter un homme qui servait loyalement un homme déloyal, se fit prendre de vitesse par Hubert.

« J’y ai servi, messire. J’étais l’écuyer de Loup de Rochefort. J’ai eu l’honneur de lever haut l’étendard d’Assar après qu’une flèche eut occis le chevalier de Bussey, le banneret de mon maître, quand nous fondîmes sur les gens de la baronne Clélia. »

Ce souvenir, remémoré comme un constat, n’aida pas Grim à trouver ses mots. Le petit héritier était entré dans cette conversation épineuse sans mettre de gant et en racontant sa plus belle part de bravoure, qui avait consisté à foncer sus au cul de l’ancienne suzeraine du désormais Grand Chancelier.





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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Ven 19 Mai 2017 - 22:47


Le gamin ne manquait pas d'aplomb. Roderik esquissa un sourire devant cette forfanterie, comme si l'héritier Berdevin n'était pas en train de se réjouir de ce qui, pour lui, avait été la journée la plus merdique de toute son existence. Il contint un élan de colère ; après tout, c'était lui qui avait amené le sujet sur la table, et il s'attendait bien à ce genre de remarque : fut un temps où lui-même ne se serait pas privé de ce genre de rodomontade.

« J'étais dans l'ost du comte Anseric, sous la bannière de Wenden avec mon seigneur de père », rappela-t-il sur le ton de la simple discussion, comme s'il ne faisait qu'évoquer un simple souvenir de jeunesse.

Jeune, il l'était pourtant encore ; mais la guerre de l'Atral, incontestablement, l'avait vieilli. Elle avait mis un terme brutal à ses années d'insouciance, faisant de lui le seigneur de Wenden, celui-là même qui deviendrait plus tard comte d'Arétria puis Chancelier du Royaume. Il avait dû mûrir, et vite ; trop, peut-être. Il en oubliait, parfois, qu'il n'était pas aussi sage qu'il se plaisait à le croire.

« D'aucuns affirmeraient avec raison que je servais un homme en rébellion », poursuivit-il. « Je n'étais qu'un fils qui suivait son père, et mon père n'était qu'un seigneur qui suivait son suzerain. Et me voilà résolu, aujourd'hui, à reprocher à d'autres ce que j'ai fait moi-même : je dois leur reprocher d'avoir suivi l'homme qu'ils croyaient devoir suivre. »

Il leva les yeux vers le cousin du marquis, qui malgré son faciès de brute faisait preuve de plus de retenue et de prudence que son cadet. Pourquoi leur racontait-il tout cela, lui-même n'en avait qu'une vague idée. Sans doute essayait-il de se justifier, sans doute essayait-il de répondre à ce mépris que les deux Odélianais, fiers de s'être trouvés dans le bon camp lors de la guerre de l'Atral, devaient certainement nourrir à son endroit. Eut-il été encore le jeune homme insouciant qu'il avait été, semblable au jeune Hubert, il les aurait tancés avec toute sa fougue juvénile, clamant que si Odélian n'avait pas eu la bonne fortune de combattre Olyssea avant l'arrivée de l'ost arétan, ils auraient été pris en tenaille et taillés en pièces, et alors, vraisemblablement, le Berthildois serait la vassale d'Arétria et non l'inverse.
Et Roderik ne serait probablement pas là.

Non, décidément, il ne servait à rien de refaire l'Histoire.

« Mais nous voilà aujourd'hui dans le même camp, messires, à réaffirmer notre loyauté à la couronne », dit-il d'un ton apaisant. « Je sais que les Berdevin n'ont jamais failli sur ce point, et qu'ils furent de tous les combats. Vous avez défendu la cause royale contre les barons rebelles, et pour cela le roi Trystan reconnaissant vous donna Etherna ; le roi Eliam récompensa lui aussi votre loyauté en vous libérant de la tutelle de Serramire. Dame Arsinoé, la mère de notre bon roi Bohémond, elle qui vous devait pourtant beaucoup, vous causa quelque tort, il est vrai, en tentant de vous soustraire ce que Trystan vous avait donné... et pourtant l'on vous trouva dans les rangs de ses alliés aux champs pourpres, ce triste jour où les vôtres ont versé un si important tribut de sang. Et malgré cela encore, vous étiez nombreux à Nebelheim et à Amblère, à défendre le royaume contre ses plus anciens et plus mortels ennemis. Oui, Odélian a beaucoup fait pour la couronne. Aussi, il me fait grand peine d'apprendre vos récentes mésaventures ; des rares échos qui nous sont venus du nord, j'espérais n'y voir que de fausses rumeurs. »

Il avait gardé le silence et s'était renfrogné, les traits crispés trahissant son malaise, lorsque, plus tôt dans la haute salle du Porphyrion, le seigneur Guérin s'était ému de ces fameuses « mésaventures ». Un conflit entre Odélian et Sainte-Berthilde, avec Etherna dans l'escarcelle du futur vainqueur, tombait assez mal. Surtout, Roderik s'inquiétait des prétentions des Saint-Aimé ; il avait espéré que le seigneur Louis, malgré sa colère lors du Concile, resterait probe et droit, mais il ne faisait nul doute que sa chiure de grand-père, le détestable Charles d'Hardancour, faisait tout pour l'inciter à la sédition. Au bout du compte, Roderik ignorait ce qu'il en était vraiment, et ne savait trop quel crédit il pouvait donner à la parole des deux Odélianais - malgré le portrait flatteur qu'il venait de leur dresser. Mieux valait donc écouter ce qu'ils avaient à dire en privé, plutôt que de s'exposer à prendre des postures hâtives en public. Il devait savoir.
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Sam 27 Mai 2017 - 21:02


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« Les rumeurs où se trouvent les mots traîtres et Etherniens sont rarement fausses, seigneur. Cette race a ça dans le sang. Ce n’est rien de moins que la troisième révolte à laquelle nous faisons face depuis que ces chiens cherchèrent à rejoindre les autres sbires d’Aegar et furent écrasés par nous. Lors de la première, ils avaient essayé de planter un carreau dans la gorge de mon cousin, Gaucelm, cela aurait dû nous prévenir de leur perfidie naturelle. La deuxième, pourtant, Grégoire la mata sans la sévérité qui aurait dû s’imposer, je m’en aperçois à présent. La troisième… » La troisième est de votre faute, vous les suderons qui vous êtes amusés à exciter les ardeurs de cet ogre de Jérôme. Vous avez poussé au déshonneur les gens du nord. « La troisième est un hommage morbide à Aegar. Sainte-Berthilde de nouveau rompt avec le roi et le spolie, et de nouveau Etherna le rejoint, battant la queue, excité par ses coups de sifflet. Comme des centaines d’autres chevaliers, Hubert a vu de ses yeux les seigneurs d’Etherna s’agenouiller et jurer aux dieux et aux hommes leur loyauté à son père, il les a vus répondre à sa semonce, en armes et obéissants, il les a vus prendre place à sa table, en commensaux. Dis-lui, Hubert. »

Être pris à partie par son oncle ne semblait pas ravir Hubert. Une gêne se lisait sur son visage depuis que Guérim abordait l’épineux sujet.

« J’ai vu ces choses, c’est vrai, seigneur. J’ignore depuis combien de mois cette brigue est en marche, j’ignore si c’est Caerlyn ou Clairssac qui l’a manigancé, j’ignore si ce sont les Saint-Aimé. Ce qu’on m’a dit et que je crois, car des hommes honnêtes, en plusieurs occasions, l’ont rapporté, c’est qu’à l’arrivée d’une armée de Sainte-Berthilde, de nombreux seigneurs étherniens trahirent et rejoignirent les assaillants. Et ce que je peux jurer sur les dieux, c’est ce qu’a dit mon oncle Guérin, car j’étais témoin, comme d’autres Odélians et Etherniens qui sont ici, en le Porphyrion, à notre suite
. »
Guérin laissa passer un silence avant de reprendre.

« Nos mésaventures, seigneur, c’est la paix du roi. Nous mandons la protection de notre seigneur et souverain, dont les propres hommes sont en train de mettre à sac nos campagnes. Condamnez publiquement les agissements de ce Hardancour et de ses suppôts, commandez à votre régent de Sainte-Berthilde, si toutefois il est bien ce qu’il a juré d’être, de condamner cette cabbale, ses instigateurs et leurs soutiens, qu’il déclare au monde que son seigneur et marquis n’est nul autre que Bohémond ; commandez, enfin, aux vassaux de Bohémond, la comtesse d’Arétria, le duc d’Erac, les seigneurs d’Olyssea, le marquis de Serramire, à tous les hommes fidèles au royaume et voisins du Berthildois, de se tenir prêts à défendre le souverain, sa paix et ses lois.
Seigneur, nous n’avons pas besoin de ça. Si la guerre de nouveau embrase le nord, qui rendra l’ordre à notre pays ? Soltariel n’est qu’un nid de vipères, que les armées du duc passent les montagnes du Bétis et ses citoyens ou ses vassaux mettront un énième cul sur le trône du duché. Langehack n’est qu’une Etherna plus riche, qui sait quel nouveau despote elle s’offrira ? Qui vit-on aux Champs pourpres ? Des Berthildois, des Olysséens et des Odélians. Contre les elfes noirs ? Les hommes du nord. Le sud est trop lâche et cupide. Il ne pourrait pas le retour du roi, si tant est qu’il le désirait. »



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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Lun 29 Mai 2017 - 15:42


Roderik mangeait.

Il mâchonnait un délicieux morceau de canard, actionnant sa mâchoire dans un rythme soutenu tout en écoutant calmement les émissaires d'Odélian qui exprimaient leurs griefs. Lorsque Guérin le prit à partie pour lui reprocher les fautes des suderons, Roderik ouvrit des yeux ronds, et s'efforça de garder la bouche fermée pour ne pas exhiber le spectacle de sa bouche pleine de nourriture ; c'était bien la première fois qu'on le mettait dans le même panier que la noblesse suderonne, et s'il ne vivait pas à Merval depuis un moment déjà, il s'en serait peut-être senti un peu insulté. Mais cette histoire avec Jérôme était un coup d'Arsinoé, et côté terroir suderon, Arsinoé fait plutôt office d'intruse songea-t-il ; il décida de laisser pisser, car cela n'avait pas grand intérêt et que Guérin poursuivait son exposé. Roderik l'écouta donc, tout en continuant de mâcher, avalant de temps à autre une gorgée de vin pour faire passer le canard - et accessoirement faire passer le ton de reproches du seigneur Guérin. Il était heureux que les accusations de lâcheté proférées à l'encontre des suderons par l'émissaire d'Odélian n'aient pas été portées en audience publique, mais dans le cadre privé des appartements du Chancelier. A l'image de ce fiel qu'entretenaient nordiens pour suderons et vice-versa, Roderik, seigneur nordien au pays des suderons, cristallisait déjà autour de lui l'inimitié de la noblesse locale, timide, latente mais bien présente. Il aurait été bien malvenu que le sire Guérin en vienne à rajouter de l'huile sur le feu.

« Messeigneurs, ce que vous me narrez là est inadmissible », déclara très sérieusement Roderik lorsque Guérin en eut terminé. Il se lécha les dents pour chasser un morceau de concombre resté coincé entre ses gencives, puis poursuivit : « que ces actes aient pu être commandés par Louis de Saint-Aimé ou par son grand-père, l'Hardancour - dont ce serait bien le genre, connaissant le bonhomme - soyez certains que cela s'est fait en outrepassant la volonté de notre roi et marquis. Si le régent de Sainte-Berthilde a outrepassé ses prérogatives, il en répondra, je vous le jure ; et si son grand-père ou un autre a orchestré cette cabale dans son dos, alors ce sera la corde pour le coupable. »

Le ton était froid, sec et direct ; Roderik tenait à ne laisser aucun doute à ses invités : si l'honneur de la couronne était entaché, la couronne réagirait. Il ne savait trop comment, ni avec quels moyens, mais la couronne réagirait.

« Vous l'avez dit vous-même, Messire Guérin : nous n'avons pas besoin qu'une guerre embrase de nouveau le nord. Aussi, sachez dès à présent qu'il n'existe nul doute à cet égard : l'hommage d'Etherna va à Odélian, non à Sainte-Berthilde. » La chose était claire et indiscutable. Roderik, néanmoins, n'avait pas fini. Il fixa tour à tour le cousin et le fils du marquis d'Odélian puis se pencha légèrement au-dessus de la table avec un air de conspirateur. « En toute franchise, permettez-moi d'adresser à votre seigneur et marquis un bon conseil : les ambitieux s'emparent de tout prétexte pour revendiquer des droits qu'ils n'ont plus ; aussi serait-il avisé de ne point leur fournir de tel prétexte à l'avenir. Vous ne semblez pas savoir qui, des Saint-Aimé, des Caerlyn ou des Clairssac a entraîné ce vent de sédition, mais il semble qu'entre Odélian et Etherna le torchon brûle, et un homme aussi proche que vous l'êtes du marquis doit bien savoir pourquoi. Alors, Messire, en toute franchise... que se passe-t-il en Etherna ? »
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Ven 23 Juin 2017 - 12:21


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En toute franchise ? Les précédentes palabres du chancelier avaient ôté du cœur des Odélians un poids certain. S’ils auraient pu trouver un peu trop réconfortantes ses affirmations en faveur de la cause odéliane, le fait qu’il était un homme du nord balayait nombre de leurs doutes. Malgré les manigances qu’on lui prêtait vis-à-vis de son beau-frère, l’héritier putatif du comté qu’il s’était arrogé par la revendication de sa femme, ou des messes basses qu’il entretenait avec différents magnats de l’aristocratie serramiroise, le Wenden gardait un crédit plus épais que n’en auraient jamais aucun suderon au yeux du nord. L’homme avait qui plus est fait son devoir en bien des circonstances, contre les elfes noirs lors de la dernière invasion et les alliés du régent lors de la guerre d’Atral. Sa loyauté avait été éprouvée et ajoutait de la force à ses déclarations, malgré le cadre très privé.

Contents de la réaction de la Chancellerie, ils furent d’autant plus pris de court lorsqu’il voulut savoir le fin mot de tout ce bazar. Eux-mêmes, vraiment, ne pouvaient pas lui donner une réponse satisfaisante. En toute franchise ? Le marquis avait essayé de consulter tous ses vassaux, d’Etherna à Odelian, à propos de la passation de pouvoir qui se préparait dans la province occidentale de leur marche. Il avait prêté main forte aux chasses de brigands, repris en main les confins d’Ack, institué de nouveau les taxes que son frère avait retiré aux seigneurs étherniens pour les punir de leur déloyauté. Cela n’avait rien fait. Même Caerlyn, qui s’était fait offrir la baronnie, était devenu le plus mortel ennemi de Gaston après qu’il lui eut fait ce cadeau. Comment expliquer l’inexplicable ? Seules quelques volontés supérieures auraient pu imposer une telle furie aux Etherniens, qui avaient trahi leur parole, mis en danger tout ce que leur famille avait jamais eu et pris les armes contre leur suzerain pour on ne sait quelle marotte. L’idée de revenir sous l’égide de Sainte-Berthilde avait-elle vraiment pu pousser tant d’hommes, dont la fidélité avait été éprouvée et si chèrement payée au cours des interminables campagnes de Jérôme, à vouer leur honneur aux gémonies ?

Bien des Odélians n’arrivaient pas à comprendre ce qui avait provoqué ce suicide moral, mais comme Wenden prenait à partie deux d’entre eux, Guérin tenta d’ébaucher une théorie.
« Le marquis ne donne que rarement son sentiment véritable sur de telles choses, et il nous a laissé plusieurs fois conjecturé sur la raison qui amena cette trahison sans visiblement pencher pour l’une ou l’autre des hypothèses, seigneur. Mais voilà la mienne, si vous la voulez : L’Ethernien… » Comment tourner ça. « L’Ethernien est comme une femme un peu sotte, seigneur. Il a eu des tuteurs qui, fatigués par sa nature vicieuse et bête, l’ont habitué à une autorité sèche. Il a appris, ces dix dernières années, à garder sa bouche fermée et à faire ce qu’il lui était dit. Gaucelm puis Grégoire ne laissèrent guère de mou aux gens du cru, avec raison vu leur nature prompte à l’indiscipline et la rébellion. Lorsque Jérôme fut leur chef, il les dirigea sans leur laisser voix au chapitre, et ils se laissèrent emmener aux confins du nord, par tout temps et sans broncher. »
Il reprit une gorgée de vin avant de continuer à broder sa théorie.
« Même lorsqu’il décida d’abandonner son fief la baronnie d’Etherna, Jérôme ne les convoqua pas pour prendre leur conseil, mais pour annoncer sa seule volonté. Il dictait ses ordres à des domestiques plutôt qu’il ne palabrait avec ses pairs. Et cela, je le crois, était normal pour ces gens-là. Or, quand Gaston décida de réunir dans sa cour tous ses vassaux pour qu’ils prennent la parole et donnent leur conseil, ils n’étaient pas accoutumés à ces réunions publiques où chacun disait sa part.
Pis, ils crurent voir dans tout ce flot de paroles un signe de faiblesse de leur maître. Trop habitués à la seule force, ils prirent leur parti de croire que leur seigneur était en mauvaise posture pour laisser tant de voix dissonantes participer à la discussion et se disputer devant lui. Nous sommes, en Odélian, des hommes libres, personne ne nous a jamais astreint à nous aveugler et nous taire, c’est notre devoir de dire les choses sans fard comme d’obéir aux conclusions qui sont tirées de nos palabres. Mais l’Ethernien, lui, n’a jamais été qu’un mineur qui était guidé et puni quand il n’obéissait point. Les idées de débat et de devoir sont corrompues ou incompréhensibles pour lui.
Habitués à être contraints sans raisonner, ils virent donc de la faiblesse chez leur marquis et se cherchèrent un maître qui ne demanderait pas leur avis mais leur donnerait ses ordres sans discuter. Cela a sûrement été la seule erreur de mon cousin, seigneur, de faire appel à des sentiments que les Etherniens ne comprennent pas. Et croyez-moi, il ne fera plus une telle erreur. »



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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Ven 30 Juin 2017 - 10:07


Une théorie intéressante, pensa Roderik, toujours occupé à mâchonner son canard. L'Ethernien était un peu cet animal en cage que vous libérez, poussé par quelque sensiblerie ou penchant pour le droit des bêtes, et qui vous mord sitôt que vous lui ôtez la muselière. Bien sûr, Guérin présentait une version fort simplifiée de la réalité, mais Roderik ne la trouvait pas dépourvue de vérité.

« J'ai rencontré Jérôme de Clairssac à plusieurs reprises lorsqu'il était encore baron. Je m'en suis d'abord défié, comme tout le monde, mais je dois dire que l'homme est plus complexe que l'image qu'il renvoie. Je crois mieux le connaître aujourd'hui. Je n'en voudrais ni pour suzerain ni pour vassal, mais je vous avouerai que l'homme en lui-même, je l'aime bien. » C'était vrai. L'ire que nourrissait Odélian contre Jérôme était plus que légitime, mais Roderik n'était point Odélian, et ce n'était pas à lui que Jérôme avait fait défaut. « Cela dit, l'Ethernien standard, le croquant de base, je ne le connais guère ; tous ces hommes qui ont suivi pendant des années les frasques de leur chevalier-licorne sans jamais sourciller, je n'ai pas eu affaire à eux. Je ne sais de quel pouvoir usait Jérôme pour les contraindre, car jamais ils ne l'ont inquiété, alors qu'ils nous rappellent subitement aujourd'hui combien ils sont prompts à la révolte face à leur nouveau baron. D'après vous, Messire Guérin, Jérôme les aurait tenus d'une main de fer ? Peut-être. Je n'en suis pas bien sûr ; Jérôme n'est pas ce tyran ambitieux pour-lequel il passe aux yeux du monde. Jérôme, c'est le bon garçon proche des gens, aussi sincère et tendre qu'il est maladroit et malavisé. Alors, son secret, son pouvoir, je ne sais pas... la force, la peur, je ne miserais pas là-dessus. » Il s'interrompit quelques instants, songeur, puis avança d'un ton hésitant, avec l'impression de dire une grosse connerie : « et si le seul pouvoir que reconnaissent les Etherniens était celui... de l'amour ? »

Il laissa Guérin et Hubert mûrir sa réflexion philosophique dans toute l'étendue de sa mièvrerie, alors qu'il se resservait en canard. L'amour, oui, mais Gaston n'avait-il pas justement donné de l'amour aux Etherniens en leur donnant le droit de parole, en les traitant comme ses pairs ? Roderik n'en savait rien ; il n'avait pas assisté à leurs conseils, il ne savait pas de quelle manière Gaston avait traité ses nouvelles ouailles, il ne savait pas quelle parole de leur nouveau suzerain avait pu piquer la susceptibilité de ces chevaliers pourtant si effacés d'ordinaire. C'est leur amour du chevalier-licorne que Gaston a heurté, pensa-t-il sans toutefois en être sûr ; ils auraient voulu garder Jérôme, ou auraient pu se contenter du frère, mais Gaston ne le leur a pas donné ; ça les a fait bouder.

« Quoiqu'il en soit, Messires, cette rébellion de chevaliers etherniens contre leur baron légitime n'est pas admissible, et croyez bien que la couronne n'y a joué nulle part, et que toute la lumière sera faite sur les responsabilités des uns et des autres dans cette affaire. Il revient maintenant au seigneur marquis de châtier les rebelles ; mais je l'enjoins à associer à la force du bâton la force de l'amour, celle-là même dont Jérôme usa avec tant de succès. Votre cousin a tout à gagner à se montrer dur avec les traîtres et aimant avec les innocents. La répression de cette révolte ne doit pas semer les graines de la prochaine. Nous avions tous oublié le goût de la sédition que cultivait Etherna contre Odélian, mais le temps, hélas, nous rattrape et nous le rappelle. »

Il ne s'étendit pas plus sur son sentiment personnel, à savoir qu'Etherna représentait depuis la fin de la guerre civile du précédent cycle une épine dans le pied d'Odélian. Depuis qu'Odélian avait gagné la suzeraineté sur le pays ethernan, Etherna n'avait eu de cesse d'osciller entre soumission et rébellion. La rébellion s'était tue sous l'égide de Jérôme, mais même ce temps-là n'avait pas été de tout repos pour les relations entre les deux pays. Qui sait combien de temps encore il faudrait attendre pour voir Etherna accepter son joug sans broncher ?
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Gaston Berdevin
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MessageSujet: Re: La troisième sera la bonne   Jeu 13 Juil 2017 - 15:13


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Ses yeux qui ricanaient silencieusement donnaient une lumière tout à fait appropriée à la gueule peu amène de Guérin. Il se gaussait intérieurement de ces paroles presque réconfortante que le chancelier servait aux Odélians après le canard. A l’entendre, on aurait presque pu conjuguer tout cela au passé. Pour lui, Jérôme reniflait presque comme une odeur de sainteté. Evidemment, personne n’était un mauvais bougre, pas au sein de la noblesse où tous avaient une brouille et un lien de parenté, d’hospitalité ou de reconnaissance envers l’autre. Personne, au fond, n’était tyran ou coupable, quand on entendait toutes les parties d’une attention égale. Personne, au fond, n’était un traître, jusqu’à ce qu’il le soit. Et même quand on avait jeté les dés, ce n’était, au fond, que les traits d’une destinée cruelle qui nous avait poussé dans les bras d’une infamie. Mais le fond des choses, Guérin s’en fichait comme de sa première chaude-pisse. Il croyait en la force des apparences.

Le puits dont l’eau vous donne la colique aura beau avoir, caché bien au fond, le trésor d’un roi, il n’en restait pas moins mauvais puits. L’arbre plongeant ses racines vénérables au plus profond de la plus noble terre, s’il donnait des mauvais fruits, était d’une mauvaise nature. Il appréciait pragmatiquement les actes que produisait tel être pour en juger son essence, le reste n’était à son sens que pure spéculation d’érudits. Si bien qu’on ne pouvait donner qu’une fois sa parole ou son pardon, ce après quoi on devenait bon à jeter dans l’opprobre ou les oubliettes.

Cette tirade amusait d’autant plus Guérin qu’il s’était enquis des faits d’armes du Wenden. Et si celui-ci brilla, du moins les bardes le voulurent-ils, partout et plus encore contre les Eldéens, l’Odélian se rappelait quel genre de fruits poussait sur les arbres à pendus que le Malelandois laissa dans son sillage oësgardien. L’entendre ainsi pérorer sur l’amour en ayant souvenance  des nouvelles qu’on lui rapportait de la chevauchée en le royaume de Sgardie lui tirait un sourire mental.

Hubert quant à lui, d’une nature moins mauvaise ou d’un âge plus candide, écoutait le régent de fait avec des étoiles dans les yeux. Depuis l’ouverture de la cour, il avait assisté en première loge aux remous de la succession éthernienne. Il avait vu les voix anonymes des seigneurs d’Etherna s’élever contre son père après avoir juré de lui être loyaux jusqu’à la fin du monde, et ce coup de folie, il voulut le mettre à charge d’un mouvement de foule qui ne reflétait en rien le mouvement commun à tous les Etherniens. Epargné par les deux révoltes précédant celle-ci, il avait assisté à ces Etherniens qui avaient reçu le pardon de son père et de leur seigneur pour leurs paroles emportées. Il osait croire la noblesse éthernienne sous le charme d’un caprice collectif qui se dissiperait quand un peu de temps leur aura refroidi la cervelle. Condamnés par tous, ils reviendraient, raisonnables, demander son pardon au marquis et de nouveau la marche serait unie. Et quel meilleur ciment que les larmes d’un amour recouvré, telle la déesse nourrissant ses fils malappris ?

« Je vous seconde de tout mon cœur, seigneur, vous avez raison : la réconciliation est possible. Les affres de notre cher royaume, les invasions étrangères, les liens qui nous mêlent, toutes ces choses reviendront bientôt à l’esprit des rebelles. Ils s’apercevront que nous sommes leurs frères, pas leurs ennemis, que c’est un sacrilège de faire couler le sang de ses parents. Je crois que l’amour sortira le marquisat de ce malentendu terrible. »

Guérim mâchonnait quant à lui une olive distraitement. Bien que sceptique, lui aussi aimerait agréer l’hypothèse de la folie collective. Tous ces seigneurs déclarant une guerre deux semaines après avoir juré l’hommage lige, et ce en plein hiver, bientôt rejoint par quatre mille hommes ayant campé le temps d’un mois avant de repartir, avec des hordes de bandits ayant passé les dieux savent comment la Siriliya, tout cela ressemblait à un grand cauchemar orchestré par Arcam. Une symphonie de l’Insensé. A la théorie de la folie, il voulait bien prêter une oreille, mais l’argument de l’amour, lui, le laissait de marbre. La politique du royaume n’avait pas eu droit à sa dose de tendresse depuis un moment, tout bonnement parce qu’on n’avait jamais réussi à tuer un traître avec une grosse dose d’amour, à Néera n’en déplaise. Il fallait encore de l’amour et quelques livres d’acier.

« Parfois les semailles ne sont pas plantées par qui l’on croit… La science de la ménagerie ne vous échappe certainement pas, seigneur : vous savez que les bestiaires parlent de ces créatures chimériques, les basiliques, qui placent leurs œufs dans le nid du griffon. Dupe dans un premier temps, il les couve et les protège comme s’ils étaient les siens. Et quand les œufs éclosent, le griffon a des cornes. Pris d’un amour confus pour ces créatures qu’il croit être sa progéniture, il laisse faire, pétrifié, ces enfants terribles qui dévorent les siens propres. Il en sauve parfois un du banquet, mais il les perd souvent tous, rarement il meurt assailli par ses ennemis mortels qu’il a pris sous son aile. Mais cela arrive. » Il eut un soupir presque agacé. En filant une belle métaphore, il aurait pensé réussir plus habilement à introduire un sujet autrement délicat. Tant pis pour la dentelle.

« Pourquoi laissez-vous les Saint-Aimé reprendre ce qui appartient à Bohémond ? Ce Louis est un fils de traître, et vous avez vu comme moi les réticences qu’il avait à concéder le domaine à son roi et son suzerain le marquis de Sainte-Berthilde. Le gamin n’a pas deux mois en tant que votre régent qu’il ravit déjà le commandement d’Olysséa et tente d’emporter par la force de cinq mille guerriers la baronnie d’Etherna. Il a à sa cour Aurel, un prétendant solide pour dominer la baronnie d’Olyssea, l’héritier même de Bohémond pour cette province. Lui-même est l’héritier du marquisat de Sainte-Berthilde, que vous comptez de toute façon lui donner en échange de sa participation à la campagne de printemps. Il prête au roi ses propres soldats et vous récompensez au centuple cette inexistante créance. Et pour quoi faire ? Pourquoi donneriez-vous tous les pouvoirs à ces deux hommes qui ont tout à gagner de la perte de Bohémond ? »





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