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 Bouillon de légumes et pain rassis

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Bouillon de légumes et pain rassis   Ven 9 Juin 2017 - 17:45


Dizième année du onzième cycle
Première ennéade de Karfias - Hiver
Le premier jour...


Le ciel était couvert d'épais nuages gris. Un vent fort chariait la neige du sol en particules scintillantes qui virevoltaient autour des hommes et des chevaux foulant la terre blanche. Enveloppé d'épaisses fourrures et monté sur un alezan, Roderik progressait dans un paysage de terres gelées et de routes enneigées, avec sa compagnie de sergents, de valets et de chevaux de bât chargés de provisions. Les champs, laissés à l'abandon par un hiver trop rude, faisaient triste mine pour quiconque se souvenait de la belle saison, lorsque les landes foisonnaient de grands troupeaux et que les marchands écumaient les routes chargés d'or et de denrées en tout genre. Toute une journée durant, l'on ne vit pas un chat dans les campagnes, et la nature elle-même vous semblait endormie, inspirant et expirant cette bise glaciale qui vous glaçait le visage.

L'hiver, malheureusement, n'était pas le seul responsable de ce dépeuplement : plus que toute autre terre des possessions de la couronne, la baronnie de Christabel avait souffert de la partition du royaume. Après la bataille des champs pourpres et la défaite de l'armée royale, l'usurpateur de Velteroc, le Boucher du Médian, s'était entendu avec les baronnets vaincus pour scinder le pays en deux. Le nord de Christabel, plus peuplé et plus riche, était tombé entre ses mains avides ; le sud, autour du fief de Castel-Pic, était allé constituer, avec d'autres terres usurpées, le faux duché du Garnaad, et tout ce petit monde avait formé la Ligue. Ensemble, ils s'étaient attribués sans vergogne les possessions royales et avaient tenté de mettre fin à la monarchie qui avait fondé, mille ans plus tôt, le Royaume des Hommes. Puis, sentant le vent tourner, nombre des baronnets qui avaient renié leur roi s'étaient récemment ralliés de nouveau à lui ; nombre de biens royaux étaient alors retournés dans le giron de la couronne. De ce nombre était le fief christabellois de Castel-Pic ; mais la plus grande partie de la baronnie demeurait encore entre les mains du Boucher, si bien que le nord et le sud de Christabel n'étaient plus seulement scindés : ils étaient ennemis. Et la perspective d'une reprise des violences au printemps ne manquait pas d'effrayer les bourgeois de Castel-Pic, qui y voyaient la mort de leur commerce, déjà peu florissant depuis le début de la guerre.

Ils gagnèrent la ville de Castel-Pic dans l'après-midi. Enveloppée de brouillard, elle vous semblait aussi morte que la campagne ; les citadins vaquaient à leur triste besogne ; l'arrivée du Chancelier et de son escorte grelottant dans leurs manteaux couverts de neige piqua à peine la curiosité des boulangers qui cuisaient leur pain. Sur le toit d'une maison en chantier, un groupe de maçons interrompit un bref instant son labeur pour observer ce qui se passait, avant de se remettre à l'ouvrage à l'appel de leur contremaître.

Roderik traversa la ville puis, descendant de selle, mena son cheval par la bride le long du promontoire rocheux qui menait au manoir de Castel-Pic. Au sommet de la vieille bâtisse flottait un étendard d'azur au château d'argent, au chef chargé au dextre d’un soleil d’or et au sénestre d’une lune d’or ; les armes de la cité qui, sous la Ligue, s'était improvisée en une espèce de baronnie bâtarde.

On l'accueillit avec les honneurs dus à sa charge, mais Roderik devinait aisément, derrière la cordialité de ses hôtes, une mauvaise grâce latente. Un homme aux cheveux grisonnants, dont la calvitie vous évoquait une tonsure de moine, se présenta à lui de manière affable ; il s'avéra être Pierre de Palarme, celui que Niklaus d'Altenberg avait chargé de régir le pays de Castel-Pic. Le soir venu, ils soupèrent tous deux frugalement, d'un pauvre bouillon de légumes accompagné de pain à moitié cuit. La salle à manger était austère ; un feu faiblard tremblotait tristement dans son âtre, répandant une chaleur tiède dans la salle aux pierres froides et poussiéreuses. Le maître de Castel-Pic semblait en effet vivre dans un dénuement fort inhabituel pour un homme de son rang ; il dut lire dans les pensées de Roderik, car il crut bon de s'en excuser :

« Vous me pardonnerez cet accueil bien indigne de votre rang, Seigneur. Comme vous pouvez le constater, nous manquons de tout...
- J'ai eu vent de vos difficultés », le coupa Roderik. « Votre ami Niklaus d'Altenberg m'en a avisé. »

Pierre de Palarme se rencogna sur sa chaise, mal à l'aise.

« L'année a été difficile, Seigneur.
- L'Apreplaine et Vallancourt se portent bien, dit-on. Peut-être se sont-ils montrés meilleurs gestionnaires.
- Messire », protesta Pierre de Palarme, « nul n'aurait pu...
- La Ligue promettait tous les bienfaits à ses fidèles, m'a-t-on dit. Opulence, justice, paix ; je gage que Castel-Pic n'en a guère profité.
- Certes non, Messire. »

Roderik n'était pas dupe. Même lorsque la famine gronde, avait-on jamais vu un bailli se rationner, partageant le quotidien des pauvres jusque dans son confort de vie ? Pierre de Palarme en faisait trop ; Roderik y voyait là une odieuse tentative de faire exempter Castel-Pic de l'effort de guerre au printemps.

« Suffit, Messire de Palarme. N'allez pas me faire croire que votre garde-manger est vide.
- Certes non, Seigneur ; mais je me dois de montrer l'exemple. Le peuple a faim, et je ne saurais me gaver alors que son estomac gronde.
- Ce n'est pas une petite cuisse de poulet de plus ou de moins qui va changer la donne, si ? Nous ne sommes pas des serfs, Messire de Palarme ! Un peu de tenue, par la verge d'Othar ! Où sont les poulardes ? Les canards en croûte ? Le rouge de Hautval ? J'ai faim, Messire ; vous n'allez pas me rationner comme un grouillot, si ?
- J'aimerais vous montrer quelque chose. »

Il avala une dernière gorgée de potage, essuya sa bouche et se leva. Roderik le regarda, interloqué, avant de se lever lui aussi.

« Où m'emmenez-vous ?
- Sortons d'ici, Seigneur. Ce n'est pas dans ce vieux manoir que vous en apprendrez plus sur Castel-Pic. Si vous voulez sentir le pays, il faut le voir.
- J'ai bien eu le temps de le sentir en venant ici, merci. De la neige à perte de vue  ; je n'ai jamais autant éprouvé l'envie de me pendre. »

Il le suivit malgré tout. De Palarme le mena aux écuries, où l'on sella deux chevaux. Roderik hésita tout d'abord, craignant un guet-apens ; mais ils seraient tous les deux, et il n'avait guère à craindre au vu de la carrure du vieux châtelain. Ils revêtirent d'épais manteaux et partirent à la nuit tombante, dans le pays vallonné et enneigé de Castel-Pic.

Ils traversèrent un paysage de champs gelés, puis contournèrent un escarpement rocheux, évitant soigneusement les affleurements caillouteux enfouis sous la neige. Là, au-delà d'une petite crête, ils aperçurent au loin s'élever les habitations d'un petit village. Une halo orangé brillait entre les maisons, et Roderik crut un instant que le village brûlait. Mais à mesure qu'ils approchaient, il remarqua qu'un brasier avait été installé au centre ; les villageois se réchauffaient auprès du feu.

A leur arrivée, les villageois reconnurent le châtelain et le saluèrent avec force affection. Avant même que Roderik n'ait le temps de se présenter, Pierre de Palarme le présenta comme un cousin à lui ; Roderik dut reconnaître que c'était sans doute mieux ainsi. Il se mêla aux grouillots, les écouta entonner des chants folkloriques. Les hommes évoquaient les semailles d'automne, et leur crainte que le gel soit trop fort cette année pour que les blés d'hiver supportent le froid. Une femme enceinte jusqu'au cou buvait un breuvage étrange fortement imbibé d'alcool tout en racontant sa journée ; elle avait marché jusqu'à Castel-Pic pour troquer des oeufs contre quelque chose d'utile. Le ton monta entre deux voisins pour une histoire de délimitation de terrain ; ils se cognèrent quelques minutes, puis se réconcilièrent, la gueule en sang, autour d'une bière coupée à l'eau. Pendant que ces deux-là accaparaient l'attention, une fille de fermier attrapa Roderik par la manche et lui demanda s'il voulait voir ses seins ; Roderik piqua un tel fard qu'elle se gaussa de lui, le croyant timide et s'étonnant qu'un homme de son âge soit encore puceau.

Il les écouta encore un moment raconter les difficultés du quotidien ; ils se plaignaient, souvent, mais dans l'ensemble ils semblaient heureux : un toit de chaume, un bon feu et du ragoût, c'était ce pour quoi ils trimaient du matin au soir, et cela leur suffisait.
Seulement, ils ne parvenaient pas toujours à l'avoir.

« Ces gens sont la main qui nourrit le royaume, déclara Pierre de Palarme un peu plus tard dans la soirée, alors qu'ils se réchauffaient auprès du brasier, un peu à l'écart des villageois.
- Et leur roi les protège, répliqua Roderik.
- Qu'en savent-ils, Seigneur ? Le roi, celui-ci ou celui d'avant, ils ne l'ont jamais vu. Tout ce qu'ils savent, c'est que la guerre au printemps va les affamer. Castel-Pic manque de tout. Nous avons souffert du blocus que nous a imposé Soltariel. Apreplaine et Vallencourt s'en sortent grâce aux péages, mais Castel-Pic manque de débouchés. Sous la Ligue, en-dehors des autres domaines du Garnaad, nous ne commercions guère qu'avec les villes du nord de la baronnie, et...
- J'entends bien, Messire de Palarme. Malheureusement, il vous faudra trouver d'autres débouchés. Castel-Pic est ville royale, de nouveau ; par conséquent le blocus de Soltariel ne tient plus. Mais les villes du nord de Christabel, comme toutes les terres occupées par le Boucher du Médian, seront bientôt isolées, et le resteront tant qu'elles n'arboreront pas la bannière du roi. Nous devons en restreindre le commerce ; j'attends des guildes de Castel-Pic qu'elles s'y préparent. Elles trouveront bien à commercer ailleurs.
- Ainsi, vous affamerez le nord de Christabel si cela peut le rendre au roi ?
- Nous ne leur donnerons pas les moyens de faire durer la guerre. »

Pierre de Palarme hocha la tête, tristement.

« Niklaus d'Altenberg m'avait confié le mandat de régenter Castel-Pic, avant qu'un baron n'y soit nommé. Je l'ai fait, sans savoir combien de temps cela durerait, et n'ayant à coeur que le bien commun. Aucun baron n'a jamais été nommé ; j'ai continué. Lorsqu'il nous a demandé de rallier la couronne, Niklaus d'Altenberg nous a dit que nous avions tous un mandat provisoire confié par vous. A présent, qu'attendez-vous de moi, Messire ? »

Roderik fixa un moment le châtelain, le jaugeant du regard. Puis il sourit tristement, et prit l'homme par les épaules.

« Vous n'êtes plus régent de Castel-Pic, Pierre de Palarme. Votre juridiction, désormais, c'est Christabel ; le chef-lieu de la baronnie est provisoirement fixé à Castel-Pic, mais il vous revient de tout mettre en oeuvre pour réunifier la baronnie. Christabel était une riche contrée, du temps de la reine Lilianna. Elle le redeviendra ; mais pour l'heure, nous devons en chasser Velteroc. Je sais, désormais, combien j'en demande à vos gens ; mais je le fais par nécessité. Votre pays doit s'armer, quoiqu'il lui en coûte, car vous êtes en première ligne ; à la fonte des neiges, le Boucher du Médian harcèlera tous les villages comme celui-ci. Gouverner, c'est faire des choix difficiles, Messire. Ces décisions, n'oubliez pas au nom de qui vous les prenez ; votre mandat, ce n'est pas le peuple qui vous le donne, mais votre roi. Pourtant, en servant l'un, il se pourrait que vous serviez l'autre. N'oubliez pas, messires, que tous ces gens ont manqué à leur devoir. Castel-Pic a subi la Ligue, mais elle n'y a pas moins pris part que les autres ; ces efforts supplémentaires que je demande à vos gens, c'est votre probation ; vous avez un pardon à y gagner. »

La nuit était bien avancée lorsqu'ils regagnèrent le manoir de Castel-Pic. Cette nuit-là, Roderik dormit peu ; il en passa une bonne partie à rédiger des missives à la lueur faiblarde d'une bougie, jusqu'à ce que ses yeux s'épuisent.



A Suzanna de Eberhard, régente du Domaine Royal de Valblanc, Salut,

Printemps qui vient fleurir le temps
arrive un jour sans qu’on le voit venir
Printemps qui vient comme le vent
souffler sur l’hiver et le faire partir

Belle dame, il me serait d'un grand loisir que de poursuivre cette missive sur cette touche poétique. La situation me commande, hélas, de délaisser cette légèreté pour vous entretenir de faits plus graves et sérieux. Nous vivons un hiver rigoureux qui, pendant encore un long mois, soufflera un vent glacial sur le royaume. Le printemps chassera l'hiver et fera fleurir le temps, comme nous le disent ces vers - qui ne nous apprennent pas grand-chose, il est vrai - mais je crains que les fleurs ne viennent alors à pousser sur les champs de bataille, leurs racines gorgées de sang et de larmes.

Après l'hiver viendra la guerre. L'usurpateur de Velteroc, Boucher du Médian, le Mauvais, le Laid, le Hideux, mille fois maudit soit son nom, est riche du seul droit de la force. Parce qu'il nous jugeait faibles et divisés, il se tailla sans vergogne un domaine sur les biens du roi. L'homme continue de tyranniser le pays d'Esteria, comme il piétine le doux pays christabellois si cher à feu la reine Lilianna, l'épouse du roi Trystan dont il se targue encore d'être le plus grand défenseur. Pendant ce temps, Diantra est peuplée d'anarchistes, de bonimenteurs et de pillards, qui dans les couloirs de l'antique château-royal, commettent d'impurs péchés jusque dans la salle du trône.

Mais à l'heure où j'écris ces lignes, les grands vassaux du roi aiguisent leurs épées, entretiennent leurs lances et ferrent leurs chevaux de bataille. Au printemps, la félonie sera punie et la justice rendue. Le roi, par la bouche de son régent, m'a confié le mandat de reconstituer son armée afin que nous vengions les morts des champs pourpres. C'est pourquoi je vous demande, belle dame, de porter dans le pays de Valblanc son appel. Que chaque fortin, chaque tour de guet soit garni d'hommes en armes. Que tout chevalier se tienne prêt à se rassembler armé et équipé avec ses sergents, aides et provisions au chef-lieu du domaine de Valblanc, au premier jour du printemps.

Nous comptons sur vous pour honorer le mandat provisoire qui vous a été accordé au nom de la couronne. Certaines rumeurs prétendent que le pays de Valblanc est durement touché par la disette ; nous osons croire qu'il ne s'agit là que de ragots poussés par les mauvaises langues et les ennemis du roi, et qu'assurément, nul ne puisse vous accuser, belle dame, de mauvaise gestion. Naturellement, nos doutes à ce sujet n'auront plus lieu d'être si au printemps Valblanc fournit au roi un renfort conséquent. L'aide alimentaire que vous fournit le domaine d'Apreplaine devrait suffire à couvrir vos besoins en la matière.

Les Dieux vous gardent,

Roderik, de la maison de Wenden, comte d'Arétria et Chancelier du Royaume, Illustrissime Seigneur Chiron,
Le deuxième jour de la première ennéade de Karfias, en la dixième année de notre cycle.





Au Seigneur Bailli du Domaine Royal de Vallancourt, Salut,

Seigneur, votre ami le baron d'Apreplaine a vanté la gestion efficace du domaine de Vallancourt pendant la période d'amnésie collective qui frappa tous les grands fonctionnaires royaux dont vous faites partie. Si les barons royaux ont oublié leur suzerain, j'aurai à charge de veiller à ce que le roi Bohémond, en grandissant, en garde bonne mémoire. Mais la miséricorde est une vertu royale, et je saurais, dans le même temps, narrer à Sa Majesté les efforts que vous aurez mis en oeuvre pour redorer votre blason. Vous êtes son débiteur, et vous vous acquitterez de votre dette en lui rendant son royaume.

Le roi, par la bouche de son régent, m'a confié le mandat de reconstituer son armée afin que nous vengions les morts des champs pourpres. Au printemps, tous les prud’hommes du royaume porteront le glaive contre le Boucher du Médian et ses alliés. Par la présente, nous vous commandons de porter en tout le pays de Vallancourt son appel : que chaque chevalier se tienne prêt à se rassembler armé et équipé avec ses sergents, aides et provisions au chef-lieu du domaine de Vallancourt, au premier jour du printemps.

Compte tenu du bon état des finances de Vallancourt et de la sécurité de ses terres, loin des fiefs où se terrent nos ennemis, nous vous commandons de pourvoir aux nécessités de la baronnie de Christabel, dont le chef-lieu provisoire est Castel-Pic, sous la régence de Pierre de Palarme. Faisant fi des difficultés qui frappent la baronnie, Pierre de Palarme m'a assuré que ses gens prendraient les armes pour leur roi. Puisse cette flamme loyaliste inspirer chacun d'entre nous et réchauffer nos cœurs cet hiver.

Les Dieux vous gardent,

Roderik, de la maison de Wenden, comte d'Arétria et Chancelier du Royaume, Illustrissime Seigneur Chiron,
Le deuxième jour de la première ennéade de Karfias, en la dixième année de notre cycle.
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Bouillon de légumes et pain rassis   Mer 14 Juin 2017 - 14:06


Au matin, Roderik alla à la messe.

« Ca sent le fenouil, ici, murmura l'un de ses sergents alors qu'ils entraient dans la bâtisse.
- Le renfermé, j'aurais dit, corrigea un autre.
- Ou le vieux pet.
- Le renfermé. »

A l'image du bourg de Castel-Pic qu'il dominait de toute sa hauteur, le temple néerite avait petite mine. Sa façade de pierre blanche ne brillait plus du même éclat qu'autrefois, bien que la neige immaculée qui ornait son clocher fasse à peu près illusion. A l'intérieur, une couche de poussière s'amoncelait sur le dallage, et les vitraux contant les scènes de la vie des Saints étaient maculés de crasse. Il régnait là un laisser-aller évident, constata Roderik alors qu'il s'avançait dans l'allée centrale pour assister à l'office matinale. Et pas seulement quant à l'entretien de la bâtisse.

L'arrivée du Chancelier du Royaume n'émut pas grand-monde dans le temple. Les fidèles assis sur leurs bancs branlants lui jetèrent à peine un coup d’œil, quand ils ne somnolaient pas de leur trop courte nuit. La plupart ignorait purement et simplement qui il était et ce qu'il venait faire là ; la plupart, en fait, s'en carraient le coquillard. A l'exception des notables assis au premier rang, qui murmuraient entre eux leurs messes basses, négligeant la messe haute qui avait déjà débuté, et toisaient Roderik d'un regard méfiant voire mesquin. Pierre de Palarme, qui était présent, n'avait pas encore eu le temps de relayer la teneur de leur conversation de la veille, mais pour la bourgeoisie de Castel-Pic, le but de la venue du Chancelier était un secret de polichinelle. Maintenant que le petit roi avait récupéré un morceau de ses terres, ils en étaient convaincus : l'enfant couronné allait vampiriser chacune des ressources dont il disposait ; il sucerait l'économie locale jusqu'à la moelle, il allait affamer le bon peuple de Castel-Pic, pourvu qu'il en retire de quoi mener sa guerre contre ses ennemis. Roderik les ignora ; il savait à quoi s'en tenir avec les bourgeois, ces hommes dont la loyauté n'allait qu'à leur profit et qui n'avaient d'autre conscience que la recherche de leur petit plaisir. Il s'installa à côté de Pierre de Palarme, et écouta le père Symphorien dire l'office.

« La vie de Sainte Jutte, si comme elle est trouvée,
En plusieurs langues est écrite mais par bouche contée.
Elle fut à sa naissance par signes désignée,
Ainsi qu'apercevoir se peut toute chose sensée.
Car si large piété fut née qu'éclipsa noires nuées,
Chassant du firmament obscur la main de la Voilée. »


Le prêtre, revêtu des atours blanc et bleu de son sacerdoce, peinait à captiver son auditoire. On pouvait le comprendre ; Sainte Jutte n'avait pas eu l'existence la plus captivante, et n'avait pas le rayonnement qu'on attribuait à une Sainte Deina ou une Sainte Berthe. N'eusse-t-elle acquis une renommée soudaine au moment du Voile, dix ans plus tôt lors du début du nouveau cycle, sa petite communauté de guérisseuses établie en pays christabellois aurait simplement continué de soigner les malades et protéger les indigents sans que nul ne s'en soucie. C'était probablement par chauvinisme que le père Symphorien privilégiait l'histoire de la sainte, mais l'histoire était sans doute trop récente pour captiver. Les fidèles aimaient ce qui touchait aux autres temps, et plus un saint avait vécu il y a longtemps, et plus la ferveur qu'il suscitait était grande. Le sacré courtisait toujours l'ancienneté, ainsi que le répétait souvent un grand sage du nom de... euh, Roderik.

Le père Symphorien enchaîna sur un sermon un peu décousu, pas toujours très clair, sur la nécessité du partage en ces temps de doutes et d'inquiétudes. Roderik s'efforça pieusement de conserver son attention intacte et de ne pas en perdre le fil, mais il décrocha assez vite. L'exercice de la Chancellerie l'avait pourtant habitué à faire preuve d'écoute ; ou peut-être simplement à faire semblant d'être attentif. En guerrier superstitieux qu'il était, il aimait les signes sacrés, les mises en scène qui attestaient de la grâce et de la puissance des dieux ; les palabres n'avaient pas ce pouvoir.

La prière terminée, le silence disparut sous le bourdonnement des conversations ; les fidèles commençaient à se lever, mais le père Symphorien les invita à rester un peu. Là, Roderik ainsi que Pierre de Palarme quittèrent leur banc pour rejoindre le prêtre. Le murmure des discussions se tut petit à petit, et le silence revint. Face à l'assistance, le prêtre ouvrit grand les bras :

« Fidèles enfants de la Foi, apprenez ce jour que Sa Majesté Bohémond, roi de tous les Hommes par la grâce infinie de Néera la DameDieu, notre Mère bienveillante à tous, toute bonne et toute providentielle, en appelle au bon peuple de Castel-Pic. Apprenez, braves et bons fils de la Dame, que le roi attend de chaque homme valide qu'il affûte le glaive, et de chaque homme faible ou malade, chaque vieillard, chaque femme ou enfant qu'il prie pour sa gloire, qu'il couse des emblèmes et célèbre sa grandeur et sa miséricorde. »

Roderik et Pierre de Palarme se turent. Symphorien parlait pour eux, et ni l'un ni l'autre ne comptait prendre la parole. Ce n'était pourtant pas là affaires religieuses, mais il n'était guère meilleure occasion que l'office pour rassembler la populace de la cité. Jaloux de ses prérogatives, Symphorien avait rappelé au Chancelier ainsi qu'au bailli provisoire du pays christabellain que l'auditoire était le sien, et qu'il transmettrait leur message à condition qu'il soit seul à parler à la foule. Roderik n'avait eu aucun mal à accepter : en laissant le prêtre s'adresser à ses ouailles, il faisait d'une pierre deux coups : il ménageait la susceptibilité de Symphorien, et profitait de la confiance dont jouissait ce dernier auprès des petites gens. Le père Symphorien était, en quelque sorte, sa caution et chacun devait y trouver son compte.

« Il y a bientôt deux ans que le Boucher du Médian nous a pris nos fils. Mais il n'a pas seulement craché à la face du royaume ; il n'a pas seulement massacré des hommes loyaux dans leur lit, les prenant en traître à la tombée de la nuit ; il n'a pas seulement égorgé les enfants et violé les femmes dans les villages. Il a arraché l'âme de Christabel, le plat pays de Sainte Jutte ! Après avoir vidé Castel-Pic de ses trésors, il vous a dénié à tous le droit d'être christabellains. Il a souillé notre pieuse terre, et, ce faisant, a craché au visage divin de la DameDieu ; mais la petitesse de l'homme, d'esprit comme de taille, ne saurait atteindre notre Mère Néera, et son glaviot, après avoir flotté dans les airs, s'apprête à lui retomber en pleine figure. Il se noiera dans sa bave et dans sa morve, il s'étouffera dans les excréments d'Arcam. Par sa traîtrise et son impiété, il s'est batti sa propre potence. Et c'est vous, mes braves, qui serrerez le nœud coulant autour de son cou disgrâcieux et décharné. Car le roi est de retour, par la bienveillance de la DameDieu ; car la déesse n'abandonne point son royaume. Elle est de retour, fiers enfants de la Foi ! Elle est de retour, et le roi Bohémond est son porte-glaive, le gardien du royaume de tous ses fidèles. »

Roderik retint un sourire. La harangue du prêtre prenait ; cela vous surprenait d'autant plus que la prière, tout à l'heure, avait sérieusement manqué de piquant. La hargne en chassait à présent tout le côté soporifique. Il suffisait de voir les visages des petites gens s'animer, touchés dans leur foi sincère. Les gens simples ne comprenaient pas toujours les psaumes, les images et les paraboles, mais ce discours-là, ils le comprenaient. Ils le comprenaient car rien n'était plus aisé à comprendre : ils étaient les gentils, et leur devoir était de nuire au méchant ennemi de Néera, le suppôt d'Arcam, le Boucher du Médian. Et chacun pouvait lui nuire par tous les moyens à sa disposition ; il leur suffisait d'être les hommes du roi.

« Persévérez dans la foi, dans l'abnégation et la dévotion à votre déesse et à votre roi ! C'est dans le jeûne, mes enfants, que nous trouverons la plénitude et mériterons leur miséricorde. Nous devons nous serrer la ceinture, et ne point gaspiller ; au printemps, nous devrons nourrir les braves qui partiront venger nos fils morts aux champs pourpres ; que chaque grain qui puisse l'être soit économisé en vue de ce jour fameux. L'hiver est rude, nous le savons tous ; mais il sera bien plus rude encore pour les ennemis de la DameDieu, qui mourront de faim et de froid dans leurs austères demeures de pierre, car ils se sont empiffrés, les fous, de tout ce qu'ils nous ont volé, et qu'il ne leur reste rien. N'ayez pas peur de renoncer ni de manquer de quoi que ce soit : la déesse pourvoira à vos manques, pour autant que vous donniez ce qu'elle demande. Allez en paix, enfants de Néera, et affrontez bravement cet hiver ! Nous y survivrons, car nous sommes les fils de la DameDieu, et que le roi Fiiram a besoin de nous ! »

Parce que c'est notre projet, aurait aimé gueuler Roderik à ce moment précis. Il s'en abstint. Le discours du prêtre terminé, les fidèles quittèrent le temple en bon ordre, et il semblait que l'appel avait porté ses fruits. Les citadins, si mornes la veille, vous semblaient animés d'une flamme nouvelle. Leur visage hier éteint brillait d'un nouveau souffle d'espoir. Castel-Pic n'était plus cette petite baronnie bâtarde que même le Boucher du Médian n'avait pas voulu annexer à son principat ; elle était le joyau de Christabel. Elle n'en avait ni l'aspect ni même l'odeur, mais elle l'était, dans la tête de ses habitants. Ils auraient besoin de cette fierté, quand il leur faudrait se rationner. Mais ils se rationnaient déjà, habitués à manquer de tout ; l'aide que leur fournirait le domaine de Vallencourt serait avant tout destinée aux réserves de l'ost au printemps, et Roderik comptait sur Pierre de Palarme pour veiller à ce que rien ne soit gaspillé.

C'est fort satisfait de cette visite que Roderik et ses gens quittèrent le bourg de Castel-Pic au milieu de la journée. Redescendant du manoir, où il avait salué une dernière fois Pierre de Palarme, Roderik traversait le bourg à cheval, cette fois sous le regard attentif des habitants, qui désormais savaient qui il était. Les bouchers, les tanneurs et les forgerons le saluèrent, et il dut faire abstraction de leur apparence et de leur odeur pour leur sourire. Sur le toit d'une maison, des gamins le regardaient avec curiosité, et Roderik se plut à penser qu'ils voyaient en lui un chevalier digne des légendes, une sorte de héros auquel ils aimeraient ressembler un jour. N'était-il pas jeune et beau, et même puissant ? Seuls les notables, assemblés devant le bâtiment de vieille pierre qui accueillait les réunions de la guilde, le toisaient avec suspicion. Eux savaient qu'ils avaient à perdre dans cette histoire. La Ligue ne les avait pas privés de commercer avec le nord de Christabel ; désormais, la route serait fermée au commerce tant que le pays christabellain ne serait pas réunifié, et Roderik ne voulait pas voir une poule passer la frontière car, disait-il, « une poule suffit à nourrir dix hommes un jour de plus lors d'un siège. Et plus encore, si cette connasse pond des oeufs. »

Puis son monde s'écroula. Il l'entendit à peine, mais il sentit le projectile arriver ; la pierre lui heurta le côté du crâne et il chancela dangereusement du haut de sa monture, étourdi par la douleur et la soudaineté du choc. Par chance, il ne tomba pas. Baissant la tête, il posa une main sur son crâne, puis contempla sa paume pleine de sang, incrédule.

Le reste se passa assez vite. Il y eut des cris, le ton monta, quelques bousculades ; Roderik y fit à peine attention. Quelques instants plus tard, deux de ses sergents jetaient un gamin à terre, aux pieds de son cheval. De là-haut, le mioche était tout petit, et quand, Roderik descendit, il remarqua qu'il était vraiment tout petit. C'était un petit garçon blond au visage dur, mais aux yeux apeurés, tout chétif, visiblement affamé. « C'est lui qui vous a jeté la pierre, Seigneur », crut bon d'expliquer un sergent, s'étonnant sans doute de voir Roderik rester immobile.

Tout le monde les regardait maintenant. Chacun s'attendait à voir l'enfant subir une sévère correction, au lieu de quoi Roderik s'agenouilla pour se mettre à sa hauteur et le prit dans ses bras.

« Je te pardonne », dit-il assez fort pour que l'on puisse l'entendre. « Je te pardonne », répéta-t-il, puis, s'approchant plus près, murmura de sorte que ses mots soient seulement audibles par l'enfant : « mets-toi à genoux maintenant et présente tes excuses, ou je te jure, par Othar, que je m'en prendrais à tes parents, tes frères et soeurs et même à la vermine qui infeste ta maison. »

L'enfant obéit, il se mit à genoux et présenta ses excuses.
L'incident clos, Roderik quitta Castel-Pic.
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Bouillon de légumes et pain rassis
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