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 Pour le Royaume, et pour son Peuple

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Irys d'Arosque
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MessageSujet: Pour le Royaume, et pour son Peuple   Mer 1 Nov 2017 - 10:42

Sixième jour, Troisième ennéade, Favrius de l'an X du Cycle XI,
Abbaye Nostredame-de-la-Bien-Venue, Grand-Prieuré d’Edelys.

L’abbaye brillait du faste dont le feu régent Aetius d’Ivrey avait entouré le joyau de sa foi. Les vitraux du temple étincelaient des milles rayons de l’astre solaire, qui se reflétaient sur le sol entièrement de marbre ; le même sol que, disait-on, la DameDieu honora de sa divine présence lors de la MaleNuit. L’illustre évènement avait donné son nom au lieu, Nostredame-de-la-Bien-Venue. La Déesse Ailée était représentée, une main ouverte vers le haut en signe d’accueil et la seconde levée, paume vers l’avant, symbole de paix. Sur la première était pendu un châle, dernière relique d’une antique Gardienne. Construit en un temps pas si lointain où la crainte des Cinq s’étaient vue démultipliée par le Voile, tout dans l’architecture respirait la volonté de plaire à la Mère des Hommes. Les hautes colonnes de pierre semblaient rivaliser entre elles pour atteindre le ciel. Si elle n’égalait en rien la magnificence de la cathèdre Sainte-Deina, l’abbaye n’avait rien à envier aux autres temples du Royaume. Elle s’élevait sur les vallons du pays edelysien, dont elle était le fier symbole.

La Haute-Prêtresse regardait avec attention le ballet incessant des hommes et des femmes en sur-robes bleues et blanches qui s’était installé depuis son arrivée à la Ferté-Edelys. Elle était venue accompagnée de sa petite compagnie de prêtres, volontaires pour être les premiers missionnaires du tout jeune Grand-Prieuré, mais avait annoncé la venue proche et soudaine de bien plus de monde. Pour la première fois depuis une décennie, le monastère allait vraiment bien porter son nom.

Les traits tirés, le visage ridé semblant avoir pris plusieurs années en quelques mois seulement, Irys affichait cependant un sourire. Mais derrière cette maladroite façade, on lisait aisément une profonde lassitude.

«– Votre Bienveillance ? »

La voix venait de derrière elle, depuis l’intérieur du monastère. La veuve se retourna et, avisant le jeune prêtre qui l’avait interpelée, s’avança vers lui pour quitter la fraicheur printanière de l’aube qui régnait sur le parvis.

«– Je… Vous… Vous avez reçu des nouvelles… Du Nord. D’Ancenis, je crois. »

La Haute-Prêtresse souleva un sourcil, plus indécise que surprise. Elle se saisit du vélin et arracha, les mains tremblantes, le sceau au Calice et à la Plume. Elle en parcourut les premières lignes. Ses yeux s’embuèrent de larmes, larmes de rage et de désespoir.

«– Lisez-le moi, je vous en prie… » dit la veuve en tendant vivement le parchemin et en essayant de cacher d’un revers de manche ses émotions.
Les armées du Nord sont en marche vers Ancenis. Elles sont menées par le Marquis de Serramire, qui semble déterminé à purger le Royaume de ceux qui ne se sont pas rallié immédiatement au Roy. »

Les mots du clerc lui enfonçaient un nouveau pieu en plein cœur. L’amertume d’avoir échoué à ramener la paix remonta jusqu’à ses yeux mais elle se contint de s’effondrer devant tout l’assemblée.

«– Le Primeprestre se tient prêt à accueillir les réfugiés, les victimes et les blessés.
Nous ferons de même. Envoyez une missive au Grand-Intendant Gilles à Diantra je vous prie. Dites-lui de déployer un maximum de ressources pour ceux qui souffriront de la prétention du Nord… »

Le jeune clerc sembla troublé, voire peiné par le jugement de la Haute-Prêtresse.

«– Sauf votre respect, Votre Bienveillance… avança-t-il timidement, Vous ne devriez point haïr le Marquis, alors qu’il ne fait que ce qu’il pense juste pour son pays et son peuple. »

Légèrement étonnée de sa remarque, Irys se tourna vers le prêtre bleu. Derrière sa carrure forte et son visage taillé au couteau, elle reconnut un véritable homme du Nord. Elle sourit à son encontre avant de lui répondre.

«– Je ne hais point le Marquis, comme je ne hais point ses gens. Il ne m’appartient pas de juger ses Choix. Il pense sans doute honorer le Coléreux par une guerre en Son nom, et au nom de l’unité. Mais alors que la stabilité du Royaume semble ne plus souffrir de contestation, d’Ydril à Oësgard, préserver le Souffle de centaines de Fils de la DameDieu me semble être une priorité. Le Grand Froid a été rude, au Nord plus qu’ailleurs. Je ne saurais cautionner de nouvelles violences lorsque nous sommes faibles au sortir de l’hiver. »

Le jeune homme sembla satisfait. Il s’inclina, un peu raide, et s’éloigna, laissant la Haute-Prêtresse avec sa morosité, désormais un peu plus légère.
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Irys d'Arosque
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MessageSujet: Re: Pour le Royaume, et pour son Peuple   Dim 12 Nov 2017 - 18:22

Elphin travaillait derrière la chaumière à fendre des bûches ce jour là. Sa hache s’abattait méthodiquement sur le bois, portée par un bras rompu par l’habitude. Il était transi par le froid mais s’appliquait à faire grossir le tas de rondins à ses pieds. Sans cela, la santé de sa sœur, de sa mère et du bébé qu’elle attendait serait compromise…

Le père Guillaume arriva à ce moment là du village, haletant, sa robe bleue battant ses chevilles et le rouge aux joues. Il courut à son niveau. A son air, Elphin devina qu’il n’allait rien lui annoncer de bon. Le père Guillaume était un petit prêtre maigrichon, un soleil bien avancé sur le sommet de son crâne. C’était lui qui écrivait les lettres qu’on venait lui dicter. Elphin l’avait toujours apprécié, et ce sentiment était réciproque. Depuis que son père était mort, quelques mois auparavant, ce lien s’était encore renforcé. A présent, c’était Guillaume qui écrivait ses lettres à Clothilde, sa promise du village voisin. Ce sera lui qui les mariera, la saison prochaine.

«– Gamin euh… Je… Ta mère est arrivée ce matin. Elle et le bébé… Tu sais bien, elle était affaiblie par l’hiver… Je n’ai pas pu les sauver. »

Elphin blêmit. Il lâcha sa hache qui se planta dans la terre et suivit le prêtre.
Il ne parlait jamais beaucoup, mais aujourd’hui moins que jamais. Ses seules paroles furent :

«– Et Louise ?
Ta sœur va bien… Je l’ai confiée à Bertille. »

Ils arrivèrent au Temple de la DameDieu quelques minutes après. La chaleur du feu dans l’âtre leur fit du bien. Sans prendre le temps d’ôter ses bottes ou sa cape en laine, Elphin fila dans la salle ou il savait que sa mère se trouverait. Un rictus de douleur était gravé sur son visage et ses yeux étaient fermés. A son chevet, Louise était agenouillée, secouée de sanglots. Il la prit par l’épaule et ils passèrent plusieurs heures sans rien dire, à partager leur chagrin dans leur étreinte.




«– Où allons-nous aller ? s’inquiéta la jeune fille alors que Bertille, l’adepte du Temple, leur distribuait un bol de gruau.
J’ai reçu une missive hier… Elle venait de Diantra. Sa Bienveillance Irys offre l’asile en Edelys à ceux qui ont souffert de l’hiver.
Edelys ? C’est à plusieurs ennéades d’ici… Et pourquoi y serions-nous plus en sécurité qu’ici ? Et Clothilde… je ne peux pas…
La guerre arrive, gamin. T’ira pas loin seul au champ avec des bouches à nourrir.
La guerre ? Je ne déserterai pas, j’irai me battre !
Bah voyons. Avec un bout de bois ? Vas en Ferté-Edelys, tu pourras reconstruire ta vie. Clothilde t’y rejoindra. »

Ils partirent le lendemain, avec juste une charrette et une bourse contenant quelques pièces. Plusieurs ennéades plus tard, alors que le printemps avait chassé la neige et ramené un semblant de chaleur, les deux enfants arrivèrent en vue de l’abbaye Nostre-Dame-de-la-Bienvenue. L’énorme bâtiment les écrasait, eux qui n’avaient jamais rien connu d’autre que le Temple de leur petit village.

Comme eux, des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards allaient vers la résidence de la DameDieu demander la protection sous les ailes de la Divine Mère des Hommes. Sur le parvis, un jeune prêtre leur souhaita la bienvenue. Orphelins, ils étaient pris en charge avec plus d’attention encore que les autres. En avançant dans l’impressionnante allée, surplombée par la statue de la Déesse, ils croisèrent une vieille femme au port étrangement droit pour son âge. Avec un regard bienveillant, elle leur sourit et dit :

«– Bienvenue. »
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MessageSujet: Re: Pour le Royaume, et pour son Peuple   Dim 26 Nov 2017 - 20:55

Une table de fortune avait été monté dans une petite pièce attenante au temple. Les plus grandes salles avaient été réquisitionnées pour l'accueil des enfants, des vieillards et des malades et les prêtres s'évertuaient chaque jour à soulager les uns, à veiller sur les autres. A chaque fois qu'elle passait devant les couches improvisées de ces gens, Irys avait toujours pour eux une parole rassurante, un sourire bienveillant. Elle était très préoccupée par le sort des rescapés et donnait tout ce qu'elle pouvait pour les aider. Bien sûr, elle déplorait de ne pouvoir les aider plus.

Attablé avec elle, quelques prêtres se dévisageaient. Le doyen de l'abbaye, un homme d'âge mûr au regard pénétrant était également présent. Bien que souvent, son avis différait de celui de la Haute-Prêtresse, cette dernière lui était reconnaissante de sa loyauté indéfectible et de ses remarques éclairées.

Aujourd'hui plus que jamais, tous avaient en tête les rapports sur la guerre menée en Ancenis. Mais aujourd'hui, ils n'avaient pas eu de nouvelles, ce qui soulevait moult angoisses dans la petite assemblée.

«– [color=#00ffff]Mes Frères, mes Soeurs… Les voix d'Othar parleront bien assez vite. Ne nous inquiétons pas outre-mesure de suppositions. Je voudrai vous entretenir sur un autre sujet. »

Les hommes et les quelques femmes se turent pour écouter ses mots.

«– Avons-nous des nouvelles des terres d'Edelys ?
Oui, Votre Bienveillance. Les prêtres missionnés sont bien partis apporter votre missives aux Seigneurs de Ferté-Edelys. Certains ont répondu souhaiter vous entretenir.
Bien.
Comme vous l'aviez suggéré, nous avons aidé les hommes valides à s'installer avec leur famille. Beaucoup sont déjà partis vers les endroits que nous leur avons indiqué. Ils ont bien sûr votre approbation pour y cultiver les terres sous l'autorité de leur seigneur ?
Évidemment. Et quand est-il des problèmes de bandits ? »


Le doyen jeta un regard aux autres prêtres avant de répondre.

«–Eh bien, nous avons eu échos de deux nouvelles attaques… Pas de blessés, à en croire les rapports, mais tout de même. »

Irys arqua un sourcil inquiet. La nouvelle de l'élévation du Grand-Prieuré avait fait le tour de la Péninsule présent, et nul n'ignorait que le clergé intervenait désormais dans la gestion du celui-ci. Si le banditisme restait un problème, il leur fallait agir, même si elle se répugnait à le faire.

«– Nous devons prévenir le Commandeur de la Herse… Ce problème est de son ressort. Cependant, demandez lui qu'à ses troupes se joignent des prêtres volontaires. Nous ne devons pas transformer l'autorité du Grand-Prieuré en milice. Au même titres que les autres rescapés, nous offrirons une terre à ceux qui accepteront de suivre la DameDieu. C'est ainsi que nous devons réagir, mes Soeurs, mes Frères, en suivant les enseignements des Neuf. »

Tous acquiescèrent. Après s'être signés de l'Aile, les robes bleues se séparèrent pour vaquer à leurs occupations. Demain se tiendrai l'Elenwënas, et chacun préparait son Silence à venir.

«– Frère Benoit ? »

Le doyen se retourna vers la vieille femme et lui adressa un regard interrogatif.

«– Avons-nous reçu une missive de Leur Grandeur Ernest et Cécilie de Missède ?
Non, Votre Bienveillance. »

Irys hocha la tête et laissa le prêtre s'en aller. Ses doigts s'égarèrent sur la peau d'écaille de son petit dräke qui ronronnait sur ses genoux. Elle le regarda somnoler les yeux ouverts. Des yeux bleus, d'une sagesse incroyable, qui partageaient une complicité infinie avec ceux, glaciaux, de la vieille prêtresse.

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MessageSujet: Re: Pour le Royaume, et pour son Peuple   Ven 19 Jan 2018 - 12:11

Les portes de l'auberge laissaient passer la douce langueur d'une mélodie grattée sur les cordes
d'un luth. La voix du barde s'accrochait à ses notes délicates, laissant les esprits vagabonder au gré de ses paroles, sur de vastes champs de batailles, sur les plaines estréventines et sous les canopées du pays de Kiria. Et lors de l'envolée lyrique, portée par une musique qui se faisait grandiloquente, les coeurs répondaient à l'unisson à la cantique de l'instrument.
L'homme au luth concluait alors par l'enchainement de ses doigts sur les notes dont il était le plus fier et s'en allait sur ce bouquet. Il poussait la porte de la taverne dans l'autre sens et l'on devinait alors les floches violettes et noires qu'il portait dessous son manteau.
Qu'importait ? Les prêtres ne pouvaient avoir leurs yeux partout.
Cet homme là, on ne le revit plus avant longtemps sur les terres de la Ferté-Edelys, car il était parti dispenser ses vers à travers le royaume, mais un autre viendrai, l'ennéade prochaine. En attendant, les tables résonneraient du rythme nouvellement appris par les doigts zélés des buveurs.

C'étaient de petites bravades que la présence des bardes, que l'interdit rendait attrayantes. Mais au fond, tous avaient trouvé ici refuge à la guerre, à la famine et aux hâbleries des seigneurs qui, eux, ne se contentaient parfois pas que d'écouter un troubadour de passage pour défier la bonne morale de la DameDieu.
Si deux ailes étaient gravés sur chaque maison, auberge ou échoppe, c'était bien pour honorer Néera de la protection qu'elle offrait à ses Enfants. Si tout ceux du pays avaient parfois été peu fervents dans leurs prières, maintenant les Temples les trouvaient plus assidus que n'importe quel pentien. La confiance de la Sainte-Mère des Hommes avait retrouvé le chemin du coeur du Petit-Peuple.
Les porteurs des divins messages sillonnaient la région, dispensant au plus grand nombre leurs savoirs incalculables. Leurs robes bleues n'étaient plus celles qui avait annoncé la disette ; elles étaient celles des plus-petites-mains, prêtes à aider le charpentier à équarrir ses planches, le paysan à labourer son champ, le berger à garder ses bêtes.

Quelque temps auparavant, un prêtre avait foulé la terre battue qui servait de voie centrale aux charrettes agrestes. Sa bure bleue s'ornait d'un signe particulièrement distinctif qu'aucun villageois n'avait jamais vu, pas même les doyens ; une bande de la couleur de l'argent ceinturait sa taille. Installé à l'autel, il avait fait mandé à lui les malades, s'était rendu au chevet des invalides. Ses mixtures au goût effroyable et ses cataplasmes, que l'odeur rendait insoutenables, avaient remis sur pied maintes vieillards et hommes égrotant qui attendaient de tomber dans les bras de Tari. Puis il était reparti, prophétisant que d'autres comme lui viendraient, quand ils seraient formés. Ses paroles étaient si sages et ses guérisons si efficaces que l'on avança qu'il put être un mage.
Qu'importait ? Les traditions antédiluviennes des aînés réprouvant ces pratiques étaient lointaines.
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