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 Dîtes-moi qui je hante, je vous dirai quoi je veux (II)

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Étienne Mortemer
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MessageSujet: Dîtes-moi qui je hante, je vous dirai quoi je veux (II)   Mar 5 Déc 2017 - 16:36


(ceci fait suite à cela)



Passé la rivière en cru et les derniers abrupts, le modelé du relief des terrains au sud de la Rochepont insensiblement s’aplanit, et les lacets du chemin creux contournent moins longuement les talus érodés de genêts. On se surprend à descendre à plaisir cette chaussée luisante de dégel, la main tendue vers les figements glacés qui pendent de la ramure basse de la cavée — plus beaux d’être condamnés à brève échéance par le redoux, — tandis que les charmes égrènent à l’entour les feuilles dernières-nées de l’automne... Cette route très antique, au pavé menu par endroit déchaussé, quelle n’a pas été ma songerie en apprenant qu’elle se loge dans ce qui avait été jadis le lit d’une rivière ! — celle-même qui, avant qu’une surrection chtonienne ne l’eût déjetée et remparée vers le nord, filait son cours naturel d’un bout à l’autre des Pyks d’Ortheim à la Malelande.

La Malelande : transition abrupte s’il en est : en quelques lieues les taillis qui ont succédé aux futaies se clairsement, puis disparaissent tout à fait ; on croit toucher du doigt la démarcation nette que sur les cartes de tapisseries font les pigments tout à coup devenus brun. Le regard désespère vite de ces étendues mornes de canches et de fétuques que plie le vent d’ouest, trouées seulement de dolines gorgées d’eau et de sphaignes. Et, parfois, on grimpe un coteau escaladé de bruyères et recreusé au sommet par une flaque toujours pleine que ride le vent entre deux pluies, — ennuagée comme la trépanation à ciel ouvert d’un crâne de noyé.

Ce sont toujours les mêmes rimes naïves qui à petit bruit s’installent dans mon esprit, — qui expirent en ritournelle sur mes lèvres gercées : « Dernière oubliée du partage, la Malelande, c’est le ciel sans les nuages, c’est la mer sans ses mirages, — c’est la terre jamais fauchée qui n’a pas d’âge. » Ce n’est pas seulement l'idée de la scène sans décor qui m’enchante dans ces pauvres vers, mais bien plutôt l’identité idéale qu’elle tend à instaurer entre les trois surfaces planes par excellence, et qui dans ces terres déshéritées atteint peut-être à son maximum de réalisation. Ici, les lointains que l'on guette sont presque toujours en trompe-l’œil : ce qu’on pense d’abord être à des journées de voyage n’est souvent que la barre, atteint la nuit, d’un plateau très estompé. Puis, un matin, voici que la ligne de l’horizon s’est enflée d’un très long cerne bleu — et, dans le vacarme sourd du front de mer — soudain dans toute son aspiration monstrueuse —, de plain-pied derrière le liseré de sable, on aperçoit quelques pierres dressées qu’on se dit bien être de nature à donner à penser.

Le château de mon beau-frère. Fermant ainsi qu’un môle son anse remplie de galets, la langue de granit qui porte le château se développe par paliers jusqu’à une plate-forme arasée, dont le porte-à-faux s’accuse un peu plus avec chaque marrée-basse, — mordue qu'elle est à sa base par la passade glacée du jusant. De son extrémité, on n’est qu’à un lancer de pierre de la côte ; Saint Benoît à son supplice pouvait voir là les cimes des Pyks par-dessus leurs écharpes de brumes. Pas un château — une ferté ; l’ordonnance est réduite au strict minimum ; rien qu’un hexagone de blocs mal taillé, jetés sur le tard autour d’un vieux phare reconverti en donjon pour l’occasion, et contre lequel s’accotent deux-trois gîtes ou hangars de bois pourri... Je passai la nuit dans la chambre haute du donjon, partageant le lit de celui qui a été mon beau-frère. il a enseveli le cercueil de ma sœur dans une fosse peu profonde à un angle de la muraille. Il m’est très reconnaissant, je crois, du peu de cas que j’ai toujours fait de la manière précipitée de leurs épousailles. Alors, le sommeil m’échappant, j’imaginai — avec la complaisance particulière du rêveur éveillé — la vigie qui, du temps de mon grand-père encore, avait entretenu le fanal et surveillé l'océan et ses amers effumés dans le soir ; au loin, les lumières de Lün clignotaient petitement, sans rien pour une fois de la vulgarité faubourienne qui lui est propre : dernier port de ces latitudes qui ne gèle pas l’hiver, le vent du nord y amène d’étranges glaçons flottant, que les marins en partance repoussent à coups de gaffes.

C’étaient là-bas pourtant que les affaires — qui, comme on sait, n’attendent point, — m’appelaient à grand’route hors de mes terres.

Affaires aussi, mais d’une autre nature, les haltes que nous faisions en chemin auprès des châtelains des landes : ancien compagnons d’armes tous — bâtards, cousins et routiers — que l’ascension d’Anseric avait propulsé un moment sur le devant de la scène. On pressentait, à quelques signes qui ne trompent pas, que, si rien ne changeait, deux générations achèveraient de dissiper ces maigres fortunes aleutières, — verraient leurs rejetons éparpillés dans quelques longères de pisé, bêchant à petit gain la terre acide. Par souci d’accommodement, j’avais soin d’égailler au fourrage la plus grande part de mon conroi quand nous arrivions, après que le maître eût fait son accueil. Il était souvent question, au souper, quand, une fois épuisé les sémillants récits d’armes et de femmes, nous cuvions les basses eaux des considérations matérielles, d’arriérés de dettes que leurs tenaient sans relâche les changeurs de Lün : je consentais librement à des avances, avec toujours le souci de heurter le moins possible ces orgueils blessés. (Le goût que je me suis toujours connu pour le cérémonial, qui implique nécessairement l’idée de dépense pure, s’est à nouveau puissamment affirmé ; il me plaît d’être reconnu, moi qui n’ai jamais reconnu personne.) On pourrait difficilement s’exagérer ce qu’il en avait coûté à ces vieux reîtres d’être aumôné ainsi par les ghildes ; on n’oubliait pas, ici, que les compagnies de la ville franche avaient été pour beaucoup dans la décomposition accélérée du comté : on n’osait pas imaginer quelles usurpations nouvelles ils inventeraient, maintenant qu’Arétria — déjà en déshérence — entrait en minorité.

Aussi bien, j’avais pris le parti de me rendre adonc en personne dans la ville : Hildouin m'avait devancé d'une énnéade.  J’étais aussi devancé par certaines de mes gens qui s’acheminaient par petits groupes : il s’agissait aussi de faire bon accueil à mon frère qu’on savait devoir débarquer sous peu. J’avais laissé le plus gros de ma troupe à la garde d’un château de mes clients ; je voyageai en la compagnie de bacheliers et sergents d’armes rencontrés ces derniers jours.

Les derniers bouquets d’arbres que nous dépassions vers l’ouest portaient des bourgeons ; et on voyait encore, sur les chemins sablés, l’épure des feuilles tombées de l’an dernier, qu’entombaient une deuxième fois le passage du temps. « Comme les figures des capitaines d'antans qui s’amenuisent dans certains vitraux de chapelles, songeai-je avec une moue. »

Les bourgeois nous firent bon accueil, trouvant à nous loger dans une des tours de l’hôtel des jurandes. Il faut se figurer, débordant d’une maigre butte, la façade aveugle avec ses coulures de salpêtre, dévorée par le flanquement de ses quatre tours à poivrières. Les séances qu'autrefois les les jurats de la ville y avaient tenu quatre fois le mois s'étaient arrêtées avec le coup de main du bien-nommé Radbod du Ruy-aux-vierges ; mais rien ne pouvait faire que je ne visse dans cette déchéance — en soi regrettable : Radbod étant un aventurier de la pire espèce — une manière de justice rendue pour les griefs infligés à mon lignage par les bourgeois de Lün.

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