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 L'ami de ta femme

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Aymeric de Brochant
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MessageSujet: L'ami de ta femme   Lun 28 Mai 2018 - 19:03


3ème jour de la 4ème énéade de Verimios, 10ème année du 11ème cycle.

La nuit s'était affalée pesamment sur la riante cité de Diantra. Aux premiers jours d'occupations, teintés par quelque pillerie malheureuse, s'étaient succédées plusieurs énéades de calme relatif dans la capitale. Les ost s'y étaient installés, prenant leurs aises dans cette grande coquille à moitié vide qu'était la cité aux cinq-cent-soixante-quinze tours - quoique depuis le temps, le compte devait être faux. La ville était devenue un véritable camp fortifié, rempli jusqu'à la gueule de troupes nordiennes. Les bordels retrouvaient leur vigueur, les tavernes aussi. Aux troupiers avaient échu les masures et aux capitaines les hôtels particuliers.

C'était pour l'un de ceux-ci que le marquis de Serramire quitta le sien - rien de moins que le Fort de la Vaillance -, dès le soir venu. Cela faisait deux jours que notre héros s'était fait élire par ses compères du Nord à la Régence du Royaume ; il n'avait qu'entrepris timidement de déplacer dès lors ses quartiers d'un château à un autre, de troquer son imprenable redoute pour les halls plus cossus du palais royal. En nordien du plus bon aloi, l'homme croyait dur comme ferme en l'emprise de troupes loyales comme condition sine qua none du contrôle du pouvoir ; le fort, sa prise de guerre, il ne la relâcherait pas de sitôt.

Mais qu'importe les demeures d'Aymeric, puisque l'homme se rendait, escorté par une copieuse garde de nordiens, revêtus du tabard au Baudrier d'Argent, vers celle d'un autre. Après une demi-heure, le marquis se porta en effet au devant d'une belle bâtisse, une de ces puissantes maison de commerce qu'un bourgeois avait fait autrefois édifier tant pour son office que pour son gîte, en des temps où la roture prospérait à Diantra. Aujourd'hui, c'était un tout autre genre d'hommes qui y résidait : moult chevaliers, nombre de capitaines, tous venus du Berthildois. Les hommes du marquis lui avait appris que le jeune Louis, pour entrecouper ses assiduités à l'hôtel d'Alonna, résidait céans.

L'irruption du marquis dut assurément faire forte impression ; débarquant à l'improviste, Aymeric, sans s'être annoncé, investit l'endroit accompagné de ses gardes, au grand dam d'un portier dépassé par l'évènement. Pénétrant dans une grand salle où nombre de preux festoyaient, le Régent intima, quoiqu'il ne l'eut demandé, un silence général. « Le marquis de Serramire, Aymeric de Brochant, Régent du Royaume des Hommes! » s'époumona un des nouveaux Baudriers d'Argent à la faveur du calme soudain, sans qu'on ne le lui eut rien ordonné. « Là, là! Je ne suis point ici au nom du Roy! lança alors un Aymeric paterne, se portant au devant du jeune cerf attablé. Festoyez! C'est en tant qu'ami que je viens » Le sourire aux lèvres, il embrassa Louis, qui s'était levé entre temps. « Car c'est ce que nous sommes toujours, Louis, n'est-ce pas ? »

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Louis de Saint-Aimé
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mar 29 Mai 2018 - 20:25




« Que l’on cesse de pignocher! Ripaillez mes seigneurs, car cette soirée est vôtre! »

Exhorta le cerf en brandissant un cuissot de poularde dans le creux de sa patte. À cette simplette harangue, les aboiements fusèrent, secouant tables et couverts sous leurs pesantes acclamations du pied et des poings claqués sur les tables. Le concile ajourné, leur destin guère encore scellé par les décisions qui était supposées en découler, le Berthildois s’accorda un temps de repos franchement mérité ; où ripaille et excès furent au menu. Si leur séjour à Diantra dut se prolonger d’avantage, ils décidèrent de faire de ces appartements les leurs et d’en abuser à outrance, comme ils l’auraient fait au retour de leur campagne. Ainsi s’accordèrent-ils enfin un peu d’abondance, mordioux! Poulardes, bovines et autres barbaques cuites à point débordèrent de sur la table, n’en laissant que pour certains suffisamment d’espace pour y déposer leurs godets de jus!

« Que fêtons-nous, Louis! Dis-moi! » Lui demanda sans autres ambages l’un de ses chevaliers possédant à peu près le même âge que son Suzerain.

« Eh bien mon ami, nous célébrons la fin de toute cette chiasse! As-tu seulement bu ton saoul depuis que nous nous sommes posés à Diantra? Eh bien, moi non. » Il marqua une pause, s’envoyant une gorgée pour s’humecter le gosier. « Et si tu veux mon avis, elles me semblèrent moins chargées, les journées passées au front, m’est d’avis. Alors bois! Bois pendant qu’il en reste et cesse de te tourmenter. C’est ton Régent qui te l’ordonne! » Surenchéchit Louis, tout en accordant une talmouse à l’épaule de son voisin.

Et c’est ainsi que se déroula la bombance! Toute en musicaille, en abondance et flot d’alcool et même, en excès de virilité! Là! Le voilà notre nord chéri, auquel nous étions si fièrement rattachés avant que ne vienne la guerre ; que le moral des troupes dépérisse au même rythme que les malades et autres estropiés au combat. Tandis que l’ambiance s’affairait à atteindre son climax, une venue inopinée survint et coupa l’herbe sous le nez à cet entrain de franche-camaraderie. On annonça haut et fort la venue du Régent du Royaume et à son arrivée, nombreux furent ceux qui abaissèrent les yeux vers le fond de leur godet dans une houleuse marque de respect. Quant à Louis, qui essuya sa patte graisseuse sur le rebord de ses braies, se redressa de tout son long pour accueillir son homologue.

Ami, dit-il! À ce point, il ne sut réellement s’ils l’étaient toujours. L’âpreté de leur dernière rencontre refit surface en son palais, chassant le bon goût du gras et de la viande cuite. Ajoutez à cela sa brillante absence à la prise de Diantra … Il se pouvait qu’encore survive une amitié entre les deux, certes. Mais qui criait à l’aide et demandait que l’on s’occupe d’elle. Maintenant que le corbeau était devenu Régent, le traiterait-il seulement comme son égal, comme il tâcha à l’époque de le faire – ou sembla le prétendre- ?


« Nous le sommes assurément! » Dit-il après lui avoir serrer la main en homme, d’une poignée qui faisait montre de sa franchise. « Faites sortir des fours du lardon pour notre Régent! Et emportez de quoi l’abreuver céans! Je n’ai guère souvenance que nous soyons au pays de la soif! » Ajouta le cerf gaillardement, tout en intimant du regard que l’on libère un fauteuil à ses côtés.

« Vous êtes ici chez vous, Aymeric. » Avec l’obtention d’un pareil titre que la Régence du Royaume, Louis ne pouvait désormais adhérer aux familiarités avec son invité comme il le fit jadis.


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Aymeric de Brochant
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Jeu 5 Juil 2018 - 18:24


En faisant ainsi irruption, Aymeric avait espéré causer la gêne, ou du moins décontenancer quelque peu celui qui se disait être son ami, mais qui l'avait quelques jours plus tôt abandonné pour Roderik. Or, voila que le même homme l'accueillait gaillardement, comme si le torchon ne brulait entre les deux depuis maintenant des mois.

C'est qu'il flambait plutôt bien, ce damné torchon! Entamé par l’élision d'une alliance entre les deux maisons voisines, le désamour s'était approfondi à mesure qu'un autre amour naissait : celui entre Louis et nul autre que la plus perfide des vassales d'Aymeric, la baronne d'Alonna. Ultime pierre à l'édifice, le retournement du jeune faon avait arraché un dernier rictus au marquis de Serramire, qui reçut la bonhommie de son hôte avec une amertume savamment dissimulée. Ah ouais, le ladre feignait l'affabilité ? C'était le comble de la duplicité - un judas digne de ce nom aurait eut la décence de la honte, pris ainsi à l'improviste.

Mais qui avait bu boirait à nouveau, et Aymeric, nouvellement régent d'un Royaume en perdition, s'était préparer à descendre du ciboire jusqu'à la lie. Ne perdant rien de sa faconde, il se pencha sur l'épaule de son voisin, troquant la jovialité précédente pour un air plus pénétré. Il n'était, du reste, pas venu pour fraterniser, quoiqu'en montrent les apparences. « Puisque tu me le dis, Louis, je ne peux que te croire, mentit-il, et comme tu es mon ami, il me faut apaiser ma conscience, car j'ai mal agi envers toi. » Il prit une inspiration. « Louis, j'ai décidé de t'accorder la main de ton aimée, Alanya. » Ç'avait été dit solennellement, mais tout bas, presque à l'oreille de l'intéressé, comme si la concession meurtrissait le débiteur.


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Louis de Saint-Aimé
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Lun 9 Juil 2018 - 13:17




Ils levèrent ainsi le coude à l’unisson, trinquant en effet à leur amitié et lui, au couronnement nouveau du roitelet Brochant. Car si en effet, à l’heure fatidique, il ne sut lui offrir sa voix et préféra couver la candidature de son confrère, il n’en resta pas moins l’allié fidèle qu’il connut tout le long de leur fastidieuse campagne. Et dans sa prise de décision, jamais il n’oublia ce que le Marquis eut fait pour lui depuis leur prime rencontre ; que ce fût par sa présence dans le deuil, dans sa manière de le guider, de l’aiguiller, ou que ce fût de son support lorsque le doute l’empêcha de dormir, Aymeric s’était toujours montré comme l’un de ses plus éminents alliés. De ça, il n’en doutera jamais.

C’est son ambition seule, qui lui donna froid dans le dos. Sa propension à l’élévation, à la réussite et au succès, furent raisons suffisantes pour modérer l’avis que posséda Louis envers son frère d’arme et ainsi, considérer d’avantage la candidature de son futur beau-frère. C’est que Roderik, probablement tout aussi ambitieux que fût le corbeau, posséda au moins comme qualité d’être désormais fiancé à son angélique de sœur. Voilà une garantie qui avait tôt fait de le prémunir d’une prise de décision tyrannique, eût été que le couronnement de Roderik au titre de régent ait tourné au vinaigre. Mais désormais que le corbin résidait sur la plus haute branche politique de ce Royaume, mieux valait s’en réjouir que d’appréhender le pire.

C’est donc ainsi qu’ils trinquèrent, juste avant qu’il ne lui jette à la figure une nouvelle qui lui paralysa le coude, alors que l’alcool trempait encore ses lèvres. Non, il ne pouvait pas avoir entendu justement ? Louis acheva sa gorgée lourdement, s’essuya le bec du revers de la patte, puis redressa le nez en direction du Marquis, qu’il considéra avec gravité. Si l’idée était de lui faire miroiter une nouvelle aussi conséquente, pour ensuite la lui reprendre en lui faisant comprendre le coût ne serait pas gratuit ; là, il se pouvait que des tensions voient le jour.


« Dis-tu vrai, Aymeric ? » S’assura Louis, sans savoir quoi dire d’avantage. Un merci, sûrement, aurait été d’avantage apprécié de son interlocuteur, mais il ne pouvait se résoudre à ce que le Brochant lui offre une telle fleure sans que le pot ne vienne par après.


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Aymeric de Brochant
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mer 11 Juil 2018 - 15:29


« Certes oui, mon bon ami », répondit le marquis d'un ton sincère. L'exultation n'avait pas été au rendez vous ; et pour cause, le jeune Louis avait appris à se méfier du marquis. La ladre flairait le piège! C'était bien normal. Aymeric, lors de leur dernière entrevue, ne s'était-il pas formellement opposé à l'idylle de son voisin, épandant au passage un bon seau de merde sur l'illustrissime garce qu'était l'amour de celui-ci ? Chat échaudé craint l'eau froide ; adonc, Louis, face à la décision qui aurait du l'enchanter, hésitait.

« J'ai mesuré mon erreur envers vous, Louis, reprit le marquis, qui après plusieurs hésitations linguistiques avait finalement opté pour le vouvoiement, afin rassurer son commensal. Je vous tenais pour un ambitieux ou un naïf ; je voyais derrière votre idylle le désir de me dérober un fief, ou les tentatives de votre mie pour se soustraire à ma suzeraineté - ne le niez pas, Louis, nous savons tout deux le peu de foi que Dame Alanya accorde aux serments. Eh bien j'avais tort ; à imaginer tout cela, je fus aveugle à l'évidence, à l'amour que vous vous portiez. Lorsque j'appris que malgré mes mises en gardes, vous n'aviez désespéré, je réalisai de mon erreur. »

Se levant un instant de sa cathèdre, le marquis leva son verre, trinquant devant l'assemblée : « À l'amour! lança-t-il avant de se rasseoir, avisant son voisin, un sourire aux lèvres. S'il est sincère, qui suis-je pour m'y opposer ? Oncques mais, Louis, l'est-il vraiment ? Je ne doute nullement du vôtre, car je vous sais vertueux, mais... » Il affecta un air faussement désolé. « Las, je connais ma vassale! Et puisque je suis votre ami, je me maudirais cent fois si je ne vous avais gardé d'une ambition ne mimant que trop bien l'amour! Peste non, je ne saurais dormir tranquille, il faudrait... » Le marquis singeait la réflexion, avant d'affecter la surprise - comme si sa solution lui était venue à l'esprit céans. « Je sais! Si son amour pour vous est sincère et désintéressé, je ne doute pas que Dame Alanya renoncera à ses titres. Qu'elle le fasse, et je bénirais votre union : c'est ma condition à ce mariage. »

Portant la coupe à sa bouche, Aymeric ne put réprimer un rictus mauvais, alors que le métal lui dissimulait les lèvres.

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Louis de Saint-Aimé
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mer 11 Juil 2018 - 21:08




Gentilshommes, noblaillons et décorés de guerre se donnèrent en spectacle lorsque trinqua a l’amour, le Régent du Royaume. Des « vivat! », des « hourras! » et des coups autant sur les tables que sur le revêtement du plancher résonnèrent dans l’établissement en guise de support à leur invité surprise. Ah! Ils en mettaient un peu, quand même. Ce n’est pas comme si le bel oiseau trinquait à l’unité du Royaume, ou à la victoire de leurs dernières conquêtes! Là, là oui, il y aurait de quoi beugler comme des porcs castrés. Ou bien était-ce la manière qu’utilisa ses gens pour faire sentir leur approbation face à la relation peu orthodoxe de leur noble seigneur? C’est que la bonté d’âme de leur suzerain, la pureté de son cœur et la portée de sa bienveillance n’était plus à prouver! Et elles excusaient largement auprès du peuple que le très prisé marquis se contente d’un choix tiré du cœur plutôt que d’une profitable alliance de famille.

Depuis le temps, si Louis ne désira guère attribuer à son allié qu’il lui sembla plus aisé de mentir que de respirer, il pouvait tout de même le soupçonner de toujours garder à pas d’avance sur son interlocuteur. Il mima bien un moment de faire la recherche d’une solution profitable à eux deux, mais à la fin, il ne berna personne : Aymeric de Brochant sût pertinemment bien avant son arrivée inopinée ce qu’il désira de cette alliance. Et à l’entente de cette condition, Louis essouffla comme un ballon, masquant son air ennuyé dans le fond de son godet qu’il vida en quelques goulées. Il s’essuya le gosier du revers de sa manche, puis ajouta sans faire usage de son naturel air avenant :


« Vous la connaissez sous d’autres jours plus sombres que ceux dont j’eus la chance de profiter, il est vrai. Mais, il est aussi vrai que cette condition ne m'affecte que de peu, puisqu’en aucune occasion ais-je eu l’œil sur ces terres qui vous appartiennent. Pour mon cas, le seul heurt de cette modalité sera l'immense chagrin qu’encourra ma mie de se défaire de ses prérogatives ... » Louis s'était par le passé d'ores et déjà entretenu avec sa belle, à ce propos. Et de cette discussion, rien de bon n'en était ressorti autre que c'était à elle, que revenait la décision finale.

« Avec tout le respect que je vous dois, c’est devant elle que vous devriez vous entretenir ; elle seule saurait acquiescer ou décliner une condition aussi conséquente. D’ailleurs, vous en aurez tôt le cœur net, car elle arrive sous peu. » Et à peine Louis eut terminé de répondre au Régent du Royaume, qu’on fit servir l’abondante et odorante barbaque. C’était l’heure du manger et elle arrivait à point, la ripaille.

Au moins, la bouche pleine, Aymeric ne saurait donner suite à cette pièce de théâtre éhontée portant comme thème « l’amitié ».

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Alanya de Saint-Aimé
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Jeu 12 Juil 2018 - 0:36

« Un autre papier votre Honneur ».
Ni la voix désolée d’Odias, ni la relative petitesse du vélin qui glissait sous ses yeux ne parvenait à la sortir de la monotonie de sa journée. Elle avait été là des heures durant à examiner les requêtes des uns, signer les édits des autres. Chaque jour suffisait sa peine, et ce jour-ci lui aurait bien valut quelques escarres. Le cul inconfortablement vissé à une chaise qui manquait de rembourrage, elle se trémoussait régulièrement pour que les humeurs lui viennent aux jambes. Même ses doigts semblaient engourdis par la plume qu’elle tenait depuis un siècle au moins. Si elle aimât son pays et l’ordonnance de ses terres, la guerre avait retardé les affaires courantes – qui affluaient maintenant comme une cascade. Tous les matins elle recevait de nouveaux cas à traiter, et rares étaient ceux dignes d’un intérêt quelconque. Alors, alanguie par son après-midi autrement plus ennuyeux, elle s’apprêtait à apposer machinalement sa signature, impatiente de rejoindre au soir le Saint-Aimé. Par quelques volontés divines, elle laissa échapper une goutte d’encre noire. Tentant vainement d’absorber sa maladresse, ses yeux se portèrent sur les chiffres énoncés ci-après. La liste lui avait certes parut bien courte, mais la teneur et l’importance du pli lui avait totalement échappé. On affichait là quelques créances salées qui la firent déglutir une fois ou deux. Voyant son regard atterré, le seigneur – et conseiller fidèle de la Dame -, se pencha par-dessus son épaule pour évaluer le document.
« Il s’agit des créances des médecins vraisemblablement ».
Foutre-Néera, avaient-ils de l’or dans leur tissu à plaie ?! « Allons bon, j’espère qu’à ce prix-là ils ont rendu la vue aux aveugles et fait pousser des bras aux manchots ! ». Elle s’étouffait à moitié de la somme à débourser. Si jusqu’à présent la baronnie avait su rester à flot, les investissements récents et la guerre induisaient de faire plus attention aux finances. Déjà elle avait fait renvoyé le tiers de ses troupes pour quelques économies : trois pièces et six sous sont toujours bons à prendre. Mais si les deux tiers qui demeurait encore à Diantra lui coutait deux fois plus que leur solde, cela ne servait à rien. La baronne n’avait de plus que peu de nouvelles de la cité aux Trois-Murs. Elle espéra que la récolte était bonne et que les affaires allaient bon train, surtout avec la réfection des berges du fleuve et de l’installation du nouveau port marchand. La balance au revenir de la campagne suderonne lui serait presque indubitablement déficitaire, pourvu que les quelques pillages puissent équilibrer au mieux la balance.

« Dois-je faire revoir les dettes par un expert ? »
« Non ça ira. Faîtes parvenir ces créances au Ministre Galainier, pour qu’il fasse venir le dû au plus tôt ». Ils avaient enfin fini, et le ciel était déjà sombre. La Broissieux se massa les tempes, exténuée par ces heures perdues dans ce petit bureau qui sentait fort la poussière. S’inclinant respectueusement, le fidèle Wacume s’apprêtait à rejoindre la sortie les plis sous le bras, lorsqu’elle l’interpella une dernière fois : « Dîtes en partant à Elise de sortir des affaires propres et de faire préparer la voiture ». Il n’était pas nécessaire de préciser où elle se rendait ce soir pour qu’il le devine. C’était un manège régulier, où tour à tour elle se rendait auprès du seigneur Berthildois puis l’accueillait à sa table. Ainsi pouvaient-ils tous deux se familiariser avec les hommes de chaque contrée, et vaincre les désapprobations des sceptiques.

Etrangement, il avait toujours été plus facile pour les gens de Sainte-Berthilde de concevoir la relation peu conventionnelle de Louis et d’Alanya. Les Alonnais, plus réservés, n’offraient qu’un regard mitigé et méfiant ; mais là ! C’était bien le caractère des hommes de l’Alonnan. Ils s’y faisaient peu à peu, si bien que d’un profond mutisme, ils parvenaient à présent à discuter – non sans écueils – avec le Marquis. Il ne faudrait guère trop de temps pour qu’ils s’y habituent totalement. Après tout, il s’était illustré à la bataille, avait mené des soldats forts et représentait un bien beau parti pour la dame. Et c’est en imaginant le meilleur qu’elle enfila prestement une toilette neuve et qu’elle prit la route. Il n’y avait guère plus de dix minutes entre les deux demeures et pourtant, jamais elles ne lui parurent aussi interminables. Elle avait envie d’oublier ses tracas de la journée, et de retrouver le temps d’une nuit un peu d’insouciance.

Elle connaissait le chemin presque sur le bout des doigts tant et si bien qu’elle avait presque bondit hors de la voiture avant que sa garde ne mette pied à terre. On lui laissa le passage sans un mot, comme si sa frimousse était à présent connue de tous. Mais voilà qui était bien plaisant car elle se sentait dans cette bâtisse un peu comme chez elle. Si on l’annonça finalement lorsqu’elle pénétrait la salle de réception, elle ne l’entendit point. Elle cherchait déjà des yeux la raison de sa venue. Il ne lui fallut guère beaucoup de temps pour le trouver car ce dernier déjà réduisait à grand pas la distance qui les séparait.

Sans qu’elle n’eut le temps même que d’esquisser un sourire, il s’était emparé de ses lèvres chastement, une main sur sa taille. Si le geste n’était point pour lui déplaire, ce n’était guère là dans les habitudes plutôt pudiques du jeune Cerf. Louis était charrié par quelques-uns de ses autres, qui sifflaient avant de croquer à pleine dent leur viande au doux fumet. Si l’étreinte ne dura pas plus de quelques secondes, elle lui coupa le souffle. Reprenant ses esprits, elle était un peu gênée de cette soudaine démonstration publique. « Que me vaut un tel accueil ? ».
« Eh bien ma douce amie, c’est que nous avons à notre table d’honneur un invité qui l’est tout autant ! ».

Elle suivit la main de son amant du regard pour tomber sur la vilaine face du Corbac –maudit soit-il ! De suite, son cœur lui parut moins léger et son minois s’assombrit. Elle n’avait pas imaginé une minute devoir partager de son bon temps avec un mécréant comme le tout fraîchement nommé Régent du Royaume. Elle n’avait d’ailleurs pas pu en toucher deux mots à Louis, mais l’idée de voir un pareil malandrin à la tête du Royaume lui filait la nausée. Seulement elle ne pouvait défaire l’amitié qui semblait lier les deux hommes, si bien qu’elle se montrerait patiente ; il arriverait tôt le jour où le serpent montera sa vilainie. Approchant sans entrain, elle salua prestement le Brochant.
« Votre Excellence. Cela faisait bien longtemps que nous nous étions vu. Votre présence est toujours signe de bonnes augures ». Elle mentait, et n’affichait pas même l’ombre d’un sourire pour adoucir sa réplique. Elle l’abhorrait, et c’était tout au moins réciproque. Elle implora Louis du regard, bien mécontente qu’il n’est pas averti de la présence d’un invité si dérangeant. « C’est fort dommage d’avoir à souper chez un tiers pour pouvoir profiter l’un de l’autre ».

HRP:
 

_________________
"Le pouvoir de ces hommes n’était qu’illusoire [..]; non, ici elle était seule capitaine d’un bateau, car comme chacun le sait un navire ne dispose que d’un seul et unique gouvernail."



Noël C bo:
 


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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Jeu 12 Juil 2018 - 10:32


On apporta la pitance en même temps que Louis annonçait la venue imminente d'un met plus copieux encore ; ni plus ni moins qu'Alanya elle-même. Devant cette perspective, le marquis ne put réprimer une grimace : non seulement sa mauvaise vassale allait lui gâcher son souper, mais à fortiori, cela montrait bien la collusion que les deux amants entretenaient. Même en plein milieu de ses hommes, Louis recevrait sa mie, et quand bien même ne la besognerait-il sur la table du banquet (espérait-on), personne ne serait dupe. La belle affaire! Cela devait assurément faire les gorges chaudes parmi la soldatesque berthildoise, dont le seigneur courtisait à loisir une voisine malgré l'interdit du suzerain de celle-ci. Le vin, subitement, sembla plus acide.

Le marquis cependant s'était raccroché à un mince filin : l'abandon de Louis à combattre ses idées. Ce n'était pas la première fois que le jeune cerf se débinait, avançant sa mie comme une égide. Assurément, cette garce d'Alanya défendrait mieux leur idylle que Louis - elle aurait bien pu défendre suderons, puysards et nigromanciens, si Aymeric les avait fustigé. Préférant croire que c'était parce qu'il avait déjà acquis Louis à son argumentaire, et non car l'homme préférait se terrer lâchement derrière sa drôlesse, Aymeric renfonça le clou : « Le véritable amour ne saurait souffrir les sacrifices, Louis. Dame Alanya peut bien avancer d'autres amours, celui de ses vassaux, de son peuple, de sa valetaille ou de sa ménagerie, peu me chaut ; voila l'occasion de savoir si son attachement pour vous prime sur le reste. Je fais cela pour vous ; puisque vous êtes mon ami, je serais inflexible. »

Mais voila que déjà la dame s'avançait dans le hall, arrachant comme par un sortilège le jeune faon à sa cathèdre. Louis se précipita auprès de sa mie, qu'il baisa aussitôt, ne manquant d'arracher un second relent au marquis resté attablé. La vue des hommes victimes de leur ventre lui avait toujours été pénible, mais elle l'était d'autant plus qu'il s'agissait là d'un ami jeune et prometteur à se prendre les pieds dans sa bite.

Lorsqu'il se retrouva fatalement face à son ineffable vassale, le marquis avait ainsi perdu la jovialité avec laquelle il était venu, n'affichant que sa morgue coutumière. Lâchant ses couverts aux paroles de la baronne, il vida sa coupe, qu'il reposa à l'envers - faim et soif lui étaient passés. « Certes, madame, certes, répondit le marquis froidement, le plaisir est identique. » Autant dire qu'il était identiquement nul. « Comment se portent les vôtres ? Des nouvelles de votre fille ? » C'était mesquin, Aymeric l'admettrait. Il avait prononcé sa dernière phrase suffisamment fort pour que Louis l'entende - et se remémore qu'il y avait eu avant lui nombre d'ami d'sa femme.

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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Ven 13 Juil 2018 - 23:30


» Non monseigneur. J’eus préférée demeurer auprès d’elle mais mon indéfectible servitude à votre égard m’a conduit jusqu’ici. Peut-être pour le mieux d’ailleurs ».

La pique avait traversé son cœur sans encombre, meurtrissant la pauvre dame qui s’était vu privé des siens pour de longs mois. Le Corbac pouvait bien s’amuser de son mal être, elle ne lui concèderait finalement qu’un bien hypocrite sourire ; qui manqua tout de même de lui défaire la mâchoire. Et puis au final, elle ne mentait pas sur un point : sans cette maudite guerre, jamais son attachement pour le Berthildois n’aurait abouti. Du moins, cela aurait pris bien plus de temps. La campagne avait cela de bon aussi ; il rapprochait les cœurs et les esprits bien plus vite qu’à l’ordinaire. Toutefois icelle rata indubitablement son coup entre le suzerain et sa vassale. Se toisant dans une politesse excessive, l’on aurait pu craindre au massacre si les mots portaient des lames. Et pire ! Voilà que Louis se retrouvait au milieu, happé par cet étrange spectacle. Elle eut de la peine – un peu – qu’il assiste à pareils échanges ; si la baronne avait toujours été des plus sincère sur sa relation avec le Brochant, elle n’avait jamais souhaité que leur amitié en souffre. Du moins pas verbalement, et si tant est que le Marquis de Serramire puisse considérer quelqu’un d’autre que lui-même.
Car voilà bien le bel effet de cet oiseau de malheur : il avait tant d’égo qu’il ne restait en son âme plus assez de place pour personne. Ou, afin d’être plus juste, il n’avait d’intérêt pour qui n’était pas de son sang. Alors ni une ni deux, tentant d’oppresser la rage qui bouillonnait dans son ventre, elle s’installa tout en face de lui. Piquée au vif, le reste du repas risquait de paraître incroyablement plus long que prévu. D’ailleurs, elle en voulait un peu à son amant de l’avoir mis en si mauvaise posture. Aymeric n’était pas de ceux que l’on affrontait sans arme, et s’il venait à votre rencontre il fallait être d’autant mieux préparé. Cela l’inquiétait peut-être trop. Ne se disaient-ils pas ami ?

« A ce propos, comment vont les vôtres ? J’espère que votre jeune nourrisson se porte au mieux. L’on raconte qu’une mort en couche peut entraîner des difformités… ». Elle laissa planer un court silence, assez lui couper la chique avant que ça ne lui reprenne. « Hélas ! Pauvre dame Mahaut ! Je prie pour que votre enfant tienne de la robustesse de sa mère ».

Elle n’avait bafouillé que quelques polies condoléances auparavant. Et si elle se servait elle aussi des sentiments de l’invité, elle n’en restait pas moins attristée de la mort de la dame. Serramire lui avait paru bien plus doux lorsque son époux n’était qu’un légume ! Personne d’ailleurs n’ignorait la relative fragilité du seigneur ; malade tous les deux mois, ses affres l’avaient poussé à l’alitement complet alors même que son frère – le hardi Evrard – perdait près de deux-milles valeureux sous les murs d’Amblère. Un souvenir assez amer pour le Marquis dont la fierté n’était plus à prouver.

« D’ailleurs votre Excellence, il m’étonne de vous croiser ce soir. Même la tâche de régence ne saurait vous tenir éloigné de vos pairs ! A moins que vous ne soyez venu pour affaire officielle ? »

HRP:
 

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Aymeric de Brochant
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Dim 15 Juil 2018 - 13:14


Qu'Alanya paye son mariage de ses titres serait, en vérité, la meilleure chose qui pourrait lui arriver, pensa un marquis courroucé par les paroles de la drôlesse. Sa main s'était crispée sur son coutelas ; après avoir posé auparavant ses couverts, il se surprit ainsi à découper sa viande hargneusement, le regard fixé sur son interlocutrice. Mâcher aidait Aymeric à temporiser, quoique son gosier sec l'entravât. Un silence s'installa. Il aurait pu être dû à la bienséance ; c'était cependant Aymeric qui ressassait sa rancœur envers la baronne en même temps qu'il déchiquetais la viande de ses quenottes.

Il lui était insoutenable de contempler pareil portrait d'avanie et d'insignifiance. Par un hasard plus que malheureux, cette garce s'était retrouvée baronne sans que la moindre vertu ne l'y eut prédestiné, et tandis qu'on l'aurait attendue modeste dans le succès, elle ne s'était dès lors montrée que plus arrogante, allant exposer à la péninsule toute entière son incurie. Le malheur faisait qu'au sein du Royaume, le joli minois de la dame en abusait plus d'un et faisait oublier ses méfaits ; adonc, il lui arrivait de prendre parfois dans ses filets, en sus des marauds arrivistes qui avaient formé le corps de sa clientèle, des hommes encore un peu valeureux tels que Louis.

Du marquis, en revanche, Alanya n'obtiendrait nulle grâce. Il lui avait accordé une première fois sa confiance, allant jusqu'à oublier les errances de la dame envers Clairssac ; par la suite, la baronne n'avait cessé de conspuer son suzerain. Chacune de leur rencontre occasionnait une nouvelle algarade ; quoiqu'Aymeric eût trouvé le succès dans chacune de ses entreprises, Alanya ne semblait décidée à lui témoigner le moindre respect - ce que leurs titres, leur rapport de force, ou même le simple bon sens eussent conseillé. Qu'à cela ne tienne : le temps venu, il la châtierais à la hauteur de ses forfaits. Quitter la marche serramiroise, en vérité, serait pour elle une sortie de secours.

« Non pas, madame, répondit-il froidement, j'étais venu pour m'entretenir avec mon ami - ce qu'il est vrai, la régence vient trop souvent empêcher ; mais également les fâcheux de votre espèce, qui au milieu des réjouissances viennent me rappeler la mort de ma femme et de mon fils. Vous serez rassurée d'apprendre qu'il n'était point difforme, je gage. » Jetant un regard insistant à son voisin Louis, Aymeric semblait inciter ce dernier à prendre la parole. Par tous les Dieux, que l'on expédie cette irritante affaire au plus vite!

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Louis de Saint-Aimé
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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Lun 16 Juil 2018 - 22:00





Et toutes ces fois où on le mit en garde contre le caractère de l’un comme de l’autre refirent surface dans un éclat tel, que le très imposant Berthildois en demeura pantois. On lui assura bien que de réunir l’Alonnaise et le Serramirois relevait d’une scabreuse entreprise, mais onc, Louis n’eut cru pareilles balivernes que celles qui concernaient sa tendre mie et son éminent allié. On l’avait bien mit au jus des échauffourées entre ces deux intrigantes figures politiques –c’est d’ailleurs la raison mère pour laquelle il s’était entretenu avec elle, la première fois-, mais jamais le pauvre ne fût à même de se douter que leur haine possédait une telle proportion. Car oui! Si nos deux antagonistes du septentrion se saluèrent aux premiers regards, en quelques politesses bien relevées de sel et d’un zeste de mauvais goût, le reste avait de quoi affadir littéralement le Marquis. Un nouveau cap venait d’être franchi, c’était fait. En un instant seulement, l’effronterie et la discourtoisie atteignirent un sommet jusque-là encore méconnu aux oreilles du cervidé. Un pinacle, sur lequel érigèrent fièrement nos deux pugilistes un autel à l’invective!

Et ce fût de si mauvais goût, que la chose lui secoua les tripes, suffisamment pour qu’au bord des lèvres non pas le cœur lui vomisse, mais que son atrabile sache primer sur la bienséance qu’imposait la présence du gratin péninsulaire.


« Il suffit! » Rugit notre Louis d’un ton intimant le silence de même que le fit son pesant poing fracassé sur la tablée. Il avait bel allure, notre preux seigneur, l'intimidante charpente crispée sous l’énervement. À l’instar d’un cimetière pendant une nuitée de lune pleine, un silence de mort refroidit sèchement la salle. « Sont-ce là les manières des plus puissants Seigneurs de la péninsule, à médire à tords et à travers à la seconde que la bienséance intime de vous adresser la parole?! » En aucune occasion il ne se serait permit de lever le ton de la sorte, ni envers sa tendre aimée et encore moins envers le Régent du Royaume. Pourtant, c’est ce qu’il fit, alors qu’ils avaient poussés le bouchon trop loin et trop profondément en souillant le souvenir des leurs. « Eh bien pas ici, pas à ma table, sangdieux! » Rajouta le farouche régent, avant que l’ensemble de ses convives se soient consultés du regard suite à l’évocation de ce juron improbable.

Un respire marqua une pause, où sa main se décrispa et où son regard n’alla plus poignarder Alanya. De ça, renaquit la musicaille, de même que la boustifaille qui recommença à assiéger leur tablée d’abondance. Du reste, Louis s’excusa du regard envers Aymeric, même s’il savait pertinemment que lui également fit preuve d’une mesquinerie qu’il ne lui connaissait pas. Le preux, s’il en était un, n’avait sût cacher indéfiniment à son confrère ce côté étriqué qui lui allait si mal au teint.


« Si Aymeric s’est invité à ma table, ce ne fût que pour mieux m’annoncer qu’il se dédit de sa position quant à notre désir d’union. » Cette phrase aurait, en temps normaux, soulevé au moins un sourire au cerf! Et bien qu’il se plaisait à admirer la séduisante bouille de son aimée, Louis resta aussi sérieux que faire se peut. Surtout considérant qu’il était au parfum de la suite des choses ; icelle serait tôt, confrontée à une prise de décision qui restera à jamais gravée en sa mémoire.

« Sous condition du dévouement de tes prétentions sur les terres Alonnaises. » Et contrairement à ce que son visage laissait paraître, ce ne fût là guère chose aisée, que de lui annoncer pareille nouvelle. Eut été autrement, Aymeric se serait -il en était certain-, fait un plaisir de l’annonce à sa revêche vassale, mais Louis ne risquerait pas d’avantages de ladrerie venant du Régent

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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Lun 16 Juil 2018 - 23:19

Un instant. Voilà tout ce qu’il fallut au Saint-Aimé pour tripler son volume. Si elle ne broncha point, son regard ne se risqua guère vers celui de son hôte ; il lui semblait assez courroucé pour ne pas verser un peu plus la provocation, aussi se perdit elle, le nez dans une coupe qu’on venait de lui offrir. Le silence avait pris la part belle dans la grande salle, et elle n’en fut que plus gênée. Le Corbac et elle-même s’étaient-il à ce point comporté comme de mauvais gosses ? Car c’était bien là le rôle que s’attribuait le futur Marquis : il était le père sévère d’enfants terribles. A force de chamailleries, les deux invités avaient totalement oublié qu’ils se trouvaient là sous un toit neutre. Et quoi qu’elle lui en eut voulu lorsque l’horrible silhouette avait pointé derrière l’épaule de son amant, à présent la baronne se retrouvait bien bête d’avoir fait payé le prix de sa mésentente à toute la maisonnée. Elle se retint même de poser la main sur le bras tendu de Louis. Ce geste – plus que mal venu – aurait été bien mal accueilli. Elle consola autrement ses jointures en lissant les plis de sa robe du bout des doigts.

Si le geste pouvait paraître anodin, elle s’était surprise à le faire plus que de raison lorsqu’elle se sentait mal à l’aise. Préférant noyer ses pensées dans le drapé d’un tissu, elle s’éloignait de l’ardente réprimande. Et quelle ne fût pas sa surprise lorsqu’il en vint même à jurer ! Lui ! Il était bien connu que le cerf aurait sept fois préféré qu’on lui coupe la langue plutôt que de sortir ces vilainies et là, devant tout le monde, il lâchait la rigueur de son langage. Voilà qui lui ressemblait bien peu et qui, en un sens, apaisa sa mie. Il existait chez le jeune seigneur une dualité complexe et rivale, entre ses espoirs et la réalité. Par beaucoup, elle voyait là la main habile et magnifique du Stra et du Karam ; ces forces qui s’acharnaient en prenant possession tour à tour de son corps imposant. Elle le pratiquait depuis maintenant assez de temps pour affirmer que derrière la douceur et la gentillesse se terrait la honte et la tristesse. N’était-il point capable de se faire du mal ?

Lorsque l’activité repris et que la nouvelle tomba, elle n’avait plus envie de sourire. Pire encore, la Broissieux bouillait de sortir simplement de cette mascarade. Ainsi donc avait-elle vu juste. Là, à ce jeu-là le Serramirois ne l’aurait pas. Il voulait d’une main savante s’ôter une épine du pied, plaçant de l’autre un nouvel ordre. Ce ne serait guère une gamine de deux ans qui lui opposerait une résistance, ni même un chevalier qu’il avait gardé assez de temps à sa cour pour mieux le connaître que sa propre sœur. C’était habilement joué, d’autant qu’elle ne douta pas une seconde que le vil reptile avait déjà sifflé quelques mielleuses paroles à l’esgourde de son ami. Mais là ! Alanya était bien patiente, et elle n’entendait pas offrir à Serramire l’Alonna.
Souvent assiégée, jamais conquise.

« Son Excellence a été bien avisée de venir quérir celui qui toucherait le cœur quand toute chose préconiserait de se servir de son esprit ». Elle fronça les sourcils, la gorge tant serrée que chaque mot lui semblait une douleur atroce. « Pénélope ne sera en âge de me succéder que d’ici plus d’une décennie ; cela laisse la part belle à mes proches. Connaissant l’intérêt des hommes du Nord pour les femmes, cela place Fulcran dans les meilleures auspices ».
« Mais ça, vous le saviez déjà n’est-ce pas ? ». Pour sûr qu’il le savait. C’était un coup rudement bien joué. Il avait mis à mal sa défense et elle savait pertinemment que le nouveau Régent n’attendrait pas pour préparer le prochain ; aussi devait-elle se montrer lucide. Le jeu ne serait fini que lorsque l’échec serait au Roy.
« En concédant un hommage-lige, vous prendriez le risque de vous voir amputé d’une terre que vous auriez du mal à reconquérir, d’autant plus s’il advenait que le Berthildois se mêle de vos affaires ». Elle serra les dents, plantant son regard grisâtre dans celui de son suzerain. « Et pour quel seigneur passeriez-vous si vous offriez à votre plus puissant voisin une raison de vous affaiblir ? »
« Pire encore, comment pourriez-vous vous dédouaner des questions de vos gens quand – enfin veuf – vous pourriez vous assurer par le sang à rentrer votre plus rebelle vassale dans le rang en offrant un héritier et en vous débarrassant de la prime enfant dont vous doutez de la paternité depuis des années déjà ? ».
« Et pourtant, ce n’est aucune de ces raisons qui vous décide aujourd’hui car sinon vous auriez simplement pu refuser le mariage, sans condition. Non, ce que vous voulez votre Excellence, c’est que je ne sois plus un obstacle à vos ambitions ».
L’air devint pesant, et si les quolibets avaient laissé place à une tragique analyse, le cœur de la belle Alonnaise se ratatinait chaque seconde un peu plus dans sa poitrine.

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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mar 17 Juil 2018 - 8:27


Louis, une fois de plus, venait de montrer au monde qu'en ses veines coulaient bel et bien le sang de l'Effroyable. S'emportant quand on l'eut attendu plus conciliant, le jeune faon, sans le savoir, venait de déchoir dans l'estime du marquis. Ce dernier l'avait couvé de ses attentions depuis deux ans, s'apprêtait à lui remettre le titre que son père portait jadis, ainsi qu'à lui accorder la main de sa bien aimée ; or voila que Louis haussait le ton face à son bienfaiteur, l'injuriait en parlant au Régent de la Péninsule comme s'il s'était agit d'un subordonné.

C'était d'autant plus inopportun que la seconde insulte, venue du jeune faon, faisait suite aux premières issues de la bouche de sa douce. Quoiqu'il n'en eût jamais réellement douté, mais peut-être au fond de lui avait-il espéré l'inverse, Aymeric constatait ainsi que l'amour que ces deux là se portaient supposément n'entravait en rien l'avanie de la baronne. Était-ce cela le genre d'épouse que Louis désirait ? De ces femmes à mettre publiquement dans l'embarras leur mari, incapable de leur intimer, sinon le respect, au moins le silence ? Que les rôles s'inversent dans l'intimité de la chambre, c'était monnaie courante ; mais ainsi ? L'homme allait au devant de belles algarades.

C'est que la drôlesse ne désemplissait guère ; au contraire. Après les remontrances de son amant, elle s'embarqua dans une logorrhée insensée, durant laquelle elle s'imagina deviner les desseins de son suzerain - la belle affaire. C'était là une récurrence chez Alanya, dont l'arrogance ne savait souffrir le silence. La garce s'estimait futée et était désireuse de le montrer ; cela se soldait par le triste spectacle d'une idiote pérorant sur des sujets qui lui échappaient. N'était-elle pas autrefois venu lui affirmer que la guerre était une sottise, que rien de bon n'en sortirait ? Une fois de plus, l'orgueil de la baronne minait ce soit sa clairvoyance.

« Détrompez vous, madame, s'entendit répondre le marquis, vous n'êtes pas un obstacle à mes ambitions. » Seulement à son transit intestinal. « Plus depuis votre soumission à ma suzeraineté. Mais qu'importent mes raisons! Vous même l'avez dit : je puis m'opposer éternellement à votre union. Or, vous l'avez entendu, je suis prêt à y consentir, si tant est que vous renonciez à vos titres. Tranquillisez vous, madame : les grands discours ne seront pas nécessaires, un oui ou un nom me suffisent. » C'était la manière la plus polie qu'avait trouvé le marquis pour dire à sa vassale qu'elle lui brisait les burnes à chaque mot.  

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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mar 17 Juil 2018 - 20:57

Eh bien ! Il était donc prêt à consentir à un mariage qui n’aurait plus besoin d’approuver si elle lui remettait ses titres. Voilà qui relevait du profond humanisme dont le Brochant était pourvu. La baronne, en était toute interloquée ; oscillant entre le rire nerveux et les crispations nerveuses, elle réussit à faire taire son envie folle de lui coller une gifle. Car voilà tout ce que ce goujat méritait. Il lorgnait tant est plus loin que le jeune Roy aurait bien fort à craindre d’un pareil malappris. Bientôt, on ferait découdre les bannières d’or pour accrocher un vautour gras plutôt qu’un corbeau. Maudit soit Aymeric, marquis à deux sou ! Elle ne comprenait même pas que l’on n’eut vu clair dans son jeu.

Et pourtant, elle hésitait. Ses lèvres s’entrouvrirent pour se refermer aussitôt. Le silence s’installa alors que ses mirettes passaient lentement de l’un à l’autre. Si Louis ne pipa mot, elle connaissait que trop bien les espoirs que le jeune seigneur nourrissait. Elle n’aurait aimé le blesser pour rien au monde mais pouvait-elle seulement se résoudre à abandonner ceux qui comptaient sur elle ? Le visage inquiet d’Odias et d’Hermance lui revint, comme une piqure douloureuse qui rendait le choix encore plus cruel. Elle devait mettre sur la balance tantôt sa vie, tantôt sa terre. La raison aurait voulu – sans doute aucun – que l’on choisisse le plus important et malgré tout, ses yeux se portaient sur la silhouette du fier Régent. Quelle ironie de maintenant douter des vœux qu’elle avait prononcés.

La situation devenait étouffante et insensée. Ils étaient tous les deux à attendre la même chose et Alanya ne parvenait à se résoudre à laisser s’enfuir le son fluet de sa voix tremblante. Non, elle la gardait bien pour elle, réfléchissant aussi vite qu’elle le pouvait à ce qu’il adviendrait après ce soir. Aucune solution ne semblait pourtant convenir. Il n’y avait de terrain d’entente qu’elle puisse espérer atteindre, pas de négociations à entamer, pas de conciliation. Elle devrait choisir entre son cœur et son devoir. Et le Corbeau, se régalait-il à la voir ainsi menée ? Et puis finalement, une étincelle dans le regard. Elle accorda une dernière œillade à son amant avant de se décider.

« J’accepte ».

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MessageSujet: Re: L'ami de ta femme   Mer 18 Juil 2018 - 15:11




À l’instar des pauvres âmes damnées, l’acquiescement de sa tendre résonna à son oreille comme la lamentation que poussent les abonnés au gibet. Et ce n’était pas totalement anodin, avec l’abdication de son titre, une part d’elle y laisserait la vie aussi douloureusement que le sort réservé aux nuques des prochains pendus. Le pire, c’est qu’elle y consentait, à cette mort, alors que Louis s’y était vigoureusement opposé quelques jours avant, lorsqu’elle-même avait soulevé la possibilité.

C’est bien là qu’il réalisa l’étendu de sa naïveté, à croire que la bénédiction du Brochant aurait amené à son entreprise une conclusion heureuse. Défrisé, Louis ne sut égayer son visage de son éternel sourire avenant, non. Le ton qu’avait instauré cette rencontre au sommet n’y aidant en rien, sa culpabilité enflait à mesure que les secondes s’égrainèrent. C’est lui, le fol, qui s’était acharné pour la conquérir et la convaincre de lui ouvrir son cœur. C’est lui, l’égoïste, qui ne sut faire taire les sentiments qu’il avait pour elle, argumentant toujours et encore juqu’à ce qu’elle ne cède et qu’elle en paie ce jourd’hui le prix fort. L’amour valait-il la peine de la déraciner de ses terres, de ses gens, de sa patrie, pour espérer la voir mieux s’épanouir chez lui, à ses côtés? Le temps, seul, saurait le rassurer.

Il ne pipa mot, mais consultât sa mie à la suite de sa déclaration, accompagnant ce geste d’une main réconfortante à son genou. C’était fait, les dés étaient jetés.

Alanya de Broissieux troquerait bientôt son patronyme pour celui des Saint-Aimé.



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