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 Les fiancées sont froides

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Douce
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MessageSujet: Les fiancées sont froides   Lun 1 Oct 2018 - 19:27


Celui qui, destiné pour Sharas, a vu enfin pointer ses lumières au fond de la nuit, il n’oubliera pas de sitôt comment son cœur s’est serré à l’appel qui soudain hâtait son pas, ni de s’être mal défendu contre l’impression que la ville, coite et chaude comme une fenêtre, mystérieusement au bout de son voyage lui a fait signe, — puis l’alarme seconde de la voir reculer, avec le reflux des ténèbres, dans quelque éloignement stellaire. Il n’est rien de consolant à cette vision : l’impression est beaucoup moins celle de l’auberge accueillante que d’une sorte de dernier refuge, dont rien n’assure qu’il soit ouvert à tous. L’obscurité frôlante, la terre bruissante, tout semble vous presser vers un dénouement qui ne se laisse pas présager, et une hésitation à chaque pas vous avertit que le sol même, mal guéable, peut venir à manquer : rien, bien entendu, ne serait moins avisé que de se retourner : on croit sentir une grande vague dans le noir… Il est vrai, au demeurant, que la route de nuit est fréquentée plus que de raison ; ce sont des âmes en peine, dont les frissons seront rendus au triple dans la chaleur du premier bouge couru ; certains poussent le vice jusqu’à prendre des chemins de traverse, — mais de ceux-là tous n’arrivent pas à bon port.  

Car ce n’est pas impunément qu’une terre respire mal. Tourné vers le commerce du levant, Sharas a depuis longtemps coupé ses attaches avec l’arrière-pays de friches mornes qui l’enserre à des lieues à la ronde, et qui est le delta du Ner. Le fleuve irrigue loin en amont ces étendues sableuses et étales — en perte pure semble-t-il, tant le pays, sec presque partout, mal vascularisé, avec par places d’étranges lividités qui font penser — pleurant d’eau à la moindre pression — aux chairs gorgées d’un noyé, reste profondément stérile, avec, à mesure qu’on avance, des infiltrations saumâtres qui pourrissent sur pieds les derniers champs. Les villages, cachés derrière de molles ondulations de terrain, tendent le réseau égarant de leurs chemins vicinaux — passepieds louvoyants, minuscules ponceaux — qui ne recoupent presque jamais la grand’route : on peut la traverser de jour sans voir personne, la nuit sans aucun feux. Et, sensibles à un air de menace sourde, les voyageurs parcourent d’une traite cette campagne sans témoins, sans passé, légère au meurtre qui y laisse peu de trace, — cette campagne plus obscure de battre dans l’ombre de Sharas, de toujours le cœur avare et comme le soleil noir de la baronnie.

Au sud de la ville, les frênes font place aux aulnes, les chaumes aux hampes frissonnantes des massettes, puis aux salicornes rabougris à l’approche de la mer. Abrité à distance par les falaises extrêmes des Monts-Corbeaux, des marais salants et des flèches de sable dérobent longtemps le littoral. Les salines font la richesse de quelques familles issues du bourg du Batz ; leurs maisons héréditaires, hérissées de minuscules clochetons, logent désormais les percepteurs domaniaux. Occupant la largeur d’une langue de terre aventurée entre marais et lagunes, le Batz pourrait passer de loin pour un faubourg excentrique de Sharas, mais des baies profondes et l’absence de ponts contraignent le chemin de terre à un détour de plusieurs heures. De son campanile le pays se découvre fort loin : les allées et venues, les gestes — étranges pour le profane — des paludiers en chemise blanche donnent au paysage de vasières une touche moins primitive encore que solennelle ; quelques pinasses s’envasent entre son môle et le quai de briques : quand l’étiage est fort, elles embouquent à marée haute la passe des lagune, et remorquent avant le soir le produit de leur pèche. Et, non loin, séparé du continent par une chaussée que découvre le jusant, le château du Batz hausse par-dessus les flots ses enrochements coquillés, ses remparts corrodés par l’embrun ; quelque chose de trapu et comme de renfrogné dans son maintien accuse des origines moins noble que contrebandière.



Une nuit sans lune a enveloppé le bourg. Il fait frais ; le vent a chassé les vieilles à la sortie du temple ; les paludéens tremblent dans leurs grabats. Dans le silence des choses, le souffle du large bat le rappel obsédant de la marée. Le fanal de Sharas est jaune pâle entre les brumes, et des ombres passent dans le chuchotis des roseaux. Les hôtels de la place interrogent de leurs lumières une voiture que l’on décharge, chacun se disant à par soi que, cette fois, quelque chose est en train.

Et, ignoré du reste, le château, tous feux éteints, bourdonne d’appels, de bruits de fer et de sabots. La dame Pernette, échevelée, à bout de souffle, court de part et d’autre, tire la main de son garçon, appelle à l’aide, jette des regards affolés par-dessus les créneaux : la poterne derrière-elle est refermée à double tour. Sous le couvert du noir, ses poursuivants — quinze avec les blessés — pestent d’être arrivés trop tard : la chaussée devant eux se couvre d’une pellicule d’eau ; et, après un flottement, l’un d’eux se détache en direction du Batz. Reconnaissant la voiture et au-dessus l’oriel allumé, il monte à la volée les marches de l’hôtel : la porte s’ouvre devant lui.

De l’autre côté de la rue, un valet assiste en vis-à-vis à la scène qui se joue alors derrière la croisée. L’arrivant, un bliaud pourpre jeté sur son haubert, s’est piété devant l’entrée en faisant des gestes secs de l’index et du poing — l’occupante s’enlève de place en place, ses pieds voilés sous une robe noire, agitée, semble-t-il, par les nouvelles qu’elle apprend. Aucune politesse ou sollicitude ne les rapproche dans cette pièce élargie aux dimensions d’un complot, et il y a, pour le curieux qui les observe, quelque chose de profondément émouvant dans les évolutions de ces formes muettes, auxquelles l’absence de contexte confère une qualité emblématique — le capitaine, la magicienne. Mais là-dessus Douce accroche le regard de l'indiscret, qui doit souffler sa bougie.

— Trouve un moyen, charmeresse, trancha finalement Brandin en ouvrant la porte. Je ne connais pas leur nombre, ni leurs défenses ; je ne peux risquer un assaut à l’aveugle. Viens me trouver quand tu sauras… Mais ne tarde pas trop : nous avons joué gros jeu, et sommes vulnérables ici. »

De nouveau seule, Douce se retira dans l’alcôve avec son lit, où elle demeura un temps interdite. Basculée à moitié sur le sommier, elle mangeait ses joues du dedans ; plus encore que le ton de commande dont usait Brandin avec elle, c’était d’avoir été prise au débotté par les évènements qui lui déplaisait. Jacquemart était encore à rassembler les bandes éparses dans l’ouest du pays et, en son absence, attenter à la vie de la dame de Breda et de son fils était à tous égards prématuré ; Brandin, en saisissant l’occasion à la volée, les avait découvert dangereusement — combien de temps avant que le prévôt ne remonte la piste des morts laissés aux portes de sa ville ? et le bailli ? En l’associant sur le tard à sa menée — elle voyait encore la mine rougie du page : « C’est la veuve, elle n’est pas morte ! » — le bâtard de Breda l’avait mise dans une position singulièrement fausse. « Et qu’attend-on de moi, maintenant ? » se demanda-t-elle, profondément agacée. Ses pouvoirs, elle ne le mesurait que trop, étaient en vérité ici peu de choses. Son malaise ne se démentait pas : cet imprévu, le premier depuis le serment juré dans le château d’Etienne, lui faisait l’effet d’un funeste écart qui, s’il n’était vite rétabli, les emporterait tous. Force lui était, cette fois, de prendre les devants.

L’air mou de l’alcôve l’enveloppait, quand une légère saute dans sa respiration l’avertit derechef à son trouble, que n’expliquait pas suffisamment les circonstances. Comme on peuple son demi-sommeil de réconforts que l’on veut, mais en vain, emporter de l’autre côté, elle se rappela la présence au rez-de-chaussée de ses deux âmes damnées : Gasselin et Sigefroi la veillerait. Enfin, prenant le seul parti qui s’offrait, elle détacha de ses cheveux une amulette qu’elle glissa sous le col, contre son cœur. Elle avala le contenu d’une fiole qui roula sur les draps, ferma les yeux, sentit la pesée tiède du métal sur sa peau, et poussa son esprit dans le monde — dessus le lit, hors de l’alcôve, à travers la vitre, au-delà des toits, plus avant dans le soir, avec contre ses tempes la passade énorme du noir, sous la poussée de son front…

Très vite le château est là, prêt à toucher, — mais, chose étrange, elle n’y sent aucune vie, et elle s’aperçoit n’avoir rien senti du début de sa transe. Quelque chose ne va pas, le rituel a flanché. Douce essaye de revenir, mais ses paupières sont collées ; elle voudrait crier, et ne le peut plus : une présence, invinciblement, l’attire dans les profondeurs du rocher. Elle se sent chuter, de plus en plus vite, dans le souffle humide, vers quelque chose qui remonte de très loin…

… Bien plus tard, dans une salle close autour d’une carte marine dont les repères tracés à la sanguine sont fuyants comme le déjà-vu, la suspension d’une chevelure égrène sa noyade sur l'itinéraire qui s’embrouille : à quelle profondeur sommes-nous ?


Quand Douce émergea, la tête en feu, elle eut un frémissement d'horreur en voyant, derrière les expressions inquiètes de Sigefroi et Gasselin, le soleil déjà haut dans le ciel de midi.
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Ciara de Phalère
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MessageSujet: Re: Les fiancées sont froides   Jeu 25 Oct 2018 - 22:11

« Par l'Olienne, nous n'aurions par servi d'entremet à tout ce que le delta compte de moustiques, pesta Hélouin.
- Par l'Olienne, nous n'aurions vu du delta qu'une ligne à l'horizon, rétorqua Ciara d'un ton professoral.
- Et c'eût été suffisant, renifla avec dédain le guide.»

Natif de Sharas, il entretenait un mépris tout citadin pour les terres qui enserraient la ville, leur préférant l'immensité marine et ses promesses de richesses orientales. Aussi, musarder à travers les étangs plombés et les jonchères fanées qui parsemaient les bras morts du Ner n'était guère à son goût.

Trois jours! Trois interminables jours qu'ils parcouraient de méchants sentiers qui leur faisaient traverser des pontons jetés à la diable sur une eau trouble et serpenter entre des marais. Pourtant, légèrement en aval, on devinait les courbes pleines de promesses des murs de la cité. Pour un voyageur fourbu, elles prenaient des allures de fruit mûr dont il n'aurait eu qu'à tendre le bras pour s'en saisir.

Hélas, la danselette n'accordait qu'un regard distrait aux charmes arrogants de la grande ville. Trois foutus jours qu'elle s'obstinait, armée d'encre ou de fusain, à griffonner, mesurer et prendre note. D'ailleurs, il en allait ainsi depuis le siège de Christabel. A croire qu'elle rédigeait un foutu atlas! Il soupira.

« Pour un guide, votre désamour des chemins de traverse a quelque chose d'incongru, releva la charmeresse.
- D'ordinaire, c'est précisément pour les éviter que l'on recourt à mes services, bougonna-t-il. »

Dépité, il laissa ses yeux vagabonder sur les plaques de verdure luisantes qui mouchetaient, çà et là, le paysage. Elles paraissaient fermes à l’œil non averti mais se muaient en eau à l’instant où l’on y posait le pied pour en libérer la vermine qui y nichait. En dépit des premières brumes automnales, on ne devinait que trop bien un sol spongieux, tout herbus de laîches et de roseaux, à des lieues à la ronde. C'était un horizon triste, mélancolique et désolé que le vent pleurait lorsqu'il lui fallait le traverser. Un horizon de vieux pays hanté, où devaient foisonner les histoires d'enfants disparus.

Les reflets bleutés qu'accrochèrent la danse irisée d'un couple de libellules l'extirpèrent de ses pensées. Il se ragaillardit.

« On trouve peu d'auberges convenables dans cette partie du delta, Madame, mais nous approchons du bourg de Batz on l'on devrait trouver à se loger. Inutile de me jeter ce regard! Cette fois, il ne s'agit pas de ronquer sur une paillasse qui sent la veille. Parole! Non, je ne vous parle pas d'un bocard où tous les pue-la-sueur du cru viennent faire ribote! A moins que ma mémoire ne me joue des tours, on y déguste une drôlerie d'oiseau qu'ils font cuire dans des feuilles beurrées, sous de la cendre. Vous devriez voir comme sa graisse vous fond sur la langue! On dirait les dernières neiges surprises par le retour du Soleil!
- Je ne doute pas que le tenancier vous reconnaîtra au premier coup d'œil, le dauba l'aristocrate en coulant un regard entendu sur la bedaine du cavalier. Le Soleil se couche, mieux vaut éviter de se faire surprendre par l'obscurité ici, va pour Batz!»

Ils pressèrent l'allure pour ne s'arrêter que lorsqu'ils aperçurent les premières fumées émanant de toits aussi pointus que des meules de foin leur annonçant qu'ils approchaient d'une implantation humaine. Dormir au milieu des palus n'était guère rassurant. En dépit de l'immensité qui vous entourait, on s'y sentait étrangement à l'étroit, comme si l'univers tout entier se réduisait à la lueur du feu de camp et que l'obscurité, le néant, vous menaçait de son étreinte. Le Ner avait beau courir d'une allure étale dans cette partie du delta, l'oreille ne pouvait manquer, une fois la nuit tombée, de relever mille clapotis suspects. Quant à loger chez l'habitant...leur bagage ne pouvait qu'éveiller certains appétits chez les paludiers aux joues caves mais aux dagues affutées. Dès lors, une hostellerie paraissait plus indiquée.

Lorsqu'ils ne furent plus qu'à une lieue de leur destination, ils marquèrent un temps d'arrêt. Il leur restait à prendre quelques précautions d'usage.

Afin de tromper la curiosité des indiscrets, Ciara opta cette fois pour l'apparence d'une moniale de la Damedieu. Elle serait quelque puînée de bonne famille, ce qui justifierait son luxueux équipage. Ainsi, en lieu et place de robe de bure, elle enfila une tunique moirée dont les tons sombres faisaient échos à ses sourcils noircis d'antimoine, en opposition à ses lèvres et ses pommettes avivées par des pâtes de garance. La finesse de sa taille était soulignée par une large ceinture d'argent, incrustée d'émaux, qui lui collait le vêtement à la peau au niveau des hanches. Enfin, pour adopter des airs de fausse pénitente, la danselette fit disparaître sa chevelure sous un châle bleu à motifs floraux.
« Moquer ainsi le sacré nous attirera le mauvais œil, grogna Hélouin.»
La prétendue religieuse lui répondit d'un sourire larronnesse. Sous ses airs de vieux routier, le guide paraissait entretenir une certaine défiance envers tout ce qui échappait à sa compréhension. Soit un vaste domaine, jugea l'enchanteresse. Pour l'heure, un repos mérité les attendait. Ils franchirent la dernière lieue qui les séparait de leur destination.

Batz se révéla être tel que l'on pouvait l'attendre. Au terme de la soirée, l'érudite résuma le bourg en ces mots « au moins, les oiseaux étaient bons ».

Toutefois, au plus noir de la nuit, l'enchanteresse s'éveilla en proie à une grande panique.

Dans la pénombre de la mansarde qu'occupait sa chambre, l'agente d'Estrévent percevait un danger sourdre. Un péril invisible qui avançait à tâtons dans les ombres. Bien que tout paraisse paisible, une menace indistincte lui fit courir un frisson sur l'épiderme. Seuls les ronflotements en provenance du lit de Hélouin entrecoupaient un silence coupable. Pourtant, Ciara se persuadait de l'imminence d'un danger. A pas de loup, la demi-elfe se glissa hors de sa couche et s'approcha des persiennes qui masquaient l'unique fenêtre de la pièce. Subrepticement, elle risqua un regard.

Les chevaux! Il n'y en avait pas à leur arrivée.

Cette pensée caille immédiatement la moelle de l'artiste. Il se passe quelque chose. Plus d'une dizaine de cavaliers ont investi le village. Pourquoi le village et pas le château?

Elle s'apprête à sortir de la chambre pour en avoir le cœur net lorsqu'un pressentiment la retient. La certitude de l'irréparable si elle ouvre la porte. Ce ne sont pas quelques soldures qui lui glaceraient le sang. Ce n'est pas d'eux qu'émanent cette sensation d'une malveillance colossale. D'un coup de pied, elle réveille Hélouin qui ronfle toujours sur son grabat : « une troupe est arrivée. Quelque chose ne va pas. Ferme la et assure mes arrières, je vais tâcher d'y voir plus clair ». Cette fois, il se contente de hocher la tête.

S'asseyant au centre de la pièce, Ciara se balance légèrement d'avant en arrière, tandis que ses mains s'agitent nerveusement. Des visions se mettent à danser devant elle, palpitantes, se formant, se fondant et se dissolvant l’une dans l’autre dans des configurations étranges et séduisantes. Elle s’ouvre, cède jusqu'à la perdition, s'extirpe de sa prison de chair, déchire le voile, s'évade dans un monde d'esprits difformes.

Elle se contemple, inerte, au centre de la chambre, pareille à une poupée de chiffons abandonnée. Elle aperçoit également le regard horrifié que Hélouin lance au corps étendu. Ne pas oublier la raison de sa présence, ne pas s'attarder inutilement.

Ciara traverse les persiennes comme s'il ne s'agissait que d'un nuage de vapeur, elle ruisselle le long de la façade et glisse sur la chaussée pareille à l'eau des premières pluies. Elle parcourt l'entremonde, un univers où les odeurs et les couleurs sont supplantées par l'aura des individus. Pendant un temps, elle suit le dénommé Brandin dont le bouillonnement intérieur attire les esprits fureteurs.

Toutefois, ce n'est pas de lui qu'émane l'aura délétère qui enveloppe progressivement le bourg. Cela provient de l'autre côté de la rue, d'un haut bâtiment à toit de lauzes auquel elle n'avait guère prêté attention à son arrivée. Derrière l'une de ses fenêtres résiliées de plomb, on y aperçoit la lueur tremblotante d'une bougie. A travers les carreaux, elle croit même distinguer une silhouette élancée qui s'approche. Soudain, une main aussi goulue que celle d'un naufragé en quête d'oxygène perce le verre sans le briser. C'est une main osseuse, d'un éclat spectral, qui s'agrippe de façon un peu gauche aux colombages de la demeure. A force de traction, elle extirpe de la chambre un être aveugle, sans âge, qui hume l'air avec avidité.

L'étique abomination se laisse choir dans la fange de la ruelle, y clapote un instant, hésitante. Cette horreur blême finit par se redresser, révélant un être qui pourrait être de belle taille mais bâti de guingois, aux membres démesurément grands, dont l'âme n'est qu'un bouillon de haine et de chagrin. Le sinistre lémure, emmailloté dans une robe sombre, claudique au milieu des sicaires sans leur consentir la moindre once d'intérêt. Il paraît flairer une piste. Quelque chose retient son attention. Une bouche vorace, immense, grotesque, se dessine sur son visage dont émerge une langue pareille à un tentacule et qui se tortille en direction de Ciara.

Pétrifiée d'effroi, l'enchanteresse se fait douleur pour ne pas lâcher prise. Elle voudrait hurler mais s'en trouve incapable. Il lui faut quitter l'entremonde, reprendre possession de son corps. En proie à une terreur primale, son esprit regagne sa prison de chair aussi vite qu'il le peut, loin des serres du prédateur.

Elle émerge de sa transe en poussant un long râle de noyé, les yeux révulsés. Hélouin se précipite aux nouvelles mais elle le congédie d'un geste sec. Sur un autre plan, la chose rôde autour d'eux. Si l'agente d'Estrévent ignore la raison de cette présence malveillante, elle reconnaît le danger que pareille créature peut représenter. Il faut l'écarter au plus vite. A côté d'elle, son guide, qui s'est emparé d'un gourdin, arpente nerveusement la pièce, à la recherche d'un ennemi invisible.

Malgré la fatigue qui la mine, la demi-elfe entreprend de tisser des charmes pour tordre les chemins autour la larve, la perdre dans un dédale illusoire. Elle métamorphose le bourg de Batz qui devient un univers tout entier pour le prédateur. Les sentiers l'égarent dans des voyages sans retour tandis que la moindre masure révèle un intérieur plus vaste qu'une cité. Sans comprendre, Hélouin voit l'enchanteresse griffonner des labyrinthes à même le sol de leur chambre, psalmodier un thrène dévoyé dans lequel se mêle des versets doaibes.

Le combat entre les plans dure des heures. L'enchanteresse ne parvient qu'à grande peine à obvier la menace que représente le lémure. A plus d'une reprise, Ciara croit entendre la créature claudiquer à quelques pas d'elle à peine, sans que ni l'une ni l'autre ne parviennent à s'apercevoir. Ce n'est qu'une fois le Soleil levé que les parties regagnent leurs positions respectives. L'enchanteresse est extenuée, l'air hagard, sa peau parcourue de frissons fiévreux.

La gorge sèche, elle croasse à l'attention du pansu olysséen : « Il y a plus malfaisant que nous, ici. Ne nous éternisons pas.
- Je suis de votre avis, dame. Êtes-vous en état de monter? »
Les yeux mi-clos, elle ne lui répond pas.

« Rinçure de merde, j'avais bien dit qu'on allait attirer le mauvais œil! » il crache par terre pour écarter la malédiction.
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Douce
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MessageSujet: Re: Les fiancées sont froides   Mer 7 Nov 2018 - 23:22


« Les eaux montent. »

— Pas encore, ma dame, il reste du temps : la chaussée n’est pas encore sèche. » Elle avait donc pensé cela tout haut ? « Brandin est venu dans la matinée, mais nous l’avons éconduit ; il donnera l’assaut par ses propres moyens. Impossible de vous éveiller, vous comprenez ? un vrai sommeil de pierre… » Sur quoi Gasselin se tut, comme s’il eût regretté le mot, et chercha un secours du côté de Sigefroi : celui-ci dévisageait Douce, l’air sombre, et fit mine de ne pas le voir. « Nous fûmes longtemps avant de penser à mal… Une transe un peu profonde peut-être… et puis je m’aperçus que vos yeux remuaient sous les paupières, comme à un cauchemar. — Un cauchemar, répéta-t-elle sourdement… — Oui ! mais je vous ai dit : im-po-ssible. J’étais au point d’aller chercher une bassine d’eau quand… »

Sigefroi, n’y tenant plus, s’excusa à demi-mot en quittant l’alcôve : le froissement de ses poulaines sur les marches de l’escalier aiguisa un temps leur écoute, et, comme Gasselin s’apprêtait à meubler de nouveau le silence, elle l’arrêta d’un geste vague. Un jour exsangue embuait la pièce ; elle cligna des yeux quatre, cinq fois, en rapide succession : tout était pareil. Dans la clarté froide, le bahut, les jalousies, les lambris, Gasselin même semblaient étrangement éteints, absents et comme séparés d’elle par un fin glacis. Elle ressentait une mauvaise langueur qui ne ressemblait pas à celle de l’opium, se défendait mal contre l’impression que subsistait, entre elle et sa conscience, comme l’écart d’une peu profonde épaisseur de songe — une impression cotonneuse, interstitielle,  qu’il ne tenait qu’à elle, peut-être, de distendre à nouveau : déjà elle fermait les yeux…

« Viens voir par toi-même. »

Sigefroi, qu’elle n’avait pas entendu revenir, lui désignait le haut guéridon de fer noir à l’angle opposé de la chambre. Dessus était un miroir en forme de vasque, qu’il n’y avait pas auparavant, — et, comme en connaissance de cause, Douce trembla.  

Le tain était dépoli, mais pas assez pour que la raison de leur trouble ne lui devînt immédiatement apparente. Bien qu’elle se fît de son image une idée trop fluente pour ne pas se reconnaître, elle n’eût guère blâmés ceux que les méplats trop accusés des joues, la retombée terne et cassante des cheveux, le pli cruel des lèvres eussent désemparés. Ce qui s’était passé cette nuit — et sur cela tout le jour restait à faire — l’avait vieillie. Dix ans, à tout prendre, se dit-elle avec un semblant de calme — mais, dans l’impossibilité où elle était d’envisager froidement ce qui avait trait à sa chair, elle surprit son reflet frissonnant dans la glace. Les parties molles de sa face : le menton, les oreilles, le nez en particulier avaient souffert : il lui semblait qu’à chaque place il manquât des bouts, ainsi qu’aux angles des vieilles bâtisses de pierres rongées.  

« Partons, Douce, rien ne nous attache ici. » Elle sentait le souffle de Sigefroi dans le creux de son cou. « Brandin a ferré la bête : à lui de l’achever. Nous n’avons pas donné prise au soupçon ; nous pouvons encore rebrousser chemin sans être inquiétés — encore. Et à Sharas la moindre pauvresse de rencontre suffira à te...

— Mon masque, apporte le moi. » fit-elle pour couper court. Il s’agissait au vrai moins d’un masque que d’un cache-nez, dont la fonction était à part égale esthétique et conjuratoire. Comme il descendait, et Gasselin avec, elle se plongea une nouvelle fois dans le miroir.

Elle guetta d’abord, pâli comme deux pièces sous l’eau, l’envers de son propre regard. Le miroir, faiblement concave, était bouillonné par endroits ; une lumière pauvre avait inégalement usé l’étamage ; et, de nouveau, elle se sentit gagnée par l’idée — obsédante, térébrante — qu’elle avait oublié quelque chose : quelque chose d’important. Le souvenir se frayait en elle de ces petits miroirs ronds que les nisétiens, pour assujettir l’âme du défunt à sa momie, fixent à l’envers des masques mortuaires — leur surface voilée, poussiéreuse, étrangement mouvante —, et en même temps elle interrogeait son reflet : qu’avait-elle laissé de l’autre côté ? Une pensée lui vint, inquiétante dans son manque d'assignation : « Elle dort les yeux ouverts », et il lui semblait que le verre se troublait à mesure. Tout se passait comme si une menace l’eût scrutée du fond de glace ou, ce qui revenait au même, des limites de sa conscience. Et pourtant elle ne se connaissait guère d’ennemis capables de l’atteindre dans l’entremonde… Brandin était venu — son frère dans le château — la fiole, le rituel… et puis… et puis…

La cloche du Batz, à toute volée, sonna le passage de l’heure.


Ils se dirigeaient maintenant vers le château. La place du bourg résonnait du pas de Sigefroi sur le dallage, à moitié descellé, que croupissaient les pluies de l’avant-veille. Découpé à mi-corps derrière la première rangée de toits, le campanile était de nouveau immobile, tandis que depuis l’oriel Gasselin, sans doute, les observait qui s’éloignaient, dépassant la fontaine en briques de tuf rouge — gauchie et comme fulgurée par le passage du temps —, s’arrêtant pour balayer des yeux les façades hostiles des hôtels, tournant enfin le coude d'une venelle qui descend à la mer.

Ils suivirent un chemin de terre battue bordée à gauche par un talus de gros galets : au-delà l’estran fuyait dans le voile de brume claire qui flottait sur la journée. Ils avançaient en silence, comme s’il n’y eut désormais plus de place entre eux pour l’entente. La disparition des paludiers et des marins avait achevé de désheurer ces solitudes marines — on se figurait en vain que, à quelques lieues d’ici, vivait le riant port de Sharas. Ils entendaient à peine le bruit du reflux et, aussi bien, le soleil suspendu ne les réchauffait pas — froid et décoloré, il semblait à Douce, comme tout depuis son éveil, tenir encore un peu du songe.

Enfin, sans qu’aucun changement n’eût signalé leur approche, ils virent la masse plus sombre du château se compacter devant eux. Un piquet de cavaliers les accosta : on n’avait pas compté sur leur venue. Ses joues rongées par le camail et une barbe drue, Brandin arpentait la grève comme un beau diable ; trois goujats étaient encore à terminer la construction du dernier mantelet d’approche ; et, comme Douce restait en retrait, Sigefroi s’informa de ses dispositions : il s’agissait, détailla l’autre avec humeur, de contourner le rempart sur presque toute sa longueur, où ils avaient été assuré de trouver un pan de mur éboulé.

« Et le donjon ? »

Elle avait dit cela sans réfléchir — ou plutôt réfléchissant à ce que l’asymétrie de ses archères pût suffire à lui conférer cette allure, moins louche encore que fatidique — et Brandin lui aurait sans doute répondu avec hauteur si, de ce même donjon, n’eût éclos soudain le pleur d’un très jeune enfant. Il se prolongea, pathétique, secoué de hoquets, sans réconfort, — naufragé — tout au long des ultimes préparatifs : les guerriers autour d’elle avaient le front lourd, le regard fuyant. Sigefroi, qui avait remis le pied à l’étrier, lança à l’entour : « Ce château n’est pas gardé, et vous n’avez pas besoin de moi, je pense, pour la suite de l’affaire. Si un malheur doit nous arriver, ce sera par la route de Sharas ; je vais la garder. » et talonna sa bête sans un regard en arrière.  

« Votre homme est pourvu de belles qualités d’âme, releva avec perfidie Brandin en lorgnant son masque ; puis, comme elle ne répondait pas, que l’enfant pleurait toujours : — mon petit frère… je sais bien qu’il me l’offrirait, s’il le pouvait, ce titre qui nous enchaîne. Il renifla, cracha par terre : — baste ! rien à faire : le vin est tiré, il faut le boire. »

Une heure passa, égrenée dans un cliquetis de veille d’arme. Il s'était mis à brumasser : les gouttes pointillaient les eaux qui montaient de part et d’autre du perré. Enfin Brandin arrangea sa troupe en trois grappes, serrées chacune derrière un pavois : ils s’ébranlèrent en silence, comme pour ne pas éveiller le rempart désert, et avancèrent de plus en plus vite à mesure qu’ils approchaient. Ils avaient atteint le portail, commençaient à longer le mur sur la gauche lorsque des formes se profilèrent entre les merlons : deux assaillants, sous les claquements d’arbalètes, chutèrent dans les vagues. Les autres passèrent derrière le château, hors de sa vue...

A ce moment la poignit un sentiment panique, qui la précipita sur la roche. Une de ses âmes damnées — Gasselin ou Sigefroi, à qui elle avait fait don de ses lèvres — était en danger. Et, comme si le choc eût débouché quelque chose en elle, Douce ressentit pour la première fois de la journée le monde tel qu'il était : le sel sur ses paumes écorchées, le bruit des armes, les appels, les cris de rage, de peur, les silences, de plus en plus longs, jusqu'au dernier que rien ne brise. Elle se souvint, surtout, de ce qui lui était arrivée la nuit passée... une forme à la fenêtre, tout auprès, l'avait surprise...

Ruisselant sur la chaussée qui n'affleurait déjà plus qu'à peine, les eaux du large montaient, et Douce, pour la première fois, se vit vulnérable.
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Les fiancées sont froides
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