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 Vivre et mourir en ce jour

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Cléophas d'Angleroy
Ancien
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Date d'inscription : 22/12/2011

Personnage
.: MANUSCRIT :.:
Âge : 42 ans
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MessageSujet: Vivre et mourir en ce jour   Ven 21 Oct 2016 - 1:02

- Le Palais est bien calme, ce matin.
- C’est que les dogues ont cessé d’aboyer, Serafein.
- Qu’ont-ils eu à pleurer toute la nuit ?
- La mort d’un des leurs, sans doute.
- Et pourquoi n’aboient-ils plus ?
- C’est qu’on les a fait tuer, Serafein. Peu avant l’aube.



Les couleurs sanguines de l’aurore se perdaient dans l’éclat bleuâtre des plaines endormies sous leur manteau d’aiguail. Les cloches ne sonnaient pas. Entre les pavés on voyait quelques fleurs s’éveiller timidement, trop heureuses qu’on ne les ait pas arrachées dans la nuit. Le Palais était calme, en ce matin. Sa garde, muette, n’osait pas se réveiller ; sa cour, accablée, ne se remettait pas de ses tourments. La veille au soir on vit dans la ville des petits groupes s’affairer à décrocher la bannière de l’Anozsia, la laissant gésir au sol entre la boue et le foin. Au-dessus du Palais flottait la bannière royale, bien en vue, qu’on hissa en triomphe tandis qu’on escortait discrètement le mal-nommé, poings liés et face cachée, en dehors du pays. Tu revoyais cette silhouette flottant dans une pelisse trop ample, raser les murailles et sortir par une poterne – lui qui entra dans la cité en triomphe en ressortait comme un larron. Sa disgrâce ébranla la ville entière, le mot se passa de bouche en bouche pour venir habiter les alcôves les plus profondes et les plus crasses des bouges de Soltariel. Ce dragon de papier fut si ardent qu’il se consuma lui-même. D’autres viendraient à sa place, de nouveaux blasons orneraient les salles communes et la vie reprendrait son cours normal – c’est ce qu’elle avait toujours fait à Soltariel. Cette terre connaissait bien l’inconstance des hommes, elle savait tout de leurs infidélités, de leur couardise, de leur fragilité ; elle apprit à ne plus s’y attacher, à les prendre comme ils venaient, faisant fi de leurs coups d’états et de leurs vendettas, ne prenant plus la peine de s’offusquer lorsqu’ils ne rentraient pas à la maison.

Ce pays bleu, cette terre suderonne où la chaleur semblait si froide, perdait peu à peu la vivacité qui la qualifiait auparavant. Momifiée dans ses traditions antiques, elle s’affairait à consolider ses fondations désormais branlantes plutôt que d’en créer de nouvelles, s’abritant sous l’égide de dynasties dégénérées et moribondes au lieu de laisser surgir un sang neuf. Le cap mélancolique se laissait couler dans l’Eris, abandonnant son lustre aux flots moutonneux de cet océan stérile qui n’engendrait que monstres, que pirates. Sa langueur frisant la torpeur anesthésiait tes sens, pétrifiait le fond de ton être, infiltrant toute la vie du duché jusqu’à ôter à ses querelles tout leur panache. Ce coup d’état larvé était typiquement soltari : c’est pourquoi il avait échoué.  C’est pourquoi tout était condamné à y échouer. Ce pays te fit office de refuge mais il n’était pas plus sûr que les autres, il en avait juste l’air. Il est vrai que les pauvres soltaris passeraient pour des princes en pays de Sgarde et que leurs forteresses élancées ridiculisaient les donjons édentés de l’Alonnais – un héritage séculaire qu’ils polissaient continuellement de génération en génération pour donner le change, tandis qu’en vérité leurs richesses coulaient en même temps que les navires ydrilotes. Etait-ce une terre pour le Roy ? Une cité digne d’être la capitale du Royaume ? Certainement pas cela dit, elle ne souffrait aucune rivale. Langehack resplendissait encore assez pour servir de phare mais sa duchesse s’enfonçait dans le schisme, inexplicablement accrochée à l’image de son époux infidèle et insensé. Edelys n’était rien qu’un fort, Diantra un cadavre encore chaud, Pharembourg une cité portuaire trop étriquée pour supporter la cour royale et tout ses encombrements. Il n’y avait que Soltariel, matrice de traîtres, celle que le monde préférerait oublier – que tu préférerais oublier.

L’air empestait l’iode et le varech, loin des arômes spectraux de safran, d’olive et de labdanum des côtes mervaloises. Elle est aride, la soltarie, et salée. C’est une coquille bosselée, loin des perles qu’on récolte sur les récifs nélénites. Elle n’a pas cette extravagance langecine qui se pare de couleurs, de parfums et d’organdi, s’évertuant à rire fort et parler haut pour assouplir leur cœur rouge qui n’ose parler. Elle est roide, auguste, sévère, pétrie par une arrogance silencieuse ; celle des mages renégats qui l’ont fondée. Elle est riche de non-dits, de faux-plis et de faux semblants, de poternes, d’alcôves et de passages secrets. Elle ne sourit pas, elle dévoile ses crocs. Elle ne rit pas, elle s’apprête à mordre. Elle n’enlace pas, elle plante un poignard dans le dos. Elle est la terre des cabales et du sang vicié, où le pouvoir danse périlleusement avec la nigromancie. Sa côte se déchiquète en une multitude de criques et d’abers à l’abri de toute lumière. Elle est équivoque. Elle est ambivalente à l’image de ses deux rives, l’une riante et l’autre lugubre. Elle est rocheuse. Elle est amère. Elle a le goût des larmes et des plaies à vif. Elle est nostalgique de ce qu’elle n’a jamais eu, mélancolique du peu qu’elle a reçu. Ses femmes sont dolentes et ses hommes indolents. Elle a perdu le goût de vivre, de boire, de rire, de manger, d’aimer. Elle sombre, sans se débattre ; elle coule sans se noyer ; elle meurt sans protester.

On y naît, on y vit, on y boit, on y meurt. Les ans passent sous un ciel toujours égal, une lande toujours si humide, des cités toujours si grises – et la joie trépasse. Ci-gît la capitale du Royaume des Hommes et de toute la Péninsule. Là où Diantra s’éclipsa dans les flammes, les éclairs et les cris, Soltariel se dessèchera lentement sans qu’on le voie. Ses enfants se réveilleront un jour et trouveront leur mère assoupie sous un soleil blafard. Son cœur aura cessé de battre. Plus de sang dans ses veines. Ses iris seront lavés de leur couleur, ses lèvres gercées par la soif, son front sillé par le chagrin. Ils ne la pleureront pas. Ils se coucheront sur son sein émacié et attendront de passer avec le jour. Passerais-tu aussi avec lui, Cléophas ? Emousserais-tu la lame de ton âme sur ses remparts ? Deviendrais-tu, toi aussi, une effigie de cire, de marbre et d’os qu’on finirait par oublier dans une crypte ? Une léthargie voulait te saisir et t’étreindre, non contente de s’emparer de ta main qu’on pouvait effriter comme un morceau de craie. De tous les coins du pays te venaient des lettres acrimonieuses, faisant de toi le tyran, du mal-nommé le martyr. Les femmes étaient décidément aveugles en tout. Il te faudrait partir, encore. Te déraciner, encore, pour rejoindre ton pays qui te semblait de plus en plus étranger. Ou rester. Rester parce que le Soltaar a besoin de toi. Soltariel venait de se trouver une duchesse, mais Soltariel n’est pas le Soltaar ni le Soltaar, Soltariel. Le Roy trouverait refuge en son fief, là où se tenaient encore quelques loyalistes et tu rendrais au Royaume les clefs maudites qu’il t’avait confiées. C’est la meilleure chose que tu pouvais lui faire.

Tu restas un temps sur les remparts à siroter le lever du soleil et la nuit fuyante. Tu ne désirais pas retrouver ces lettres sans réponse, ces révérences cérémonieuses, cette cour qui te courtisait tel un Roy – que tu ne serais pas. Théophylacte s’approcha de toi, à pas feutrés. Il sentait la poudre et le romarin, un vrai langecin. Il tenait un vélin en main.

- Encore une lettre, Serafein.
- De qui cette fois ?
- Une des filles, encore.
- Que dit-elle ?
- Sensiblement la même chose que les autres, Serafein.
- A savoir ?
- Que votre jugement est injuste, que vous êtes la source de leur malheur, que les fils du traître sont innocents de tout mal…
- Et vous, que pensez-vous ?
- P…pardon, Serafein ?
- Pensez-vous qu’elles aient raison ? Que je l’aie été ?
- C’est à dire que…en considérant tout à fait les circonstances…qui sont tout de même assez circonspectes…mais d’un point de vue tout à fait objectif…nonobstant ma subjectivité –
- Vous ne risquez rien, Théophylacte.
- Je comprends les gamines, Serafein. Cette Sarina parle de son époux comme d’un ignare et il y a de fortes chances qu’il le soit. Je ne peux pas en dire autant d’Oscario, qui a perdu un père et un frère mais en ce qui concerne Sysiphe…
- Il faut dire que l’homme est resté passif durant tout ce temps.
- Exactement, Serafein. Vous avez connu des adversaires plus farouches.
- Enfin, je ne vais tout de même pas amender des lois séculaires pour répondre à leurs sollicitations. Qu’elles ne soient pas coupables des tromperies de leur père, je veux bien le croire…mais rien ne me justifie qu’elles ne se rendront pas coupables de pire par vengeance.
- Le père n’était pas très fin, Serafein. Couillu, sans doute, mais son action relève plus de la connerie que de la superbe. Grâce à vous, le Roy se voit débarrassé d’une plaie coriace et leur dynastie dépecée n’aura plus aucun pouvoir. Je ne crois pas que ces deux-là représentent une menace.
- Menace ou non, le Roy ne peut pas demeurer ici.
- Que comptez-vous faire, Serafein ?
- Le rapatrier à Pharembourg. Le conseil y siégera et une partie de la cour suivra sans doute. Je le prendrai avec moi et ferai une halte à Scylla sur ma route vers Merval. Je serai plus serein sachant le petit à Scylla, en famille, qu’ici ou ailleurs.
- Qu’en est-il de Méliane ? Vous ne pensez pas qu’elle puisse faire une incursion jusque Pharembourg pour récupérer le Roy ?
- Elle n’aura pas le temps de lever le petit doigt que je viderai toutes les réserves de feu pharétan sur ses villes et campagnes. Et puis, les scylléens sont bien plus féroces que les soltaris ou les diantrais. Ils préféreraient mourir que de se laisser humilier par des langecins. Non, Théophylacte, ne vous inquiétez pas pour cela. Bohémond sera en sûreté à Pharembourg.
- Soit, Serafein.
- Vous pouvez me laisser.
- Que répondrai-je aux filles ?
- Laissez, Théophylacte, laissez. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas écrit de lettre. Ah, j’oubliais !
- Oui, Serafein.
- Merci pour votre franchise.

Il s’inclina légèrement et disparut : un nuage de vapeur et d’encens. Tu ne voulais pas quitter ce promontoire paisible, bercé par le son des bannières claquant aux vents. Il te faudrait du courage pour accomplir cette longue série d’actes ordinaires, si pénibles, si éreintants. On ne te verrait pas prendre de doléances aujourd’hui, ni déambuler dans les salles, ni rendre justice. On ne te verrait pas du tout. Le temps était à l’écriture et au déménagement. Cette chancellerie n’en serait bientôt plus une, ses archives redeviendraient des caves et ses patios des cloîtres. On n’entendrait plus le tapage des secrétaires mervalois, l’enclave pharétane rendrait l’âme et se ferait silencieuse à nouveau. Les herbes hautes et les vignes retrouveront leur place, lovées autour des colonnettes ou aux pieds de statues de marbre bleu. Encore un peu de calme dans ce palais muet. On lui arracherait les regalia dans la nuit, on démonterait le dais royal, un jour nouveau se lèverait sur Soltariel et cette capitale n’en serait bientôt plus une.

Cette aube serait ta dernière ici, tu voulais la savourer.

Dans la chancellerie s’agitaient toutes sortes de gens. Dans les cours, des malles jouaient les équilibristes, la poussière des tapisseries alourdissait l’atmosphère déjà si pesante et partout, partout s’entassaient des vélins et verroteries de toutes sortes. A en lire les visages, personne ne semblait comprendre ce qui se passait mais tout le monde s’en réjouissait. Les mervalois n’étaient pas les bienvenus entre ces murs - les soltaris ne les avaient ralliés que pour bouter le duc-éclair hors du pays. La paix nouvelle laissa refleurir les inimitiés profondes, révélant les caractères des uns et des autres, prouvant une fois encore combien les suderons pouvaient être méfiants à l’égard des étrangers. On ne les tolérait que dans la mesure où ils apportaient avec eux de l’or, des perles ou des épices. Au lieu de cela, vous apportâtes un autre lot de conflits à une terre déjà gavée de maux – plus jamais. La chancellerie déménageait et cela ne passait pas inaperçu : une foule de badauds et de nobliaux s’attroupaient aux portes, glanant de l’œil les richesses amassées de la Couronne, trouvant de quoi jaser pour les jours et semaines à venir. Personne n’avait l’air surpris, certains même allant jusqu’à donner un coup de main aux secrétaires ahanant sous leurs charges – sans doute pour chourer un ou deux colliers de corail discrètement. Tu fendais l’espace sans adresser de regard à qui que ce soit, évitant les groupes, la sueur et l’effort pour te réfugier dans tes appartements. Vidés, ils paraissaient si grands. On avait laissé les tentures aux fenêtres, un grand brasier de laiton trop chaud pour qu’on le manipule et une pauvre table, des vélins et un encrier…ce n’était pas spartiate, c’était oesgardien. L’encrier était vide, on avait rangé l’indigo. Sur la table, plus de pain de cire. Il faudrait utiliser du mastic pour sceller les lettres – il en restait encore quelques poignées près du brasier. Plus de flammes dans l’âtre refroidi. Plus de buée sur les carreaux. Plus de soleil sur les pavés. Rien que toi et les volutes d’encens. Elles dansaient autour de toi, immobile. Mais elles ne disaient rien. Muettes, elles aussi, comme tout le reste. Tu fis rouler dans la paume de tes mains les grains de mastic pour les ramollir, ils étaient blancs comme la grêle. Par chance il restait dans le brasier un morceau de sang-dragon – il te servirait d’encre.

« Toutes les choses viennent à mourir.

La poussière est à peine soulevée sur le pas qu’elle se mêle à nouveau à la boue d’où elle est sortie. Je veux dire toutes les choses que l’on a tues et taire les querelles que l’on laissa éclore. Voici longtemps qu’on n’a pas vu se lever sur la péninsule un soleil de justice, ma Dame, et lorsqu’il vint à poindre, sa lumière confondit les démons qui ne l’avaient jamais connue. Les lois de ce Royaume me dépassent, femme, de bien plus d’années que je les puis compter. Elles me dépassent en tant que Chancelier, elles me dépassent en tant que Régent, elles me dépassent en tant que mervalois. Elles me dépassent en tant qu’homme, enfin. C’est le poids des âges qui pèse sur mes épaules, celui des chroniques qui dicte mes jugements, celui du Grand Sceau qui dicte mes mouvements – la place laissée à la volonté d’un seul homme est bien étroite. Ce qu’aujourd’hui vous critiquez, ce sont les lois que vous appliquez. Ce sont celles qui vous donnèrent un titre, qui vous donnèrent un sceptre et un peuple vers qui l’agiter. Ce sont celles de vos aïeux et de vos bisaïeux dont vous êtes l’héritière et dont je suis le serviteur.

La justice est semblable à un glaive à deux tranchants – il est inflexible, il coupe net, tranche la chair, la veine et l’os. Ce n’est pas une bourse débordante de souverains, souple au toucher, source de tous biens. Ce n’est pas non plus une balance aveugle, instrument de marchands et de voleurs. Elle rend droit aux spoliés, elle préserve les impotents mais elle n’est pas la mère fortune de tous ceux qui s’estiment injustement volés. Je suis la main de la justice dont notre Roy est le visage – ce n’est point la main qui décide de frapper, elle n’est que l’instrument du coup ou de la caresse.

Ces hommes que vous défendez avec une hardiesse toute féminine ont dans leur veine un sang malade qui coule, un sang qui a engendré les pires traîtres du Royaume, traîtres à la Couronne que la Couronne a châtiés. Or ce n’est point la raison qui guide les hommes, ni le cœur, mais le sang ma Dame. C’est encore en ce nom que la prétendue duchesse du Langecin préfère creuser le sillon qui la sépare du Roy, préférant la guerre à la paix quand sa raison pourtant lui dit le contraire. Qui peut aujourd’hui me prévenir d’une vendetta future ? Personne. Quel fils laisserait l’honneur de son père et de son frère piétinés sans combattre ? Aucun. Vous m’assurez qu’il n’a pas pris part à l’entreprise de sa fratrie, ma Dame. Rien ne m’assure qu’il en restera là. Quand bien même déclarerait-il désirer la paix, son cœur, lui, pourrait jurer le contraire…et je n’ai pas le don de sonder les cœurs, ma Dame. Pas plus que vous. Pas plus que quiconque. Mais la justice, elle, se nourrit des histoires des hommes, petits et grands, sur des âges et des âges, pour s’en tirer une image la plus parfaite. Nous ne sommes que de jeunes pousses, des bourgeons à peine éclos. Nous sommes chétifs. Nous sommes aveugles. Or la justice, ses lois et ses codes, ses décrets, ses édits, ses bulles, chalcobulles, argyrobulles et chrysobulles forment un arbre gigantesque aux racines profondes, au tronc solide, à la ramure étendue plus loin que l’horizon.  

Je n’en prétends rien connaître. Je ne connais rien de ces lois car elles n’ont ni cœur, ni âme, ni visage. Elles embrassent la complexité des hommes dont elles sont nées, elles synthétisent autant de vies torturées, absurdes, déchirées. Elles sont multiples et elles sont anonymes. Sans elles, la Couronne ne serait rien. Elles sont le véritable trône, elles sont la colonne vertébrale de ce frêle Royaume. Elles sont la raison pour laquelle Bohémond est encore Roy, pour laquelle vous et moi, ma Dame, sommes encore là. Elles charpentent la cité et tempèrent les ardeurs. Elles civilisent les barbares en les envoyant aux galères. Si les hommes étaient moins sanguins, moins amers, moins cupides que votre père et respectaient l’ordre qui les fit naître, il n’y aurait aucune muraille autour de nos villes, point de guet, point de tours, de casernes ou de prisons. L’homme est une créature malhonnête, ma Dame, c’est pourquoi il s’est doté de lois et de codes – pour s’épargner le joug d’autres plus malhonnêtes que lui.

Je n’ai rien fait que sceller ce qui devait l’être.

Vivre et mourir en ce jour. Les saisons s’essoufflent, les soleils s’assoupissent et la chaleur des jours heureux s’éteint. Voilà bien longtemps que je n’ai vu de sourire franc sur la face des hommes. C’est une plaie qui gagne les cœurs et les cours, qui vous gagne, ma Dame. Vos mots transpirent l’amertume, comme ceux de vos autres camarades qui se sont jointes à votre complainte. Des mots qui percent mes tympans et qui se pressent pour me hanter…

Dites donc à votre Sysiphe que le bon Roy lui fait grâce attendu qu’il abandonne le nom maudit de son père.

Et ne vous avisez plus de me harceler comme vous le fîtes.

Ci-dit, Cléophas d’Angleroy, Prince de Merval, Régent et Grand Chancelier du Royaume, Vicomte de Corvall &c.
»

Le mastic coula et colla sur le vélin, presqu’à s’y fondre. Il n’y avait pas de lacet de soie, pas d’encre pourpre – que ce sceau diaphane, comme un morceau de cristal. Tu soufflas une dernière fois sur les braises agonisantes et descendis les marches polies par l’usage qui menaient dans les cours de la chancellerie. Un page passait là, tu lui remis la missive adressée à Sarina, épouse du mal-nommé. Le jeune homme se déroba discrètement, mêlé au flux incessant de nobles en tous genres, couronnés ou non ; bannerets, baronnets, vicomtes et chevaliers, tu croisais leurs regards dégoulinants de reconnaissance. Ils savaient ce qu’ils te devaient, ces nobles sans terres, ces seigneurs sans châteaux, ces banquiers sans trésors qui s’étaient agglutinés à la Couronne comme à leur dernière bouée de sauvetage. C’était peut-être eux qui te touchaient le plus dans toute cette affaire. Ceux-là avaient vraiment été spoliés par la guerre, eux étaient vraiment innocents. Chacun pouvait au moins citer un fils, un frère ou un neveu parmi les victimes des Champs Pourpres. Le Boucher du Médian, ce barbare apprêté, irrigua les terres royales du sang de leurs enfants. Les mères se souvenaient encore du sol tremblant sous les pas de l’ost velterien, des vapeurs d’alcool, de stupre et de mort qui annonçaient ce cortège de renégats qui se faisait passer pour des soldats. Leurs iris, à jamais marqués par la vue des flammes géantes de l’incendie de Diantra, leurs narines corrodées par les fumées du feu pharétan. Et ces cris…tous ces cris, ces râles de mort, ces gloussements infâmes des velteriens en plein viols…la mort était gravée dans chacun de leurs sens. Le seul tort de ces hommes fut leur fidélité au Roy, à leur terre, à leur nom et lorsqu’on leur arracha tout ce qu’ils possédaient, aucun ne vint réclamer à la Couronne ce qui leur était dû mais au contraire, ils lui réaffirmèrent leur soutien indéfectible. Qu’était la dynastie déchue devant ces hommes innocents de tous crimes, accablés de tous maux ?

Oui ils t’émouvaient, ces royalistes jusqu’à la moelle. D’aucuns critiqueraient leur façon de parler avec emphase et préciosité, d’autres se moqueraient de leurs tenues extravagantes où s’accrochaient broches, rubans et colliers jusqu’à en cacher l’étoffe, d’autres encore riraient de leur maniérisme et de ces conversations frivoles qu’ils tenaient alors que derrière eux des bonniches s’affairaient à lessiver le sang des pavés – mais toi, toi Cléophas, tu comprenais. Ces breloques, ces manières, c’est tout ce qu’il leur restait de leur faste d’antan, le peu qui les différenciait encore des vulgaires bourgeois de la ville. Ils te touchaient car sous les fards tu voyais les marques laissées par les larmes et tu entendais combien leurs rires frôlaient parfois les sanglots. Sans cette légèreté affectée, ces êtres ne pourraient plus poser les yeux sur cette terre et ces horizons sans saveur, ni discuter avec ces nobliaux dont l’ambition avait plongé la péninsule dans le chaos le plus total. Alors tu les saluais avec amour, gardant tes distances pour qu’ils ne t’étouffent pas – tu détestais les accolades – devenant pour eux un père, à la place du Roy. Tu leur assurais prières et soutien, tu jurais de les revoir à Pharembourg – puisqu’ils allaient te suivre dans ton exode – tu étais vite devenu l’attraction principale de ce bazar improvisé. Une femme s’approcha de toi, une petite pomme fripée enroulée dans de longues étoffes violine. Elle prit ta main gantée dans les siennes, la caressant mécaniquement avec une affection toute maternelle – savait-elle que tu ne pouvais plus rien ressentir ? – mâchant quelques mots que tu ne comprenais pas dans une sorte de vieux patois éracien mâtiné d’accents berthildois. Elle déposa dans ta paume un camée, embrassa tes doigts et s’en alla comme elle était venue, invisible et brusque. Sans y prêter attention, tu le glissas dans une de tes poches et passas à autre chose…tu ne voulais pas rester ici plus longtemps. Il n’y aurait pas de thuriféraires, de céroféraires, pas de cortège interminable de soldats, de pages, de servants, de porte-lances, porte-lames, porte-plumes ; il n’y aurait qu’une simple escorte pour le Roy et toi sans pompe outrancière ni surenchère d’armes pour vous mener jusqu’à Sybrondil.

La gloire du Royaume, sa Couronne et son Roy, filaient discrètement par une des portes les moins encombrées de Soltariel, cachés derrière les rideaux des carrosses. Débarrassée de ses fanfreluches on aurait pu y voir une caravane comme les autres, si ce n’était cette suite de chariots, de pages, de courtisans et surtout de mervalois. Tu pris place dans ton carrosse, il suivait celui du Roy et de ses nourrices, flanqué de cavaliers armés jusqu’aux dents – tu ne voulais plus prendre de risques inutiles. Sans jeter un dernier coup d’œil aux remparts de la cité pétrifiée, tu tiras d’un geste lent les rideaux de ton carrosse et voulut prendre dans une de tes poches une potion de sommeil, au lieu de cela tu tiras le camée de la vieille pomme. En le découvrant, un chagrin s’empara de toi…ce n’était pas n’importe quel camée. Il y avait gravé ton visage, plus fin, plus jeune, plus charnu que maintenant. Tu te souvenais l’avoir perdu dans une auberge d’Harren sur ta route vers Cantharel alors que la marquise qui deviendrait la Reine-Régente résistait tant bien que mal au siège de ses vassaux insoumis. Tu te souvins combien tu avais paniqué en le perdant, ce dernier souvenir que t’avait laissé ton père avant de partir explorer les terres inconnues, au-derrière l’horizon des cartes. Tu te rappelas cette matinée fraîche et mouillée, emmitouflée de brume, et les murailles trapues de Cantharel qui se dessinèrent soudain dans la plaine, avec à leurs pieds le campement arétan, ses tentes, ses forges et ses lignes hérissées de piques ; et ce sourire que tu décrochas en la voyant ne pouvant deviner la tournure que prendraient les évènements : la disgrâce du Goupil, la furie de son épouse, le mariage hâté du Régent et de la Marquise, l’insoumission du Médian, la guerre, le sang, le grand incendie de Diantra, l’exode en Soltariel et puis la guerre encore, le sang encore…jusqu’à ce nouvel exode loin des brumes et de la froide humidité du Nord. Le soleil, les chants, la gaieté des cœurs et les parfums poudrés, chyprés, hespéridés des courtisans, tout présageait le bonheur…tout sauf ce camée que tu aurais préféré perdu quelque part en Erac…

Tu bus la potion d’une traite. Bercé par le balancement du carrosse, tes yeux ne tardèrent pas à se fermer et ton corps entier à s’avachir sur la banquette. Tu ne sentis même pas le camée glisser d’entre tes doigts. Tu ne l’entendis pas se briser contre le plancher. Tu ne vis pas ton visage éclaté sur le sol en gouttes de sang…

Tu te réveillas balloté par les calmes flots des canaux sybrondins, à peine dérangé par les rustres qui durent te porter du carrosse à la barge. De toutes les cités du duché, Sybrondil était bien la seule qui ait trouvé grâce à tes yeux. Son opulence, son arrogance, le bourdonnement incessant des marchands, des patrices et des artisans, l’élégance de ses tours, la clarté de ses canaux, les vives couleurs de ses façades : tout t’y rappelait Merval et pour cause : elle aussi était pharétane. Décidément marine, plus austère que sa cousine de la côte de Sel, Sybrondil vivait au rythme des marchands, écrasée entre les caravanes venues des terres et les galéasses arrivant du Levant. Il y flottait toujours cette odeur âcre de sel, de vase et de métal en fusion, de ses tours s’échappaient toujours des fumerolles de toutes couleurs, venant déposer leurs suies multicolores sur les échauguettes et les pignons des grandes demeures marchandes. On y voguait de place en place avec cette insouciance toute pharétane qui fait s’étirer les jours heureux pour qu’ils durent une éternité. Les vents s’engouffrant dans les ruelles étriquées soufflaient des mélodies d’un autre monde entraînant cette cité toute de roche et d’eau vers des dimensions célestes où se croisaient les saints et les flèches des temples pentiens de la ville. Affalé sur un amas de coussins soyeux, tu observais à travers les rideaux de mousseline verte les façades blanchies qui donnaient sur les canaux, leurs grandes baies fermées par des vitraux splendides, leurs colonnettes travaillées comme de la dentelle, pareilles à des nuages.

Elle avait décidément plus de gueule que Soltariel, l’allumeuse.

La foule amassée le long du canal acclamait le Roy, ce défenseur des pauvres et des suderons, et s’extasiait devant la beauté de l’armada. Pendant que vous défiliez en grande pompe, glissant sur l’eau comme sur une plaque de glace, du côté du port s’affairaient les manutentionnaires, les servants, les mousses et tout ce qui vit dans les entrailles d’un navire. On remplissait les cales de tonneaux de victuailles, de bijoux, de jambons et d’amulettes ; on apportait quelques dernières couches de vernis aux figures de proue et on finissait d’aménager ta cabine, celle du Roy et des nobles scylléens. Le tout pour à peine quelques jours en mer, à tutoyer les côtes. La bienséance aurait commandé une halte au palais des miroirs, pour saluer la nouvelle baronne mais la fatigue et l’urgence d’un retour au pays t’intimaient le contraire. On lui enverrait un présent, gage de l’amitié du Roy à son égard, tu te contenterais d’une lettre pour la congratuler et ne la rencontrerait sans doute jamais plus. Si elle était aussi allumeuse que sa cité, elle devait être au moins aussi égoïste. De fait, à moins qu’il ne lui faille obtenir quelque faveur, tu avais peu de chances de la voir déambuler parmi les dames de la cour.

Ce qui était dommage, tu l’aimais bien…Sybrondil.

Lévantique –qui s’était incrusté aussi discrètement qu’à l’accoutumée- te parla doucement.

- Les effets de la potion devraient durer encore quelques jours, Serafein. Le voyage se passera en douceur…
- Ce n’est pas comme si l’Olienne était déjà la mer la plus calme du monde…
- Vous m’avez demandé une potion de sommeil pour le temps du voyage, vous avez –
- Oui, oui, je sais. J’espère juste que celle-là ne me fera pas peler des mollets.
- Vous comptez me le rappeler longtemps ?
- Aussi longtemps qu’il le faudra.
- Puisque je vous ai dit que –
- Lévantique, je me fiche de ce que vous pouvez me dire. Je m’en fiche autant que vous. Je voudrais juste que ma foutue main retrouve une apparence normale…et que tout cela cesse.

Il se tut. Lévantique faisait partie de ces rares personnes qui savaient quand ne pas surenchérir. Avec cette lenteur qui lui était propre, il jeta un coup d’œil sur la ville et ses toits d’ardoise. L’homme dont Thaar avait peur s’émerveillait devant la simplicité d’un quartier sybrondin. Se tournant vers toi, plus guilleret que tout à l’heure, il te lança :

- Sybrondil ferait une bonne capitale !
- Est-ce une question ou une affirmation ?
- Un peu des deux, Serafein.
- Hm… et depuis quand est-ce que les affaires du Royaume vous intéressent ?
- Depuis que vous me traînez partout où vous allez. Quitte à devoir rester quelque part, je préférerais que ce soit ici.
- Je ne crois pas que les sybrondins soient aussi ouverts que leurs voisins soltaris sur la question de la « magie », Lévantique.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
- Vous voyez exactement où je veux en venir…

Il ne dit rien non plus. Ses pratiques étaient si obscures que la totalité des mages, druides, prêtres et herboristes du monde connu le tenaient en mésestime. Mais enfin il n’avait pas tort. Sans être plus grande que Soltariel, Sybrondil la dépassait en magnificence, regorgeant d’assez de palais pour y caser la Couronne et tous ses agents. Sans compter ses ports, ce dont manquait Soltariel, et son arsenal en meilleur état que celui de Port-Royal. Le levantin était mystérieux, certes, mais jamais à court d’idées ingénieuses. Et puis les sybronds appréciaient les mervalois –c’était peut-être les seuls, d’ailleurs. L’idée n’eut pas le temps de germer dans ton esprit car voici que le canal s’ouvrait sur la baie d’Aléra baignée de lumière, une vision si magique qu’elle ne laissait place à aucune pensée : les rayons de soleil se déposaient sur l’onde turquoise à peine ridée par le courant, la recouvrant de paillettes incandescentes. On apercevait déjà la silhouette des caraques, des galères et des caravelles envahissant la baie à l’ombre de la cité d’Aquila. Il fallut encore quelques coups de rames pour que se dévoile ce littoral de briques multicolores où se massait une foule bigarrée qui n’était pas sans te rappeler le port de Merval. Quelques coups de rames pour ouvrir l’horizon et découvrir, trônant au milieu d’une forêt de mâts, le nouveau navire-amiral de ta flotte, écrasant tous les autres par ses dimensions.

Ce mastodonte flottant bardé de cuivre s’allongeait sur cent-cinquante pieds de long et trente de haut réduisant tous les navires autour à l’état de pirogues. Ses immenses voiles pourpres enroulées autour des mâts étaient prêtes à être déployées tandis qu’à l’arrière les pavillons de Merval et du Roy flottaient l’un au dessus de l’autre.  Le bâtiment scintillait, ses deux rangées de rames dorées à l’or jaillissant de la coque, pareilles à des ailes et entre elles, ciselées dans un métal blanc, des gueules d’aigles, de lions et de gryffons laissaient sortir encore d’autres bouches à feu. C’était à se demander comment il flottait. Le Roy et toi y prîtes place pendant qu’on continuait de charger ses cales, vous reposant du soleil sous la tente de cérémonie dressée pour l’occasion sur le pont supérieur. Le plancher recouvert de tapis lui donnait une couleur tout à fait exotique et les trônes, surplombant ce semblant de salle d’audience, étaient aussi précieux que les vrais. La cour s’y presserait, trop heureuse de voir enfin le Roy après les tristes évènements à Soltariel, trop heureuse aussi de te soutirer d’autres faveurs, d’autres terres, d’autres titres, d’autres couronnes de toc…car ils n’attendaient plus qu’une chose : le Grand et Saint Conclave, pour pouvoir y parader devant les cours étrangères. Tu profitais de ces minutes de sérénité car très vite débaroulèrent une suite de prêtres pour la traditionnelle bénédiction du navire, des eaux, de la foule et de l’équipage. Les saints hommes en pénétrant dans la tente lancèrent des regards torves à Lévantique qui leur rendit un aimable sourire, maintenant habitué à ces marques de  condescendance de leur part. Ils s’inclinèrent devant toi et le Roy et commencèrent leurs cérémonies : un des prêtres se mit à agiter un encensoir sur le pont tandis qu’un autre entonna hymnes et cantiques en l’honneur des Cinq. Tu supportais patiemment leurs courbettes dentelées, ânonnant les répons lorsqu’il le fallait, passant pour un parfait pentien tandis qu’il brûlait un feu tout autre dans le creux de ton âme. Un prêtre alla recueillir dans un calice d’argent un peu d’eau du port et le levant vers les cieux, il chanta une bénédiction :

« Mère terrible, deviens pour nous mère nourricière ! Par ta grâce, accorde-nous la santé et la paix ! Reçois cet encens en sacrifice propitiatoire de la part des pauvres serviteurs que nous sommes et sauve notre voyage, Mère des mers ! »

Puis il en jeta en pluie sur le navire, les courtisans et la foule amassée sur la jetée. La cérémonie, ponctuée du souffle des conques et des vivats du peuple dura près d’une heure à l’issue de laquelle les amarres furent larguées. Les voiles se gonflèrent, les rames caressèrent l’eau et les trois gryffons de poupe crachèrent des flammes pour impressionner les badauds. Loin de la discrète échappée de la capitale, vous quittâtes Sybrondil avec les honneurs dus aux demi-dieux, recevant offrandes, sacrifices et bénédictions dont vous ne sauriez que faire. Si les mervalois trouvaient quelque plaisir dans ces démonstrations de faste, ton esprit était déjà ailleurs, loin des quais, des rires et des cris de joie…là, au delà du golfe royal et du littoral scylléen, où le rivage soudainement se pare d’une croûte blanche et rouge et flamboie sous le soleil ; où l’eau est plus claire que dans les îles et les bois plus verts qu’en Orient ; où le monde, où ton monde, naissait et mourait ; en cette terre qui t’avait vu naître et te verrait trépasser ; en cette cité aux mille flèches et coupoles, aux toits d’or, d’argent, de cuivre et de bronze ; aux murailles teintées de chaux et d’indigo ; en ce pays où le réel avait encore un sens…à Merval.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Vivre et mourir en ce jour   Mar 1 Nov 2016 - 19:58

Tu sus que Merval était proche avant même d'ouvrir les yeux. A vue de ses côtes, l'air charriait de nouveaux parfums, bien différents de la tourbe scylléenne et des agrumes du pays sybrondin. Le soleil se diluait en une multitude de fragrances oscillant entre le labdanum et le safran, en passant par l'odeur caractéristique des pinèdes et des bois de cèdres, de lentisques et d'oliviers. La terre rougie par la chaleur refroidissait ses émanations au contact des embruns, lui prêtant ses notes de silex, de cuir et de foin froissé. Avachi sur ta banquette, collé au bastingage de bois verni, il te semblait pouvoir entendre les clochettes des encensoirs du Temple et respirer l’odeur âcre des lampes à huile, celle indescriptible des cierges venant s'éteindre dans le silence de la contemplation et celle qui embuait ta vie, tes rêves et tes nuits : celle de l'encens qui se répandait en fumerolles sensuelles sous chacune des voûtes du Temple et du Palais, ces panaches opulents qui se nichaient dans les barbes des prêtres et les plis de leurs habits, ces relents secrets de rose, de jasmin, de nard et de lavande et l’arôme capiteux de la cannelle alourdissant l’air, sans compter les bouffées d'oliban vert, de myrrhe, d'ambre et de cumin du bazar qui faisaient partie de toi, enfumant ta mémoire pour qu'elle ne s'échappe jamais de Merval.

Quelque part, entre les tours vertigineuses de la ville haute, il existait un jardin caché où les grappes de lilas s'accrochent aux troncs des orangers - un lieu arraché à tous les soucis du monde, bloqué entre ciel et mer, où le rêve cohabite avec une création sans souillure. Tu te souvenais de son bassin et de son eau fraîche, de ses fontaines et de ses arches couvertes de mosaïques roses et bleues, de l'alignement parfait des bougainvillées en fleur et de ses tapis de roses épicées que l'aiguail ne quittait pas. Il te tardait de retrouver les pavés blancs du port, les jardins suspendus du Palais et leur silence réparateur ; d'arpenter à nouveau les venelles pentues du quartier des forges et de longer l'Arsenal en t'imprégnant de ses vapeurs boisées, iodées, camphrées. Déambuler dans les ruelles à l’ombre des villas de patrices, de marchands, de banquiers ; enjamber les anciens canaux et traverser les enfilades d’échoppes toujours animées et retrouver la musique de Merval, son accent, ses sons, le bruit de son quotidien typique entre nonchalance et désir de vie, entre vie et sommeil, entre sommeil et rêve, entre rêve et trépas. Derrière les façades bleues des temples, dans le secret de leurs patios, les cadavres se retiraient du monde, enveloppés dans leurs linceuls de flammes – la mort n’était jamais loin à Merval mais toujours cachée, par pudeur disait-on. Tandis que les prêtres pleuraient les morts, les vivants eux se réjouissaient à leur place pour combler le manque, redoublant de rires, de beuveries, de festins jusqu’à en perdre le souffle, le rythme, la voix. Cette atmosphère de fête lui valait d’être appelée « la Riante », sa légèreté contrastant avec ses tours monumentales et leurs coupoles outrancières. A l’ombre de ses hautes murailles, le badaud se prélassait, goûtant les secondes et les minutes jusqu’au soir à la fraîcheur duquel il irait s’encanailler avec les demoiselles du port ou les damoiseaux des hauts. Et là, entre ces rigoles d’allégresse, entre ces rues pavées noyées de hurlements divers s’élevaient des poches de silence pur – cloîtres inviolés, monastères, hospices et collèges où vivaient, reclus, des catégories d’hommes et de femmes entièrement dévoués à leurs vocations super-naturelles. Les veuves tissaient silencieusement à la lumière du jour filtrée par des baies monumentales ; les alchymistes devisaient dans l’ombre de leurs souterrains ; les religieux veillaient, l’œil rivé sur les toits de la cité, du haut de leurs monastères accrochés aux parois des collines tels des ruches. Par temps clair on pouvait voir depuis leurs fenêtres l’écume mousser autour des récifs de l’Innocent, à plusieurs lieues de la côte, et au-delà les voiles blanches des navires venant du Sud et de l’Orient. Voyaient-ils, les doux hommes, l’armada venant de l’ouest ? Voyaient-ils nichés dans leurs cellules la silhouette imposante de ton navire ? Et ton front bronzé brûlant sous le soleil ?

Depuis le pont supérieur, on distinguait à peine le pic de Clavel, sa flamme blanche pas plus épaisse qu'une étoile dans le ciel. Vous aviez longé la côte, filant de pointe en pointe, découvrant les panoramas successifs de la côte de sel se dévoilant à vous sans honte ni vulgaire. Au désert de sel succéda l'explosion de turquoise de marbre de Yanon, puis les escaliers pentus de Morriana tombant directement dans les eaux du port. Plus on s'approchait de Merval, plus la terre devenait rouge, infusée des flammes d'un dieu endormi, contrastant avec la blancheur de la capitale et le vert profond de ses jardins. D'aussi loin ce n'était encore qu'une ligne diffuse dans l'horizon, un mirage se reflétant dans l'eau, s'évaporant dans le ciel, s'écrasant contre la coque luisante de chacun des navires de l'armada mais de si loin elle t’envoûtait déjà, toi et les autres. Tu les voyais, appuyés sur le bastingage, leurs lèvres salées assez entr’ouvertes pour qu’on pût comprendre qu’en sortait le soupir des amoureux. A l'armada s'étaient agglutinés des navires marchands de Nelen et du pays de Thaar - trop de pavillons pour qu'on pût les dénombrer. Leur accent plus chantant et plus guttural aussi couvrait le chant des albatros, porté par des vents croisés tous plus chauds les uns que les autres. Il fallait vivre cette liesse pour la décrire, ce sentiment d'être porté par les cris, les rires et les prières des matelots, se sentir exister hors du temps, caressé par l'écume et les embruns - se sentir vivre en somme…loin des ragots, des sicaires et des alcôves où rôde la mort ; loin des trônes trop raides et des sceptres trop lourds ; loin des quartiers trop hauts et des gardes trop nombreux ; loin de cette mort multiforme qui habite les visages et de ces langues en fer de lance. Sur cette banquette de lin blanc devenu invisible à tous, tu vivais. Plus de questions, plus de lettres : il ne restait que la mer et tes sens en extase.  

Encore un peu de silence, encore un peu de vide, encore un peu de temps à te délecter de la saveur du sirocco, à sentir le sang circuler dans tes veines ; un petit fond de temps, un petit fond de potion aussi. Il y aurait bien une heure avant d'atteindre l'Arsenal. Une heure de trop.

Tes paupières s'alourdissaient. Le chant des mers se faisait distant et le soleil gris. L’amertume de la potion étouffait l’iode de l’air marin…il n'y eut bientôt plus rien. Bienvenue dans le royaume de la paix, Cléophas. Ici tu n'étais plus Son Altesse Illustrissime, le Protobasile Cléophas d’Angleroy, le Serafein, Prince de Merval, Vicomte de Corvall, Seigneur-Eparque des Trois-Ports, le Petit Prince des Vertus, par la grâce des Dieux Régent et Grand Chancelier du Royaume au nom de Sa Majesté le Roy Bohémond Ier. Là, tu étais simplement Cléophas, ce petit homme usé par la vie, rattrapé par la mort, cet être chétif que rien ne prédestinait à devenir le personnage le plus important du Royaume. Tu aurais tout donné pour revenir en arrière et refuser de suivre l'émissaire qui te mena de force à Merval pour t’y faire Baron. Enterré sous tes lettres et les portulans de ton père, tu aurais eu une vie plus tranquille, voguant sur les mers au gré de tes envies, ne te souciant de rien que ton bien et tes rêves car ce monde, Cléophas, ne laissait pas de place aux rêves. Tout t’y ramenait à la réalité du genre humain : de la chair putrescible tirée du sol et qui y retournait irrémédiablement. Tu menais comme tous les autres une vie dénuée d'onirisme et de transcendance, marquée par le temps et non l'éternité. Alors tu profitais, Cléophas, tu profitais tant que tu le pouvais de ces minutes qui se transformaient en journées, en vies entières selon l’étendue de ton imaginaire. Tu agrandissais ces bulles formées par ton esprit pour y créer un monde nouveau dans lequel la vie avait plus de sens. Tu y retrouvais l’usage de ton bras, tu pouvais à nouveau toucher du doigt le visage chaud de tous ces cadavres qui t’entouraient et saisir leurs lèvres pulpeuses de vie entre tes dents. Le soleil y brillait toujours, sans éblouir ni brûler et au sol toujours le même tapis d’herbes dorées, fraîches et moelleuses sous le pied. Ni pluie, ni montagnes – ce n’était qu’un horizon rougeoyant d’où sourdait la lumière d’un second soleil attendant le moment propice pour se lever entièrement. En attendant la gloire des jours meilleurs, tu profitais de ces amours fugaces, de ces temps artificiels pendant lesquels tes émotions, elles, étaient réelles. Tu prenais conscience à nouveau de ce que c’était qu’éprouver quelque chose d’autre que le vide et la sécheresse, de sentir ton cœur gorgé de sève tel un fruit juteux tiré de l’arbre, de sentir contre ta peau autre chose que l’absence et la brise. Il n’y avait pas de couronnes dans ces rêves, ni de sceptres d’ailleurs et aucune cité ne déchirait la ligne vierge de l’horizon. Tu portais une tunique de lin blanc et rien d’autre que ça. Quelques bosquets d’oliviers parsemaient la plaine, leurs racines plongeant dans la fraîcheur de rivières cristallines où se baignaient les faux-vivants qui peuplaient tes rêves. Et rien d’autre que cela. Le ciel, lui, ne s’encombrait ni d’étoiles ni de nuages. C’était une nature immobile et quiète, une nature paisible et heureuse tressaillant en chacune de ses pierres, de ses feuilles, de ses fleurs et de ses eaux d’une joie silencieuse. D’une rive tu observais l’autre : Arsinoé y trempait ses chevilles blanches sous le regard aimant d’Aetius, cet homme naguère si rude et engoncé dans son sens de l’honneur et du devoir. Non loin, à l’ombre d’un figuier gorgé de fruits, Clélia allaitait son enfant, sa robe maculée de sang remplacée par une longue tunique de soie brodée d’or. Dans la plaine, enfin, le seigneur d’Ancenis faisait quelques passes avec le fier Parangus, arraché à la vie par la perfidie de Diantra. Les visages dépecés retrouvaient leur texture, leurs couleurs, leur beauté -  à la lumière d’un soleil nouveau, les morts reprenaient vie et la vie reprenait goût. L’eau de la rivière était fraiche comme la glace, douce comme le miel le plus pur…la duchesse Jeanne y flottait, endormie, son corps nu sublimé par les reflets de l’eau. L’eau... C’est elle qui t’extirpa de ton oasis pour te ramener à la réalité. Ouvrant les yeux, tu découvris, te toisant, la silhouette menaçante de Lévantique…il crut bon de t’arroser pour te réveiller... L’homme manquait décidément d’humour.

Il t’éveilla au triomphe, à la gloire, au son des conques et des cors, aux acclamations et aux ecténies de grâce. L’alacrité populaire s’exprimait en chants et en cris, en danses colorées, en pétales de frangipaniers versées en seaux sur le chemin. La péninsule entière pouvait bien cracher sa bile à ton sujet, Merval elle t’accueillerait toujours comme son fils bien-aimé. Cette mère aimante choyait sans pudeur les enfants tirés de son sein, les couvrant de baisers, de cadeaux, de banquets – on accueillait un prince, on accueillait le Prince, on accueillait le Roy…Discrètement, sous un dais, le Roy entrait dans la procession triomphale qui déroulait ses fastes jusqu’au Palais. Tu n’avais pas eu la force de l’abandonner aussi tôt à Scylla et de l’arracher aux conforts d’une cour qu’il connaissait pour le livrer aux mains de nourrices dont il ne connaissait ni les voix, ni les visages. Il avait beau porter une Couronne et se noyer dans une chape brodée de perles et d’émeraudes, le Roy restait un bambin, avec ses peurs, ses cauchemars, ses risques et ses pleurs. L’orphelin, à tes soins, n’en était plus un. Ce semblant de famille qu’il lui restait, il fallait le consolider, l’unifier, le lui faire connaître. Le seul frère qu’il lui restait était là-haut, quelque part affairé derrière les murailles muettes du Palais, à laisser le deuil passer sur son âme comme la houle sur un rocher. Retrouver en Bohémond le sourire de sa mère ne pourrait lui faire que le plus grand bien. Et retrouver sur ton fils le sourire de la tienne…aussi.

Le défilé d’éminences, de patrices, de magistères, de vicaires, de protosyncelles ; tout cet interminable cortège de bourgeois poudrés, de princes mineurs du pays de Merval exhibant fièrement leurs bandeaux de cuivre ou d’argent ; les thuriféraires et céroféraires ; les porte-plumes et porte-lames, porte-vasques, porte-égides ; le nombre de spathiaires, de frumentaires ; cette suite infinie de personnages empêtrés dans leurs toges de parade se déroulait en lacet coloré dans les rues de la capitale. Les matrones s’affichaient dans les loggias et les prêtres, sous leurs capuchons d’un noir de jet te lançaient des sourires, édentés parfois, mais toujours sincères. Le clergé draconique reformé osait s’afficher près des restes de l’Arcanum, exceptionnellement sortis de leur retraite. Côte à côte avec les pyromants aux barbes rousses, ils te suivaient, offrant à la foule ébahie quelques tours de prestidigitateurs pour les émerveiller plus encore. La joie contagieuse du monde, cette spontanéité du cœur des hommes qui réchauffait le plus morbide des êtres, contaminait le cœur des Dieux, retardant leurs sentences. On ne pouvait qu’apprécier ces rires et ces chants de l’âme en liesse et se réjouir avec ceux qui se réjouissaient, danser avec ceux qui dansaient, prier avec ceux qui priaient. En ce jour, le peuple mervalois ne formait plus qu’une âme et qu’un corps que tu personnifiais par la grâce divine – les pauvres ne connaissaient pas la gravité du mal qui te rongeait ni la profondeur de sa morsure, ils n’en savaient rien, n’en verraient rien…il ne faudrait pas leur ôter l’idole qu’ils s’étaient bâtie, ce demi-dieu aux cheveux bouclés qu’on disait maintenant immortel puisque les flammes du feu de Pharet n’avaient su l’engloutir. Ce petit peuple de grands hommes aimait jouir du moment sans se soucier du passé ni du futur. Ils auraient pu t’accueillir gonflés de remords à cause de tes absences, transis de peur à l’idée d’une guerre nouvelle, rouges d’une colère folle devant le nombre de diantrais occupant les faubourgs – rien de tout cela. Ce peuple si gai irait jusqu’à déplacer les nuages pour profiter pleinement des rayons d’un soleil de midi car le pays des sens en éveil ne se contentait pas d’un fragment de lumière ou d’une joie teintée de mélancolie…lorsqu’il fallait rire, il riait grassement et lorsqu’il fallait pleurer, il se vêtait d’un sac et allait dans les rues chanter des lamentations. Alors tu entrais dans la danse et affichait les sourires de circonstance, te gardant bien te montrer l’entièreté de ton âme s’effondrant derrière, ce gouffre béant d’où gémissaient les fantômes de tes amis passés, où ta voix, ton cœur, ta joie se perdaient dans un abîme sans limites. Ils étaient doux-amers, tes rires. Ils mouillaient de détresse, tes yeux. Il battait de tristesse, ton cœur.

Tel, le destin du Prince de Merval.

Les derniers mètres avant d’atteindre le bas de la colline furent les plus éprouvants. Vous piétiniez dans la rue étroite où s’étaient entassés toute sorte de curieux et de gens de plus ou moins haute extraction, montant péniblement vers la grande porte, protégée semblait-il par tout le corps des Silentiaires – il fallait au moins cela pour contenir l’afflux de citoyens. Le Grand Pappias, vêtu de ses plus beaux atours, ouvrait grand ses bras au-dessus de la herse, prêt à t’accueillir dans ce refuge de paix que tu désirais depuis tant de mois. Pour l’occasion, la porte avait été décorée de bannières, de guirlandes de fleurs, de torches lumineuses même en plein zénith et d’autres ornements superfétatoires qui lui donnaient plus des allures de baldaquin impérial que de porte percée dans le creux d’une muraille car en réalité, la porte qu’utilisait le commun des visiteurs n’était qu’une ouverture pratiquée dans la muraille, modeste, flanquée de gardes et renforcée par une double-herse. La véritable porte, celle que tu passerais, était un arc de pierre plaqué de marbre bleu et rouge et vert, une sorte d’arc de triomphe érigé à la gloire des conquérants pharétans – un des derniers vestiges de leur génie architectural. Des mosaïques donnaient à voir les figures des plus grands princes du pays tandis que les effigies de marbre des absents complétaient la liste. Les portes en elles-mêmes avaient été plaquée de métal ciselé de bas-reliefs, si lourdes à manœuvrer qu’elles restaient fermées la plupart du temps. On ne les ouvrait qu’à ton passage, on ne les fermait qu’à ta sortie. Présentant sans ambages leurs parois coruscantes à la face du monde, elles n’attendaient qu’une chose : que tu les ouvrisses. Les frumentaires dégagèrent le passage sur les derniers mètres, faisant place pour que se déroule la cérémonie des clefs. Le Grand Pappias descendit de son perchoir par une échelle placée à l’extérieur de la muraille et il s’avança au milieu de la place désertée, en te criant dans la langue de tes ancêtres :

- Qui va là ?
- Le maître de maison !
– répondis-tu.
- La maison est vide –dit-il- et les âtres sont éteints !
- Je viens avec le feu dans ma main pour les rallumer.
- Qui donc détient le feu dans sa main ? Qu’il me montre et que je voie ! La nuit est haute et les lampes sans huile ! Qu’il me montre et que je voie et que je croie qu’il est le maître de maison !


Alors, un pyromant vint à toi portant une jarre de feu de Pharet. Tu y plongeas une main gantée et à peine l’air eut-il soufflé sur elle que le feu lui prit et l’enflamma à la vue de tous. Derrière toi Lévantique récitait à voix basse des incantations, de celles qui te rendirent l’usage –fugace- de ton bras.

- Qu’il regarde et qu’il croie ! Je suis le maître de maison !


Ils virent et ils crurent. Le Grand Pappias s’inclina plus bassement que d’ordinaire et le silence s’empara de cette foule qui il y a quelques minutes encore s’envoyait comptines et quolibets. Voilà plusieurs siècles qu’aucun Prince n’avait plongé sa main dans du feu de Pharet, se contentant d’une lampe pour accomplir le rituel. Dans ta main tendue, la flamme liquide brûlait vivement, diffusant dans ton bras une chaleur douce, presque sensuelle. Un parfum de myrrhe flotta dans l’air, capiteux, il alla se loger dans les narines de tous les badauds attroupés derrière les frumentaires. Un souffle et elle s’éteignit et le Grand Pappias, les yeux encore hagards, te donna les clefs du Palais…les clefs du pays. Tu avanças seul jusqu’aux portes, introduisant la clef dans une serrure dorée et le mécanisme fit le reste…derrière ces plaques d’or glacé rappelant les plus grandes batailles de l’histoire mervaloise, la simplicité d’une route sinuant d’une bâtisse à une autre, longeant le flanc d’une colline couverte de buissons craintifs et d’arbres candides. Tu pris le Roy dans tes bras et passant l’arc redécouvrit cette terre sacrée embuée de silence pur. C’était une route ancienne, aux pavés larges comme deux pieds, bordée en son extérieur de villas et de bâtiments colorés qui accueillaient les dignitaires étrangers et tous les offices du Palais et en son intérieur de terrasses aménagées où s’épanouissaient des jardins luxuriants. Ce lacet blanc serpentait tout autour de la colline, reliant les bâtisses les unes aux autres, donnant à voir ici un morceau de muraille, là une plante exotique et surtout, d’où qu’on fût, on pouvait le voir...trônant tel un nuage au sommet d’une montagne, vaporeux, comme s’il eut été taillé dans l’albâtre le plus fin, couronné de tuiles laquées et de coupoles dorées, ses façades percées de vitraux, flanquées de pilastres où se lovaient la glycine et le jasmin et toisant le tout, une longue nef aux murs rouges comme le sang, élévation merveilleuse, inquiétante presque par ses proportions, d’où sortaient des tours plus ou moins larges…

Voici le palais des Princes de Merval, voici la demeure des âges, voici la source du feu inextinguible où les âtres ne s’éteignent pas, le repos des princes pharétans, la nef insubmersible : le Porphyrion.

Lévantique, devançant la troupe qu’on délestait de ses armes avant de gravir la colline, t’avait rejoint dans ta solitude. Le mage te déchargea du poids du Roy et le prit dans ses bras, lui témoignant une affection pour le moins étonnante compte tenu de sa froideur proverbiale. Il ne voulait pas le dire mais il appréciait ce calme rafraichissant, ce soleil muet contrastant avec celui, grisâtre, du pays soltari. L’homme –s’il en était un- pouvait se vanter de connaître tous les recoins de Miradelphia et d’ailleurs, rien ne semblait tant lui avoir manqué que les couleurs du pays mervalois. Plus vives qu’au Soltaar, moins sèches qu’à Thaar, ses panoramas ne manquaient jamais d’intensité, dévoilant de nouvelles surprises au gré de leurs envies. Depuis la plus haute colline de la capitale, on voyait les chaos de grès rouge de la côte s’avachir dans les eaux turquoise de l’Olienne et vers le Nord, les murailles rosies garder les prés d’or et de sel du comté palatin. Par beau temps, un œil fin pouvait même apercevoir au loin la ligne des Verdemonts barrer l’horizon et à l’Ouest les plaines blanches couvertes de sel. A l’Est enfin, la nature donnait à voir une fois l’an les plaines bleuir et se confondre avec le ciel et l’océan…les plantations de lin tapissant les basses terres prolongeaient l’Olienne jusqu’au milieu du pays, marée constamment montante qui sans les éroder, caressait les pitons rocheux qui s’extrayaient de la plaine. Mais c’était l’automne désormais et en ces jours les Verdesmonts rougissaient, mal à l’aise, disait-on, de savoir qu’on les dénuderait l’hiver venu. Ce paysage t’appartenait, gravé sur tes rétines depuis la première fois – tu étais un peu plus âgé que Bohémond- et sans te surprendre, il continuait de t’émouvoir.  Ce qui te surprenait en revanche était le dynamisme nouveau des faubourgs et à quel point ils s’étalaient le long des murailles, grouillant de charrettes, de fumerolles et de maisons bâties les unes sur les autres. Les réfugiés diantrais se bâtissaient une seconde capitale, à l’ombre de la première, traçant leurs rues et leurs fossés à la manière du Médian donnant à voir, d’aussi haut que vous étiez, un lacis de venelles aussi chaotique qu’artistique. La vue d’un tel spectacle te coupa le souffle. On se prenait vite pour un aigle à mesure qu’on approchait du sommet de la colline, se sentant seul et maître de tout. Tu compris pourquoi Clavel Ier y établit sa première demeure et pourquoi depuis des millénaires s’y étaient succédés des centaines de princes. Une telle vue, un horizon si vaste...on ne pouvait désespérer en le voyant au point du jour. Détresse et angoisse n’avaient point de séjour en ce lieu. Tout n’était que paix, grandeur et espérance. Le clapotis des fontaines et une brise au parfum de rose t’indiquait la fin du voyage – des portes grandes ouvertes du Porphyrion s’échappait un nuage fragrant, mélange d’oud, d’ambre et de rose et de fèves de tonka qu’on jetait dans les brûloirs pour souhaiter bon accueil. Bohémond aperçut de loin la silhouette maigrichonne de son demi-frère et se précipita vers lui, entraînant Lévantique dans sa course. Il y eut des rires et des larmes de joie. Mais à côté d’eux, loin de leur ivresse et pourtant si près d’eux, un homme vêtu de noir portait un masque de deuil. C’était Hespérion et la seule et dernière fois que tu le vis aussi affligé, il venait de perdre son épouse et unique-aimée.

Vous échangeâtes un regard, que Lévantique attrapa au passage…et tu compris.

Ce qu’il restait de ton monde se déroba sous tes pieds. Tes viscères et ton cœur en une seconde s’effondrèrent au dedans de toi-même, il te sembla que tes os se mirent à se liquéfier, ta peau à fondre comme cire au feu. Tu sombrais dans ce gouffre que tu n’avais jusqu’alors fait que contempler…tu criais sans que tes lèvres s’ouvrissent, tes yeux dessillés s’ouvraient sur encore un peu plus de cendres, encore un peu plus d’horreur, encore un peu plus de mort. Un songe éveillé te vit courir dans la plaine ensoleillée à la recherche d’un être, dépassant Arsinoé sur sa berge et Clélia sous ses ramures ; courir la bave aux lèvres et la mort au ventre pour espérer ne rien trouver, pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’autre visage, pas d’autre silhouette dans ce paradis où ne vivaient que les morts ; courir pour fuir le regard d’Hespérion, pour fuir les bouffées étouffantes d’encens, les rires et les larmes de joie qui te broyaient les tympans, courir pour fuir la joie, la vie, les ors et les joyaux ; courir pour fuir ce pays qui sous ses atours ne semait que malheurs ; courir en cette vaste plaine jusqu’à ce que ton cœur lâche lui-aussi, que tes poumons éclatent et que ton corps s’endorme enfin. Courir pour ne rien voir, ne rien entendre, pour ne plus voir, ne plus entendre. Courir pour n’être pas, n’être plus, n’avoir jamais été. Courir pour être là où rien n’est plus. Courir pour goûter à la vie sans l’amer, à l’amour sans la mort. Courir pour goûter au baiser éternel, au repos sans limite. Courir pour le trouver et ne plus le voir partir. Pour l’embrasser et ne plus souffrir son absence. Pour prendre sa main et sentir une dernière fois son cœur battre au creux de ta paume. Et pour entendre une dernière fois son rire cristallin et poser tes lèvres contre son front et ses joues. Pour sentir ses cheveux fins entre tes doigts, son parfum d’iris quand il vint contre toi. Courir pour le trouver, une dernière fois, et lui dire ce que tu n’as jamais su lui dire. Et lui dire qu’il était beau. Et combien tu l’aimais. Et comment cette vie sans lui confinait ton existence à l’absurde.

Et qu’il aurait toujours un père…mais que tu n’aurais plus de fils…

Lévantique déposa Bohémond et le confia à son frère. Hespérion vint vers toi, bras ouverts, le visage rincé par les larmes. Tu ne pouvais plus bouger. Tu ne voulais pas ouvrir les yeux car aussitôt qu’ils le seraient, son visage disparaîtrait de ta mémoire, son rire ne résonnerait plus dans le creux de ton oreille. Le monde et ses tracas emporteraient son souvenir comme la bale, loin de toi, te laissant seul, anormalement seul, au milieu d’un vide innommable qu’on appelait la vie. Tu ne te souvenais plus de ce que c’était qu’avoir un père, tu ne te souviendrais plus de ce que c’était qu’avoir un fils. En un instant tu te mis à envier ce petit enfant qui t’inspirait de la pitié, ce bon Roy Bohémond à qui on avait arraché et le père et la mère car au moment que tu pleurais ton fils, il retrouvait son frère. Et tandis que Merval continuerait de fêter ton retour, toi, tu regretterais son départ.

La douleur de ton bras s’était évanouie. Les couleurs du monde, délavées. Hespérion te parlait, ses mots flous et sans contours ne faisaient que te traverser. Un écho distant, une lame de fond venant mouiller la grève. L’homme se perdait dans d’inutiles explications, tournant sa langue de telle et telle façon pour ne pas te choquer. Tu ne disais rien. Tu ne savais plus quoi dire. Alors tu attendais que son discours prenne fin, que toute cette mascarade prenne fin. Que tout ça s’arrête, que le rideau se ferme et que l’on découvre que ce n’était qu’une mauvaise tragédie mais les émotions étaient trop vives et les visages trop marqués pour que ce ne soit qu’un pantomime. Alors tu te décollais intérieurement du monde, voyant les figures bouger autour de toi sans leur attribuer de noms – ce n’étaient plus que des ombres. Un mot t’interpella : enterré. Hespérion ne cessait de le répéter, sa voix tremblant de malaise chaque fois qu’il le disait.

- Attendez…où l’avez-vous enterré ?
- A l’extérieur des murailles, Serafein, sous un tertre. Mais –
- Depuis quand enterre-t-on les princes de Merval, Hespérion ?
- Votre fils n’étant pas légitime, nous ne pouvions pas –
- Depuis quand enterre-t-on les princes de Merval, Hespérion ?
- La loi, Serafein, nous empêchait de le –
- Depuis quand enterre-t-on les princes de Merval, Hespérion ?
- Votre fils était un bâtard, Serafein.
- Pardon ?
- Et on n’offre pas aux bâtards les honneurs dus aux princes.
- Un bâtard ?
- Le mot est rude j’en conviens, mais disons-le. Il est le fruit de votre union illégitime avec cette bonniche –
- Thécula est une dame de la cour, Hespérion, de la noblesse d’Adunance.
- Ecoutez, Serafein, je ne suis pas responsable de vos frasques. Les lois du pays m’empêchaient –
- Je me fiche des lois du pays ! C’est de mon fils dont il s’agit ! Vous avez enterré mon fils !
- Et j’en suis navré, Serafein, mais je ne pouvais prendre le risque qu’on dise partout que vous avez couché avec une courtisane !
- C’est pour ça que vous l’avez enterré en-dehors des murs ? Comme un renégat ?
- Serafein, votre réputation aurait été –
- Parce que vous croyez qu’elle est reluisante, ma réputation ? Etes-vous ne serait-ce qu’allé à Diantra, à Sainte Berthilde, dans le Nord et le reste de la Péninsule pour savoir à quoi elle ressemble, ma réputation ?
- Non, Serafein.
- Alors laissez-la où elle est…Ma réputation…qu’avez-vous sacrifié d’autre sur son autel ? Le nombre de prêtres, d’ornements, de cantiques ? Qui a officié, d’ailleurs ?
- Justement, Serafein…
- Justement quoi ?
- Pour ne pas prendre de risque supplémentaire je –
- Vous…non, non, Hespérion, ne me dites pas que vous avez –
- Vous savez comment les prêtres bavardent ! S’ils avaient su qu’ils enterraient le fils du Prince –
- Partez, Hespérion...partez avant que je ne vous enfonce ma dague dans la gorge…partez, Hespérion.
- Serafein, je…je n’ai fait que respecter –
- Qu’est-ce que vous n’avez pas compris ! Foutez-moi le camp, Hespérion ! Dégagez !


Il prit tout de même le temps de s’incliner. D’affreuses images s’imposaient à toi, ce tertre sans nom, ce petit enfant jeté en terre dans la nuit, veillé par un ministre arrogant et une mère trop choquée pour parler. D’ailleurs où était-elle sa mère ? Loin, sans doute, et tu ne pouvais lui en vouloir. A cet instant tu voulais t’enfuir, toi aussi. Lévantique s’approcha, toujours aussi silencieux, toujours aussi sifflant. Il te dit :

- Je n’ai pu m’empêcher de vous écouter et –
- Evidemment…
- Je pense pouvoir arranger le tout, Serafein.
- Ah oui ? Et depuis quand avez-vous décidé d’arranger quoi que ce soit, Lévantique ?
- Je n’ai peut-être aucun respect pour les vivants, Serafein, mais je sais combien souffrent les âmes sans sépulture. C’est un des avantages que l’on gagne à passer sa vie avec les morts.
- Et quoi ? Vous allez réciter deux, trois incantations et le tour sera joué ?
- Non, Serafein, mais je connais quelques prêtres draconiques, des hommes discrets. Ils sauront respecter votre secret, Serafein.
- Et pour le linceul ? Le bûcher ? Et pour l’embaumer ? Voilà des jours qu’il croupit dans la boue il doit être –
- Je m’en occuperai, Serafein.
- Où est-ce que vous ferez ça ?
- Au tertre où il a été enterré, au crépuscule. Hespérion n’a pas eu tort, l’endroit est loin des regards.


Ses mots étaient tendres et son visage amène comme si la mort d’Athanase lui avait ôté toute raideur, toute amertume, toute ride. Etait-ce ce qu’il faisait de son temps libre ? Arpenter les cimetières et les mausolées à la recherche d’âmes en peine, pour leur donner un peu de paix contre un peu de temps ? Sa face ne te parut plus dure comme la roche, son regard vidé de ses tourments. Il n’y avait pas de calcul de sa part, pas de vérité qu’il tenait cachée. Pour la première fois depuis son existence, Lévantique offrait à un homme l’hommage de sa sincérité. Là, tu sus que tu pouvais lui faire confiance. Et il comprit d’un regard, lui aussi, que tu lui confiais ton bien le plus cher. Il s’inclina, serra ta main dans les siennes, brûlantes et avant qu’il ne disparaisse tu lui demandas :

- Hespérion !
- Oui, Serafein ?
- Hespérion, saviez-vous ? Qu’il était mort, je veux dire ?
- Si j’avais le don de clairvoyance, Serafein, il y a longtemps que je ne traînerais qu’avec les vivants…


Et il disparut aussi discrètement qu’il arriva. Bohémond vint te revoir, bondissant de joie, signant le retour du monde. En contrebas tu pouvais entendre les pas des courtisans et des nobles regagner leurs quartiers. Le Palais serait bientôt débordant d’étrangers, de marchands, d’ambassadeurs de toutes sortes de contrées du Ponant et du Levant. Tu te surpris à prier, en une langue étrangère, celle de l’âme qui dépasse les mots de l’homme. Tes paupières se refermèrent tandis qu’une larme coulait le long de ta joue – tu ne voulais pas les rouvrir, oublier cet instant, être transporté ailleurs. Merval, la douce Merval, la matrice des princes, la cité des sens en éveil, la riante cité, la princesse de la vie et du jour, indifférente à ton deuil continuait de festoyer. Soudain, tu te retrouvas seul dans ton refuge. Seul… Ineffablement seul. Tu fermas les yeux. Tu ne sentis que l’amertume de la potion de sommeil et celle de tes larmes, abondantes. Tu découvris combien le silence du Palais pouvait être glaçant…

Tu les rouvris sur un tertre surplombant le littoral. Des fagots de bois détrempés d’huile avaient été réunis, catafalque de fortune pour le fils d’un Prince. Là haut, sous son suaire immaculé, il paraissait plus grand qu’il le fut jamais, ayant le soleil couchant pour diadème, l’Olienne pour manteau : il avait tout du plus beau des princes des hommes. On voyait encore sous un arbre la terre battue où on l’enterra. Le prêtre, hiératique, attendait l’heure précise pour démarrer la cérémonie, entouré d’un chœur de chantres et de Lévantique, plus ému que jamais. Pas d’oiseaux alentour, pas de curieux, pas de vent…la création entière semblait s’être tue pour ce moment. Lorsque le soleil rencontra l’océan, les chœurs se mirent à chanter et toutes les particules de l’air vibrèrent avec eux. Brandissant la lampe et l’encensoir, le prêtre psalmodiait des versets de codex inconnus sortis des tréfonds des bibliothèques estréventines. D’aussi loin que vous étiez, vous pouviez sentir l’iode, le varech, le bois de cèdre et le parfum du benjoin, du mastic et de l’élémi. De l’huile de rose avait été versée en litres sur les fagots, déjà imbibés de myrrhe et de safran : un bouquet de senteurs digne du plus grand des rois. Bientôt on y verserait du feu de Pharet, bientôt il ne resterait plus rien de ce petit corps, plus rien du bois, des gommes, des parfums. Il ne resterait que l’air embaumé et les étoiles dans la nuit.

Et toi, Cléophas.

Il resterait, toi.
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