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 Ce qui pousse dans le secret des tertres

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Arsinoé d'Olyssea
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MessageSujet: Ce qui pousse dans le secret des tertres   Mer 27 Aoû 2014 - 23:23


Spleen d'Olyssea

N'était-elle pas régente désormais ? Il convient d'oublier les jours sans, quand on est principe bien. Seulement voilà : Son retour d’exil l’avait éveillé à un subtil enchantement, mâtinant tous ses plaisirs. La Péninsule l’ouvrait aux réminiscences, et voilà deux ans que ces vasières gagnaient par taches et par plaques comme une cyanose insidieuse. Des mémoires viciées sourdaient dans les recoins de son esprit, enflaient en marigot qui, traîtres, inondaient ses moments de délices. Elles étaient plus épaisses que la mélasse et un rien les ranimaient, comme des poupons en mal d’attention. Arsinoé avait d’abord fais le dos rond, mais ça n’avait fait qu’exaspérer leurs braillements. Sous leurs assauts, son échine se nouait parfois de la nuque au râble, d’un mal insensible à toutes les caresses des spatules ; où alors c’était son estomac qui se retournait malgré les pommades et sirops de gomme. Il lui fallait passer à l’offensive, s’insurger contre cet odieux despotisme. Or, dans la noria des souvenances, la flétrissure qu’avait marquée le fer ingrat de la révolte était la pire. Aussi, elle s’était résolue à en gratter la croute jusqu’à libérer le miellat.

Elle gardait de son enfance le souvenir d’années tranquilles, de joie et de plénitude, entre le chastel de son tayon et la maison forte du pays de Bazolles – le douaire de sa mère – où elle allait chaque été mouiller ses petons dans les bras morts du Ner. Orpheline de père – mort sans gloire – elle avait sans peine effacé ses traits de sa mémoire tant la vie était douce dans l’amour de la mesnie. Assez naturellement rêveuse, elle se figurait déjà satrape des garennes, papesse des trotte-menu, roine de son petit monde. Quelle serine elle avait faite ! La tierce n’avait pas sonné qu’elle était déjà fourrée dans les courtils, harnachée de besicles, à sonder les grouillants ; et comme on ne pouvait  pratiquer ces probes disquisitions le ventre vide, elle fourrageait le cellier, se pourvoyait en gaufres et oublies fromagères. A la nonne, elle rameutait la coterie en vue d’une glandée ; ils empruntaient en serre-file les sentes qu’elle désignait, s’insinuaient toujours plus loin dans les breuils et les palus. Seuls les plus grands dans sa fiance savaient ce qu’elle guettait entre les ramilles, un secret qu’elle partageait désormais avec les morts ; un secret qui l’attachait à ce terroir, comme un enfant à quelque cachette découverte dans les ruines. C’était, déjà, l’appel du Manbok.

Entre chien et loup, on surprenait parfois des lueurs dans les montueux. Les aïeux s’en émouvaient, trompétaient aux feux follets. Arsinoé, qui veillait souvent, s’ingéniant à de nouvelles polissonneries, savait qu’il en était autrement : ces clins d’œil étaient gouailleurs, et non-pas digne de malepeur ! Le Manbok dénudait ses fruits, révélait ses appeaux ; toute cette carnation pulpeuse, luisante comme une escarboucle, c’était le fanal du bonheur. Arsinoé aurait voulu partager sa sapience, se faire consolante, expliquer qu’il y avait un trésor doux comme les hautbois ; mais les grands faisaient front : au lit la petitelle ! A l’aurore, elle s’esbignait alors dans la varenne, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance, en quête du fruit défendu. Elle ne s’avouait vaincue que lorsque la lune montrait ses cornes, traçait alors un ruisseau vagabond jusqu’au nid, émaillée de boue et de fétus. S’était-elle trompée de mamelon, à force de poisser intérieurement sa frimousse du suc Manbok ? Sans doute songeait-elle, un peu découragée, jamais relapse.

Quelquefois, le harpail boutait à un jeune dix-cors, pépiant et piaffant qu’ils s’éloignaient trop de la maison. Il avait raison au fond, Audoin l’étourneau ; mais ses voies étaient celles des sacres, des algarades et des chicanes qui gâtent la cause ; alors, on menait grand tapage dans les halliers, on faisait trempette bon gré mal gré. Par ces momeries, il se défiait d’elle, se vengeait de sa malice de gouape. À la vérité elle n’en desservait pas moins, babillarde qu’elle était, toujours prête à accabler son cadet d’épithètes diffamatoires : niquedouille, chienlit, goguelu, poussah, friandel, happe-lopin, gourfiflot ! et Audoin, n’étant pas d’une grande loquèle, se calfeutrait dans un mutisme rageux, éructait que c’était elle d’abord, la guivre ! Probablement qu’il avait surpris Bohémond fiellant à propos de la débauche suderone, car il n’avait jamais su proprement lui exposer ce qu’il entendait par là. Le mystère exaspérant l’injure, elle faisait alors pleuvoir des giboulées de coups ; mais teigne comme tout, Audoin se défendait âprement, et il était d’une adresse nonpareille lorsqu’il s’agissait d’agripper les tresses couronnées et de déchirer les tuniques. Ainsi, dans cette verte jeunesse où les jours s’égrenaient dans un rite immuable, le fieret avait fait office d’opposant intraitable, d’ennemi séculaire.

Ce n’était toutefois plus ce garçonnet rêche qu’elle opposait au nom d’Audoin. Un reliquat d’une époque plus fraiche mais moins limpide s’y superposait. Une tête familière, celle d’un averlant fait chevalier, qu’elle revoyait toujours en souvenir collée sur le même fond duveteux où elle l’avait aperçue la première fois, et aussi les ombres, les monts, le vent, les nuages. Toutes les hauteurs du Hautval, elle pourrait les dessiner. Depuis, elle le voyait toujours sur fond de brume, avec une auréole. Percluse d’émoi, elle lui avait tendu un bouquet de narcisses et de jacinthes ; lui, un fruit sucré, un fruit Manbok, le bonheur simple. Arsinoé aurait voulu le partager avec sa mère ; mais elle n’était pas là, avait refusé le périple tant l’amertume et les remords la rongeaient. La veuve préférait braver les proscriptions du Maquignon Kar'halan que flatter ce fils qui suivait les empreintes de son maîtres pervers. L'ombre de Semoras souillait même ce souvenir.

Les remords bourgeonnent des remords. Cet ultime manquement avait brisé Rowène, l’avait desséchée bien avant l’âge.


Dernière édition par Arsinoé d'Olyssea le Lun 8 Sep 2014 - 5:43, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Ce qui pousse dans le secret des tertres   Dim 7 Sep 2014 - 14:20


Annus horribilis

Quelle capilotade !

Ils avaient quitté le Val à la dérobée, dès que les premières nouvelles eurent filtrées. Le roy exfiltré ; Diantra génocidée ; la révolte décapitée ; et à tout ce qu’il a de laid dans ce royaume de rejoindre la curée. Elle avait traversé ce début de cavale comme dans un songe, où le jour et la nuit se confondaient en un immuable crépuscule, taillé dans la matière même du rêve. Loin de l’exciter, le désastre avait plutôt eu l’effet d’un sirop de valériane, adoucissant ses mœurs et en lissant les aspérités ; d’une châtaigne sous bogue, elle était passée coquille vide, la sorte qui ne maugréer pas quand on l’éveille dès potron-minet, ou quand on lui explique qu’un hospice d’abstèmes, pour célébrer ses épousailles, ça n’est finalement pas si mal. Quelque chose en elle avait brisé, que toutes les caresses de Mélisande ne pouvaient réparer. L’anathème royal avait balayé la crainte de l’oncle, mais son retour au pays lui avait fait autant d’effet qu’une guigne ; elle était rentrée au bercail, sans y être vraiment revenue : les mémoires qu’elle avait préservées dans la châsse de son esprit étaient désormais mâtinées de mort. Résultat, comme pour éviter une entrevue embarrassante, elle les occultait et jouait les étrangères.

Sharas lui avait rendu la pareille. La riante cité faisait grise mine ; les frimas de l’hiver semblaient l’avoir plongé dans des affres indicibles. La méforme s’étendait jusqu’à ses quais et entrepôts, où les navires perclus de froid faisaient de l’œil aux quelques rouliers et portefaix que le baron n’avait pas emporté – noblesse oblige. Privée de son peuple de soudards, de tire-laines et de muletiers, Sharas aurait pu passer pour la vieille douairière qu’était Berdes , ou même – Dame ! – une des vestales de pierre blanche du grand sud : à peu de chose près, on aurait presque pu affirmer qu’elle fleurait bon l’iode, les citronniers ou encore l’humus subtil que remontaient les trémails.

Après avoir entreposé la coterie dans la bastide d’un obligé, Estienne s’était engagé seul dans les lacis fangeux de la mauvaise saison. S’il était aux cents coups, s’il recrutait des friquets et ne s’aventurait que dans les tripots et étuves les plus malfamées, c’était par crainte des grands épiciers, drapiers et merciers qui écumaient Sharas la rouée : les di Malachia et autres Calaveni, tous ceux qui avaient prêté sans compter au beau Semoras, et maintenant se retrouvaient fauchés comme les blés ; mieux valait ne pas les laisser s’imaginer qu’ils pourraient recouvrer leur mise en raflant la nièce du défunt. C’est finalement dans une gargote qu’il dénicha la perle rare : un capitaine au sourire trop crapule pour l’être vraiment, serré dans un camelin lamé d’argent dégoulinant l'ostentation des nouveaux riches. Il avait suffi à Estienne de faire vibrer sa fibre patriotique avec le plectre des florins, à l’esbroufe, pour acheter leur passage vers l’Orient.
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Arsinoé d'Olyssea
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MessageSujet: Re: Ce qui pousse dans le secret des tertres   Dim 7 Sep 2014 - 19:57


Au plus fort de l’hiver, la traversée avait fait office de printemps invincible.

La caraque de maître Agostino Zaccaria n’était pas seulement le péristyle de sa réussite, mais bien l’incarnation la plus complète d’icelle. Il s’agissait d’une nef épurée, à deux châteaux, grée en trois-mâts ; ses galériens, volontaires, souquaient à trois par rame. Poussée par le suroît, son étrave en apsara fendait volontiers les flots moutonneux de l’Olienne, et convoyait en ce faisant sa cargaison de sel gemme et de vin tout le long du littoral.

Dès le principe, accoudée au bastingage du navire et mirant ses remous, Arsinoé avait senti quelque chose se décoincer dans son âme : comme si un concentré de saumure était venu vaporiser le caillot obstruant son chagrin. Enfin, c’est là son introspection après le fait ; sur le coup, ça avait plutôt été l’éveil d’une colère sourde, et peut-être la sensation d’être plus libre dans ses entournures. En un sens, ces journées passées sur le tillac furent une suite d’instants primordiaux ; baptisée par l'embrun et consacrée par les crachins, elle s’extirpait de sa chrysalide. Les matelots et gabiers l’avaient bien senti ; ils oubliaient cabestan et vergues le temps d’une œillade langoureuse vers cette silhouette détrempée, cette reine de beauté. Quoique pour une pimbêche parmi les gens de mer, l’observation relève de la lapalissade.

C’est là aussi qu’elle avait connu son premier veuvage. L’époux, ce quidam, était mort d’une scrofule qui n’en était pas une, au large d’Isgaard. On l’avait enseveli dans les flots, faute de mieux. Le lendemain, le vin aidant, le capitaine avait glissé sur le ton des confidences que s’offrir à cet homme, ça aurait été comme donner des perles aux cochons ; à sa surprise, Estienne aussi avait opiné, comme si la table de Zaccaria incitait aux aveux refoulés. Toutefois, ils eurent la grâce de taire la question qu’elle-même se posait avec insistance : était-il déjà trop tard ?

Heureusement, la caraque d’Agostino ne manquait pas en divertissements. Les siens en premier lieu. Hôte exalté, il ouvrait son carré tard dans la nuit aux noblaillons, instruisant ceux qui le voulaient au maniement des astrolabes et à la lecture des portulans. On le disait baroque, mais l’impression tenait seulement à ce que son apparence détonnait avec sa tournure compassée. De fait, un bouc filasse saillait sur un menton prognathe ; il avait aussi un sale nystagmus, et ces saccades oculaires lui donnaient perpétuellement l’air de vouloir se trisser. Mais elle l’aimait bien au fond, Barbe-de-bouc, toujours à jouer les matamores et sabrer l’air comme si sa Cécité s’y mussait ; s’y seulement le bon baron avait fait lever le ban un peu plus tôt – ou un peu plus tard – sûr-da qu’il serait encore fringant ! Bon vivant, il se découvrait des dispositions de pédagogue une fois attablé à une partie de Kjall ; pour lui, le jeu faisait office de culte et de divinité tout à la fois, et il vous initiait à ses secrets comme un mystagogue ses catéchumènes. On ne regrettait pas sa soirée !

C’est ainsi, tandis qu’ils allaient vent largue non loin de Naelis, qu’elle le ferra d’une question qui se voulait embarrassante – bien la preuve qu’elle avait retrouvé son appétit pour la vie. « Puisqu’il est vrai que deux points font une ligne, Sharas et Thaar ne sont-elles pas alignées ? Pourquoi alors cabotons-nous vers le nord et vers l’est, quand qu’il nous faut atteindre le sud ? » Pour toute réponse, la face couperosée du maître exhiba un sourire qui en disait long sans vraiment le dire. Comme elle insistait, Barbe-de-bouc soupira un boniment : « Ma danselete, le jour où tu surprendras les nefs de sa majesté nous filant au train, tu me seras bien gré pour ces criques et ces anses. Oh oui, tu roucouleras mes louanges ! » Puis, avisant que ça ne prenait pas, il tenta une autre approche. « En vérité, tu as répondu à ta propre question : je suis caboteur, et tout ton or n’y changera rien. »
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