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 L'odyssée des princes déchus [sujet à edits]

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Altiom d'Ydril
Humain
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MessageSujet: L'odyssée des princes déchus [sujet à edits]   Lun 23 Mar 2015 - 5:05

HRP:
 

Arkusia de la cinquième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
La paix du Roy. Elle avait bon dos la paix du Roy! Elle arrangeait bien des gouapes, elle favorisait bien des intrigants cette entente de coquins, cette parodie de pacte solennel, cette messe noire! Elle annonçait bien des guerres, la paix du Roy. Ruminant sa haine comme tout bon régent ostracisé qui se respecte, Alaric sentait ce fiel acerbe lui remonter par vagues, venir lui brûler la gorge dans un haut-le-cœur, comme un feu de vengeance qui le rongeait de l'intérieur. Et il ne pouvait qu'attendre. Attendre de voir les remparts de sa belle cité s'évanouir doucement -presque à regret- dans la brume matinale, de voir ses rêves disparaître dans le silence et l'indifférence comme il disparaissait de la surface du monde. Attendre de voir ses espoirs s'éteindre, ses amis mourir et son royaume tomber. Il fallait bien s'en soucier encore un peu de ce pauvre royaume malade, oui. Il fallait bien le veiller dans ses derniers jours, et si ce n'est le sauver -le défendre même-, au moins le plaindre. Et puis il faudrait bien honorer sa mémoire lorsque rien d'autre qu'un parterre de cendres fumantes ne subsisterait, seul témoin de sa grandeur passée. Altiom avait dit vrai en fin de compte. Depuis toutes ces années on avait conchié l'archonte, on n'avait vu en lui qu'un garçonnet apeuré qui criait au loup. Et ce loup l'avait croqué, lui, comme il croquerait bientôt tous les autres.
- Doncas?
- Doncas la plaga bragueja, ma pas-res de plan grèu. Un brave mes avanç de pòguer brandir l'espasa sens tròp caïnejar (Alors la plaie suppure, mais rien de bien sérieux. Un bon mois avant de pouvoir brandir l'épée sans trop geindre), lui faisait le mire en soulevant les bandages. Un bon mois! Il en avait de sacrées le toubib. Et qui défendrait ce vestige de cour tremblotante d'ici-là? Cinquante-six pauvres bougres déconfits, un estropié souffreteux. Une lignée brisée, mise à bas, face contre terre. Et un navire. Tout ce beau monde voguait, sans trop savoir vers quoi. Pas de destin, pas de but, pas même de terre d'exil.
- E ara qué? (Et maintenant quoi?) souffla un des gardes honnis, les yeux fixés sur les silhouettes éthérées qui s'évanouissaient une à une, là-bas sur les pontons.
- E ara qué. Les dernières planches se fondaient dans les vapeurs tranquilles.
- Anem! Es vos que avètz causit l'eissilh capitani, avètz pas lo drech de nos desemparar! (Allons! C'est vous qui avez choisi l'exil capitaine, vous n'avez pas le droit de nous abandonner!) Qu'une ultime bourrasque vint vainement tenter d'emporter.
- Se tròba marrés a relenquir Jerèmias, sèm sols. (Il n'y a plus rien à abandonner Jérémie, nous sommes seuls.) Et tout se perdit dans les limbes mortes.
Mais Jerèmias n'était pas friand des tragédies. Les effets dramatiques grandiloquents il en avait soupé! Des ennéades qu'il écoutait l'autre pauvre diable se lamenter tout son saoul, lui qui avait toujours porté en son cœur cette flamme inextinguible, cette exaltation, cette passion frôlant le fanatisme en la cause d'Altiom! Et c'est la fin des haricots, et la Couronne s'est avilie à d'innommables bassesses, et les drows vont envahir toute la Péninsule, et l'éclatement du royaume par-ci, et le jugement dernier par-là, ça allait bien maintenant! Les sourcils furieusement froncés, le féal hochait du chef avec une fougue non feinte. Non. Les choses ne se termineraient pas ainsi. Voltant sans un mot, le troupier partit s'engouffrer dans les ponts inférieurs pour en ressortir aussi sec, une grande carte en parchemin roulée sous le coude.

- E aquò bogre de capudàs? (Et ça bougre de cabochard?) jappa-t-il en étalant la peau sur une caisse de vivres. Naelís, l'Auròra, e aquí, la Musa Ambrenca! Lo Rei Ereon, l'arquimasc Nakòr, l'Uèlh del Sud pels Cinquen! Veirà se l'Encambaira pòt reasunar tant de sostenedor un còp virada del tròn! (Naelis, l'Aurore, et là, la Muse Ambrée! Le Roi Hereon, l'archimage Nakor, L'Occhio Basso par les Cinq! On verra si l'Usurpatrice peut réunir autant de soutien une fois jartée du trône!) Un rictus mauvais naissait au coin des lèvres du capitaine désavoué. Anatz Alaricò, ofertatz-nos nòstra venjança! (Allez Alaric, offrez-nous notre vengeance!)
- Aaah ma fe.. (Aaah ma foi..) Un long silence. Se cal morir tant morir al solelh è? Eissèrva a Nelen! (S'il faut mourir autant mourir au soleil hm? Cap à Nelen!)
¤Fin de la zic¤

Arcamenel de la sixième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
Débaroulant dans les effluves enivrantes de vinasses aux mille cépages, d'épices aux mille provenances, d'herbes aux mille effets psychotropes, la cliquetante clique partit s'annoncer au patron du bistroquet. Louvoyant entre les tablées bondées de loustics en tous genres, du manard standard au bourgeois sans joie, essuyant au passage les traditionnelles averses de toux glaireuses et rafales d’œillades patibulaires, la clinquante coterie vint se poster devant le taulier, lorgnée par quelques occhi adossés dans les coins sombres de la grand'salle. Il fallait bien reconnaître que les gaillards détonnaient méchamment avec le reste de l'auditoire, tout engoncés qu'ils étaient dans leurs cuirasses rutilantes. De quoi faire jaser le badaud local pour l'ennéade! Le museau dépassant tout juste derrière son gorgerin, Rico s'accouda au comptoir dans un ramdam métallique de tous les diables. Toquant le zinc de son gantelet dans un rythme bien spécifique, il s'attira le regard du tenancier. C'était le code. Quelques échanges oculaires avec les pégriots à l'entour, et on lui accorda l'entrevue d'un signe de tête. Seul.
- Entornatz amb los autres, serai aquí dins cinc minutas. (Retournez avec les autres, je serai là dans cinq minutes.) Était-ce bien sage, seul et blessé? La face figée, la mâchoire crispée, le capitaine cligna lentement des yeux pour faire comprendre sa résignation à ses hommes. On ne transigeait pas avec l'Occhio Basso.Perdu dans les ténèbres d'un véritable dédale sous-terrain après avoir dévalé quelques floppées de marches, Alaric s'orientait vaille que vaille à la lueur frémissante des torchères murales. Croisant çà et là un larbin occupé à faire l'inventaire des celliers, un cuistot à remonter un jambonneau, un type louche à aiguiser ses surins. Il s'était fourré tête la première dans l'antre de la bête, il sentait ses yeux l'épier de tous côtés, les voyait briller de leurs éclats prédateurs derrière tous ces masques, éclipsés quelquefois par le reflet fugace d'une lame que l'on voulait se convaincre d'avoir rêvée. Il avait plongé dans le royaume des ombres. Des ombres que l'on disait terriblement voraces. Une silhouette, à peine distinguable dans la noirceur, sembla actionner quelque obscur mécanisme. Un déclic. Des rais aveuglants déchirèrent la paroi de haut en bas. Interdit d'abord, cherchant des yeux le portier chimérique qui déjà s'était dérobé à sa vue, l'expatrié se hasarda du bout des doigts à pousser la cloison grinçante. Derrière, un homme. Assis, il levait avec une douloureuse lenteur ses deux billes d'acier, sa toison d'airain tressaillant dans le courant d'air, la flammèche vacillante de sa chandelle manquant de s'éteindre tout à fait. La lumière sanguine révélait de ses tremblotements un jeu d'ombres évanescentes qui semblait vouloir engloutir toute la pièce, se jouer des moindres alcôves, des moindres aspérités, transformer le moindre cafard en une horreur sans nom, muer le moindre codex en un monolithe d'ébène, un monument d'outre-monde, discordant. Par tous les enfers voilà qu'il se mettait à fantasmer quelque vision surnaturelle! Rico avait les foies comme j'avais il n'avait eu les foies. Tant d'années sans revoir son ami. Tant d'affronts essuyés, tant de souffrances à ruminer, tant de sacrifices foulés aux pieds. Était-ce le même homme qu'il avait quitté? Maintenant debout, s'approchant pas à pas, ses traits de pierre parfaitement immobiles, le Parrain vint s'arrêter à quelques centimètres de son frère de galère. Un frisson remonta l'échine du suderon.
¤Fin de la zic¤
- Alaric.
- Olivaro.
- ...
- ...
- SAPRÉ NOM DE GU!! PAR L'CON VERDOYANT D'KIRIA SALE CRAPULE D'YDRILOTE ÇA T’ÉCORCHERAIT L'CUL D'V'NIR FAIRE COUCOU D'TEMPS EN TEMPS?! vociféra tout d'un coup cette bonne vieille rouxstar de Vavar en enserrant son comparse de son étreinte d'ours, lui arrachant au passage un monstrueux soupir de soulagement. Huit piges Alaric, huit piges à m'taper tes bafouilles en patois d'idrilés ponentés indéchiffrable! Ça t'aurait coûté quoi d'passer prendre un p'tit godet une fois l'an?
- Ma carga dè regentaire èra.. mailèu prenenda (Ma charge de régent était.. plutôt prenante.), lui répondit-on l'air contrit.
- Pah! Va dire ça à l'aut' traîne-la-grolle.
- Justament es me que recampavi los topins copats de Nautiòme darrièr. (Justement c'est moi qui ramassait les pots cassés d'Altiom derrière.)
- Mais.. qu'est-ce t'es v'nu foutre ici alors maint'nant qu'ils l'ont mis au trou? Huit ans d'absence et son damné compatriote ne reviendrait que pour lui annoncer la ruine de tout ce qu'ils avaient bâti. Les visites amicales rigolardes et pleines de gauloiseries restaient décidément un art obscur aux yeux du suderon déchu.
- Idril es caigut Olivaro. (Ydril est tombé Ollvar.) La face de l'occhio se fit mur, ses pupilles étrécies à l'extrême deux puits de désespoir, sa toison ardente s'agita de spasmes, la masse velue se dressant comme une dernière barrière, contenant seule l'une des légendaires colères noires du grand rouquin blanc, semblant vouloir spontanément s'embraser sous la fureur quasi-divine qui l'ébranlait alors jusque dans les tréfonds de son âme. Huit ans. Un pas vers son bureau. Un frisson. Huit. Ans. D'un geste d'un seul, des heures de relectures acharnées, d'études attentionnées, de scribouillages fébriles sur les coins racornis d'un vieux parchemin mité massacrées, des jours de réflexion, des ennéades de délibérations, des mois d'observations, tout valdingua brutalement au travers de l'étude.
- HUIT. ANS. POUR. QUE. DALLE., cracha le barbare furibard, incapable de contrôler le maelström intérieur qui emportait chaque seconde un peu plus de sa raison. Proprement enragé, voilà qu'il balançait le chandelier encore crépitant contre sa bibliothèque murale, martelait d'un poing vengeur un innocent volumen traitant du cours de la laine de biquette de guerre lirganique, assénait de simiesques assauts sur le bois déjà gondolé d'un guéridon, appuyés par autant de cris et grondements ensauvagés de quelque monstre innommable. La scène de fin des temps arracha un sursaut paniqué au Rico tétanisé, et du diable si le bougre n'était pas aguerri pourtant! Bien vite les larrons du fou furieux investirent l'endroit, débarquant de nulle part, surgissant des ombres mêmes, avant de se retirer sans un mot devant le carnage. Les crises d'Ollvar, quoique toujours fuies comme la peste, avaient pris valeur de coutume dans la coterie, et l'on s'était résigné à les laisser passer comme le mauvais temps, comme les ouragans et les fléaux des dieux plutôt que d'y venir fourrer son grain de sel.
Prostré dans un coin, dos rond, épaule au mur, comme un animal acculé, une vieille bête malade acceptant la sentence après son dernier baroud, Ollvar se laissa glisser contre la paroi crayeuse. Par trois fois maintenant il aurait vu ses espoirs s'éteindre et le futur s'envoler dans les braises d'un monde en guerre. Sa défection de la garde, la Seconde Purge Bastolienne et maintenant ça. C'en était trop pour une seule vie d'homme.

- C'était couru d'avance Alaric. Plus d'quinze ans qu'on s'bat tous les deux et r'garde c'qu'on a accompli. Du vent. Et on a cru qu'Tiom y chang'rait quelque chose. Mais bons dieux c'qu'on a été cons. Le visage désolé, son compagnon d'infortune vint s'adosser à ses côtés, et ils restèrent ainsi sans un mot. L'un cherchant les siens, l'autre n'en voulant plus dire.
- Tròp sovent nòstres sòmis an subit lo periment, es vertat, souffla enfin le capitaine. Mas l'ora es pas-mai als sòmis Olivaro. Lo monde ne desvòl mai. Aurem tengut fins a la darrièra termièra ta los regandir, mas lo monde nos a boscat coma una vièlha brembièra amarga. Mon amic, anam desflacar de nos bacelar ta nòstres sòmis. Anam desflacar de nos bacelar ta los autres, anam desflacar de devesar e escudar. Anam far pagar. Anam méisser lo sang Olivaro. Anam botar fuòc als quatre cantons del monde. Anam garandar la guèrra e estremir lo còr dels òmes. (Trop souvent nos rêves ont subi la ruine, c'est vrai. Mais l'heure n'est plus aux rêves Ollvar. Le monde n'en veut plus. Nous aurons tenu jusqu'à la dernière frontière pour les préserver, mais le monde nous a balayé comme un vieux souvenir amer. Mon ami, nous allons cesser de nous battre pour nos rêves. Nous allons cesser de nous battre pour les autres, nous allons cesser de défendre et protéger. Nous allons faire payer. Nous allons faire couler le sang Ollvar. Nous allons bouter le feu aux quatre coins du monde. Nous allons embrasser la guerre et faire trembler le cœur des hommes.)
- Di lame e sangue, entama le briscard, une haine sourde poignant dans la voix.
- Per la gloria e l'onore. Le serment était scellé. Les hommes de paix laissaient enfin choir l'écu pour le glaive. Bientôt les principes comme les boucliers voleraient en éclats, et l'on marcherait à la ruine de tous.

Calimehtarus de la septième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
Si les quatre coins de Miradelphia ne disparaissaient pas encore dans les brasiers prophétiques de notre exalté de service, ceux de sa carte commençaient à sérieusement accuser le coup. Cent fois pliée et dépliée, noircie de mille bluettes et graissée de mille empreintes, craquelée par l'usure de nuits entières d'études acharnées, elle réunissait une fois de plus les têtes pensantes de la petite bande d'insurgés. S'étaient jointes aux causeries Aedis Galace, ex-vicomtesse de la Tarènià (aussi vite exilée qu'elle fut adoubée) et Isabèla de Sistòlia (peu jouasse d'avoir retrouvé ses nombreuses mères de substitution semblait-il). Voilà bien cinq jours que l'on devisait l'air grave au-dessus du plan, en pointant du doigt, en tapotant de-ci de-là, en s'envoyant une lampée de rhum mecan pour se redonner courage après quatre heures ininterrompues de rétroplanifications géopolitiques multiparadigmatiques quadripolaires. Sang bleu, gardes et valetons avaient trouvé logis dans les chambrées de la Muse Ambrée et les galeries dérobées de l'Occhio Basso. On ne craignait plus les trahisons désormais, car tous ceux qui avaient pu retourner leurs vestes s'en étaient donné à cœur joie, et ne restait plus ici-bas que les féaux parmi les féaux. Les pauvrets avaient sans doute cru s'exiler à jamais, renoncer à leur noms et leurs titres, fuir leur passé et leur terre, se voir doucement mourir sur les côtes estréventines après quelques décennies d'une fin de vie morne et sans saveur, à pleurer leur perte, à se laisser dépérir, oubliés du monde au sein de quelque villa thaarie. Mais voilà qu'un monde, ils en voyaient un tout nouveau se dévoiler sous leurs yeux, un monde qu'ils n'auraient soupçonné, crédules qu'ils avaient toujours été en la naïveté innocente, presque idiote, de leur archonte. Un monde sous-terrain, un monde d'intrigues, un monde de secrets, de peines enfouies et de vieilles blessures que les félons se lamenteraient bien vite d'avoir rouvertes. On leur redonnait lentement espoir en l'avenir, on les laissait lentement comprendre que leur guerre, loin de s'achever, débutait à peine et qu'ils marcheraient bientôt à la tête de légions entières sur les champs de la victoire. Doucement les sourires revinrent sur les faces lasses et tiraillées, les rires emplirent à nouveau les gorges et les chants enjoués résonnèrent derechef dans la grand'salle. Çà et là on recommençait à nettoyer son armure, on ressortait les pierres à aiguiser, on entendait les tintements du fer sur le fer au-dehors, on revoyait les hommes s'exercer dans les cours, donner spectacle aux dames et suivantes dans un concert d'éclats francs et spontanés, de rodomontades burlesques et de plaisanteries légères. Le cortège mortifère reprenait vie.
- Tes gars m'ont l'air en forme Rico. Réunis dans l'étude du Parrain, les quatre compères révisaient une ultime fois leur stratégie. Ils se préparaient à mettre en marche un processus qu'ils savaient ne pas pouvoir arrêter. Le temps des demi-mesures touchait à sa fin, ils vaincraient aujourd'hui ou seraient anéantis.
- Lor moral es al atimbrat òc. Lors lamas los prusísson e espéran pas-mai que lo senhal ta ne descordurar. (Leur moral est au beau fixe oui. Leurs lames les démangent et ils n'attendent plus que le signal pour en découdre.)
- Alors pas la peine d'les faire lambiner plus longtemps. J'fais pas maison d'charité et vous commencez à m'coûter des ronds.
- Vague, partirem als primalbas ta l'Auròra. Nakòr deuriá pòguer retrapar e desliurar Nautiòme, pauc-que-siaga qualas devesas Arsinoe aurà dreiçadas per son camin. (Soit, nous partirons aux premières lueurs de l'aube pour l'Aurore. Nakor devrait pouvoir retrouver et libérer Altiom, peu importe quelles défenses Arsinoé aura dressées sur son chemin.)
- HAH tu parles! Il assiég'rait Diantra toute entière pour lui sauver les miches à c't'animal s'y fallait! cancornait le rouquin, un sourire jusqu'aux oreilles. J'vais rabattre tous mes surineurs sur la guerre à v'nir, savoir qui on peut compter dans not' camp, d'qui va falloir s'méfier.
- Lo Fermament e lo Rei Ereon son segurs. Deurem provadissament nos virar cap al nòrd ta trobar mai de sostenedor. Sèrramira, lo Reialme de Tgeòrt, se podèm ajudar aquelas tèrras a se reunificar los Regentairistes deuran s'encarar a un blòt solide e tanpauc qualques rebèls isclats. (Le Firmament et le Roy Hereon sont sûrs. Nous devrons probablement nous tourner vers le nord pour trouver plus de soutien. Serramire, le Royaume de Sgarde, si nous pouvons aider ces terres à se réunifier les Régentistes devront faire face à un bloc solide et non plus quelques rebelles isolés.)
- Oui-da, j'commenc'rai à fur'ter dans ces pat'lins-là. Hautval aussi risque de morfler sec autant envoyer que'ques agents sur place.
- De nòvas d'Eidran?
- Bah.. pas grand'chose, toujours après courser Orios et ses larbins. Tu connais l'loustic, que dalle de tout un Cycle et pan! Tout par un coup tu l'retrouves un beau matin à bib'ronner une p'tite liqueur d'banane en plein milieu d'ta gargotte, tout innocemment! J'lui en garde toujours une 'tanche sous l'coude depuis, des moments qu'il radine encore d'nulle part. Prochaine fois qu'il passe s'en j'ter un p'tit j'lui dirai qu't'es d'retour dans la fine équipe, lâcha le vieux filou, taquin au possible, à l'adresse d'Aedis, ça d'vrait lui raviver ses vieilles ardeurs! J'vous réserv'rai une piaule à l'étage pour minater tranquilles heheh. Celle-ci fit une grimace mi-figue, mi-raisin. La semi appréciait le trait d'humour, mais ne se sentait pas à l'aise dans cette assemblée qui discutait des détails bien sérieux.
- Merci de l'attention...
- Domnideus.., souffla Alaric en fixant son camerluche. Nos cal nonremens de nòvas suls mainieralhas soledràsinas, ne serem segurament demesits a recreissar de mainièrs. Ollvar acquiesça du chef. Dòna vescomtessa, vos daissarai lo comandament de la garda en ma desestança, un còp arribats a Naelís. Se podèm pas salvar Nautiòme aviadament es a ieu qu'encombarà d'anar raligar de pilhards a Taar. (Damedieux.. Il nous faut aussi des informations sur les compagnies estréventines, nous en serons sûrement réduits à recruter des mercenaires. Madame la vicomtesse, je vous laisserai le commandement de la garde en mon absence, une fois arrivés à Naelis. Si nous ne pouvons sauver Altiom rapidement c'est à moi qu'il incombera d'aller rallier des troupiers à Thaar.)
- Je ne vais pas douter de votre succès. Tout se passera pour le mieux... J'espère, lâcha Aedis à mi-voix, dans un souffle court.
- Même avec ça on dépass'ra jamais l'demi-millier d'soudards.
- Et Gildebèrt?
- Haha ma foi quand il apprendra qu'tous ses privilèges ont été révoqués en Ydril il aura sûr'ment envie d'v'nir péter du fémur ouais! J'peux toujours l'attendre ici, y passe chopiner à l'occase, lui, grogna le barbu en fronçant ses sourcils bourrus.
- Ma fe tot aquò es per semblar a una armada. Se lo Rei Ereon acepta d'enarmar un òst a nòstres costats e lo Fermament nos afeichar qualques mascs aurem bastantament de pes ta enfluençar lo sòrt de la Penensula. (Ma foi tout cela commence à ressembler à une armée. Si le Roy Hereon accepte de lever un ost à nos côtés et le Firmament nous affecter quelques mages nous aurons suffisamment de poids pour influencer le sort de la Péninsule.)
- Ydril n'est qu'à un pas mes amis!
- Idril es pas qu'a un pas.

Panahos de la septième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
Doucement les cieux abandonnaient leur manteau d'ombres devant l'astre, et le monde sembla sourire aux parangons bafoués. Côte à côte, deux âmes en peine se laissaient baigner dans les premières lumières d'un jour nouveau, laissaient les brises fraîches panser leurs blessures et le clapotis des vagues apaiser leurs tourments. Le regard tourné vers cet ami perdu, par-delà de l'horizon.
- Lo recamparem Isabèla. Per ma vida te lo juri. (Nous le ramènerons Isabelle. Sur ma vie je te le jure.)
- Òc e ta me ne assolidar, veni. Lo daissarai pas una nòva còp m'eissilhar sus aquela iscla e desparésquer. Ai pas-mai dotze ans çaquelà a totjorn tibança a veire en ieu la drolleta de l'epòca... (Oui et pour m'en assurer, je viens. Je ne le laisserai pas une nouvelle fois m'exiler sur cette île et disparaître. Je n'ai plus douze ans même s'il a toujours tendance à voir en moi la petite fille de l'époque...), dit elle déterminée, d'un ton un peu sec, alors que son regard océan était toujours tourné vers les ondes.
- Sublime, hm? glissa en arrivant le Parrain, passant les pattes autour des épaules de ses deux suderons chagrins.
- Dempuèi quora sabes aquel diccion tu? (Depuis quand tu connais ce mot toi?) badina l'un.
- Oh veuillez pardonner mon outrageuse hardiesse monseigneur le vice-archonte, de grâce laissez-moi m'incliner bien bas! le rembarra-t-on. Eh ouais mon belet finis l'vieux pégriot ignare, crois qu'j'ai eu l'temps d'potasser du codex par ici! Pour peu qu'j'sois pas occupé à m'faire roussir l'lard au soleil ou siroter un cruchon d'rhum. Quelques rires et le silence reprit ses droits. Aaah.. par les roustons flamboyants d'Othar ça m'fait mal d'voir Halvdan louper tout ça.
- Ta segur. Aquò serà la mai nauta guèrra de nòstres Reialme, un paradís vertat a sos uèlhs. (Pour sûr. Ce sera la plus grande guerre de notre Royaume, un vrai paradis à ses yeux.)
- Fais-moi plaisir, ouvre deux-trois bides de Régentistes en sa mémoire, acheva-t-il l'air sombre en tapotant l'épaule de son ami. Heureux d't'avoir revue Isa, tu r'viendras prendre un peu d'bon temps à la Muse Ambrée une fois la guerre terminée! T'en auras bien b'soin.
- Ne totes besonharem. (Nous en aurons tous besoin.)
- Hm. Et le condottiere s'en fut.
Les deux cœurs esseulés restèrent encore quelques minutes à contempler les flots, puis comme tout ce qui avait jamais été sur cette terre disparurent dans les eaux.


Kÿrianos de la huitième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
D'or et d'argent, l'Aurore se dressait face à la nuit. Surgissant d'une mer de brume, le monstrueux éperon élevait ses pointes spectrales à l'assaut du firmament, dans une apparition d'outre-monde. Ses tours des glaives, ses fenêtres des yeux, tel un vigile de roche érigé face aux légendes et chimères de l'Olienne. Muet, il observait en contrebas un frêle navire déchirer les limbes nébuleuses dans un silence de mort. À son bord, myriades de silhouettes fantomatiques ondoyaient comme dans une danse mystique, bercées par le roulis hypnotique. Bientôt des murmures et chuchotis vinrent se perdre en échos sur les flancs du géant, lointains comme les voix d'un songe, étouffés comme par la lourdeur de cet air. Mais à l'approche des récifs, les rumeurs se muèrent en clameurs, les clameurs se firent éclats, les éclats des cris et les cris ordres. Les hommes s'éveillaient, et la vision onirique s'évanouit.
- MÈSFI A LA VÒRA!! Aqueles estèls son mai traïdors qu'una putana vairolosa (GAFFE AU BORD!! Ces récifs sont plus traîtres qu'une putain vérolée.), entendait-on grognasser à tout-va.
- La taifa es pa pausadissa capitani (L'équipage est pas tranquille capitaine.), vint grincer tout bas Jerèmias.
- Aaah pels gorgotons tenecantes de Tira qué encara? Los conilhs dins las calas? Las femnas a bòrd? Basta amb aquelas superticions de vielhassa! (Aaah par les nibards pendigolants de Tyra quoi encore? Les lapins dans les cales? Les femmes à bord? La barbe avec ces superstitions de vieillarde!)
- Es pas sonque eles, totòm es nerviós. (C'est pas juste eux, tout le monde est à cran.) Était-ce l'écrasant regard du colosse que l'on se fantasmait, dans cette contrée si loin de chez soi où tout paraissait possible, où les contes et les fabulettes prenaient vie? On avait entendu tant d'histoires au coin du feu, tant d'anciens colporter les mythes des terres d'orient. Quelque chose à l'ombre de cette île mettait mal à l'aise.
- Brueissàs! (Sorciers maléfiques!) Rescondon de negramança.. (Repaire à nigromance..) Nos ronçarà una marrida fachilha! (On nous jettera un mauvais charme!) Es baugesa que de probencar aquesta iscla malasida! (C'est folie que d'approcher cette île maudite!) La crainte ancestrale de l'ésotérique et sa cohorte d'aberrations soufflait comme un vent funeste sur les exilés. Depuis l'Arcanum et les pogroms qui enflammèrent toute la Péninsule, la magie était devenue chose taboue, un art interdit qu'on ne pratiquait plus que pour répandre mille fléaux et calamités parmi les hommes. On s'imaginait déjà les expériences perverses des mages noirs. Leurs étagères gondolées par le poids des âges, submergées de batraciens en bocaux, de fioles fumottantes. Leurs bahuts grinçants lardés de runes profanes et de gravures obscènes, où trônaient maints grimoires reliés en peau de vierges sacrificielles. Les cris inhumains ébranler la vieille forteresse, remontant de ses fondations mêmes. Les horreurs sans nom sommeiller en ses cachots, attendant l'aventurier malencontreux qui lèverait leurs antiques protections arcanes. Certains crachaient de dégoût, d'autres pour éloigner le mauvais œil sans doute. Quelques uns se signaient de la croix pentienne, les mains fébriles et tremblotantes, en bredouillant des mantras confus. Tous fixaient ces tours sans fin, pétrifiés.
- Bota la pòsta de desbarcar! (Mets la planche à débarquer!) héla enfin le brigadier à l'approche d'un petit ponton de bois. Sous les exhortations du capiston, noblaille, piétaille et valetaille se résignèrent à décoincer de leur nef salutaire. Tout un défilé finit par lui emboîter le pas au bas de l'ais, et l'on commença à se passer le feu de torchères en lanternes. Les pauvrets maudissaient encore les lieux à mi-voix, tandis qu'ils quittaient les quais pour s'engager sur la rampiole rocailleuse. L'étrange cortège, sitôt qu'il arriva en vue des sentinelles, se fit alpaguer par l'un des mages qui d'une voix de tonnerre, amplifiée par quelque sorcellerie de son cru, leur intima de ne plus faire un pas. Toujours aussi prompt à se prendre carreaux d'arbalète et autres boules de feu dans la courge, notre bon Alaric s'empressa d'aller au-devant des thaumaturges, enjoignant à ses hommes de ne pas le suivre d'une senestre abaissée, la dextre en évidence et les armes au fourreau.
C'était le moment. Toutes ces heures, toutes ces soirées passées le nez sur ses vélins, à s'esquinter les mirettes dans le secret d'une remise à grain -trop honteux pour avouer sa risible lacune-, à s'entraîner, se corriger, se reprendre, se fustiger de n'être pas foutu d'aligner deux mots sans s'applater. Aujourd'hui tout cela payerait, et son supplice n'aurait pas été vain. Aujourd'hui, Alaric parlerait la langue commune.

- FAITZ MANDÉR L'ARQUIMADJ NAKOR, DÉVOUNS LOU VOY'R DÉ TOUTO URGÉNCÉ, NAOTI- è.. ALTIOMÉ ES ÉN DANGÉR! hurla-t-il à en dégobiller ses poumons. Saisissant tout au moins Nakor et Altiom de son espèce de semi-patois bâtard, l'un des guetteurs détala aussi sec en comprenant la gravité de la situation. Pas tant celle dudit Altiom, au passage, que la sienne s'il tardait à transmettre au vieux bougon d'archimage une nouvelle de son petit fils d'adoption. Un formidable craquement plus tard, la grand'porte s'entrouvrait pour accueillir la foule inquiète qui se massait à ses pieds. Et, invisible dans la nuit, un grand sourire fiérot vint étirer les joues de l'Ydrilote polyglotte.Par-dessus un grand nez aquilin, une paire d'yeux bleus, profonds et scrutateurs, parcouraient un rapport tout droit venu des Hautes-Terres, avides de leurs nouvelles aussi rares qu'attendues. On croyait discerner dans ces yeux, par-delà les reflets chatoyants d'une lampe à suif, quelque chose d'enfoui, de lointain, dans le temps comme dans l'espace. Comme s'ils voyaient encore défiler devant eux les scènes d'une autre vie, d'une époque révolue, comme s'ils étaient à la fois ici et ailleurs, dans des lieux connus d'eux seuls qui ne vivraient plus que dans leur regard. Un instant pensif, Nakor s'en retourna bien vite à l'étude de son rapport. Le passé pouvait attendre.
Filochant à tout berzingue dans les corridors de l'Aurore, avalant escaliers et colimaçons, manquant de renverser quelques érudits noctambules chargés jusqu'au museau de paperasses en tous genres, le jeune mage finit par atteindre la porte du Magistère. Bataillant pour retrouver son souffle, voilà qu'il sentait ses jambes lui flageoler de panique devant l'intimidant seuil. Levant un poing mal assuré, incapable d'arrêter de broger sur son sort et se voyant déjà foudroyé sur place ou changé en porcelet qu'on mettrait de côté pour le repas de demain, il finit par réunir tout son courage et se mit à tarameler la porte comme un forcené. Au sein de l'étude, l'immémorial sorcier se dressa d'un bon d'un seul, envoyant valdinguer sa chaise les quatre fers en l'air!

- Quoi encore? Mais ne peut-on pas avoir la paix une seule minute, même dans les ombres de la nuit dans ce maudit château infernal! fulminait-t-il en ouvrant sa porte à la volée.
- Ma ... Ma ... Ma ..., lui ânonna-t-on sottement dans les esgourdes.
- Hooooooo assez! Parlez franc!
- Des gens de l'archonte d'Ydril vous demandent en ...
- Et vous ne pouviez pas le dire plus tôt espèce d'imbécile décérébré? Sans un mot de plus, empoignant son éternel bâton, chapeau vissé sur la tête et barbe bien accrochée, le maître des lieux décanilla avec une vivacité surnaturelle, laissant sur le carreau le pauvre disciple suffoquant comme une baleine. Sa tignasse ballant de droite et de gauche, l'animal descendait maintenant les escaliers au grand galop! Et loin de ralentir, le voilà qui accélérait! Cavalant plus qu'il ne dévalait, il engloutit les dernières marches en dérapant à moitié, fonça comme un carreau au travers de la grand'salle et embarqué par son élan, s'aboucha dans un fracas retentissant sur le plastron d'un Rico sidéré!
- Oui??????????
Littéralement museau à museau et n'y comprenant décidément goutte, le garde recula de la tête en ouvrant des yeux ronds comme des billes et finit par faire un pas en arrière. Au moins le numéro eut-il le mérite de dérider quelques visages et adoucir quelques angoisses! Reprenant bien vite sa contenance et se rendant compte avec horreur qu'il venait de sauter une étape du sacro-saint protocole, le capitaine posa un genou à terre, main au pommeau, face contre sol. Comme un seul homme, tous les suderons ployèrent à sa suite devant l'atemporel archimage. Alors, la voix tremblante d'émotion, il déclama: Megestre, de part d'Idril e del salvason de la Penensula, deprègui vòstra ajuda! Nautiòme besonha vos! (Magistère, au nom d'Ydril et du salut de la Péninsule, j'implore votre aide! Altiom a besoin de vous!)
- Hoooo par tous les dieux du ciel relevez-vous donc! Je ne suis le maître de personne et le sol est gelé à cette heure tardive! Parlez sans détour Alaric.
- Pòdi.. pòdi pas-gaire mai vos ne díser, Nakòr, avoua-t-il en s'exécutant. Lo baron de Sibrondil, l'Afelian, nos a promés de tot far ta lo tirar de arpas de l'Encambaira ne escambi de la patz, e lo avèm cregut! Mas.. traïdor a sa paraula, lo perjur nos a dralhat coma a dralhat totes sos pretenduts aligats. Sabèm pas-res del sòrt de nòstre arcont. (Je.. je ne puis vous en dire guère plus, Nakor. Le baron de Sybrondil, l'Aphelian, nous a promis de tout faire pour le tirer des griffes de l'Usurpatrice en échange de la paix, et nous l'avons cru! Mais.. traître à sa parole, le parjure nous a berné comme il a berné tous ses prétendus alliés. Nous ne savons rien du sort de notre archonte.) Perplexe, une main sous le menton l'autre sous le coude, le vieux bonhomme se grattouilla la barbe. Entendant sitôt les râles de mort du guetteur -qui se traînait plus qu'il n'arquait- lui arriver derrière ses oreilles, il volta pour rajouter encore à la charge du malheureux: vous allez amener ces gens dans le grand hall, vous les installerez aussi confortablement que possible. Un bon bouillon chaud, des couvertures et du repos! Allez. Alaric vous venez avec moi, nous avons à parler.
- La vescomtessa Aédis e donzèla Isabèla pòdon nos acompanhar? S'acòran tot tant de retrapar nòstre amic. (La vicomtesse Aedis et damoiselle Isabelle peuvent-elles nous accompagner? Elles ont tout autant à cœur de retrouver notre ami.) Acquiesçant du chef, Nakor s'enfila aussi sec dans les coursives endormies du castel, la petite troupe à sa suite.
Partout dans le majestueux vestibule on commençait à s'installer, on prenait place sur les bancs de pierre, enserré d'un bras protecteur, la joue sur une épaule réconfortante, assis en cercles ou allongé sur son coude. On se faisait une raison sur ces bons bougres en qui l'on avait vu maléficiers et démonistes, maintenant qu'ils amenaient d'épaisses couvrantes en laine et autant de bols de soupe au lard fumants pour réchauffer les cœurs et les panses. La camaraderie à la suderonne fit vite le reste et les hôtes se prirent à partager plus qu'un peu de jaffe et des bouts de toile grattante. On commençait à se demander son nom, sa provenance, les raisons de son voyage, à échanger quelques histoires sur ses pénates et des fables de chez soi. On regardait avec curiosité les oreilles pointues de ces gens des forêts, les peaux d'ébène de ces noirauds, comme certains les appelaient. Non seulement mages, mais de toutes races? Diable l'archonte s'était entiché de bien drôles d'alliés! Pourtant certains commençaient à comprendre, par-delà les fautes du passé, l'amertume des vieilles guerres, certains commençaient à voir aujourd'hui, comme il l'avait fait, des frères en ces étrangers.
Plus haut, bien plus haut, ces frêles espoirs de paix s'assombrissaient d'un noir futur. Le Magistère n'avait pas pris la peine de convoquer les Princeps. Les affaires des hommes ne concernaient que les hommes, et les affaires de son infernal fiston ne concernaient que lui! Alaric entama alors son récit. Contant tout ce qu'il y avait à conter, renchérissant de maints détails et force jurons qu'on ne lui connaissait guère, l'ostracisé acheva après de longues minutes sa diatribe sur un "de filhs de putana que se díson filhs de nòbles, totes!", plus craché qu'articulé. Là-dessus, l'archimage ne se sentit plus. Droit comme la justice, il abattit un poing vengeur sur son bureau, plus digne d'un gladiateur zurthan dans la force de l'âge que d'un vieux croulant hexacentenaire, manquant de briser net l'innocent meuble. Son sceptre même, tenu d'une senestre crispée à l'extrême, semblait crépiter de colère!

- Saleté de peste que cette garce de régente! Maudite soit-elle, comme le fut son époux damné! vociféra-t-il tout haut. Un instant coi, il reprit: je ne peux pas prendre part aux affaires de l'état, aussi troublé soit-il, sans preuve supplémentaire, ni réelles et précises informations. Mais ... je vais m'en occuper! Ma guilde vous offre l'hospitalité aussi longtemps que nécessaire afin que vous recouvriez vos forces.
- Grandmercé Nakòr, sabèm pas ne engarçar, una nuèch pas-mai. (Grand merci Nakor, nous ne saurions en abuser, une nuit pas plus.) Contrit, le vice-régent lança une œillade pleine de doutes à ses deux protégées. Il n'aimait pas ça, mais la guerre avait ce don de mettre dans la bouche des hommes des mots qu'ils savaient ne pouvoir que regretter. Megestre, lo Fermament.. lo Fermament entrestarà quora l'ora serà venguda d'ostejar? Vòstres mascs caminaran a nòstres costats? (Magistère, le Firmament.. le Firmament répondra-t-il présent lorsque l'heure sera venue de partir en guerre? Vos mages marcheront-ils à nos côtés?) Les traits du sorcier s'adoucirent alors, il sourit comme un grand-père aurait souri pour expliquer quelque grande leçon à un enfant trop empressé.
- Alaric mon ami, vous savez que je ne reste jamais les bras ballants face aux forces du mal et à la noirceur ... mais comprenez ceci : ma guilde est un édifice colossal soutenu par des pieds d'argile. L'union interraciale, le développement de la magie par-delà les apparences ... tout celà n'est possible que si elle reste extérieure à de tels troubles que les multiples ingérences de la Péninsule. Mes mages, qui ne sont pas à moi, ne partirons jamais en guerre, ni pour quelqu'un, ni contre. Soutenir le peuple, le protéger, oui, se battre pour un parti, non. Je serai moi-même de la partie, oui, mais en mon seul nom et pour moi-même, jamais au nom du Firmament ... il aurait trop à y perdre, désolé mais il faut me croire, tout est bien plus complexe que vous ne pouvez vous l'imaginer.
- Vòstra ajuda sola es ja desestimadoira Nakòr (Votre aide seule est déjà inestimable Nakor), fit le vice-régent, quelque part rassuré de ne pas envoyer plus de jeunes à la mort. Pairatz-nos de s'acomjadar, nos cal profeichar d'aquela corta nuèch avanç lo despart ta Naelís, e la guèrra. (Permettez-nous de prendre congé, il nous faut profiter de cette courte nuit avant le départ pour Naelis, et la guerre.) Quelques saluts respectueux, une moue du papy ronchon qui n'en pouvait décidément plus de ces manières de cour, et tout ce beau monde s'en fut roupiller, serein. Nakor entrait désormais dans la partie. Et rien n'arrêtait un Nakor.

Calimehtarus de la huitième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
Une grosse journée de voyage plus tard, nous retrouvons notre Rico genou ployé et museau à terre, une fois de plus. Flanqué de ses drôles de dames, il saluait bien bas le gardien des Marches, le bouclier de l'Est, comme tant l'appelaient depuis la bataille de Ruven. Le souverain du premier fief et dernier bastion des Hommes!
- Réy' é proutécté'our dé Naélis, fidèlé allié é ami d'Idril, nosa'outré: Alarico dé Luca, capitay'né dé la gardé arcontalé é vicé-rédjén du coumté d'Idril, Aédis Galacé, vicoumtéssé dé la Tarènià ét Isabéllé dé Sistolié, héritièré dé la brantché ay'née dés Sistolié, té salwouns a'ou noum dé nostré arconté! déclama le bellâtre, tout content de son accent à couper à la double-hache de guerre naine.
- Si je ne m'abuse, votre archonte est en bien mauvaise posture. Je me désole de ne rien avoir pu faire... J'ai laissé partir la garnison ydrilote mais je ne sais si ces soldats ont servi pour vous ou contre vous. Racontez moi donc votre périple, Altiom est-il en vie ? La mine grave, l'expatrié dégoisa à nouveau tout son saoul sur son sort et celui de ses compatriotes, se reprenant plusieurs fois sur une voyelle rebelle ou un mot de son parler lui échappant malgré ses efforts acharnés. Enfin il fit mention du périple qu'entreprenait à l'instant même le Magistère du Firmament à travers toute la Péninsule: à l'hé'ouré dé nostré départ dé l'A'ouroré -l'a'oubé poy'gnay't à péy'né-, Nakor n'étay't dédjà plus là. Avouns fay't tout' cé qui étay't én nostré pouvoy'r pour nostré arconté, nous faot pénsér ao futur, é a'oussi doulouré'ou à énvisadjér céla soy't-il, un' futur san' lui. Avouns djuré dé lé sérvir dans la vie coumme dans la mourt, é si né puis lui ouctrouyér soun héritadjé pérdu, n'aouray' dé répos avant dé l'avouy'r véndjé. Réy' Éréon, soullicitouns vostro ay'dé. À cinquanté ou à cinquanté milliérs dé lancés, martchérouns à la mourt dés pardjurés! Sérétz-vous à nos côtés?
- La vengeance... Marcher contre la péninsule à la tête d'une armée qui à l'unisson ne crie qu'un seul et unique mot : "vengeance!", voilà bien mon rêve favori ! Hélas je n'ai pas les moyens de mes ambitions... Si nous voulons sauver votre archonte nous devons nous y prendre plus subtilement. Envoyons un commando le libérer... J'espère seulement qu'il soit encore en vie.
- Si Tyra n'ést pas éncouré vénue réclamér soun âmé, Nakor lé trouvéra souyéz-én sûr. Dé grâcé, counsérvéz vos réssourcés pour d'a'outrés batay'és, lés djours à vénir n'én manquérount pas.
- Vous avez raison, s'il y a bien un homme qui puisse le faire évader, c'est bien Nakor, si tant est qu'il soit vraiment un homme... Bien Alaric, en attendant vous et vos hommes êtes les bienvenus en Naelis. Je n'ai que faire de ce qu'en pensera le nouveau maître d'Ydril, vous êtes hors de sa portée ici. Mais ne vous inquiétez pas, nous n'allons pas chômer en attendant le retour d'Altiom. Laissez-moi vous mettre au clair de la situation... À son tour, le Roy se lança dans les grandes épopées, dans les récits interminables. Dans les rumeurs de choses étranges que l'on avait vues sortir des bois, dans les racontars, les histoires de commères de la place du marché. Des balivernes! Des élucubrations à dormir debout! Et pourtant.. toutes.. plausibles? Toutes différentes, mais avec ce quelque chose d'insaisissable qui les liait, qui leur donnait vie, qui leur faisait prendre corps et racine dans les cœurs craintifs. Les signes d'une époque maudite s'amoncelaient depuis le Voile, comme si quelque chose s'était brisée. Une armée. Les Puysarts, à la frontière? Le souverain ne daigna révéler d'où il tenait pareilles informations, mais sa conviction fit foi, et tous dans la salle du trône sentirent leurs os glacés d'un froid qu'ils ne connaissaient pas. La couronne de Sgarde vacillait sur une tête morte, et si rien n'était fait plus d'un royaume tomberait dans cette guerre.
Ordre fut donné de loger les loyalistes dans les baraquements désaffectés de la garnison ydrilote, que certains vétérans redécouvraient avec nostalgie. Tous profitèrent de l'accalmie pour se décrasser de cet accablant périple qui semblait toucher à sa fin. Ses ablutions terminées, on se délassait comme on le pouvait, étalé de tout son long sur les couches que l'on faisait amener ou le nez dans les cartes, plongé dans une partie de bataille missédoise. La donne était en train de changer, les bannis pouvaient le sentir. Le bruit courait maintenant qu'un archimage se battait en leur nom, affrontait à lui seul les cohortes Régentistes, au cœur même des domaines royaux. Que l'Œil du Sud s'était tourné vers Diantra, qu'il avait percé de son seul regard les intrigues de l'Usurpatrice! Que déjà des légions se soulevaient en ces terres à la seule mention de l'innommable affront qu'on leur avait fait subir, de l'injustice qui les frappait tous! Tout cela était-il possible? Les murmures avaient-ils gonflé les faits, avait-on enflé la réalité pour se redonner plus d'ardeur à guerroyer encore? Qu'importait en fin de compte! On avait quitté l'Ydril seuls et sans but et l'on se découvrait un nouvel allié à chaque étape, tout écho de victoire était bon à prendre.
Les heures passèrent. Qu'ils revinssent des jardins de la citadelle ou du bordel, les suderons se virent conviés à la caserne pour partager le repas de leurs frères naelisiens. Et diable il n'en fallut pas plus dire! Se ruant dans la bâtisse comme des sangliers dans leur bauge, ils s'installèrent sitôt aux tablées, réclamèrent d'entrée leurs triples rations et s'imaginaient déjà des coupes débordant de vinasse et des assiettées pleines jusqu'au plafond! Après deux ennéades à tourner au lard rance et biscuits rassis, les gaillards se sentaient pousser des ailes! Faisant honneur au légendaire savoir-vivre de leur rayonnant pays, ils patientèrent bien une grosse minute avant de se résoudre à cogner des poings en vagissant de grands "MANJAHLA!! MANJAHLA!!" le sourire aux lèvres. Oubliant pour un temps la sacro-sainte bienséance, les dames mêmes se laissèrent aller à réclamer pitance en donnant de la voix! Et toujours aussi friands des pitreries de leurs lointains cousins, les hommes de la garnison se joignirent finalement aux doléances et l'on ripailla tout le soir durant dans les éclats rustauds et les beuglantes avinées!
À bonne distance de ce chambard de fin des temps, nos protagonistes habituels taillaient à nouveau le bout de gras autour d'un monceau de cartes de campagne. Fidèles à elles-mêmes, Aedis et Isabèla écoutaient plus qu'elles ne jabotaient, laissant tout loisir aux deux chefs de guerre de les impressionner par leur impeccable maîtrise de la chose. Militaire. Après s'être chargé de relater la situation globale des Marches, Glenn s'était attaqué aux détails stratégiques. Mobiliser son ost, acheminer ses troupes, quelles routes prendre, quel camp aborder en premier. Et comment faire face à la menace noirelfique. Car c'était-là la question cruciale de cette assemblée, et pendant de longues minutes plus une voix ne se fit entendre dans la salle du conseil. Alors le Roy releva les yeux, le mot fut lâché: s'unir, tous. Et à Tyra nos différends et damnées rancœurs!

- Lés Ci'nq bénissent nostro réncountré, c'ést-là l'idée mêmé qué aviouns évouquée il y a pé'ou avéc lé méné'our dé l'Occhio Basso! Moun Réy', lé counvay'ncray' dé vénir rénfourcér sa céllulé loucalé é méttré soun ourganisaty'oun touto éntièré à vostré sérvicé pour cétté Guérro du Nort! Nous avay't paréy'mént sémblé djudicié'ou dé councéntrér nos éffourts sur lé Séténtrioun: ici poy'nt d'ouppousitioun, dés amis pé'out-ètré mêmé! Altiomé a plusié'ours foy' tray'té avéc lés séy'gné'ours dés Martchés, si lés Dy'é'oux lé vé'oulent arrivérouns én cés térros coumme dés amis, noun dés énvahissé'ours, s'enflamma le capitaine. Reprenant son souffle, il rattaqua de plus belle: avéc l'ay'dé dé quélqués coumpagnies éstrévéntinés é dé vos lédjiouns, pourriouns assémblér un' ost assez vasté pour rénvérsér lé sort d'Ouèsgart! Dévray' ètré én mésuré dé pérsuadér lé Parray'n dé cédér un' pé'ou dé sés réssourcés pour allédjér vos dépénsés.
- C'en est donc décidé ! Il est temps pour nous de jeter nos dés, trop longtemps on nous a tenus à l'écart de cette partie, maintenant c'est terminé.

Elenwënas de la huitième ennéade du mois de Bàrkios automnal de la septième année du onzième cycle.
L'astre mourant pleurait ses larmes d'or sur Naelis. Quatre jours déjà, pas une nouvelle. Le Magistère les aurait forcément contactés, envoyé un message en songe, un signe, une pensée! Alaric avait déjà trop longtemps repoussé l'heure du départ, trop longtemps refusé de faire taire ce fol espoir. L'avenir ne l'attendrait pas.
Baignée dans les lumières du soir au sein d'un des jardins du palais, une femme observait les plaines dorées qui s'étendaient sous ses yeux dans le lointain. Derrière elle la citadelle s'élevait, rassurante, venant entourer de part et d'autre la petite cour dallée de ses bras de pierre. À sa droite un chemin courait droit vers des galeries couvertes où s'attardaient quelques âmes égarées et, plus haut, on apercevait des silhouettes accoudées aux balustrades des loggias. Au centre d'une des arcades à ciel ouvert, ceinturant en carré un parterre verdoyant, se dressait un vieux cornouiller solitaire. Elle laissa son regard se perdre dans son feuillage chenu, caressé par la brise d'automne, transpercé de rais d'ambre. Tandis que les hommes s'en allaient vers l'est, elle restait ici. Une fille, sa fille peut-être, s'approcha, muette devant la majesté du spectacle que les cieux leur offraient. Bientôt le soleil acheva son déclin, et tout se fit gris dans la petite cour.

- Es Nautiòme va s'en tornar ta nosautres? Es.. es va víver? (Est-ce qu'Altiom va revenir pour nous? Est-ce qu'il.. est-ce qu'il va vivre?) questionna l'enfant en levant ses yeux azur. Son aînée lui sourit tendrement.
- Ven (Viens.), fit-elle en la prenant par la main. Elle l'emmena à quelques pas, devant une statue de grès. Sous la robe, la guimpe et le voile, une femme à l'air triste les toisait de son regard de pierre. Une main sur le cœur, elle offrait de l'autre son Aile.
- Preguem Neerà. (Prions Néera.) Toutes deux s'agenouillèrent pour implorer la déesse dans le silence. De longues minutes passèrent ainsi sous les branches des grands saules. Rien ne vint déranger ce moment. Le vent même s'était tu. Alors, l'une après l'autre, tombèrent à leurs pieds une feuille morte et la baie d'un petit arbuste. Rouvrant les yeux, elle murmura à la fillette: una fuèlha mòrta e un fruch naissent. La Divessa Maire nos envía un cimbèl de renovèl. Nautiòme s'en tornarà, e tot va cambiar. (Une feuille morte et un fruit naissant. La Déesse Mère nous envoie un signe de renouveau. Altiom reviendra, et tout va changer.) Et à ces simples mots, un sourire plein d'espérance éclaira le visage de l'enfant.
Aux portes de la cité, toute une colonne d'hommes en armes s'éloignait lentement vers l'orient, montés sur autant de destriers. Leur capitaine, à terre, observait les dernières lueurs du jour à l'horizon. Résigné, il salua une dernière fois ses deux compagnes d'infortune venues faire leurs adieux. Une révérence respectueuse devant sa vicomtesse, une autre, qui ne venait pas, pour la Sirène. Incapable de plus longtemps se restreindre, de faire taire une fois encore son cœur face aux convenances, il enserra sa protégée de toutes les forces de son corps, yeux clos, traits figés. Isabèla lui baisa la joue, elle ne voulait pas le voir partir lui aussi. Brisant l'étreinte, sans un mot, il se retourna, enfourcha sa monture et s'en fut à la tête de la troupe. Alors, sans même l'accord de son protecteur, la Sirène lança une cape sur ses frêles épaules, rabattant son capuchon avant de voler le cheval d'un des hommes, en train de se soulager contre un mur. Aujourd'hui personne ne l'abandonnerait.




Dernière édition par Altiom d'Ydril le Lun 6 Nov 2017 - 20:27, édité 5 fois (Raison : EAURTEAUGRAF + corrections + liens zic morts)
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MessageSujet: Re: L'odyssée des princes déchus [sujet à edits]   Lun 23 Mar 2015 - 5:05

Calimehtarus de la deuxième ennéade du mois de Karfïas hivernal de la huitième année du onzième cycle.
Une fois de plus la team moquette s'envole vers d'autres cieuuuuuuuux! (Ting!) Filant telle une comète flamboyante au travers de la cataclysmique déflagration, louvoyant sans un accroc, sans une fraction de seconde d'hésitation entre les monstrueux rocs de trois tonnes choyant sur les courtines et les barbacanes en contrebas, la carpette de l'archimage déchirait l'empyrée d'une traînée enflammée, embarquant nuages de poussière et myriades de débris dans sa folle course! Tout bonnement médusés, les gardes en faction sur les chemins de ronde -quand ils n'étaient pas occupés à esquiver les bouts de fort broyant leurs petits camarades à l'entour- ouvraient de grandes gueules béantes devant le spectacle de la dantesque évasion! On avait arraché ses petits-fils au plus grand sorcier du Cycle? Au héros d'innombrables contes séculaires? À cette véritable légende vivante, connue et révérée de la Péninsule jusqu'aux confins du monde? À cette terreur chimérique que tous disaient maintenant démon de fin des âges, mangeur d'enfants et fornicateur de cadavres? ET BIEN SOIT! LA VOILÀ QUI S'EN ÉTAIT VENUE FAIRE JUSTICE ET ARRACHER TOUT UN PAN DE LA VALLIANCE! Du haut de la Harley Tapidsol, nos lascars sentant la pisse ne se sentaient plus pisser, vagissant insanité sur insanité à la face de tout ce que la citadelle comptait de soudards!
- QU'ELLE R'TOURNE TORCHER SON ROI-CHIARD L'ARSINOÉ!! ET SI ELLE LE VEUT SON FOUTREDIEU D'HOMMAGE, C'EST ELLE QUI M'LE DONNERA L'BAISER D'VASSALITÉ -désapant alors ses braies à moitié carbonisées, le drille fit grâce à tout Diantra de la vue de son archontal fessard- SUUUUUR MOOOON CUUUUUUUUUUUUUUUUUUL!!! HAHAHAHAHAAAAAA!! À ces mots l'Ethernois se sentit de compléter l'image par un petit exemple hautement symbolique de son cru, et conchia littéralement la première ville des hommes, prouvant si besoin était qu'il n'avait rien perdu de sa proverbiale propension aux diarrhées, verbales comme plus traditionnelles.
- VOS RACES LES CHAUVES!!! acheva-t-il tout de même par souci du travail bien fait.
(Réplique Dandy) Prostrée le plus loin possible d'un quelconque bord, les genoux au menton et les bras enroulés tout autour, crispés à s'en faire un claquage, la rouquine de service quant à elle se contentait de fermer bien fort les yeux et oublier qu'elle filait à une vitesse proprement ahurissante dans les cieux de Miradelphia. Accompagnée des plus grands foldingos du Royaume. À plusieurs dizaines de pieds du sol. Sur un tapis.
- Bande d'imbéciles heureux allez-vous donc vous taire! Vous faites les fanfarons parce qu'un archimage éternel est venu vous secourir au fond de la douve d'aisance dans laquelle on vous a jetés! Alors plutôt que de me fatiguer les oreilles, taisez-vous et réfléchissez un peu au sens de votre vie, cela me changera! commença à rouspéter leur chauffeur, la barbe hirsute sous les incessantes rafales mais son sempiternel chapeau pointu droit comme au premier jour!
- HAH! J'le connais le sens de nos vies: DROIT DANS LE CON DE LA RÉGEEEEEEEEENTE BAHAHAHAHAHA!! brailla en retour cet arsouille de suderon, complètement intenable! Abandonnant bien vite une bataille qu'il savait perdue d'avance, Nakor repartit grognonner dans son coin.
- Oh merde comment z'avez fait ça, comment vous volez, vous pouvez m'apprendre? Et le tapis! J'veux le même, ça s'achète où? s'enflamma tout soudain Ninis, pire qu'un gosse!
- Ouiiiiiii bien sûr que je peux t'apprendre, j'ai commencé à maîtriser ce sort quand j'avais quatre cent cinquante ans ... si tu t'y mets maintenant on devrait pouvoir y arriver dans ce laps de temps-là!
- Bon bah puisque c'est comme ça j'retourne chier sur les gens! grogna-t-il les yeux fous, en tirant une monstrueuse langue et en adressant de grands gestes obscènes à tout l'auditoire. Heureux d'avoir au moins rabattu un caquet sur trois, le vieux bougon s'en retourna à sa conduite et ne pipa plus mot du reste du voyage. La capitale s'effaçait déjà au loin. Subjugués par la fatigue et un panorama qui resterait à jamais gravé dans leur mémoire, les évadés le rejoignirent finalement dans un silence plus que bienvenu.
- Bordel j'espère qu'y a d'la donzelle où tu nous emmènes papy! Soit, presque.

Calimehtarus de la deuxième ennéade du mois de Karfïas hivernal de la huitième année du onzième cycle.
Une demi-journée passa sur le monde avant que les fières tours d'Oëstkjǫrd ne se dressent à l'horizon, déjà parées de leur robe de sang. Feignant de roupiller comme un goret -bruitages inclus-, Altiom se sentait lentement envahir d'une atroce angoisse. Qu'était-il advenu de l'Ydril? Qu'était-il advenu de son combat, de ceux qui l'avaient soutenu depuis tant d'années? De ceux qu'il aimait. Quelque chose en lui était mort depuis cette nuit rouge. Depuis ces faces sans vie, éclatées d'un coup de masse, enfoncées d'un talon d'acier, ces orbites mortes, ces regards fous, crevés, ces crânes broyés, ces corps agonisants qui vous tendaient un bras à demi amputé en râlant toute leur panique, toute leur terreur à travers une mâchoire arrachée, pendouillant pitoyablement dans le vide, crachotant leurs derniers soupirs sanguinolents, vomissant leurs derniers sanglots par ce vestige de bouche, ce trou gargouillant d'écume poisseuse. Depuis ces hommes et ces femmes mutilés au-delà de toute raison, ces carcasses démantibulées, ces tas de viande suintant d'humeurs qu'on avait appelés capitaine, soldat, ami. Frère. Du plus vieux briscard, tête fendue jusqu'au nez, lame encastrée dans la cervelle, à la plus jeune camériste clouée au mur de plus de traits qu'elle n'aurait vu d'étés. Traîné dans les couloirs inondés de mort aux côtés de son duc, dans un océan carmin, un corridor hérissé de pointes, de piques, de pieux, de choses irréelles, de visions d'horreur que l'esprit ne pouvait croire vraies, dans les hurlements, les pleurs, les plaintes inhumaines, les rires de bêtes avides, dans les clameurs chthoniennes, les échos d'un autre monde, dans un enfer aux relents ferreux, il avait basculé dans la nuit, senti son âme sombrer, happée vers les profondeurs, il avait senti quelque chose en lui s'abîmer dans le gouffre béant qui s'ouvrait sous ses pieds, quelque chose en lui mourir. Et d'autres, terriblement noires, en prendre la place.Point trop n'en faut cependant, et le pauvret aurait tout loisir de baliser sec plus tard! Tiré de ses visions cauchemardesques par une brève secousse, il leva le museau pour apercevoir les jardins de la forteresse s'étendre sous ses yeux. Se faufilant entre les arbres et arcades, la tenture volante eut tôt fait de se gancher au-dessus d'un herbularius. Mais alors que la petite bande s'apprêtait à bondir au sol, des chuchotis attirèrent leurs regards dans la pénombre. Deux silhouettes, dans un coin, à l'abri des arbustes. L'une d'elle semblait familière au nobliau. Ce port altier de grand seigneur, cette allure guerrière de héros du Haut Septentrion, cette carrure qu'on ne savait pouvoir être forgée que par les armes!
- Eh c's'rait pas Glenn en train d'batifoler a'c d'la mistonne là-bas? Quoique les calebasses de ladite mistonne laissassent à désirer. Bah elle a pas été gâtée par les Cinq dites.. Et qu'à sa lacune vienne s'ajouter des épaules de bûcheron des Wandres? 'Tendez.. mais c'est qu'il tape carrément dans du bonhomme le bougre! Je vooiiis, c'est donc comme ça qu'les nordiques expriment leur p'tit côté féminin, lutinait l'animal, les babines retroussées dans grand un sourire gouailleur. Par tous les dieux mais que faisait donc le seigneur Hereon? Quelle idylle interdite naissait dans le secret de ces vergers? Quelle odieuse tromperie s'ourdissait en ces lieux, dérobée à la vue de la reine? Dans quelles cochoncetés allaient maintenant se lancer le souverain et son maître-espion? Allaient-ils trouver quelque nouvel usage aux légumes des potagers?
(Réplique Dandy)
- Houuuuuu si vous continuez comme ça, vous allez vous en prendre une chacun! se mit à pétarader l'ancêtre, sentant la colère lui monter aux naseaux! Et la voyant retomber aussi vite, lança un regard entendu à ses comparses avant de les rejoindre en gloussant: remarque, chacun fait ce que bon lui semble. Et ni une ni deux, il amena la carpette devant le nez du roy dans une embardée à lui défriser les poils de narine! Tirant une tronche qu'on réservait habituellement aux apparitions divines, le seigneur de céans ouvrit bien grands ses lampions en observant le véritable débarquement de troupes de choc qui s'opérait en ses murs. Repérant sitôt l'inimitable chapeau pointu qui culminait au-dessus de tous ces drôles de zigues, il fit signe à son maître-espion -dérangé en pleine discussion tout ce qu'il y avait de plus professionnelle- de rengainer.- Merci Nakor. Avec vous je me sens vraiment en sécurité dans mon propre château..., lâcha-t-il ironique au possible. C'est dommage vous m'auriez prévenu j'aurais installé une piste d'atterrissage.
- Hooo nul besoin de vous donner cette peine, je peux atterrir sur la moindre petite parcelle de terre sans encombre, lui répondit-on, les yeux rieurs. Ha mais ... j'allais oublier la raison de ma venue, quand je commence à parler de tapis volant, je peux divaguer pendant des heures ... voici Altiom d'Ydril.
- Aaaah ça, y a d'quoi.. Je m'souviens, y a d'ça quelques années, entama le suderon en s'approchant, l'air captivé, réunissant déjà tous les signes annonciateurs d'une de ces divagations abracadabrantesques dont il avait le secret, de la petite étincelle dans les pupilles à l'envolée pleine de passion brûlante, j'avais fait importer tout un ballot d'tentures zurthanes dans l'castel, à Ydril, mais z'auriez vu ça, d'vraies œuvres d'art! Ahlala un savoir-faire, une précision! Et puis toute une symbolique, toute une histoire qui s'raconte d'un motif à l'aut- eeh.. Avec force froncements des sourcils, la vieille barbe lui fit comprendre qu'il n'était pas spécialement l'heure de causer broderies. Ehm, oui, oui oui, voici donc Aarnis d'Ack, le Chevalier à l’Étron d'Airain, Grand Flatuleur Nelenite, Messer-les-Fesses, noble déchu, pirate, nervi, baroudeur et pensionnaire habitué des geôles de la Valliance! Le luron bigarré, là, faisait-il en tendant le pouce derrière lui, c'est notre arl'quin pyromancien d'service, au verbe aussi coloré qu'ses frusques: l'inimitable Dandelo! Ainsi qu'sa charmante et délicate compagne, Neïra, mercenaire à ses heures. Une belle malemaisnie qu'on vous a rameutée en somme! Bien. Maint'nant qu'les présentations sont faites: HAHAHAHA PAR L'SAINT-CON DÉGOULINANT D'LA DAME DES MERS GLENN C'QUE C'EST BON D'REVOIR TA VIEILLE TROGNE DE NORDIQUE!!
- Bon sang Altiom, vous êtes en vie ! Nous avons beaucoup de choses à nous dire, suivez moi et... Tordant tout soudain du tarin alors que l'autre animal arrivait pour lui faire une grande accolade fraternelle, le roy ajouta in extremis: non attendez vous allez plutôt prendre un bain, tous.
- Ma foi.. exact, la subtilité des fragrances diantraises est à réserver aux nez aguerris! badina en retour l'Ydrilote, baissant les bras.
Sur conseil royal, la petite coterie s'engouffra dans les entrailles d'Oëstkjǫrd, une armée de caméristes bientôt à leurs trousses pour pallier le moindre désagrément. Quelques menaces de mort plus tard, la rouquine faisait grâce de sa larbinaille aux autres hôtes. On se débourba alors copieusement, à grande eau, en frottant vigoureusement au savon à l'huile et en s'y reprenant bien par trois fois même pour les plus récalcitrants! Et quand l'insoutenable relent de pisse et de chiasse qui collait à la peau de certains depuis bientôt une demi-année finit par disparaître, on put enfin enfiler plus seyant que ses vieilles guenilles bonnes à foutre au feu. Avec un petit pincement au cœur, Altiom regarda l'un des valets au bord de la nausée embarquer ses frippes. Ces mêmes frippes qu'il avait portées en s'échappant de la Valliance, portées en manquant de se faire taillader le lard par ses matons, portées en traversant les flammes dévorantes du bouffon incendiaire, en croupissant des mois durant dans sa fange, en se voyant dépérir à vue d’œil, en se résignant à abandonner tout espoir, toute volonté de se battre, en rédigeant ses Mémoires d'une plume tremblante, en se faisant emporter à travers tout Diantra jusque dans cette basse-fosse lugubre, en scellant avec son duc le destin de sa terre, en devisant une dernière fois avec ses amis, Nakor, Celindel, Nimmio, en se ruant hors de Notre Dame de Deina après la conflagration des vassaux du royaume devant l'ignominie de la Mère Régente. Portées en se recueillant sur la sépulture d'Aetius. Il se rappelait avoir été triste en ce jour lointain, avoir senti un peu de son monde s'en aller avec lui. Jamais il n'aurait imaginé que cette perte n'était que la première d'une effroyable lignée. Comment en étaient-ils tous arrivés là.
Décrotté, rasé, paré d'un surcot de lin noir à galons d'argent, aux accents plus nordiques que ses usuelles chemises ydriaines, l'évadé pouvait définitivement mettre derrière lui l'épisode des cachots. Quittant la chambrette, il n'eut pas fait trois pas qu'un nouveau zouave vint l'alpaguer d'une grande beuglante depuis l'autre bout du couloir.

- VOIS-TU MOI LE NOT' COUILLON D’IDÉALISTE QUI R'VIENT D'ENT' LES MORTS!! Le drille aurait reconnu ce ton bourru de Sigolsheimois mal dégrossi entre mille.
- PAHAHAHA MA PAROLE! T'ont nourri à la mâch'moure ces engeances d'chiabrena? fit un autre arrivant au détour du corridor. Va falloir qu'on ripaille correc' pour t'remplir ces joues d'déterré! Ollvar et Gildebert, ce vieux loup de mer de Gildebert! Ils avaient continué la lutte en son absence! Rendu muet par l'émotion, Altiom ouvrit grand les bras. Passées les embrassades viriles, la camaraderie à la suderonne reprit bien vite le dessus et notre loustic retrouva sa verve proverbiale. Jaspinant comme un trio de vieilles du village, les gaillards se contèrent tout de leurs périples. Comment les premières heures de la chute du Royaume s'étaient déroulées, comment l'Hostel Royal s'était vu souillé du sang de ses résidents et des pires bassesses qu'aurait connues la capitale, comment Nakor lui-même était venu tirer tout ce beau monde des griffes de l'Usurpatrice, comment il avait vaincu en duel son magelet de salon, Anséric le déchu. Comment l'Anoszia avait trahi l'Ydril, comment l'Aphélian s'était jeté sur sa carcasse malade, comment Alaric avait bourlingué de par toute l'Olienne, comment il avait à lui seul rallié de quoi lever une armée aux couleurs des loyalistes, comment il était parti quérir des mercenaires levantins pour gonfler encore leurs rangs. Comment le rouquin s'était dépatouillé pour recentrer en un temps record l'Œil du Sud sur cette guerre larvée, comment ses agents s'étaient implantés de-ci de-là pour lui dresser une mosaïque plus limpide chaque ennéade passant de la situation. Comment Gilou lui était tombé dessus en pleins préparatifs à Nelen, comment il avait convaincu son équipage -pas peu fier de son discours larmoyant- de voguer vers un horizon de mort aux côtés de tous ces fanatiques. Comment ils avaient gagné Naelis et pinté jusqu'à ne plus retrouver le chemin de la citadelle, des jours durant, en attendant de pouvoir enfin partir au combat. Tout cela était bel et bon, mais avant la guerre l'Ydrilote voulait profiter encore un peu de la paix, et délaissant ses compagnons pour un temps, il prit la direction des appartements de sa petite Bulle. Forçant l'allure à mesure qu'il approchait des chambrées, tremblant d'émotion, il tomba sur la vicomtesse qui filait rejoindre la prochaine réunion. Déjà tout chamboulé par ce retour si brutal à la vie après une éternité d'abandon, par ces faces lumineuses, ces visages si chers à son cœur qu'il retrouvait à chaque tournant, ces rires et ces conversations enjouées qui surchargeaient ses sens faméliques, ce bonheur presque douloureux qui le submergeait tout entier, il perdit un instant le cours de ses pensées. La semi-elfe ouvrit de grands yeux surpris : elle avait certes entendu quelques rumeurs dans les couloirs, depuis quelques quarts d'heure maintenant, mais elle n'y avait guère prêté attention. Ça n'était pas la première fois que... Mais il était là, en face d'elle. Elle monta ses mains à sa bouche, des larmes perlant au coin de ses yeux humides. Son cœur rata un battement, et elle aurait commencé à s'asphyxier si Altiom n'avait pas ouvert la bouche, la libérant de la boule qui venait de se former tout à coup dans son ventre.
- Aedis.. j'suis.. si heureux d'te r'voir, laissa-t-il échapper, la voix brisée. Il se sentait si reconnaissant, sans même savoir envers qui ni quoi, de les retrouver ainsi tous sains et saufs! Alors sans prévenir, sans réfléchir, lui-même surpris par son geste, il enlaça la semi de tout son corps. De longues secondes passant, ses esprits lui revinrent lentement, et avec eux son éternel sourire taquin: et j'dis pas ça parce que t'es la première femme que j'serre dans mes bras d'puis deux bons mois.. mais un peu quand même. Aedis pouffa, luttant néanmoins contre l'émotion qui l'enserrait.
- Tu m'as manqué... Je suis tellement heureuse de te revoir ! Tellement soulagée aussi... L'espiègle se résolut enfin à relâcher l'étreinte pour rejoindre sa protégée. La bâtarde hésita l'espace d'une seconde, et décida de continuer sur la lancée d'Altiom. Elle voulait qu'il sache qu'elle serait toujours là, même dans les pires moments, mais ne savait pas trop comment le lui dire... Subtilement. Elle lui lança alors un clin d’œil, et reprit : Si jamais tu as besoin de plus que de serrer une femme entre tes bras, mes appartements sont par là-bas. Elle désigna d'un vague signe du bras la direction dont elle venait, avant de se tourner à nouveau vers Altiom. Un sourire qu'il voulait mutin, mais qui sembla presque triste, étira un instant ses lèvres. Après un pas ou deux, il eut quelques derniers mots: merci d'être encore là. Et s'en fut.
Perdu comme un enfant qu'on tirait d'un mauvais songe, l'archonte ne savait que faire de toutes ces sensations. Il se retrouvait tétanisé devant la porte d'Isabèla, paniqué à la simple idée de lui parler. Lui qui avait promis de la préserver des maux de ce monde, lui qui l'avait jadis exilée loin de sa terre pour l'occulter aux yeux de ceux qui la rêvaient morte, lui qui l'avait privée du peu d'innocence et d'enfance qu'elle aurait pu espérer avoir. Lui qui avait une nouvelle fois failli à sa tâche. Une nouvelle fois condamné la jeune femme à subir les pires tourments pour la faute d'un autre. Non. Cette fois il serait là pour les affronter à ses côtés. Il entra.
Son odeur, elle était partout. Ses parures, ses pierreries, ce petit collier de perles blanches, encore dans sa boîte à bijoux, sur sa coiffeuse. L'une de ses robes, étalée sur sa couche. L'Ydrilote vint s'asseoir à son bord, passant la main sur le doux tissu. Tout son monde était là, sauf elle. Mais coupant court aux intenses réminiscences, un messager vint convoquer l'éperdu à l'imminente assemblée qui prendrait place dans la salle du conseil. À sa demande, le valeton répondit qu'on avait vu partir la belle à la suite d'Alaric, pour l'orient. Alors il s'en fut, et le nobliau mélancolique à sa suite.
Arrivant parmi les derniers conviés, au sein d'une véritable marée humaine de notables, stratèges et capitaines de tous corps, il prit place autour de l'imposante tablée. Ceinturant foultitudes de cartes de campagne, mises à jour avec les plus récents renseignements glanés par l'Œil, les espies et les guetteurs de Naelis, on comptait présents à cette ultime réunion le Roy Glenn Ier, le Magistère Nakor, Altiom d'Ydril, Aedis Galace, Aarnis d'Ack, Ollvar fils d'Oleg, Gildebert Macherat et bien d'autres hauts responsables encore. Ce devrait être la mise au point finale avant que l'incoercible processus ne s'enclenche. Une fébrilité palpable agitait toute la pièce, toute la forteresse même! Partout cela fourmillait, cela grouillait, cela transbardait parchemins, matériel et litrons de Carruw -l'archimage et l'archonte soutenant qu'on "ne saurait parlementer le gosier sec"- en tous sens. Désormais que l'on avait pu réunir la fine équipe au grand complet, on statuerait une toute dernière fois avant d'amorcer les premières opérations de cette guerre du Nord. Cette nuit de paix serait la dernière que connaîtrait le jeune royaume avant d'entrer dans la cour des grands.
Et quelle nuit ce serait! Pas un instant de répit, pas un moment de quiétude en cet épicentre des choses à venir! On tergiversait, on pinaillait sur chaque petit détail, on braillait, on cognait du poing, on fixait les figurines de bois comme si l'on espérait les voir nous révéler quelque secret, quelque connexion passée inaperçue, puis de dépit on revenait ergoter sur un point déjà décidé depuis des lustres. On prévoyait ses mouvements, on envisageait ceux de l'adversaire, on mettait sur pied des contre-manœuvres spécifiques à chaque situation, on essayait de délimiter la zone d'influence de l'ost drow, tracer ses routes d'approvisionnement et pointer du doigt les meilleurs sites d'embuscade. On organisait les éventuelles retraites générales, soutenues par le réseau de fortins et tourelles quadrillant le pays oësgardien, on se préparait à une campagne éclair comme à une guerre d'attrition, on comptait avec comme sans l'aide des locaux, de Serramire, d'Alonna, de la coalition Régentiste menée par de Clairssac même! Et surtout l'on estimait les pertes, plus silencieux dès lors, comme si déjà l'on faisait le deuil de tous ces frères qui ne reviendraient pas.
Puis les heures passant, les plans furent échafaudés, les ordres donnés, le consensus atteint et les Carruw, comme l'endroit, lentement vidés. Chaque hôte fut alors conduit à ses appartements respectifs, quoiqu'on ne trouvât nulle trace de l'archonte avant les premières lueurs du jour. Et, entre deux commérages de caméristes, il se murmura dans les coursives que l'on avait découvert ce matin un surcot de lin noir à galons d'argent au pied du lit de la vicomtesse.


Panahos de la deuxième ennéade du mois de Karfïas hivernal de la huitième année du onzième cycle.
Loin du chambardement qui ébranlait encore la citadelle en cette matinée, trois vieux amis prenaient un verre dans une gargotte quasi déserte. Vin rouge, abricotine et rousse du Brissalion. Chacun sirotait tranquillement son godet en y allant de sa petite anecdote sur leurs expéditions conjointes du bout du monde. On se remémorait ces drôles de mirages chantants dans les déserts de Nisétia. Ce combat d'anthologie au cœur des Hautes Terres contre un monstrueux frakar balafré. Ce blizzard implacable qui quatre jours durant avait soufflé sur les cimes gelées, clouant les compères dans une caverne empestant le bearog, que l'antique sorcier avait passés à raconter de vieilles légendes de son temps autour d'un petit feu de camp ésotérique. Ces impayables pitreries de nos deux arsouilles, qui à chaque passage dans une nouvelle cité naine trouvaient immanquablement moyen d'aller rouler sous les tables avant le coucher du soleil! "Il faut bien goûter les spécialités locales", faisaient-ils tout penauds au réveil, avec la douloureuse impression d'avoir un Elda prêt à exploser dans le crâne, sous le déluge de sermonnades furibardes du papy! Puis petit à petit, à regret, le luron bariolé se fit plus taciturne. L'heure était venue.
(Réplique Dandy)
- Promets-moi de prendre soin de toi d'accord?
(Réplique Dandy)
- T'as plutôt intérêt d'ramener tes cuissots fissa sitôt qu't'entendras causer d'ma victoire en Ydril vieux merlu, baratina l'archonte pour cacher son amertume, avant de lui faire l'accolade.
(Réplique Dandy) Alors on le vit passer le seuil de la petite auberge, et disparaître dans la foule. Une fois de plus.
- Promets-moi encore plus fort de prendre soin de toi et d'arrêter un peu de tout faire pour te mettre aussi souvent que moi dans la panade! Le nobliau eut un bref soupir.
- M'semble bien qu'on est aussi irrécupérables l'un qu'l'autre, papy. Avec un sourire: mais j'te promets au moins d'essayer de n'pas r'fuser l'hommage au roy d'vant toute la noblesse péninsulaire, la prochaine fois. Dans un petit ricanement affectif, le mage éternel pinça la joue de son diable de galapiat. Puis il se fendit d'un "au revoir" empreint de tristesse, et quitta les lieux à son tour. Altiom fixa quelques minutes encore l'embrasure de la porte, assis au comptoir, pinte à la main, se demandant combien de mois, combien d'années avant de revoir l'un ou l'autre. Sifflant ce qui lui restait de rousse, il abandonna finalement l'endroit.
¤Fin de la zic¤
Quelques heures plus tard, l'héritier d'Ydril franchissait la porte d'orient. Les au revoir avaient été brefs, il serait vite de retour, il ne voulait plus perdre de temps. Trop d'années il avait erré dans ce monde, trop d'années il avait folâtré insouciamment, trop d'années il avait refusé d'accepter l'évidence, la déchirante vérité qui s'étalait nue sous ses yeux. Mais depuis il avait trop vu, trop vécu, trop enduré pour détourner le regard, pour oublier, pour se mentir. Aujourd'hui il savait. Il ne sauverait les hommes des guerres que par la guerre, il ne leur octroierait la paix que par la violence, la sérénité que par le tourment, la vie que par la mort. Tout bardé de plates, juché sur un palefroi des écuries royales, il menait la dizaine de gardes archontaux encore présents vers les cités levantines, Aarnis à ses côtés. Ses derniers mots avaient été pour Glenn: douze lances vous quittent, trois cents vous reviendront.

Arkuisa de la troisième ennéade du mois de Karfïas hivernal de la huitième année du onzième cycle.
Thaar! La sublime Thaar. Cœur du Levant, soleil rayonnant d'une terre aux mille couleurs, aux mille saveurs, d'un pays de mystères et de rêves, d'exotisme et d'exubérance, d'une vision lointaine que l'on se fantasmait par-delà les monts, les mers, les mirages. Car derrière la flamboyante perle d'Estrévent se cachaient aussi les ruelles hideuses, les marcantiers véreux en combine avec le troupier du coin de la rue, les coupe-jarret aux surins dégoulinants, les entrepôts puants pleins à craquer d'esclaves, les orphelines de treize ans à peine qu'on faisait tapiner devant fumeries et lupanars, tous ces miasmes purulents sur lesquels s'était construite la Cité des Princes et leurs richesses démesurées. Un vieux relent nauséabond que les effluves d'épices, la brise marine et le parfum des bruyères hivernales ne suffisaient à masquer.
La petite expédition déambulait à l'aventure dans les avenues et venelles, cherchant au petit bonheur la chance, d'abord sans trop savoir ni où commencer ni quoi demander. Un Ydrilote et son accent chantant passaient vite inaperçu dans ces bazars cosmopolites. Cinquante farouches bestiaux engoncés de l'armet aux solerets, beaucoup moins. Bien vite on apprit qu'une drôle de smala s'était présentée à la porte nord, déboulant de nulle part, il y avait de cela houuu! un bon mois. On refusa poliment d'acheter trois livres de poiscaille à la vieille marchande en échange du renseignement, pour continuer son chemin en se faisant copieusement abreuver d'euruprôktos!! pour le moins cryptiques. Remontant laborieusement la piste, entre les rencards d'un maquignon reniflant plus fort que ses bêtes et les tuyaux beuglés depuis l'autre bout de l'échoppe par un bouclardier éprouvant manifestement quelques difficultés à saisir le concept de la filoche discrète, la douzaine de gaillards voyait l'enquête toucher à son terme. Une demi-journée passée à crapahuter de par tout Thaar en long, en large et en travers, et les voilà qui tombaient finalement sur trois grands malabars, aux armures ouvragées typiques de leurs patelins, occupés à tenir le siège d'un bordel des plus fastueux. Ameutant le badaud, invectivant la foule de leurs voix de stentors, implorant la bonne plèbe de leur prêter main forte, de leur venir en aide dans cette noble quête qu'était la leur!

- Eh bah.. garde archontale ou pas, on laisse croupir mes hommes un mois dans c'bourbier et les v'là qui s'foutent sur la tronche avec les marlous comme l'premier mercos v'nu, lâcha le suderon dépité. S'approchant de l'algarade, les loustics tendirent l'oreille par-dessus la clameur publique pour se mettre au fait de la situation.
- Mis tlois ci tlop sayyid! piaulait le gérant de la maison de passe.
- Nous té pay'érouns triplé si c'ést-là ta coundity'on, ladré! lui rétorquait-on d'un ton mi-impérieux mi-dédaigneux.
- Li rigles avant l'algent. Ci un pal un, pas li tlois en mîme temps!
- Allouns boun ést-cé un' bourdél ou un' palacé qué tu nous tiéns-là?
- Sayyid ti plends la passe ou ti té casses, conclut le Thaari, mauvais.
- La cacibralha vòl pas-ges ausir rason mos bons! (Le maraud ne veut point entendre raison mes bons!) clabauda le harangueur en se tournant vers ses comparses en rut.
- Balha-li lo calossal! (Donnons-lui la bastonnade!)
- TABÒ!! TABÒ!! (HARO!! HARO!!)
- HA! Que taste auque del planièr de nòstras lamas! (HA! Qu'il tâte donc du plat de nos lames!) Attirée par le tapage, voilà qu'une poignée d'hommes d'armes venait se joindre à la sauterie!
- Oh mais noooon, juste quand ça d'venait marrant! se lamenta l'archonte en bourrinant la piétaille pour atteindre ses compatriotes. Levant les pattes en l'air dans un geste conciliateur, il s'immisça juste à temps entre les piques et les espadons. HOLÀ MES AMIS, holà! Nul besoin de faire intervenir ces messieurs du guet, nous allons régler ce menu différend entre gens de bonne société! Un regard appuyé à l'encontre du tenancier, un autre vers sa bourse pleine à craquer.
- Eeeh.. oui sayyid, y a pas di ploublime!
- Voooilà. Allez allez, fchht! fit le luron en chassant les soudards de la main. Los ragàs es pas del ponheiret! Virats d'Idril o pas sètz de gardes triants, mèrda! Que fagatz lo planton davanç lo tròn comtal o vos cerquetz de la cuèissa en plen mièg del Soledràs, esperi de vosautres que vos comportetz atal. (Les gars c'pas du boulot! Jartés d'Ydril ou pas z'êtes des gardes d'élite, merde! Qu'vous fassiez l'planton devant l'trône comtal ou qu'vous vous cherchiez d'la cuisse en plein milieu d'l'Estrévent, j'attends d'vous qu'vous vous comportiez comme tels), les gourmanda Altiom, comme un père ses fils, en glissant un petit tas de pièces dans les paluches avides du marlousier.
- Arcont! En un instant, le trio transi se retrouva genou à terre, saluant celui pour qui ils avaient tout sacrifié, celui qu'ils s'imaginaient revenu d'entre les morts pour punir les parjures et venger leurs frères disparus.
- Content d'voir qu'vous vous rappelez ma tronche! lança-t-il avec un grand sourire, reprenant au passage le parler péninsulaire pour accommoder son Ackois de compère. Alors, 'paraît qu'Rico s'est pris des p'tites vacances improvisées dans l'coin? C'est qu'on a une guerre à m'ner, s'rait temps d'lever l'camp.
- Aaaah.. avèm comandat una grossadura, a calgut un pauc de temps ta reasunar la merça. (Aaah.. nous avons passé une grosse commande, il a fallu un peu de temps pour réunir la marchandise.)
- La marchandise hm? M'dites pas qu'il compte ach'ter des esclaves c'gros couillon.
- E ben.. lo milhor es encara que vos menem a el. (Eh bien.. le mieux est encore que nous vous menions à lui.)
- Soit. Vous m'le tiendrez pendant qu'j'm'occupe d'lui fracasser c'qui lui sert de tête contre un mur.
On conduisit ainsi l'équipée au-devant de la bien nommée impasse des puterelles borgnes, à l'ombre, en bordure d'une place secondaire où siégeaient quelques auberges discrètes mais décentes, idéales pour planquer de quoi s'acheter une petite armée à l'insu de tous. Répartis sur trois autres gargottes à l'entour, les suderons s'étaient fait maîtres des lieux et sujets de tous les racontars. Sur le chemin la bande croisa une bonne part de leurs effectifs, et quittant sitôt leurs occupations, les gardes ébahis vinrent à marcher à la suite d'Altiom dans une véritable parade militaire. L'espace d'un instant, il se vit revenu deux ans en arrière, à la tête de son comté, en train de défiler sur la Vía a Sèt Caps de retour de campagne au milieu de ses troupes, sous les vivats de la foule, acclamé par tout son peuple, un parterre de pétales à ses pieds. Avec un sourire nostalgique, il entra dans la bâtisse.
Quelques uns de ses hommes, disséminés au gré des tables, se levèrent pour le saluer sitôt qu'ils l'aperçurent. Qu'il était étrange de retrouver ainsi des soldats toujours à son service, des partisans toujours fidèles à sa cause à l'autre bout du monde, là où tous l'avaient renié en ses terres. Alors il le vit, voûté sur ses parchemins dans un coin, une plume à la main, le chauffe-cire ardant à ses côtés, affairé comme toujours, faisant profit du moindre instant de répit pour préparer les batailles à venir.

- MON FRAIRE!! Sortant à grand'peine de son bourbier épisto-diplomatique, ledit fraire ne réagit d'abord pas. Sa face impassible, ses traits parfaitement figés, il sembla encaisser le choc. Et puis, comme tiré d'une rêverie éveillée, vint s'approcher d'un pas mécanique. Il resta une seconde coi. Et tout soudain explosa littéralement de joie en prenant son vieil ami par les épaules!
- HAHAHAHA MERCÉS SIAGA REFERITA A NEERÀ MAIRE DE VIDA!! (HAHAHAHA GRÂCE SOIT RENDUE A NÉERA MÈRE DE VIE!!)
- Òu, sonque a papeta Nakònet a per ara (Oh, juste à papy Nakou pour le coup.), lui fit-on en feignant le détachement.
- Ha! Ta cambiar (Ha! Pour changer.), railla le capitaine, et se tournant vers l'autre zigue: Aarnís?
- On l'a r'pêché en plein milieu d'la Valliance l'animal. 'Paremment m'sieur r'v'nait d'son p'tit séjour à Thaar, où il avait été trop occupé à s'dorer l'gras des miches pour nous envoyer la moind' nouvelle pendant qu'on battait la cambrousse à sa r'cherche!
- C'ést à pé'ou près l'histoy'ré qué nous a sourtie Alvdain, oui. Avéc.. dé'oux-troy's putanas én plus, bién sûr.
- Par les Cinq z'avez r'trouvé c'te vieille barrique ambulante?
- Bah! À forcé dé sé fay're virar dé tchaqué tavèrna où posay't lés piéds c'étay't una quésty'oun dé témps. Mas.. il y a qualqu'un d'aotré qui t'atténd.
- Isabèla, lâcha Altiom, transi, avant de détaler aussi sec pour gravir le vieil escalier grinçant du fond de la salle. Elle n'était plus qu'à un pas, juste en face! Un instant hésitant, il fit aussitôt taire ses appréhensions, résolu. Dans une grande enjambée, le voilà qui se jetait sur la porte à rideau, écartant d'un ample geste les nattes de paille, un sourire ému aux lèvres et.. il ne put qu'entrouvrir la bouche pour laisser échapper un foutredieu qui ne vint pas. Inondée des rais d'ocre filtrant à travers une petite fenêtre donnant sur l'arrière-cour, tamisée d'un voile de toile, baignée dans l'or terni d'un soleil couchant, une splendeur moite se dressait dans sa plus absolue nudité devant lui. Fière et insolente, la Sirène sortie des eaux toisait l'Homme. Ses seins d'une fermeté à se damner pointant droit dans sa direction, ses mamelons impudents tendus par la fraîcheur de l'air, sa peau d'une douceur liliale, piquetée d'une rosée cuivrée perlant comme mille gouttelettes sur un drap de soie, le galbe de sa taille, la courbure généreuse de ses hanches de femme, la chute vertigineuse de ses cuisses révélant l'îlot luxuriant et sa forêt aux feuilles d'or, tout entier offert à son regard. Nul ne dit mot. Alors voyant les secondes s'écouler, silencieuses, entre elle et son protecteur pétrifié, à sa merci, la nymphe s'élança hors de sa source. Renversant la cuvelle d'eau dans sa course, elle profita de la faiblesse innocente de sa proie pour lui bondir à la gorge, comme mue d'une fureur prédatrice, pour la percuter de plein fouet, à corps perdu, et la culbuter au sol dans un fracas de métal. Vaincu, Altiom ne put qu'attendre le coup de grâce. Et ne lui accordant qu'un instant de répit, la déesse se fit aussitôt maîtresse de ses lèvres. Subjugué par ses assauts, il ne lutta point, la laissa l'envahir d'une langue inquisitrice, sans chercher à rendre ce baiser ni le repousser. Mais coupant court à l'échange charnel, l'ondine se releva soudain pour faire éclater au grand jour toute la rage qui sommeillait en elle, abattant une main vengeresse sur la face de son parangon. Se fixant l'un l'autre dans un moment de flottement, ses azurs dans les siens, elle céda derechef aux flots tumultueux de sa colère, noyant l'Ydrilote d'une mer d'injures, de regrets enfouis, de souffrances renaissant dans le déchaînement de son ire, d'anciennes blessures encore à vif. Et puis se calmant, l'implora dans un murmure: me daissi pas-mai, promés? (Ne me laisse plus, promis?) Fermant les yeux, le guerrier mis à terre cacha une fois de plus sa peine derrière un sourire espiègle, comme si rien ne s'était passé, comme s'il venait de la prendre simplement dans ses bras, oubliant ce baiser, oubliant cette gifle, oubliant ces mots qui l'avaient meurtri au plus profond de lui-même.
- Auriás pas pres del fogasson dempuèi la passada còp? (T'aurais pas pris de la brioche depuis la dernière fois?) essaya-t-il maladroitement d'esquiver.
- Me abarregi pas amb una autra... Es pas d'aquí qu'ai pres se vòles tot sàber... Mais coma me alucas pas, consí o podriás. (Ne me confonds pas avec une autre... Ce n'est pas de là que j'ai pris si tu veux tout savoir... Mais comme tu ne me regardes pas, comment le pourrais-tu.) Comment ne le pouvait-il pas? Comment pouvait-il se garer de pareille beauté, comment pouvait-il forcer son esprit à l'indifférence quand ses formes seules l'avaient déjà asservi. Ne lui restait que son serment, que son amour de frère, pour le tenir encore à distance de ces lèvres enjôleuses. Élevant son bras, il laissa glisser des doigts d'acier sur l'échine de la belle, du haut de sa nuque à la frontière de sa croupe, la sentant frissonner sous ses caresses glaciales. Par les Cinq il n'était pas si faible! Reprenant empire sur son être, il fit rouler la Bulle de côté, passant au-dessus d'elle, l'emprisonnant entre ses coudes, la dominant de tout son corps.
- Draga! Te carcanhi per ma desestança e me botas al eissilhament de ton còs. (Diablesse! Je te tourmente par mon absence et tu me mets au supplice de ton corps.) Il colla son front contre le sien, les paupières un instant closes. Sabes quant voldriás t'ofertar çò que abramas Isabèla.. (Tu sais à quel point je voudrais t'offrir ce que tu désires Isabelle..) Altiom fixa la noirceur de ses pupilles, plus intensément encore. Nos a agrutat tot çò que possesissiam, ma t'o prometi, te ne fau la jura davanç Neerà, Kiria, Tira, Arcam e Òtar reasunats, aquela guèrra m'agrutarà pas, ieu. De çò alen a mon darrièr, serai aquí ta tu. Daissarai ni las jaulas me recotar, ni la mòrt me prendre, ni los dieus m'arrancar a tu consí que siaga Isabèla. (On nous a enlevé tout ce que nous possédions, mais je te le promets, je t'en fais le serment devant Néera, Kiria, Tyra, Arcam et Othar réunis, cette guerre ne m'enlèvera pas, moi. De ce souffle à mon dernier, je serai là pour toi. Je ne laisserai ni les geôles me retenir, ni la mort me prendre, ni les dieux m'arracher à toi de quelque façon que ce soit Isabelle.) Alors, submergée par tant de sincérité, tant de dévotion, par l'envie d'y croire, coûte que coûte, elle ne put retenir plus longtemps ses larmes et se laissa emporter par leur implacable torrent. La jeune femme enserra son protecteur d'un geste fébrile et instinctif, son petit buste secoué de sanglots, la tête blottie dans le creux de son cou.
- Ai agut trespaur de jamai mai te reveire Nautiòme... (J'ai eu si peur de ne plus jamais te revoir Altiom...) Moi aussi, faillit-il avouer, mais il se devait d'être fort pour elle. Et tout soudain, voilà que ce faquin d'Ackien débaroula de nulle part!
- Alty! On t'attend pour f..., fit-il avant de tomber coi devant la scène qui se tramait sous son regard. Ou plus exactement la paire de seins qui se trémoussait sous son camarade.
- Profite elle est pas timide, lança celui-ci voyant qu'il était bien parti pour rester planté là jusqu'au prochain Cycle.
- Euh ouais on fait des euh trucs et euh ces trucs bein euh on a besoin de toi 'fin j'suis plus sûr.
- Ah! Et bien.. r'passe donc quand em.. tu s'ras sûr! Et s'éclipsant comme il était venu, le nordique sentit pour la première fois depuis bien longtemps son cœur battre pour autre chose qu'une coucherie d'un soir ou son trône perdu. Son panthéon pentien comptait une nouvelle Déesse. Cela sentait les futures noces à Naelis! Ne manquait qu'Eliwa pour faire un triplé avec le Roy! L'archonte eut un bref sourire, une autre prétendante requérait actuellement ses soins. Séchant les derniers pleurs de la nymphe grelottante, il la mena à sa couche et se saisit d'un linge pour essuyer sa peau encore détrempée, avant qu'elle n'attrape le mal. Bientôt ils se laissèrent aller à des sujets plus plaisants, plus légers, elle lui contant les merveilles de l'Aurore et lui la magnificence de la Péninsule vue du ciel. Tandis qu'elle passait une fine chainse de lin, lui s'échinait à se défaire de ses encombrantes plates. Bataillant comme un beau diable sous les rires de sa petite Bulle, le pauvret se vit bientôt aidé d'une paire de mains salvatrices qui le prirent en pitié. Déliant son doublet armant après cinq bonnes minutes à se contorsionner en tous sens, il s'allongea enfin aux côtés d'Isabèla, chacun dans les bras de l'autres, et tous deux badinèrent ainsi une, deux, trois heures durant. Jusqu'à ce que le flot de paroles vînt à se tarir, lentement, et que la fatigue emportât la douce vers un autre monde. Restant un moment encore, caressant ses joues rosées du bout des doigts, Altiom finit par s'extirper du lit en prenant grand soin de ne pas la tirer de ses songes heureux.
Transbahutant vaille que vaille ses pièces d'armure jusqu'au rez-de-chaussée, l'acrobate finit par laisser choir ses miches sur une chaise et s'attabler avec le reste de la maisnie. Bien avancés dans leur partie d'hydre à six têtes -jeu de cartes aux origines obscures, comptant autant de cesdites têtes que de participants et dont on disait que la grand'bibliothèque du Firmament même n'aurait suffi à contenir les règles, celles-ci ne faisant qui plus est que gagner en complexité chaque tour passant, jusqu'à en devenir proprement injouable-, bien avancés donc, les trublions ne perdirent pas l'occasion de charrier tout leur saoul le loustic à moitié défroqué qui s'en revenait des chambrées! Et l'immaculé suderon eut beau défendre bec et ongles l'honneur de la petiote, quoi qu'incapable de garder bien longtemps son air faussement sérieux sous le déluge ininterrompu des galéjades salaces, l'on ne voulut point entendre raison!

- Alors mon Rico, paraît qu't'es parti lorgner du côté des marchands d'viande? s'enquit le drille une fois le calme revenu, ajoutant à l'adresse de ses gardes: et vous l'avez laissé faire c'grand sottard?
- C'étay't.. ça ou rién, lui rétorqua le grand sottard. Pour coumméncér, cés damnats Thaaris nos ount lay'ssés croupir una énnéadé éntièré dévant lés pòrtas!
- Eh c'est dur d'leur en vouloir, tu f'rais quoi en voyant débarouler cinquante mastards dans l'genre toi? Oh.. c'est vrai, tu leur ouv' les portes, gouailla le vil matois.
- Percinquen Altiomé! Étiouns mêmé pas én guèrra, c'ést cé tchién dé capitani qui a ouvért aox Anoszia!
- Trop tôt, autant pour moi! Et l'carreau dans l'épaule, ça s'arrange?
- Asséz pour pouvoy'r arratchér lé còr du pardjuré dé més prouprés mans quand viéndra l'héouré. Prenant un instant pour dominer sa hargne, le vice-régent en revint à la précédente causerie: avouns tchértché partout dans lé cités du Soledràs, aocun' prin'cé né pé'out sé privér dé tres cents lamés. E la plupart dés coumpagnies sount dédjà parties én Penensula, né comptay's pas m'étérnisér ici avec dés dizay'nés dé casséttés pley'nés à ras d'or. Ay' dû fay're un' choy'x. Gardant le silence en fixant son godet de rhum fraîchement servi, l'archonte finit par soupirer un grand coup.
- Et j'aurais fait l'même, malheureus'ment.. haaa, ma foi nous n'aurons pas à nous inquiéter du maraudage a'c des gars aussi disciplinés. Le bon peup' de Sgarde a bien assez souffert comme ça, c's'ra au moins c'la d'pris! Et puis nous aurons toujours loisir d'affranchir les pauvres bougres une fois la transaction faite. Des candidats?
- Avouns récémmént pris countact avéc una princessa mercadala d’Uldal’Rhilz et vérsé dés arrhés pour l'assurér du sérié'oux dé nostro comanda. Mas réunir aotant d'òmes lui démandé un' cértay'n témps.
- À cela n'tienne, je puis bien m'fendre d'une visite d'inspection! Et puis, joignons donc le beau geste aux belles paroles: am'nons d'avance l'entièr'té du payement! Si la dame est bonne hôtesse nous s'rons nourris, logés, blanchis.
- E proutégés.
- Exact. Que l'moindre malgripe ait ne serait-ce que l'début d'une ombre de bout d'idée d'c'qu'on traficote dans les parages et c'est toute la truandaille d'ici au Septmont qui nous radine droit dans la tronche. Combien de jours de voyage?
- Si partouns dans l'hé'oure, sérouns réndus déman ser.
- Fort bien! Gardes, faites passer le mot, nous plions les gaules. Que les hommes soient armés et les montures sellées à notre retour.
- Nostré rétour?
- Eh bien! Tu n'comptais pas priver Halv' d'une occasion d'parfaire son art d'la négoce?
- Domnideus, Uldal’Rhilz séra nostré toumbé, souffla l'Ydrilote anéanti.
Le sémillant trio s'en fut donc au travers de la cité, quittant la petite place et ses velums chamarrés, délaissant le fatras d'étals disparates, l’amoncellement de camelots et bibelots aussi étincelants qu'inutiles et les troupeaux de vendeurs braillards aux mille parlers. Filant prestement pour se prémunir de la morsure hivernale, Alaric guida ses compères vers le repaire de l'autre outre sur pattes, vers cet épicentre énigmatique qui semblait inlassablement vouloir les réunir, par-delà les âges et les frontières.
- PAHAHAHAHAHAHAHAHAAAAAA!! se permit le luron suderon une fois arrivé, quitte à ruiner toute la mystique de l'instant. Aaah foutredieu j'l'avais oubliée celle-là. Au-dessus de ce seuil que l'Ackien, l'archonte et l'arsouille avaient tous trois jadis franchi, se balançait la même vieille enseigne couinante du Thaar-Thaar & Bourre-Sein.
- C'ést dévénu un' habitué apparémmént.
- Y lui servent d'l'ardepisse wandraise?
- Non ils lé lay'sse é.. s'amusér, du moumént qu'il rémbours'e les dégâts. Avéc.. un' pétit supplémént.
- Haha! On a fini par trouver une combine pour rentabiliser not' Halvdan, j'suis sur le cul. Et trêve de jaspineries, l'on entra.- AH LA SALE CHIURE D'KERKAND VÉROLÉ! R'VIENS-T'EN ICI PUTIASSE!! se ramassa-t-on par les esgourdes sitôt pénétré dans la bâtisse. HGNAAARH! Et le vestige fracassé d'une tablée en sus! Que l'on esquiva d'un poil! Point d'animosité cependant, l'incriminé n'en voulait qu'au pauvre diable détalant à toutes jambes par la porte même que nos protagonistes empruntaient. Ainsi qu'un autre, un troisième et.. bientôt tout ce que le bousin comptât de populace. Une véritable scène d'armageddon qu'Othar n'aurait pas reniée se dévoilait sous les mirettes ébahies -et amusées- de nos comparses.
- FOT-EN-CUL!! PORPISSEUX!! R'GARDE-MOI LES DÉCANILLER COMME DES P'TITES PUCELLES QU'VIENNENT D'VOIR LEUR PREMIÈRE BITE HAHAHAHAHARH!! déclamait le bestiau avec emphase et raffinement. Et d'ajouter avec toute sa proverbiale élégance: ALLEZ DONC VOIR DANS L'CUL D'UNE HYDRE SI J'Y SUIS!!
- EH BAH MON CONNAUD S'TU FAIS FUIR LA PUCELLE A'C TON GOURDIN Y A P'T'ÊT' MATIÈRE A T'LE FAIRE INSPECTER PAR UN MIRE!! beugla l'autre animal pour couvrir le bordel ambiant.
- HOOO LA TAILLE LES FAIT AUTANT FUIR LA PREMIÈRE NUIT QU'REVENIR LA DEUXIÈME BAHAHAHA!! Et d'une grande paluche le Sanglier des Wandres vint attraper ses trois camarades, tenant encore un fuyard revêche sous l'autre coude, en leur vagissant dans les étagères: HAHAHA PAS LES NIBARDS PENDIGOLANTS D'TYRA BANDE D'VIEUX GALIOTHS PURULANT DU FION ÇA FAIT UNE SACRÉE PAYE!!
- Aaah qu'veux-tu, on s'rait bien passés plus tôt mais c'est qu'on s'fait assez vite au confort d'la Valliance. Se sentant offensé d'être ignoré de la sorte par Le Géant des Tavernes, Aarnis prit une chaise, se déplaça derrière ledit Géant et la fracassa sur son crâne. Un instant coi, ce dernier se mit à froncer les sourcils.
- Dedjû ch'pas c'qu'y z'y foutent dans leur gnôle mecane mais c'qu'elle tape drôlement dur. Puis reprenant ses esprits: NAAAN toi aussi t'ont fait faire l'tour du proprio? Le captif emmuré vif par le bras aux allures de cuisse de notre soiffard national crut alors opportun de gémir un petit "gnneeuueueuh". LA PAIX, VILAIN! mugit en retour son geôlier en lui en avoinant une belle sur le coin du museau. ON COUPE PAS LES GRANDES PERSONNES! T'as pas été él'vé chez les porcs, nan? Bon!
- Alors c’est quoi l'histoire, y t'avait r'gardé d'travers? questionna l'archonte en lorgnant le misérable, les braies pleines de pisse et la gueule en sang.
- Baaah.. j'ai essayé d'faire comme qu'tu m'avais dit dans l'temps, là!
- J'crois pas t'avoir jamais conseillé d'déglinguer toute la clientèle des auberges où tu t'pointes en guise de salut cordial.
- Naan mais d'être.. "poli" quoi.
- Ah bah c'est plutôt réussi.
- J'ai donné une p'tite pièce pour l'service à çui-là, fit-il en soulevant un peu le pantin désarticulé dans ses pattes. L'a pas dit merci aussi c't'affaire!
- Non mais alors là oui, com-plè-t'ment d'sa faute 'fectiv'ment!
- A'ors j'y ai foutu un coup par les oreilles. Tu vois c'qui s'passe quand j'essaye d'êt' gentil!
- Ah non mais j'ref'rai plus la même erreur, sur l'honneur!
- Ao moy'ns il fay't dés esfòrces, commenta un Alaric cynique au possible.
- T'en reste un peu par-là, lui indiqua Altiom en englobant de la main toute sa face poisseuse de carmin.
- Ça m'va bien au teint hein? Quittant finalement l'établissement plus ravagé qu'une putain de tournoi en fin de nuitée, on se raconta ses anecdotes de taulards de la Valliance, comment on y était rentrés, comment on en était sortis. Aarnis en profita d'ailleurs pour se targuer d'y avoir fait deux interminables passages, et réaffirmer son envie de s'en refaire un tout aussi long par le con de la régente en représailles ; ce à quoi son nobliau de compère lui répondit, railleur, qu'elle n'avait sans doute jamais eu vent ne serait-ce que de son nom, et que la méprise reposait probablement sur les épaules d'un quelconque sergent d'armes. Saisissant l'occasion au vol, Halvdan lui demanda, diplomate, s'il désirait réorienter ses pulsions vengeresses sur la rondelle dudit sergent, avant de partir d'une grande esclaffade glaireuse. Et ainsi au fil des jabiotages finit-on par rejoindre la troupe d'Ydrilotes montés, eux aussi bien aises de retrouver l'Auguste Hippopotame Faelien et ses gauloiseries avinées! Grimpant à leur tour à dos de canasson, les quatre Péninsulaires s'en furent alors de Thaar à la tête de la petite équipée. Désormais, l'on avait une armée à acheter!
- Et une princesse à séduire!
(Rp avec Amshet Ahk Afah)


Halvdan 2.0
HRP:
 


Dernière édition par Altiom d'Ydril le Lun 6 Nov 2017 - 21:41, édité 8 fois (Raison : EAURTEAUGRAF + lien zic mort + corrections)
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Altiom d'Ydril
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MessageSujet: Re: L'odyssée des princes déchus [sujet à edits]   Lun 23 Mar 2015 - 5:06

Elenwënas de la sixième ennéade du mois de Favriüs vernal de la huitième année du onzième cycle.
La paix du Roy. Elle semblait bien lointaine la paix du Roy. Et pourtant on pouvait la sentir, y goûter presque! Une douce quiétude régnait en Naelis, un calme d'avant la tempête. Rien ne durerait, ils le savaient, tous. Pourtant c'était inespéré, trop pour qu'ils ne se laissent pas aller à cette rêverie passagère. On contemplait une dernière fois les cieux avant de plonger dans les enfers.
Revenu depuis un bon moment déjà, l'archonte se réhabituait à sa petite dolce vita à l'ydriaine aux côtés d'Aarnis, Isabèla, Aedis, Halvdan, Ollvar et Gildebert. On badinait des heures durant, on ripaillait à plein ventre dans la grand'salle d'Oëstkjǫrd en compagnie de la garde, et lorsque l'humeur y était -soit à peu de choses près chaque soir-, l'on se mettait de grosses cuitasses collectives et l'on braillait des chants traditionnels venus du nord, du sud, du fin fond des carafes de ces joyeux flambards imbibés jusqu'à l'os! Et lorsque l'on n'en pouvait plus, voilà que ce pendard de pirate revenait achever la coterie de ses "Dis leçons de Gildebert por se perdre de la boudaine".

- Première astuce! Vous commencez par z'échauffer cinq minutes, tout frais levé de bon pied, hop! petites foulées autour du camp, et vous partez vous farcir une belle moitié d'ost noirelfique avant d'avaler vos tartines. Mais gare! L'on s'doit de ménager ses efforts, jamais plus de quatre milliers à la fois pour se mettre en jambes, attendez bien la mi-journée pour vous attaquer au gros de l'engeance! Vous rentrez pour l'souper, et a'c un mois de c'bon régime c'est la fonte de la brioche assurée! terminait-il en empoignant fermement la sienne sous les esclaffades éthanolées de tout l'auditoire. Les hommes savaient amadouer la guerre et sa terrible appréhension, on ne leur enlèverait pas cela!
Et loin de ses affres, on se surprenait à penser à ce qui pouvait advenir de ce monde troublé. Des choses que l'on risquait de perdre, de celles que l'on pourrait bâtir. Et d'autres que l'on espérait retrouver. Bien des nuits Altiom avait rêvé de s'amie, pour se voir arraché du cœur de ses songes, en nage et brûlant de passion, ou mortifié d'une vision qu'il ne pouvait atteindre. C'était étrange, rien d'autre ne les liait que quelques rencontres, fruits du hasard ou du caprice des Cinq, quelques baisers échangés, quelques couches partagées. Et pourtant naissait une ardeur dévorante en le cœur de l'archonte. Alors il jurait dans le secret des heures les plus noires, dans le secret de ses appartements, de ses pensées. Maudite soit cette guerre, maudits soient tous ces hommes misérables, aveuglés par les éclats éphémères de leur grandeur fantasmée, maudits soient-ils tous qui les éloignaient l'un de l'autre, maudits soient ces damnés qui le privaient d'Eliwa. Maudits soient-ils, et qu'ils implorent la Mère des Eaux de les emporter avant qu'il ne s'en charge lui-même!
Régulièrement, on recevait aussi des nouvelles encourageantes de ce bon Alaric depuis Uldal’Rhilz, auxquelles on répondait toujours par d'interminables épîtres foisonnant de détails triviaux du quotidien pour tromper la solitude de l'émissaire -si longues qu'elles en traînaient au sol une fois dépliées!-, où chacun venait ajouter quelques lignes. Et ce bon Sanglier des Wandres griffonner quelques braquemards dans les marges, sitôt que les autres avaient le dos tourné, bien évidemment. On demandait même au Roy d'apposer sa griffe et un petit mot au bas du vélin lorsqu'on le croisait au détour d'un corridor!
Au hasard d'une promenade dans les jardins, on retrouvait parfois Altiom entiché d'un grand coffre plein à ras de foultitudes de paperasses, grimoires et liasses de lettres nouées. Une bien belle trouvaille ramenée droit de la citadelle d'Ydril par ce cher capitaine, et dont il lui avait fait part à Thaar. Le bougre pensait décidément à tout! Son journal, ses manuscrits, son ébauche d'encyclopédie, pardieux il ne manquait rien! Jusqu'à ses vieilles défroques élimées de baroudeur, là, bien tassées dans le fond du bahut! Combien d'aventures, combien de voyages au bout du monde, d'escarmouches et de dénouements burlesques avaient-elles endurés? Rires et larmes se mêlaient à ses souvenances solitaires, assis au bord d'un banc de pierre. Tout cela était derrière lui désormais. Ses horizons n'étaient plus de paysages sereins, de monts et de combes, d'errances insouciantes dans les bois et les prés. Ses jours n'étaient plus de rêvasseries et de flâneries indolentes. Ses nuits n'étaient plus de délices et passions sans lendemain. Mais de ciels de sang, de nuages noirs, de champs de mort. Il n'était pas le seul à sentir cette chape lui peser maintenant de l'aube au soir. L'Ethernois lui aussi semblait changé. Oh il n'avait rien perdu de sa superbe ou de sa légendaire emphase, mais pourtant on le voyait plus écouter qu'haranguer ces derniers temps, plus observer qu'agir. Quelque chose le poussait à la réflexion, et des rares regards que l'on parvenait à saisir en ces instants-là, elle n'augurait rien d'heureux.
Et ce fut un soir que l'archonte et sa vicomtesse cédaient à leurs élans, comme bien des soirs maintenant, où la nouvelle tomba. Trempés de sueur sous la couette, leurs deux corps empêtrés dans les draps, collés aux murs d'étoffe de cette caverne éphémère, bouillant de désir, mêlant odeurs et chaleurs dans une entêtante moiteur musquée, ils s'abandonnaient à leur monde en dehors du monde. Trop ivres l'un de l'autre pour réfréner leurs ardeurs, leurs soupirs, leurs gémissements, leurs râles, trop loin partis pour se quitter un instant des yeux, il n'entendaient plus les grincements de leur couche, les lointains rires des hommes en faction dans les salles de garde, le tonnerre grondant qui ébranlait les murs de la citadelle dans cette nuit déchaînée, la tempête de printemps qui s'abattait enfin sur les côtes du royaume. Ils n'entendirent pas même l'occhio porteur de cette missive qui changerait le cours des choses entrer dans la pièce. Alors d'un geste, il arracha les deux amants à leur fragile bulle, les dénudant de leurs draps, et tendit le parchemin cacheté du sceau à l'Œil. Quittant à grand regret son aimée, le suderon partit s'installer à son étude, quelques chambres plus loin. L'avenir ne l'attendrait pas. Fébrile, il parcourut le rapport sans même prendre la peine de se rhabiller, et sitôt lu sortit de quoi rédiger ces quelques lignes qui décideraient peut-être du sort de toute une terre. Une petite heure plus tard, le voilà devant les appartements royaux, à implorer les gardes de quérir leur souverain de toute urgence! Quelques minutes du tapage incessant eurent raison du sommeil régalien, et les deux hommes se retrouvèrent, seuls, dans la salle de réunion. Altiom lui fit alors lire la lettre, curieusement silencieux. Le comte de Velteroc s'était éveillé de son trop long sommeil. Une œillade. Glenn l'avait compris lui aussi. Tout avait changé désormais. Le rapport de forces s'inversait en leur faveur. L'archonte présenta alors une seconde épître de sa main.


Altiom d'Ydril a écrit:
À sa Grâce Nimmio de Velteroc, comte de Velteroc et baron de Hautval,

C'est en ami qu'en le jour d'hui je vous écris. Et par-delà les titres et les charges, j'en appelle à l'homme.
Je suis fort aise de vous savoir apte à brandir la lance de nouveau. Nous avons tous deux assisté à la traîtrise de l'Usurpatrice, nous avons tous deux été parmi ses premières victimes, et ne devons notre salut qu'à la bien opportune intervention de Nakor, venu nous arracher à ses griffes avides. Vous du charnier de l'Hostel Royal, moi des basses-fosses de la Valliance. Las! Mes fallacieux vassaux auront profité de mon engeôlement pour se hisser à des hauteurs qui ne leur siéent guère, et qu'ils ne sauraient mériter, ni par leur sang ni par leurs actes. Aussi ne puis-je joindre mon ost au vôtre. Pour autant je vous assure mon entier et inconditionnel soutien dans votre entreprise de défaire les parjures Régentistes.
Je marcherai bientôt vers le nord, en compagnie du Roy de Naelis et ses légions, meurtri par trop de guerres et de fléaux, et où l'on dit qu'une horde puysarde s'est aventurée récemment. Si les dieux le veulent, nous aiderons à réunifier les Marches, repousserons l'engeance malielfique, et vous reviendrons sous les mille étendards du ban du Septentrion. Alors nous porterons le coup de grâce aux seigneurs félons et sauverons notre bonne Péninsule de la ruine.

Qu'Othar guide vos lames et Néera vous garde.

Altiom d'Ydril, archonte d'Ydril et Grand Vainqueur de l'Hydre, et Glenn Ier, Roy de Naelis et Protecteur de l'Est.

Approuvant du chef, le souverain plia la missive avant d'y verser la cire. Alors d'un même geste, les deux hommes tendirent leurs poings côte à côte et la scellèrent de leurs chevalières armoriées. Les épées croisées avaient rejoint l'hydre.

Tariho de la neuvième ennéade du mois de Favriüs vernal de la huitième année du onzième cycle.
L'Œil en avait trop vu. Mais il ne mentait pas. Son regard fixé sur les quelques lignes d'un message arrivé ce matin par pigeon voyageur, Ollvar savait qu'il était désormais trop tard. Les feux de l'Ydril ne pourraient plus s'éteindre. On avait touché à la seule chose qui pousserait jamais l'archonte à faire couler le sang de ses frères.
- Alors que dit-il?
- Atiom c'est..
- Par les cent couilles de l'hydre Ollvar cesse donc d'lambiner!
- Alastein..
- Eh bien?
- Ils l'ont tué. Sa famille.
Empoignant le petit rouleau, il le lut à son tour. Puis le posa sur la table, tout doucement.

- Altiom.
- Sors s'il te plaît. La voix était calme. Le ton neutre. Les mot articulés. Le Parrain s'éclipsa sans objecter, il connaissait assez son ami pour savoir que la chose l'avait affecté au plus profond de son être, pour savoir qu'il ne voulait être vu dans ses instants les plus vulnérables. S'éloignant de la salle, il n'entendit qu'un long hurlement animal, un râle de bête à l'agonie, de monstre naissant. Une plainte à lui déchirer le cœur. Il aurait tout pardonné. Il aurait pu tout oublier, il aurait été jusqu'à épargner Arichis, sans une seconde d'hésitation. Il lui aurait laissé un petit fief, une villa, une cité même! Il aurait tout pardonné. Mais pas cela.
Dans ses yeux bouffis de larmes, dans l'azur vibrant de ses iris, une lumière était morte. Agenouillé sur les dalles glacées, la face déformée par une indicible peine, serrant de toutes ses forces le collier d'ambre de sa mère, l'Ydrilote resta ainsi, immobile. Treize ans. Ils avaient tué un enfant, de toutes les façons possibles. Ils l'avaient contraint à la guerre, ils l'avaient poussé à revêtir l'armure, brandir l'épée, affronter la mort sur le champ de bataille. À treize ans. Et puis ils l’avaient percé de lances, de vouges, de surins, de griffes, de crocs. Quelle innommable créature pouvait se prétendre homme après telle bassesse.
On ne vit plus le suderon jusqu'au soir dès lors. Et lorsqu'il reparut, ce fut dans son ancien attirail d'aventurier, flanqué d'Aarnis et d'Halvdan, au-devant du Roy.

- J'ai trop tardé Glenn. Trop tardé pour éviter l'irréversible, voulut-il expliquer. Mais ce n'était pas des paroles que l'on adressait à un souverain. Alors sans un mot de plus, sans prévenir quiconque d'autre, il s'en fut vers la terre désolée du nord. Vers sa marche à la ruine. Mais une poigne le saisit, le dernier élan d'un ami, la dernière main tendue pour le retenir avant que le gouffre ne le happe à jamais.
- Bon sang Altiom, tenons-nous en à notre plan ! Que croyait-il pouvoir accomplir, seul? Qui vengerait-il une fois capturé, une fois sa tête plantée sur un pieu et sa carcasse pourrissante pendue au bout d'une corde sous les remparts noirelfiques. Même sa rage ne pouvait lui cacher l'étendue de telle folie. Alors l’œil bas, il hocha brièvement du chef et disparut dans les couloirs, en silence.

¤Zic de fin¤

Cette nuit-là les songes d'Altiom se tournèrent vers l'avenir. Devant lui s'étendaient les landes mortes. Un pas, et il serait en Oësgard. Un pas, et il rentrait en Péninsule. Chez lui.

Résumé pour les feignasses :mrgreen::
 


Dernière édition par Altiom d'Ydril le Lun 6 Nov 2017 - 15:34, édité 7 fois (Raison : Simplification irp + EAURTEAUGRAF + corrections + liens zic morts)
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