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 La mort de Roderik

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Roderik de Wenden
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Roderik de Wenden

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MessageSujet: La mort de Roderik   La mort de Roderik I_icon_minitimeDim 26 Fév 2017 - 1:32


Neuvième année du onzième cycle
Sixième ennéade de Bàrkios
Le troisième jour


« Gare, Seigneur, les eaux sont traîtresses à cette période », lui avait dit l'un des marins avant qu'il n'embarque sur cette cogue lünoise de malheur. D'abord, Roderik avait fait la sourde oreille ; ce n'était certainement pas par plaisir qu'il bravait, à nouveau, les eaux de l'Eris, lui qui n'avait pas le pied marin. N'était-ce pas le propre de l'Eris, que de se jouer des imprudents ? A cette période de l'année ou une autre, qu'importe, s'était dit Roderik, les eaux sont traîtresses tout le temps.
A présent, secoué par les balancements frénétiques du navire sur des eaux instables, tourmenté par les vents océaniques et grelottant, littéralement frigorifié et tout engoncé dans un épais manteau de fourrure que tout le monde à bord devait lui envier, Roderik repensait à l'avertissement ; et celui-ci résonnait avec une acuité plus forte. Voilà donc ce que c'était, que l'Eris à l'approche de l'hiver ; à côté de ça, sa précédente escapade vers le sud ressemblait à une promenade de santé, quand bien même il avait passé la moitié du temps appuyé contre le bastingage à rendre son déjeuner.

Adossé contre le bordage, les cheveux trempés d'eau salée, Roderik luttait contre le froid et l'ennui. De temps à autre, lorsqu'il commençait à somnoler, un violent frisson le prenait, aussi soudain qu'un spasme ; les heures, les jours et les nuits s'écoulaient inlassablement. Ils étaient toujours au large des côtes arétanes, loin, très loin de leur destination. Parce que le voyage semblait interminable, il avait l'impression de naviguer vers la mort ; n'étaient-ils pas sur les eaux, là où la Voilée avait son royaume ? Quand bien même ils atteindraient les rivages du sud de la péninsule, cela ressemblait un peu à la mort ; car Roderik ignorait quand il en reviendrait, et que ce monde où il allait n'était pas le sien, et qu'il ne savait rien des palais suderons et des vieilles cités pharétanes. Il regardait les rivages arétans, qui bientôt disparaîtraient derrière l'horizon ; il regardait s'éloigner son pays et tout ce qu'il connaissait et chérissait. Oui, dans un sens, il mourait un peu ; une autre vie l'attendait ailleurs, et elle ne ressemblerait en rien à l'ancienne.

« Il veut que je sois Grand-Chancelier », avait-il annoncé à son épouse Iselda quelque temps plus tôt, à la fin du Concile de Sainte-Berthilde où les vassaux s'étaient rassemblés pour entendre la décision royale concernant le marquisat. La comtesse d'Arétria avait ouvert des yeux ronds et regardé son mari avec une incrédulité un peu vexante ; pouvait-il lui en vouloir de n'y rien comprendre ? Lui-même ne s'expliquait pas comment le Gardien du Royaume, Cléophas d'Angleroy, un homme du sud, avisé et instruit, un langecin naturalisé mervallois et divinisé par son peuple, avait pu aller jusque dans le nord pour offrir l'anneau de la Grande-Chancellerie au seigneur d'un peuple barbare et belliqueux qui n'avait jamais fait montre d'un grand attachement au royaume. Certes, Roderik avait témoigné de sa fidélité parfaite, et il était sincère ; mais jamais il n'avait brigué une place au conseil du royaume, lui qui n'avait jamais mis les pieds à Diantra ni dans la plupart des grandes cités péninsulaires. Encore moins celle-ci. La Grande-Chancellerie devait aller à un érudit, et Roderik n'avait rien d'un érudit.
Il avait accepté, pourtant ; et n'avait de cesse, depuis, de se demander s'il avait bien fait. Il ne se voyait guère manipuler les sceaux de la justice royale, lui qui distinguait encore mal la différence entre un édit et une ordonnance ; il ne se voyait pas non plus dans le rôle du deuxième homme du royaume, mais cela flattait son orgueil, et il se soupçonnait parfois de n'avoir accepté que pour cette seule et unique raison. Iselda avait protesté, évidemment. Qu'il s'en aille, laissant sa comtesse d'épouse seule à la tête d'un comté qui n'avait jamais été très stable, et enceinte de surcroît, n'était pas pour lui plaire. Il espérait revenir au plus tôt lorsque naîtrait l'enfant, mais n'avait aucune idée de quand cela arriverait. Elle avait protesté, elle avait argué que les vassaux ne comprendraient pas, qu'ils n'accepteraient pas que leur comte s'en aille jouer à rendre la justice à l'autre bout du royaume ; la vieille rivalité nord-sud rendait la chose d'autant plus déplacée. Pourtant, n'était-ce pas justement l'occasion de redonner un rôle à la noblesse du nord, quand celle du sud s'était accaparé la plupart des charges depuis que Diantra était tombée ? Là, Roderik avait tenté tant bien que mal de calmer son épouse et, jouant l'apaisement, s'était rapproché d'elle avec force gestes affectueux. C'est que la grossesse lui allait bien ; Roderik avait souvent regretté qu'elle soit si fine et si fragile, mais son corps s'était épanoui depuis qu'elle portait la vie de leur potentiel futur héritier. Il les aimait plantureuses, et devait bien admettre qu'elle avait mûri, que ses seins s'étaient arrondis et qu'elle était désirable ; mais pour son plus grand malheur, elle refusait de se laisser toucher. « C'est mauvais pour le bébé », disait-elle ; cette croyance était répandue dans le pays arétan, et Roderik ne voulait pas risquer de mettre en danger la vie de l'enfant, même pour son plaisir.

On naviguait lentement sur l'Eris. Le navire ne s'éloignait jamais trop du rivage ; l'océan était celui de la déesse, et les marins arétans ne s'aventuraient pas au large au risque de la courroucer. Ces eaux traîtresses étaient jonchées de récifs cachés comme autant de pièges semés par la Voilée. Entre le choc des vagues contre le gréement et les cinglantes bourrasques murmurait la sourde menace de Tyra, que l'on devinait proche à vous faire froid dans le dos. A tout moment de ce périple, le moindre caprice de la déesse pouvait les faire passer par-dessus bord ; et si Roderik apercevait au loin le rivage, il doutait de pouvoir l'atteindre, lui qui ne savait pas nager. Mais les marins lünois eux-mêmes, eux qui se baignaient dans les eaux glacées du nord en été, affirmaient qu'ils seraient morts de froid bien avant, et que les vagues ramèneraient leurs corps inertes sur la berge. Au moins Iselda pourra mettre au monde mon héritier, si Néera permet qu'il vive, se disait Roderik en consolation ; s'il mourait, il restait une chance pour qu'il ait au moins accompli une chose de durable en ce bas-monde. L'alliance des maisons de Wenden et de Karlsburg devait se maintenir à la tête du comté, et poser les bases d'une vraie dynastie arétane comme l'avait été l'antique maison de Viorel. Mieux valait ne pas penser à l'éventualité que l'enfant succombe d'une fièvre, ce qui était encore plus probable que le naufrage de leur navire. Cela reposait entre les mains d'Iselda désormais, et le comté avec ; là où Roderik allait, c'était un autre enfant qui requérait son attention. L'enfant d'un homme et d'une femme qui avaient jadis été ses ennemis ; mais cet enfant, aujourd'hui, était son roi et son marquis. Et pour le jeune Bohémond Ier, issu du sang de l'illustre dynastie des Fiiram et roi de toute la péninsule pour la gloire des Cinq, le nouveau Grand-Chancelier entendait bien réparer le royaume.
Il essaierait, en tout cas.

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