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 Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]

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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Lun 1 Mai 2017 - 21:53


L'An IX du onzième cycle
Sixième ennéade de Verimios
Le premier jour...


« J'ai toujours considéré qu'il n'existait rien de pire que la mort, jusqu'à ce que je combatte à Nebelheim », racontait Roderik.

Ils étaient une dizaine de clercs à lui prêter l'oreille, dans ce quartier du Porphyrion temporairement voué à la Grande-Chancellerie. C'étaient des esprits aiguisés dans des têtes bien faites, qui en savaient plus sur le royaume et sur la jurisprudence royale que Roderik n'en saurait jamais ; ces vieux sages empêtrés dans leurs chasubles indigo s'étaient mis à sa disposition lorsque Cléophas d'Angleroy lui avait passé le témoin de la Grande-Chancellerie, et Roderik les avait d'abord accueillis avec la plus grande des méfiances. Peu à peu, il avait dû se rendre à l'évidence qu'il n'arriverait à rien sans eux ; et il en éprouvait une sorte de complexe d'infériorité qu'il peinait encore aujourd'hui à dépasser. Il avait plus ou moins fini par l'accepter, se faisant une raison moralement satisfaisante : n'étaient-ils rien de plus que les rouages bien huilés d'une machine dont il restait le maître ? Ses propres forces et faiblesses compensaient celles de ses clercs ; lui ne s'était pas reclu pendant des années dans l'étude de vieux écrits, mais au moins savait-il lire, ce qui n'était pas si courant au sein de la noblesse martiale arétane. Et quels que soient les mérites de ces érudits, Roderik avait vécu ce qu'eux n'avaient pas vécu ; il avait vu le monde de ses yeux, quand eux n'en cherchaient le sens qu'au plus profond de leurs poussiéreux grimoires.
Et il en avait vu plus qu'il n'aurait voulu voir.

« J'avais vidé les étriers au milieu du tumulte. L'une de ces charognes avait éventré ma monture juste avant qu'un cavalier de l'Outre-Monde nous heurte de plein fouet. Néera et Othar m'ont souri, ce jour-là : la chute aurait dû me tuer, mais je ne m'en suis tiré qu'avec bleus et éraflures. Et c'est là, alors que je me relevais et que je réalisais que j'étais toujours en vie, qu'une autre de ces abominations m'a pris par surprise. »

Un frisson parcourut les rangs des vieillards. Dans la pièce, faiblement éclairée par quelques rares bougies disposées à l'écart des registres, la pénombre ambiante donnait corps au souvenir que narrait le jeune Chancelier. Le souvenir d'une bataille malsaine, de ces mauvaisetés qui germèrent dans le Nord lors du passage des fanatiques noirelfiques semant leurs rituels nécromantiques. Même ici à Merval, où l'on considérait la magie avec bien plus d'ouverture que dans le Nord, l'évocation des arts noirs qui dénaturaient la mort vous faisait tressaillir.

« Curieusement, je n'ai pas gardé le souvenir de sa face de macchabée. Comme les autres, il avait sûrement la gueule à moitié décomposée, avec une haleine à vous en faire gerber vos tripes, mais ce visage putréfié, je l'ai oublié, et ça ne me manque pas. En revanche, je garde encore le souvenir de ses mains se resserrant autour de mon cou. Froides et implacables. Je ne sais même plus si j'ai eu la force de me débattre ; je sais qu'il a continué à serrer, à serrer et à serrer encore. Certaines nuits, au plus profond de mes cauchemars, je sens encore cette poigne, à la fois terriblement vive et pourtant plus froide que la mort.

- Comment avez-vous survécu, seigneur ? demanda d'une voix chevrotante l'un des clercs, un homme au visage parcheminé que Roderik soupçonnait d'avoir émis le pet sonore qui avait retenti pendant qu'il racontait son anecdote.

- J'ai probablement perdu connaissance. La seule chose que je me souvienne après, c'est qu'on me tirait par les pieds dans la poussière, et que ça avait dégueulassé tout mon gambison. Je me suis cru au royaume de Tyra, mais c'était en fait mon écuyer Athaulf qui essayait de m'emmener à l'écart des combats. C'est lui, c'est ce gamin qui m'a sauvé. Je suis dur avec lui, parfois, mais je n'oublierais jamais son geste de ce jour-là. Tout comme je n'oublie pas qu'il fait le con le reste du temps. Vous voyez, parfois, le secours vient de la personne que l'on attend le moins. »

Les clercs échangèrent un regard entre eux, se demandant si cette dernière remarque cachait une quelconque allusion à la propre personne de Roderik. Se prenait-il pour une espèce de sauveur providentiel, lui qui avait surgi des méandres du nord pour reprendre le flambeau de la Grande Chancellerie ? Il était un peu tôt pour en juger.

« On parle beaucoup de la bataille d'Amblère, où nous affrontâmes les drows jusque dans les bas-fonds de la cité. Et on parle peu de Nebelheim ; peut-être parce que nous y étions en surnombre et parce que la victoire nous était acquise d'avance, mais je crois plutôt que la bataille de Nebelheim est un souvenir qui nous dérange. Nous n'y avons pas affronté les drows, mais le fruit de leur magie. Et c'est à Nebelheim que mon ami, mon beau-père, le comte Alwin, fut blessé mortellement ; l'enchaînement des événements de ce jour est confus dans mon esprit, mais je crois que j'essayais justement de me porter à son secours au moment où j'ai été étranglé. Lorsque j'ai repris conscience, le comte était étendu dans la boue... conscient que nous avions gagné, mais aussi conscient qu'il n'en réchapperait pas, et pourtant ! Pourtant, il souriait. Il m'a parlé de son marteau - je parle d'un vrai marteau de guerre, ce n'est pas une métaphore sur son pénis - et il était content de s'être bien battu. Il souriait, et ce sourire, je ne l'ai pas non plus oublié ; il m'aide à conjurer le mauvais sort, lorsque le souvenir de l'étreinte glacée de la mort revient me hanter. »


Dernière édition par Roderik de Wenden le Mar 30 Mai 2017 - 8:38, édité 2 fois
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Ven 26 Mai 2017 - 23:05


Le feu. Il fallait voir ce feu qui brûlait au fond de ses yeux pour comprendre. Combien la folie avait rongé son âme. Son calme naturel, effacé derrière son avidité démesurée, absorbé par sa mégalomanie qui finirait par l’étouffer. Ils étaient tous mégalomanes, toute sa famille, toute sa race hautaine et éprise d’elle-même et je les comprenais tout détestables qu’ils fussent. Vous imaginez, vous ? Ce n’était qu’un delta, un estuaire sauvage acculé aux confins des cartes du monde. Ils en firent la plus radieuse cité de l’univers, vidant le désert de son sable pour y ériger des palais à étages, des temples à degrés, faisant des jungles les charpentes de leurs nouveaux jardins, brisant des montagnes pour en tirer l’or des offrandes et l’acier de leurs épées. Il fallait voir ces rues à n’en plus finir, ces collines artificielles créées de mains humaines, ce chevauchement incessant de langues et de cultures, ce bouillonnement d’idées et d’idéalistes, ces castes, ces assemblées. Il fallait voir les arènes et les canaux et les façades pavoisées, enflorées, enguirlandées pour comprendre.

Comprendre qu’ils devinssent fous, les maîtres de cette cité. Du haut de leur trône de pierres précieuses, ils dominaient les terres, les mers ; l’univers entier leur était soumis et ce qui ne l’était pas ne devait cette chance qu’au fait qu’il ne soit pas encore né. Tout cela et plus encore ! Toujours plus. L’arsenal fumait de nuit comme de jour, on en sortait chaque semaine de nouveaux navires sillonnant les côtes, perforant les îles pour y placer des comptoirs. Rien ne manquait, ni d’eau, ni d’or. On trouvait dans les rues les animaux les plus exotiques et les denrées les plus banales, de l’apothicaire au cracheur de feu, du mage érudit au philosophe hors-la-loi, on les ramassait tous dans les rues de la cité. Rien n’y manquait à l’imagination des hommes. On savait où trouver ce que l’on désirait, sur telle colline ou sur tel versant s’établissaient les elfides, les noirs de peau, les diseurs de contes et les vendeurs de tigres. Les langues de feu se terraient sur la rive méridionale, les passeurs de cadavres près des murailles extérieures.

Vue du ciel, elle empruntait ses allures à un monstre marin, tentaculaire, étendant ses faubourgs sur les lacs, asséchant les marais pour pouvoir s’étaler toujours plus dans les terres et le long des mers. Il suffisait d’y jeter un coup d’œil pour avoir le vertige. Partout où l’on se hissait, l’horizon était le même : des toits à n’en plus finir, des dômes de bronze, des parapets de paille chaude et des dattiers aux palmes ensablées. On ne voyait même plus le soleil. Qui ne serait pas devenu fou en dirigeant cette cité vomissant sa gloire à la face du monde ? Qui n’aurait pas perdu le sens de la raison en étant le prince de la ville qui masquait l’éclat du soleil ? Qui ne se serait pas laissé griser par le titre de Seigneur et Fils des Dragons ? Leur fière allure, leur statut de médiateurs entre les dragons et le lot des mortels…le sang leur en est monté à la tête. Trop tôt, trop vite. Il y est resté. Il les a aveuglés. Et avant même qu’ils ne s’en rendent compte, la ville-soleil vit son éclat arraché.

Le soleil, cet ami jaloux brilla plus fort qu’elle. Cela commença par des crues plus hautes que d’ordinaire ravageant les cultures et les faubourgs. Aux décrues vinrent les bestioles du désert, les mangeuses de charognes, puis le vent d’est qui souffle, sec, sur les terres et les dénude. Les palmeraies devinrent déserts, les rigoles des tranchées pour enterrer les cadavres des bestiaux morts de soif. La pieuse populace leva les yeux au ciel pour implorer le secours mais les seigneurs des seigneurs cessèrent de répondre à leurs appels. A la place des dragons on érigea des idoles d’or fin, qu’on remplaça par d’autres en argent, puis en bronze, puis en laiton, puis en cuivre, puis lorsque tout métal précieux vint à manquer, l’on se rua sur les bijoux des prêtres et des dames de la cour. L’encens ne brûlait plus sur les autels car l’Empereur en gardait jalousement les dernières livres pour se donner des airs d’homme-dieu à la place des dieux. Du haut des belvédères on ne voyait plus qu’un nuage de poussière flotter sur les plus hauts lieux de la ville : les arènes s’effondraient sur elles-mêmes, dans les théâtres s’entassait la populace, les collines où s’accrochaient les factions nobiliaires se vidaient. Ils savaient. Tout le monde savait que Nisétis mourait, que ce monstre dévoreur avait fini par se dévorer lui-même. Plus de navires venant du Couchant, ni de caravanes arrivant de pays tributaires et pourtant sur le golfe voguaient, toutes voiles dehors, des dizaines de navires et sur les routes des milliers de voyageurs. Les pharétans partirent les premiers, ils savaient où aller. Les cités du Sel, prospères, nourrissaient les rêves de générations de navigateurs et de mages-marchands, elles apparurent naturellement comme le havre de salut pour le reste de leur race et pour les rescapés du Palais qui méprisaient l’Empereur.

Aux premières lueurs de l’exode, la péninsule prospérait paisiblement, les pentiens unifiés cherchaient à trouver un équilibre et au Sud les cités commençaient à revendiquer leur indépendance par rapport à l’Empereur. Cette dernière situation le préoccupait. Il voyait d’un mauvais œil l’indépendance de ces colonies, ces « comptoirs marchands » comme il les appelait. Pire encore, il craignait que le feu de Phart perturbât l’hégémonie maritime de Nisétis. Il me fit mander. Les grandes familles dracennes connaissaient mon nom, j’étais un habitué du Palais et des résidences impériales dans les campagnes. Plus mondain que talentueux, mieux parleur que faiseur, je restais bon mage mais loin d’égaler en industrie certains des vieux maîtres qui se terraient dans l’ombre des ziggurats des terres intérieures. Il me donna pour mission de me rendre en terre de Sel, au pays du Valmer et d’approcher le Sacré Collège qui fabriquait le feu de Pharet. Je devais leur proposer mes talents, gagner leur confiance et dès que possible verser le contenu d’une fiole que m’avait remise l’Empereur dans l’alambic et réciter une incantation absconse.  Je demandai plus de détails, l’Empereur m’expliqua qu’il ne pouvait vivre en sachant que les princes du Val pouvaient à tout moment retourner cette arme contre lui. Je le crus tout de bon et quelques jours plus tard je débarquai sur la grève en compagnie d’une centaine de pharétans. La ville haute étant réservée aux impériaux et aux pharétans, je dus user de persuasion, d’illusions et d’un peu de monnaie pour me trouver un repaire non loin du Collège. Je me mis à concocter toutes sortes de philtres et d’onguents pour la cour, jouant de mon accent et de ma face aimable –j’étais bel homme en ce temps- redevenant le mondain que j’étais de l’autre côté de l’océan jusqu’à ce que la rumeur d’un talentueux alchimiste nisétien parvienne aux oreilles du Collège et que celui-ci me convoque. Il m’aura fallu près de dix ans.

Une fois entré au Collège, je dus prouver mes talents à une assemblée de vieillards barbus et squelettiques, dissimulant leurs faces ridées et tannées par l’âge et les vapeurs sous de grands capuchons noirs brodés de runes et d’autres figures ésotériques. La magie nisétienne était essentiellement mondaine, elle se donnait en spectacle dans de hautes tours de cristal et d’albâtre, au milieu des places ou dans les palais des grands princes. Soudain je me retrouvais à la distiller dans les entrailles d’un piton rocheux, dans le silence le plus absolu, ne discernant à la clarté de flammes violettes, que les lèvres cireuses des vieillards qui récitaient sans cesse des cantiques inaudibles.

L’apprentissage fut long, je dus abandonner mes voies mondaines et adopter la voie angoissante du Sacré Collège, consistant en une tension continuelle de l’homme vers les cieux où se cachaient les secrets. Nous passions la plupart de notre temps dans le fond de ces souterrains humides, ne sortant que pour raviver la flamme inextinguible qui coiffait la colline où se trouvait le Collège. Les anciens parlaient d’un accouchement perpétuel. Nous opérions dans les entrailles comme dans les entrailles du dragon qui leur donna le Feu. Ce dragon l’aurait porté dans son sein autant de jours qu’en comptait le monde attendant l’homme propice à qui le donner : le premier des pharétans. Le seigneur ailé le lui donna enfermé dans une pierre noire, polie à l’extrême, et derrière ses facettes on pouvait voir le Feu danser et virevolter. L’homme l’avala et à son tour le conserva dans son sein jusqu’à la veille de sa mort, lorsqu’il le transmit à son fils tel qu’il le reçut et ainsi de suite sur de longues générations. C’est ainsi que les pharétans acquirent longue vie et le contrôle du Feu. C’est ainsi que Clavel et ses fils furent immunisés contre les effets dévastateurs du Feu de Pharet, c’est aussi pour cela que les princes du Val reçurent toujours la dignité de Maître du Sacré Collège. Ce Feu dépassait les limites de l’alchimie, et cela, personne ne le savait en ce temps, sinon le Collège. Ce Feu conférait une puissance de feu au Val certes mais de fait, il faisait du Prince du Val une sorte de dieu, vénéré par ses fidèles avec d’autant plus de révérence et d’honneurs que les dragons se faisaient rares. L’héritage des dragons périclitait à Nisétis tandis qu’ici, dans le Feu, il était bien présent et vivant et le Prince du Val ne manquait pas de se mettre en scène dans des cérémonies triomphales pour le rappeler. Pour les exilés de Nisétis et les natifs de la côte de Sel, il apparaissait tel un médiateur entre les dragons et le lot des mortels…

Cela ne vous rappelle rien ?

Je ne compris que trop tard les intentions de l’Empereur. Dès que je le pus, je versai dans l’alambic le liquide contenu dans la fiole qu’il m’avait donnée et je prononçai sur le tout les incantations qu’il m’avait laissées sur une tablette d’étain et ma vie continua sa route parmi les membres du Collège. Le Feu se révéla être un atout encore plus grand pour l’armée du Val, rongeant même la pierre des demeures pentiennes qu’ils faisaient brûler sur la côte. Le Val enchaîna victoire sur victoire, repoussant ses frontières à l’intérieur des terres, tentant de rallier l’autre côte, plus au nord. Un frisson de liesse s’empara de tout le peuple, une fièvre victorieuse comme je n’en avais plus vue depuis les dernières victoires nisétiennes. Nul ne semblait résister face à l’armée aux pavois pourpres, on sacrifiait quotidiennement aux dragons et au Prince, on processionnait dans toutes les rues de la ville et les factions dissidentes perdaient du terrain face à la popularité grandissante du Prince-Dieu et de ses victoires. Cette ivresse prit brutalement fin au cours d’une cérémonie rituelle. Suivant une coutume millénaire, le Prince devait plonger ses mains dans le feu de Pharet et les imprimer sur l’arche des portes. Massé sous les murailles blanchies de la ville, le peuple vit son prince-dieu prendre feu et mourir dans des cris de douleur devant des prêtres, des mages et des pyromants impuissants. Pour la première fois, le Val éprouvait dans ses reins les douleurs qu’il avait causées à toutes les mères de la côte, assistant, pétrifiées, aux bûchers dressés pour leurs fils au seul motif qu’ils n’étaient pas assez…pharétans. J’étais là pour le voir. Les historiographes, les augures et tout ce que le Val comptait de prophètes conclurent à un prince bâtard, en trouvèrent un autre lequel mourut aussi après avoir été au contact du Feu. D’aucuns attribuaient cela à la disparition des dragons, d’autres à une dilution trop importante du sang pharétan, d’autres encore à la décadence de la cour, quelques uns annonçaient la chute de l’Empire, la chute du Valmer et l’oubli de toute chose.

Mon retour au palais impérial fut aussi discret que mon départ. Sans m’offrir de dignité au palais, l’Empereur m’alloua une rente annuelle bien trop généreuse, suscitant naturellement la jalousie des mages impériaux et des indépendants de la cité. J’ai vite compris que c’est ce qu’il désirait. Quelques décennies plus tard, on apprit le début de l’invasion pentienne et la lutte acharnée menée par les cités du cap, celles du Soltaar. L’Empereur crut un temps que cela stopperait l’hémorragie et convaincrait les nisétiens que seule Nisétis pouvait encore leur apporter quelque chose mais en vain. Tous fuirent vers l’Oliya et ses jeunes promesses et l’Empire, esseulé, se contenta pour renforts d’envoyer en péninsule une poignée d’ambassadeurs, les funestes syncelles qui dans leurs bagages avaient déjà rédigé la reddition de ces villes. Mais, comme vous le savez, le Sud ne l’entendit pas de cette manière et sans aide impériale organisa sa résistance.

Quant à moi, je devais être l’un de ces envoyés. L’Empereur, fort de ce que je lui devais mon confort et heureux de me savoir toujours à ses côtés me fit mander une nouvelle fois. Je devais me rendre une nouvelle fois dans le Val pour y occire le Prince, ni plus, ni moins. L’Empire se serait arrangé avec l’envahisseur pentien, conservant ses quelques comptoirs et son indépendance en échange d’une paix perpétuelle signée avec le sang d’une lignée. Je n’étais pas dupe. L’Empereur cherchait vengeance et la mort de cette lignée, votre lignée, était le but qu’il désirait atteindre. J’avais été l’outil d’une malédiction, je ne comptais pas être celui d’une damnation. Mon refus l’enragea, s’ensuivit de l’esbroufe, un combat, ma sortie remarquée du palais, mes escarmouches et ma course poursuite avec tous ces mages jaloux trop contents que je sois tombé en disgrâce. Je sautai sur le premier navire au départ du Val, devançant l’émissaire nommé à ma place et je débarquai alors au port d’Adunantiae, auprès du prince Oxynte. Il me prit pour le syncelle impérial, je le lui fis croire et…le reste, Serafein, je crois que vous le connaissez…J’ai passé toutes ces années à tenter de réparer ce qui avait été brisé, de ressusciter ce que j’avais tué. La nécromancie me colle à la peau, elle défigure mon visage et a siphonné mon âme. Les animaux ne me sentent pas, les mages s’éloignent de moi. Je n’ai plus ni amis ni familiers. En cela, Serafein, je suis comme vous. Ou plutôt vous êtes comme moi. Le prix à payer pour vous sauver de la mort subite est de l’assumer pour le reste de vos jours…

On pouvait entendre l’Olienne au loin et ses grappes de goélands. La cité se taisait en hiver. Tu espérais la vérité, tu reçus une confession. Se tenait en face de toi l’homme responsable de tous les tourments de ton cycle, le créateur même de la malédiction qui te tuait à petit feu  - était là, prostré sur un tabouret de vigneron, ses paumes scarifiées témoignant des atrocités commises pour tenter de racheter sa faute. Arraché à la vie, rejeté par la mort, il vivait en hybride, ne jouissant de rien. Il s’en accommodait bien. Ce sourire vissé à ses lèvres disait bien sa joie morbide d’être passé de l’autre côté du voile, de connaître l’inconnaissable, palper l’invisible et voir l’impalpable. Tu hésitas à le congédier sur le champ, le renvoyer à Thaar où il était, apparemment, persona non grata…d’un autre côté, son expérience hasardeuse t’octroya une guérison complète de tout mal. Tu voulus parler mais aucun son ne sortit de ta bouche. Devant toi se tenait l’être sans âge, l’énigmatique éminence dont parlent toutes les chroniques datant de l’invasion pentienne, cette figure au visage pâle, à l’accent méconnaissable, aux cheveux noirs comme la nuit et à la présence plus inquiétante que la mort elle-même…cet être que les chroniqueurs avaient repéré, au sujet duquel les précepteurs spéculaient, ce tantôt émissaire, tantôt démon ; cette tâche informe au milieu des chants et des lais mervalois – était là, prostré sur un tabouret de vigneron.

Un page frappant à la porte vous interrompit ou plutôt un homme. Un vieil homme. Tu reconnus Hespérion. Tu lui fis signe d’entrer, il lança un regard méprisant à Lévantique et vint vers toi. Il t’exposa les inquiétudes du petit consistoire quant à l’omniprésence de cet homme du Nord qui s’attirait la sympathie de bien des courtisans avides d’exotisme.

- Où est-il ?
- En audience avec –
- Attends moi dehors, je te rejoindrai.
- Oui, Serafein.


Hespérion sortit docilement, Lévantique comprit qu’il fallait lui emboîter le pas. Ce qu’il fit sans mot dire. Quand il fut sur le point d’être sorti tu l’interpellas :

- Je ne comprends pas, Lévantique…
- Quoi, Serafein ?
- Pourquoi l’avez-vous fait ?

Il ne bougea pas et pour la première fois tu vis son visage rougir d’embarras.

- L’ambition, Serafein.

Il disparut, passant devant un Hespérion toujours aussi revêche. Tu le suivis à travers le labyrinthe de couloirs et de salle du Palais, te délectant de la surprise des notables déjà affairés à préparer ta succession. La dernière fois qu’ils te virent, tu n’avais d’éclatant que les galons d’or sur ta chlamyde, maintenant tu resplendissais comme à tes jeunes heures, le sortilège de Lévantique ayant presque effacé la marque du temps passant. Très vite les pages reprirent le pas, puis les thuriféraires, les céroféraires et le reste des processionnaires. Les physiciens cherchaient à vérifier ton état sans pouvoir t’atteindre, les courtisans en quête de faveur criaient au plus fort leur joie dans l’espoir d’être reconnus et récompensés. On traversa le Porphyrion en grande pompe à la recherche du Grand Chancelier du Royaume dont on ne connaissait aucun titre à Merval ce qu’Hespérion te fit remarquer avec insistance. Mille pensées se chevauchaient dans ton esprit, les soucis de Merval s’agrippaient littéralement à tes vêtements, la révélation de Lévantique continuait de te travailler au corps – tu ne cherchais que Roderik.

Le cortège s’arrêta devant une porte et fit cercle autour de toi. Un page l’ouvrit et dans la pénombre on découvrit un Roderik sermonnant une assemblée de mervalois. Leurs yeux brillèrent, ils s’éclipsèrent servilement laissant un vide béant entre l’Arétan et toi. Hespérion vint à ton côté, parlant une fois encore de ce titre qu’il n’avait pas, de cette légitimité qu’il lui manquait, de ce consistoire à la nuque raide – tu l’interrompis. Les yeux plantés dans ceux du jeune homme, tu congédias l’assemblée en clamant haut et fort :

- Laissez-moi m’entretenir en paix avec l’Illustrissime Seigneur-Chiron !

Hespérion te regarda, bouche bée. Tous se turent, se prosternèrent et disparurent. Tu entras dans la pièce, un page referma les portes. La dernière fois que tu le vis, tu étais à l’article de la mort, sang aux lèvres et mort aux larmes. Maintenant, vous paraissiez presque avoir le même âge.

- Je vous expliquerai au sujet du Seigneur-Chiron, en attendant laissez-moi goûter ce moment. Mon ami, qu’il est bon de vous revoir ici ! Quelques soucis m’ont gardé loin du monde mais vos louanges sont venues jusque dans mes quartiers. Dites-moi, mon ami, quelles nouvelles du Royaume ?
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Lun 29 Mai 2017 - 14:56


Seigneur-Chie-Quoi ?

Alors que la Chancellerie se vidait en moins de temps qu'il n'en fallait à un capitaine thaari pour écouler sa camelote sur le port, Roderik demeura planté comme un radis, la bouche bée, les yeux ronds comme des soucoupes. Eusse été un autre visiteur, Roderik aurait certainement pris ombrage de ce qu'on l'interrompe de la sorte, pour une fois qu'il avait réussi à capter l'attention de son auditoire et que toutes ces cervelles bien façonnées buvaient enfin ses paroles, pour une fois qu'il avait quelque chose à leur apprendre. Mais c'était Cléophas d'Angleroy qui se tenait là, l'homme qui lui tenait lieu de guide, d'ami, d'hôte, de protecteur et même, osons le dire, de père spirituel. Ce même homme qui, depuis des jours, se terrait dans la pénombre d'une antichambre, loin des regards des courtisans, loin de sa ville, plus loin encore du Royaume et, surtout, loin d'un Roderik qui s'était trouvé dépourvu de repères. Et si Roderik n'avait pas été d'un naturel aussi guindé, il aurait vraisemblablement accouru vers lui, comme un gamin court vers son père au retour d'une trop longue absence. Au lieu de cela, il resta là, immobile, à le considérer de ses yeux incrédules, s'étonnant de le trouver aussi bien portant lui qui, la dernière fois, faisait si peur à voir.

« Je... Cléophas, je, mais, que... »

Poser la question serait inutile, il le savait bien. Le prince de Merval était un homme par trop secret, et ce que Roderik devait savoir, point n'était besoin pour lui de le demander ; Cléophas était de ces hommes qui révèlent les choses le moment venu, si tant est qu'un tel moment existât. Mieux valait, du reste, se contenter de cette image rassurante qui lui faisait face, celle d'un homme en bonne santé, au maintien droit, à la stature impérieuse ; un homme qui allait reprendre le rôle que Roderik avait peu à peu commencé à endosser. Voir Cléophas reprendre les rênes du royaume le rassurait, mais il ne savait trop dire à quel titre : cela le soulagerait certes d'un poids énorme, mais d'un autre côté...
D'un autre côté, il craignait d'avoir aimé cela, et c'était précisément la raison pour-laquelle Cléophas revenait à point nommé.

Roderik s'empressa de tirer un fauteuil qu'il poussa en direction du prince de Merval. L'homme avait beau être bien portant, le souvenir de son allure maladive, morbide, était encore vivace, si bien que le jeune Chancelier s'affairait auprès de lui comme s'il était devenu impotent. Restant debout tout en laissant Cléophas s'asseoir, Roderik prit le temps de réfléchir à la question. Quelles nouvelles du Royaume ? Il y avait à la fois tant à dire, et en même temps si peu.

« Les nouvelles sont prometteuses », finit-il par dire après un moment de réflexion pendant-lequel il avait hésité sur la manière de débuter. « J'ai privilégié la paix, ainsi que vous le souhaitiez, Cléophas, et c'est dans cet esprit que j'ai agi. J'ai tiré parti de ce que la duchesse Méliane ait abandonné sont trône ducal au profit de sa fille pour proposer aux vassaux du Langecin de laver leurs affronts contre la remise des fiefs qu'ils occupent encore, et l'hommage de la nouvelle duchesse. Je n'ai pour l'heure aucune nouvelle ; le Langecin se terre, il guette, se méfie, et je ne sais combien de temps durera ce petit jeu. Il est possible, en revanche, que l'île de Nelen nous soit restituée bientôt : l'homme qu'y avait placé le Langecin s'est en effet déclaré pour nous. Il a renoncé au faux titre de baron que lui avait octroyé l'Anoszia ; il conviendra, je pense, de récompenser un tel geste de loyauté désintéressée lorsque nous le pourrons.

La Ligue, de son côté, a proclamé sa dissolution, mais le Boucher du Médian conserve jalousement ses fiefs, tandis qu'Erac cherche à gagner nos bonnes grâces. J'ai donc approché le troisième homme : Niklaus d'Altenberg. J'ai pu le convaincre, s'il en était encore besoin, qu'il était dans son intérêt de ployer le genou maintenant avant qu'il ne soit trop tard. Je ne me fais pas d'illusion sur sa sincérité, malheureusement : il ne rejoint la cause du roi que parce qu'il sent le vent tourner en notre faveur. Toujours est-il que cet Altenberg jouit d'une certaine popularité locale ; j'ai donc pensé qu'il valait mieux l'avoir dans notre escarcelle, quitte à le surveiller étroitement. Ainsi, nous rétablissons actuellement Bohémond dans les domaines d'Apreplaine, de Valblanc, de Vallancourt, ainsi que sur une partie du pays christabellois - l'autre étant encore sous le joug du Boucher du Médian. Et à dire vrai, Cléophas, mieux valait que ces domaines nous reviennent au plus vite : car, mon ami, le printemps s'annonce des plus incertains. »


Son regard s'assombrit.

« Dès le début du mois, la rumeur d'une coalition dans le nord nous était arrivée aux oreilles. Aymeric de Brochant s'est abouché avec ses voisins, Louis de Saint-Aimé et, peut-être, Gaston d'Odélian ; sitôt venu le dégel, leurs ostes descendront dans le Médian dans l'intention de faire fondre la rébellion comme neige au soleil. Aymeric de Brochant m'a récemment écrit, confirmant la nouvelle : il clame haut et fort son intention de châtier les traîtres et de rendre à Bohémond son royaume. Parce que la paix me semble inenvisageable avec Nimmio de Velteroc, parce que le Langecin demeure encore dans un esprit de sédition, je crois que nous avons matière à nous en réjouir : nous ne saurions réunifier le royaume sans les armées du nord. Cependant, je ne sais jusqu'où portera l'ire du seigneur de Brochant ; je croyais connaître l'homme, mais je crois aujourd'hui que nul ne saurait percer ses ambitions profondes... et il est clair que cette entreprise militaire, quand bien même serait-elle animée d'un sincère sentiment royaliste... eh bien, ma foi, le geste n'est pas désintéressé. De Brochant me l'a d'ailleurs confirmé dans sa dernière missive : il veut le sénéchalat, Cléophas. Et si nous le lui accordons, que nous réclamera-t-il d'autre lorsque ses troupes tiendront Diantra ? »

Il haussa les épaules en signe d'impuissance ; sitôt eut-il achevé de parler qu'il se sentit comme soulagé d'un poids terrible, et il réalisa combien il avait été seul, seul face au destin du royaume en l'absence de Cléophas. Il réalisa combien ce poids avait été lourd, et combien il avait besoin que son ami, son mentor, le soutienne enfin.
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Mar 30 Mai 2017 - 16:31

Quel âge avait-il encore ? Sa jeunesse il la portait dans sa fougue et sa vivacité, dans cette leste façon qu’il avait de se déplacer pour exposer ses pensées, de rester debout des heures durant sans avoir à s’appuyer contre un meuble. Ses yeux : grands ouverts. Ses lèvres : charnues et brillantes. Son visage pulpeux comme celui d’un enfant sortant de l’adolescence. Oui tu savais que le seigneur de Wenden était jeune et pourtant en l’écoutant parler, en le voyant ainsi se mouvoir dans le lieu des manigances avec une aisance toute suderonne et un charisme tout nordien, tu lui donnais l’âge des vétérans. Tu te forçais à conserver ta face dure comme la pierre tandis que tu exultais intérieurement de le revoir ainsi, de le revoir seulement et de constater que les rumeurs à son sujet n’étaient bien que le fruit de l’envie et de la haine. Reclus dans tes quartiers, tu prenais en compte les soupirs d’Hespérion et souffrais de ce que Roderik puisse être mal accepté, plus encore que ses maladresses soient le fruit de son inexpérience et que ses épaules de jeune comte aient été trop frêles pour soutenir une telle charge. Tu l’arrachas à sa terre pour l’enraciner dans une autre, tu lui retiras ses repères pour le plonger en un lieu dont nul ne peut être familier et tu te rappelais ce moment où tu le vis pour la première fois dans le Clos, les gouttes de sueur sur son front, sa face blanchâtre et son accoutrement bien trop martial pour une ville comme Merval…ce jour-là tu le vis tel qu’il était : un jeune seigneur découvrant le monde avec des yeux tantôt ébahis tantôt mouillés d’effroi.

En cette heure, en cette salle, il n’y avait ni surprise ni effroi, rien que l’épaisseur de ses pensées, la profondeur de sa réflexion et derrière, au creux de son iris, le reflet d’un souci.

Un sentiment de culpabilité te submergea au point de t’en écraser le cœur. S’appuyant sur son talent et son intelligence, tu lui laissas les rênes du Royaume et plus il parlait, plus il te prouvait combien tu avais eu raison de le choisir. Tout autant que de le voir ainsi te comblait d’une joie paternelle, tu ne voulais pas être l’artisan de son aliénation. L’homme s’adaptait à Merval en dépit du mépris et des petites humiliations dont les suderons ont le secret. Loin des siens, loin de ses cieux, il avait servi le Royaume avec une application et une fidélité aveugles, preuves s’il en fallait de sa dévotion pleine et sincère. Mais cet homme, Cléophas, tu ne voulais pas lui voler ses jeunes années. Ce destin que tu avais embrassé tu ne le souhaitais pour personne et malgré tout tu l’avais imposé à la seule personne en péninsule que tu aurais voulu préserver de tout mal. T’étais-tu laissé aveugler à ce point par ton amour de père ? Et ce seigneur de Wenden, se débattait-il ainsi parce que le Royaume avait besoin de lui ou parce que toi, Cléophas, tu avais besoin de lui ?

Tu le laissas parler, écoutant sagement ce qu’il avait à dire. Pour une fois que tu ne parlais pas, tu comptais bien profiter du moment. Comment le Royaume pouvait-il évoluer aussi vite tandis que du haut des fenêtres de la tour de Clavel, tu observais l’horizon mervalois toujours constant ? Préservés des soucis du monde, vous l’étiez vraiment, reclus entre marais et montagnes où le vent charrie l’iode et le safran. Lorsqu’il eut fini, Roderik parut essoufflé et soulagé. Attendait-il de ta part quelque conseil, lui qui d’une main de maître s’était immergé dans les délicates manigances du Royaume ? Ou une simple tape dans le dos ? Les deux feraient largement l’affaire. Sans quitter ton fauteuil, pinçant ta lèvre inférieure entre ton pouce et ton index, tu lui répondis :

- Nous avons eu vent des affaires langecines. Les nobles langecins sont plus diantrais que suderons, plus serviles que vicieux. L’autrefois florissante Langehack est plus isolée que jamais, privée de tous ses vassaux hormis l’intendant fantoche qu’ils ont placé à Edelys et qu’ils affublent du titre de baron. Si ce que vous dites est vrai et je vous crois sur parole, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne se rallient à la Couronne car ils ne tiendront pas longtemps sous les pressions conjuguées de Missède et du seigneur de Nelen. Les notables langecins ne vivent pas d’honneur ou de serments, ils vivent du négoce. Tôt ou tard, si Langehack ne se rattache pas au Royaume, d’autres prendront la place qu’elle occupait et s’ils ne s’en rendent pas compte d’eux-mêmes, alors je leur ferai prendre conscience…

Tu marquas une pause dévoilant sous tes doigts l’esquisse d’un sourire.

- Vous n’êtes pas sans savoir que la souveraineté de mon fief langecin demeure inviolée. S’il le faut, nous y réunirons ce que Langehack compte de corporatistes et de complotistes, nous les convaincrons de la ruine qui les guette et ils retourneront naturellement porter leur parole au palais. Et si le seigneur de Nelen est aussi loyal qu’il le dit, j’ose croire qu’il fera de même, en son nom. Et si tout cela ne suffit pas…eh bien c’est la raison pour laquelle Soltariel nous bâtit en ce moment-même une nouvelle flotte...

La question langecine demeurait moins un défi qu’une écharde. Sans être inquiétante, elle restait gênante. L’inertie de cette terre si proche de Merval et de Diantra, aux richesses connues de tous, posait un réel problème dans l’éventualité d’une reprise de la capitale. Sans être de culture martiale, le pays regorgeait de casernes et ses coffres de souverains, bien assez pour rendre au Roy ce qu’on lui avait volé. Tu n’aimais pas Soltariel, tu aimais encore moins Langehack mais tu savais pertinemment qu’un Sud éclaté apparaissait comme une aubaine pour les vautours du Nord. Lorsque Roderik les évoqua, tu ne fus pas surpris. La méfiance que le Sud entretenait à l’égard du Nord était justifiée : là-haut ne vivaient que des bêtes de combat, des monstres de joutes avides de clameurs, de viols et de sang. Ils apportèrent la sauvagerie en Péninsule, le sang dans les cités du Sud et la mort dans Diantra. Ceux-là ne poignardaient pas par intention comme on le fait au Sud, ils le faisaient par loisir car ils se rient du sang versé et des tripes à l’air. Tous autant qu’ils étaient auraient mieux fait d’être enfermés dans des arènes thaaries, là ils auraient accompli la vocation qu’ils s’étaient données : de foutre le bordel où qu’ils soient.

- Une chose est sûre, Roderik. Vous connaîtrez les rouages de Merval avant de savoir ce que cache l’esprit retors de ces hommes-là. Vous le dites, l’avenir est incertain, mais je cultive l’espérance : celle de voir Langehack revenir de son errance et le Médian de son ire fratricide. Il y a quelques jours, j’ai reçu une missive de la part de la dame du Val. Celle-ci souhaiterait initier une rencontre entre le Roy et ses sœurs, prétexte officiel à une rencontre officieuse entre elle et moi. Je ne sais ce qu’il lui passe par la tête car la femme est connue pour ses humeurs aussi changeantes que les couleurs d’un ciel d’été mais je sais une chose, Roderik : qu’elle est mère. Je ne crois pas en son instinct de femme qui lui a fait commettre de terribles erreurs, celle de marier l’Ivrey pour commencer ; ni en son instinct politique qui l’a empêtré dans l’insurrection de son nouvel époux. Je crois en elle en ce qu’elle est mère et j’ose croire que tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait par amour pour ses enfants. Je le crois car j’aurais sans doute commis les mêmes erreurs à sa place, les Dieux seulement ont voulu que mon unique-aimé soit avalé par la terre avant que j’aie la chance de défendre bec et ongles son honneur. Je ne sais si vous l’avez déjà rencontrée mais la dame du Val n’est pas comme les autres femmes, elle est animale. Sitôt qu’elle se sent menacée elle se terre derrière ses hautes montagnes et n’en sort que lorsque l’ennemi est terrassé. Or, elle le sait, l’ennemi qui vient du Nord, ce spectre de la guerre qui se lève dans l’Atral n’est qu’un mirage. L’ennemi véritable c’est ce pédé manchot qui lui sert de mari, cet épouvantail malveillant est la tumeur qui a causé la ruine de ce Royaume et je crois qu’elle s’en rend compte. Au temps opportun, elle saura mettre son orgueil de côté pour assurer la survie de sa progéniture car Blanche de Hautval sait lequel de Brochant ou de moi sauvera ses enfants. Ce Brochant dont vous me parlez et dont le Nord dit autant de mal que de bien, ne vous y trompez pas. Sous ses allures de sauveur, il a tout d’un bourreau. La terre serramiroise n’a jamais enfanté que des traîtres, des meneurs de guerre, des sauvageons perdus entre le monde et l’Adurie. Il ne sera pas le premier à promettre ses épées pour défendre l’honneur d’un Roy dont il n’a que faire. L’homme aujourd’hui est prolixe mais c’est son silence d’hier qui l’accuse. Tandis que nous nous efforcions de maintenir un semblant d’ordre à Soltariel et que la vie du Roy était menacée par le Langecin et le Médian, le Garnaad et l’Anozsia, que faisait-il ? Priait-il pour la sauvegarde de notre Royaume et le salut de notre bon Roy, ou s’affairait-il dans les forges et les campagnes pour mettre sur pieds une armée ? Le Nord n’est jamais descendu à Diantra que pour l’occuper et demain comme hier ils tenteront de la saisir encore car c’est le même sang qui coule dans les veines de Brochant que dans celles des barons du Nord. L’homme n’a même pas quitté sa demeure serramiroise qu’il exige déjà le sénéchalat…vous ne le savez peut-être pas mais cela me rappelle un homme qui, du fond de sa demeure velterienne, exigea le Trésor et l’Erac… Le Roy ne sera pas l’otage d’ambitieux avides de sang car croyez-moi bien, je sais jusqu’à quelles profondeurs peuvent aller les hommes animés par l’ambition. J’ai vécu dans ces profondeurs…

Tu mâchais le mot de Lévantique…l’ambition. Si elle avait pu forcer un elfe à devenir paria, un immortel à copuler avec les morts, qu’est-ce qu’elle ferait d’un pauvre humain ? Diantra n’était plus qu’une ruine fumante et voilà que le Nord bouillonnait pour la redonner à « leur » Roy au lieu de s’attacher à faire la paix entre eux. Pour eux tous, Bohémond n’était qu’un pion sur un jeu d’échecs…oubliaient-ils qu’il existait bel et bien en chair ? Que Bohémond était le fils d’un homme disparu dans les airs et d’une mère disparue dans les terres ? Qu’il était surtout du sang des Rois qu’ils prétendaient servir et que cela devrait suffire à faire taire leurs velléités sanguines de conquêtes et de rapines ? Quand le Roy était-il devenu la bannière légitimant les pires horreurs ? Tu le savais : ils seraient capables de le tuer pour pouvoir venger sa mort. Le Nord ne vomissait de ses entrailles que des barbares et le Médian des opportunistes.

- Ce sire d’Altenberg me semble être un parfait circassien, jouant l’équilibriste entre le rebelle et la Couronne. Je ne peux que soutenir votre décision de le garder encore en place, au moins le temps que Diantra nous revienne mais celui-là ne vaut pas mieux que ses cousins serramirois. C’est une espèce mangeant à toutes les tables, un pèlerin squattant à toute auberge sans jamais s’acquitter de rien. Il ne paie jamais ses dettes car chaque fois il change de créancier. Cet homme qui doit au Roy son titre a abandonné le Roy tandis que d’autres seigneurs ont abandonné leurs richesses et leurs terres par fidélité à la Couronne. Ce sire d’Altenberg a profité de l’exode diantrais pour occuper une terre qui ne lui appartenait pas et la gouverner au nom d’un tyran carnassier qui n’a jamais eu de légitimité sur cette terre. Et maintenant que le vorace velterien s’épuise, il voudrait de la Couronne qu’elle l’accueille bras grands ouverts…mais vous avez raison. Mieux vaut l’avoir de notre côté que de celui de Serramire quand il apparaîtra que ces derniers n’auront à l’esprit que de récupérer la cité que leurs pères n’ont jamais su conquérir…

Prometteuse disait-il ? La Péninsule semblait inexorablement se mouvoir d’une guerre à une autre et le Sud cette fois devrait front contre l’invasion venue du Nord. Une fois encore, les pentiens prouvaient leur tendance innée à l’escarmouche, sous couvert de belles bannières et de saintes paroles. C’était à se demander pourquoi l’on vénérait Mogar au Sud et Néera au Nord et pourquoi tu oeuvrais à tout prix pour unir ces deux péninsules si intimement antagonistes. Tu finis par te lever et te diriger vers le Grand Chancelier, te rendant soudainement compte du poids que tu avais laissé peser sur ses épaules. Bien d’autres auraient abandonné ou se seraient perdus dans la corruption, l’alcool et les prostituées mais le preux arétan, le juste Roderik tint ferme au milieu de la tempête. A qui devait-il cela ? Puisait-il cette force dans sa foi ou dans le souvenir de sa terre natale ou dans son puits intérieur riche de forces secrètes ? Tu n’en sus rien et n’en saurait sûrement rien. Pour l’heure, il fallait qu’il se repose, au moins quelques jours. Tout sourire et gonflé de fierté à la vue de ce grand fils, tu poursuivis :

- Quelques mots au sujet du Seigneur-Chiron. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué mais toutes les personnes vivant ou travaillant sur la Colline Sacrée sont dotées de titres et dignités nobiliaires. Elles le doivent, c’est ainsi que sont nos lois. Nul ne peut vivre sur la Colline Sacrée sans être titré. Même les écuyers de la Porte possèdent un titre et un habit de cérémonie propres. Dans l’esprit mervalois, votre présence était donc vue au mieux comme une indélicatesse, au pire comme une insulte. Or, pour recevoir une dignité au Palais, il faut être mervalois… J’ai décidé de remédier à cela en faisant de vous le Seigneur-Chiron. Le Chiron était autrefois une terre s’étendant en contrebas de la Colline Sacrée avant la construction de la ville haute. Si le domaine n’existe plus, le titre est resté et a été réservé au syncelle principal qui, vu la nature de sa fonction, était le seul noble du Palais qui pouvait n’être pas mervalois. En faisant de vous un Illustrissime enfin, vous faites désormais partie des plus hauts dignitaires du Palais, vous aurez droit à vos privilèges propres et les autres nobles et pages vous devront obéissance, non parce que vous êtes mon ami, mon frère et fils, mais parce que vous êtes le nouvel Illustrissime Seigneur-Chiron. Vous aurez le droit à une rente ainsi qu’à une petite demeure entourée de quelques vignes à l’extérieur des murailles, dans le comté palatin. Votre habit de cérémonie sera une grande tunique mervaloise, turquoise à deux galons d’argent et vous pourrez porter un bandeau d’argent sur votre front pendant les cérémonies et dans la vie civile si tel est votre souhait. Je vous laisse toute latitude pour mener à terme vos entreprises et si vous désirez prendre le frais dans votre nouveau domaine à la campagne, sentez-vous libre. Je vous ai beaucoup demandé, Roderik de Wenden, et vous m’avez beaucoup donné, aussi vous pouvez prétendre à un repos bien mérité. Ne soyez pas inquiet de ne rien faire. Parce que vous avez été irréprochables dans tout ce que vous avez fait, vous le serez aussi dans tout ce que vous ne ferez pas.
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Mer 31 Mai 2017 - 8:50


Roderik était mitigé. A entendre Cléophas, le roi n'avait nul autre véritable allié que les deux hommes présents dans cette pièce, le reste n'étant que fomenteurs et rebelles en puissance ; sans être d'un naturel optimiste, Roderik n'eut pas noirci le tableau à ce point. Et pourtant, alors qu'il y avait tant à faire, Cléophas l'invitait maintenant, avec tact, à se retirer dans une demeure de campagne pour prendre du repos ; le Régent, de toute évidence, était de retour aux affaires, et le Chancelier en éprouvait la douce impression de ne pas avoir été à la hauteur, et qu'on voulait l'écarter.

« Non », dit-il en secouant la tête, « non, non, Cléophas, je ne puis vous laisser. Je veux vous aider, et de toutes mes forces. Le repos, je le prendrais le moment venu, lorsque Bohémond aura retrouvé son royaume », dit-il d'un ton buté, feignant d'ignorer que ce serait à ce moment-là, alors, que les choses deviendraient les plus difficiles, car conquérir un trône était infiniment plus aisé que le conserver.

Le doute s'insinuait dans l'esprit de Roderik : en avait-il trop fait ? Ce titre de Seigneur-Chiron et cette dignité d'Illustrissime que lui accordait Cléophas, étaient-elles les récompenses de son dévouement ou un simple lot de consolation ? Son hôte cherchait-il à l'endormir pour mieux écarter un jeune Chancelier devenu trop encombrant, trop perméable à l'ambition, trop vulnérable à la tentation du pouvoir ? Allait-il repartir la queue entre les jambes, paradant gentiment dans sa belle tunique turquoise, le front ceint d'un bandeau d'argent, pour flatter l'ego de Merval ? Tenaillé par le doute, Roderik scrutait le visage sibyllin du Régent à la recherche de quelque signe trahissant ce déficit de confiance. Il ne lut rien dans ce visage sage et dans ces yeux clairs, rien, rien d'autre que de la sympathie et le reflet d'une affection qui semblait sincère ; mais Roderik connaissait suffisamment Merval pour savoir qu'ils étaient maîtres dans l'art de la dissimulation, et en cela, leur prince n'était-il pas le maître parmi les maîtres ?

Il se morigéna intérieurement. Il ne devait pas douter de Cléophas ; s'il commençait à douter de lui maintenant, il douterait de tout ; du bien-fondé de leurs actes, et même de Bohémond.

« Entendu », dit-il enfin, alors qu'il faisait les cent pas dans la pièce. « Je me retirerais quelques jours ; cela me fera du bien, et je crois que le Porphyrion a besoin de redevenir ce qu'il est : la demeure du Prince de Merval, non le terrain de jeu d'un étranger nordien. »

C'était dit à contrecœur, mais refuser eut été inconvenant ; qui plus est, cela aurait donné l'impression qu'il s'accrochait coûte que coûte à sa fonction, et il ne voulait point se donner l'image d'un homme jaloux de ses prérogatives.
Et puis, au fond de lui, son corps et son esprit réclamaient vivement ce repos ; il s'était entêté à les ignorer, mais il fallait, au bout du compte, savoir cesser de tirer sur la corde.

« Avant cela, permettez-moi un conseil, Cléophas. »

Il s'était arrêté et, fixant le Régent d'un regard déterminé, résolut de dire ce qui devait être dit avant qu'il ne se retire. Le Chancelier propose, le Régent dispose ; mais Cléophas devrait prendre des décisions éclairées dans les ennéades à venir, et quoiqu'il décide de faire des conseils de Roderik, il les aurait au moins entendus.

« Ne vous isolez pas du royaume. Vous l'avez dit, il est gangrené par l'ambition, l'arrivisme, mais les hommes d'hier ne sont pas forcément ceux d'aujourd'hui et demain. Soltariel est une cour de vipères, mais cela changera peut-être avec le temps, et au moins sut-elle jouer son rôle lorsqu'il vous fallut trouver refuge. Les Langecins sont des paons et des bourgeois qui se cherchent eux-mêmes, plus extravagants que dangereux, mais il n'émane pas que du mauvais de ce pays : vous en êtes l'exemple. Erac a échoué à tenir ses vassaux en laisse, et la noblesse du pays de Diantra a oublié son roi, alors qu'elle eut dû se montrer exemplaire, mais il n'en fut pas toujours ainsi. Les marquisats du nord, à vous entendre, ne sont que terres barbares porteuses de conflits ; mais soyez prudent, Cléophas, et ne prenez pas les gens du Nord à la légère, ne prenez pas non plus leur sens du devoir en défaut. Ils n'ont point votre grandeur d'âme, mais cette grandeur, vous êtes le seul à l'avoir. Je vous demande, de vos yeux sudiens, de les considérer avec le recul nécessaire, comme je m'efforce aujourd'hui de considérer le Sud de mes yeux nordiens. Nous ne devons pas oublier qu'Odélian n'a jamais trahi la couronne ; et que Serramire, sous Aymeric de Brochant, s'est pour l'heure montrée exemplaire, alors même que le roi tenta de la priver de ses droits sur l'Oësgardie. Après tout, De Brochant a ramené Oësgard et Alonna dans le giron du royaume, là où la couronne échoua ; De Brochant en a également chassé les drows, et il n'était point seul, mais il y engagea plus de force que quiconque. Vous lui reprochez son silence à l'heure où Velteroc désolait les champs pourpres, mais De Brochant, tout comme moi, nous nous battions contre d'autres ennemis du roi.

Ce que je veux dire par là, Cléophas... c'est qu'au-delà des ambitions cachées de tous ces hommes, il nous faut juger les faits, et les nordiens furent loyaux dans les faits : contrairement à Langehack, ils ne renièrent pas le roi ; contrairement à Erac, il ne renoncèrent pas à punir les rebelles du Médian ; contrairement aux fonctionnaires d'Apreplaine, de Valblanc, de Vallancourt, d'Edelys, de Christabel et d'Esteria, ils ne pactisèrent pas avec un usurpateur en puissance. Au nord de l'Avosne, il n'est guère que Sainte-Berthilde qui fut tentée par la sédition : elle semble s'en être écartée depuis. Aymeric de Brochant est un homme secret, vraisemblablement ambitieux comme le sont tous les gens de son rang, mais ses arguments sont sérieux. Vous avez raison de vous méfier de l'homme, comme je m'en méfie aussi ; mais si vous lui refusez le sénéchalat, choisissez vos mots, Cléophas ; car ce refus pourrait rendre la couronne haïssable dans le Nord tout entier. Ce serait pour eux la preuve que la couronne ne récompense pas la loyauté. »
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Cléophas d'Angleroy
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Ven 2 Juin 2017 - 23:41

- Étranger ?


Le terme t’avait surpris. Certes le sentiment de Roderik était fondé ces derniers temps il n’avait cessé de prouver au petit monde mervalois combien il le comprenait, allant jusqu’à captiver tout un auditoire qui d’ordinaire, tiendrait en haine la parole sortie de la bouche d’un nordique. Jamais avait-on vu un pentien se faire une place aussi rapidement à Merval, encore moins au Porphyrion où tout rappelle la gloire d’un Empire quasiment voué à l’oubli. Les mervalois calomniaient…et alors ? C’est tout ce qu’ils savent faire, conspuer ceux qui ne leur ressemblent pas. Malgré les critiques fusantes, Roderik imposait le respect à ses interlocuteurs qui n’était point servile car ils ne lui devaient rien mais bien fondé sur sa personne. Comme tout pentien, on le savait impie pourtant il ne s’était rendu coupable ni de blasphème ni de prosélytisme. Quelle que soit son opinion de Merval, Roderik la gardait enfouie : par respect ou par mépris, on ne s’en souciait guère. Le tout est qu’il restait silencieux, éminence discrète naviguant aisément sur les eaux troubles et traîtresses de Merval et de ses lois, évitant les écueils de ses coutumes avec une adresse remarquable… Étranger ? Lui ? Il vint à Merval avec la seule vertu qu’on y estime : l’humilité. Par cela, il venait sans le savoir d’oindre les plaies laissées par l’invasion de ses ancêtres et pour cela, secrètement, on commençait à l’estimer.

- Non, non, Roderik…vous ne comprenez pas. Vous n’avez rien d’un étranger. Vous en avez l’apparence, vous en avez l’accent mais passant ces considérations, Roderik, vous êtes bien plus à votre place ici que bien des hommes. La plupart de ceux que vous voyez ne doivent leur présence ici qu’à leurs titres qu’ils se transmettent depuis des siècles de père en fils mais vous…vous ne le devez qu’à vous-même. Ce n’est pas la mansuétude du Roy qui vous a fait Grand Chancelier, ni l’esprit des lois mervalois qui vous a élevé au rang d’Illustrissime. Vous ne le devez qu’à votre cœur et à votre esprit intimement unis l’un à l’autre et qui, ensemble, oeuvrent à l’avenir du Royaume. Ces honneurs, ces ors qui vous pareront bientôt le front, ce ne sont pas de fausses récompenses, ils vous reviennent parce qu’ils vous sont dus, Roderik. Qu’il s’agisse de Merval ou du Royaume des Cinq, les couronnes que nous portons sur la tête nous viennent d’en haut, elles nous viennent du Roy et la sienne lui vient du ciel. Or la Damedieu ne s’émeut pas devant le jarret des chevaux ni la force des guerriers, mais d’un cœur disposé à agir selon ses lois et à conformer celles du Royaume à celles de Son Royaume. Ne croyez pas, mon ami, que vous soyez un étranger ici.

Ne succombez pas aux regards torves de mes sujets, mais plutôt comprenez la blessure qu’ils cachent et qu’ils portent dans leurs cœurs depuis plus de cinq cent ans. Si tel est votre désir de rester à mes côtés et d’œuvrer pour le Royaume, qu’il en soit ainsi. Je ne puis agir contre la volonté d’un homme de bien, moins encore contre sa liberté mais gardez à l’esprit, Roderik, que ce que vous faites, vous ne le faites ni pour l’or, ni pour la renommée, mais bien pour que la Péninsule entière puisse jouir de ce temps de paix que je vous accorde. La Colline Sacrée est ainsi faite qu’elle déracine les hommes des réalités d’en bas, enivrés par les vapeurs de myrrhe et de labdanum, on en oublie vite que le temps s’écoule et les saisons s’enchaînent. On en oublie vite la douloureuse souffrance des pauvres gens, des affamés, des oubliés, de ceux qui sont restés sur le bord des tranchées où s’entassent les cadavres décharnés de leurs enfants. Le soleil de Merval hypnotise les hommes, il anesthésie les sens et le Porphyrion cristallise ce qu’il reste d’humain en nous pour que s’épanouissent les cieux à leur place. Quant à l’exercice du pouvoir enfin, il épuise, draine et désagrège. Je vous crois savoir époux et c’est mon désir le plus cher qu’à la fin de cette guerre vous puissiez retourner à votre dame avec la même vigueur et la même flamme dans les yeux que lorsque vous l’avez quittée. Je vous le dis car cette grandeur d’âme que vous croyez trouver en moi, je sais que vous l’avez et je souffrirais de vous voir sacrifier ce que vous avez de plus cher pour la gloire de la Couronne ; c’est une femme ô combien généreuse et dispendieuse mais insatiable, insatisfaite, cultivant un amour jaloux à l’égard de ses époux. Je brûle d’amour pour la Couronne, je suis pour elle une victime immolée – cela suffit. Ne vous précipitez pas comme moi dans ses filets, elle me consume, Roderik, et je suis bien assez pour elle.


Pris de crainte pour cet homme à l’aube de ses jours, tu te devais de le mettre en garde. Pour toi, le monde se résumait désormais à Bohémond et le reste futile. Ta guérison miraculeuse n’en était pas une et Lévantique, pour une fois, insista bien pour te le faire comprendre. Comme la cire fond devant le feu, ainsi des illusions à la face du temps. Tu pouvais mourir pour le Royaume car personne ne te pleurerait, tu pouvais t’abandonner entièrement à Bohémond car nul autre ne comptait sur toi. Mais ce jeune homme du Nord, aussi fougueux qu’entêté, on le disait époux d’une noble femme, il serait sans doute père de nombreux enfants. De ce point de vue là, oui Roderik était un étranger à Merval, il n’était pas un marin sans attaches, ce n’était point un riche marchand dont la seule consolation quand vient le soir est la caresse inerte de son trésor. Ton confort valait-il sa lente mort ? Tu désirais le préserver le plus possible des affres du temps, le garder loin des soucis du monde et l’enfermer dans ce Porphyrion où le temps semblait s’être arrêté il y a deux mille ans pour qu’il ne voie pas ses amis, ses aimés tomber au combat ou sous les coups de poignard des intrigants ; qu’il ne sente plus le parfum nauséabond qui s’élève des champs de bataille ; qu’il s’évite l’amertume de la cour et de ses gens, les malédictions venues de toute la péninsule et la malveillance d’un nombre croissant de nobles. Ton instinct de père te disait de le renvoyer sur-le-champ mais cet enfant, Cléophas, cet homme-là venait de te prouver une fois encore pourquoi tu l’avais élu à cette charge au fin fond des terres berthildoises. Sans haine ni effroi, sans stupeur ni tremblements, du haut de ses jeunes années qu’une huile d’allégresse avait désertées, il se permit de te donner un conseil. Il n’y avait pas là une once d’arrogance ou d’impudence que le sincère souci qu’il se faisait du Royaume et de votre fin. Tu l’avisas. Tu te mordis la lèvre, tu soupiras. Puis, levant les yeux vers lui tu lui dis :

- Voilà, Roderik. Voilà pourquoi je vous ai choisi, vous et non un autre. Je ne compte plus les années que j’ai passées à cette cour ou à celle de Diantra, je ne compte plus non plus les mensonges ou les sourires de circonstance mais je peux compter, Roderik, le nombre de personnes qui comme vous maintenant m’ont fait l’honneur d’être sincères. Il m’est difficile de l’admettre mais vous avez peut-être raison, Roderik. Peut-être ai-je en effet passé trop de temps sous les ors de Diantra à combattre les ennemis qui oeuvraient à l’intérieur de la cour pour regarder ce qu’il se passait au Nord. Peut-être ai-je encore trop à cœur le souvenir des jours passés. Peut-être ma mémoire n’a-t-elle en vue que les balafres laissées par les rébellions d’autrefois. Peut-être me suis-je trop isolé du Nord en m’attachant au Sud. Peut-être ai-je encore du mal à pardonner. Et c’est pour cela, Roderik, que j’ai besoin de vous. Pour me rappeler à la vie qui semble m’avoir abandonné, pour tourner mon regard vers un futur gonflé d’espérance – car il m’en reste peu. Je n’ai plus sur cette terre ni amis, ni familiers – tous ils s’en sont retournés à la tombe par la volonté des dieux ou de l’épée mais autour de vous ce n’est encore que vie. Trop d’hivers ont passé sur moi pour que je me souvienne du goût de l’été mais pour ceux qui comme vous resplendissent de la lueur du soleil, l’été n’est pas loin et le printemps déjà là. Le printemps arrive, pour moi, je n’en attends plus les bourgeons.

Mais je vous crois, Roderik, tout au moins je désire vous croire. Vous connaissez le Nord mieux que moi, vous connaissez l’esprit de ces gens, vous connaissez leurs mœurs, leurs langues, leurs cultes et leur foi et je veux que vous continuiez de traiter cette affaire au nom du Roy. S’il s’avère que vous avez raison, nous n’aurons rien à craindre de leurs osts et ne pourrons que nous réjouir de leur loyauté mais s’il s’avère que vous avez tort, Roderik, je veux que le Roy ait de quoi assurer lui-même sa protection…Vous êtes entré en contact avec les seigneurs fantoches du Garnaad, s’ils sont d’aussi bonne volonté qu’ils le prétendent, ils ne refuseront pas d’envoyer leurs fils garnir les rangs de l’armée du Roy. L’Eraçon est amputé de la plupart de ses membres mais il doit bien en rester assez pour brandir quelque épée. Quant au Langecin, il pourra faire amende de ses errements en défendant le nom du Roy sur le champ de bataille. Pour autant j’espère que nous n’aurons pas à tirer l’épée pour récupérer Diantra et rendre à Bohémond son trône calciné ni pour le défendre d’une horde de dogues affamés. Je veux, pour vous, leur accorder le bénéfice du doute mais ne soyez pas dupe, Roderik…l’on dit à Thaar que sous les belles silhouettes voilées se cachent souvent des grands-mères. Ne nous laissons pas berner par la belle silhouette qu’ils nous présentent ni par la blancheur du voile qui les cache. Vous le dites vous-mêmes, ces hommes-là sont secrets or les affaires traitées dans l’obscurité ont rarement trait à la lumière. Ici, à Merval, nous ne cultivons pas le secret pour le secret, nous le cultivons pour préserver le divin qui s’immisce en nos lieux car il n’est personne qui puisse regarder le soleil en face sans en être aveuglé. Pouvons-nous en dire autant de ces seigneurs belliqueux ? Oui, Roderik, je désire vous croire et c’est pourquoi je vous laisse toute liberté quant à cette affaire et le Roy vous offre sa bénédiction mais laissez-moi encore vous dire une histoire que je tiens d’une femme qui m’était chère.

Un agneau, vierge et sans tâche, se promenait à l’orée du bois quand s’approchèrent des loups affamés. L’agneau, pétrifié de peur crut voir son heure venir et leva les yeux au ciel dans l’espoir d’un secours. Celui-ci vint sous la forme d’un berger : débarquant du fond de sa hutte, il chassa les loups en brandissant une torche enflammée et prit l’agneau dans ses bras pour le raccompagner chez lui. Sur le chemin, l’agneau bénissait la mansuétude des Cinq et léchait la main de son sauveur. Ce n’est qu’en arrivant à la hutte que l’agneau comprit qu’il n’avait été sauvé que pour être embroché. Ce soir-là, le berger fit grand festin et les loups, continuant leur chasse, trouvèrent une autre proie. Comprenez-moi bien, Roderik, je vous fais confiance et je vous crois. J’espère seulement que le seigneur de Brochant ne mange pas d’agneau…


Il est aisé en effet de passer d’un prédateur à un autre. La Péninsule coulait car elle se dévorait elle-même. L’agneau d’hier devenait le loup d’aujourd’hui et serait le gibier de demain. Ce peuple de chasseurs ne s’était pas remis de son entrée dans la civilisation, continuant de vivre selon ses voies archaïques, celles d’une nature blessée, en proie à la corruption, le fort écrasant le faible sans pitié, n’ayant à cœur leur foi dévoyée que pour mieux s’endormir, buvant le vin des dieux pour effacer le goût du sang qui s’accrochait à leurs papilles. L’ivresse, cette sensation étrangère aux animaux que les pentiens cultivaient religieusement. Ivres de vie, d’amour, de guerre, de mort. Oh, la tempérance n’était pas une vertu mervaloise mais à l’ivresse on préférait la douce euphorie qui réchauffe le cœur. Aux formidables armées on préférait les processions et les cantiques aux cris des soldats. Il était loin le temps où les terres ennemies brûlaient nuit et jour et où l’on brûlait les péninsulaires par dizaines. Le véritable soleil noir n’était pas à Ys, il était juste ici en ces palais bâtis sur les cadavres de pêcheurs et dont les os servaient de mortier. L’invasion pentienne eut le mérite de rappeler à cette fière principauté la douleur de la mort plus que l’humiliation de la défaite. Merval ne vivait plus que de sel et d’usure, d’épices et de navires, cultivant en secret les flammes qui lui obtinrent cette terre, effaçant par les rires le poids des millénaires.

Attendrait-on trois millénaires, Cléophas, et les pleurs de toutes ses mères, pour que la Péninsule se réjouisse d’autre chose que la guerre ?
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Roderik de Wenden
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MessageSujet: Re: Divers murmures du vent d'hiver [Cléophas]   Mar 6 Juin 2017 - 17:26


« Alors agissons comme si nous étions le berger, et non l'agneau, Cléophas », lança Roderik d'un ton gaillard.

D'abord refroidi par la crainte que Cléophas n'ait cherché à l'éloigner, Roderik s'était remplumé sous ses louanges. La confiance renouvelée du prince de Merval l'emplissait d'allégresse, dissipait ses doutes ; et pourtant, cette confiance le chargeait d'une responsabilité d'autant plus lourde. Il comprenait, maintenant, ce que Cléophas attendait de lui. Son séjour à la campagne ne serait pas un exil ; ce serait pour lui un moment de répit nécessaire, et même vital, car il ne doutait point que les ennéades qui suivraient son retour seraient harassantes et qu'il lui faudrait être fort. Plus que jamais, il devrait se montrer présent aux côtés du Régent.

« Le royaume est né de la guerre, mon ami », exposa Roderik, « les Grands ont cela dans le sang, et ils savent que le roi a besoin de leurs épées. Sur ce point, pour l'heure, nous pesons peu sans les armées du nord ; mais nous ferons semblant. Je crains que Bohémond, tout au long de son règne, ne doive accueillir à sa table des loups et d'autres bestioles, enfin bref, tout ce qui peut bouffer de l'agneau. C'est une chose à laquelle nous devrons nous habituer ; c'est une chose à laquelle il devra s'habituer. Bohémond devra constamment rappeler à ses vassaux, ou plutôt, pour reprendre l'image, aux loups et autres prédateurs, qu'il est le berger, et non l'agneau... non parce qu'il est le plus fort, mais parce qu'il est le berger. Le roi, je veux dire. Parce qu'il est le roi, et que la loi des Hommes leur impose de respecter cela. »

Réalisant qu'il ne maniait pas aussi bien les images que Cléophas, Roderik résolut de faire l'impasse sur les métaphores.

« Les hommes du Nord sont familiers de la discorde, c'est vrai », poursuivit-il. « Mais, et c'est un nordien qui vous le dit, nombre d'entre eux aiment encore plus la coutume. De Brochant n'est pas homme à renier la légitimité royale, et parce qu'il tient le parjure en horreur il ne se dédiera pas du serment qu'il rendit entre les murs du temple de Sainte-Deina. Mais s'il est l'homme du roi, il n'a pas pour autant reconnu votre droit de parler au nom de Bohémond, Cléophas. Il n'a pas encore reconnu votre régence ; et tant qu'il ne l'aura pas fait, il pourra être tenté de la contester, et la paix ne sera jamais acquise. Or, si nous lui donnions le sénéchalat... »

Il s'interrompit. La manière dont il abordait cela lui déplaisait ; elle lui rappelait par trop comment, par le passé, d'autres hommes avaient revendiqué cette même charge, alors qu'ils en étaient parfaitement indignes, promettant leur soutien en échange. Il secoua la tête.

« Ne pensez pas que je veuille acheter sa loyauté par le sénéchalat, Cléophas ; mes mots le laissent sans doute entendre, mais ce n'est pas ce que je pense. Ce que je pense, en vérité, c'est que le marquis de Serramire est un redoutable chef de guerre. A Amblère, lorsque nous tenions conseil avec les chefs des différents ostes, c'est lui qui prit naturellement l'ascendant sur tous les autres ; et je l'ai vu mener ses ostes à l'assaut de la cité. »

L'écho d'une vieille jalousie se réveillait en lui à mesure qu'il vantait les qualités de chef de guerre du marquis de Serramire. Oui, cet homme, Roderik le jalousait en vérité. Le garçon turbulent qu'avait été le jeune Chancelier, à l'heure de ses premiers coups de sang dans les plaines de la malelande, s'était rêvé grand guerrier ; jamais Roderik, dans ses années d'insouciance, n'eut imaginé qu'il jouerait un rôle pour le royaume autrement qu'une épée à la main. Le sénéchalat, à dire vrai, eut fait rêver Roderik bien plus que la Chancellerie. Jamais il ne se serait vu dans la peau de l'homme de loi. Oui, il jalousait ce sire de Brochant, car il était tout ce que Roderik avait souhaité être et n'était malheureusement pas. A Amblère, Roderik s'était contenté de suivre sans faire montre de grande prouesse tactique ; il avait mené laborieusement ses hommes dans la cité aux murs éventrés, malaisé qu'il lui était de diriger des troupes dans un lieu si fermé, lui, l'amoureux des charges de cavalerie dans les grands espaces. Tout ça pour se prendre une flèche dans le cul aux dernières heures de la bataille. Ça ne l'avait pas empêché d'être acclamé comme un héros à son retour en Arétria, mais Roderik ne se berçait guère d'illusion quant à ses talents militaires : sans être un mauvais chef, il misait beaucoup sur l'intrépidité de ses hommes et ne s'embarrassait guère de stratégies collectives.

Puisque le bon marquis se propose de chasser les rebelles du royaume comme il chassa les drows d'Oësgardie, ma foi, qu'il le fasse, résolut Roderik.

« En fait, De Brochant ferait un excellent sénéchal, si seulement nous n'avions rien à craindre de lui. Or, nous tenons là l'occasion de faire de lui notre homme. Que le sénéchalat lui soit accordé par vous, Cléophas, et De Brochant, en l'acceptant, manifestera du même coup son assentiment au fait que vous parlez au nom du roi. Finalement, en lui octroyant ce qu'il souhaite, nous pourrions faire d'une pierre deux coups : donner cette charge à un homme qui, incontestablement, en est capable - et nous aurons besoin d'un homme de cette trempe pour nous ramener le Boucher du Médian saucissonné comme un jambon ; et le lier à notre cause. En fait, si nous lui tendions la main, eh bien... cette main, il deviendrait fort malaisé pour lui de la lâcher. »

Un autre élément entrait en ligne de compte. A Amblère, Roderik avait appris que Serramire, Alonna, Odélian, Etherna, Arétria et Sainte-Berthilde pouvaient marcher ensemble contre un ennemi commun ; il avait appris aussi que la camaraderie née de cette belle alliance retombait comme un soufflé sitôt la victoire remportée, et que les grands barons du Nord ne tardaient jamais à reprendre le fil de leurs querelles. Le sénéchalat, en plus de lier Aymeric de Brochant à la couronne, l'exposerait certainement à la jalousie de ses voisins, qui guettaient déjà d'un œil circonspect la montée en puissance du marquisat de Serramire. Roderik préféra ne pas faire part de cet argumentaire à Cléophas, car il avait conscience de ce qu'il y avait là un cynisme qui eut sans doute déplu au prince de Merval ; la vérité était qu'aux yeux du jeune Chancelier, cet attrait des gens du Nord pour la guerre pouvait enfin être exploité contre eux, en suivant à la lettre un proverbe bien connu : « diviser pour mieux régner. »
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