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 Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]

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Dun Eyr
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MessageSujet: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Dim 17 Fév 2013 - 22:29

Les dernières journées de l’été touchaient à leur terme, et le ciel d’Alonna s’était drapé de rouge et d’orange. Sur les abords de la cité capitale, la grande plaine de la Foire Annuelle étendait ses espaces recouverts de quelques carrioles encore ; attardés à compter leurs profits pour certains, à les boire pour d’autres, de nombreux marchands n’avaient pas encore levé le camp. Les prés verts étaient maintenant des champs comme labourés par le passage des badauds de ces dernières semaines ; à quelque distance de la première enceinte, le fumier des bœufs avait été entassé par la milice, avant d’être brûlé. Le mauvais bûcher était habilement pensé, et visait autant à nettoyer la plaine de ses immondices qu’à faire reprendre aux derniers négociants les chemins de leurs pénates.
Parmi les derniers à s’attarder encore, la petite troupe des joailliers Nains demeurait stoïque dans la bise nauséabonde. Brodir de Kirgan, qui aurait maintenant dû porter le nom de Brodir d’Alonna, avait déjà retrouvé ses quartiers à l’intérieur de la cité des Humains ; mais Haltrok s’attardait encore, avec à ses côtés Hargad et Margad, les deux pucelles du Vieux Kar, et quelques autres barbes encore. Ceux-là étaient les Nains du Nord, qui vivaient dans les villages du Nord de la Baronnie, à la limite des contrées des Wandres ; là où les grandes-guibolles les appréciaient autant pour leur talent à forger des flamberges que pour leur habileté à les faire tournoyer. Et, à peine secoués de haut-le-cœur, ces quelques barbus exilés attendaient Dun Eyr ; ils avaient promis de faire chemin avec lui jusqu’aux frontières de la Baronnie, là où le Haut-Prêtre prendrait ses adieux pour remonter bien plus au Nord.
Attendre un comparse, les naseaux dans le fumier, n’était agréable pour personne, que l’on soit à longues ou courtes-guibolles. Néanmoins, la petite troupe gardait toutes les dents déployées dans de grands sourires ; les affaires avaient si bien marché cette année encore, qu’il leur avait fallu louer un âne pour transporter les sacs d’or, et jusqu’à leurs capelines débordaient par tous les recoins et remblais de souverains et d’écus.
Le tarin des Nains était un outil fort bien aiguisé, poli par des générations d’avides et de cupides ; et, même sous le vent du fumier brûlé, les Nains humaient et reniflaient, bien plus que toutes les autres odeurs accessoires, le bon fumet prometteur de l’or en monticules.

* * * *

A plusieurs battements d’ailes de là, un autre Nain traçait sa voie. Barbe au vent, Dun Eyr avait repassé les remparts d’Alonna, et entrait désormais dans la deuxième enceinte par la porte Sud. Là, le quartier des chalands étalait son charme bourgeois avec une cascade de fioritures ; si l’austérité primait encore dans ces terres du Nord, certaines demeures cossues rappelaient au Haut-Prêtre le temps de ses exploits costumés dedans l’opulente Solaria. Engraissés par la Foire Annuelle, plusieurs Alonniens bien gras apostrophaient le Nain, à la recherche qu’ils étaient d’un artisan pour redorer les moulures de leurs portes, ou bien pour monter des heurtoirs en argent. Un sourire perçant sous sa barbe, Dun Eyr poursuivait sa route, seul ; il avait laissé les deux Nains de son escorte à Brodir, tandis que celui-ci rapatriait ses richesses jusqu’à son échoppe de la première enceinte — la plupart des Nains tenaient encore boutique de ce côté-là des remparts, loin des longues-guibolles enrubannés du deuxième cercle.
Après plusieurs détours dans les larges ruelles d’Alonna, Dun Eyr sentit qu’il retrouvait la piste de son œuvre ; alentour, des maisons avaient été détruites et construites, la pierre avait été apportée ou emportée, mais un parfum dans l’air rappelait au Nain que sa bâtisse était demeurée ancrée dans son socle de belle roche ; bien malin qui aurait pu mouvoir un Temple, songeait le fier architecte.
Et à l’entournure d’une maison, la vue se dégagea — il fallait songer que ces rues avaient été pensées à hauteur de longues-guibolles, non de courtes — et là il se tenait : la
Montagne, le Temple de Lirgan en Terres d’Alonna.

« Magnifique, soupira le Nain. »

* * * *

Le Temple n’était ni l’œuvre d’un quelconque bâtisseur des Humains, ni d’un architecte sorti de la forêt des Elfes, ou bien encore d’un esprit torturé nourri par les laves durcies de l’Est sombre. C’était bien un Nain qui avait conçu ce promontoire du Moqueur sur les plaines péninsulaires ; et bien certainement un Nain en exil, car il lui avait donné la forme d’une Montagne. Le Temple s’ancrait dans le sol par une lourde base carrée, enracinée comme un arbre de pierre dans la Terre d’Alonna ; mais ce premier niveau s’effilait vite, et laissait une deuxième hauteur plus légère déjà, quoiqu’encore taillée dans la roche la plus dure. Au dessus, une troisième épaisseur s’arrondissait comme un bastion rondelet ou une forteresse de petit seigneur ; à la nuance près que les flancs de la rotonde étaient largement ouverts, percés entre chaque colonnade de larges espaces sculptés. Mais cette troisième hauteur apparaissait encore trapue et râblée, à côté de la quatrième strate qui s’effilait en un pinacle ; les colonnes y étaient fines et oblongues, comme si le dôme supérieur reposait sur un chemin d’aiguilles dressées. Enfin, au sommet du Temple, la coupole était ouverte et l’air passait depuis le sommet vers l’intérieur du sanctuaire ; les légendes anciennes disaient que Lirgan avait choisi de faire d'Almia sa citadelle, car les cratères des sommets lui permettaient de plonger jusqu’au cœur de la montagne.

Depuis le pied de la Montagne d’Alonna, un large escalier s’enroulait autour du Temple pour atteindre la quatrième hauteur ; mais à chaque niveau, une ouverture avait été pratiquée, de sorte que les quatre vents pouvaient venir tourbillonner dans l’enceinte du sanctuaire. Dans ce Temple ouvert à toutes les brises, les bourrasques étaient fréquentes ; et le souffle de l’air au travers des roches faisait comme une longue voix incessante, qui roulait tout autour de la Montagne. Dans ces plaines battues par les vents, Dun Eyr avait façonné le Temple de telle sorte que la voix de Lirgan murmure sans répit, mais que toujours les mots demeurent indistincts et emmêlés parmi les souffles et les bouffées.
Le Haut-Prêtre s’approcha de l’escalier, et commença à gravir les marches de pierre : à l’image du Moqueur mystérieux, celles-ci étaient de formes et de tailles éparses, comme jetées par le hasard devant les portes du Temple ; à l’esprit des Nains exilés, ces roches disparates et chaotiques rappelaient aussi les colonnades brisées dans l’effondrement de Kirgan. A l’ascension des marches hasardeuses, tandis que ses genoux peinaient à enjamber des marches parfois hautes jusqu’à sa taille, Dun Eyr sentit bientôt une douleur sourde le transpercer dans les hanches. Ce Temple était bien Alonnien, et le Haut-Prêtre était maintenant trop âgé pour tenir un culte aussi loin de ses pénates souterrains en Almia. Avant qu’il ne reparte, il lui faudrait trouver un Grand Prêtre de confiance pour mener le culte sur la Montagne.

Dun Eyr arrêta son ascension au quart, là où le premier niveau s’affinait pour laisser paraître le deuxième ; et dans la vaste porte carrée et ouverte aux souffles, le Nain pénétra aussitôt, barbe et bure battues par les bourrasques. A l’intérieur, il n’était pas besoin d’escalier pour redescendre, car le sol du Temple s’étendait au deuxième niveau ; le premier était donc un bloc de pierre pleine, un formidable socle d’un seul tenant jeté en travers du sol d’Alonna. Les années de construction revinrent à l’esprit du Nain : Dun Eyr sourit au souvenir des badauds Humains amassés, bouche bée, à contempler l’immense monolithe arraché au sol, ou peut-être asséné depuis les cieux vers le sol par quelques divinités effroyables ; mais il était des mystères qui devaient demeurer divins, et jamais le Haut-Prêtre n’avait apaisé la curiosité des longues-guibolles en leur livrant le secret de la Montagne. Aujourd’hui encore, dix légendes différentes devaient courir sur comment un si petit Nain avait érigé une si grande pierre hors du sol de grès d’Alonna.

« Si le Kastelord voulait marquer les esprits, sourit Dun Eyr, la Montagne ne l'a pas déçu ! »

A l’intérieur de la roche se profilait le sanctuaire de Lirgan ; c’était une vaste pièce conique, ciselée comme un fuseau, et d’une élégance insoupçonnée pour qui serait resté au-dehors du Temple et n’aurait pas poussé sa porte. Jusqu’au sommet, des colonnes soutenaient la voûte effilée et portaient la masse du sanctuaire de lourde pierre. Mais ce n’étaient pas là les colonnes cyclopéennes du Bastion de Rodmin dans la vieille Kirgan ; ces supports-ci étaient de longues arrêtes de marbre noir, et si fines, si effilées qu’on aurait cru la Montagne non pas sculptée mais tissée par le Nain. A lever son nez vers le dôme ouvert, et porter son regard sur les arcs-boutants entremêlés, la Montagne aurait paru l’œuvre de la plus formidable des arachnides. Ce n’était pas sans raison que l’on disait que la Moqueur filait le destin comme une vaste quenouille semée d'accrocs.

Sous la voûte, le Temple était résolument Nain : pas de fioritures suderonnes, pas de forêt de statues pour rappeler la foule des fidèles. Comme les austères bastions du Nord, la Montagne ne portait en son sein qu’une table de marbre palombino, blanc comme neige, et destiné à accueillir offrandes et sacrifices ; à cette heure, quelques corbeaux écartelés achevaient de se dessécher sur la Table du Trépas, donnés au Moqueur par les Nains d’Alonna pour entraver l’hiver rigoureux qui s’annonçait déjà.
La dalle sacrificielle s’allongeait sous le regard de la Statue Baroniale de Lirgan ; et celle-ci trônait au centre de la Montagne. Dun Eyr sourit à la statue, se ressouvenant qu’il l’avait ébauchée durant l’hiver de l’An Six, alors que le gel menaçait de fendre la pierre nouvellement agencée ; et perdu dans la torpeur et le froid, comme doutant que jamais le Moqueur n’honore la fidélité de son plus fidèle héraut, le Haut-Prêtre avait fait naître des traits singuliers. On aurait dit une silhouette battue par les vents, comme si une tempête soufflait de toutes parts sur ses robes ; la bure immense de Lirgan volait autour de lui, et dessinait un halo de pierre autour de son corps. Les volants et les robes s’étendaient largement sur les côtés, comme pour enserrer la Table du Trépas dans un giron nourricier ; et à la réflexion, à bien regarder la statue, elle offrait le galbe d’une forme de femme. De vieux récits disaient qu’un jour le Moqueur avait connu l’autre sexe, dans une de ses Errances ; et Dun Eyr avait voulu rappeler ce mystère aux exilés en Alonna, jusqu’à refuser d'arrêter le visage du dieu. Au sommet de la Statue, dessus la capuche de pierre rabattue, trônait une longue forme oblongue et vide, sans traits ni face ; ou plutôt, elle semblait entaillée de tous côtés en même temps, et le reflet mouvant du jour dessinait et arrachait ses mille visages à chaque instant. Dans sa main droite, la divinité sans figure tenait un miroir ; à sa gauche, elle brandissait un maillet, mais dont la masse était tournée vers le bas, comme s’il s’apprêtait à le laisser tomber.

« L'Augure mutique, songea le Nain, car c'était là un des noms du dieu. »

* * * *

Dun Eyr fit quelques pas vers la Table du Trépas. Un grand silence régnait dans la Montagne ; en dépit de ses larges ouvertures et de sa coupole percée, le Temple n’abritait pas le moindre oiseau, et les pies qui parfois sévissaient sur les étals des marchands d’Alonna évitaient toujours de pénétrer dans la demeure du dieu sans visage. Seules les bottines ferrées du Haut-Prêtre, maintenant élimées et durcies, faisaient entendre un claquement régulier tandis qu’il s’approchait de la dalle.
De sa besace le Nain extirpa trois pigeons, et il les plaqua sur la pierre. Jadis, lorsqu’il n’était qu’un jeune Prêtre dans l’Almia, le vénérable Kuln Kar lui avait appris que Lirgan n’acceptait que rarement les offrandes de sang ; mais la colère de Mogar semblait avoir réveillé l’appétit du Moqueur, et il fallait maintenant l’abreuver goulument pour qu’il prête l’oreille aux fidèles. Selon le rituel de l’ancienne forme, le Haut-Prêtre porta les volatiles à sa bouche et, d’un coup de dents, il sectionna les trois têtes et les goba ; les trois bestioles ruisselèrent sur la dalle de marbre blanc, dessinant de maigres arabesques. Et lorsqu’elles furent bien évidées, le Nain les reposa sur la Table puis, plongeant un doigt dans le sang encore chaud, il traça et entrelaça les runes de sa supplique ; Dun Eyr demandait au Moqueur d’éloigner les sauvages, les sans-fois, et les vertegueules, de son retour périlleux jusqu’à Almia.

Pourtant, retourner sain et sauf au pays dans les premiers jours de l’Automne n’était pas le seul souci du vieux Nain ; ses yeux passèrent et s’attardèrent sur l’intérieur de la Montagne, et Dun Eyr songea brusquement aux Nains d’Alonna, à tous ses frères partis en exil depuis plusieurs hivers. La communauté de la Baronnie vivotait et commençait à prospérer, les Fils de la montagne s’étaient fait forgerons des plaines en quelques années ; et maintenant, ils ferraient les étalons de la garde Baroniale, où bien étançonnaient les fortins d’Alonna, sans qu’aucun parmi les grandes-guibolles ne songe encore à les traquer à coups de pierres. Depuis l’achèvement du Temple de Lirgan, beaucoup parmi les artisans et les joailliers, avaient repris le culte interrompu ; quelques Nains demeuraient encore sans dieu dans les villages lointains, mais ceux-là étaient trop vieux pour être changés. Autour de la Montagne, les Nains des plaines commençaient à se regrouper ; les comparses éparpillés parlaient même de faire pèlerinage vers le sanctuaire au printemps, lorsque les mauvais froids se seraient évanouis.
Mais il manquait un guide à ces Nains de Péninsule ; et le culte de la Montagne d’Alonna demeurait sans tête.

Oublieux de ses compagnons qui devaient patienter auprès des bûchers de fumier, Dun Eyr s’accroupit sur le sol de bonne pierre, devant la Table, à quelques pas sous la Statue Baroniale ; et il fixa la face sans visage, comme pour y chercher ses réponses.


Dernière édition par Dun Eyr le Mar 5 Mar 2013 - 1:57, édité 2 fois
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Hanegard Kastelord
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Mar 19 Fév 2013 - 9:44

Pouvait-on ainsi clore une telle épopée ? Quelques mots qui marqueront l’Histoire, quelques phrases prononcées lors du conseil afin d’annoncer votre abdication, et vous quittez la scène tandis que d’autres s’apprêtent à poursuivre cette grande comédie que constitue la politique. Une scène déjà jouée mille fois dans le passé, une scène qui sera de nouveau jouée mille fois dans l’avenir, et pourtant chacune est unique. Bien des évènements resteraient marqués dans ma mémoire mais peu égaleraient ces quelques minutes au cours desquels j’avais déposé ma charge de baron d’Alonna pour devenir simplement le seigneur de Val-Néera. Dix années de luttes, dix années de conflits, dix années passées à tenir à bout de bras une baronnie dont un grand roi m’avait nommé régent en un temps où l’honneur n’était pas un vain mot. Dix années à assumer un pouvoir auquel je n’aspirais pas et que je n’avais pas réclamé.

Puisses-tu reposer en paix Trystan, la tâche que tu m’as confié est accomplie.

Comme si prononcer le nom du souverain défunt pouvait ressusciter les temps heureux de son règne, je me revis lors du grand tournoi royal au cours duquel mon destin avait basculé. Un frisson de nostalgie me parcourut lorsque je me remémorais les bannières de toute la noblesse du royaume réunie pour rivaliser d’adresse sur les champs de joute, les belles damoiselles accordant leurs faveurs aux champions qui combattraient en leur nom, le fracas des lances se brisant sur les boucliers et les hurlements de la foule qui acclamaient le Taureau du Sud ou le Chevalier à la Gueuse. Ce jour là, les seigneurs d’Ysari s’étaient gagnés le soutien du peuple, et si leurs surnoms pouvaient prêter à sourire ils n’en étaient pas moins des titres de gloire résonnant comme la vivante preuve de leur popularité. Mais le Taureau du Sud avait finalement rencontré son funeste destin lors de la guerre opposant Soltariel à Ydril, et peu des nobles de son époque vivaient encore aujourd’hui.

Ô tempora, ô mores, décadence des mœurs en cette époque troublée où le frère combat le frère. Le temps est un grand fleuve sur les rives duquel le destin est assis, et les fils qu’il tissait devenaient cruels pour la race humaine. Affaibli, divisé et sans un chef légitime, le royaume de Diantra n’était plus que l’ombre de sa gloire d’antan. Des seigneurs de guerre sans foi ni loi pillaient et brûlaient les campagnes en tentant d’imposer un pouvoir éphémère qui disparaitrait aussi vite que les étoiles filantes dans la nuit d’été. Trahison ! Cruelle maîtresse des ambitieux qui se retournait contre eux à la première faiblesse, voilà quelle serait la vraie bénéficiaire de cet âge sombre.

Mes pas dans les rues d’Alonna m’avaient mené jusqu’au temple de Lirgan, et je chassais mon pessimisme en voyant l’œuvre accomplie par le Divin Disciple du Moqueur. Dun Eyr, le bien nommé Artisan du Chaos et Seigneur des Libations nommait son temple « Montagne », probablement en référence à sa forme rappelant les sommets du monde que l’on pouvait admirer loin au Nord. Œuvre des nains ou du dieu lui-même, je l’ignorais, mais l’édifice n’en demeurait pas moins aussi déroutant qu’empreint d’une beauté sauvage. On aurait en vain cherché une cohérence, une logique dans sa construction, car l’édifice se voulait pareil aux créations de la nature elle-même, comme si Lirgan et son Espiègle Apôtre désiraient donner aux nains vivant à Alonna un petit bout de leur terre natale.

Sans doute fallait-il être un nain soi-même pour en comprendre plus, et l’aspect religieux du temple m’intéressait moins que son symbole politique. L’intégration de la communauté naine vivant dans la baronnie constituait depuis des années un axe important de ma politique intérieure, politique consacrée et parachevée par l’érection de ce premier grand lieu de culte nain en terres humaines. Tout en grimpant les marches menant au porche d’entrée, je me réjouissais de voir les nains prospérer à Alonna, et si le Facétieux Dun Eyr m’avait valu plusieurs crises de colère face à sa logique enfiévrée, je reconnaissais pleinement l’importance de l’action du Haut Prêtre dans la réussite de cette politique.

En entrant dans le sanctuaire du Moqueur, j’y trouvais Dun Eyr accroupi devant la mystérieuse statue de son dieu, comme en méditation ou en prière. Se pouvait-il donc que cet être perdu dans ses pensées soit le même que celui qui avait inondé la salle du banquet de la citadelle lors de la réception du seigneur de Naelis ? Se pouvait-il que ce soit le même nain qui, recouvert de morceaux de porcelets et la barbe dégoulinante de jus, avait créé par le biais de sa magie une carte de la péninsule à même un mur de granit ? Les voies du Tout-Puissant sont impénétrables, et nulles ne l’étaient plus que celles de Lirgan.


Salutations, maître nain. J’ai appris que vous alliez quitter Alonna pour rejoindre les terres d’Almia et je voulais vous voir une dernière fois avant votre départ.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Ven 22 Fév 2013 - 2:40

Lorsque le Kastelord prit pied dans la Montagne et interpella Dun Eyr, le Haut-Prêtre l’accueillit avec un sourire. Ce devait bien être la première fois qu’Hanegard voyait ainsi les deux rangées de dents du Nain, blanches au milieu de sa barbe toute d’argent ; le Baron avait dû plus souvent voir ces chicots rouges de vin, ou dégoulinants de bon jus de viande alors qu’ils plongeaient dans des chevreuils entiers — ou encore claquant l’air dans un gros rire tonitruant, lorsque campé debout sur une table le Nain hurlait une histoire grivoise, à vous faire rougir toute la garde baroniale. Mais ces années-là apparaissaient un peu lointaines désormais ; depuis plusieurs saisons déjà, Dun Eyr n’était plus le Nain de la Tour Ouest, le vieux grigou qui contemplait ce qui restait de ses frères vivoter. Il avait repris les chemins du Nord, ses mains étaient à nouveau sales en tout temps, noires de la poussière des sentiers au travers des montagnes.

« Je voulais aller te saluer à ta nouvelle forteresse, au Val-Néera, seigneur Kastelord, lança le Nain d’un ton amusé, mais on m’a dit sur les étals que tes ladres t’aimaient trop pour te laisser partir. »

Ayant dit cela, Dun Eyr considéra son vieux compagnon dans la clarté tombante ; des flaques de lumière orangée moiraient le marbre blanc et faisaient écho aux derniers feux du jour. La Montagne avait été conçue pour que jamais l’obscurité ne la recouvre ; toujours, depuis le dôme ouvert, un rai de lumière venait frapper le sol étincelant et ricocher alentour sur les piliers. Quand le soleil était couché, l’astre de la nuit se relayait pour baigner de clarté le sanctuaire ; et les soirs de nouvelle lune, le troisième astre, le plus récent des promeneurs du ciel, empêchait Lirgan de sombrer tout à fait dans la pénombre.
Le Temple était assurément un bel ouvrage, le plus digne que Dun Eyr avait pu concevoir pour son ami en Alonna ; et lui, le Nain du château des Kastelord, lui l’hôte du Baron Hanegard durant presque sept saisons, il se trouvait bien fier d’accueillir maintenant l’excellent longues-guibolles dans une demeure élevée de sa propre main.

« Tu aurais dû voir le Temple Rouge de Lirgan à Almia, Kastelord, claironna soudain Dun Eyr, tu aurais vu les Nains à leur belle époque ; et les yeux plongés dans nos bouquets de marbre, tu m’aurais fait pendre pour avoir élevé sur tes terres une caillasse aussi revêche que cette Montagne d’Alonna ! »

Le Nain partit d’un grand rire qui roula sous la voûte, et jaillit au-dehors par la coupole ouverte ; à la réflexion, Dun Eyr se trouva à penser que c’était là peut-être la première fois qu’il riait sur les terres du Kastelord — du moins, la première fois à jeun. Les yeux du Haut-Prêtre pétillaient à revoir son compagnon de plusieurs années ; et plusieurs années étaient comme une très longue course, dans les saisons troublées qui avaient porté leur amitié. A se voir, ainsi que Hanegard, dans le flanc de la Montagne de Lirgan, tous deux inondés du jour rougeoyant, le Nain s’aperçut combien il était heureux d’avoir rencontré une fois encore son compère ; avant que l’Hiver ne prenne possession de la terre, et que Dun Eyr retourne à ses montagnes grondant des tambours de guerre, il était bon de retrouver un visage connu comme celui du Baron Kastelord — ou Ancien Baron, on Baron Résiduel, ou tout autre titre par lequel les souris de la cour n'allaient pas manquer de l'honorer.

Comme se souvenant à l’instant de quelque chose d’important, le Nain plongea alors ses mains aux larges doigts dans les improbables poches qui parsemaient ses robes ; il y en avait de partout, certaines gonflées, d’autres vides apparemment, et d’autres encore étrangement bombées. A n’en pas douter, si un esprit curieux voulait trouver pourquoi Dun Eyr n’avait jamais changé de bure en presque dix ans d’errances au service du Moqueur, les réponses devaient se cacher au fond d’une de ses poches ; ne restait qu’à trouver laquelle...
Et comme il parlait, le Haut-Prêtre claironna à l’adresse d’Hanegard :

« Je ne te laisserai pas partir les mains vides, Kastelord ; la Foire Annuelle a grassement rempli les besaces de tous mes frères joaillers, et chacun des Nains a retranché une obole de son trésor pour te façonner cela. »

Le Lirganique crut alors bon d’ajouter, un sourire illuminant son visage touffu :

« Quelques orfèvres bien gras avaient oublié comment ouvrir leurs pognes, mais je n’ai eu à en saigner aucun. »

Le présent mystérieux sembla alors trouver les mains du Nain, et du fond de ses fontes Dun Eyr extirpa un petit joyau aux mille reflets. L’offrande se présentait comme une large jonque d’or blanc, large et profonde et presque ronde, sur laquelle on aurait posé une longue écaille comme de l’émeraude pour figurer une prairie. Sur ce sol précieux quelques pommiers prenaient racine, et leurs fruits semblaient façonnés dans du rubis à grand carat ; mais c’était le centre de la prairie qui attirait les yeux, car là se tenait un Hanegard taillé dans l’améthyste, droit et grand comme l’était son modèle. Mais les Nains n’avaient représenté ni le chevalier triomphant au tournoi, ni même le Baron Kastelord auréolé de sa gloire ; c’était un tout jeune Hanegard qui cheminait entre les arbres, sur la prairie d’un éclat presque insoutenable : qui l’avait connu dans ses vertes années, aurait aussitôt reconnu le banni des terres sauvages, l’épée encore rouge du sang d’Orsk, et qui courait pour oublier le chagrin d’un premier amour saccagé. Pour ce Kastelord là, tout était encore à accomplir.

« Tant que tu seras à la forteresse d’Alonna, tu auras la Montagne offerte chaque matin à tes yeux, s’exclama le Maître Ciseleur ; et lorsque tu auras rejoint Val-Néera, tu auras encore de quoi te rappeler Dun Eyr et ses Nains. »

Un nouveau sourire éclaira la figure du Haut-Prêtre ; c’était à croire que l’air de l’Automne en Alonna lui réussissait bien, et tous les tourments d’Almia lui paraissaient alors bien lointains. Tandis qu’il tendait la jonque précieuse à Hanegard, Dun Eyr se surprit même à rire très franchement ; une fois de plus ! Et il dit :

« Quand je n’empile pas des cailloux pour faire des Temples, je forge du minerai pour mes amis ; tu vois, Kastelord, même dans la douce campagne d’Alonna, un Nain reste un Nain : c’est toujours pierre et pierreries. »


Dernière édition par Dun Eyr le Mer 27 Fév 2013 - 1:57, édité 2 fois
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Hanegard Kastelord
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Lun 25 Fév 2013 - 13:44

Orgueil et préjugés, voilà les termes avec lesquels il fallait en règle générale définir les relations entre les différentes races peuplant Miradelphia. Orgueil propre à chaque race qui s’estime supérieure et élue par les dieux pour dominer le monde, préjugés sur les autres et sur leurs inévitables défauts. Si en terme d’orgueil les elfes et les drows tenaient la corde, dans le domaine des préjugés les humains se trouvaient souvent en pointe. Il suffisait d’écouter les discussions de tavernes afin de s’en convaincre et se tordre de rire pour peu que l’on connaisse la vérité qui se cache sous ces légendes urbaines.

Force était d’admettre que les nains donnaient lieu à nombre de ces histoires plus ou moins loufoques narrées par ces poivrots avinés après quelques bières. Même à Alonna où les nains faisaient désormais presque partie du paysage, bien des légendes entouraient encore le petit peuple des montagnes. Aucune toutefois ne faisait plus jaser que l’absence de femmes nains. Qu’ils soient guerriers, forgerons ou prêtres, apparemment seuls des nains de sexe masculins côtoyaient les humains, laissant place à maintes spéculations.

Certains affirmaient que cette absence de naines s’expliquait tout simplement par un décalage des parties génitales au sein du petit peuple. Selon eux, la barbe des nains constituait leur véritable organe reproducteur, l’habituel service trois-pièces sous la ceinture se voyant relégué à la basique fonction d’évacuation des eaux usées. Une fois convenablement arrosée de bière et autres liqueurs alcoolisées, ladite barbe donnait naissance à un petit nain. Miracle de Dame Nature certes, mais qui transformait les tavernes naines en boîtes à partouzes géantes. Dégoutant ! Pour un peu, ce genre de discours ferait presque préférer la théorie un peu trop simpliste selon laquelle les femmes nains sont tellement proches des hommes nains qu’il est impossible pour un humain (et quasi-impossible même pour un nain) de les différencier.

D’autres, au contraire, justifiaient cette unicité du sexe par le fait que les nains se créaient tous seuls par pôrosynthèse via des trous creusés à même le sol dans les profondes galeries des mines du Nord. D’ailleurs, affirmaient ces doctes buveurs de comptoir, le terme même de « nain » dérivait du terme elfique antique « näenne » qui pouvait approximativement se traduire par « fleur de roche ». Une version dérivée de cette doctrine affirmait la présence d’une gigantesque machine dénommée nanotron dans les sous-sols de Kirgan, machine projetant des blocs de pierre l’un contre l’autre à des vitesses proches de celle de la lumière. Dans l’énergie dégagée par la collision se créait un nouveau nain, miracle de la physique fondamentale.

Mais moi qui avais longuement côtoyé Dun Eyr, je connaissais la véritable explication, bien éloignée de ces stupides racontars d’ivrognes. De fait, m’avait conté le Rusé Hérault de Lirgan, le véritable secret de la naissance des nains se situe loin au Nord, par delà les montagnes, là où nul grandes-jambes ne mettra jamais mis les pieds. Lorsque les seigneurs nains désirent accroître leur peuple ou en compenser les pertes, ils envoient un message aux Hauts-Prêtres, qui, armés des piolets sacrés de Mogar, se rendent au plus profond d’un glacier millénaire. Là, les Hauts-Prêtres percent la glace et en sortent un jeune nain. Car il est dit dans les chroniques d’Almia (ou peut-être dans celles de Lao-Tseu), que Mogar créa tous les nains à l’aube du monde et les congela dans ce glacier.

Toutefois, vous narrer les subtilités de la culture naine n’entre pas dans mon propos du jour, aussi revenons-en à cette histoire qui clora notre épopée.

Le cadeau que me fit Dun Eyr me toucha plus même que l’Habile Goupil Nanesque ne pouvait le supposer. Si la beauté du joyau ne soutenait aucune comparaison, la scène représentée me poignait profondément. Elle me rappelait ma jeunesse après le meurtre d’Orsk, ces années d’errance passées à louer mon épée au plus offrant, lorsque je croyais ma rédemption impossible et que chaque jour ne m’apportait que davantage de souffrances et de remords. Si ce joyau me rappelait mes années sombres, il me rappelait avant tout à quel point Alonna avait été pour moi le lieu de ma rédemption lors de ma rencontre avec ma future épouse. Alors que je m’apprêtais à quitter cette puissante citadelle, Dun Eyr me faisait le plus beau des présents : un rappel du bonheur que j’y avais trouvé au côté de Jena.


Je… je ne sais que dire… c’est magnifique…

Trop de gens jugeaient Dun Eyr au premier abord et se trompaient sur son compte. Ses chants avinés et ses manières incongrues pouvaient laisser à penser que le nain n’était qu’un rustre doublé d’un filou, mais je savais qu’un cœur d’or et une réelle sensibilité se cachait sous ces abords un peu frustes. Mieux que quiconque le Haut-Prêtre avait compris ce que signifiait pour moi de quitter Alonna, mieux que quiconque il avait su comment me laisser une marque de son amitié avant de prendre la longue route qui le mènerait vers les froidures et les dangers d’Almia. Pris d’une impulsion subite, j’ôtais mon baudrier et tendis mon épée au Haut-Prêtre.

Cette épée m’a été confiée par le Duc Merwyn Séraphin à l’époque où j’ai pris le commandement des Légions Noires. Je l’ai porté à la bataille de Beremas lorsque les drows ont envahi Oësgard, je l’avais au côté à Diantra lorsque feu le roi Trystan me nomma régent, et je ne l’ai jamais quitté depuis. Je pensais qu’elle reviendrait à mon successeur, mais cette lame m’est trop chère pour que j’imagine la remettre à quiconque d’autre qu’à un véritable ami.

Avant d’être un noble, un baron ou un seigneur, j’étais et je demeurais avant tout un guerrier des clans. Nul ne peut se soustraire à sa première éducation, aux us et coutumes de son peuple. Or pour qui vient des Wandres, il n’est de bien plus précieux que son épée. Par elle le guerrier conquiert la gloire et protège les siens, par elle le guerrier donne la mort et finalement périt au combat. Certaines lames se transmettent de génération en génération, et il n’est honneur plus grand pour un jeune Wandrais que le jour où son maître d’arme lui remet solennellement son épée. Mon clan se trouvait bien loin de moi désormais, mais au fond de mon cœur j’étais et je demeurerais à tout jamais un de ces « barbares », comme les nomment avec mépris les suderons. Eux n’auraient pas vu la portée symbolique de mon geste, mais je savais que Dun Eyr la comprendrait.

Emmenez-la à Almia, et que cette lame y rappelle à tous l’amitié que nous avons scellé entre humains et nains à Alonna.
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Dun Eyr
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Mer 27 Fév 2013 - 4:29

Lorsque Dun Eyr tira l’épée de Kastelord hors de son baudrier, la lumière chaude des dernières heures du jour tomba sur la lame nue ; des éclats rougeoyants couraient tout le long de l’épieu d’acier, et à voir avec quelle régularité le reflet du soleil courait sur le fil de l’épée, le Nain pouvait juger du tranchant de l’arme. Mais plus encore que l’excellence de l’outil, Dun Eyr huma d’une bouffée les relents de bataille qui foisonnaient autour de l’acier encore vif et avide ; dans combien de guerres avait-elle été hissée au bout du bras d’Hanegard, marquant les morts et ralliant les vivants, départageant les fortunés des maudits lorsqu’elle intimait de secourir telle place-forte et de faire chuter telle autre ? C’était une lame alourdie de beaucoup de fracas, que le Nain recevait dignement des mains de son ami en Alonna.

« Je n’ai jamais porté d'épée car je n’ai jamais eu à mener de guerre, Kastelord, énonça doucement Dun Eyr ; mais dans l’Almia vers laquelle je retourne, elle défendra fièrement ceux de mes frères qui combattent encore pour leurs terres. »

Dun Eyr avait rengainé l’arme, et voilà qu’il se passait le baudrier autour du corps ; mais c’était là la flamberge d’un Humain, et elle aurait servi plutôt de canne ou de bâton de marche au Nain qui l’aurait ceinte. Alors le Haut-Prêtre fit couler la gaine de cuir en travers de son dos, et il boucla de ses gros doigts le baudrier en le croisant sur sa poitrine ; dans les vieux temps, presque oubliés, où les Nains et les Hommes avaient résisté pied à pied contre les Sombres, c’était toujours ainsi que le petit peuple avait porté les grandes armes dont on l’honorait.

« Merci, Kastelord, lança alors le Nain, levant le cou pour rencontrer les yeux du Baron émérite, cette lame ne sera tirée hors de mon dos que si mes frères méritent qu’elle brille sur leurs empoignades. »

L’échange de présents était le rituel des adieux, et celui-ci était maintenant achevé. Dun Eyr contempla le visage du longues-guibolles qui était son compagnon, et se demanda soudain si tout allait finir aussi brièvement : est-ce que le Kastelord allait déjà faire quelques pas de retrait, peut-être lever une dernière fois le poing pour saluer Dun Eyr comme font les Nains, et puis tourner les talons et disparaître ? Le Haut-Prêtre ne voulait pas que cela s’achève aussi sobrement ; la quiétude du ciel qui se trouvait au-dessus de sa tête et de centaines d’autres Nains, c’était à cet homme maintenant sans épée que les exilés la devaient : sans lui, les fuyards d’il y avait sept ans seraient demeurés à la lisière des terres hospitalières de la Péninsule, une bande de sauvages vivotant dans les vallons abimés des Wandres, quelques meutes éparses dont la faim ou les bêtes auraient fini par obtenir la peau, pourtant tannée et rude.

Et puis Dun Eyr avait une autre faveur à demander à son ami ; les yeux à nouveau pétillants, parce qu’il allait conserver le grand Kastelord quelques minutes encore dans la portée de son regard, le Haut-Prêtre se retourna soudain et vint se placer à la gauche de la statue de Lirgan, là où le dieu sans visage étendait un maillet à bout de bras. A y bien regarder, le Nain était maintenant si proche de la statue que la massue de Lirgan s’élevait à la verticale de son crâne ; à voir l’effigie ainsi courbée au-dessus de son bâtisseur, on aurait pu croire que Lirgan allait abattre son Haut-Prêtre d’une seconde à l’autre.

« Tu n’as jamais compris le Moqueur, Baron ; vrai ? clama le Nain de la là où il se trouvait ; ses yeux brillaient de malice, et on sentait comme un grand amusement dans sa voix. Ce dieu muet, et qui semble s’évaporer lorsque Mogar soumet les Nains à l’épreuve du feu, il intrigue tous tes sujets ; on apprécie le talent des forgerons Nains, on admire le doigté des bijoutiers de la première enceinte, et on s’interroge en scrutant les escaliers de la Montagne. »

Il était vrai que l’apparition de ce monolithe de roche blanche, parmi l’horizon de la cité d’Alonna, n’avait pas manqué de piquer la curiosité des longues-guibolles qui en regardait la forme nettement dessinée sur le ciel de leur terre ; les échoppes et les tavernes bruissaient de on-dits sur l’étrange idole des Nains, et c’était un sujet qui apparaissait souvent au fond d’une bouteille vidée sur le comptoir de bois des relais. Même les marchands des territoires proches, lorsqu’ils venaient en Alonna pour échanger qui le vin de Hautval, qui les douceurs de Sybrondil, ne manquaient pas de pousser jusqu’au seuil de l’étrange colosse de pierre ; parmi les Humains de la cité, seuls les aubergistes étaient venus en nombre offrir des moineaux et des mésanges sur la Table du Trépas, car ce culte bizarre drainait nombre d’esprits curieux vers les terres d’Alonna — et qu'il fallait bien que nourrir et loger toutes ces bouches.

« Mais il y en a un parmi tes hommes, Kastelord, un soldat fidèle, qui est venu souvent interroger le visage voilé du Moqueur. C’est un vieux combattant qui a toujours marché sur ta trace, ou bien couru le pays selon tes souhaits ; d’Oësgard à Ruven, lorsque cette épée que tu m’as cédée montrait le chemin, il a toujours obéi dignement. Je parle de Sargril, le Sénéchal. »

Dun Eyr revoyait cette silhouette forte et vigoureuse encore, le front ridé d’autant de batailles qu’il avait menées, et qui venait marcher doucement sur le sol de marbre de la Montagne, comme pour ne pas troubler le sommeil du Moqueur. C’était certainement un homme brave, et une lame agile ; les Nains d’Alonna, s’ils l’avaient côtoyé un peu davantage, l’auraient certainement appelé le « Mal-né » — le plus haut compliment qu’un Nain puisse faire à un longues-guibolles, lorsqu’il reconnaissait la tristesse que celui-là ait été retiré de la forge de Mogar pour atterrir dans la musette de Néera.

« Je pars pour Almia, et pour la guerre, lança Dun Eyr d’un ton égal, mais je n’emporte pas de Nains avec moi ; ceux qui sont ici ont déjà connu trop de désastres pour reprendre le chemin des combats. Le Sénéchal a lui aussi porté les armes trop de fois pour reprendre une guerre ; les rapaces qui te succéderont ne laisseront pas de répit au chef de tes armées. Hanegard, relève Sargril de sa charge et laisse-le reprendre son souffle dans la Montagne ; avec le plus fidèle de tes compagnons pour guider mes frères, je pourrai partir au Nord l’esprit en paix. »

Sous le maillet retourné de Lirgan, les yeux de Dun Eyr pétillaient tant qu’on aurait attendu que des bulles s’en échappent. Un nouveau sourire apparut soudain sur ses lèvres, tandis que le Nain lançait à l’Humain :

« Nous sommes un peuple digne, Hanegard, nous ne prenons rien qui ne soit le juste échange de ce que nous avons donné. Si tu quittes ton plus noble compagnon et rejoins Val-Néera sans lui, tu recevras le plus précieux des présents qu’un Nain puisse faire ; une offrande si rare, que les miens ont même perdu la mémoire du dernier des longues-guibolles qui en ait été digne. »

Une fois encore, un grand rire secoua la gorge de Dun Eyr et fit danser sa barbe cascadée.
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Jeu 28 Fév 2013 - 13:03

Maintes années s’étaient écoulées depuis l’époque où hommes et nains combattaient ensemble et échangeaient solennellement leurs armes au soir d’une bataille victorieuse. En ces temps lointains, les préjugés et l’intolérance ne séparaient pas encore le petit peuple barbu de celui des longues-jambes. Nos efforts conjoints à Alonna permettraient peut-être un jour de ressouder cette alliance que je considérais depuis des années comme nécessaire. Les elfes se repliaient dans leurs forêts et se détournaient des hommes, les tambours de guerre drows résonnaient de nouveau dans l’Est lointain, il ne restait guère d’alliés possible pour le royaume de la péninsule. Bien que les nains aient été quasiment éradiqués par la fureur de Mogar durant le Voile, je ne sous-estimais pas leur capacité à se relever et à sortir victorieux de l’épreuve.

L’inaction des humains lors de a destruction de Kirgan restait profondément ancrée chez les nains, et je me souvenais encore des infinies difficultés que j’avais eu avant que ne soit ouvert un comptoir marchand d’Alonna à Lante. Certes nous pouvions invoquer le fait que le Voile avait coïncidé avec de violents troubles civils et politiques au sein du royaume, mais cela même restait sans commune mesure avec le cataclysme ayant ravagé les terres du Nord. Le réveil du volcan, les hordes de gobelins, la fureur divine… à côté de ces évènements nous pouvions nous estimer vernis. Plus récemment, les visées de certains seigneurs humains sur les terres des Wandres et les routes d’accès à Thanor risquaient de ne pas simplifier les choses. Il était tout à l’honneur de Dun Eyr et de ceux qui partageaient ses vues que de se projeter dans l’avenir et non dans le passé. J’ignorais encore à ce stade quelle politique vis-à-vis des humains adopteraient les nains d’Almia, toutefois il fallait espérer que la ligne choisie par Dun Eyr prévaudrait sur celle des nains plus radicaux.

Sans doute pour éviter que nous ne tombions pas dans la mélancolie, le Haut Prêtre revint sur le terrain de la religion et sur les mystères qui entouraient Lirgan. Culte quasi-absent de la péninsule jusqu’à l’érection du temple et peu compris par les humains, il restait un sujet de conversation fréquent grâce à l’irrésistible attrait de la nouveauté.


Je pense que peu de gens comprennent vraiment les dieux. Un sage m’a dit un jour que si nous comprenions les dieux, nous pourrions les expliquer… et qu’alors ils ne seraient plus des dieux. La Foi du fidèle n’a que faire du bon sens et de l’entendement, il faut l’accepter telle quelle ou le rejeter. Je crois en Néera, et pour autant la déesse-enfant reste un mystère à mes yeux. Sans doute en est-il de même pour Lirgan.

Mais le Rusé Goupil avait une idée en tête en me parlant de son dieu et de l’intérêt qu’il provoquait parmi une partie de la population d’Alonna. Ce n’est pas sans une certaine surprise que j’appris l’identité d’un de ces curieux.

Sargril ?

Je connaissais Sargril depuis l’époque où il servait sous mes ordres au sein des Légions Noires du duc de Serramire, et jamais je n’aurais cru que cet austère militaire serait attiré par le culte Lirganique. De fait, je ne le connaissais guère religieux, et s’il rendait hommage aux Cinq Dieux, il semblait s’agir pour lui d’une habitude plutôt que d’un réel intérêt. Les voies des Tout-Puissants sont impénétrables, et il fallait croire que Sargril trouvait chez Lirgan une philosophie suffisamment proche de la sienne pour qu’il se penche dessus. Mais au fond, le Moqueur n’était-il pas le mieux placé pour expliquer la comédie humaine que constituait la haute politique à laquelle Sargril assistait à mes côtés depuis toutes ces années ?

Reprenant la parole, Dun Eyr me demanda de relever le sénéchal de sa charge afin de lui permettre d’être instruit dans le culte. Apparemment le Haut Prêtre souhaitait quelque peu diversifier la base du culte et l’étendre au-delà des nains, initiative qui ne manquait pas ni d’audace ni d’intérêt. Certes, je doutais que le clergé Lirganique puisse un jour disposer d’une implantation comparable à celui de Néera, toutefois l’idée du Héraut des Libations permettrait un renforcement du lien entre la communauté naine d’Alonna et le reste de la population.


Si telle est la volonté de Sargril, je le libérerai de ses obligations de sénéchal. Il a longuement et fidèlement servi Alonna, il mérite le repos désormais afin de prendre un chemin plus spirituel selon ses convictions. Il pourra ainsi rejoindre le culte de Lirgan et devenir l’un des premiers humains à servir le Moqueur.
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Sam 2 Mar 2013 - 15:29

Le visage de Dun Eyr rayonnait à présent ; voir un Humain prendre la tête du culte des exilés d’Alonna, voilà qui sonnait comme l’aboutissement du pacte scellé entre Hanegard et Dun Eyr des années plus tôt. Et quel Humain ! Sargril était certainement l’un des plus nobles soldats de la Baronnie, une lame d’exception et un tempérament empli d’honneur. Le Nain n’aurait pu souhaiter une figure plus remarquable pour guider ses frères dans les contrées péninsulaires.

« Mon esprit est en paix, à présent, Kastelord, déclara Dun Eyr ; puisse le Moqueur te sourire. Grace à toi, je reprendrai sans inquiétude le chemin du Nord. »

Les yeux du Haut-Prêtre s’attardaient sur le profil d’Hanegard. La Baron avait accepté avec douceur de laisser partir l’un de ses plus fidèles compagnons, qui l’avait épaulé aussi bien à la guerre que lorsque Jena donnait naissance à Lilianna ; Dun Eyr admirait la fierté du chef de guerre qui rendait ses hommes à leur vie loin des étendards. Le Nain comprit aussi, à cet instant, que le Kastelord partait pour de bon loin des intrigues d’Alonna, et laissait à d’autres les rênes de ces terres. Si le Haut-Prêtre avait un instant cru que son compagnon ne quitterait jamais tout à fait son siège dans la forteresse d’Alonna, voilà qui achevait de le détromper : Val-Néera serait bien une retraite loin du monde et de ses turbulences.

Ne restait plus à Dun Eyr qu’à tenir sa promesse : le Baron avait consenti à laisser le Sénéchal rejoindre la Montagne, et il revenait à présent au Nain de l’honorer par une offrande aussi précieuse.

« Je t’ai promis le plus exceptionnel trésor qu’un Nain puisse accorder, Hanegard, et mon peuple n’a qu’une parole. Tends l’oreille, ami des montagnes. »

Le Haut-Prêtre s’était avancé jusqu’à rejoindre Hanegard devant la Table du Trépas, et un sourire illuminait son visage. En d’autres temps, et devant d’autres longues-guibolles, jamais Dun Eyr n’aurait demandé à un Humain de se pencher pour mieux l’entendre : c’aurait été bafouer l’honneur de sa race et reconnaître que les Nains étaient effectivement trop petits, un aveu que jamais on aurait arraché au peuple du Nord. Mais à présent Hanegard n’était plus un quelconque longues-guibolles ; et le Nain ne ressentit aucune honte à devoir se hisser sur la pointe des pieds, et prendre appui sur le bras du Kastelord, pour atteindre le creux de son oreille.

« Ce que je vais te dire, on dit que les alchimistes elfes tentent de le percer à jour depuis quatre cycles entiers. »

Alors, sous le regard de Lirgan sans visage, Dun Eyr confia à l’oreille d’Hanegard le secret de la reproduction des Nains.
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Hanegard Kastelord
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MessageSujet: Re: Nous aurons marqué les esprits, Kastelord ! [PV Hanegard] [Terminé]   Lun 4 Mar 2013 - 9:02

L’amitié, la vraie, se mesure à l’aune de la confiance accordée. Les épreuves partagées, les beuveries en commun, et au final ce secret chuchoté à voix basse sous le regard absent de l’énigmatique statue de Lirgan. En cet instant, il n’était plus question des théories farfelues que les nains racontent parfois sur leurs méthodes de reproduction afin d’assouvir l’insatiable curiosité des humains dans ce domaine, mais bien de la plus stricte vérité sur un secret millénaire qui ne se transmet que de bouche de nain à oreille de nain. Dun Eyr ne m’avait pas menti, il me faisait le plus grand des présents qui soit : il me considérait comme un véritable frère de barbe, un nain « honoris causa piochis ».

Je suppose que vous voulez connaître ce fameux secret qu’aucun contexte ne décrit, qu’aucun maître du jeu ne pourra jamais vous révéler ? Votre soif de révélations désire, alors que vous lisez ces lignes, que je vous narre ce secret et lève ainsi le voile sur les mœurs les plus intimes du fier peuple des montagnes. Je peux comprendre cet intérêt, toutefois je me vois obligé de le placer en spoiler afin de laisser planer le mystère pour ceux qui désire continuer à croire les fariboles habituelles.


Le secret de la reproduction des nains est… :
 

Qu’ajouter de plus ? Nous nous comprenions sans mot dire tous les deux, probablement plus qu’aucun humain et aucun nain n’y arrivèrent jamais au cours des siècles. Lorsque Dun Eyr était entré dans le cours bien tranquille de mon existence, je l’avais vu comme un trublion imprévisible pouvant cependant servir mes intérêts politiques en matière d’intégration de la communauté naine d’Alonna. Ces temps là me paraissaient désormais bien lointains, et je voyais le Héraut Lirganique sous un tout autre jour désormais. Je retins difficilement une petite larme émotive au moment de serrer une dernière fois la main noueuse du Haut Prêtre.

Adieu, mon ami. Puisse Néera veiller sur toi.

Si je savais que Lirgan veillerait sur son Élu, peut être que grâce à ce vœu la déesse protectrice de ma famille protégerait également Dun Eyr lors de son long voyage jusqu’à Almia et les dangers qui l’y attendaient. Tournant les talons, je quittais le temple et repris le chemin de la citadelle. Pendant quelques temps encore j’y résiderais afin de laisser les problèmes de succession se régler, puis je pourrais enfin me retirer à Val-Néera où j’y trouverai un repos bien mérité aux côtés de Jena et des enfants. Alors que la nuit tombait sur les rues d’Alonna et que je repensais au chemin parcouru, j’espérais sincèrement que Dun Eyr découvrirait lui aussi son petit coin de paradis dans les lointaines terres du Nord. Trouver le bonheur, voilà tout ce que je pouvais souhaiter à ce nain qui m’honorait de son amitié.
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