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 Quand le Renard chevaucha l'Hydre [Solo]

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Enguerrand de la Vesne
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MessageSujet: Quand le Renard chevaucha l'Hydre [Solo]   Sam 10 Mai 2014 - 1:53


Les clameurs retentissaient dans la Chambre du Dôme, telle une mer déchaînée difficilement contenue par les murs de l'Assemblée. Une mer qui ne demandait qu'à déborder férocement dans les rues de Pharembourg, noyant à jamais la stabilité du comté sous d'innombrables vagues de revendications. Nul doute qu'icelles auraient été similaires à force de courants différents, ravageant la cité dans des vomissures d'écumes sanglantes, dans des ressacs d'ambition personnelle, dans des tourbillons brisant les rocs d'une hiérarchie centenaire. Le naufrage de la noblesse Syclléenne, de ce fier navire qu'était la régence, était annoncée avec force fracas. Et si les conciliaires, pour leur grande majorité, étaient les pirates qui pillaient le navire comtal, nul doute que le Concile de la Questure en revêtait les allures de galère amirale éperonnant la nef de la noblesse. Depuis la mort du comte d'Ivrey, la magnificence du comté cédait aux avances des abysses oliens, prête à sombrer.

Enguerrand de la Vesne, dans le large couloir précédant la Chambre du Dôme, était juché sur son palefroi. Icelui était recouvert d'une longue houssure d'or finement brodée à la devise de la maison La Vesne et brochée du renard rampant de gueules. L'animal de velours s'y dessinait sur chaque flanc avec fierté, presque avec outrecuidance. Une précaution utile si l'on souhaitait être entendu par les conciliaires de la Questure, ceux-là ne comprenant que le faste et l'éloquence.

Le harnois d'Enguerrand avait été lustré avec grand soin, habillant le nouveau comte régent de lueurs embrasées par le soleil couchant. Son heaume porté sous le bras, la bride tenue par sa senestre, le port droit et sévère, le vicomte toisait les portes massives et encore closes de la Chambre du Dôme.
Il adressa un regard au héraut et, d'un signe de tête, lui ordonna d'ouvrir les portes.

Le lourd grincement d'icelles ne fut jamais entendu, noyé par le vacarme des vociférations qui se déversèrent céans. Le héraut pénétra la salle circulaire et, d'une voix forte, lança : « Monseigneur le comte régent de Scylla, Viguier de l'Île aux Renard d'Or, Conciliaire de la Questure et Vicomte de la Vesne, Enguerrand de la Vesne ! »

D'un faible mouvement des étriers, le régent ordonna à son palefroi les prémisses d'une parade gorgée d'impertinence. Et pour cause, elle marquait les débuts de sa régence. C'était ce jour d'hui qu'Enguerrand devait marquer les esprits, ce jour d'hui qu'il devait asseoir son autorité, ce jour d'hui où tout prendrait des inflexions bienheureuses ou catastrophiques. Et, comme en toute mer agitée, il y était par trop ardu d'y faire entendre ses ordres. Ainsi, le héraut dû s'y reprendre à deux fois pour calmer la frénésie de l'Assemblée et introduire le régent selon les codes de la bienséance.

Mais peu lui challait, sur l'heure, d'être présenté selon les us et coutumes inhérentes à la noblesse. Enguerrand comprit que le silence qui abattit les clameurs de la Chambre du Dôme était davantage due à son arrivée sur son palefroi qu'à la tonitruante introduction du héraut. La noblesse était le silence, la ploutocratie le vacarme. Et en cette infime seconde, c'était le silence qui avait détrôné les clameurs. Première victoire, en somme.

« Comte Régent de Scylla ? s'exclama le séparatiste Erastes en se redressant de son banc. Dites-moi donc, quel royal con avez-vous pourléché pour en arriver là, vicomte ? »

La plus grande moitié du concile s’esbaudit, riant à gueule-bec, faisant froufrouter leurs soieries dispendieuses, frémir leurs plumes colorées, cliqueter leurs bijoux rutilants. Enguerrand serra sa mâchoire proéminente et, d'un léger sourire, répondit :

« L'un de ceux qui avaient fort meilleur goût que ceux auxquels votre appétence vous habitue, mon cher Erastes. »

Ce fut au tour de l'autre moitié de s'esbouffer à rire.
Cet échange de piques inutiles faisaient s'esclaffer tour à tour les deux partis siégeant au Concile. Le premier désignait les Séparatistes, ces marchands et viguiers de Scylla prônant l'indépendance du comté ou, tout du moins, la direction de la province sans besoin de régent. Le deuxième n'était autre que les Souverainistes, fidèles au roi, qui demandaient avec force, depuis le trépas du dernier comte Aetius d'Ivrey, la prompte nomination d'un gouverneur capable de garder la stabilité et la croissance scylléenne. La royauté avait répondu avec la voix d'Arsinoé d'Olysséa, régente du royaume au nom de Bohémond Ier. Et la plume qui avait servi à rédiger les mots intronisant le régent avait dés l'or dessiné un renard scylléen...

Du haut de son palefroi, La Vesne contempla la Chambre du Dôme. Depuis la disparation de l'Ivrey, elle avait fort changé. À l'image de la ploutocratie régnante, en vérité. Finies les cathèdres en bois sombre. Tel un amphithéâtre de l'antique Nisétis, de longs bancs semi-circulaires d'un blanc mirifique venaient enlacé les seuls fauteuils placés au centre de la Chambre. De longs étendards aux couleurs et aux armes de puissants marchands partaient du plafond pour taquiner le sol marbré. Le soleil couchant venait se déverser dans l'antre ploutocrate par d'imposantes rosaces bigarrées représentant des scènes de batailles navales par ici, l'archipel de Nelen par là, et même, au loin là-bas, l'émeute qui avait suivi le massacre des Pharem. Enguerrand croyait d'ailleurs y discerner l'ombre d'un dragon planant au-dessus d'une Pharembourg en flammes. Nul doute que les marchands scylléens, pour beaucoup d'origine pharétane, avait une idée fort contestable de la gloire de Scylla.

Hubert, éminence grise quasi ancestrale du comté, vint jusqu'à Enguerrand et, de sa silhouette voûtée, remit un parchemin au régent. Il le fit à grand arroi de peines à moins, bien sur, que l'habile vieil homme ne feintait la difficulté. Depuis quelques années déjà, Enguerrand commençait à comprendre le jeu de cet homme à l'intelligence presque maléfique. Et, par les Cinq, qu'il l'appréciait !

« Conciliaires de Scylla, mes amis, commença Enguerrand d'une voix faible afin que les membres bavards se tussent s'ils souhaitaient entendre ses mots, je vais incontinent vous lire les mots que la régente, l'illustre dame Arsinoé d'Olysséa, souhaite vous adresser au nom de notre comte bien aimé, le roi Bohémond. »

Déroulant le parchemin, Enguerrand lut à haute voix :

« Moi, Arsinoé d'Olysséa, régente du royaume de Diantra, marquise du Berthildois, baronne d'Olysséa, nomme messire Enguerrand de la Vesne comte régent de Scylla au nom de Sa Majesté Bohémond Ier jusqu'à ce qu'icelui soit en âge de gouverner de son propre chef. Ainsi, par la présente, j'affirme que toutes les décisions prises par messire de la Vesne seront proférées avec la voix de Sa Majesté Bohémond et devront être appliquées comme telles, sans quoi les contestataires d'icelles se rendront coupables de félonie... »

La suite du billet suivait le protocole de nomination de régent, lui conférant les pleins pouvoirs dus au comte de Scylla. Quelques conciliaires firent savoir leur mécontentement, expirant quelques murmures que d'aucuns, de leurs « chut » plus forts encore, tentèrent de taire.

Lorsque la lecture, fort fastidieuse il est vrai, de cette missive aux titres interminables fut achevée, le dit Erastes reprit la parole, avec une assurance digne des marchands syclléens :

« Or donc, messire le comte régent de Scylla, hâbla-t-il tel un acteur jouant une quelconque parodie, quelle sera votre prime mesure ? Allez-vous abolir l'esclavage qui sévit en Nelen, comme l'ordonne l'édit de votre feu roi Trystan Fiiram ? »

Le ton était moult ironique, supputant d'un venin qui se mêlait au pus d'une gangrène avancée. Il poursuivit dans un éclat de rire fort goguenard :

« Ah ! Mais suis-je bête ! En tant que viguier de l'Île aux Renards d'Or, vous l'appliquez vous-même, l'esclavage. Par les Cinq ! Seriez-vous un traître à la couronne, mon bon régent ? »

Les railleries fusèrent comme projectiles de baliste en la Chambre du Dôme. La guerre des mots était lancée, aux pointes aiguisées et gorgées de poison.

« Que nenni, cher Erastès. Vous savez tout autant que moi que l'archipel de Nelen n'est pas à proprement parlé une province de la couronne, même si Scylla se l'est arrogée. Les lois royales ne s'y appliquent donc pas et l'Exarche Sublime y exerce un pouvoir relativement indépendant. Non, la prime mesure que je vais appliquer devrait ravir les fidèles sujets du roi que, je n'en doute pas, vous vous vantez d'être. »

Le silence, telle la lame d'un bourreau, trancha nette l'assemblée. Pourtant la ploutocratie scylléenne était une hydre antique. Chaque décapitation engendrait la création d'une nouvelle gueule, plus vorace encore. Enguerrand y comptait bien. C'était là tout le machiavélisme de son plan. Là où les bouches affamées de l'hydre de ce jour d'hui cherchaient à dévorer le comte régent de Scylla, La Vesne veillerait à ce que les gueules qu'il allait engendrer se dévorassent elles-mêmes. Une tête décapitée repoussait vélocement, c'était un fait. Mais qu'en était-il des têtes mutilées ? Nulle repousse, moult affaiblissement.
Le sourire d'Enguerrand s'aiguisa. Un rayon de soleil déclinant tomba sur sa chevelure blonde, icelle s'enflammant d'une rousseur ressemblant fort - à s'y méprendre - au pelage d'un certain animal.
Un animal certain.
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Enguerrand de la Vesne
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MessageSujet: Re: Quand le Renard chevaucha l'Hydre [Solo]   Jeu 15 Mai 2014 - 22:35


— Mon bon Hubert, souffla-t-il d'une voix dure, faites donc entrer Abercius Bonchadas, ce vil capitaine de galéasse marchande.
— Fort bien.

D'une démarche traînante, l’éminence grise se dirigea vers les portes de la Chambre du Dôme puis, au sortir d'icelle, échangea quelques mots avec les gardes campés au dehors. L'un d'eux disparut derrière les murs avant de revenir accompagné du don Bonchadas, lequel était traîné tel un chien tenu en laisse. Des chênes maillées d'acier lui servaient de colliers et de bracelets diffamatoires, parures bien moins prestigieuses que celles arborées par l'aristocratie syclléenne. Pour le moment, en tout cas.
Le capitaine fut jeté aux sabots du palefroi qui, tel son cavalier, n'esquissa nul mouvement, ne dédaignant pas même lui jeter un regard.

— Messire Hubert, veuillez présenter ce ribaud je vous prie.
— Mes sieurs les..., commença l'éminence grise avant de tousser avec force.
La quinte dura quelques instants pendant lesquels Enguerrand crut bien qu'il allait rendre l'âme. Puis, cette symphonie de la mort cessant, l'habile Hubert reprit d'une voix vivifiée :
— Mes sieurs les conciliaires et viguiers de Scylla, voici don Abercius Bonchadas, capitaine de la galéasse marchande nommée la Sybarite.

Quelques murmures rampèrent dans la Chambre comme quelques serpents craintifs. Les membres du Concile risquèrent certains regards à l'encontre de l’enchaîné, l'incompréhension se lisant sur leur visage à la manière d'animaux ne sachant d'aventure s'ils étaient devenus le prédateur ou la proie. D'aucuns glissèrent des phrases à peine audibles dans l'oreille de leurs voisins, tandis que d'autres traquaient déjà moult indices sur les faciès de leurs collègues.
Enguerrand lança à l'assemblée avec sa froideur coutumière :

— Le conciliaire don Artémidore serait-il parmi nous ce jour d'hui ?
La reptations des murmures s'accentua au sein des membres aux aguets.
— Don Artémidore ? reprit-il.
— C'est moi-même, monseigneur Régent.
Dans la masse bariolées des Séparatistes, tous placés à la senestre d'Enguerrand, un homme malingre engoncés dans des atours pécunieux se dressa lentement.
— Don Artémidore, confirmez-vous être le propriétaire de la galéasse La Sybarite, celle-là même qui a pour capitaine notre malheureux Bonchadas ?
— Je le confirme, Monseign...
— Confirmez-vous, coupa-t-il, vous être plaint à moult reprises d'actes de pirateries sur vos cargaisons en partance de Port-Cinglant ?
— Il est vrai, Monseign...
— Avez-vous réussi à mettre fin à ces terribles agissements menant vos belles et grandes affaires à leurs pertes ?
— Point encore, Monseigneur Régent. Les pirates sont par trop difficiles à...
— À quoi, don Artémidore ?
— À débusquer... La flotte syclléenne n'a point encore réussi à...
— Et si je vous disais, cher ami conciliaire, que nous pouvons enfin mettre un nom sur l'auteur de cette odieuse volerie ! asséna Enguerrand qui, de son regard d'acier, toisait la salle.
— Eh bien... rampa Artémidore soudain devenu ridicule dans ses étoffes de soies colorées, vous m'en verrez fort aise, Monseigneur Régent. De qui s'agit-il ?
— Il semblerait, selon les aveux de don Abercius Bonchadas, qu'icelui se fût acoquiné avec les pirates qui vous volaient, mon brave. Une sorte de complice, si vous voulez.

Des hoquets de stupeur secouèrent l'assemblée. Des hoquets pourtant fort bien contenus chez les Séparatistes. Sans doute un peu trop.
— Plaît-il ? bredouilla le conciliaire.
— Votre bon capitaine Bonchadas a avoué agir en toute complicité avec les soi-disant pirates pillant vos navires. Navires dont les cales, est-il besoin de le préciser, étaient fort grossies de l'or durement extraits de vos mines en l'archipel. Mais il y a mieux encore... Selon les plaintes que vous avez vous même proférées en la Chambre du Dôme il y a un an, don Artémidore, il semblerait que les premières pilleries dont vos augustes navires furent victimes eussent lieu fort peu d'ennéades après la disparition du comte d'Ivrey, autrement dit à la suite moult véloce d'une Scylla dépourvue de dirigeant.
— Il est vrai que le climat s'est promptement embrasé dés l'annonce du trépas de feu messire d'Ivrey. Des parvenus tels que les bandits de terre et de mer ont su se saisir de cette belle occasion.

Enguerrand accusa Artémidore de son regard implacable, sans mot dire. Ses yeux, s'ils avaient été pourvus de lame, auraient dés lors menacés le cou sec et fripé du patricien. Ses narines se dilatèrent d'imperceptible façon, signe d'un agacement prononcé.
— Il est fort étrange, mon sieur le conciliaire, qu'un homme de votre richesse n'ait guère eu l'idée de hourder ses galéasses marchandes, durant la traversée de la mer Olienne, de quelques galères protectrices.
— Messire Régent, je suis marchand ! Point chef de guerre !
— Comme l'atteste la trentaine de mercenaires à votre solde et protégeant votre demeure, sans doute ?
— Diantre, ne confondez pas tout ! Il en va de ma...
— Peu me chaut, coupa Enguerrand. D'autres faits étranges ont saupoudré cette affaire de piraterie. Et pas des moindres ! Il ne vous a pas paru sibyllin que La Sybarite, lors des premiers abordages, fut fortement meurtrie, tandis que, chemin faisant, plus aucune trace de lutte n'y fut perceptible ? Aux prémices de ces pilleries, votre maître calfat avait force de travail à abattre ! Mais dernièrement, aucun ! Quels pirates au grand cœur peut piller toute une cargaison d'or sans abattre ou blesser un marin ? Sans trace de grappin sur les bastingages ? Sans indice d'éperon sur le vaigrage ?
— Des pirates expérimentés, Messire Régent.
— Des pirates soudoyés, don Artémidore.

Enguerrand tenait son auditoire au creux de sa main. Une main qu'il serrait avec force. Une main devenue poing, prête à s'abattre sur le coupable. Et tout autour d'icelle, rien d'autre que le silence, ce spectateur avide d'une scène de déchéance à poindre.
— Don Bonchadas, interpella La Vesne. Montrez-nous l'homme qui vous a grassement payé pour que vous cessiez la défense de la Sybarite ?
L'Enchainé leva un bras tremblant, faisant cliqueter l'acier qui l'entravait dans un bruissement goguenard. Son doigt se tendit, pointant un homme de l'assemblée. A senestre. Chez les Séparatistes. Un homme malingre engoncé dans des soieries dispendieuses.
— Tiens donc... souffla Enguerrand, don Artémidore.
— Balivernes ! hurla la voix éraillée du dénoncé. Abercius, vous n'êtes qu'un satané sottard ! Un vil lâche aux coillons mols ! Ce n'est que menterie ! En voilà, Monseigneur Régent, une drôlerie de fort mauvais goût !
— Mon bon Hubert, dit La Vesne, les parchemins je vous prie.

L'éminence grise plongea sa vieille main dans sa houppelande fuligineuse, y faisant émaner des tréfonds obscurs de cette affaire deux documents. Il les lui tendit.
— Dans ma main dextre, reprit le Régent, voici la plainte que vous avez rédigé à la Questure, vous plaignant d'incessants pillages. Dans ma main senestre, voici la lettre ordonnant expressément à don Abercius Bonchadas de laisser les pirates agir à leur guise. Nous avons bon nombre de savants en l'Université de Scylla dont certains sont copistes. Ces deux parchemins ont été examinés par iceux et le doute n'est pas permis. L'écriture y est identique. De fait, l'auteur l'est également.

Le visage d'Artémidore devint blême. Le sang quitta son visage taillé à la serpe, n'y laissant que des joues blafardes striées de rides d'un gris brunâtre.
— Allons, allons ! s'exclama le conciliaire avec une voix mal assurée. Quel pourrait bien être l'intérêt à ce que que j'ordonne le vol de mes propres marchandises ?! C'est ridicule, vicomte !
L'utilisation de ce titre de noblesse était une pique à peine déguisée, reniant volontairement celui de comte régent, bien plus honorifique. Vicomte, c'était bien là l'unique insulte que les Séparatistes avaient pu dénicher à l'encontre de La Vesne, lui rappelant ainsi que le vicomté de La Vesne n'existait plus, remplacé depuis fort longtemps par une viguerie dirigée par un autre. La déchéance de la dynastie d'Enguerrand était établie. Peu lui importait, en somme. La déchéance d'Artémidore, en revanche...
— L'intérêt, don Artémidore ? Il est de taille. Il est connu de tous les conciliaires de la Questure qu'un minerai volé ne saurait difficilement être taxé...

Enguerrand s'était attendu à des contestations plus ou moins fortes, telles ces nuances éclaboussant les rosaces de la Chambre. Tantôt vives, tantôt faibles. Mais seul le silence vint serrer le cœur des riches conciliaires. Un silence de doute ? De culpabilité ? De mésaise ? De haine ?
— Mes sieurs les conciliaires, grands patriciens de la Questure, comme l'annoncent les Tables de Nelen, véritable testament de la fiscalité de l'Archipel, votée par les viguiers et ratifié par l'Exarche Sublime après la disparition de notre feu comte d'Ivrey, je ne vous apprends pas que les trois quart des ressources acquises se dirigent directement dans les caisses du Trésor Comtal. Imaginez de ce fait le gain considérable – et considérablement illégal qui plus est – qu'a pu engendrer notre ignominieux Artémidore !
— Messire Régent, apostropha une voix dans la salle, j'aimerais dire un mot sur cette affaire, s'il vous sied.

Enguerrand, sans amorcer le moindre mouvement à son visage dont on aurait dit qu'il était sculpté dans la pierre, posa un regard de biais sur le Souverainiste méconnu. Icelui s'était levé en la partie dextre de la Chambre, les traits durcis par la détermination. Découvrant cette hargne, La Vesne tourna son faciès en sa direction, lui offrant toute son attention.
— Je vous en prie, sieur… ?
— Conciliaire Gracchus Sabbian, fils de feu Vorenius Sabbian. Je tiens à parler en la mémoire de mon père qui, ayant mené les mêmes investigations que vous exposez ce jour d'hui, messire La Vesne, avait percé à jour le détournement des richesses ourdis par Artémidore. Il en est mort. Assassiné par ses sbires. En ce jour que j'ai tant attendu, je vous demande justice.

Le ton avait été d'une froideur accablante et, en magnifique contraste à ces propos, la Questure s'embrasa. Des cris explosèrent, faisant presque onduler les étendards des fiers marchands. Ici, on entendit hurler : « Complot souverainistes ! ». Là-bas, la gifle verbale frappa : « Justice au nom du roi ! A bas les traîtres ! ». De l'autre côté, certains s'égosillèrent : « Régent de mes-deux ! Corrompu ! ». Les corps se levèrent, s'agitant de deux centaines de bras telles des tentacules aux mouvements enragés. Les mots furent crachés avec le venin d'une inimitié terrifiante. Les visages devinrent des oriflammes cramoisis, cupides bannières gonflées par des vents malivolents. Des livres, soulevés par la rage, volèrent à travers la salle, arme piteuse symbolisant cette bataille des mots.

Enguerrand, toujours juché sur son palefroi, entonna d'une voix digne des tambours de guerre, forte et saccadée :
— En ce troisième jour de la troisième ennéade de Favrius, j'ordonne que don Artémidore ici présent, soit dés à présent mis aux fers en la prison de Pharembourg jusqu'à ce que son procès soit établi ! Dés ce jour, toutes ses possessions sont saisies et placées sous le contrôle du Trésor Comtal ! La viguerie dont il a la gérance ainsi que son poste de Conciliaire sont désormais vacants ! Ses héritiers, s'il en a, n'ont d'aventure plus aucune prétention aux prestiges familiaux qui leur étaient dus ! Ainsi, don Artémidore est rendu coupable de fraude fiscale de grande envergure et soupçonné d'être le commanditaire du meurtre de Vorenius Sabbian ! Il encoure alors l'exil en l'Archipel de Nelen, où des travaux forcés de dix ans lui seront imposés en ses propres mines ! Esclave parmi les esclaves ! Cette peine pourra être révisée à la hausse si l'assassinat dont il est soupçonné s'avère exact !

Les exclamations ne cessèrent pas. Pis, elles s'avivèrent. Alors, Hubert, pourtant être si frêle, se hissa sur l'estrade du fond de la Chambre. Se saisissant du marteau de bois, il frappa trois coups puissants sur le lutrin, hurlant :
— SILENCE !
Ce fut davantage la stupéfaction qui calma l'ardeur des conciliaires plutôt que leur volonté d'obéir. Hubert l'Habile, éminence grise dont on disait qu'il était aux portes de la mort depuis moult années déjà, venait pourtant de crier avec une voix démentielle. Enguerrand lui-même en restait coi.
— Le régent parle. Qu'on l'écoute !

La Vesne, adressant un sourire de connivence avec son conseiller, le remercia d'un signe de tête avant de poursuivre :
— Mes sieurs les Questeurs ! Conscient que la disparition brutale du comte Aetius d'Ivrey a donné lieu à une situation fort néfaste, je me place ce jour d'hui comme le digne juge dont Scylla a tant besoin. Pour autant, qu'on retienne de ma personne intransigeance et clémence. Or donc, je laisse une chance aux grandes gens prétendument hors-la-loi en ce jour, de dénoncer eux-mêmes leurs agissements à moi-même ou à mon conseiller, Hubert. Leurs peines en seront drastiquement minorées, peut-être même auront-ils droit à la grâce comtale si la gravité des actes commis le permet. De même, toute personne ayant une preuve d'actions illicites perpétrées par un tiers et ne les dénonçant point sera considérée comme complice de ses méfaits. A contrario, si ces dites preuves de culpabilité me sont apportées dans un délai raisonnable, les dénonciateurs se verront fortement récompensés. Par la direction d'une viguerie rendue récemment vacante, par exemple... Mais que cela ne viennent pas aux oreilles de vils parvenus ! Si les dénonciations s'avèrent fallacieuses et les preuves réfutées, l'auteur en risque une peine tout aussi importante que celles risquées par les criminels tel qu'Artémidore ! Que la justice scylléenne soit prompte et juste ! Gloire au comte Bohémond ! Gloire au roi !

À la suite de cette tirade, les clameurs reprirent et Enguerrand n'en fit que peu de cas. Ordonnant à son palefroi d'avancer, il le fit parader avec une lenteur mesquine, lourde en menace. Les sabots claquèrent sur les dalles marbrées à la manière du marteau de la justice. Le visage fermé, le regard perçant un horizon dont seul Enguerrand semblait en discerner les détails, il quitta la Chambre du Dôme.
Mais avant, son cheval offrit un présent aux Conciliaires de la Questure. Un présent fort annonciateur de ce à quoi le régent les destinait. Un présent qui s'écroula sur le dallage dans un bruit mol.
Le palefroi déféqua.

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